ESSAI SUR LE RÈGNE DE TRAJAN

 

PAR CAMILLE DE LA BERGE.

EMPLOYÉ À LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

Ancien élève de l'École des Hautes Études

PARIS - F. VIEWEG – 1877.

 

 

PRÉFACE.

CHAPITRE I. — Histoire de Trajan jusqu'à la mort de Nerva.

CHAPITRE II. — Trajan seul empereur. - Pacification de la Germanie.

CHAPITRE III. — Guerres Daciques.

CHAPITRE IV. — Conquête de l'Arabie Nabatéenne.

CHAPITRE V. — Gouvernement intérieur. - Esprit général.

CHAPITRE VI. — Le Prince, le Sénat, les Chevaliers, le Peuple.

CHAPITRE VII. — Grands travaux dans Rome. - Secours publics.

CHAPITRE VIII. — L'Italie sous Trajan.

CHAPITRE IX. — Les Provinces.

CHAPITRE X. — Législation civile et criminelle.

CHAPITRE XI. — Les Finances.

CHAPITRE XII. — L'Armée.

CHAPITRE XIII. — Guerre en Orient.

CHAPITRE XIV. — La Société romaine sous Trajan.

CHAPITRE XV. — Le Christianisme.

CHAPITRE XVI. — Les Lettres.

CHAPITRE XVII. — Les Sciences.

CHAPITRE XVIII. — Les Arts.

CHAPITRE XIX. — Détails personnels sur Trajan. - Légendes.

CHAPITRE XX. — Conclusion.

APPENDICES. — I. - Naissance de Trajan. — II. - Famille de Trajan. — III. - Légions du Rhin et du Danube.

 

PRÉFACE.

Depuis Tillemont, personne, en France, n'a fait du règne de Trajan l'objet d'un travail étendu[1]. On sait que les textes relatifs à cette période de l'histoire romaine sont fort peu abondants. Elle correspond précisément à une lacune entre les Cæsares de Suétone et l'ensemble de biographies appelé Historia Augusta. Les ouvrages de Marius Maximus, de Fabius Marcellinus, d'Aurelius Verus, de Statius Valens[2], de Junius Cordus[3], ont péri, aussi bien que les premiers livres d'Ammien Marcellin[4]. Si Suidas ne se trompe pas en citant une Vie de Trajan écrite par Dion Cassius[5], cet opuscule a dû passer dans le texte de la grande histoire composée par l'historien de Nicée, mais à partir du régne de Néron, on ne lit plus cette histoire que dans l'abrégé de Xiphilin. Ainsi ce court livre grec, le breviarium d'Eutrope[6], deux chapitres d'Aurelius Victor[7], un de Paul Orose[8], quelques lignes dans la Chronique de saint Jérôme[9], des faits détachés, des allusions, des observations incidentes que l'on recueille çà et là dans une vingtaine d'auteurs, voilà les matériaux rares et mutilés dont nous disposons pour retracer les actions et le caractère d'un des meilleurs princes qui aient vécu. Le Panégyrique prononcé par Pline le Jeune, puis refait par lui-même en forme de livre, offre il est vrai d'utiles secours, aussi bien que la correspondance laissée par cet écrivain célèbre : mais on éprouve de sérieuses difficultés à dégager la vérité historique de l'amplification oratoire[10], et les Lettres font allusion à plusieurs faits que nous ne pouvons plus ni bien comprendre, ni convenablement classer.

Le Nain de Tillemont a recueilli et rapproché tous les textes avec une patience qui n'a jamais été surpassée et qui n'a plus besoin d'éloges ; non-seulement il a tiré tout le parti possible de ces maigres ressources, mais il a senti comment l'historien devait les mettre en œuvre, et de quel côté on trouverait les moyens de remédier à leur insuffisance et à leur désordre. En effet, les brèves indications des auteurs que nous avons énumérés ne se trouvent pas même disposées chronologiquement : pour les replacer dans leur ordre primitif, et tirer quelques conséquences de leur succession, il faut recourir aux médailles et aux inscriptions. Malheureusement, au dix-septième siècle, ni la numismatique ni l'épigraphie n'avaient encore été soumises à la critique : on alléguait, à l'appui d'opinions historiques, des pièces publiées par Occo, Goltz ou Mezzabarba, et qui n'ont jamais existé que dans l'imagination ou la crédulité de ces auteurs[11] ; on acceptait comme authentiques toutes les inscriptions publiées par Gruter les fastes consulaires n'étaient pas établis correctement. Il en résulte que les trente notes jointes par Tillemont au règne de Trajan, et qui sont autant de dissertations chronologiques, n'offrent plus aucune valeur.

La question fut considérablement améliorée par Eckhel : dans l'admirable Doctrina numorum veterum, le chapitre consacré aux monnaies de Trajan est un de ceux où la science solide et la pénétrante sagacité du fondateur de la numismatique se révèlent avec le plus d'éclat. On y sent qu'avant d'aborder cette branche de l'archéologie et d'en faire l'objet définitif de ses études, Eckhel s'était approprié toutes les autres parties de l'antiquité, et on voit comment les progrès qu'il a réalisés dans le champ de ses recherches particulières ont réagi sur l'ensemble de l'histoire ancienne, et lui ont donné plus de consistance et de précision.

Quelque temps auparavant, J.-Aug. Bach avait recueilli dans un travail spécial[12] tous les passages du Digeste qui mentionnent soit des édits de Trajan, soit des lois ou des sénatus-consultes datant de son règne : chapitre important que Tillemont avait laissé de côté. En 1793, Mannert[13], et l'année suivante Engel[14], élucidèrent l'histoire des guerres Daciques. Dès 1747, Muratori avait commenté les tables alimentaires de Velléia. Sur les bases judicieusement posées par Eckhel, et en s'aidant des travaux publiés au dix-huitième siècle, Henri Francke a composé depuis une histoire de Trajan qu'on lit encore avec profit, bien qu'elle offre beaucoup de développements inutiles et qu'elle soit arriérée sur plusieurs points[15].

C'est seulement dans notre siècle, en effet, que l'épigraphie, sous les auspices de Marini et de Borghesi, est entrée dans une voie de progrès chaque jour plus féconde et plus rapide. Au moyen des inscriptions, heureusement abondantes, du règne de Trajan[16], on a découvert ou rectifié nombre de détails. D'un autre côté, les progrès de l'archéologie monumentale permettent de mieux sentir la valeur des œuvres d'art contemporaines. Il m'a semblé utile de fondre, dans une étude d'ensemble, les faits déjà connus et les notions nouvellement acquises à la science.

Pendant que je réunissais les éléments de ce travail, deux monographies d'une grande valeur ont paru sur le même sujet. L'une est consacrée à l'histoire et à la correspondance de Pline le Jeune. M. Mommsen[17] a pu rétablir en partie l'ordre chronologique des lettres célèbres.qui composent ce recueil : la plupart des personnages auxquels elles sont adressées, ou qui s'y trouvent nommés, étaient des hommes politiques dont les monuments épigraphiques nous font connaître la carrière administrative[18]. De tous ces monuments, le plus intéressant est sans doute l'inscription funéraire de Pline lui-même, que M. Mommsen a restituée. Elle jette une grande lumière sur un certain nombre de lettres et permet de reconstituer d'une manière très-satisfaisante la biographie de l'écrivain. Ainsi cet opuscule doit remplacer, dès aujourd'hui, la vie de Pline écrite par J. Masson en 1709, avec une extrême diligence et une science remarquable pour l'époque, mais arriérée maintenant. On admire, dans ce Mémoire de M. Mommsen, la connaissance approfondie et minutieuse des plus petits détails et l'art de concentrer méthodiquement sur les divers points à élucider toutes les ressources que la plus riche érudition peut fournir.

La deuxième des monographies dont j'ai parlé, beaucoup plus considérable en étendue que la première, est un livre de M. J. Dierauer, intitulé Recherches pour servir à une histoire critique de Trajan[19]. L'auteur est parfaitement au courant des travaux les plus récents : il a fait l'usage le plus judicieux des sources. Un très-petit nombre de points ont échappé à sa vigilance. L'étude que j'avais poursuivie m'amenait presque partout aux mêmes conclusions et me donne le droit de recommander son ouvrage comme la base indispensable de tous les travaux ultérieurs sur Trajan. Cet ouvrage, d'ailleurs, ne laisse rien à désirer, dans l'état actuel de nos connaissances, pour tout ce qui concerne la chronologie et l'histoire des guerres. Si M. Dierauer avait embrassé dans ses recherches la politique intérieure de Trajan et le tableau de la littérature et de la société à cette époque, j'aurais dû renoncer à publier cet Essai.

Malgré mes efforts pour rendre aussi complet que possible cet exposé d'un grand règne, on y trouvera bien des lacunes, imputables au hasard, qui ne nous livre qu'avec lenteur, et capricieusement, les monuments propres à éclairer une histoire aussi maltraitée par le temps. Ces lacunes, aussi bien que les digressions et dissertations nécessaires sur beaucoup de points de détail rendront, je le crains, assez fatigante la lecture d'un livre auquel manquera l'agrément du style. La difficulté d'éviter le morcellement dans une histoire de Trajan semble dater de loin. Pline, envoyant son Panégyrique à un ami, appelle son attention sur l'art avec lequel il a su opérer les transitions[20]. Or, en examinant ces transitions qui ont tant coûté à leur auteur, nous jugerons qu'il a médiocrement réussi à donner à son œuvre l'unité désirable[21]. Je n'ai pas renouvelé une tentative dans laquelle Pline avait échoué à demi : au contraire, j'ai multiplié les subdivisions et les chapitres, quelqu'inégale que dût être leur étendue, afin de rendre les recherches sur un point donné plus faciles, et pour qu'on trouvât au moins ici un répertoire commode à consulter.

Au surplus, la vie d'un prince que Tacite et Pline ont aimé, qui reçut de ses sujets le beau nom d'Optimus, qui a laissé une réputation légendaire de gloire, de bienveillance et de justice, et sous le règne duquel les lettres latines ont jeté leur dernier éclat, éveille une curiosité et une sympathie légitimes, et l'on peut espérer qu'elle plaira, de quelque façon qu'elle soit écrite. Mais indépendamment de cet attrait propre au sujet, elle offre, ce me semble, un intérêt plus général, comme faisant partie intégrante d'une histoire plus étendue et encore mal connue, celle du deuxième siècle de notre ère. Cette époque, peu étudiée jusqu'ici à cause de la rareté des textes, et dont le tableau ne pourra être entrepris que lorsqu'on possédera un nombre suffisant de monographies consacrées aux hommes célèbres et aux institutions de cette période[22], cette époque, dis-je, est celle d'une des révolutions les plus considérables de l'histoire du monde, caractérisée par quatre grands faits.

1° Le premier est la formation de la société européenne. Jusqu'alors, les diverses nations qui la composent avaient eu leur histoire à part, aussi bien que leurs intérêts. Subjuguées par Rome, elles ne connurent d'abord d'autres relations mutuelles que le lien de l'assujettissement commun. Pendant le premier siècle de notre ère, à la faveur de la paix romaine, l'existence matérielle des peuples devint plus abondante, plus facile et plus sûre ; les relations des hommes entre eux, plus régulières et plus étroites, se subordonnèrent à des principes plus généraux et plus équitables. Les religions, les langues et les coutumes indigènes disparurent par l'effet du temps et sous l'influence prolongée d'une civilisation supérieure. De là, entre l'Italie, la Gaule et l'Espagne, une certaine communauté d'intérêts, d'idées et d'habitudes, une analogie dans l'existence nationale, qui devaient, malgré d'assez grandes inégalités dans la culture morale de ces pays, imprimer à leur développement une même direction. Depuis lors, en effet, ces nations ont constitué un seul et même système politique, dont les grandes lignes n'ont jamais été brisées. Les modifications survenues dans le régime de l'Europe ont affecté toutes les parties de ce système, tous les progrès leur ont été communs, et de nouveaux peuples ne sont entrés dans le concert européen qu'en se faisant une place dans le groupe romain, agrandi mais non défiguré par leur accession. Or, ce groupe se constitua très-solidement au deuxième siècle, car dans l'anarchie du siècle suivant l'empire eût certainement sombré si les compétitions des chefs d'armées avaient été appuyées ou favorisées par de sérieuses revendications nationales.

2° Dans la même période, Rome achève d'élaborer ses institutions juridiques. Ce grand résultat, auquel aboutit l'histoire intérieure de la cité, qui domine et explique cette histoire, n'est pleinement obtenu qu'à la mort d'Alexandre Sévère, mais tout le deuxième siècle est animé par les efforts des jurisconsultes qui, à l'envi, règlent et perfectionnent le puissant instrument de civilisation que léguera Rome aux nations qu'elle a vaincues.

3° Les sciences prennent une forme qui va rester longtemps définitive. L'esprit d'investigation est éteint ; la curiosité même n'est plus aussi éveillée que chez Sénèque et chez Pline ; mais on résume les faits acquis, on les coordonne par des théories générales. Du temps des Antonins datent les ouvrages que traduiront les Arabes et qui marqueront jusqu'au seizième siècle la borne du savoir humain.

4° Enfin, l'Église a jeté les bases de sa puissance future, non-seulement par la lointaine et courageuse propagation de la parole du Christ, par l'éloquente et habile polémique des premiers Pères contre les premiers hérésiarques, mais, ce qui fut décisif, par l'établissement de sa hiérarchie ecclésiastique, si propre à consolider les conquêtes successives de la nouvelle religion, et en même temps à assurer l'universalité et la pureté de la foi[23].

Tels sont les grands résultats acquis à la civilisation au moment où se ferme le siècle des Antonins ; sous Trajan, au commencement de ce siècle, ils commençaient à se dessiner, et nous chercherons à les mettre en lumière, dans les pages qui vont suivre, sans perdre de vue notre sujet principal, déjà suffisamment vaste.

 

 

 



[1] Le chapitre consacré à Nerva et Trajan dans le 4e volume de l'Histoire des Romains, de M. DURUY, p. 239-305, est un résumé intéressant et exact.

[2] Lampride, Alexandre Sévère, 48.

[3] Capitolin, Macrin. Le livre de Junius Cordus contenait des détails très-minutieux.

[4] Ammien, XXI ult. Hæc... a principatu Nervæ exorsus usque ad Valentis interitum pro virium explicavi mensura.

[5] Voyez sur cette question M. Egger, Examen des Historiens d'Auguste, p. 283.

[6] Lib. VIII.

[7] Cæs., 13. Epit., 13.

[8] VII, 12.

[9] Ed. Schœne, p. 163, 165.

[10] Burnouf a levé plusieurs de ces difficultés dans le commentaire joint à sa traduction du Panégyrique.

[11] Le désir de compléter l'histoire de Trajan poussa les faussaires à fabriquer beaucoup de médailles : Vetus est querela vix alium esse imperatorem cujus numi plures adulterini circumferantur. Eckhel, Doctrina numorum veterum, VI, p. 463.

[12] Divus Trajanus, sive de legibus Trajani imperatoris, Lipsiæ, 1747, in-8°.

[13] Res Trajani imperatoris ad Danubium gestæ, Norimbergæ, 1793, in-8°.

[14] Commentatio de expeditionibus Trajani ad Danubium, Vindobonæ, 1794, in-12. — En 1792, l'Académie de Gœttingue avait mis la question au concours ; Mannert obtint le prix et Engel l'accessit.

[15] Zur Geschichte Trajan's und seiner Zeitgenossen, Gustrow, 1837, in-8°, 740 pages.

[16] Le nom de Trajan était si souvent gravé sur les monuments qu'on avait surnommé cet empereur le pariétaire. Ammien, XVIII, 3. Cf. Victor, Épitomé, 41.

[17] Hermes, III, p. 31-140.

[18] A la fin du Pline le Jeune édité par Keil (Leipsig, 1870), M. Mommsen a donné un excellent index historique de ces personnages. L'article de l'Hermes a été traduit par M. Ch. Morel et publié dans la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Etudes (15e fascicule), 1873, in-8°, sous le titre d'Etude sur Pline le Jeune.

[19] Beitræge su einer kritischen Geschichte Trajan's, dans BUEDINGER : Untersuchungen sur rœmischen Kaisergeschichte, I, 1868, p. 3-219.

[20] Ep. III, 13 : atque utinam ordo saltem, et transitus, et figuræ simul spectarentur.

[21] Paneg., 18 : aliud ex alio mihi occurrit... 28 : alio me vocat numerosa gloria tua... 76 : operæ pretium est referre...

[22] Le recueil de M. Buedinger, dont nous avons parlé, est destiné à publier des monographies de ce genre. Trois volumes en ont paru.

[23] De Broglie, L'Eglise et l'empire romain au IVe siècle, 1re partie, I, 440 : Après saint Irénée, l'Eglise est définitivement constituée. Il n'est plus besoin de rassembler des textes et de chercher des preuves ; elle marche, elle agit ; on voit son action, on entend son langage dans toute l'histoire, même civile.

Merivale, Romans under the Empire, VII, p. 401 : Meagre as are the remains of Christian litterature of the second century, they tend to confirm our assurance that the scriptures of the new Dispensation were known and recognised as divine at that early period, and that the Church of Christ, the future mistress of the world, was already become a great social fact, an empire within the empire.