HISTOIRE DE LA GRÈCE

QUINZIÈME VOLUME

CHAPITRE IV — AFFAIRES SICILIENNES APRÈS LA DESTRUCTION DE L’ARMEMENT ATHÉNIEN DEVANT SYRACUSE.

 

 

Dans le cinquième chapitre du dixième volume de cet ouvrage, j’ai amené l’histoire des communautés grecques en Sicile jusqu’à la fin du siége de Syracuse par les Athéniens, dans lequel Nikias et Demosthenês, avec presque tout leur armement, périrent victimes d’un sort si lamentable. Actuellement je reprends de ce point le fil des événements siciliens, dont le cours continue à être assez distinct de celui des événements dont le Péloponnèse et la Grèce orientale furent le théâtre, pour qu’il soit incommode de les comprendre les uns et les autres dans les mêmes chapitres.

Si la destruction du grand armement athénien (en septembre 413 av. J.-C.) causa la sensation la plus vive dans toutes les parties du monde grec, nous pouvons nous imaginer l’enivrement du triomphe avec lequel il a dû être salué en Sicile. Elle avait été accomplie (avec l’aide de Gylippos et des alliés péloponnésiens) par les efforts combinés de presque toutes les cités grecques de l’île, — car toutes s’étaient réunies à Syracuse aussitôt que ses perspectives étaient devenues encourageantes, excepté Naxos et Katane, qui étaient les alliées des Athéniens, — et Agrigente, qui resta neutre[1]. Par malheur, nous ne savons que peu ou rien de ce que firent les Syracusains immédiatement après des événements d’un intérêt si vif et si puissant. Ils paraissent avoir fait la guerre à Katane, où quelques fugitifs de l’armée athénienne vaincue contribuèrent à la résistance qu’on leur opposa[2]. Mais cette cité et Naxos, bien qu’ex-posées à l’humiliation et au danger comme alliées d’Athènes vaincue, parvinrent toutes deux à échapper sans perdre leur indépendance. Les alliés de Syracuse ne furent probablement pas empressés de les attaquer et par là d’agrandir encore cette cité, tandis que les Syracusains eux-mêmes durent aussi éprouver un grand épuisement, par suite des efforts immenses qui, seuls, leur avaient assuré le triomphe. Les charges pécuniaires auxquelles ils avaient été obligés de se soumettre, — charges que Nikias connut pendant les derniers mois du siége[3], et qui égarèrent fatalement son jugement, — étaient si lourdes qu’elles pesaient cruellement sur les moyens qu’ils avaient de les supporter. Après qu’ils eurent payé et congédié avec une reconnaissance convenable les nombreux auxiliaires qu’ils avaient été obligés de soudoyer, — après qu’ils eurent célébré le récent triomphe et décoré les temples, de manière à satisfaire la joie exubérante des citoyens[4], — il dut y avoir probablement une disposition générale à se reposer plutôt qu’à entreprendre une guerre agressive. Il a dû y avoir beaucoup de ruines à réparer dans tout le territoire, qui avait été pauvrement surveillé ou cultivé pendant l’année du siège.

Toutefois, malgré cet épuisement, le sentiment d’exaspération et de vengeance contre Athènes, combiné avec la reconnaissance envers les Lacédæmoniens, était trop puissant pour qu’on pût s’en jouer. Il régnait dans toute la Grèce une conviction confiante qu’Athènes[5] ne pourrait pas tenir un seul été après le terrible désastre qu’elle venait d’essuyer, conviction fondée en grande partie sur l’espérance d’une escadre auxiliaire considérable qu’enverraient pour agir contre elle Syracuse et ses antres ennemis de Sicile et d’Italie. Dans ce jour de détresse peur Athènes, ces ennemis devinrent naturellement plus nombreux. En particulier la ville de. Thurii en Italie[6], qui avait été amie d’Athènes et avait fourni du secours à Demosthenês dans son expédition en Sicile, subit alors un changement, bannit trois cents des principaux citoyens dévoués à Athènes (entre autres le rhéteur Lysias), et épousa avec ardeur la cause péloponnésienne. Le sentiment de réaction à Thurii et de vengeance à Syracuse excita les citoyens des deux villes à participer activement à un effort qui promettait d’êtres aisé et glorieux, et destiné à détruire Athènes et son empire. Et sans doute les volontaires furent d’autant plus empressés, que les satrapes persans du bord de la mer étaient à ce moment en rivalité entre eux pour inviter les Grecs, en leur faisant l’offre d’une solde abondante.

Conséquemment, dans l’été de l’année 412 avant J.-C. (l’année qui suivit la catastrophe de l’armement athénien), une escadre sicilienne composée de vingt trirèmes de Syracuse et de deux de Sélinonte, sous le commandement d’Hermokratês, gagna le Péloponnèse et se joignit à la flotte lacédæmonienne dans son expédition vers Milêtos an delà de la mer Ægée. Une autre escadre de dix trirèmes de Thurii, sous le Rhodien Dorieus, et un autre renfort de Tarente et de Lokri, suivirent peu de temps après. Ce fut Hermokratês qui poussa surtout ses compatriotes à cet effort[7]. Pendant les mois critiques du siège, il avait pris une part importante à la défense de Syracuse, en secondant les plans de Gylippos avec autant de valeur que de discrétion. En qualité de commandant de l’escadre syracusaine faisant partie de la flotte principale qui agissait alors contre Athènes dans la mer Ægée (événements déjà racontés dans le premier chapitre du onzième volume de cette Histoire), il rie se distingua pas moins par sa conduite. Il fut énergique dans l’action, et populaire dans sa manière d’agir à l’égard de ceux qui étaient sous son commandement ; mais ce qui ressortit de la façon la plus saillante aussi bien que la plus honorable, ce fut son incorruptibilité personnelle. Tandis que l’amiral et les triérarques péloponnésiens acceptaient les présents de Tissaphernês, connivant à l’abandon de la cause commune et à la violation de sa parole à l’égard de l’armement dont se rendait coupable ce satrape, sans s’inquiéter des privations de leurs propres matelots qu’ils ne payaient pas, Hermokratês et Dorieus firent d’énergiques remontrances, même jusqu’à s’attirer le mécontentement indigné de l’amiral péloponnésien Astyochos, aussi bien que du satrape lui-même[8]. Ils furent d’autant plus empressés à remplir ce devoir, que les trirèmes syracusaines et thuriennes étaient montées par des citoyens en proportion plus considérable que le reste de la flotte[9].

Toutefois la vive espérance conçue par Hermokratês et ses compagnons en venant de Sicile, — à savoir qu’un seul effort terminerait glorieusement la guerre, — était loin d’être réalisée. Athènes résista avec une énergie inattendue ; les Lacédæmoniens montrèrent tant de mollesse et de pusillanimité, qu’ils laissèrent même échapper la belle occasion que leur présenta l’occupation des Quatre Cents à Athènes. On découvrit que Tissaphernês s’appliquait à traîner la guerre en longueur et à lui couper les ressources nécessaires, dans des vues personnelles, qu’Hermokratês essaya en vain de contrecarrer par une visite et des protestations personnelles à Sparte[10]. Aussi la guerre traînât-elle avec des succès flottants et même avec,-un renouvellement de force de la part d’Athènes ; de sorte que les Syracusains en Sicile, loin d’apprendre la réalisation de ces magnifiques espérances avec lesquelles leur escadre était partie, reçurent des nouvelles défavorables en général, et enfin positivement désastreuses. Ils furent informés que leurs marins étaient mal payés et dans la détresse, tandis qu’Athènes, loin d’amener son pavillon, avait trouvé moyen de réunir à Samos une flotte capable de disputer encore l’empire de la mer Ægée. Ils apprirent deux défaites navales successives que la flotte péloponnésienne et la syracusaine avaient essuyées dans l’Hellespont[11] — l’une à Kynossêma, (411 av. J.-C.), — une seconde entre Abydos et Dardanos, (410 av. J.-C.) —, et enfin une troisième, plus décisive et plus calamiteuse que les précédentes, la bataille de Kyzikos (409 av. J.-C.), dans laquelle l’amiral lacédæmonien fut tué, et toute sa flotte prise ou détruite. L’escadre syracusaine eut à partager les malheurs de cette défaite. Les matelots furent forcés de brûler toutes leurs trirèmes sans exception, afin d’empêcher qu’elles ne tombassent entre les mains de l’ennemi ; et ils restèrent, privés de tout, sans vêtements ni nourriture, sur les bords de la Propontis, dans la satrapie de Pharnabazos[12]. Avec un généreux empressement, ce satrape Ies prit à sa solde, leur avança des vêtements et des provisions pendant deux mois, et leur fournit du bois de construction tiré du mont Ida pour construire de nouveaux vaisseaux. A Antandros — dans le golfe d’Adramyttion, un des principaux endroits d’exportation pour le bois de l’Ida —, où s’effectua la reconstruction, les Syracusains se montrèrent si agréables et si utiles aux citoyens qu’on leur vota des remercîments et qu’on accorda le droit de cité à tous ceux qui voulurent l’accepter[13].

En racontant cette bataille, je citais la brève et rude dépêche adressée aux Lacédæmoniens par l’officier en second, survivant à Mindaros tué dans le combat, et qui décrivait la condition misérable de l’armement défait : — Notre honneur est perdu. Mindaros est tué. Les hommes ont faim. Nous ne savons que faire[14]. Cette curieuse dépêche a passé dans l’histoire, parce qu’elle fut interceptée par les Athéniens, et qu’elle ne parvint jamais à sa destination. Mais sans doute l’état calamiteux de choses, qu’elle était destinée à faire connaître, vola rapidement sous maintes formes différentes de mots, jusque dans le Péloponnèse et à Syracuse. Quelque triste que fait la réalité, la première impression faite par la nouvelle dut probablement être plus triste encore, vu que l’intervention de Pharnabazos, qui allégea tant les maux de ces infortunés, dut difficilement être connue ou confirmée avant un certain espace de temps. A Syracuse, dès qu’on eut appris l’événement, il excita non seulement une puissante sympathie pour les victimes, mais encore un mécontentement plein d’indignation contre Hermokratês et ses collègues, qui, — après avoir poussé leurs compatriotes trois ans auparavant, par de vives espérances et des assurances confiantes, à entreprendre une expédition étrangère en vue d’abattre Athènes définitivement, — non seulement n’avaient rien fait, mais avaient essuyé une série de revers, aboutissant finalement à une ruine complète, infligée par l’ennemi même qui, suivant leur affirmation, était incapable de toute résistance ultérieure.

Ce fut sous l’inspiration de ce sentiment de déplaisir, peu après la bataille de Kyzikos, qu’une sentence de bannissement fut rendue à Syracuse contre Hermokratês et ses collègues. La sentence fut transmise en Asie, et communiquée par Hermokratês lui-même à l’armement, convoqué en assemblée publique. Tout en déplorant son injustice et son illégalité prétendues, et en protestant contre elles, il supplia l’armement de se conduire dans l’avenir aussi bien que dans le passé, et de choisir de nouveaux amiraux provisoires jusqu’à l’arrivée des successeurs nominés à Syracuse. La nouvelle fut apprise avec un profond regret par les triérarques, par les pilotes et par les soldats de marine, qui, attachés à Hermokratês à cause de ses manières populaires, de sa disposition constante à communiquer avec eux et de son attention à accueillir leurs opinions, déclarèrent tout haut qu’ils ne voulaient ni choisir d’autres chefs ni servir sous d’autres[15]. Mais les amiraux réprimèrent cette tendance, en conjurant toute résistance au décret de la cité. Ils déposèrent leur commandement, en invitant tout homme qui aurait quelque grief contre eux de l’exposer sur-le-champ en public, et en rappelant aux soldats les nombreuses victoires et les luttes glorieuses, tant sur terre que sur mer, qui les avaient unis par les liens d’une honorable camaraderie. Personne ne s’avança pour1ës accuser ; et ils consentirent, sur la demande persistante de l’armement, à conserver le commandement jusqu’à l’arrivée de leurs trois successeurs, — Demarchos, Myskôn et Potamis. Ensuite ils se retirèrent au milieu des regrets universels, un grand nombre de triérarques s’engageant même par serment à obtenir leur rétablissement, une fois de retour à Syracuse. Le changement de commandants s’effectua à Milêtos[16].

Bien qu’Hermokratês, dans son discours à ses soldats, ait dû sans doute trouver de l’écho quand il invoqua le souvenir d’anciennes victoires, toutefois il eût difficilement trouvé le même écho dans une assemblée syracusaine. Car si nous examinons les opérations de l’armement depuis qu’il l’emmena de Syracuse pour rejoindre la flotte péloponnésienne, nous verrons qu’en somme son expédition avait été un échec complet, et que ses assurances de succès contre Athènes n’avaient abouti qu’à un désappointement. Ses compatriotes avaient donc d’amples sujets de mécontentement. Mais, d’autre part, autant que nos moyens limités d’information nous permettent d’en juger, la sentence de bannissement prononcée contre lui parait avoir été imméritée et injuste. Car nous ne pouvons attribuer l’insuccès d’Hermokratês à une mauvaise conduite ni à une omission de sa part, tandis que, sous le rapport de l’incorruptibilité personnelle et de l’énergique résistance à la duplicité de Tissaphernês, il ressortait comme une exception honorable dans un corps de collègues à l’âme vénale. Ce satrape, il est vrai, aussitôt qu’Hermokratês fut tombé en disgrâce, fit circuler une version à lui, prétendant que ce dernier, après lui avoir demandé de l’argent, qui lui avait été refusé, avait cherché par des calomnies le moyen de se venger de ce refus[17]. Mais cette histoire, qu’elle fût crue ailleurs ou non, ne trouva aucun crédit auprès de l’autre satrape, Pharnabazos, qui épousa chaudement la cause du général banni et lui fit présent d’une somme d’argent que celui-ci n’avait pas même sollicitée. Hermokratês employa immédiatement cet argent à réunir des trirèmes et des soldats mercenaires, afin d’accomplir son rétablissement à Syracuse par la force[18]. Nous verrons bientôt comment il se trouva de cette tentative. En attendant nous pouvons faire remarquer que la sentence de bannissement, bien qu’injuste en elle-même, dut paraître amplement justifiée aux yeux de ses compatriotes par l’emploi de mesures hostiles contre eux, auxquelles il eut recours dans la suite.

Le parti opposé à Hermokratês avait alors la prépondérance dans Syracuse, et ce fut probablement par son influence que fut rendue la sentence contre lui, dans la douleur et la colère que causa la défaite de Kyzikos. Malheureusement nous n’avons pas les renseignements les plus chétifs quant à l’état intérieur de Syracuse pendant la période qui suivit immédiatement le siège fait par les Athéniens, période de sentiment populaire marqué et d’un intérêt particulier. Comme à Athènes sous la pression de l’invasion de Xerxès, on avait fait appel aux efforts énergiques de tous les citoyens, riches et pauvres, jeunes et vieux, pour repousser l’ennemi commun, et ces efforts avaient été tout juste suffisants pour obtenir ce résultat. Comme à Athènes après les batailles de Salamis et de Platée, de même è, Syracuse après la ruine des assiégeants athéniens, le peuple, fier de la plénitude de l’effort récent, et sachant que la dernière défense heureuse avait été l’œuvre commune de tous, était dans un état de mouvement démocratique animé, et il désirait ardemment la plus grande extension et l’égalité complète des droits politiques. Même avant le siège par les Athéniens, le gouvernement avait été démocratique, fait que Thucydide signale comme une des causes du succès de la défense, en rendant les citoyens unanimes dans la résistance et en empêchant les assiégeants d’exciter du mécontentement à l’intérieur[19]. Mais dans la période qui suivit immédiatement le siège, il subit des changements qui, dit-on, le rendirent encore plus démocratique. Sur la proposition d’un citoyen influent nommé Dioklês, on nomma une commission de Dix, dont il fut le président, destinée à réviser et la constitution et la législation de la cité. On arrêta quelques changements organiques, dont l’un fut qu’on adopterait le sort ; à la place du principe de l’élection, dans la nomination des magistrats. De plus, on traça et on sanctionna un nouveau code, ou collection de lois civiles et criminelles. Nous ne savons rien de ces détails, mais on nous dit que les peines en étaient extrêmement sévères, qu’il déterminait les offenses d’une manière minutieuse et spéciale, et que son langage était souvent obscur aussi bien que bref. On le connaissait sous le nom de Lois de Dioklês, le chef du comité qui l’avait préparé. Bien qu’il fût adopté alors à Syracuse, il ne dura pas longtemps ; car nous verrons dans cinq ou six ans le despotisme de Denys qui l’anéantit, précisément comme Pisistrate avait abattu la législation solonienne à Athènes. Mais il fut remis en vigueur à l’extinction de la dynastie de Denys, après un laps de temps de plus de soixante années, avec des commentaires et des modifications dus à un comité, qui comptait parmi ses membres les Corinthiens Kephalos et Timoleôn. On dit aussi qu’il fut copié dans diverses autres cités siciliennes, et qu’il resta en vigueur jusqu’à l’absorption de la Sicile dans la domination des Romains[20].

L’austère caractère de Dioklês est mis en lumière par une histoire — d’une autorité plus que douteuse[21], et dont on raconte la pareille relativement à d’autres législateurs grecs — ; c’est qu’après avoir violé par inadvertance, une de ses propres lois, il donna l’exemple de l’obéissance en se jetant sur son épée. Mais, par malheur, il ne nous est pas donné de connaître la substance de ses lois, qui aurait jeté tant de lumière sur les sentiments et la position des Grecs siciliens. Et nous ne pouvons pas non plus établir distinctement dans quelle mesure la constitution politique de Syracuse fut changée à ce moment. Car bien que Diodore nous dise que le sort fut appliqué alors à la nomination des magistrats, cependant il ne dit pas s’il le fut à tous, ni sous quelles réserves et avec quelles exceptions, — telles, par exemple, que celles qui furent adoptées à Athènes. Aristote avance aussi que le peuple syracusain, après le siège par les Athéniens, changea sa constitution et fit d’une démocratie partielle une démocratie complète. Cependant il représente Denys, cinq ou six ans plus tard, comme s’élevant au despotisme au moyen de l’opposition démagogique la plus violente, et comme ayant accusé, avili et renversé certains chefs opulents alors en possession des fonctions du gouvernement[22]. Si les formes constitutionnelles furent rendues plus démocratiques, il paraîtrait que les choses n’ont pu changer considérablement en pratique, et que les personnes revêtues réellement de hautes fonctions continuèrent encore d’être des citoyens riches.

La guerre que les Syracusains firent a Naxos et à Katane, après avoir continué plus de trois ans[23], fut amenée à sa fin par un ennemi du dehors, plus formidable encore qu’Athènes. Cette fois, l’envahisseur ne fut pas Hellénique, mais Phénicien ; — ce fut l’ancien ennemi de la Hellas, Carthage.

Nous avons déjà raconté comment, dans la même année, si remplie d’événements (480 av. J.-C.), qui transporta Xerxès à travers l’Hellespont pour qu’il vînt se faire battre à Salamis, les Carthaginois avaient lancé en Sicile une immense armée mercenaire sous Hamilkar, dans le dessein de réinstaller dans Himera le despote Terillos, que Théron d’Agrigente avait chassé. En cette occasion, Hamilkar avait été tué et sa grande armée défaite par le despote syracusain Gelôn, à la mémorable bataille d’Himera. L’impression laissée par cette défaite avait été si profonde, chue pendant les soixante-dix ans qui s’écoulèrent entre 480 et 410 avant J.-C., les Carthaginois ne renouvelèrent jamais leur invasion dans l’île. Ils reprirent leurs agressions peu après la destruction de la puissance athénienne devant Syracuse, événement qui excita aussi les Perses, que l’empire athénien avait contenus tant qu’il n’avait pas été entamé, à prendre de nouveau l’offensive pour recouvrer leur domination sur les Grecs asiatiques. La grande puissance navale d’Athènes, qui inspirait à Carthage non seulement de la réserve, mais de l’alarme[24], avait été une sauvegarde pour le monde hellénique, tant à son extrémité orientale qu’à son extrémité occidentale. Cette sauvegarde ne fut pas plutôt renversée, que la pression hostile de l’étranger commenta à se faire sentir, aussi bien sur la Sicile à l’occident que sur la côte de la mer Ægée à l’orient.

A partir de ce moment, pendant deux siècles jusqu’à la fin de la seconde guerre punique, on verra les Carthaginois intervenir fréquemment comme agresseurs en Sicile, et cela sur une échelle étendue, de manière à influer puissamment sur les destinées des Grecs siciliens. Des causes intérieures se sont-elles présentées qui ont arrêté leurs interventions pendant les générations précédentes, c’est ce que nous ne pouvons pas dire. L’histoire de cette puissante et opulente cité est très peu connue. Nous reconnaissons un petit nombre de faits, qui donnent une idée générale tant de son gouvernement oligarchique que de ses possessions coloniales étendues, mais qui nous laissent dans les ténèbres quant à la suite de son histoire. Ses possessions s’étendaient surtout le long de la côte d’Afrique, tant à l’est qu’à l’ouest de ses murs ; elles comprenaient également la Sardaigne et les îles Baléares, mais (à cette époque probablement) peu de colonies en Espagne. Son attention était assez occupée, sans qu’elle se mêlât des affaires siciliennes, d’autant plus que sa province en Sicile était plutôt une alliée dépendante qu’une possession coloniale. Dans les anciens traités faits avec Rome, les Carthaginois restreignent et même interdisent le trafic des Romains tant avec la Sardaigne qu’avec l’Afrique (Carthage seule exceptée), mais ils accordent la plus ample liberté de relations avec la province carthaginoise en Sicile, qu’ils considèrent comme étant dans les mêmes rapports avec Carthage que les cités du Latium l’étaient avec Rome[25]. Tandis que la connexion entre Carthage et sa suite était ainsi moins étroite, il semblerait que ses autres dépendances lui donnaient beaucoup de peine, surtout par suite de sa domination dure et oppressive.

Toutes nos informations positives, quelque chétives qu’elles soient, au sujet de Carthage et de ses institutions, se rapportent au quatrième, au troisième ou au second siècle avant J.-C. ; cependant on peut les regarder comme justifiant des conclusions présumées quant au cinquième siècle avant J.-C., surtout par rapport au système général poursuivi. Elle parvint à l’apogée de sa puissance avant sa première guerre avec Rome, qui commença en 264 avant J.-C. ; la première et la seconde guerre punique réduisirent toutes deux beaucoup sa force et sa domination. Cependant, malgré cette diminution nous apprenons que vers 150 avant J.-C., peu de temps avant la troisième guerre punique, qui aboutit à la prise et à la dépopulation de la cité, on y comptait jusqu’à sept cent mille âmes[26], occupant une circonférence fortifiée de plus de vingt milles (= 32 kilom.), qui couvrait une péninsule avec son isthme. C’est sur cet isthme qu’était située la citadelle Byrsa, entourée d’un triple mur particulier, et couronnée à son sommet par un temple magnifique d’Esculape. Cette population nombreuse est d’autant plus remarquable, qu’Utique — cité considérable, colonisée par la Phénicie plus anciennement que Cartilage même, et toujours indépendante des Carthaginois, bien que dans la condition d’une alliée inférieure et mécontente — était à une distance de sept milles (= 11 kilom. 1/4) de Carthage[27] d’un côté, et que Tunis n’était pas vraisemblablement beaucoup plus loin de l’autre. Même à cette époque encore, on dit que les Carthaginois possédaient trois cents cités tributaires en Libye[28]. Cependant ce n’était qu’une petite fraction de l’empire prodigieux qui leur avait appartenu certainement dans le quatrième siècle avant J.-C., et selon toute probabilité aussi entre 480-410 avant J.-C. Cet empire s’étendait à l’est jusqu’aux Autels des Philænes, près de la Grande Syrte, — à l’ouest tout le long de la côte jusqu’aux Colonnes d’Hêraklês et à la côte occidentale du Maroc. La ligne de côte au sud-est de Carthage jusqu’à la baie appelée la Petite Syrte, était proverbiale (sous le nom de Byzacium et des Emporia) pour sa fertilité. Le long de cette ligne étendue étaient réparties des tribus libyennes indigènes, que l’agriculture faisait vivre, et une population mêlée, appelée liby-phénicienne, formée par des mariages mutuels et une fusion de quelques-unes de ces tribus, soit° avec des colons de Tyr et de Sidon, soit peut-être avec une population chananéenne, alliée par la race aux Phéniciens, toutefois plus anciennement établie dans le pays[29]. Ces Liby-Phéniciens habitaient dans des villes, vraisemblablement de dimension médiocre et non fortifiées, mais chacune entourée d’un territoire ample et fertile, donnant des produits considérables. C’étaient des cultivateurs assidus, mais en général peu belliqueux, qualité que la théorie ancienne attribuait à l’extrême richesse de leur sol[30]. Nous ne connaissons pas le nombre de ces villes liby-phéniciennes, mais il doit avoir été prodigieusement grand, puisqu’on nous dit que Agathoklês et Regulus, dans leurs invasions respectives, n’en prirent tous deux pas moins de deux cents. On parle aussi d’un seul district, appelé Tuska, comme ayant cinquante villes[31].

Un petit nombre de villes le long de la côte, — Hippone, Utique, Adrumète, Thapsus, Leptis, etc., — étaient des colonies de Tyr, comme Carthage elle-même. Aussi, par rapport à Carthage, étaient-elles sur un autre pied que les villes liby-phéniciennes, soit maritimes, soit dans l’intérieur. Toutefois les Carthaginois parvinrent avec le temps à rendre chacune de ces villes tributaire, u l’exception d’Utique. Ils tirèrent ainsi un revenu de tous les habitants de cette fertile région, Tyriens, Liby-Phéniciens et Libyens indigènes, et la somme qu’ils imposaient parait avoir été exorbitante. A un moment, immédiatement après la première guerre punique, ils prirent aux cultivateurs ruraux jusqu’à une moitié de leurs produits[32] et doublèrent d’un coup le tribut levé sur les villes. La ville et le- district de Leptis leur payaient un tribut d’un talent par jour, ou trois cent soixante-cinq talents par an. Ces exactions n’étaient point perçues sans une extrême rigueur de procédés ; quelquefois elles dépouillaient le contribuable de tout ce qu’il possédait, et môme elles l’arrachaient à sa famille pour qu’il fût vendu en personne comme esclave[33]. En conséquence les dépendances de Carthage étaient animées en général, à son égard ; d’un sentiment de crainte et de haine mêlées, qui les disposait à se révolter quand débarquait un envahisseur étranger quelconque. Dans quelques cas les Carthaginois semblent s’être mis en garde contre de pareilles éventualités par des garnisons qu’ils payaient ; mais ils se firent aussi une sorte de garnison qu’ils tirèrent de leurs propre citoyens, en envoyant hors de Carthage des hommes pauvres, et en leur assignant des lots de terre avec les cultivateurs y attachés. Cette manière de pourvoir de pauvres citoyens comme émigrants (fort analogue aux colonies romaines) fut un trait constant dans le système politique carthaginois, qui servit à une double fin : elle obviait au mécontentement parmi la population de la ville à l’intérieur, et fournissait un moyen de surveiller leurs dépendances au dehors[34].

Dans le cinquième siècle avant J.-C., les Carthaginois ne craignaient pas qu’un ennemi étranger quelconque les envahît en venant par mer ; entreprise tentée pour la première fois en 316 avant J.-C., à la surprise générale, par la hardiesse du Syracusain Agathoklês. Et leurs ennemis du côté de la terre n’étaient pas non plus formidables comme conquérants, bien qu’ils fussent extrêmement importuns comme pillards. Les Numides et autres tribus indigènes, cavaliers à demi nus et adonnés au pillage, distingués pour leur célérité aussi bien que pour leur activité infatigable, harcelaient tellement les cultivateurs individuels du sol, que les Carthaginois creusèrent une longue ligne de fossé pour les tenir à distance[35]. Mais ces barbares n’acquirent pas une organisation suffisante pour agir dans des vues permanentes, jusqu’au règne de Masinissa et à la seconde guerre punique avec Rome. Aussi, pendant le cinquième et le quatrième siècle avant J.-C. (avant l’invasion d’Agathoklês), la guerre que firent les Carthaginois fut-elle constamment agressive et dans des pays étrangers. Dans ces desseins ils employèrent surtout des mercenaires étrangers, soudoyés pour l’occasion en Italie, en Gaule, en Espagne et dans les clés de la Méditerranée occidentale, avec des hommes levés dans leurs dépendances libyennes. Les Carthaginois indigènes[36], bien qu’encouragés par des marques d’honneur à entreprendre ce service militaire, y étaient opposés généralement, et n’étaient que peu employés. Mais ces citoyens> bien- qu’ils fussent rarement envoyés pour servir au dehors, constituaient une armée très formidable quand on les appelait. Il n’y eut pas moins de quarante mille hoplites qui sortirent des portes de Carthage pour résister à Agathoklês, en môme temps que mille hommes de cavalerie et deux mille chars de guerre[37]. Byrsa, la citadelle de Carthage, parait avoir renfermé dans ses murs un magasin public immense, — d’armes, de munitions de guerre de toute sorte et de provisions[38]. Une division d’élite de deux mille cinq cents citoyens, hommes de grande fortune et de nobles familles, formait ce qu’on appelait le Bataillon Sacré de Carthage[39], distingués par leur bravoure en campagne aussi bien que par l’éclat de leurs armes et par la vaisselle d’or et d’argent qui faisait partie de leurs bagages. Nous verrons ces troupes composées de citoyens servir à l’occasion en Sicile ; mais la plus grande partie de l’armée carthaginoise consiste en Gaulois, en Ibériens, en Libyens, etc., multitude mêlée, réunie pour la circonstance, différant par le langage aussi bien que par les coutumes. De pareils hommes n’avaient jamais d’attachement pour la cause dans laquelle ils combattaient, — rarement, pour les commandants sous lesquels ils servaient ; tandis qu’ils étaient souvent traités par Carthage avec mauvaise foi, et abandonnés avec indifférence à la destruction[40]. Un système militaire pareil était gros de dangers, si jamais les soldats mercenaires prenaient pied en Afrique, comme il arriva après la première guerre punique, quand la cité fut mise à deux doigts de sa perte. Mais en servant à l’étranger, en Sicile, ces mercenaires permirent souvent à Carthage de faire des conquêtes aux dépens seuls de son trésor, sans que le sang de ses propres citoyens fût répandu. Les généraux carthaginois semblent en général avoir compté, comme les Perses, sur le nombre, — montrant peu ou point d’habileté militaire, jusqu’à ce que nous arrivions aux guerres puniques arec Rome, faites sous la conduite d’Hamilkar Barca et de son illustre fils Hannibal.

Relativement à la constitution politique de Carthage, les faits connus sont trop peu nombreux et trop indistincts pour que nous puissions en comprendre le jeu réel. Les magistrats les plus marquants par le sang et la préséance étaient les deux rois ou suffètes, qui présidaient le sénat[41]. Ils semblent avoir été renouvelés annuellement, bien que nous ne sachions pas dans quelle mesure les mêmes personnes étaient rééligibles ou étaient réellement réélues ; mais ils étaient toujours choisis dans un petit nombre de familles ou de gentes principales. Il y a lieu de croire que les citoyens carthaginois purs étaient distribués en trois tribus ; en trente curies et en trois cents gentes, — à peu prés à la manière des patriciens romains. De ces gentes émanait un sénat de trois cents, d’où l’on tirait encore un conseil ou comité plus petit de trente principes représentant les curies[42] ; quelquefois un plus petit encore, de dix principes seulement. Ces petits conseils sont souvent mentionnés tous deux dans les actes politiques de Carthage ; et il se peut que les trente coïncident avec ce que Polybe appelle la Gerousia ou conseil des Anciens, — les trois cents, avec ce qu’il appelle le sénat[43]. Aristote assimile les deux rois (suffètes) de Carthage aux deux rois de Sparte — et la Gerousia de Carthage également à celle de Sparte[44], qui consistait en trente membres, comprenant les rois qui y siégeaient. Mais Aristote ne fait allusion à aucune assemblée à Carthage analogue à ce que Polybe appelle le sénat. Il mentionne deux conseils, l’un de cent membres, l’autre de cent quatre ; et certains conseils de cinq, — les Pentarchies. Il compare le conseil des cent quatre aux éphores spartiates ; toutefois il parle encore des Pentarchies comme investies de fonctions étendues, et il appelle le conseil des Cent la plus grande autorité de l’État. Peut-être ce dernier conseil était-il identique à l’assemblée des cent juges — qui, dit-on, fut choisi dans le sénat pour tenir en échec les généraux employés —, ou Ordo judicum, dont Tite-Live parle après la seconde guerre punique, comme existant avec ses membres perpétuels, et si puissant qu’il dominait toutes les autres assemblées et les autres magistratures de l’État. Par l’influence d’Hannibal, une loi fut rendue qui diminuait le pouvoir hautain de cet ordre de juges, en les faisant choisir seulement pour un an, au lieu d’être perpétuels[45].

Ces renseignements, bien que venant de bons auteurs, apportent si peu d’informations et sont en même temps si difficiles à concilier, que l’on peut dire que la structure et le jeu de la machine politique à Carthage sont inconnus[46]. Mais il semble clair que l’esprit général du gouvernement était extrêmement oligarchique ; qu’un petit nombre de familles riches, anciennes et puissantes se partageaient les grandes charges et l’influence de l’État ; qu’elles se maintenaient d’une manière marquée et même insolente à part de la multitude[47] ; qu’elles étaient divisées par des querelles acharnées, souvent souillées par de grandes perfidies et par l’effusion du sang, et que le traitement qui, par suite de ces violentes antipathies de parti, attendait les généraux malheureux, était extrêmement cruel[48]. Il paraît que la fortune était une qualité indispensable, et que les magistrats et les généraux se procuraient leurs nominations en grande partie par la corruption. Une variété de cette corruption était l’habitude de régaler constamment les citoyens dans des banquets collectifs réunissant les curies ou associations politiques ; habitude si continuelle, et embrassant un cercle si vaste de citoyens, qu’Aristote compare ces banquets aux phiditia ou repas publics de Sparte[49]. Il y avait à Cartilage un dêmos ou peuple ; que l’on consultait dans des occasions particulières, et devant lequel des propositions étaient débattues publiquement, quand il arrivait que les suffètes et le petit conseil n’étaient pas tous du mime avis[50]. Quel était le nombre de ce dêmos, ou quelle proportion de la population comprenait-il, c’est ce que nous n’avons pas le moyen de connaître. Mais il est évident que, qu’il flet plus ou moins considérable, sa masse était tenue dans la dépendance des familles riches par des stratagèmes tels que les banquets, les emplois lucratifs avec lots dé terre dans les dépendances étrangères, etc. Les desseins du gouverne ment étaient déterminés, ses pouvoirs exercés et les grandes charges, — suffètes, sénateurs, généraux ou juges, — occupées par les membres d’un petit nombre de familles opulentes ; et la principale opposition qu’ils rencontraient venait de leurs querelles mutuelles. En général, le gouvernement était dirigé avec talent et fermeté, aussi bien pour la tranquillité intérieure que pour l’agrandissement commercial systématique a l’étranger. A la connaissance d’Aristote, Cartilage n’avait jamais eu à souffrir ni l’usurpation heureuse d’un despote, ni de violentes commotions intestines[51].

Le premier chef carthaginois éminent qui nous soit signalé est Magon (vraisemblablement vers 530-500 av. J.-C.), qui, dit-on, contribua principalement à organiser les forces de Carthage et à étendre sa domination. De ses deux fils, l’un, Hasdrubal, périt après une carrière victorieuse en Sardaigne[52] ; l’autre, Hamilkar, commandant à la bataille d’Himera en Sicile, y fut défait et tué par Gelôn, comme je l’ai déjà raconté. Après la mort d’Hamilkar, son fils Giscon fut condamné à un exil perpétuel, et passa ses jours en Sicile dans la cité grecque de Sélinonte[53]. Mais les fils d’Hasdrubal restèrent encore, à Carthage, les citoyens les plus puissants de l’État, continuant des hostilités contre les Maures et contre d’autres Africains indigènes, qu’ils forcèrent à renoncer au tribut que Carthage avait payé, jusqu’à cette époque, pour le terrain sur lequel la ville était située. Dans le fait, cette famille, dit-on, fut si puissante qu’on jugea nécessaire de mettre un frein à son ascendant, et c’est dans ce dessein qu’on nomma alors pour la première fois les cent sénateurs choisis, siégeant comme juges[54]. Ces guerres en Afrique contribuèrent sans doute à empêcher les Carthaginois d’intervenir de nouveau en Sicile, dans l’intervalle de temps qui s’écoula entre 480 et 410 avant J.-C. Il y eut probablement aussi d’autres causes que nous ne connaissons pas, — et jusqu’à l’année 413 avant J.-C., la formidable puissance navale d’Athènes (comme je l’ai déjà fait remarquer) les tint en éveil même pour leur propre sûreté. Mais alors, après la grande catastrophe athénienne devant Syracuse, les craintes de ce côté se dissipèrent, de sorte que Carthage trouva de nouveau le loisir, aussi bien qu’elle en eut le goût, de chercher en Sicile et de l’agrandissement et une revanche.

Il est à remarquer que les mêmes personnes, agissant dans la même querelle, qui fournirent le prétexte ou le motif de la récente invasion par Athènes, furent celles qui actuellement dans la même qualité poussèrent Carthage (410 av. J.-C.). Les habitants d’Egesta, engagés dans une querelle inégale avec des voisins rivaux à Sélinonte, furent dans les deux cas la partie postulante. Ils s’étaient adressés à Carthage d’abord, sans succès[55], avant de songer à envoyer demander le secours d’Athènes. Cette guerre avait été, il est vrai, absorbée pour le moment et oubliée dans l’entreprise athénienne plus considérable contre Syracuse ; mais elle recommença après cette catastrophe dans laquelle Athènes et son armement firent naufrage. Non seulement les Egestæens avaient perdu leurs protecteurs, mais ils avaient encouru une hostilité aggravée de la part de leurs voisins pour avoir attiré sur la Sicile un ennemi d’outre-mer aussi formidable. Leur querelle primitive avec Sélinonte avait eu rapport à une portion contestée d’un territoire frontière. Ils ne se sentirent plus capables, dans les circonstances désavantageuses actuelles, de soutenir leurs prétentions. Mais les Sélinontains, pleins de confiance et de colère, ne se contentèrent pas alors d’avoir réussi dans leur réclamation primitive. Ils se mirent en devoir de dépouiller les Egestæens d’autres terres qui leur appartenaient incontestablement, et ils menacèrent sérieusement l’intégrité aussi bien que l’indépendance de la cité. Les Egestæens ne parent se tourner, avec quelque chance de trouver et la volonté et le pouvoir de les protéger, que du côté de Carthage[56].

La ville d’Egesta (non hellénique ou du moins seulement semi-hellénique) était située sur la ligne septentrionale de la côte sicilienne ou près de cette ligne, non loin du cap occidental de file, et dans le voisinage immédiat des établissements carthaginois, — Motyê, Panormos (aujourd’hui Palermo), et Soloeis ou Soluntum. Sélinonte aussi était près du cap occidental, mais sur la côte méridionale de la Sicile, avec son territoire contigu à la portion méridionale d’Egesta. Quand donc les ambassadeurs Egestæens présentèrent à Carthage leurs pressantes demandes de secours, déclarant que s’ils n’étaient assistés ils seraient indubitablement subjugués et deviendraient une dépendance de Sélinonte, — les Carthaginois comprirent avec assez de raison que leurs propres établissements siciliens seraient en danger, s’ils laissaient leur voisine hellénique la plus rapprochée s’agrandir ainsi. En conséquence ils consentirent à accorder les secours demandés, non pas toutefois sans beaucoup de débats et d’hésitations. Ils étaient inquiets à l’idée de reprendre en Sicile des opérations militaires, — qui avaient été mises de côté pendant soixante-dix ans, et avaient en outre laissé de si déplorables souvenirs[57], — à un moment où les Syracusains avaient un haut renom de courage, par suite de la destruction récente de l’armement athénien. Mais si les souvenirs de la victoire de Gelôn à Himera inspiraient de l’appréhension, ils allumaient aussi le désir de la vengeance, surtout dans le cœur d’Hannibal, le petit-fils de ce général Hamilkar qui y avait rencontré la mort. A ce moment Hannibal était roi, ou plutôt le premier des deux suffètes, principal magistrat exécutif de Carthage, comme son grand-père l’avait été soixante-dix ans auparavant. L’impression que la défaite d’Himera avait faite sur les Carthaginois avait été si forte qu’ils avaient banni Giscon, fils du général tué Hamilkar et père d’Hannibal, et l’avaient condamné à rester toute sa vie en exil. Il avait choisi la cité grecque de Sélinonte, où probablement Hannibal avait aussi passé sa jeunesse, bien qu’il fût rendu depuis à sa patrie et au reste de sa famille, — et d’où il rapporta une forte antipathie contre le nom grec, aussi bien qu’une vive impatience d’effacer par une revanche signalée le déshonneur infligé tant à son pays qu’aux siens. Aussi, épousant avec chaleur la requête des Egestæens, se fit-il autoriser par le sénat à prendre des mesures efficaces pour les protéger[58].

Son premier acte fut d’envoyer des députés à Egesta et à Sélinonte, pour faire des remontrances sur les empiétements des Sélinontains ; ils avaient en outre pour instructions, dans le cas où les remontrances seraient sans résultat, de se rendre avec les Egestæens à Syracuse et d’y soumettre toute la dispute à l’arbitrage des Syracusains (410 av. J.-C.). Il prévoyait que les Sélinontains,- ayant de leur côté la supériorité de la force, refuseraient de reconnaître un arbitrage quelconque, et que les Syracusains, invoqués respectueusement par une des deux parties, mais rejetés par l’autre, se tiendraient complètement en dehors de la querelle. Les choses arrivèrent conformément à ses prévisions. Les Sélinontains envoyèrent des députés à Syracuse pour protester contre les représentations d’Egesta et de Carthage ; mais ils refusèrent de s’en remettre à un arbitrage. En conséquence, les Syracusains décidèrent par un vote qu’ils conserveraient leur alliance avec Sélinonte, sans toutefois porter atteinte à leurs relations pacifiques avec Carthage, laissant ainsi la dernière libre d’agir sans obstacle. Hannibal expédia immédiatement un corps de troupes au secours d’Egesta : cinq mille Libyens ou Africains et huit cents mercenaires campaniens, qui avaient été antérieurement à la solde et au service des Athéniens devant Syracuse, mais qui avaient quitté leur camp avant que la catastrophe finale arrivât[59].

Malgré le renfort et la contenance imposante de Carthage, les Sélinontains, à cette époque en pleine puissance et en pleine prospérité, se crurent encore assez forts pour réduire Egesta. Dans cette conviction, ils envahirent le territoire avec toutes leurs forces (410 av. J.-C.). Ils se mirent à ravager le pays, toutefois d’abord avec ordre et précaution ; mais bientôt, ne trouvant pas d’ennemi en campagne qui leur tînt tête, ils devinrent négligents et se répandirent pour piller en se débandant. C’était le moment qu’épiaient les Egestæens et les Carthaginois. Ils attaquèrent les Sélinontains par surprise, les défirent en leur tuant cinq mille hommes et reprirent tout le butin[60].

La guerre, telle qu’elle était faite jusqu’alors, était une guerre offensive de la part des Sélinontains, dans le dessein de punir ou de dépouiller leur ancienne ennemie Egesta. Les Carthaginois n’étaient encore intervenus qu’autant qu’il était nécessaire pour la défense de cette dernière. Mais, si les Sélinontains s’étaient rendu un compte exact de leurs forces, ils auraient vu qu’en présence d’une telle intervention il n’était pas probable qu’ils fissent aucune conquête. En outre, il se peut qu’ils eussent obtenu la paix à ce moment, s’ils l’avaient demandée, comme le recommandait une minorité considérable parmi eux, dont le chef était un citoyen nommé Empediôn[61] ; car Sélinonte paraît avoir été toujours en termes d’amitié avec Carthage plus que toute autre cité grecque de Sicile. Même à la grande bataillé d’Himera, non seulement les troupes sélinontaines n’avaient pas aidé Gelôn, mais elles avaient réellement combattu dans l’armée carthaginoise sous Hamilcar[62], raison qui, si on l’eut présentée avec insistance, aurait probablement eu du poids sur Hannibal. Mais ce droit au bon vouloir de Carthage paraît seulement les avoir rendus plus confiants et, plus ardents à braver ses forces et à poursuivre la guerre. Ils envoyèrent à Syracuse demander un secours, que les Syracusains, dans les circonstances présentes, promirent de leur expédier. Mais la promesse fut faite avec peu de sincérité, comme le prouve la manière dont ils la remplirent, aussi bien que la neutralité qu’ils avaient déclaré garder il y avait si peu de temps ; car la lutte semblait être agressive du côté de Sélinonte, de sorte que Syracuse avait pets d’intérêt à l’aider à conquérir Egesta. Ni les Syracusains ni les Sélinontains n’étaient prêts à résister aux immenses préparatifs et à l’énergique rapidité de mouvement par lesquels Hannibal changea à la fois le caractère et agrandit les desseins de la guerre. Il employa tout l’automne et tout l’hiver suivants à réunir une armée nombreuse de troupes mercenaires d’Afrique, d’Espagne et de Campanie, avec divers Grecs qui étaient disposés à prendre du service[63].

Au printemps de la mémorable année 409 avant J.-C., grâce aux exubérantes richesses de Carthage, il fut en état de laisser l’Afrique avec une grande flotte de 60 trirèmes et de 1.500 transports ou gros bâtiments de charge[64], transportant une armée qui, selon l’estimation relativement peu élevée de Timée, montait à plus de 100.000 hommes, tandis qu’Éphore la portait à 200.000 hommes d’infanterie et à 4.000 cavaliers, avec des munitions de guerre et des machines de siège. C’est avec ces forces qu’il gouverna directement sur le cap occidental de la Sicile, Lilybæon, ayant soin toutefois de débarquer ses troupes et de tenir sa flotte sur le côté septentrional de ce cap, dans la baie voisine de Motyê, et de ne pas approcher du rivage méridional, pour lie pas alarmer les Syracusains de l’idée qu’il était disposé à poursuivre son voyage plus à l’est, le long de la côte méridionale, vers leur cité. Par cette précaution, il prit le meilleur moyen pour prolonger la période d’inaction syracusaine.

Les Sélinontains, frappés d’une terreur panique à l’approche d’un ennemi bien plus écrasant qu’ils ne s’y étaient attendus, envoyèrent à Syracuse de pressants messages pour accélérer le secours promis. Ils n’avaient pas fait de préparatifs pour se tenir sur la défensive contre un agresseur réellement formidable. Leurs murs, bien qu’assez forts pour tenir contre des voisins siciliens, avaient été négligés pendant l’absence prolongée de tout assiégeant étranger, et étaient à ce moment, en bien des endroits, en mauvais état. Hannibal ne leur laissa pas le temps de suppléer à ce qu’ils avaient laissé de défectueux. Au lieu de dissiper son puissant armement (comme l’avait fait l’infortuné Nikias cinq années auparavant) dans des mois de vaine parade et d’inaction réelle, il attendit seulement que les troupes d’Egesta et des dépendances carthaginoises voisines l’eussent rejoint, et ensuite il mena toutes ses forces directement de Lilybæon à Sélinonte. Traversant le fleuve Mazara, qui était sur sa route, et prenant d’assaut le fort qui était situé prés de son embouchure, il se trouva bientôt sous les murs de Sélinonte. Il divisa son armée en deux parties, chacune pourvue de machines de siège et de tours de bois mobiles ; ensuite il attaqua les murs sur plusieurs points à la fois, en choisissant les points qui étaient le plus accessibles ou le plus délabrés. Il posta prés des murs une grande quantité d’archers et de frondeurs, chargés de lancer des traits sans interruption, afin d’éloigner les défenseurs des créneaux. Protégées par cette décharge, six tours de bois furent roulées jusqu’au pied du mur, auquel elles étaient égales ou presque égales en hauteur, de sorte que les hommes armés qu’elles contenaient étaient prêts à. lutter, avec les défenseurs presque de niveau. On poussa par la force combinée d’un grand nombre d’hommes contre d’autres portions du mur des béliers à tête de fer, qui en ébranlaient le corps ou se faisaient jour à travers, en particulier la où il présentait des symptômes de négligence ou de délabrement. Tels furent les moyens d’attaque qu’Hannibal employa à ce moment contre les Sélinontains, non préparés. Il désirait prévenir l’arrivée d’auxiliaires par les mouvements impétueux de son innombrable armée barbare, la plus considérable qu’on eût vue en Sicile depuis que son aïeul Hamilcar avait été défait devant Himera. Réunie de tous les rivages de la Méditerranée occidentale, elle présentait des soldats hétérogènes en race, en amies, en langage, — en tout, excepté en bravoure et en soif commune de sang, aussi bien que de pillage[65].

Nous ne dépeindrons pas la terreur des Sélinontains, quand ils se trouvèrent exposés soudainement à être balayés par cet ouragan destructeur (409 av. J.-C.). Il n’entrait pas dans le plan d’Hannibal d’imposer des conditions ni d’accorder une capitulation, car il avait promis à ses soldats le pillage de leur ville. La seule chance qui restait aux assiégés était de tenir bon, avec le courage du désespoir, jusqu’à ce qu’ils pussent recevoir du secours de leurs frères helléniques établis sur la côte méridionale, — d’Agrigente, de Gela et surtout de Syracuse, — qu’ils avaient envoyé tous avertir et supplier. Leur population armée courut garnir les murailles avec une résolution digne de Grecs et de citoyens, tandis que les vieillards et les femmes, bien qu’oppressés de douleur à la pensée du sort qui semblait les menacer, donnaient tous les secours et tous les encouragements qui étaient en leur pouvoir. Au son des trompettes et avec des cris de guerre de toute sorte, les assaillants s’approchèrent des murs, rencontrant partout une vaillante résistance. Ils furent repoussés à plusieurs reprises, avec les pertes les plus sérieuses. Mais des troupes fraîches vinrent remplacer celles qui avaient péri ou étaient fatiguées ; et à la fin, après une lutte meurtrière, un corps de Campaniens pénétra dans la ville en franchissant les murs. Cependant, malgré cet avantage temporaire, les efforts héroïques des assiégés les repoussèrent de nouveau ou les tuèrent, de sorte que la nuit arriva sans que la prise eût été effectuée. Pendant neuf jours successifs, l’assaut recommença ainsi avec la même fureur : pendant neuf jours successifs, cette héroïque population continua une résistance heureuse, bien que ses ennemis fussent assez nombreux pour se renouveler perpétuellement, — que ses propres forces allassent chaque jour en diminuant et que pas un ami n’arrivât à son aide. Enfin, le dixième jour, et après que les assiégeants eurent éprouvé des pertes terribles, une brèche fut pratiquée dans la partie faible du mur, assez grande pour que les Ibériens pussent pénétrer dans la cité. Toutefois, même après que leurs murs eurent été emportés, les Sélinontains continuèrent encore avec une résolution inébranlable à barricader et à défendre leurs rues étroites, aidés aussi par leurs femmes, qui des toits des maisons lançaient des pierres et des tuiles sur les assaillants. Toutes ces barrières furent successivement renversées par le nombre inépuisable et l’ardeur croissante de l’armée barbare, de sorte que les défenseurs furent refoulés de tous les côtés dans l’Agora, où la plupart d’entre eux couronnèrent leur vaillante défense par une mort honorable. Une petite minorité, Empediôn entre autres, s’enfuit à Agrigente, où elle trouva les sympathies les plus chaleureuses et le traitement le plus hospitalier[66].

La résistance ayant fini ainsi, les assaillants se répandirent dans la ville avec la fureur d’appétits non assouvis, — en traînés par le meurtre, la convoitise et la rapacité. Ils massacrèrent indistinctement les hommes les plus âgés et les enfants, et ne conservèrent que les femmes adultes comme captives. Les tristes détails d’une ville prise d’assaut sont à un haut degré les mêmes à toute époque et dans toute nation ; mais les barbares destructeurs montrèrent à Sélinonte une particularité qui les signale comme étant en dehors de la sphère de la sympathie et du sentiment helléniques. Ils mutilèrent les corps des hommes tués ; on en vit quelques-uns avec des têtes coupées, enfilées ensemble et attachées è, leur ceinture, tandis que d’autres brandissaient des têtes à la pointe de leurs lances ou de leurs javelines[67]. Les Grecs (vraisemblablement peu nombreux) qui servaient sous Hannibal, loin de prendre part à ces manifestations féroces, contribuèrent à adoucir, quelque peu le sort déplorable des victimes. Seize mille Sélinontains, dit-on, furent tués, cinq mille faits prisonniers, tandis que deux mille six cents s’enfuirent à Agrigente[68]. Ces chiffres sont probablement plutôt au-dessous qu’au-dessus de la vérité. Toutefois ils ne semblent avoir droit à aucune confiance, et ils ne nous rendent aucun compte de la population entière dans ses différentes catégories, — vieux et jeunes, — hommes et femmes, hommes libres et esclaves, — citoyens et metœki. Nous ne pouvons prétendre apprécier ce triste événement qu’en gros. Toute connaissance exacte de ses détails nous est refusée.

C’est peu à l’honneur de la générosité ou de la prudence des voisins helléniques de Sélinonte, que cette ville infortunée ait été abandonnée à son sort sans recevoir d’aide. C’est en vain que, à mesure que la défense devenait de plus en plus critique, messagers sur messagers furent dépêchés à Agrigente, à Gela et à Syracuse. Les forces militaires des deux premières étaient à la vérité toutes prêtes ; mais elles ajournèrent leur marche jusqu’à ce qu’elles fussent rejointes par celles de la dernière, tellement était formidable le récit qu’on faisait de l’armée d’invasion. Cependant les Syracusains n’étaient pas prêts. Ils jugèrent nécessaire d’abord de terminer la guerre qu’ils étaient en train de faire à Katane et à Naxos, — ensuite, de rassembler une armée considérable et soigneusement équipée. Avant que ces préliminaires fussent terminés, les neuf jours de siège étaient passés, et l’heure de la mort avait sonné pour Sélinonte. Probablement les Syracusains furent induits en erreur par les opérations siciliennes de Nikias, qui, commençant par un long intervalle d’inaction, s’était ensuite approché de leur ville au moyen d’un long blocus, tel que l’exigeaient les circonstances de son cas. Croyant dans celui de Sélinonte qu’Hannibal débuterait par un siège semblable fait dans toutes les règles, — et ne songeant pas qu’il était à la tête d’une immense armée d’étrangers mêlés, soudoyés pour l’occasion, dont il pouvait se permettre de prodiguer la vie, tandis que Nikias commandait des citoyens d’Athènes et d’autres États grecs, qu’il ne pouvait exposer au procédé meurtrier mais immanquable d’assauts toujours renouvelés contre des murailles élevées récemment, — ils furent frappés de stupeur en apprenant que neuf jours de carnage avaient suffi pour que la ville fût prise.

Les soldats syracusains, corps d’élite de trois mille hommes, qui rejoignirent enfin les soldats de Gela et d’Agrigente dans cette dernière ville, arrivèrent seulement à temps pour partager la terreur générale répandue partout. Les trois cités envoyèrent à Hannibal une ambassade commune, pour le supplier de permettre la rançon des captives, et d’épargner les temples des dieux, tandis qu’Empediôn se rendit en même temps auprès de lui pour implorer sa pitié en faveur de ses concitoyens fugitifs. A la première demande le Carthaginois victorieux fit une réponse à la fois hautaine et caractéristique. — Les Sélinontains n’ont pas pu conserver leur liberté, et ils doivent maintenant se soumettre à l’épreuve de l’esclavage. Les dieux, se sont irrités contre eux, et ils ont quitté la ville[69]. Pour Empediôn, ancien ami et partisan déclaré des Carthaginois, il reçut une réponse plus indulgente. Toutes ses parentes, trouvées vivantes parmi les captives, lui furent remises sur-le-champ ; en outre on permit aux Sélinontains fugitifs de retourner dans la ville, s’ils le voulaient, et de l’occuper de nouveau avec ses terres, comme sujets tributaires de Carthage. Toutefois, toua en accordant cette permission, Hannibal fit aussitôt raser les murailles, et même détruire la ville avec ses temples[70]. On ne nous dit pas ce qui fut fait au sujet de la rançon proposée.

Après avoir rassasié ses troupes au moyen de ce riche pillage, Hannibal quitta alors ce théâtre de sang versé et de désolation et traversa l’île pour se rendre à Himera sur sa côte septentrionale (409 av. J.-C.). Bien que Sélinonte, en qualité d’ennemie d’Egesta, eût reçu le premier choc de ses armes, cependant c’était contre Himera qu’il dirigeait le grand dessein conçu au fond de son âme. C’était là qu’Hamilkar avait perdu et son armée et la vie, léguant une honte inexpiable à la vie entière de son fils Giscon ; c’était là que sol : petit-fils avait l’intention de tirer une vengeance et une satisfaction complètes des petits-fils de ceux qui occupaient alors ce lieu dont le sort était marqué. Non seulement l’armée carthaginoise était fière de son succès récent, mais un grand nombre d’autres Sikels et Sikanes, désireux d’avoir part au butin aussi bien que de satisfaire les antipathies de leurs races contre les intrus grecs, alliaient pour se joindre à elle, comblant ainsi les vides causés par le récent assaut. Après être arrivé à Himera, et avoir disposé son armée tout à l’entour des positions appropriées, Hannibal se mit en devoir d’attaquer sans retard, comme à Sélinonte, en faisant avancer ses machines de guerre et ses tours contre les portions vulnérables des murs, et en essayant en même temps de les miner. Les Himéræens se défendaient avec une bravoure désespérée ; et, en cette occasion, la défense ne fut pas dépourvue de secours ; en effet, quatre mille alliés, principalement des Syracusains, commandés par le Syracusain Dioklês, étaient venus dans leur cité comme renfort. Pendant tout un jour, ils repoussèrent les assauts répétés en massacrant beaucoup d’ennemis. Ces attaques n’ayant produit aucun effet sensible sur la ville, les assiégés devinrent si confiants dans leur valeur, qu’ils résolurent non pas d’imiter les Sélinontains en se bornant à la défense, mais de faire une sortie à l’aurore le lendemain matin et d’attaquer les assiégeants en rase campagne. Dix mille hommes braves, — Himéræens, Syracusains et autres alliés grecs, — sortirent en conséquence avec l’aube, tandis que les créneaux étaient garnis de vieillards et de femmes qui contemplaient leurs exploits avec anxiété. Les Carthaginois près des murs, qui, se préparant à renouveler l’assaut, ne s’attendaient à rien moins qu’à une sortie, furent pris à l’improviste. Malgré la grande supériorité de leur nombre et leur grande bravoure personnelle, le désordre se mit parmi eux, et ils furent incapables de résister longtemps à la charge vaillante et régulière des Grecs. Enfin ils plièrent et s’enfuirent vers la colline voisine, où était posté Hannibal en personne avec son corps de réserve pour couvrir les opérations de l’assaut. Les Grecs les poursuivirent avec ardeur et en massacrèrent un grand nombre — 6.000 suivant Timée, mais pas moins de 20.000, si nous devons accepter les larges assertions d’Éphore —, en s’exhortant mutuellement à ne pas songer à faire de prisonniers. Mais dans la précipitation et le triomphe de la poursuite ils perdirent haleine, et le désordre se mit dans leurs rangs. Dans cet état fâcheux, ils se trouvèrent face à face avec le corps frais de réserve posté là par Hannibal, qui descendit la colline pour recevoir et secourir ses fugitifs défaits. La fortune de la bataille changea alors si complètement que les Himéræens, après avoir bravement lutté pendant quelque temps contre ces nouveaux ennemis, finirent par être accablés et refoulés vers leurs propres portes. Cependant trois mille de leurs guerriers les plus braves, désespérant de leur cité et se rappelant le sort de Sélinonte, dédaignèrent de tourner le dos à l’ennemi et périrent jusqu’au dernier dans un conflit acharné avec le nombre écrasant des Carthaginois[71].

Violente fut la douleur et vive la terreur dans Himera, quand la fleur de ses troupes fut repoussée ainsi comme des hommes battus, après avoir perdu la moitié de son nombre. A ce moment il se trouva qu’il arriva au port une flotté de vingt-cinq trirèmes appartenant à Syracuse et à d’autres cités grecques de Sicile, trirèmes qui avaient été envoyées au secours des Péloponnésiens dans la mer Ægée, mais qui, depuis, étaient revenues et étaient actuellement réunies dans le dessein spécial d’aider la cité assiégée. Un renfort si important aurait dû ranimer l’ardeur des Himéræens. Il annonçait que les Syracusains étaient en pleine marche et traversaient l’île, avec les principales forces de la cité, poulet venir secourir Himera. Mais cette bonne nouvelle fut plus que contrebalancée par la nouvelle qu’Hannibal ordonnait à la flotte carthaginoise, qui était restée à la baie de Motyê, d’en sortir, afin qu’elle pût doubler le cap Lilybæon et faire voile le long de la coite méridionale jusqu’à Syracuse, que l’absence de son armée principale laissait actuellement sans défense. Apparemment la flotte syracusaine, eh se rendant de Syracuse à Himera, avait passé par la baie de Motyê, remarqué un mouvement maritime parmi les Carthaginois qui s’y trouvaient, et recueilli ces renseignements comme explication. C’était une nouvelle plus que suffisante pour faire naître l’alarme au sujet de leur patrie dans le cœur de Dioklês et des Syracusains à Himera, surtout au milieu du découragement qui régnait alors. Non seulement Dioklês enjoignit aux capitaines de la flotte de retourner immédiatement à Syracuse, afin de la garder contre la surprise redoutée, mais encore il voulut absolument s’y rendre lui-même par terre avec les forces syracusaines et abandonner la défense ultérieure d’Himera. Il dut, en allant vers Syracuse, rencontrer ses concitoyens en marche vers la ville assiégée, et les ramener avec lui. Pour les Himéræens, c’était une sentence de mort, ou pire que la mort. Elle les plongeait dans une angoisse de frayeur et de désespoir. Mais il n’y avait pas de conseil meilleur à donner, et ils ne purent déterminer Dioklês à accorder rien de plus que des moyens de transport pour emmener la population himéræenne, quand la cité serait abandonnée aux assiégeants. On convint que la flotte, au lieu de se rendre directement à Syracuse, s’emploierait à transporter tout ce qu’on pourrait embarquer de la population, et à le déposer en sûreté à Messênê ; après quoi elle reviendrait chercher le reste qui, dans l’intervalle, défendrait la cité de toutes ses forces.

Telle était la seule chance de refuge ouverte alors à ces Grecs infortunés contre l’ennemi dévorant du dehors. Immédiatement la partie la plus faible de la population, — hommes âgés, femmes et enfants, — affluant à bord jusqu’à ce que les trirèmes n’en pussent plus tenir davantage, partit pour Messênê en longeant la côte septentrionale. La même nuit, Dioklês quitta aussi la cité avec ses soldats syracusains ; il était si pressé de retourner dans ses foyers, qu’il ne put pas même s’arrêter pour enterrer les nombreux soldats syracusains qui venaient d’être tués dans la récente et désastreuse sortie. Un grand nombre d’Himéræens, avec leurs épouses et leurs enfants, partirent en même temps que Dioklês, comme seule chance d’échapper qui leur restait, vu qu’il n’était que trop évident que les trirèmes ne les emmèneraient pas tous. La portion la plus brave et la plus dévouée des guerriers himéræens resta encore pour défendre la cité jusqu’au retour des trirèmes. Après avoir entretenu une garde armée sur les murailles toute la nuit, ils furent attaqués de nouveau le lendemain matin par les Carthaginois, fiers de leur triomphe de la veille et de la fuite de tant de défenseurs. Toutefois, nonobstant la pression du nombre, de la férocité et des machines de siège, la résistance fut continuée heureusement, de sorte que la nuit trouva Himera encore une cité grecque. Le lendemain, les trirèmes revinrent, après avoir probablement déposé leur cargaison infortunée dans quelque île ale sûreté lion pas aussi éloignée que Messênê. Si les défenseurs avaient pu conserver leurs murailles jusqu’à un autre lever du soleil, beaucoup d’entre eut auraient pu s’échapper. Mais la bonne fortune et probablement la forge physique des braves étaient alors à leur lin. Les dieux quittaient Himera comme ils avaient auparavant quitté Sélinonte. Au moment où l’on voyait les trirèmes approcher du port, les assaillants ibériens renversèrent un large pan de mur de la fortification avec leurs béliers, s’élancèrent par la brèche et triomphèrent de toute opposition. Encouragée par leurs cris ; l’armée barbare força alors les murailles de tous les côtés et se répandit dans la ville, qui devint un théâtre de meurtre et de pillage en masse. Il n’entrait pas dans le plan d’Hannibal d’interrompre le pillage, qu’il abandonna à ses soldats comme récompense. Mais il se hâta d’arrêter le massacre, désirant faire autant ide prisonniers que possible, il en augmenta le nombre en arrachant du sanctuaire tous ceux qui avaient cherché un refuge dans les temples. Il se peut que quelques hommes de cette malheureuse population aient atteint les trirèmes qui approchaient ; tous les autres ou périrent ou tombèrent entre les mains du vainqueur[72].

Ce fut un jour d’orgueil pour le général carthaginois quand il se trouva maître du sol d’Himera, en état de remplir le devoir et de satisfaire les exigences de la vengeance à l’égard de son grand-père qui y avait rencontré la mort. Tragique, en effet, fut l’accomplissement de ce projet si longtemps caressé, non seulement les Murailles et les temples (comme à Sélinonte), mais encore toutes les maisons d’Himera furent rasées jusqu’au sol. Ses temples, après avoir été préalablement dépouillés de leurs ornements et de leurs objets précieux, furent brûlés. Les femmes et les enfants faits prisonniers furent distribués comme récompenses entre les soldats. Mais tous les captifs mâles, au nombre de trois mille, furent conduits à l’endroit même où Hamilkar avait été tué, et là mis à mort avec des outrages[73], comme satisfaction expiatoire donnée à son honneur perdu. En dernier lieu, afin que même le nom détesté d’Himera tombât dans l’oubli, les Carthaginois fondèrent bientôt après dans le voisinage une nouvelle ville appelée Therma (désignée ainsi à cause de quelques sources chaudes)[74].

 

À suivre

 

 

 



[1] Thucydide, VII, 50-58.

[2] Lysias, Orat. XX (Pro Polystrato), s. 26, 27.

[3] Thucydide, VII, 48, 49.

[4] Diodore, XIII, 31.

[5] Thucydide, VIII, 2. Cf. VII, 55.

[6] Thucydide, VIII, 33-57 ; Denys d’Halicarnasse, Jud. de Lysiâ, p. 453.

[7] Thucydide, VIII, 26, 35, 91.

[8] Thucydide, VIII, 29, 45, 78, 84.

[9] Thucydide, VIII, 84.

[10] Thucydide, VIII, 85.

[11] Thucydide, VIII, 105 ; Xénophon, Helléniques, I, 1, 7.

[12] Xénophon, Helléniques, I, 1, 19.

[13] Xénophon, Helléniques, I, 1, 23-26.

[14] Xénophon, Helléniques, I, 1, 23.

[15] Xénophon, Helléniques, I, 1, 27.

[16] Xénophon, Helléniques, I, 1, 27-31.

[17] Thucydide, VIII, 83.

[18] Xénophon, Helléniques, I, 1, 31 ; Diodore, XIII, 63.

[19] Thucydide, VII, 55.

[20] Diodore, XIII, 33-35.

[21] Cf. Diodore, XIII, 75, — au sujet du bannissement de Dioklês.

[22] Aristote, Politique, V, 3, 6 ; V, 4, 4, 5.

[23] Diodore, XIII, 56.

[24] Thucydide, VI, 34. Discours d’Hermokratês à ses compatriotes à Syracuse.

[25] Polybe, III, 22, 23, 24.

Il donne trois traités séparés (soit tout ou partie) entre les Carthaginois et les Romains. Le dernier des trois appartient à l’époque de Pyrrhus, vers 278 avant J.-C. ; le premier, à 508 avant J.-C. Le traité intermédiaire n’est marqué, quant à la date, par aucune preuve particulière ; mais je ne vois pas de motif pour supposer qu’il soit d’une date aussi avancée que 345 avant J.-C., date que lui assigne Casaubon en l’identifiant avec le traité auquel Tite-Live fait allusion, VII, 27. Je ne peux m’empêcher de croire qu’il est vraisemblablement d’une date plus ancienne, à quelque moment entre 480-410 avant J.-C. Ce second traité est beaucoup plus restrictif que le premier a l’égard des Romains ; car il leur interdit tout trafic soit avec la Sardaigne, soit avec l’Afrique, la cité de Carthage seule exceptée : le premier traité permettait ce commerce dans certaines limites et sous certaines conditions. Le second traité prouve une supériorité relative de Carthage sur Rome, qui semblerait plutôt appartenir à la dernière moitié du cinquième siècle avant J.-C. qu’à la dernière moitié du quatrième.

[26] Strabon, XVII, p. 832, 833 ; Tite-Live, Épitomé, lib. 51.

Strabon donne la circonférence comme étant de 360 stades, et la largeur de l’isthme comme étant de 60. Mais Barth signale cette assertion comme fort exagérée (Wanderungen auf der Küste les Mittelmeers, p. 85).

[27] Appien, Rep. Punic., VIII, 75.

[28] Strabon, ut sup.

[29] C’est l’opinion de Movers, soutenue avec beaucoup de plausibilité dans son savant et instructif ouvrage, — Geschichte der Phœnizier, vol. II, part. II, p. 435-455. V. Diodore, XX, 55.

[30] Tite-Live, XXIX, 25. Cf. le dernier chapitre de l’histoire d’Hérodote.

[31] Diodore, XX, 17 ; Appien, VIII, 3, 68.

[32] Le colonel Leake fait observer, par rapport aux Grecs modernes, qui dans les plaines de la Turquie cultivent les biens fonciers de propriétaires turcs : — Les Ilotes paraissent avoir ressemblé aux Grecs, qui travaillent sur les fermes turques dans les plaines de Turquie, et qui sont obligés de compter à leurs maîtres une moitié du produit du sol, comme Tyrtæos le dit des Messêniens de son temps (Tyrtæus, Fragm. 5, éd. Schneider).

La condition des Grecs dans les régions montagneuses n’est pas si dure (Leake, Peloponnesiaca, p. 168).

[33] Polybe, I, 72, Tite-Live, XXXIV, 62.

Movers (Geschichte der Phœnizier, II, 2, p : 455) assigne cette imposition considérable à Leptis Magna ; mais le passage de Tite-Live ne peut avoir trait seulement à Leptis Parva, dans la région appelée Emporia.

Leptis Magna était à une beaucoup plus grande distance de Carthage, près de la Grande Syrte.

Le docteur Barth (Wanderungen durch die Küstenlaender des Mittellaendischen Meers, p. 81-116) a donné un examen nouveau et excellent de l’emplacement de Carthage -et des régions voisines. Toutefois, sur sa carte, le territoire appelé Emporia est marqué près de la Petite Syrte, à 200 milles (= 321 kilom. 800 mèt.) de Carthage (Pline, H. N., V, 3). Cependant il semble certain que le nom Emporia a dît comprendre le territoire an sud de Carthage et approchant de très près de la cité ; car Scipion l’Africain, quand il y vint de Sicile, ordonna à ses pilotes de mettre le cap sur Emporia. Il avait l’intention de débarquer tout près de Carthage, et il débarqua réellement sur le cap Blanc, près de cette cité, mais du côté nord, et encore plus près d’Utique. Cette région au nord de Carthage n’était probablement pas comprise dans le nom Emporia (Tite-Live, XXIX, 25-27).

[34] Aristote, Politique, II, 8, 9 ; VI, 3, 5.

[35] Appien, VIII, 32, 54, 59 ; Phlegon, Trall. de Mirabilibus, c. 18.

Toutefois la ligne de fossé fut creusée apparemment à une phase reculée de la domination carthaginoise ; car les Carthaginois, plus tard, à mesure qu’ils devinrent plus puissants, étendirent leurs possessions au delà du fossé, comme nous le voyons par les passages d’Appien désignés plus haut.

Movers (Geschich. der Phœniz., II, p. 457) identifie ce fossé avec celui que Pline nomme prés de Thenæ sur la petite Syrte, comme ayant été creusé par ordre du second Africain — pour former une limite entre la province romains d’Afrique et le domaine des rois indignes (Pline, H. N., V, 3). 1laïs je doute fort de cette identité. Il me semble que ce dernier est distinct du fossé carthaginois.

[36] Un citoyen carthaginois portait autant de bagues qu’il avait fait de campagnes. Aristote, Politique, VII, 2, 6.

[37] Diodore, XX, 10.

[38] Appien, VIII, 80. Vingt mille panoplies, avec un fonds immense d’armes et d’engins de siège, furent remises aux Romains par suite de leurs perfides manœuvres peu de temps avant le dernier siège de Carthage. V. Boetticher, Geschichte der Carthager, p. 24-25.

[39] Diodore, XVI, 8.

[40] Voir la frappante description dans Tite-Live de la composition mélangée des armées mercenaires carthaginoises, où il accorde un juste tribut d’admiration au génie d’Hannibal pour avoir toujours conservé son ascendant sur elles, et les avoir maintenues dans l’obéissance et l’accord (Tite-Live, XXVIII, 12). Cf. Polybe, I, 65-67, et la manière dont Imilkôn abandonna ses mercenaires à Syracuse, où ils devaient périr (Diodore, XIV, 75-77).

[41] Il y avait également deux suffètes à Gadès et dans chacune des autres colonies phéniciennes (Tite-Live, XXVIII, 37). Cornélius Nepos (Hannibal, c. 7) parle d’Hannibal comme ayant été fait roi (rex) quand il fut investi de son grand commandement militaire étranger, à vingt-deux ans. C’est de la même manière que Diodore (XIV, 54) parle d’Imilkôn, et Hérodote (VII, 166) d’Hamilkar.

[42] Voir Movers, Die Phœnizier, II, 1, p. 483-499.

[43] Polybe, X, 18 ; Tite-Live, XXX, 16.

Cependant encore Polybe, dans un autre endroit, parle du Gerontion à Carthage comme représentant la force aristocratique et comme opposé au πλήθος ou peuple (VI, 51). Il semblerait que par Γερόντιον il doive vouloir dire la même chose que l’assemblée appelée dans un autre passage (X, 18) Σύγκλητος.

[44] Aristote, Politique, II, 8, 2.

[45] Tite-Live, XXXIII, 46. Justin (XIX, 2) mentionne les cent sénateurs choisis mis à part comme juges.

[46] Heeren (Ideen über den Verkehr der Alten Welt, part. II, p. 138, 3e édit.) et Kluge (dans sa Dissertation, Aristoteles de Politiâ Carthaginiensium, Wratisl., 1824) ont discuté tous ces passages avec talent. Mais leurs matériaux ne leur permettent pas d’arriver à une certitude quelconque.

[47] Valère Maxime, IX, 5, 4. Insolentiæ inter Carthaginiensem et Campanum senatum quasi œmulatio fuit. Ille enim separato a plebe balnea lavabatur, hic diverso foro utebatur.

[48] Diodore, XX, 10 ; XXIII, 9 ; Valère Maxime, II, 7, 1.

[49] Aristote, Politique, III, 5, 6.

Ces banquets ont dû être des opérations établies, journalières, — aussi bien que nombreuses, pour fournir nue base même apparente à la comparaison qu’Aristote en fait avec les repas publics spartiates, mais même en accordant l’analogie sur ces points extérieurs, — la différence intrinsèque de caractère et de but entre les uns et les autres doit avoir été assez brande pour que 1a comparaison ne semble pas heureuse.

Tite-Live (XXXIV, 61) parle des Circuli et convivia à Carthage ; mais c’est probablement une expression générale, sans rapport particulier avec es banquets publics mentionnes par Aristote.

[50] Aristote, Politique, II, 8, 3.

[51] Aristote, Politique, II, 8, 1. Il fait une brève allusion à- la conspiration avortée d’Hannon (V, 6, 2), qui est aussi mentionnée par Justin (XXI, 4). Hannon, dit-on, forma le plan de mettre le sénat à mort et de se faire despote. Mais il fut découvert et exécuté dans les tortures les plus cruelles, toute sa famille étant mise à mort en même temps que lui.

Non seulement il est très difficile de comprendre les assertions d’Aristote an sujet du gouvernement carthaginois, — mais quelques-unes d’outre elles sont même contradictoires. L’une d’elles a été signalée (V, 10, 3) par M. Barthélemy Saint-Hilaire, qui propose de lire έν Χαλκηδόνι au lieu de έν Kαρχηδόνι. Dans un autre endroit (V, 10, 4), Aristote appelle Carthage (έν Kαρχηδόνι δημοκρατουμένη) un État gouverné démocratiquement ; ce qui ne peut se concilier avec ce qu’il dit dans II, 8, relativement à son gouvernement.

Aristote compare le conseil des 104 de Carthage aux éphores spartiates. Mais il n’est pas facile de voir comment un corps si nombreux aurait pu exécuter la diversité infinie d’affaires administratives et autres faites par les cinq éphores.

[52] Justin, XIX, 1.

[53] Diodore, XIII.

[54] Justin, XIX, 2.

[55] Diodore, XII, 82.

Il semble probable que la guerre que Diodore mentionne comme ayant été faite en 452 avant J.-C., entre les Egestæens et les Lilybæens, fut réellement une guerre entre Egesta et Sélinonte (V, Diodore, XI, 86, — avec une note de Wesseling). Lilybæon comme ville ne gagna, de l’importance qu’après la prise de Motyê par Denys l’Ancien, en 396 avant J.-C.

[56] Diodore, XIII, 43.

[57] Diodore, XIII, 43.

[58] Diodore, XIII, 43.

Le bannissement de Giscon, et cela encore pour toute sa vie, mérite d’être signalé comme point de comparaison entre les républiques grecques et Carthage. Il n’était pas rare en Grèce qu’un général battu, s’il survivait a sa défaite, fût banni, même là où il semble qu’il n’y eût ni preuve ni probabilité qu’il s’était rendu coupable de mauvaise conduite, de faux jugement, ou de négligence, mais je ne me rappelle pas de cas où un général grec innocent ainsi en apparence ayant été non seulement défait mais tué dans la bataille, son fils fût banni pour la, vie, comme Giscon le fut par les Carthaginois. Pour apprécier la manière dont les États grecs, tant démocratiques qu’oligarchiques, se conduisaient à l’égard de leurs officiers, la république contemporaine de Carthage est un type important de comparaison. Ceux qui critiquent les Grecs auront à trouver des termes plus forts de condamnation quand ils examineront la manière d’agir des Carthaginois.

[59] Diodore, XIII, 43, 44.

[60] Diodore, XIII, 44.

[61] Diodore, XIII, 59.

[62] Diodore, XIII, 55 ; XI, 21.

[63] Diodore, XIII, 54-58.

Ce que Plutarque affirme, Timoleôn, c. 30, — à savoir que les Carthaginois n’avaient jamais employé de Grecs à leur service, à l’époque de la bataille du Krimêsos, — 340 avant J.-C. ne peut être exact.

[64] Thucydide, VI, 34.

[65] Diodore, XIII, 51, 55.

[66] Diodore, XIII, 56, 57.

[67] Diodore, XIII, 57.

[68] Diodore, XIII, 57, 58.

[69] Diodore, XIII, 59.

[70] Les ruines qui restent encore des anciens temples de Sélinonte sont vastes et imposantes, elles sont caractéristiques comme spécimens de l’art d8rien pendant le cinquième et le sixième siècle avant J.-C. D’après la grandeur considérable des colonnes tombées, on a supposé qu’elles furent renversées par un tremblement de terre. Mais les ruines fournissent une preuve distincte chue Ies colonnes ont été minées d’abord, puis renversées par des leviers de fer.

Ce fait frappant, qui démontre l’action des destructeurs carthaginois, est avancé par Niebuhr, Vortraege ueber alte Geschichte, vol. III, p. 207.

[71] Diodore, XIII, 60.

[72] Diodore, XIII, 61, 62.

[73] Diodore, XIII, 62.

Les Carthaginois, après leur victoire sur Agathoklês en 307 avant J.-C., sacrifièrent aux dieux leurs plus beaux prisonniers comme offrandes de remerciements (Diodore, XX, 65.)

[74] Diodore, VIII, 79.