HISTOIRE GÉNÉRALE DE NAPOLÉON BONAPARTE

GUERRE D'ITALIE. - TOME PREMIER

 

PIÈCES JUSTIFICATIVES.

 

 

N° I. — EXTRAIT D'UN DISCOURS SUR CETTE QUESTION :

Déterminer les vérités et les sentiments qu'il importe le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur ;

Sujet proposé par l'Académie de Lyon, pour le concours de 1791.

 

L'auteur, après avoir exposé que la liberté seule permet de dire la vérité, et que l'organisation de l'homme doit le guider dans la recherche du bonheur, qui n'est que ce qui convient le mieux à cette organisation, divise notre organisation en physique et morale, et décrit les besoins de l'une et de l'autre. Il faut, pour être heureux, pour vivre en homme, manger, dormir, engendrer, sentir, raisonner. Lycurgue et Paoli sont de tous les législateurs ceux qui ont le mieux senti cette vérité, que l'énergie est la vie de l'âme comme le principal ressort de la raison.

Au tableau que l'auteur fait ici de la vie du Spartiate, succède cette belle réticence :

Mais tout ceci n'est qu'un rêve. Sur les bords de l'Eurotas vit aujourd'hui le pacha à trois queues ; et le voyageur, navré de ce spectacle déchirant, se retire avec effroi, doutant un moment de la bonté du moteur de l'univers.

Mais, pour conduire les hommes au bonheur, faut-il donc qu'ils soient égaux en moyens ? Jusqu'à quel point doit-on leur prêcher, doit-on leur inspirer l'amour de l'égalité facultative ?

Puisqu'il faut sentir pour vivre heureux, quels sont les sentiments que l'on doit leur inspirer ?

Quelles sont les vérités que l'on doit leur développer ? Raisonner, dites-vous, ou point de félicité.

PREMIÈRE PARTIE.

L'homme en naissant porte avec lui des droits sur la portion des fruits de la terre nécessaire à son existence.

L'auteur met ici en action un jeune homme fortement organisé qui se révolte de l'inégale répartition des biens, et suppose qu'instruit par son vieux père à se contenter, de peu, il occupe un des derniers échelons de l'ordre social. C'est au gré de l'auteur la limite inférieure de la société ; tout ce qui est en-dessous est injuste, et il invite les législateurs à appliquer tous ses soins à faire disparaître ce vice. Entre cet état et l'opulence, il y a, selon lui, assez de place pour l'inégalité. C'est dans la division des propriétés de manière à laisser au pauvre l'espérance de vivre avec un travail modéré, qu'est à ses yeux le plus beau titre de gloire de Paoli dans la constitution qu'il donna à la Corse.

Mais comme les législateurs n'ont pas tous eu le pouvoir de diviser ainsi les propriétés, ils ont suppléé à leur impuissance par une injustice, et ils ont dépouillé du titre de citoyen ceux qui ne pouvaient suffire à tel impôt. Il fallait rendre l'homme propriétaire pour qu'il fût heureux ; à défaut de cela, il a fallu l'exclure de la société de peur qu'il n'en fût l'ennemi.

Mais après avoir établi une limite à la pauvreté, il faudra en mettre une à la richesse, qui gâte le cœur et détruit le bonheur. Ensuite il faudra prescrire le mariage aux célibataires, parce que le célibat est un état hors de la nature.

Que la loi civile assure à chacun son nécessaire physique ; que la soif inextinguible des richesses soit remplacée par le sentiment consolant du bonheur. Qu'à votre voix, le vieillard soit le père de tous ses enfants, qu'il partage également ses biens, et que le spectacle harmonique de huit ménages heureux fasse à jamais abhorrer la loi barbare de la primogéniture. Que l'homme apprenne enfin que sa vraie gloire est de vivre en homme. Qu'à votre voix les ennemis de la nature se taisent et avalent de rage leurs langues de serpent. Que le ministre de la plus sublime des religions, qui doit porter des paroles de paix et de consolation dans l'âme navrée de l'infortuné, connaisse les douces émotions de l'épanchement ; que le nectar de la volupté le rende sincèrement pénétré de la grandeur de l'auteur de la vie : alors, vraiment digne de la confiance publique, il sera l'homme de la nature, et l'interprète de ses décrets ; qu'il choisisse une compagne ; ce jour sera le vrai triomphe de la morale, et les vrais amis de la vertu le célébreront de cœur. Le ministre sensible bénira l'âge de la raison en goûtant les prémices de ses bienfaits.

Voilà, Messieurs, sous le rapport animal, les vérités, les sentiments qu'il faut inculquer aux hommes pour leur bonheur.

SECONDE PARTIE.

L'auteur décrit avec un charme inexprimable les jouissances que nous tirons de nous-mêmes, de la nation, de la patrie, des hommes qui nous environnent.

Eussiez-vous, dit-il, l'âme aussi ardente que le foyer de l'Etna, si vous avez un père, une mère, une femme, des enfants, vous ne pouvez redouter les anxiétés de l'ennui.

Et plus loin, après avoir dépeint la joie de l'habitant de Taïti, jeté en Europe, à la vue de l'arbre de son pays transplanté sur nos bords, il explique pourquoi des Européens vivent avec joie au milieu des sauvages :

C'est, dit-il, que ces infortunés étaient avilis en Europe, vivaient jouets des passions, et tristes rebuts des grands, tandis que l'homme de la nature vit heureux dans le sein du sentiment et de la raison naturelle.

Il observe ensuite comment le même sentiment nous fait tressaillir à la vue des différentes vicissitudes de la vie, et termine en prouvant que les sentiments de la famille et de la bienveillance envers autrui sont ceux qui concourent le plus puissamment au bonheur de l'homme[1].

 

N° II.

Mémoire militaire sur l'armée d'Italie.

 

L'armée des Alpes et d'Italie occupe la crête supérieure des Alpes et quelques positions de l'Apennin. Elle couvrait le département du Mont-Blanc, le comté de Nice, Oneille, Loano, Vado. Par le moyen des batteries de côtes que l'on avait établies dans ces trois derniers postes, le cabotage de Marseille, Nice et Gênes s'opérait à la vue de l'escadre anglaise sans qu'elle pût s'y opposer.

L'ennemi s'est emparé de Vado. L'escadre anglaise mouille dans cette superbe rade. Les austro-sardes ont armé un grand nombre de corsaires. Toute communication avec Gênes se trouve interceptée.

Le commerce qui renaissait à Marseille est suspendu. L'armée d'Italie, notre flotte, l'arsenal de Toulon, la ville de Marseille ne peuvent plus tirer leurs subsistances que de l'intérieur de la France.

Cependant l'armée ennemie étant considérablement augmentée, nous sommes obligés de lui opposer des forces égales. Nous allons donc avoir une armée nombreuse dans la partie de la France la moins abondante en blé, qui dans les meilleures années en récolte à peine pour trois mois.

Il est donc indispensable pour rétablir le cabotage et assurer les-subsistances du Midi, de Toulon et de l'armée, de reprendre la position de Vado. Puisque la possession des mers est momentanément asservie, il appartient à nos armées de terre de suppléer à l'insuffisance de notre marine.

Depuis le Saint-Bernard à Vado, les Alpes, que notre armée occupe, forment une circonférence de 95 lieues. On ne pourrait donc faire circuler nos troupes de la gauche à la droite en moins de deux ou trois décades, tandis que l'ennemi tient le diamètre et qu'il communique en trois ou quatre jours. Cette seule circonstance topographique rend toute défensive désavantageuse, plus meurtrière pour notre armée, plus destructive pour nos charrois et plus onéreuse au trésor public que la campagne la plus active.

Si la paix avec les cercles de l'empire se conclut, l'empereur n'aura plus que le Brisgaw et ses états d'Italie à gauche, il est à croire que l'Italie sera le théâtre des événements les plus importants. Nous éprouverions alors tous les inconvénients de notre position. Nous devons donc, même sous le point de vue de la conservation de Vado, porter ailleurs le théâtre de la guerre.

Dans la position de l'Europe, le roi de Sardaigne doit désirer la paix. Il faut par des opérations offensives :

1° Porter la guerre dans ses états, lui faire entrevoir la possibilité d'inquiéter même sa capitale et le décider promptement à la paix ;

2° Obliger les Autrichiens à quitter une partie des positions où ils maîtrisent le roi de Sardaigne et se mettre dans une position où l'on puisse protéger le Piémont et entreprendre des. opérations ultérieures.

On obtiendra ce double avantage en s'emparant de la forteresse de Ceva, en y rassemblant la plus grande partie de l'armée à mesure que les neiges obstrueront les cols des Alpes, en mettant à contribution toutes les petites villes voisines et en menaçant de là Turin et la Lombardie.

Par les attaques que les Autrichiens ont entreprises sur la droite de l'armée, il ne nous reste aucun doute que leur intention ne soit de porter le théâtre de la guerre sur la rivière de Gênes et de menacer le département des Alpes-Maritimes de ce côté-là ; nous serions alors obligés de maintenir une armée nombreuse en campagne, c'est-à-dire, à force de numéraire, ce qui la rendrait extrêmement onéreuse à nos finances. Nous devons, an contraire, dans la direction de nos armées, être conduits par le principe que la guerre doit nourrir la guerre.

Il est donc indispensable de reprendre promptement Vado, de changer le théâtre de la guerre, de pénétrer en Piémont, de profiter du reste de la belle saison pour s'y procurer un point d'appui où l'on puisse réunir nos armées, menacer départager le Piémont et dès-lors décider promptement le roi de Sardaigne à la paix, en lui offrant les conditions pour la conclure.

Les Alpes, depuis le Mont Saint-Bernard, le Mont-Cenis, le Mont-Viso Vont toujours en s'abaissant jusqu'à Ponte-Divano, en sorte que le Col-de-Tende est le plus facile et le moins élevé.

L'Apennin qui commence à Ponte-Divano et qui est moins élevé s'abaisse plus sensiblement vers Vado, Altare, Carcare, et part de là pour s'élever, de sorte que plus on s'enfonce dans l'Italie, plus on gagne les hauteurs.

Les vallées des Alpes sont toutes dans le sens de la frontière, de sorte qu'on ne peut pénétrer en Piémont qu'en s'élevant considérablement. L'Apennin a ses vallées plus régulièrement placées, de sorte qu'on les passe sans être obligé de s'élever et en suivant les ouvertures qui s'y rencontrent.

Dans la saison actuelle, il serait imprudent d'essayer d'entreprendre rien de considérable par les Alpes, mais on a tout le temps de pénétrer par l'Apennin, c'est-à-dire, par la droite de l'armée d'Italie.

De Vado à Ceva, première place frontière de Sardaigne sur le Tanaro, il y a huit lieues, sans jamais s'élever de plus de 2 à 300 toises au-dessus du niveau de la mer. Ce ne sont donc pas proprement des montagnes, mais des monticules couverts de terre végétale, d'arbres fruitiers et de vignes. Les neiges n'y encombrent jamais les passages ; les hauteurs en sont couvertes pendant l'hiver, mais sans qu'il y en ait même une grande quantité.

Dès le moment que les renforts de l'armée des Pyrénées seront arrivés, il sera facile de reprendre les opérations de Saint- Bernard et de San-Giovane.

Dès le moment que l'on se sera emparé de Vado, les Autrichiens se porteront de préférence sur les points qui défendent la Lombardie. Les Piémontais défendront l'issue du Piémont.

On détaillera dans les instructions qui seront données les moyens d'accélérer cette séparation.

Pendant le siège de Ceva les Piémontais pourraient prendre des positions très-rapprochées de celles des Autrichiens, pour, de concert, inquiéter les mouvements du siège. Pour les en éloigner, l'armée des Alpes se réunira dans la vallée de la Sture à la gauche de l'armée d'Italie, et investira Demont en s'emparant de la hauteur de la Valloria. On fera toutes les démonstrations qui pourront persuader l'ennemi que l'on veut véritablement faire le siège de Demont ; par ce moyen il sera obligé de prendre des positions intermédiaires, afin de surveiller également les deux sièges.

L'opération sur Demont est préférable à toute autre parée que c'est celle où nous pourrons réunir le plus de troupes, puisque toute la gauche de l'armée d'Italie s'y trouvera naturellement employée ; elle inquiétera d'ailleurs davantage l'ennemi, parce que le succès se lie à celui de Ceva, et serait d'autant plus funeste au Piémont.

Nos armées en Italie ont toutes péri par les maladies pestilentielles produites par la canicule ; le vrai moment d'y faire la guerre et de porter de grands coups, une fois introduits dans la plaine, c'est d'agir depuis le mois de février jusqu'en juillet. Si alors le roi de Sardaigne n'a pas conclu la paix, nous pourrons continuer nos succès en Piémont, et assiéger Turin.

Si, comme il est probable, la paix est faite, nous pourrons, avant qu'elle soit publiée, d'intelligence avec le Piémont, de Ceva nous assurer d'Alexandrie, et marcher en Lombardie conquérir les indemnités que nous donnerions au roi de Sardaigne pour Nice et la Savoie.

Le théâtre de la guerre serait alors dans un pays abondant, semé de grandes villes, offrant partout de grandes ressources pour nos charrois, pour remonter notre cavalerie et habiller nos troupes.

Si la campagne de février est heureuse, nous nous trouverons aux premiers jours du printemps maîtres de Mantoue, prêts à nous emparer des gorges de Trente, et à porter la guerre, de concert avec l'armée qui aurait passé le Rhin, dans le Brisgaw, jusque dans le cœur des états héréditaires de la maison d'Autriche.

La nature a borné la France aux Alpes, mais elle a aussi borné l'empire au Tyrol.

Pour remplir le but que nous venons de parcourir dans ce mémoire nous proposons au comité :

1° De ne point trop activer la paix avec les cercles d'Allemagne, et de ne la conclure que lorsque l'armée d'Italie sera considérablement renforcée.

2° De faire tenir garnison à Toulon, par les troupes embarquées sur l'escadre, et restituer à l'armée une partie de la garnison de cette place qui sera remplacée lorsque la paix avec l'Espagne sera ratifiée.

3° De faire passer de suite 15.000 hommes des armées des Pyrénées à l'armée d'Italie.

4° D'en faire passer 15.000 autres au moment de la ratification de la paix avec l'Espagne.

5° De faire passer 15 ou 20.000 hommes des armées d'Allemagne à l'armée d'Italie au moment de la paix avec les cercles.

6° De prendre l'arrêté suivant :

Le comité de salut public arrête :

1° L'armée d'Italie attaquera les ennemis, s'emparera de Vado, y rétablira la défense de la rade, investira Ceva, fera le siège de la forteresse et s'en emparera.

2° Dès l'instant que les Autrichiens seront éloignés, on obligera le commandant du fort à recevoir deux bataillons et deux compagnies d'artillerie pour garnison en forme d'auxiliaires.

3° La droite de l'armée des Alpes se réunira avec la gauche de l'armée d'Italie dans la vallée de la Sture, investira Demont, en s'emparant de la hauteur de la Valloria.

4° Le commandant d'armes du port de Toulon enverra à Antibes quatre tartanes armées et quatre chaloupes canonnières ou felouques, à la disposition du général commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, pour servir à l'escorte des convois d'artillerie.

5° Il sera embarqué 36 bouches à feu de siège, avec un approvisionnement pour siège, sur des bateaux à rames, qui seront débarquées à Vado, pour le siège de la forteresse de Ceva.

6° L'on réunira le plus près possible du camp de Tournus 40 bouches à feu de siège, pour le siège de Demont.

7° La neuvième commission fera passer 400 milliers de poudre à Avignon, où ils seront aux ordres du général d'artillerie de l'armée d'Italie, et 200 milliers à Grenoble ; elle prendra ses mesures pour qu'ils y soient rendus avant la fin du mois.

8° L'agence des subsistances militaires se procurera à Gènes, où elle les laissera en dépôt, des blés pour nourrir 60.000 hommes pendant trois mois.

9° La neuvième commission fera passer à l'armée d'Italie tout ce qui est nécessaire pour compléter l'équipage de pont demandé au commencement de la campagne par le général d'artillerie.

10° La commission des transports militaires fera remplacer à l'armée d'Italie les 1.500 mulets qui en ont été tirés pour servir au transport des subsistances à Paris.

 

Instruction militaire pour le général en chef de l'armée des Alpes et d'Italie.

 

Le premier mouvement à opérer à la droite de l'armée d'Italie, dès l'instant qu'elle aura reçu des renforts qui doivent la rendre supérieure en nombre à l'armée autrichienne, c'est de s'emparer de Saint-Bernard et de Rocca-Barbette ; l'on pourra alors par Bardinetto se porter à Notre-Dame de la Neve, dans le temps que par les hauteurs de Loano on se portera à Melognio, que l'ennemi se trouverait obligé d'évacuer.

L'on pourrait également se porter par Muriatto sur les hauteurs de Biestro, intercepter le grand chemin de Savone à Ablare, Carcare, Coni et à Alexandrie. Si l'ennemi avait transporté de l'artillerie de siège devant Savone, il se trouverait dans l'impossibilité de la retirer. De Biestro on pousserait une tête sur Montezimo, pour donner l'alarme aux Piémontais, dans le temps que l'on occuperait véritablement les hauteurs de Palare, de Carcare. L'ennemi serait obligé d'évacuer St. Jacques et Vado ; il ne pourrait le faire que par Montenotte à Sospello, où il n'y a pas de grands chemins. Il sera possible alors qu'il se décide à forcer le passage de Altare, entreprise extrêmement hardie.

La position de notre armée serait donc : Rocca-Barbette, Melognio, Notre-Dame de la Neva, Biestro, les hauteurs de Palare et de Carcare.

A la pointe du jour, il faut se porter sur Altare, Malere, Savone et Saint-Jacques.

Ou l'ennemi évacuera par le chemin de Sospello ou par Montenotte, pour courir au secours de ses magasins, ou il se disposera à marcher par Altare à la rencontre de notre armée, ou il l'attendra et prendra des positions sur Altare et Savone ; dans tous les cas, il faut l'attaquer, le vaincre et le poursuivre. La division qui serait à Melognio, Notre-Dame de la Neva et Final, pendant la nuit et le jour suivant, doit le talonner, se porter sur Saint-Jacques, chercher à faire des prisonniers, ou à recueillir des déserteurs, afin que dès l'instant que l'ennemi-affaiblirait Saint-Jacques, elle s'y porte et s'y place. Son artillerie doit se tenir toujours près de l'ennemi, afin de pouvoir attaquer, si celui-ci se dirige pour se porter sur Biestro.

Le troisième jour nous sommes maîtres de toutes nos anciennes positions et de tous les bagages de l'ennemi.

Le quatrième, pousser l'ennemi et l'obliger à s'éloigner le plus possible sur Alexandrie ; et il est bien facile de pousser des têtes de colonne sur Montenotte et de s'emparer du château de Sospello.

Si cette opération est exécutée avec beaucoup de résolution et d'ardeur, elle peut décider le sort de la campagne. L'ennemi poussé sur Acqui, ou plus loin, l'on doit se porter sur Montezimo, dans le temps que la division de Bardinetto se portera sur San-Giovane et celle du Tanaro sur Ceva, au-delà de Rattifole, et ce jour, on passera le Tanaro avec le reste de l'armée.

Maître de Montezimo, il faut forcer le camp retranché de Ceva, prendre la ville, immédiatement après diriger un corps de troupes pour bloquer le fort de Ceva.

L'armée d'observation serait occupée selon les circonstances, à poursuivre les Autrichiens, ou même à se replier par la plaine, par une marche secrète, et à se porter sur l'ai-mée piémontaise qui se réunirait à Mondovi, à Coni ou .a toute autre position. L'artillerie de siège se trouvera à Oneille le jour de l'affaire, et se rendra à Vado, lorsque nous serons maitres de Montezimo. A l'instant que l'équipage de siège sera débarqué à Vado, il faudra forcer le commandant du fort à recevoir deux compagnies d'artillerie et deux bataillons de garnison comme auxiliaires, et aussitôt pourvoir à l'n^provisionnement de ce fort en munitions de guerre, et faire faire à l'artillerie les autres ouvrages et les défenses nécessaires.

L'art du général qui commandera le siège de Ceva, c'est de tenir les ennemis le plus éloignés possible et de tomber quelquefois sur les rassemblements qui se formeraient dans la plaine.

L'armée qui assiège Ceva communique avec Oneille par Or- mea, et avec Vado par Carcare et Cairo.

Si l'on obtient quelque succès, il serait facile d'enlever Acqui, Alba, Altare, enfin de se tenir maître jusqu'au Tanaro, ayant l'air de menacer Alexandrie.

Dans la supposition que l'on suivra en tout les instructions ci-dessus, il est indispensable que l'on attaque les postes qu'a l'ennemi, comme on le propose, en les tournant tous.

Il sera indispensable que l'attaque de la gauche de l'ennemi précède de trois jours ; si au contraire on attaque tout simplement San-Giacomo, et pour le prendre de force, il faut alors que l'attaque de la gauche ne se passe que deux jours après.

La gauche de l'armée d'Italie et la droite de l'armée des Alpes se réuniront et investiront Demont. L'opération pour tourner la Brunette a déjà été faite l'année passée. Se porter de concert par les hauteurs de Sambuccio, après quoi attaquer la Valloria par les deux côtés. Maître de cette hauteur, on se trouvera avoir trois marches d'avance.

La division du centre surveillera le mouvement des troupes qui lui seront opposées, afin de pouvoir, par une attaque faite à propos, faire une diversion.

Si l'attaque de Demont précède celle de Ceva, il faudra avoir beaucoup de circonspection et marcher dans la règle, ayant toujours les cols de droite et de gauche bien gardés.

Le service de l'artillerie consiste dans un service d'équipages de montagne et un service de siège.

Celui de montagnes sera peu nombreux. On se servira bien de pièces de 3 à dos de mulets qui sont tout prêts, et d'obus de 6 pouces qui produisent un grand effet.

L'équipage de siège de l'armée des Alpes se réunira auprès du Tanaro le plus tôt possible ; celui pour Ceva s'embarquera à Antibes sur des bateaux à rames, comme cela s'est déjà pratiqué l'année passée.

L'on armera la petite ville de Brevio et d'Albinga et l'on y mettra quelques compagnies de garnison et quelques escouades d'artillerie.

L'on ne fatiguera pas la cavalerie pour la conduire dans ces montagnes. Un seul régiment de hussards peut suivre la marche des colonnes ; le reste de la cavalerie se rendra d'Orméa sur le Tanaro, pour pouvoir mettre des contributions dans la plaine et faire des prisonniers piémontais.

Maître de Ceva, l'on en rétablira la défense. L'on prendra conseil de la saison et des circonstances qu'il n'est jamais possible de prévoir à la guerre. Le but de l'art, après, sera de se procurer des quartiers d'hiver commodes en Piémont et de se préparer à entrer en campagne au mois de janvier ou de février.

L'on écoutera alors toute proposition de paix et l'on suivra tout pourparler qui aura l'air d'y conduire. L'on affectera beaucoup de prédilection pour les officiers et soldats piémontais. Si l'on faisait quelques prisonniers de marque, les représentants et les généraux leur feront des civilités et leur garantiront qu'ils peuvent disposer de leur solde d'activité.

L'on ne fera le siège de Demont que dans le cas où l'on pourrait avoir le temps de prendre cette place. Lorsque la saison sera avancée et que le col d'Argentières sera difficile et menacera de se fermer, si Demont n'était pas pris, on fera venir la division de D*** sur Ceva, en opérant la jonction au-delà de Carcare.

Le but de la campagne d'été sera de prendre Turin, ou de marcher en Lombardie.

L'on doit faire tous les préparatifs soit en équipages de pont, soit en équipages d'artillerie ou de vivres, pour entreprendre cette campagne avec succès.

Si l'on entre en Lombardie, le but devra être de pénétrer dans le Mantouan, pour s'emparer, au commencement de la campagne prochaine, des gorges de Trente ; l'on cherchera à pratiquer des intelligences utiles, à donner l'alarme et à être au fait des mouvements qui se passent dans cette ville. L'on n'entreprendra pas le siège, parce que l'on croit la saison trop avancée et même pour passer les débouchés du Tanaro. Au reste, les circonstances de l'hiver ou des négociations pourront décider à cette opération, ou du moins au blocus.

 

Instruction pour les représentants du peuple et le général en chef de l'armée d'Italie.

 

Le comité de salut public ayant pris en considération la situation politique de l'Europe et les positions militaires de l'armée des Alpes et d'Italie, a senti :

1° Qu'après la paix partielle faite avec la République par les rois de Prusse et d'Espagne, et les succès que toutes nos armées ont glorieusement remportés sur les ennemis, il n'était plus possible que le roi de Sardaigne conservât l'espoir de reprendre les départements du Mont-Blanc et des Alpes-Maritimes, et qu'il n'avait plus aucun intérêt à continuer la guerre. Que la crainte des armées de l'empereur et la prépondérance que leur donnent les positions qu'elles occupent en Piémont peuvent seules retarder une paix utile aux deux états.

2° Que les renforts que l'Autriche a envoyés à son armée de Lombardie et les attaques récentes qu'elle a tentées sur Vado et les autres positions de la droite de l'armée d'Italie, ne laissent aucun doute sur les intentions d'établir le théâtre de la guerre sur les états de Gênes et même d'envahir le département des Alpes-Maritimes.

3° Que le premier principe pour les armées de la République doit être de se nourrir par la guerre et aux dépens des ennemis ; que si la rivière de Gênes continue à être le théâtre de la guerre, elle sera extrêmement onéreuse au trésor public, ne pouvant se supporter qu'avec du numéraire.

4° L occupation de Vado par l'ennemi interceptant le cabotage de France à Gênes a effrayé le commerce et arrêté l'arrivée de nos subsistances soit par là, soit par notre cabotage de Marseille a l'. . . .[2] soit par le reste du Midi, et que, si des circonstances ne nous permettaient pas de tenir la mer et d'approvisionner nos armées de terre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . de suppléer à l'insuffisance de notre commerce.

Prenant en considération la situation pénible de ces braves soldats, toujours campés sur les pics les plus élevés des Alpes, et le service d'une défense qui s'étend aux extrémités de la circonférence dans un espace de plus de 8o lieues, tandis que l'ennemi occupe le diamètre dans un pays plus abondant et facile à communiquer.

Il est donc indispensable :

1° Que lorsqu'il en est temps encore, l'armée d'Italie change le théâtre de la guerre :

2° Qu'elle reçoive les contributions depuis Gênes jusqu'en France.

3° Qu'elle passe l'Apennin, prenne des cantonnements en Piémont et oblige les Autrichiens à se retirer sur la Lombardie, se place entre deux appuis, appuyée par une place forte, s'y réunisse en corps d'armée, fourrage toutes les villes ouvertes du Piémont, et soit sur le point de menacer le roi de Sardaigne dans sa capitale.

4° Que la vraie façon de faire la guerre à l'Italie est depuis février, dès l'instant que l'on a passé les monts.

5° Qu'il est de l'intérêt de la France d'offrir au roi de Sardaigne des indemnités en Italie, et que si elle est bornée par la nature par les Alpes, l'empereur l'est aussi par le Tyrol.

6° Qu'il est temps enfin de combiner les opérations des armées du Rhin avec celle d'Italie, et d'aller, de concert, chercher une paix glorieuse et digne du courage de nos armées et des destins de la République, jusque dans le cœur des états héréditaires de la maison d'Autriche.

Conduit par toutes ces considérations, le comité de salut public a donné les ordres les plus pressants pour faire filer des troupes et des renforts considérables de tout genre. Il reste aux généraux à prendre les mesures et à combiner les opérations avec la précision, le secret et la résolution de vaincre, gage certain de la victoire.

L'armée d'Italie a deux grandes routes qui conduisent en Piémont, celles de Nice et de Savone. La première, qui aboutit au col de Tende, Coni et à Turin, franchit les plus hautes montagnes dans l'espace de 28 lieues ; la seconde, qui traverse la première, n'est jamais très-élevée ; elle passe par Altare, Carcare, Cairo, descend dans la plaine et conduit à Turin par Ceva, et à Milan par Alexandrie. Les Autrichiens ont leurs magasins à Cairo, Dego, Acqui, Alexandrie. Les Piémontais les ont à Ceva.

Lorsque notre armée aura pris la position de Saint-Bernard, de Rocca-Barbette, de . . . . . de Saint-Jacques d'Altare, les Autrichiens se retireront graduellement en suivant le chemin d'Acqui. Il sera possible qu'ils se retranchent sur les hauteurs de Montenotte inférieure et supérieure ; il faut alors par un mouvement soutenu les y attaquer et les en chasser, ou se placer, par un faux mouvement, sur Sospello, faire craindre à l'ennemi pour ses magasins et ses communications, et l'obliger à se retirer. Bien sûr que ces opérations ne peuvent avoir un succès complet que faites sans interruption et sans que les ennemis aient le temps de se reconnaître et de se fortifier, l'on obligera, par tous les moyens qui seront au pouvoir d'un vainqueur habile, l'ennemi à s'éloigner le plus possible d'Altare et de Savone. C'est alors que l'ennemi se repliant sur les hauteurs de Biestro et par Millesimo sur Montezimo, dans le temps qu'une partie des troupes restées à Saint-Bernard, par . . ., se portera sur Montezimo, la division restée sur le sommet se portera au-delà de Battiffolle, et opérera sa jonction le plus près possible de Ceva, passant le Tanaro avec la division de Millesimo, L'on forcera le camp retranché de Ceva et l'on investira la citadelle. Toute la cavalerie de l'armée se réunira pour couper la communication de la plaine aux pieds des montagnes, pour couper la communication de Ceva à Coni, mettre à contribution les villes voisines et porter l'alarme de tous côtés.

L'artillerie nécessaire au siège de Ceva débarquera à Vado. On la fera venir à Oneille pendant le mouvement, et dès l'instant que l'on sera maître de Montezimo, on la fera débarquer.

Un bataillon de pionniers réparera le chemin depuis la Madonne de Savone à Altare.

Le général commandant l'artillerie fera rétablir les défenses de la rade de Savone ; il prendra les pièces dans la forteresse de Final, et tout autre endroit de la rivière de Gènes peut servir utilement pour nos projets.

A l'instant que l'équipage de siège sera débarqué à Vado, l'ennemi ayant été battu et nos troupes étant maîtresses de Montenotte, on signifiera au commandant de la citadelle de Savone qu'il faut qu'il reçoive deux bataillons de garnison dans le fort pour y faire le service comme auxiliaires.

Cependant les Piémontais, dès l'instant qu'ils verront que nous nous fixions au siège de Ceva, pourraient se réunir à Acqui avec les Autrichiens. C'est à cause de cela qu'il faut que notre cavalerie et nos troupes légères paient d'audace, et sans s'exposer cependant, aillent le plus loin possible faire des courses et lever des contributions dans la plaine.

Il sera délivré par le général en chef, à six officiers hardis et propres à cela, des cartels de partisans. Ils seront constamment les sentinelles perdues de l'armée, et ne prendront conseil que de leur courage.

Pendant que la droite de l'armée est en mouvement, la gauche se réunira avec la droite de l'armée des Alpes, passera les barricades, enlèvera les hauteurs de Sambucco, investira Demont en s'emparant de la hauteur de Valloria. On reconnaîtra cette place le plus près possible.

On commencera les opérations de l'attaque, comme si on voulait en faire le siège, et l'on y fera même venir quelques pièces d'artillerie de siège, la prise de Demont n'étant pas indispensable au projet même.

 

Le Comité de salut public au général en chef de l'armée d'Italie.

 

Le comité de salut public vous a fait passer, général, par le dernier courrier, des instructions relatives aux mouvements qu'il désire que l'armée d'Italie fasse au moment où les renforts qu'il vous annonce des armées des Pyrénées et du Rhin seront arrivés ; d'ici à ce temps, la droite de l'armée, obligée de se tenir sur la défensive, pourrait être favorisée par quelques attaques de la droite des Alpes.

Le roi de Sardaigne, en donnant le commandement de son armée au général Dewins, paraît décidé à combiner ses moyens pour renforcer les troupes autrichiennes ; il est indispensable de l'en détourner par des opérations offensives.

Les ennemis reprennent sur toute la ligne un sentiment de supériorité qu'il est indispensable de détruire, et nos soldats une idée de découragement que donne une sage défensive et une stabilité au milieu des mouvements continuels des bataillons ennemis.

Le génie du soldat français est l'attaque, et il ne faut pas laisser oublier à nos ennemis que leurs vainqueurs sont toujours là.

Le fort d Exiles, situé dans les vallées jadis françaises, bride l'affection des habitants portés pour nous, et sert de ce côté de boulevard à nos ennemis par leur position ; les divisions qui sont dans le Mont-Blanc et celles qui sont dans les cols des vallées de Stura, Breglio, etc., en sont à portée.

Réunissez les forces et l'artillerie de siège nécessaires, prenez ce fort, faites-le sauter, vous aurez pris dès cet instant le chemin des vallées de Suze ; vous rendrez la confiance et l'audace qui ne doivent pas abandonner notre brave armée des Alpes et d'Italie ; et surtout vous détournerez l'attention du roi de Sardaigne de la droite de l'armée.

Si des circonstances locales et accidentelles vous détournaient de cette expédition, ordonnez sur le front de la frontière des Alpes quelques fourrages armés qui puissent déloger l'ennemi, rendre le courage à nos soldats, et remplir le même but. Le comité, plein de confiance au courage de sa brave armée dont la constance et le patriotisme égalent le courage, et aux talents militaires de ses généraux, s'en remet entièrement à vous pour l'exécution, le génie de l'expédition et le mode qui remplira ses vues. Il vous fera observer cependant de ne rien tenter sur Demont, Demont devant faire partie d'une opération dont le projet ultérieur vous sera communiqué.

 

Arrêtés du Comité de salut public.

 

Arrête : 1° Qu'il sera fait une expédition à la droite de l'armée d'Italie, dont le but sera de s'emparer de Vado et de Ceva.

2° La droite de l'armée des Alpes et l'armée d'Italie se réuniront dans la vallée de la Stura, et investiront Demont.

3° L'équipage de siège de l'armée des Alpes sera parqué dans une position à portée du camp de Tournus.

4° Trente-cinq bouches à feu de siège seront embarquées à Antibes, sur des bâtiments à rames.

5° La commission de la marine et des colonies donnera des ordres pour faire passer à Antibes, à la disposition du général d'artillerie de l'armée d'Italie, quatre tartanes armées de vingt- quatre, quatre chaloupes canonnières, quatre felouques armées, un brick qui servirait à escorter le convoi d'artillerie.

6° La neuvième commission fera passer à Grenoble 200 milliers de poudre et 400 milliers à Avignon, à la disposition du général d'artillerie ; elle fera en sorte qu'ils soient arrivés dans toute la décade prochaine.

7° Lorsque les Autrichiens auront évacué leurs positions de Vado et que l'artillerie de siège y sera débarquée, on obligera le commandant du fort de Savone de recevoir, comme auxiliaires et pour garnison, deux bataillons et deux compagnies d'artillerie.

8° La commission des transports militaires fera remplacer à l'armée d'Italie les 1.100 mulets de trait qui ont été employés pour transporter des blés à Paris.

 

Arrête : 1° Que la neuvième commission fera terminer sans délai la construction de 50 hacquets pour nacelles qui ont été ordonnées à l'arsenal de Valence, et les 50 nacelles qui ont été commencées dans l'arsenal de la marine de. Toulon, et quelle les fera passer à Nice.

Elle donnera des ordres pour faire passer sans délai à Nice les objets portés sur la colonne de l'équipage de siège et de port de l'armée d'Italie, comme manquant.

 

Arrête : 1° Que l'agence des subsistances militaires se procurera à Gênes les blés nécessaires à nourrir une armée de 60 mille hommes pendant trois mois, et les farines pour la nourrir pendant quinze jours, qui resteront en dépôt dans cette ville jusqu'à nouvel ordre. Elle fera en sorte d'avoir ces objets avant la fin de la décade du mois prochain.

2° Donner des ordres pour qu'il y ait à Nice, dans le mois, des biscuits pour pouvoir nourrir une armée de 40 mille hommes pendant deux décades.

 

N° III.

Pièces relatives au projet de mission militaire à Constantinople.

 

Le gouvernement de la République Française voulant donner au Grand Seigneur, son fidèle allié, une preuve de l'amitié qu'elle lui porte et de l'intérêt qu'elle prend à la prospérité de ses armes, a délibéré sur la demande qu'il a faite pour qu'il soit envoyé en Turquie des officiers d'artillerie française.

Considérant que le général Bonaparte, commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie, a des connaissances profondes sur l'art de la guerre, et spécialement sur la partie de l'artillerie, dont il a donné des preuves en dirigeant le siège de Toulon et nos succès en Italie, et en mettant sur une défense respectable les côtes de la Méditerranée,

ARRÊTE :

Que le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux aides de camp capitaines, pour y prendre du service dans l'armée du Grand Seigneur, et contribuer de ses talents et de ses connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les ministres de la Porte ; il servira dans son grade et sera traité par le grand seigneur, comme les généraux de ses armées.

Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les citoyens Endoche, Junot et Henri Léorat en qualité d'aides de camp capitaines ; Songis et Roland comme chefs de bataillon d'artillerie ;

Marmont et Agnettant, comme capitaines d'artillerie ;

Bluit de Villeneuve, capitaine du génie ;

Bourgeois et Lachasse, lieutenants d'artillerie de première classe ;

Moissonet et Scheined, sergents-majors d'artillerie.

Lesquels officiers seront également traités selon leur grade.

Bonaparte, selon un usage qui paraît lui avoir été habituel, avait pris le soin de rédiger tous les arrêts nécessaires pour l'exécution définitive de son projet ; plusieurs sont de simples formalités sans intérêt, comme, par exemple, un arrêté de passeport. Nous nous bornerons à citer les suivants :

ARRÊTE :

Que la commission des relations extérieures fera remettre au général Bonaparte, pour six mois d'appointement en argent, tant pour lui que pour deux aides-de-camp capitaines, deux chefs de bataillon d'artillerie, quatre capitaines d'artillerie de première classe, deux lieutenants d'artillerie, pour leur servir de frais de route au voyage qu'ils doivent faire, conformément à l'arrêté du comité de salut public de ce jour.

ARRÊTE :

Que la neuvième commission fera faire une caisse de différents instruments de mathématiques et de dessin, dont la note lui sera remise par le général Bonaparte. Cette caisse sera remise à la disposition de la commission des affaires extérieures qui la fera passer à Constantinople, à l'adresse du général Bonaparte.

ARRÊTE :

Que la commission d'instruction publique fera faire une caisse des livres relatifs à l'artillerie et à l'art de la guerre, dont la note lui sera remise par le général Bonaparte ; ladite caisse sera envoyée à la commission des relations extérieures, qui la fera passer à l'adresse dudit général à Constantinople.

 

N° IV.

 

A Madame Beauharnais,

Sept heures du matin.

Je me réveille plein de toi. Ton portrait et l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur ! Vous fâchez-vous ? Vous vois-je triste ? Êtes-vous inquiète ?... Mon âme est brisée de douleur et il n'est point de repos pour votre ami... Mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque vous livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle ? Ah ! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n est pas vous. Tu pars à midi, je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce amor, reçois un millier de baisers ; mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang.

B.

 

N° V.

 

A la citoyenne Bonaparte, chez la citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, chaussée d'Antin, à Paris.

Albenga, le 16 germinal.

Il est une heure après minuit, l'on m'apporte une lettre, elle est triste, mon aine en est affectée ; c'est la mort de Chauvet. Il était commissaire-ordonnateur en chef de l'armée. Tu l'as vu quelquefois chez Barras, mon amie ; j'ai besoin d'être consolé ; c'est en t'écrivant, à toi seule, dont la pensée peut tant influer sur la situation morale de mes idées, à qui il faut que j'épanche mes peines. Qu'est-ce que l'avenir ? Qu'est-ce que le passé ? Qu'est-ce que nous ? Quel fluide magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe le plus de connaître ? Nous naissons, nous vivons, nous mourons au milieu du merveilleux. Est-il étonnant que les prêtres, les astrologues, les charlatans aient profité de ce penchant, de cette circonstance singulière, pour promener nos idées et les diriger au gré de leurs passions ? Chauvet est mort ; il m'était attaché, il eût rendu à la patrie des services essentiels. Son dernier mot a été qu'il partait pour me joindre ; mais oui, je vois son ombre. Il erre donc là partout, il siffle dans l'air, son âme est dans les nuages. Il sera propice à mon destin. Mais, insensé, je verse des larmes sur l'amitié, et qui me dit que déjà je n'en aie à verser d'irréparables ? Ame de mon existence, écris-moi tous les courriers, je ne saurais vivre autrement. Je suis ici très-occupé. Beaulieu remue son armée. Nous sommes en présence. Je suis un peu fatigué. Je suis tous les jours à cheval. Adieu, adieu, adieu, je vais dormir, car le sommeil me console, il te place à mon côté, je te serre dans mes bras Mais au réveil, hélas, je me trouve à trois cents lieues de toi. Bien des choses à Barras, à Tallien et à sa femme.

B.

 

N° VI.

 

A la citoyenne Bonaparte, chez la citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

Port-Maurice, le 14 germinal.

J'ai reçu toutes tes lettres ; mais aucune n'a fait sur moi l'impression de ta dernière. Y penses-tu, mon adorable amie, de m'écrire en ces termes ? Crois-tu donc que ma position n'est pas déjà assez cruelle, sans encore accroître mes regrets et bouleverser mon âme ? Quel style ! Quels sentiments que ceux que tu peins ! Ils sont de feu, ils brûlent mon pauvre cœur. Mon unique Joséphine, loin de toi, il n'est point de gaîté ; loin de toi, le monde est un désert où je reste isolé, et sans éprouver la douceur de m'épancher. Tu m'as ôté plus que mon âme. Tu es l'unique pensée de ma vie. Si je suis ennuyé du tracas des affaires, si j'en crains l'issue, si les hommes me dégoûtent, si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon cœur ; ton portrait y bat, je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur absolu, et tout est riant, hormis le temps que je me vois absent de mon amante.

Par quel art as-tu su captiver toutes mes facultés, concentrer en toi mon existence morale ? C'est une ivresse, ma douce amie, qui ne finira qu'avec moi. Vivre pour Joséphine, voilà l'histoire de ma vie ! J'agis pour arriver près de toi, je me meus pour t'approcher. Insensé ! je ne m'aperçois pas que je m'en éloigne. Que de contrées, que de pays nous séparent ! Que de temps avant que tu lises ces caractères, faibles expressions d'une âme émue où tu règnes ! Ah, mon adorable femme ! Je ne sais pas quel sort m'attend ; mais s'il m'éloigne plus longtemps de toi, il me serait insupportable, mon courage ne va pas jusque-là. Il fut un temps où je m'enorgueillissais de mon courage, et quelquefois, en jetant les yeux sur le mal que pourraient me faire les hommes, sur le sort que pourrait me réserver le destin, je fixais les malheurs les plus inouïs, sans froncer le sourcil, sans me sentir étonné. Mais aujourd'hui, l'idée que ma Joséphine pourrait être mal, l'idée qu'elle pourrait être malade, et surtout la cruelle, la funeste pensée qu'elle pourrait m'aimer moins, flétrit mon âme, arrête mon sang, me rend triste, abattu, ne me laisse pas même le courage de la fureur et du désespoir. Je me disais souvent jadis, les hommes ne peuvent rien à celui qui meurt sans regret ; mais aujourd'hui, mourir sans être aimé de toi, mourir sans cette certitude, c'est le tourment de l'enfer, c'est l'image vive et frappante de l'anéantissement absolu. Il me semble que je me sens étouffé. Mon unique compagne, toi que le sort a destinée pour faire avec moi Ife voyage pénible de la vie, le jour où je n'aurais plus ton cœur serait celui où la nature aride serait pour moi sans chaleur et sans végétation. Je m'arrête, ma douce amie, mon âme est triste, mon corps est fatigué, mon esprit est étourdi ; les hommes m'ennuient, je devrait bien les détester, ils m'éloignent de mon cœur.

Je suis à Port-Maurice près Oneille ; demain je suis à Albenga. Les deux armées se réunissent. Nous cherchons à nous tromper. Au plus habile la victoire. Je suis assez content de Beaulieu, il manœuvre bien, il est plus fort que son prédécesseur. Je le battrai, j'espère, de la belle manière. Sois sans inquiétude. Aime-moi comme tes yeux. Mais ce n'est pas assez, comme toi, plus que toi, que ton esprit, ta pensée, ta vie, ton tout. Douce amie, pardonne-moi, je délire, la nature est faible pour qui sent vivement, pour celui que tu animes.

B.

Barras, Sussy, Mme Tallien, amitié sincère. A Mme Châteaurenaud, civilités d'usage. A Eugène et Hortense, amour vrai.

Adieu, adieu ! je me couche sans toi, je dormirai sans toi. Je t'en prie, laisse-moi dormir. Voilà plusieurs fois où je te serre dans mes bras ; songe heureux ! Mais, mais, ce n'est pas toi.

 

Albenga, le 18 germinal.

Je reçois une lettre que tu interromps pour aller, dis-tu, à la campagne ; et, après cela, tu te donnes le ton d'être jalouse de moi qui suis ici accablé d'affaires et de fatigues. Ah ! ma bonne amie Il est vrai que j'ai tort. Dans le printemps la campagne est belle ; et puis l'amant de 19 ans s'y trouvait sans doute. Le moyen de perdre un instant de plus à écrire à celui qui, éloigné de 300 lieues de toi, ne vit, ne jouit, n'existe que par ton souvenir, qui lit tes lettres comme on dévore, après six heures de chasse, un mets que l'on aime ! Je ne suis pas content ; ta dernière lettre est froide comme l'amitié ; je n'y ai pas trouvé ce feu qu'offrent tes regards, et que j'ai cru quelquefois y voir ; mais, quelle est ma bizarrerie ! j'ai trouvé que tes lettres précédentes oppressaient trop mon âme ; la révolution qu'elles y produisaient attaquait mon repos, et altérait ma santé. Je désirais des lettres plus froides ; mais elles me donnent le glacé de la mort. La crainte de ne pas être aimé de Joséphine, l'idée de la voir inconstante, de la . . . . . ; mais je me forge des peines ; il en est tant de réelles, faut il encore s'en fabriquer !!! Tu ne peux pas m'avoir inspiré un amour sans bornes, sans le partager : et avec ton âme, ta pensée et ta raison, l'on ne peut pas en retour de l'abandon et du dévouement donner le coup de la mort.

J'ai reçu la lettre de madame Châteaurenaud. J'ai écrit au ministre pour . . . . . J'écrirai demain à la première à qui tu feras des compliments d'usage. Amitié vraie à madame Tallien et à Barras.

Tu ne me parles pas de ton vilain estomac. Je te déteste. Adieu jusqu'à demain, mio dolce amor. Un souvenir de mon unique femme, une victoire du destin, voilà mes souhaits ; un souvenir unique, entier, digne de celui qui pense à toi à tous les instants.

Mon frère est ici, il a appris mon mariage avec plaisir, il brûle de l'envie de te connaître. Je cherche à le décider à venir à Paris. Sa femme a accouché, elle a fait une fille. Il t'envoie pour présent une boîte de bonbons de Gènes ; tu recevras des oranges, des parfums et de l'eau de fleur d'orange que je t'envoie.

Junot, Murat te présentent leur respect.

 

N° VII.

 

Au quartier-général de Carru ; le 5 floréal (24 avril).

 

A MA DOUCE AMIE,

Mon frère te remettra cette lettre ; j'ai pour lui la plus vive amitié ; il obtiendra, j'espère, la tienne ; il la mérite. La nature l'a doué d'un caractère doux, égal et inaltérable, bon ; il est tout plein de bonnes qualités. J'écris à Barras pour qu'on le nomme consul dans quelque port d'Italie. Il désire vivre éloigné, avec sa petite femme, du grand tourbillon et des grandes affaires. Je te le recommande.

J'ai reçu tes lettres du 16 et du 21. Tu as été bien des jours sans m'écrire. Que fais-tu donc ? Oui, ma bonne, bonne amie, je suis non pas jaloux, mais quelquefois inquiet. Viens vite ; je te préviens, si tu tardes, tu me trouveras malade. Les fatigues et ton absence, c'est trop à la fois.

Tes lettres font le plaisir de mes journées, et nos journées heureuses ne sont pas fréquentes. Junot porte à Paris 22 drapeaux. Tu dois revenir avec lui, entends-tu ? Malheur sans remède, douleur sans consolation, peines continues, si j'avais le malheur de le voir venir seul. Mon adorable amie, il te verra, il respirera dans ton temple, peut-être même lui accorderas-tu la faveur unique et inappréciable de baiser ta joue ; et moi, je serai seul, et loin, bien loin. Mais tu vas revenir, n'est-ce pas ? tu vas être ici à côté de moi, sur mon cœur, dans mes bras. Prends des ailes ! viens, viens ! mais voyage doucement ; la route est longue, mauvaise, fatigante. Si tu allais verser ou prendra mal ! si la fatigue . . . . . ; va doucement, mon adorable amie ; mais. sois souvent et rapidement avec moi par la pensée.

J'ai reçu une lettre d'Hortense, elle est tout-à-fait aimable. Je vais lui écrire ; je l'aime bien, et je lui enverrai bientôt les parfums qu'elle veut avoir.

Lis à mon intention le chapitre de Carthon, et sois loin de ton bon ami, pensant à lui, et sans inquiétude ni remords.

Un baiser au cœur !

B.

Je ne sais pas si tu as besoin d'argent car tu ne m as jamais parlé de tes affaires ; si cela était, tu en demanderais à mon frère qui a 200 louis à moi.

Si tu as quelqu'un à placer, tu peux l'envoyer ici, je le placerai. Châteaurenaud pourrait également venir.

 

N° VIII.

 

Au quartier-général de Tortone, midi, le 27 prairial an 4.

A JOSÉPHINE,

Ma vie est un cauchemar perpétuel. Un pressentiment funeste m'empêche de respirer. Je ne vis plus ; j'ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos. Je suis presque sans espoir. Je t'expédie un courrier ; il ne restera que quatre heures à Paris, et puis m'apportera ta réponse. Écris-moi dix pages, cela peut me consoler un peu... Tu es malade, tu m'aimes, je t'ai affligée, tu es grosse, et je ne te verrai pas ? Cette idée me confond. J'ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les expier. Je t'accuse de rester à Paris, et tu y étais malade. Pardonne-moi, ma bonne amie, l'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison. Je ne la retrouverai jamais, l'on ne guérit pas de ce mal-là. Mes pressentiments sont si funestes, que je m'abonnerais à te voir, te presser deux heures contre mon cœur et mourir ensemble ! Qui est-ce qui a soin de toi ? J'imagine que tu as fait appeler Hortense. J'aime mille fois plus, cette aimable enfant depuis que je pense qu'elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolation, point de repos, point d'espoir jusqu'à ce que j'aie reçu le courrier que je t'expédie, et que, par une longue lettre, tu m'expliques ce que c'est que ta maladie, et jusqu'à quel point elle doit être longue. Si elle est dangereuse, je t'en préviens, je pars de suite pour Paris ; mon arrivée vaincra ta maladie. J'ai été toujours heureux. Jamais le sort n'a résisté à ma volonté, et aujourd'hui je suis frappé dans ce qui me touche uniquement. Joséphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m'écrire ? Ta dernière lettre, le croiras-tu, est du 3 de ce mois ; encore est-elle affligeante pour moi. Je l'ai cependant toujours dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont toujours devant mes yeux.

Je ne suis rien sans toi ; je conçois à peine comment j'ai existé sans te connaître. Ah, Joséphine ! si tu eusses connu mon cœur, serais-tu restée depuis le 29 jusqu'au 16 pour partir ? Aurais-tu prêté l'oreille à des amis perfides qui voulaient peut- être te tenir éloignée de moi ? Je soupçonne tout le monde, j'en veux à tout ce qui t'entoure. Je te calculais partie le 5, et le 15 arrivée à Milan.

Joséphine, si tu m'aimes, si tu crois que tout dépend de ta conservation, ménage-toi ; je n'ose pas te dire de ne pas entreprendre un voyage si long et dans la chaleur. Au moins si tu es dans le cas de faire la route, va à petites journées, écris-moi à toutes les couchées, et expédie-moi d'avance tes lettres !

Toutes mes pensées sont concentrées dans ton alcôve, dans ton lit, sur ton cœur. Ta maladie, voilà ce qui m'occupe la nuit et le jour..... Sans appétit, sans sommeil, sans intérêt pour l'amitié, pour la gloire, pour la patrie. Toi, toi ; et le reste du monde n'existe pas plus pour moi que s'il était anéanti. Je tiens à l'honneur parce que tu y tiens, à la victoire parce que cela te fait plaisir ; sans quoi j'aurais tout quitté pour me rendre à tes pieds.

Quelquefois je me dis : je m'alarme sans raison, déjà elle est guérie, elle parti elle est partie, elle est peut-être déjà à Lyon. Vaine imagination ! Tu es dans ton lit, souffrante, plus belle, plus intéressante, plus adorable ; tu es pâle, et tes yeux sont plus languissants ; mais quand seras-tu guérie ? Si l'un de nous deux devait être malade, ne devait-ce pas être moi ? Plus robuste et plus courageux, j'eusse supporté la maladie plus facilement. La destinée est cruelle, elle me frappe dans toi. Ce qui me console quelquefois, c'est de penser qu'il dépend du sort de te rendre malade, mais qu'il ne dépend de personne de m'obliger à te survivre.

Dans ta lettre, ma bonne amie, aie soin de me dire que tu es convaincue que je t'aime au-delà de ce qu'il est possible d'imaginer ; que tu es persuadée que tous mes instants te sont consacrés ; que jamais il ne se passe une heure sans penser à toi ; que jamais il ne m'est venu dans l'idée de penser à uns autre femme ; qu'elles sont toutes à mes yeux sans grâces, sans beauté, sans esprit ; que toi, toi tout entière, telle que je te vois, telle que tu es, pouvais me plaire et absorber toutes les facultés de mon âme ; que tu en as touché toute l'étendue ; que mon cœur n'a pas de replis que tu ne voies, point de pensée qui ne te soit subordonnée ; que mes forces, mes bras, mon esprit, sont tout à toi ; que mon âme est dans ton corps, et que le jour où tu aurais changé, ou bien où tu cesserais de vivre, serait celui de mourir. La nature, la terre, ne sont belles à mes yeux que parce que tu les habites. Si tu ne crois pas tout cela, si ton 3me n'en est pas convaincue, pénétrée, tu m'affliges, tu ne m'aimes pas. Il est un fluide magnétique entre les personnes, qui s'aiment. Tu sens bien que jamais je ne pourrais te voir un amant, encore moins t'en offrir un ; lui déchirer le cœur et le voir, serait pour moi la même chose ; et après, si je l'osais, porter la main sur ta personne sacrée Non, je ne l'oserais jamais, mais je sortirais d'une vie où ce qui existe de plus vertueux m'aurait trompé.

Mais je suis sur et fier de ton amour. Les malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement toute la force de notre passion. Un enfant, adorable comme sa maman, va voir le jour, et pourra passer plusieurs années dans tes bras. Infortuné ! Je me contenterais d une journée. Mille baisers sur tes yeux, sur tes lèvres, sur ta langue, sur ton cœur, adorable femme ! Quel est ton ascendant ! Je suis bien malade de ta maladie. J'ai encore une fièvre brûlante . . . . . Ne garde plus de six heures Lesimple[3], et qu'il retourne de suite me porter la lettre chérie de ma souveraine.

Te souviens-tu de ce rêve où j'ôtais tes souliers, tes chiffons, et je te faisais entrer tout entière dans mon cœur ? Pourquoi la nature n'a-t-elle pas arrangé cela comme cela ? Il y a bien des choses à faire.

 

N° IX.

 

Au quartier-général de Pistoja, en Toscane, 8 messidor an 4.

Depuis un mois je n'ai reçu de ma bonne amie que deux billets de trois lignes chacun. A-t-elle des affaires ? celle d'écrire à son bon ami n'est donc pas un besoin pour elle ? Dès-lors celle d'y penser Vivre sans penser à Joséphine, ce serait pour ton ami être mort, ne pas exister. Ton image embellit ma pensée et égaie le tableau sinistre et noir de la mélancolie et de la douleur Un jour peut-être viendra où je te verrai, car je ne doute pas que tu ne sois encore à Paris. Eh bien, ce jour-là, je te montrerai mes poches pleines de lettres que je ne t'ai pas envoyées parce qu'elles étaient trop bêtes ; bêtes, c'est le mot. Bon Dieu ! dis-moi, toi qui sais si bien faire aimer les autres sans aimer, saurais-tu comment on guérit de l'amour ??? Je paierai ce remède bien cher. Tu devais partir le 5 prairial. Bon que j'étais, je t'attendais le 13, comme si une jolie femme pouvait abandonner ses habitudes, ses amis, et madame Tallien, et un dîner chez Barras, et la représentation d'une pièce nouvelle ; et Fortuné, oui Fortuné[4]. Tu aimes tout plus que ton mari. Tu n'as pour lui qu'un peu d'estime et une portion de cette bienveillance dont ton cœur abonde. — Tiens, Joséphine, récapitulons tes torts, tes fautes. Je me bats le flanc pour ne te plus aimer. Bah ! voilà-t-il pas que je t'aime davantage. Enfin, mon incomparable petite mère, je vais te dire mon secret ; moque-toi de moi, reste à Paris, aie des amants, que tout le monde le sache, n'écris jamais ; eh bien ! je t'en aimerai dix fois davantage. Si ce n'est pas là folie, fièvre, délire !!... Et je ne guérirai pas de cela ?... Oh si, par Dieu, j'en guérirai ; mais ne va pas me dire que tu es malade, n'entreprends pas de te justifier. Bon Dieu ! tu es pardonnée ; je t'aime à la folie, et jamais mon pauvre cœur ne cessera d'adorer son amie. Si tu ne m'aimais pas, mon sort serait bien bizarre. Tu ne m'as pas écrit, tu étais malade, tu n'es pas venue, le destin n'a pas voulu, et puis ta maladie, et puis ce petit enfant qui se remuait si fort qu'il te faisait mal ! Mais tu as passé Lyon, tu seras le 10 à Turin, le 12 à Milan où tu m'attendras. Tu seras en Italie et je serai encore loin de toi. Adieu, ma bien aimée, un baiser sur ta bouche, un autre sur ton cœur, et un autre sur ton petit fanfan.

Nous avons fait la paix avec Rome qui nous donne de l'argent. Nous serons demain à Livourne, et le plus tôt que je pourrai dans tes bras, à tes pieds, sur ton sein.

 

N° X.

Dans une conversation avec le docteur Antommarchi, Napoléon a raconté ainsi cette visite :

 

Vous avez longtemps habité Florence ; vous savez que c'est de là que nous sortons. — Oui, sire : votre famille y tenait un des premiers rangs ; elle était patricienne. — Connaissez-vous la maison qu'elle habitait ? — C'est un monument, une curiosité qui n'échappe à personne. — Elle est au centre de la ville, revêtue au frontispice d'un blason sculpté sur pierre, n'est-ce pas ? — Oui, sire, et tout-à-fait intacte.-A mon passage à Florence, lorsque je marchai sur Livourne, on m'engagea beaucoup à la voir ; mais étais si occupé, si surchargé d'affaires, que je ne pus y aller. Le jour de mon départ cependant, je fus à San-Miniato. J'y avais un vieux chanoine de parent ; c'était le dernier rejeton des Bonaparte de Toscane, je tenais à le visiter. Nous fûmes accueillis, fêtés ; la chère fut exquise. L'appétit satisfait, ce fut le tour du bavardage. Nous étions tous jeunes, gais, bruyants, républicains comme Brutus ; nous laissions par fois échapper des propos qui sentaient peu l'Église. Le bonhomme ne se déconcerta pas ; il écoutait, répondait, nous jetait de loin en loin des réflexions dont la justesse était frappante. Mon état-major était charmé de voir un prêtre sans bigotisme ; les flacons circulaient d'autant mieux ; nous portions sa santé, il buvait à la prospérité de nos armes. C'étaient des bons mots, des saillies où nous pûmes remarquer le tact, l'aménité de cet excellent chanoine. Mes officiers étaient réconciliés avec sa robe ; notre irrévérence militaire ne lui déplaisait pas ; il fit tous ses efforts pour nous retenir le lendemain ; mais les troupes étaient en mouvement ; nous lui dîmes que le départ était obligé, que nous le verrions au retour. Nous craignions qu'il n'eût pas assez de lits pour une suite aussi nombreuse ; nous le priâmes de ne pas se mettre en peine pour nous coucher, qu'il nous suffisait d'une botte de paille : nous étions accoutumés à vivre en soldats. — Non, nous répondit-il, ma maison est sans luxe, mais assez grande pour vous loger tous. — Il nous accompagna successivement dans les chambres qu'il nous avait fait préparer, et nous souhaita une bonne nuit. Je me couchai ; mais la bougie n'était pas éteinte, que j'entendis frapper à ma porte. Je crus que c'était Berthier ; point du tout, c'était le bon prélat qui me demandait un instant d'entretien. Il avait commencé à parler de généalogie à table ; une discussion de cette espèce ne pouvait qu'être fâcheuse dans la position où je me trouvais. Je lui fis signe de se taire, il se tut. Je tremblais qu'il ne voulût revenir sur le sujet que j'avais esquivé. Je n'en laissai rien paraître cependant. Je lui dis de s'asseoir, que je l'écouterais avec plaisir. Il commença à me parler du ciel qui m'avait protégé, qui me protégerait encore si je voulais entreprendre une œuvre sainte, qui d'ailleurs ne pouvait me coûter beaucoup. J'avais essuyé l'histoire des Bonaparte, celle des actions de l'un d'entre eux, je cherchais où il voulait en venir, lorsqu'il me dit avec une espèce de transport qu'il allait me faire voir un document précieux. Je crus pour le coup que c'était l'arbre généalogique ; j'étouffais, le rire l'emportait sur la crainte de déplaire au vieillard ; mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis, non un parchemin, un grotesque diplôme, mais quelque chose de plus comique encore, un mémoire en faveur d'un père Bonaventure, béatifié depuis longtemps, mais que les excessives dépenses qu'entraîne la canonisation n'avaient pas permis de porter au calendrier. —Demandez au pape qu'il le reconnaisse, me disait le bon chanoine, il vous l'accordera, peut-être cela ne coûtera rien, ou du moins peu de chose. Par égard pour vous, Sa Sainteté ne refusera pas de mettre un saint de plus au ciel. Ah ! cher parent, vous ignorez ce que c'est d'avoir un bienheureux dans sa famille. C'est à lui, c'est à saint Bonaventure que vous devez le succès de vos armes. Il vous a- conduit, il vous a dirigé au milieu des batailles. Croyez que la visite que vous me faites n'est pas un effet du hasard ; non, mon cher parent, c'est encore lui qui vous a inspire, qui a voulu que vous soyez instruit de ses mérites. Il vous ménage l'occasion de lui rendre bien pour bien, service pour service ; faites pour lui auprès du pape ce qu'il fait pour vous auprès de Dieu. — J'étais tenté de rire de l'onction du vieillard, mais il était de si bonne foi que j'eusse fait conscience de le blesser. Je le payai de belles paroles, j'alléguai l'esprit du siècle, les soins de la guerre, et lui promis de m'occuper de l'affaire du père Bonaventure dès que l'irrévérence publique serait moins prononcée.

— Cher parent, vous comblez mes vœux ; permettez que je vous embrasse. Vous épousez les intérêts du ciel, vous réussirez dans vos entreprises, je vous le prédis. Je suis vieux, peut-être ne verrai-je pas l'exécution de vos promesses, mais j'y compte, je mourrai content. — Il me donna sa bénédiction, je lui souhaitai le bon soir, et cherchai à dormir. Je ne le pus, l'aventure était si plaisante, je trouvais la fantaisie si singulière au temps où nous étions, que j'avais peine à clore la paupière lorsque Berthier se présenta. Les autres généraux survinrent ; mon état-major était réuni, je racontai l'entretien. Les sollicitations du bon vieillard, ses vœux, son ambition, sa manière d'expliquer nos victoires, mirent tout le monde en gaîté. On rit, on s'amusa, on se récréa sur le chanoine, sur le saint qui combattait, s'escrimait pour nous. Si le bonhomme nous eût entendus ! s'il eût su comme j'étais dévot !

Nous allions nous mettre en route, je désirais lui laisser un souvenir, un témoignage de satisfaction pour l'accueil qu'il nous avait fait : mais quoi ? qu'offrir hors de la légende ? Je me creusais inutilement la tête, je ne trouvais rien, lorsqu'il me vint tout-à-coup que je pouvais disposer d'une croix de Saint- Étienne. Je dictai quelques mots à Berthier, l'estafette partit ; nous fûmes embrassés, bénis par le bon vieillard qui reçut quelques jours après la décoration[5].

 

 

 



[1] Ce discours a été publié par le général Gourgaud, avec quelques autres pièces remarquables, en 1826.

[2] La pièce originale est mutilée en divers passages.

[3] Son courrier.

[4] Fortuné était un petit chien appartenant à Joséphine. Elle avait pour lui une grande affection. Elle l'amena en Italie. Flatté et caressé par les courtisans, il devint, au quartier-général, un personnage important. Il partageait le lit de sa maîtresse au grand déplaisir de Bonaparte. Fortuné attaqua un jour le gros chien du cuisinier qui le mordit et lui fit une blessure dont il mourut. Les courtisans lui donnèrent des larmes pour plaire à Joséphine. Un grenadier en faction s'avisa aussi de pleurer pour obtenir de l'avancement. Bonaparte le vit sanglotant, et en apprenant la cause, l'envoya en prison. Fortuné fut remplacé par un carlin qui hérita bientôt de ses droits. As-tu encore ton gros chien ? dit Bonaparte à son cuisinier. Il hésita de répondre, craignant que la question n'eût pour but de venger la mort de Fortuné. Il avoua enfin qu'il avait son chien. Eh bien ! lui dit Bonaparte, rends-moi encore le même service.

[5] Antommarchi, tom. I, page 154.