LA PIRATERIE DANS L’ANTIQUITÉ

 

CHAPITRE XXVIII

 

 

LA PIRATERIE ET LA TRAITE DES ESCLAVES

La traite des esclaves fut un des objets principaux de la piraterie. Le trafic des esclaves dans l’antiquité païenne était un besoin non seulement de la barbarie, mais de la civilisation elle-même, et devenait par conséquent l’une des excitations les plus puissantes à l’exercice de la piraterie publique ou privée.

Les prisonniers de guerre forment le fond de l’esclavage, et c’est par la guerre que le nombre des esclaves s’est élevé à un chiffre énorme dans l’antiquité. Les bas-reliefs égyptiens et assyriens représentent de longs défilés de captifs personnifiant les populations conquises et ayant des traits différents les uns des autres qui ont servi à déterminer les types de plusieurs peuples modernes. L’histoire nous apprend qu’après certaines conquêtes, c’était par milliers, par millions même, que le vainqueur comptait ses esclaves.

Le commerce des esclaves se faisait à la suite des armées, dans les camps et dans les pays étrangers. Il remonte à l’époque la plus ancienne de l’histoire : On voit des reproductions évidentes de cet usage sur les monuments d’Égypte. Aux différents âges où la piraterie domina sur la Méditerranée, les places publiques de l’Asie, de l’Afrique, de la Grèce et de l’Italie, regorgèrent de cette marchandise humaine. Les Grecs qui tombaient entre les mains des pirates étaient vendus au loin et perdaient leur liberté jusqu’au jour où ils pouvaient se racheter par une forte rançon. Platon et Diogène éprouvèrent ce malheur ; les amis du premier donnèrent mille drachmes pour le racheter ; le second resta dans les fers et apprit aux fils de son maître à être vertueux et libres[1]. Il en fut de même à l’époque romaine, et j’ai dit que de grands personnages de Rome étaient tombés au pouvoir des pirates qui les employaient aux plus rudes travaux. Sous la république, on vit les chevaliers qui prenaient à fermage l’impôt des provinces y pratiquer l’usure, vendre comme esclaves les débiteurs insolvables et exercer la piraterie pour se procurer de la marchandise humaine. Souvent ces chevaliers, et même les gouverneurs républicains, ne respectaient pas la personne du citoyen romain.

En Grèce et en Italie, le nombre des esclaves dépassait de beaucoup celui des citoyens. La traite des esclaves était pratiquée sur une grande échelle par les pirates. Tout le monde voulait des esclaves ; le plus pauvre citoyen en avait plusieurs ; Horace qui n’était pas riche en possédait trois. L’esclave lui-même n’aspirait à la liberté que pour en posséder à son tour : Quand je serai libre, dit Gripus[2], j’achèterai une terre, une maison à la ville, des esclaves, j’équiperai de grands navires pour le négoce.

Jam ubi liber ero, igitur demum instruam agrum, ædeis, mancipia,

Navibus magnis mercaturam faciam.

Chaque riche avait plus de mille esclaves. Le pria des esclaves était très élevé, surtout quand c’étaient des esclaves artistes ou littérateurs ; ces derniers se vendaient couramment 25.000 francs, quelquefois plus. Que l’on juge par là de l’ardeur que les pirates devaient mettre à se procurer cette précieuse marchandise. Les riches favorisaient même la piraterie et encourageaient la concurrence afin d’avoir des esclaves à des prix moins élevés. Au dire de Plutarque[3], des chevaliers, les plus grands noms de Rome, équipaient des vaisseaux corsaires et se joignaient aux pirates. Ce fut grâce à l’appui qu’elle trouva ainsi dans Rome que la piraterie put se développer au point de devenir une puissance formidable. Ainsi que le fait très bien remarquer M. Wallon, dans son bel ouvrage, l’Histoire de l’esclavage, le besoin d’esclaves stimulait la piraterie qui, transformée en traite des blancs, était devenue la profession commerciale la plus lucrative et la plus répandue dans l’antiquité.

C’étaient surtout les petits royaumes asiatiques que visitait le pirate marchand d’esclaves, appelé par les Grecs άνδραποδοxάπηλος (andrapodocapèle), et par les Romains leno, ou encore mango. Il y avait une raison à cela : l’esclave syrien était estimé pour sa force ; l’asiatique, l’ionien surtout, l’était pour sa beauté ; l’alexandrin était le type accompli du chanteur et de l’esclave dépravé. Les auteurs comiques et satiriques abondent en précieux renseignements sur les diverses qualités des esclaves. Les courtisanes qui jouent un si grand rôle dans la vie antique, étaient l’objet d’un commerce étendu, et les pirates en étaient les grands pourvoyeurs. Les femmes libres elles-mêmes étaient enlevées ; j’ai cité de nombreux exemples de ces enlèvements rapportés par les historiens, et que ‘de : fois la scène a représenté les aventures de ces malheureuses, ravies à leurs parents, ce qui fait supposer que ces sortes de rapts étaient très communes. A Athènes, on désignait sous le nom d’άνδραποδισταί (andrapodistai), la classe des malfaiteurs qui s’emparaient des personnes libres et les vendaient comme esclaves. Ces ventes étaient si répandues qu’une loi, attribuée à Lycurgue, avait établi que nul ne pourrait traiter avec un marchand d’esclaves sans se faire représenter un certificat constatant que la personne vendue avait déjà servi chez un autre maître nominativement désigné[4].

Les marchés d’esclaves les plus célèbres à l’époque grecque étaient à Corinthe, à Égine, à Chypre, en Crète, à Éphèse, et surtout à Chio. A l’époque romaine, la grande échelle de Délos était devenue le grand centre commercial de la traite. C’était là que les corsaires crétois et ciliciens vendaient et livraient leur marchandise aux spéculateurs d’Italie. Entre le lever et le coucher du soleil on vit une fois débarquer et mettre aux enchères dix mille malheureux. Les lenones et les mangones exposaient ordinairement tout nus les esclaves à vendre, portant sur leur tète une couronne et au cou un écriteau sur lequel leurs bonnes et leurs mauvaises qualités étaient détaillées. Si le leno avait fait une fausse déclaration, il était obligé de dédommager l’acheteur de la perte que celui-ci pouvait faire, et même, dans certains cas, de reprendre l’esclave. Ceux que le marchand ne voulait pas garantir étaient mis en vente avec une sorte de bonnet (pileux) sur la tète, afin que l’acheteur fût bien averti. Les esclaves venus des pays situés au delà des mers portaient à leurs pieds des marques tracées avec de la craie, et leurs oreilles étaient percées. C’était à Pouzzoles que les pirates débarquaient de préférence leur marchandise, en étalant un luxe insolent. Un de ces pirates marchands d’esclaves est appelé par Horace roi de Cappadoce ! Il n’y avait sorte de ruses qui ne fussent employées par ces traitants pour dissimuler les défauts de leurs esclaves ou pour exagérer leurs perfections ; ils savaient donner aux membres plus de poli, de rondeur et d’éclat.

Les pirates avaient un marché national en Cilicie, à Sidé. Là se trouvait le grand entrepôt des prises faites sur les villes maritimes du continent, et ces prises consistaient principalement en créatures humaines. Sidé fut pendant de longues années le principal marché aux esclaves du monde romain. On y avait établi des bazars où les prisonniers étaient vendus aux enchères. Après la destruction de la piraterie, Sidé n’en continua pas moins le même commerce[5], elle devint le port le plus considérable de la région, et ses habitants, en grande partie des aventuriers prêts à tout entreprendre, acquirent d’immenses richesses. Au Xe siècle, elle conservait encore sa mauvaise réputation. Constantin Porphyrogénète la nommait l’officine des pirates, piratarum officina.

 

 

 



[1] Diogène Laërte, in Platon, lib. 3, 20 ; 6, 29.

[2] Plaute, Rudens, v. 917-918.

[3] Vie de Pompée.

[4] Dictionnaire des antiquités grecques et romaines : Audrapodismou graphé.

[5] Strabon, XIV.