HISTOIRE D'HÉRODE, ROI DES JUIFS

 

TROISIÈME PARTIE.

 

 

La première pensée d'Hérode, dès qu'il se vit maître de la Judée, fut de régler à sa manière ses comptes avec ses sujets. A Jérusalem, tous ceux qui s'étaient déclarés ses partisans, appartinssent-ils à la classe la plus infime de la population, furent élevés aux plus hautes dignités. Ceux, au contraire, qui avaient soutenu la cause du malheureux Antigone, c'est-à-dire de la dynastie vraiment nationale, furent recherchés avec acharnement et livrés au supplice sans miséricorde[1].

Parmi les personnages auxquels Hérode accorda les plus grands honneurs, Josèphe cite le Pharisien Pollion et Samæas, son disciple. Voici quelle était la cause de cette faveur. Pendant le siège de Jérusalem, ils avaient conseillé aux habitants d'ouvrir à Hérode les portes de la ville ; Hérode, qui tenait le fait pour certain, leur en témoigna naturellement sa reconnaissance. Ce qu'il y a de plus curieux en cela, c'est que c'était ce même Samæas qui, ainsi que nous l'avons raconté en son lieu, lors du procès capital intenté à Hérode devant le Synhédrin, avait osé reprocher au grand prêtre Hyrcan et à tous les membres du saint tribunal leur conduite pusillanime à l'égard de l'accusé, et leur prédire que relui qu'ils voulaient soustraire au châtiment qu'il avait mérité. deviendrait plus tard leur bourreau. Cette prédiction ne fut que trop bien accomplie[2].

Quels étaient ces deux personnages ainsi affublés de noms grécisés, suivant la mode du temps ? Nous pensons qu'il faut les identifier avec deux saints- docteurs de la loi, d'un grand renom dans l'histoire religieuse des Juifs. Mais lesquels Pollion pourrait n'être que le célèbre Hillel, et Samæas que son ami Schammaï : ou bien le premier serait Abtalion et le second Schemaya. Dans le doute, voici quelles sont les notices consacrées à ces hommes illustres par le savant Ulmann, grand rabbin du consistoire central :

Hillel l'ancien, né en Babylonie vers l'an 75 avant l'ère vulgaire, était, par le côté maternel, de la race de David. Il vint à Jérusalem, où il suivit les leçons de Schemaya et d'Abtalion, chefs du Synhédrin. Vivant d'abord dans une extrême pauvreté, il dut ensuite à son mérite et à sa naissance d'être élevé à la dignité de Naci. Modeste, tolérant, d'une patience à toute épreuve, d'une incomparable douceur devenue proverbiale, cet homme supérieur dut à son beau caractère autant qu'à sa vaste science, la popularité dont il était entouré et l'illustration attachée à son nom. Recherché des grands et des petits, il savait se mettre à la portée de tout le monde, et plusieurs païens, gagnés par l'aménité de son caractère et l'élévation de ses principes, se convertirent au judaïsme. Il introduisit plusieurs règlements dans le culte et dans la jurisprudence, enseigna la méthode d'interprétation des textes sacrés, connue sous le nom des six middoth et portés à treize par Rabbi Ismaël, fonda une école célèbre qui s'est maintenue longtemps après lui, et commença par mettre en ordre la Mischna, qu'il divisa eu six sections, ouvrage dont la rédaction définitive a été achevée par un de ses descendants (Rabban Jehouda le Naci). Hillel fut appelé, comme Ezra, le restaurateur de la loi. Il mourut à l'âge de 120 ans.

Schammaï, collègue de Hillel et vice-président du Synhédrin, fut le fondateur d'une célèbre école, émule de celle de Hillel. Les membres de ces deux académies, malgré la divergence de leurs opinions et la vivacité de leurs controverses, vécurent dans une union fraternelle, et leur vie de famille ne fut jamais troublée par suite de leurs dis« eussions théologiques. Quant aux deux fondateurs, Hillel et Schammaï, ils n'étaient personnellement en désaccord que sur trois questions doctrinales.

Abtalion, célèbre docteur qui florissait vers l'an 30 à 34 avant l'ère vulgaire. Il avait le titre de Ab-beth-din (père ou chef du Synhédrin, vice-président) ; son collègue Schemaya avait le titre de Naci (prince ou patriarche, président). Ils étaient tous deux d'origine païenne. C'est à leur école que s'est formé le célèbre Hillel.

Un curieux passage du Talmud de Babylone (traité Yoma, du grand pardon, fol. 71 et 71 bis) peut être rapporté ici à titre de renseignement. Le voici :

Lorsque le grand prêtre sortait du sanctuaire (le soir du grand pardon), tout le monde lui faisait cortège. Le peuple, voyant Schemaya et Abtalion, quitta le grand prêtre et s'en alla autour de Schemaya et d'Abtalion. Enfin Schemaya et Abtalion allèrent prendre congé du grand prêtre. Celui-ci leur dit : Que les gens du peuple aillent en paix. Ils lui répondirent : Qu'ils aillent en paix les enfants du peuple qui travaillent à l'œuvre d'Aaron ; mais qu'il n'aille pas en paix le fils d'Aaron qui ne travaille pas à l'œuvre d'Aaron.

Il est fâcheux que le récit talmudique s'arrête là et ne donne même pas le nom du grand prêtre dont il s'agit. Mais, d'après les notes historiques que nous venons de tirer du dictionnaire biographique d'Ulmann, il est évident qu'il s'agit ici de Schemaya et d'Abtalion qui furent les maîtres de Hillel. Or comme, d'après le récit de Josèphe, Samæas était le disciple de Pollion, il devient clair que le Samæas de Josèphe ne peut être le Schemaya maître d'Hillel. En d'autres termes, puisque Schemaya était Naci ou président du Synhédrin, et Abtalion, Ab-beth-din ou vice-président seulement de ce saint tribunal, il ne peut avoir identité entre ces deux personnages et ceux que cite Josèphe, c'est-à-dire Pollion et Samæas son disciple. Au contraire, il devient tout à fait vraisemblable que ces deux noms grecs désignent Hillel, qui était Naci, et Schammaï, qui était Ab-beth-din avec lui[3]. Quant au grand prêtre en question, il est plus que probable qu'il n'est autre que le pauvre Hyrcan.

A quel fait historique précis viennent faire allusion les paroles échangées par le grand prêtre et par Schemaya et Abtalion dans le récit talmudique ? Ce ne peut être certainement au conseil d'ouvrir les portes de Jérusalem à Hérode, donné au peuple par Pollion et Samæas, qui ne sont autres que Hillel et Schammaï. Dès lors, je renonce prudemment à une recherche qui n'aboutirait à rien de certain. Toutefois, il est bien probable qu'il s'agissait en cette rencontre des querelles pendantes entre Hyrcan et son frère Aristobule.

Mais revenons à notre récit.

Une fois maître de Jérusalem, Hérode se mit immédiatement à porter tous les insignes et tous les ornements de la dignité royale. Pour gorger Antoine et ses amis, il fallait trouver des sommes considérables ; dans ce but, il employa le moyen le plus simple et le plus expéditif[4] : il dépouilla sans vergogne les familles riches. Punir les partisans d'Antigone était une douce vengeance qu'Hérode ne pouvait se refuser, car il n'était pas homme à user de clémence ; aussi parmi les chefs de ses adversaires choisit-il les quarante-cinq personnages les plus importants. qu'il envoya au supplice, après avoir pris soin de placer aux portes de la ville des hommes armés chargés de s'assurer qu'on n'emporterait rien de précieux avec les cadavres de ses victimes. On fouillait les morts, et tout ce que l'on trouvait sur eux d'or, d'argent et de bijoux était apporté au roi ; en un mot, la détresse de la nation juive n'avait pas de bornes, tant à cause de l'insatiable cupidité du nouveau roi, qui avait besoin d'argent, que de la fâcheuse coïncidence de l'année sabbatique, qui forçait de laisser les terres sans culture, même sans ensemencement (38 à 37 av. J.-C.).

Antoine avait résolu de garder Antigone vivant jusqu'au jour du triomphe qu'il comptait bien se faire décerner. Mais, apprenant que la nation juive, mécontente de son sort présent, aspirait à une nouvelle révolution, et manifestait hautement son attachement pour le captif Antigone et sa haine pour Hérode, il se décida à mettre tin à cette position embarrassante par un coup de hache. Pour calmer les Juifs, il fit décapiter le prince qu'ils adoraient. C'était, pensait-il, le seul moyen de les forcera se tenir tranquilles.

Voilà comment s'exprime Josèphe, qui, sentant bien qu'il écrit là une infamie, cherche son excuse dans une citation empruntée aux œuvres historiques de Strabon. Je copie :

Strabon de Cappadoce rend témoignage en ces termes à la vérité de mes paroles. Antoine fit mourir par la hache le Juif Antigone qu'il avait emmené à Antioche. Il fut ainsi le premier des Romains qui fit décapiter un roi, parce qu'il pensa qu'il ne pourrait, par aucun autre moyen, amener les esprits des Juifs à accepter la souveraineté d'Hérode, mis sur le trône à la place de son prisonnier. En effet, les tortures n'étaient pas capables de les forcer à donner à Hérode le titre de roi, tant ils avaient d'estime et d'affection pour son prédécesseur. Antoine supposa donc que l'ignominie du supplice affaiblirait le souvenir d'Antigone, et diminuerait la haine des Juifs contre Hérode[5].

Singulier calcul, on en conviendra ! Un usurpateur suborne un bourreau pour faire supplicier comme un vil criminel le roi qu'il a dépouillé ; puis les assassins se figurent que l'odieux du supplice rejaillira sur le nom du supplicié et non pas sur le leur ! mais l'histoire est là qui tôt ou tard fait justice. Le tour d'Hérode est arrivé, et il ne tiendra pas à nous que ses mérites ne soient suffisamment mis en lumière.

Dès que la nouvelle des succès d'Hérode fut parvenue jusqu'à Hyrcan, qui était alors en captivité chez les Parthes, ce pauvre pontife n'eut plus qu'une pensée, celle de recouvrer sa liberté et de rentrer à Jérusalem. Il y parvint, et voici dans quelles circonstances. Nous avons raconté comment Barzapharnès et Pacorus s'étaient emparés de la personne de Hyrcan, alors grand prêtre et roi des Juifs, et de celle de Phasaël, frère aîné d'Hérode. Inutile de rappeler ici les détails du suicide de ce dernier[6].

Hyrcan fut emmené dans le pays des Parthes, et leur roi Phraatès, par égard pour la noble origine de son prisonnier, le traita avec assez de clémence pour le délivrer de la prison et lui permettre d'aller vivre à Babylone, où il se trouverait au milieu d'une multitude de compatriotes. En un mot, Hyrcan devint prisonnier sur parole. Arrivé dans la résidence qui lui était assignée, Hyrcan se vit aussitôt traiter en pontife et en roi par les Juifs qui vivaient à Babylone, aussi bien que par tous ceux qui étaient répandus dans le pays jusqu'à l'Euphrate. Rien ne pouvait être plus doux et plus consolant pour Hyrcan. Aussitôt qu'il apprit qu'Hérode avait ceint la couronne, il eut la simplicité de voir dans ce fait un nouveau motif d'espérance. Hérode n'était-il pas son ami ? Ne devait-il pas avoir conservé au cœur une vive reconnaissance pour le service qu'il lui avait rendu jadis, lorsqu'il avait été mis en jugement. en le soustrayant à la condamnation et au supplice qui le menaçaient ? Il s'en ouvrit aux personnages juifs qui l'entouraient et lui faisaient une sorte de cour. Ceux-ci, qui n'avaient pas la même confiance dans les vertus du nouveau roi, s'efforcèrent de détromper Hyrcan et de lui persuader de rester avec eux. Ils lui rappelèrent tous les honneurs dont il était entouré ; ils lui représentèrent qu'au milieu d'eux rien absolument ne manquait à sa dignité de pontife et de roi. Ils tirent plus encore et insistèrent sur la mutilation que lui avait fait subir Aristobule, et qui lui interdisait à tout jamais, à Jérusalem, la possession et l'exercice de cette double dignité. D'ailleurs il n'était que trop ordinaire de voir les rois oublier les services rendus à leur personne, lorsqu'ils n'étaient encore que de simples particuliers[7].

Ces conseils dictés par le dévouement et par la prudence ne furent pas accueillis comme ils auraient dû l'être, et Hyrcan n'en persista pas moins à vouloir retourner en Judée. Ce désir devint plus vif encore, lorsqu'il eut reçu une dépêche d'Hérode qui lui conseillait de supplier le roi Phraatès et les Juifs de son entourage de trouver bon qu'il partageât l'autorité souveraine avec lui ; que le moment était venu où il pouvait lui témoigner toute sa gratitude pour les immenses bienfaits dont il l'avait comblé, et qu'il n'avait rien de plus à cœur que de lui prodiguer les témoignages de cette gratitude.

En même temps que cette dépêche était envoyée à Hyrcan, il partait pour la cour de Phraatès un ambassadeur d'Hérode, nommé Samaralla ; il était porteur de magnifiques présents destinés au roi des Parthes, et devait le supplier, de la part de son maître, de ne pas faire obstacle à l'expansion de sa reconnaissance envers l'homme auquel il devait toute sa fortune.

Quel était le vrai sentiment caché sous ces dehors de tendresse ? Laissons parler Josèphe : Mais ce n'était pas là ce que voulait Hérode ! Maitre, comme il l'était alors, du titre et de l'autorité de roi, il redoutait, et avec raison, que quelque changement ne fût apporté à cet ordre de choses ; aussi voulait-il tenir Hyrcan en son pouvoir, et au besoin s'en débarrasser par un assassinat. Nous verrons plus tard que ce fut ce dernier parti qu'il adopta[8].

Ainsi Hérode le Grand débutait dans sa carrière de roi par le supplice et la spoliation de ses adversaires abattus. par des caresses hypocrites à l'adresse de son bienfaiteur, dont, sans doute, il combinait déjà le meurtre.

Hérode le Grand commençait à se montrer franchement un infâme, car il ne cherchait plus guère à maintenir sur son visage le masque qu'il y avait tenu si longtemps attaché. pour atteindre plus sûrement son but.

Mais poursuivons et assistons à l'atroce comédie qui va se jouer à Jérusalem[9]. Hyrcan a réussi il obtenir sa liberté ; plein d'espérance, bien muni d'argent, grâce à la libéralité des Juifs de Babylone, il part pair la Judée et revoit enfin la ville sainte. Hérode le reçoit avec les plus grands honneurs. Dans toutes les assemblées, la première place est pour Hyrcan ; dans les festins, la première place est encore pour Hyrcan. qu'Hérode affecte d'appeler son père. Comment un soupçon pourrait-il germer dans l'esprit de ce malheureux prince ?

Que fait alors Hérode pour maintenir intact le pouvoir qu'il a entre les mains ? Il n'hésite pas à prendre des mesures qui doivent jeter la dissension au sein même de sa famille. Hyrcan mutilé ne peut plus exercer le souverain pontificat ; il lui faut donc un successeur. Hérode, qui ne veut à aucun prix confier une semblable dignité à un homme de naissance illustre, choisit, parmi les Juifs de Babylone, un prêtre obscur nommé Hananéel (Άνάνηλον) et il l'investit du pontificat[10] !

Alexandra, fille de Hyrcan, et femme d'Alexandre, fils du roi Aristobule, ne subit pas patiemment un pareil outrage. Elle avait des enfants issus de son mariage avec Alexandre. L'un, nommé Aristobule, était le type de la beauté masculine ; l'autre, Mariamme, devenue femme d'Hérode, présentait l'ensemble de toutes les grâces, de toutes les splendeurs de la beauté féminine. Alexandra était indignée de ce que, son fils vivant, le souverain pontificat fût donné à un obscur personnage, sorti de Babylone pour le recevoir. Elle écrivit donc à Cléopâtre, toute-puissante alors sur le cœur d'Antoine, pour la charger de demander à celui-ci la dignité de grand prêtre au nom de son fils Aristobule. Afin que cette lettre confidentielle ne fit pas fausse route. elle fut remise entre les mains d'un musicien qui était au service d'Alexandra et qui se chargea de la faire arriver à son adresse[11].

Antoine toutefois ne se pressa pas d'acquiescer à la demande que Cléopâtre lui transmettait de la part d'Alexandra. Le hasard voulut alors que l'un de ses amis, nommé Dellius, fit un voyage en Judée, pour régler nous ne savons quelles affaires. Ce Dellius vit Aristobule et fut vivement frappé de la noblesse et de la beauté de ce jeune homme, aussi bien que de celles de sa sœur Mariamme, femme d'Hérode. Il s'empressa de se lier avec la mère de ces beaux enfants, et un jour, dans la conversation, il lui conseilla d'envoyer leurs portraits à Antoine. Il était certain, disait-il, que dès qu'il les aurait vus, il n'aurait plus rien à lui refuser. Alexandra se laissa persuader, et les deux portraits furent expédiés à Antoine.

Nous touchons ici à un détail de mœurs que nous ne retraçons qu'avec une extrême répugnance. Mais que faire ? Celui qui veut écrire l'histoire n'a pas le droit de s'en tenir aux réticences ; il ne peut que choisir les expressions qu'il emploiera.

Dellius faisait partir, en même temps que les portraits, une lettre à son ami, lettre dans laquelle, se laissant aller à l'admiration la plus vive, il affirmait que ces deux enfants n'étaient pas des créatures humaines, mais bien plutôt des rejetons de quelque dieu. Il agissait ainsi pour stimuler les honteuses passions d'Antoine. Celui-ci n'osa pas se faire envoyer la jeune femme, d'abord parce qu'elle était mariée à Hérode, mais surtout parce qu'il savait que Cléopâtre n'était pas femme à lui pardonner des fantaisies pareilles ; il se contenta donc d'écrire à Dellius de faire partir Aristobule, sous quelque prétexte honnête, ajoutant toutefois de ne le faire que s'il n'y voyait aucun inconvénient grave.

La lettre d'Antoine fut soumise à Hérode. — Ici je ne saurais me dispenser d'emprunter la traduction latine du texte même de Josèphe. — Haud tutum, esse jucavit, forma et ætate Aristobulum (erat enim annorum sexdecim) et genere præstantem mittere ad Antoniam, hominem eo tempore Romanorum vel potentissimum, eumdemque paratum ut illo ad amores uteretur, et voluptates inverecunde (quoniam quicquid sibi lubebat facere posset) conquirentem. Hérode se hâta donc de répondre que, si le jeune homme s'éloignait du pays, ce fait seul deviendrait immédiatement la cause de grands troubles, et probablement d'une guerre civile, parce que les Juifs ne cessaient d'aspirer à une révolution et à un changement de souverain[12].

On est presque étonné de voir une fois Hérode agir sous l'impulsion d'un sentiment honnête, et, presque malgré soi, on cherche un autre motif à cette action louable. Quoi qu'il en soit, après qu'il se fut ainsi excusé de ne pas exécuter l'ordre d'Antoine. Hérode pensa qu'il était prudent de ne pas priver tout à fait Aristobule et sa mère Alexandra des honneurs qui leur étaient dus. Sa femme Mariamne, d'ailleurs, ne cessait de le poursuivre de ses instances pour qu'il rendit le souverain pontificat à son frère. Il comprenait qu'il était désormais indispensable, dans son propre intérêt, que le rejeton des Asmonéens fût revêtu d'une dignité qui ne lui permit plus de quitter la Judée.

En habile comédien qu'il était, Hérode songea à tirer le meilleur parti possible de la situation, et il y réussit de la manière suivante : tous ses amis furent convoqués et réunis en conseil, et il prit devant eux la parole. Il commença par se plaindre amèrement de la conduite d'Alexandra à son égard. Il lui reprocha de convoiter en secret la royauté et de conspirer contre lui. Comme il était au courant de l'intrigue qu'Alexandra avait nouée avec Cléopâtre. il accusa nettement sa belle-mère d'avoir exploité l'influence de la reine d'Égypte sur Antoine, pour tacher d'amener celui-ci à le dépouiller de la couronne qu'il lui avait donnée, afin de la transmettre à son jeune fils. Un pareil calcul était bien coupable, ajouta-t-il, puisqu'il n'aboutirait qu'à la dépossession de sa propre fille et à des désastres pour le royaume qu'il n'avait conquis lui-même qu'au prix de tourments et de dangers effroyables ! Après ce sombre préambule, Hérode changea de ton. Quelle est donc mon unique pensée, continua-t-il avec une feinte douceur ? Je veux oublier tout le mal que vous avez essayé de me faire, et au lieu de songer à des idées de vengeance, qui sont bien loin de mon cœur, je suis heureux de pouvoir enfin vous accorder tout ce que vous deviez légitimement ambitionner. Je donne dès à présent le souverain pontificat à votre fils, et si je ne le lui ai pas conféré plus tôt, si j'ai choisi Hananéel pour en faire un grand prêtre, c'est qu'Aristobule n'était encore qu'un jeune enfant.

Tout cela, Hérode, on le pense bien, ne le dit pas sous l'impression du moment. Rien dans son discours ne fut improvisé. Toutes ses paroles, au contraire, avaient été bien calculées, bien pesées, afin de donner le change à sa belle-mère et à sa femme, ainsi qu'il ses amis présents au conseil.

La scène eut un succès complet. Alexandra, partagée entre la joie que lui causait la réalisation inespérée de ses vœux pour son fils et la crainte de rester suspecte aux v eux du roi, Alexandra, fondant en larmes, se défendit en disant que, si elle avait cherché à faire recouvrer le souverain pontificat à son fils, c'était surtout à cause de l'affront sanglant qu'il avait subi ; elle jura que jamais elle n'avait songe à la royauté, qu'elle n'accepterait pas, quand bien même on la lui offrirait ; car elle avait maintenant autant d'honneurs qu'elle en pouvait ambitionner, puisque son gendre, le protecteur naturel de sa famille, était investi du pouvoir royal pour lequel il était mieux fait que qui que ce fût, et puisque le souverain pontificat était dévolu à son propre fils. Elle ajouta qu'elle saurait prouver toute sa reconnaissance ; qu'elle se montrerait désormais empressée d'acquiescer à tout ce que l'on désirerait d'elle, et qu'elle demandait le pardon et l'oubli de ce qu'elle avait pu faire inconsidérément, poussée par les exigences de sa haute naissance et par l'indignité qu'elle avait endurée, de semblables raisons ne rendaient-elles pas excusables les actes de présomption qu'elle avait commis ?

Le résultat de cette discussion solennelle fut, en apparence, une réconciliation des plus tendres ; des protestations de dévouement chaleureux furent échangées de part et d'autre, et la plus douce, la plus entière confiance parut rentrée dans finis les cœurs[13].

Hérode ne fit pas attendre il sa belle-mère l'effet de ses promesses, et Hananéel fui immédiatement destitué du souverain pontificat. Cet Hananéel, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, n'était pas né dans la Judée, mais il était issu d'une des familles juives déportées jadis par delà l'Euphrate. On comptait, en effet, bien des milliers de l'amines de cette race transplantées autour de Babylone. A l'une d'elles appartenait Hananéel, qui était en réalité de sang pontifical, et qu'Hérode s'était attaché, depuis longues années. Aussi, lorsqu'il monta sur le trône, ne l'oublia-t-il pas et l'éleva-t-il au comble des honneurs, en lui conférant le souverain pontificat, qu'il lui reprit sans plus de scrupules, lorsqu'il voulut faire cesser les dissensions de famille qui l'inquiétaient et pouvaient donner lieu I des scandales. Quant au respect des lois, Hérode ne s'en inquiétait guère. la seule loi à laquelle il entendait se soumettre étant son bon plaisir. Ainsi un grand prêtre, une fois installé, ne pouvait être dépossédé, et, à ce compte, Hananéel eût dû conserver la tiare. Mais il y avait des précédents, et Hérode, sans doute, ne manqua pas de les invoquer pour justifier sa conduite. Antiochus Épiphane, par exemple, avait le premier violé cette loi constitutive, en dépouillant du pontificat Jésus, afin de lui substituer son frère Onias. Aristobule, le second, avait destitué son frère Hyrcan. Hérode donna le troisième exemple de cette infraction sacrilège de la loi, en rendant le pontificat au jeune Aristobule, son beau-frère[14].

Hérode espérait s'être affranchi des troubles domestiques ; il n'en fut rien, grâce à son caractère soupçonneux. Au lieu d'avoir en sa belle-mère la confiance qu'il lui devait, après leur réconciliation publique, il pensa que les tentatives précédentes de la pauvre femme devaient tester pour lui un juste sujet d'appréhension, et qu'il fallait, à tout prix, lui enlever une nouvelle occasion de conspirer. Il lui enjoignit donc de vivre dans le palais et de s'abstenir de tout acte d'autorité personnelle. C'était déjà beaucoup, tuais il fit pis encore. Il l'entoura d'une surveillance telle, qu'a l'exception des détails les plus intimes de la vie quotidienne, toutes ses actions étaient épiées et rapportées au roi. l'était naturel que le régime odieux auquel on la soumettait, finit par l'exaspérer et par lui mettre au cœur une haine indicible contre son persécuteur. Alexandra avait en effet trop d'orgueil féminin pour ne pas se sentir profondément blessée de l'espionnage qui pesait sur ses moindres démarches ; aussi en vint-elle rapidement à préférer même la mort à cette vie de servitude et de terreur, où, sous couleur d'honneurs rendus à sa personne, toute liberté lui était ravie.

Dans cette extrémité, elle eut de nouveau recours à Cléopâtre ; elle se plaignit amèrement des traitements qu'elle endurait, et supplia la reine d'Égypte de faire tout ce qu'elle pourrait afin de lui venir en aide. Cléopâtre lui répondit en l'engageant à fuir en secret avec son fils et à se réfugier auprès d'elle à Alexandrie. Mettre ce conseil à exécution n'était pas chose facile, et Alexandra s'ingénia pour trouver le moyen de s'évader. Voici ce qu'elle imagina. Elle fit acheter deux cercueils, et s'y enferma avec son fils, après avoir donné à ses serviteurs l'ordre de les emporter de nuit hors du palais et de la ville. Une fois sortis des murailles, ils devaient gagner en hâte la côte où les attendait un vaisseau chargé de les transporter en Égypte. Tout était donc bien combiné et pouvait réussir ; l'indiscrétion d'un des affidés fit tout échouer. Ésope, valet d'Alexandra, ayant rencontré par hasard l'un des amis de sa maîtresse, nommé Sabbion, se mit à causer avec lui du projet d'évasion, le croyant dans le secret. Ce Sabbion était assez mal vu d'Hérode, parce qu'il passait dans l'opinion publique pour être un de ceux qui avaient concouru à l'empoisonnement d'Antipater. Le hasard lui fournissait le moyen de rentrer en grâce ; il s'empressa de le saisir. Révéler a Hérode le petit complot qu'il venait de découvrir sans le chercher, n'était-ce pas s'assurer désormais la bienveillance du roi ? Il est vrai qu'il fallait trahir la femme qui lui avait donné le nom d'ami ; mais cette considération n'eut pas une action suffisante sur cette âme honnête, pour l'arrêter en si beau chemin. Sabbion courut donc tout raconter au roi.

Hérode, apparemment, était légiste, car il jugea bon de laisser entamer l'exécution du complot. Toutes ses précautions étaient bien prises, et lorsque Alexandra et son fils croyaient n'avoir plus qu'à courir, ils se virent enveloppés et arrêtés.

Cette fois encore, il fallait se montrer prudent, et Hérode qui s'était donné le temps de peser mûrement le parti qu'il devait prendre en cette conjoncture. Hérode fit grâce à sa belle-mère, quelque forte que fût son envie de s'en débarrasser, tout simplement parce qu'il n'osa pas sévir. Il connaissait la haine de Cléopâtre pour lui, et il savait à merveille que cette haine saurait tirer grand parti de ce qu'il ferait contre Alexandra. Il y avait donc bénéfice pour lui à jouer la clémence, et il espéra du coup se donner aux yeux de ses sujets un superbe vernis de magnanimité.

Tout cela était bon pour la nation ; mais, en secret, quelle était la pensée bien arrêtée du scélérat ? Il était fermement décidé à se délivrer par un assassinat de la crainte que lui inspirait le jeune Aristobule ; mais pour se réserver de meilleures chances de paraître innocent de ce meurtre, il calcula qu'il valait mieux le différer et ne pas le mettre à exécution, immédiatement après la faute que le malheureux jeune homme venait de commettre[15]. Ce calcul, digne d'Hérode, ne profita guère, ainsi que nous allons le soir, à la victime vouée à la mort.

La fête des tabernacles, qui se célébrait alors avec une grande pompe par toute la nation juive, était arrivée ; elle dura plusieurs journées qu'Hérode sembla, comme le peuple, consacrer à l'allégresse. La joie, pourtant, était bien loin du cœur de ce méchant homme ; la haine et l'envie y régnaient seules, et ce fut la solennité même qui poussa le meurtrier à en finir plus promptement avec Aristobule.

En effet, lorsque cet infortuné jeune homme — il n'avait alors que dix-sept ans —, revêtu des insignes somptueux du souverain pontificat, monta à l'autel pour procéder au sacrifice, suivant les prescriptions de la loi sacrée, la multitude, frappée de sa beauté, de l'élégance de sa taille, et de la noblesse native empreinte sur tous ses traits fut entraînée vers lui par un vif élan d'admiration, non moins que par le souvenir des actions qu'avait accomplies son aïeul Aristobule. Dominés par tous ces sentiments qu'ils ne croyaient avoir aucune raison de dissimuler, pleins à la fois de joie et de tristesse, ils mêlèrent à leurs prières les acclamations les plus enthousiastes en faveur du jeune pontife. La faveur du peuple lui était désormais acquise sans partage, et la reconnaissance pour les bienfaits dus à ses ancêtres se fit jour avec un éclat plus spontané que prudent. Hérode, présent à cette véritable ovation, sentit la rage envahir son cœur jaloux, et, dès ce moment, le misérable ne songea plus qu'à hâter l'accomplissement de ses abominables desseins.

Lorsque les jours de fête furent passés, Alexandra convia son fils et l'usurpateur, qui était son gendre, à un festin qu'elle leur offrait dans sa résidence de Jéricho. Hérode combla l'une et l'autre de prévenances et de caresses, afin d'attirer sa victime en un lieu propice. Il se montra plein de jeunesse et d'entrain, se mêlant aux jeux encore à demi enfantins d'Aristobule, comme s'il n'avait d'autre pensée que celle de lui procurer les distractions de son âge. A Jéricho règne toujours une température très-élevée. Au moment du jour où la chaleur était le plus accablante, tous deux sortirent et allèrent chercher un peu de fraîcheur vers les grandes piscines qui avoisinaient le palais. Ils y trouvèrent quelques amis et quelques serviteurs déjà rassemblés et qui se baignaient joyeusement. À l'instigation d'Hérode, Aristobule se mit à l'eau pour prendre part à leurs ébats. Hélas ! c'était la mort la plus horrible qui attendait le jeune prince. Le jour tombait ; les amis d'Hérode, qui avaient reçu les ordres de ce monstre, profitèrent de la venue de l'obscurité, et, comme en se jouant, se mirent à faire plonger le prince coup sur coup, ne s'arrêtant que lorsqu'il fut bien mort.

C'est ainsi que périt assassiné, dans sa dix-huitième année, Aristobule, qui n'avait été investi du souverain pontificat que pendant un an. A peine était-il refroidi, que Hananéel fut remis en possession de cette dignité[16].

Voyons maintenant quelles furent les suites de cette scène atroce. Aussitôt que la sinistre nouvelle fut connue d'Alexandra et de Mariamme, ces deux malheureuses femmes éclatèrent en cris désespérés, et se jetèrent éperdues sur le cadavre de l'être chéri qu'elles venaient de perche. l'out à l'heure elles étaient pleines de quiétude et de bonheur, et voilà que tout d'un coup la joie avait fait plate aux sanglots. En un clin d'œil, la rumeur de ce crime envahit la ville entière, et dans chaque maison un pleurait, comme s'il s'agissait pour chacun d'une calamité qui lui fia personnelle. Alexandra, dès qu'elle fut instruite de la fin épouvantable de son fils, Alexandra manifesta la douleur la plus violente, surtout en songeant au moyen que l'on avait choisi pour assassiner son fils ; par prudence toutefois et pour ne pas s'exposer elle-même à un danger qu'elle ne pressentait que trop, elle eut le courage de montrer assez promptement une résignation toute calculée devant le meurtrier. Plus d'une Ibis, lorsqu'elle se trouvait seule, elle eut la tentation de se réfugier dans le suicide, mais le désir de la vengeance la retint, et elle voulut vivre pour poursuivre le châtiment du meurtrier. Elle en vint ainsi à prendre le parti d'ignorer aux yeux de tous comment les choses s'étaient passées, et elle n'eut plus au fond de l'âme qu'une pensée et qu'un but : venger son enfant. Elle refoula donc sa douleur pour ne pas éveiller les soupçons d'Hérode. Quant à celui-ci, nous le connaissons assez bien maintenant pour deviner quelle fut sa conduite. Il mit tous ses soins à faire croire, hors du palais, que la mort du jeune homme n'était due qu'il la fatalité ; puis il prit ses mesures pour faire de ce deuil un deuil national auquel arienne splendeur ne manquerait. Non-seulement des funérailles magnifiques furent préparées et ordonnées par lui-même, mais encore il sut se faire voir en public, versant d'abondantes larmes sur le sort de son beau-frère. Certes si jamais larmes ont du qualifiées d'hypocrites, ce sont bien celles-là ! Il se montra donc profondément affligé de cette mort inopinée qui avait enlevé, dans la fleur de son âge et de sa beauté, un prince accompli ; mais personne ne s'y trompa. Le misérable avait trop d'intérêt à cette mort, pour qu'elle semblât due au hasard. Chacun comprit donc à merveille qu'une fois de plus Hérode jouait son rôle de façon à se blanchir d'un crime odieux.

Nous le disions il n'y a qu'un instant, la magnificence des funérailles d'Aristobule dépassa tout ce que l'on pouvait imaginer, en raison du somptueux sépulcre qui fut préparé pour recevoir sa dépouille mortelle, des aromates qui y furent amoncelés et des bijoux merveilleux que l'on ensevelit avec le mort. Chose étrange ! Josèphe nous affirme qu'à la vue de ces honneurs extraordinaires, la douleur des femmes s'adoucit et trouva une consolation réelle[17].

Alexandra pourtant ne se laissa pas dominer par ce sentiment d'apaisement ; loin de là. Chaque jour le souvenir des maux qu'elle avait endurés exaspérait sa douleur, et lui arrachait des plaintes auxquelles elle donnait un libre cours. Elle finit par écrire à Cléopâtre pour lui dénoncer la perfidie d'Hérode et l'assassinat de son fils. La reine d'Égypte, qui depuis longtemps déjà était toute disposée à accueillir les plaintes d'Alexandra et à lui venir en aide, prit cette fois fait et cause pour elle, et insista vivement auprès d'Antoine, pour qu'il se décidât à châtier le meurtrier du jeune grand prêtre. Elle représenta à son amant qu'il ne pouvait pas tolérer que cet Hérode, auquel il avait donné une couronne à laquelle il n'avait aucun droit, osât commettre de pareils crimes contre ceux qui étaient ses rois légitimes. Antoine, obsédé par des accusations sans cesse répétées, finit par céder. Il se rendit à Laodicée, et de là envoya à Hérode l'ordre de comparaitre devant lui, pour se disculper du crime qui lui était imputé. Il ajoutait que, s'il était réellement coupable, il serait puni. Hérode commençait à redouter les conséquences des accusations portées contre lui par cette Cléopâtre qui ne cessait d'exciter la colère d'Antoine ; il prit donc le parti d'obéir, avec d'autant plus d'empressement, d'ailleurs, qu'il comprenait parfaitement qu'il ne pouvait essayer de s'en dispenser. Avant de partir, il remit entre les mains de Joseph, son oncle, les pouvoirs nécessaires pour exercer la régence pendant toute la durée de son voyage.

Les instructions secrètes qu'il lui donna vont nous faire apprécier à leur juste valeur les vertus d'Hérode. Dans le cas possible où Antoine se déciderait à sévir contre lui, Joseph devait immédiatement mettre à mort Mariamne ; la raison qu'il alléguait pour justifier cette mesure, c'est qu'il adorait sa femme, et qu'il ne pouvait supporter la pensée que, lui mort, un autre homme pourrait l'aimer et s'en faire aimer. Il fit comprendre à son oncle, par des insinuations transparentes, que cette précaution était à l'adresse d'Antoine, dont il connaissait l'admiration pour la reine. Cela fait, Hérode, assez anxieux sur son avenir, se mit en route pour aller comparaître devant son juge[18].

Joseph, que les devoirs de la régence rapprochaient constamment de Mariamne, soit qu'il s'agit d'affaires à expédier, soit qu'il eût à présenter ses hommages à la reine, en vint à être assez familier avec elle pour lui parler du vif amour qu'elle avait allumé dans le cœur d'Hérode. Comme Mariamne et Alexandra surtout, en leur qualité de femmes, accueillaient ces confidences par des plaisanteries, Joseph, plus désireux qu'il ne le fallait de faire parade des sentiments du roi. eut la sottise d'en donner pour preuve l'ordre secret qu'il avait reçu, ordre qui prouvait jusqu'à l'évidence, à son avis, qu'Hérode ne pouvait plus vivre sans Mariamne et que, s'il lui arrivait malheur, il ne voulait lame pas en ce cas être séparé d'elle. L'argumentation de Joseph ne produisit pas le moins du monde l'effet sur lequel il avait compté. Il était tout à fait vraisemblable que les deux femmes jugeraient autrement que lui le sentiment qui avait poussé Hérode à songer à une pareille précaution ; et c'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Alexandra et Mariamne, bien loin de reconnaître là une preuve d'amour, n'y virent qu'un acte de scélératesse, et comprenant que; si Hérode mourait, elles n'en devaient pas moins périr, frappées par la cruauté posthume de ce monstre, elles se virent, à partir de ce moment, en proie aux plus terribles appréhensions[19].

Sur ces entrefaites, les ennemis d'Hérode, et il en avait bon nombre, firent courir dans Jérusalem le bruit qu'il avait subi la torture et la mort, par l'ordre d'Antoine. On peut penser quel fut au palais ; et surtout parmi les femmes, l'effet de cette nouvelle. Aussitôt Alexandra réussit à persuader à Joseph de quitter le palais en même temps qu'elles, et d'aller ensemble se placer sous la protection des aigles de la légion romaine, commandée par Julien, et campée sous les murailles de la capitale, afin de veiller à la sécurité du royaume. Cette mesure devait avoir pour effet assuré, si quelque tumulte venait à surgir, de leur permettre d'agir à l'abri de tout danger, puisqu'ils se seraient concilié la bienveillance des Romains. Un autre motif beaucoup moins honorable, il finit en convenir, poussait Alexandra à cette démarche. Elle avait l'espérance, si Antoine voyait une seule fois Mariamne, d'obtenir de celui-ci tout ce qu'elle voudrait, et de recouvrer par ce moyen l'autorité souveraine, avec tous les honneurs dus à des femmes élevées sur les marches du trône[20].

Ils avaient délibéré ensemble sur l'exécution de cc plan de conduite, lorsqu'arrivèrent des dépêches d'Hérode racontant tout ce qui s'était passé entre Antoine et lui ; ces dépêches mettaient à néant toutes les rumeurs qui venaient de courir, et renversaient de fond en comble les projets qui étaient nés de ces rumeurs mensongères.

Qu'avait fuit Hérode aussitôt qu'il était arrivé devant son juge ? Il avait, avec son adresse habituelle, joué la partie dont sa vie était l'enjeu ; en quittant Jérusalem, il avait emporté de magnifiques présents qu'il avait immédiatement offerts à Antoine, se conciliant ainsi une bienveillance qu'il savait toujours prête à se vendre. Dès la première conversation, il n'y eut plus dans l'esprit d'Antoine d'accès pour la colère et la volonté de répression. Les paroles de Cléopâtre, en effet, ne pesaient pas dans cet esprit autant que l'or dont le coupable payait son bon vouloir. Antoine déclara qu'il était inconvenant de demander à un roi compte des actes accomplis par lui dans l'exercice de son pouvoir ; que celui-là n'était plus un roi de qui pareil compte pouvait être exigé, et qu'en définitive le devoir de ceux qui lui avaient donné la couronne et le sceptre était de le laisser s'en servir à sa guise. A Cléopâtre elle-même Antoine représenta qu'il était malséant de se montrer aussi curieuse des actes de princes qui lui étaient étrangers. La cause d'Hérode était, on le comprend, gagnée sans appel.

La lettre d'Hérode, outre ces détails, contenait le récit de tous les honneurs dont Antoine le comblait ; il racontait qu'il l'avait assisté dans toutes ses occupations judiciaires, que chaque jour il prenait place à sa table. et cela malgré l'inimitié présente de Cléopâtre qui ne cessait de porter des accusations contre lui. Le but évident de celle-ci était, disait-il, de se faire concéder la Judée dont elle convoitait la possession, et ce but, elle le poursuivait sans relâche et sans scrupule. en employant tous les moyens, mais surtout en conspirant contre sa vie. Il ajoutait que toutes ces manœuvres n'ayant aucune influence sur l'esprit d'Antoine, il ne doutait pas qu'il n'eût plus rien à craindre, et qu'avant peu, il en avait la certitude, grâce à la bienveillance des Romains, cette intrigante ne perdit tout espoir de voir augmenter ses États, de ce côté du moins, et de cette façon. Il en trouvait la preuve la plus certaine dans la nouvelle grâce qu'Antoine venait d'accorder à Cléopâtre, en lui concédant la Cœlésyrie, en compensation de ce qu'il lui refusait ; cette donation avait calmé son irritation, au point de lui faire abandonner pour l'avenir toute démarche tendant à acquérir la Judée[21].

Après la lecture d'une semblable dépêche, il n'y avait plus à songer à se réfugier auprès des Romains ; mais, néanmoins, Alexandra pensa devoir les consulter sur la ligne de conduite qu'elle devait suivre.

Le roi, après avoir pris congé d'Antoine, au moment où celui-ci marchait contre les Parthes[22], rentra à Jérusalem. A son arrivée, la première chose dont il fut informé fut la conduite d'Alexandra, que lui dénoncèrent sa mère et sa sœur Salomé. Cette dernière fit mieux encore, elle accusa Joseph son mari d'avoir entretenu des relations coupables avec Mariamne. Le seul motif de cette digne sœur d'Hérode, pour commettre cette infamie, était la haine qui depuis longtemps l'animait contre Mariamne, haine qui provenait de ce que, dans leurs fréquentes querelles d'intérieur, la reine lui avait plus d'une fois reproché, sans la moindre retenue, la bassesse de son origine. Hérode, dont l'amour pour Mariamne était toujours aussi brûlant, fut atterré de cette confidence qui enflamma sa jalousie. Il se contint cependant, pour ne pas saisir une vengeance irréfléchie ; mais, entrainé par la douleur et par la colère, il prit Mariamne à part et l'interrogea naïvement sur ce qui s'était passé entre elle et Joseph. Mariamne protesta de son innocence, avec ce ton qui n'appartient qu'à ceux qui n'ont rien à se reprocher, si bien que peu à peu la confiance revint dans le cœur d'Hérode. Sa colère tomba, et, subjugué par l'amour qu'il ressentait pour sa femme, il finit par lui demander pardon de ses soupçons et de la croyance qu'il semblait avoir accordée aux délations qui lui avaient été portées. Il la remercia avec effusion de sa bonne conduite et lui peignit avec transport tout l'amour qu'elle lui inspirait. Le dénouement habituel de ces sortes de querelles amoureuses ne se fit pas attendre ; ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, mêlant leurs larmes et leurs baisers.

Comme le roi, de plus en plus confiant, la suppliait de lui rendre toute son affection, sans arrière-pensée : Un homme qui m'aimerait sincèrement, lui dit Mariamne, n'aurait pas comme vous pris ses mesures en secret, pour me faire mourir, sans que je l'eusse mérité, dans le cas où Antoine eût été sans pitié pour vous. A cette parole imprudente, le roi la repoussa loin de lui. vociférant, s'arrachant les cheveux, et s'écriant que maintenant il avait la preuve manifeste de ses relations criminelles avec Joseph ; car jamais celui-ci n'eût osé lui faire une pareille confidence, s'il n'eût existé entre eux une intimité complète. Peu s'en fallut que, dans cet accès de fureur, il ne tuât sa femme. Mais l'amour fut encore plus fort qu'Hérode ; après bien des lamentations et des reproches amers, il redevint maître de lui, c'est-à-dire qu'il rentra dans son caractère odieux. Il ne voulut pas admettre Joseph en sa présence, ne lui permit pas de se disculper et le fit mettre immédiatement à mort. Quant à Alexandra, comme si elle était la cause de toutes ses douleurs, il la fit jeter en prison[23].

A cette même époque, la Syrie était en proie à des troubles graves, Cléopâtre ne cessant de pousser Antoine à déposséder tous ses voisins à son profit. Antoine était alors au paroxysme de sa passion pour cette femme ; aussi avait-elle sur son esprit un empire absolu. Avide de s'approprier le bien d'autrui, elle ne négligeait rien pour assouvir sa soif insatiable de richesses et son ambition effrénée. Elle avait un frère âgé de quinze ans à peine et qui devait monter sur le trône après elle : le poison l'en débarrassa. Elle fit tuer par Antoine sa sœur Arsinoë qui s'était réfugiée dans le temple de Diane ; les supplications désespérées de cette infortunée ne purent la sauver. Pour trouver de l'or, Cléopâtre violait les temples et les tombeaux. Il n'y avait pas de sanctuaire assez vénéré qui pût échapper à ses déprédations, ni de lieu profane qui restât à l'abri de ses perquisitions, pour peu qu'il fût soupçonné de renfermer des richesses. En somme, rien ne pouvait suffire aux folles dépenses de cette reine somptueuse et passionnée. Aussi ne cessait-elle de tourmenter Antoine, pour qu'il l'enrichit de tout ce dont il dépouillerait les autres[24].

Ayant suivi son amant en Syrie. elle songea à réclamer la possession de cette belle province. Ce fut d'abord Lysanias, fils de Ptolémée, qu'elle accusa de pousser les Parthes à déclarer la guerre aux Romains, et Lysanias fut envoyé au supplice. Puis elle conjura Antoine d'enlever la Judée et l'Arabie aux rois qui possédaient ces contrées, afin de les lui donner. Nous l'avons déjà dit, Antoine était pour Cléopâtre un esclave soumis, et il semblait qu'elle exerçât sur lui une fascination telle qu'il ne pût rien lui refuser, et cependant il lui resta assez de vergogne pour ne pas oser commettre, au profit de sa maîtresse, des injustices aussi flagrantes, dans toute leur étendue[25]. Pour ne pas avoir l'air de tout lui refuser, et un peu aussi pour ne pas assumer une responsabilité trop grave en obéissant à ses caprices, il enleva à chacun de ces deux rois une portion de leur territoire, dont il gratifia Cléopâtre. Il lui concéda, en outre, les villes maritimes situées entre le neuve Éleuthérus et l'Égypte, à l'exception de Tyr et de Sidon, qui avaient toujours été des cités libres[26]. Cléopâtre eut beau insister pour que ces deux villes fissent partie de son nouvel apanage, Antoine n'y voulut pas consentir[27].

Cléopâtre, ainsi comblée, accompagna Antoine jusque sur les rives de l'Euphrate — il allait commencer une campagne contre l'Arménie — ; puis elle revint sur ses pas, traversa Apamée et Damas, et se rendit en Judée. Là elle se rencontra avec Hérode, qui lui racheta, au prix de deux cents talents par an. la portion de l'Arabie qui lui avait été concédée, avec tous les revenus de la plaine de Jéricho. Dans cette plaine on récoltait le baume, qui en était la production la plus précieuse, et qu'on ne trouvait que là ; puis elle contenait de splendides plantations de dattiers, dont les fruits avaient une grande réputation.

Pendant toute la durée de son séjour en Judée, Cléopâtre, qui avait des relations journalières avec Hérode, fit tous ses efforts pour se faire aimer de lui. Voluptueuse et dévergondée par nature, elle usa de tous les moyens pour atteindre ce but. L'aimait-elle en réalité ? Nous ne savons. Ce qui cependant nous paraît plus vraisemblable, c'est qu'elle avait une arrière-pensée, et qu'en se donnant à Hérode, elle espérait faire naître, de ce fait même. un prétexte pour le perdre. En somme, elle paraissait éprise pour lui du plus violent amour.

Quant à Hérode, qui depuis longtemps était fort mal disposé à l'égard de Cléopâtre, et qui savait qu'elle était l'ennemie de tout le monde, il ne voyait dans la passion qu'elle affectait en se jetant à sa tête, qu'un motif de haine et de mépris, si le libertinage était son seul mobile. Si, d'un autre coté, elle lui tendait un piège, ce qui lui paraissait plus probable, n'était-il pas dans son droit en prévenant ses méchants desseins ? Dans le doute, il s'abstint prudemment de toute entrevue en tête à tête avec Cléopâtre, et consulta même ses amis pour savoir s'il ne devait pas se défaire d'elle. quand elle était en son pouvoir. Il rendrait un grand service à tout le monde, en tirant vengeance des injures passées. et, bien mieux encore ; en coupant court aux malheurs à venir du fait de cette femme. En agissant ainsi, il se montrerait vraiment l'ami d'Antoine, puisque sa maîtresse était incapable de lui rester fidèle, si elle trouvait l'occasion de le trahir, et si elle avait le moindre intérêt à le tromper.

Les amis d'Hérode le détournèrent à l'envi de ce projet, en lui représentant tout d'abord qu'il commettrait une faute énorme en se jetant tête baissée dans un danger manifeste, lorsqu'il avait déjà tant et de si graves sujets de préoccupation ; ils le supplièrent instamment de ne rien faire a la légère ; car il était certain qu'Antoine ne supporterait pas et ne lui pardonnerait pas un acte semblable, quand bien même il serait évident pour lui que cet acte lui fût profitable. Lui laisser le droit de penser qu'on lui avait enlevé sa maîtresse, par la violence ou par la trahison, ce serait certainement le plus sûr moyen d'enflammer encore son amour pour elle ; que lui, Hérode, n'aurait aucune excuse valable à alléguer pour justifier sa conduite, puisqu'il aurait frappé la femme la plus illustre entre toutes, et que l'utilité de ce meurtre, si toutefois il y en avait une, serait plus que contrebalancée par l'audace dont il attrait fait preuve, et par la connaissance, qui arriverait infailliblement à Antoine de l'espèce d'intrigue amoureuse qui aurait existé entre eux. La conséquence de tout cela serait la venue d'embarras énormes pour son royaume et pour sa famille, embarras qui n'auraient plus de fin ; tandis qu'en s'abstenant de la faute laquelle Cléopâtre le provoquait avec si peu de retenue, rien n'empêchait qu'il ne tirât le meilleur parti possible des circonstances qui pourraient se présenter, et cela commodément et décemment.

Ces représentations si sages et si fortement marquées du cachet de la prudence calmèrent Hérode et le firent renoncer à ses idées ; si bien que, lorsque la reine d'Égypte quitta la Judée, il la combla de riches présents et l'accompagna jusqu'à la frontière de ses États[28].

Vers cette époque, Antoine accomplissait la conquête de l'Arménie et taisait prisonniers Artabaze, fils de Tigrane, avec ses enfants et ses satrapes[29]. Il les envoyait en Égypte chargés de chaines, et les offrait en cadeau à Cléopâtre, avec tous les joyaux de la couronne dont il s'était emparé[30]. Le fils aisé du roi détrôné avait échappé par la fuite à la captivité ; ce prince, nommé Artaxias, réussit à recouvrer les États de son père ; mais plus tard il fut détrôné à son tour par Archélaüs et Néron, qui donnèrent la royauté à son plus jeune frère Tigrane[31].

Nous avons vu qu'Hérode avait racheté de Cléopâtre les parties de la Judée et de l'Arabie qu'Antoine avait concédées à la reine d'Égypte. Il en payait très-exactement les revenus, quelque odieuse que cette nécessité lui parût, parce qu'il pensait qu'il ne serait pas prudent de fournir à Cléopâtre le moindre prétexte pour donner cours à sa haine. Le roi d'Arabie, dont Hérode s'était porté caution, lui remboursa régulièrement pendant quelques années les deux cents talents auxquels il était imposé ; mais il se lassa bientôt de cette exactitude, et quand il se décidait à solder une portion de sa dette, il ne le faisait plus qu'il coutre-cœur et en cherchant tous les moyens de frauder[32].

Hérode, fatigué de l'improbité de son débiteur et irrité du refus que celui-ci finit par formuler nettement. s'apprêtait à se faire justice par les armes, lorsque les événements de la guerre civile qui vint désoler fouie, le forcèrent de renoncer à ce projet. La bataille d'Actium — qui eut lieu dans la 187e olympiade[33] — allait trancher le débat entre Octave et Antoine. Hérode, qui depuis longtemps déjà était à la tête d'un pays fertile et bien cultivé, et qui avait amassé de grandes richesses, se décida à prendre le parti d'Antoine et à lui offrir des secours en hommes et en argent. Antoine lui répondit qu'il n'en avait pas besoin, et lui donna l'ordre de marcher contre le roi d'Arabie, dont il avait appris la conduite par Hérode lui-même et par Cléopâtre. Le but de cette dernière, en poussant Antoine à intimer cet ordre à Hérode, était de mettre en présence des princes qu'elle détestait également, et de les affaiblir l'un par l'autre[34]. En recevant la dépêche d'Antoine, Hérode arrêta le mouvement de son arillée et la concentra pour attaquer immédiatement l'Arabie. Ses forces d'infanterie et de cavalerie une fois organisées, il marcha sur Diospolis (El-Loud). Le mouvement en avant de l'armée juive était connu des Arabes, qui accoururent au-devant d'elle. Une grande bataille fut livrée, et les Juifs remportèrent une éclatante victoire[35].

Aussitôt après, une autre grande année arabe vint se présenter devant Canatha[36], ville de la Cœlésyrie. A la nouvelle de cette invasion, Hérode, avec la plus grande partie de ses forces, se porta sur le point menacé. Lorsqu'il arriva près de Canatha, il résolut d'établir un camp retranché, bien couvert par un vallum et par un fossé, et d'y attendre le moment opportun pour engager le combat. Cette détermination prudente ne fut pas du goût des Juifs, que leurs succès précédents avaient exaltés, et ils demandèrent à grands cris d'être conduits sur l'heure contre l'ennemi. Ils se croyaient invincibles et montraient une grande ardeur. Hérode se laissa forcer la main et consentit à utiliser cet enthousiasme guerrier ; il harangua ses soldats, leur promit de les seconder de son mieux, et prenant la tête de la colonne d'attaque, courut droit aulx Arabes. Une terreur panique s'empara aussitôt de ceux-ci ; à peine essayèrent-ils de résister au choc des Juifs. qu'ils voyaient pleins d'ardeur et d'entrain. et ils se mirent à fuir en désordre ; ils eussent été écrasés sans la trahison d'Athénion. Celui-ci, qui gouvernait cette contrée au nom de Cléopâtre, était l'ennemi personnel d'Hérode. Enfermé dans Canatha, il surveillait avec attention les événements, prêt, si les Arabes avaient le dessus, à se tenir tranquille, mais bien décidé, s'ils étaient battus, à assaillir les Juifs avec les troupes qu'il avait sous la main. Tout d'un coup, les Juifs, déjà fatigués, et se croyant maîtres de la victoire, se virent attaquer par un nouvel adversaire, sur lequel ils n'avaient pas compté, et qui leur fit subir un sanglant échec. Ces malheureux, en effet, qui avaient dépensé toute leur énergie contre les ennemis déclarés qu'ils avaient eus devant eux, commençaient à faiblir et à modérer leur élan, grâce à la lassitude qui les domptait. Aussi tinrent-ils mollement contre les nouveaux assaillants qui paraissaient inopinément. et furent-ils Fort malmenés dans un terrain rocailleux, très-peu propre aux mouvements de la cavalerie, et avec lequel les soldats d'Athénion étaient familiarisés de longue date. En voyant ce secours inattendu, les Arabes reprirent courage, revinrent à la charge, et se mirent à tuer devant eux les Juifs mis en déroute. Le massacre fut terrible, et bien peu réussirent à se réfugier dans le camp[37]. Hérode, désespéré, alla de toute la vitesse de son cheval chercher des secours de troupes fraîches ; mais, quelque diligence qu'il lit, il arriva trop tard : le camp des Juifs était enlevé.

Cette victoire imprévue causa une grande allégresse parmi les Arabes qui y avaient bien peu contribué, parce qu'ils voyaient les forces de leur ardent ennemi singulièrement abattues. A partir de ce revers. Hérode se résigna à commencer une guerre de partisans et à dévaster l'Arabie, par de petites expéditions incessamment répétées, campant dans les montagnes et s'abstenant avec le plus grand soin d'engager une action en rase campagne. Il réussit à la sorte à causer de très-grands préjudices à ses ennemis qu'il ne cessait de harceler, et il vengea le mieux qu'il put l'échec qu'il avait subi[38].

A l'époque où eut lieu la bataille d'Actium entre Octave et Antoine[39] — Hérode comptait alors sa septième année de règne —, la Judée fut plus cruellement éprouvée qu'elle ne l'avait jamais été jusque-là. En effet, un effroyable tremblement de terre détruisit dans tout le pays une immense quantité de bétail, et plus de trente mille personnes moururent écrasées sous les décombres de leurs habitations. Quant à l'armée, qui campait en plein air, elle échappa complètement à cette catastrophe.

Les Arabes furent promptement informés du nouveau désastre qui venait d'atteindre leurs ennemis les Juifs. Mais comme il arrive toujours que les porteurs de mauvaises nouvelles prennent plaisir à les aggraver, en exagérant leur récit parfois au delà de toute vraisemblance, les Arabes ravis se figurèrent que tout le territoire de la Judée était bouleversé de fond en comble, que tous les habitants avaient péri, et que désormais ils pouvaient mettre la main sur ce pays, sans avoir à redouter la moindre opposition.

Après le tremblement de terre, les Juifs avaient dépêché des ambassadeurs au roi des Arabes, pour lui porter des propositions de paix. Ces ambassadeurs furent mis à mort, et aussitôt ce crime accompli, une armée marcha sur la Judée[40]. Dans ce malheureux pays, l'abattement était si grand que personne ne songea à résister. Les Juifs, accablés par le plus profond découragement, n'avaient plus aucun souci de protéger leurs biens ; désespérés, ils laissaient tout à la fatalité. Après les revers si graves qu'ils avaient essuyés les armes à la main, ils ne se croyaient plus capables de combattre à chances égales avec leurs vainqueurs ; ruinés, et réduits pour ainsi dire à la misère, ils ne comptaient plus sur aucune aide.

Le peuple qui se laisse envahir par une pareille atonie est un peuple perdu ; Hérode le sentait bien, et comme l'énergie ne lui manquait pas, à lui, il se multipliait, réconfortant les chefs, et s'efforçant de rendre un peu de confiance à ses sujets énervés par le malheur. Lorsqu'il eut réussi à ranimer quelques-uns des principaux personnages de la nation, il osa s'adresser enfin à la multitude, qu'il n'avait pas voulu aborder jusqu'alors. de peur d'échouer dans toute tentative prématurée sur des esprits- dont pas un seul ne lui serait favorable. L'histoire et l'expérience de chaque jour ne nous apprennent-elles pas que la nation qui souffre de calamités dans lesquelles l'intervention de l'homme n'existe pas et ne peut pas exister, n'en rend pas moins responsable le souverain qui la gouverne ? Hérode le savait parfaitement et il se tut, jusqu'au jour où il lui sembla possible de lutter contre cette tendance aveugle ; le n'optent opportun venu, il adressa au peuple un discours ainsi conçu[41] :

Je connais, comme vous, citoyens, l'étendue des malheurs qui viennent de frapper notre nation, et je sais qu'au milieu de pareilles calamités les plus braves perdent toute énergie. Mais puisque la guerre nous étreint, puisque nos malheurs présents sont de telle nature qu'une seule victoire peut et doit améliorer notre situation. j'ai voulu vous parler et vous prouver qu'il vous est facile de manifester votre grand cœur. Et d'abord, quant à la guerre, je vous le dis, elle est juste, elle est honorable, elle est nécessaire pour nous, puisque c'est la perfidie de nos adversaires qui nous y pousse. Cette pensée seule doit suffire pour enflammer notre courage. Je veux vous prouver de plus que vous ne devez pas tenir compte des maux qui nous affligent, et que l'espoir le plus légitime de la victoire vous reste. Je commence par vous prendre tous à témoin de la vérité de mes paroles. V en un parmi vous qui ne sache combien les Arabes ont été perfides il notre égard ? Ne le savent-ils pas à merveille eux-mêmes ? Ne les voyez-vous pas user de cette inique perfidie envers tout le monde, comme des barbares qu'ils sont, comme des bandits qui n'ont aucune crainte de Dieu ? Envers nous, ils ont lait preuve de la plus abominable duplicité, en nous attaquant à l'improviste et hachement, lorsque nous étions sous le coup de calamités terribles. Que vous dirai-je de plus ? Qui donc, si ce n'est notre race, les a tirés d'anxiété, lorsqu'ils se voyaient sur le point de descendre du rang de nation, et de devenir les esclaves de Cléopâtre ? C'est l'amitié qui m'unissait à Antoine, c'est la bonté de celui-ci pour vous, qui ont été les seules causes de leur salut. Lorsque cependant il voulut gratifier Cléopâtre de quelques portions de leur territoire et du nôtre. c'est moi qui ai pris à nia charge exclusive les conséquences de ce projet. Au prix des présents magnifiques que j'ai offerts sur ma propre fortune, j'ai acheté la sécurité des deux pays ; toutes les dépenses nécessaires, je les ai faites, payant immédiatement pour eux deux cents talents, et m'engageant à en payer deux cents autres auxquels leur territoire était taxé. Les revenus de ce territoire ils les ont gardés, et ils ont frauduleusement refusé de nous rembourser. Et pourtant il n'était pas juste que les Juifs payassent à qui que ce fût un impôt sur leurs propres biens, et vissent condamner au tribut une partie de leur territoire ; si cela devait arriver, du moins ce ne devait pas être pour alléger ceux que nous avions sauvés. Il était bien plus injuste encore que les Arabes, qui, en nous remerciant du service éclatant que nous leur avions rendu. avouaient qu'ils nous devaient leur liberté, nous tissent une pareille injure et nous traitassent en ennemis pour payer notre amitié. Si la bonne foi doit être sacrée entre ennemis, elle doit l'être bien plus encore entre peuples amis. Mais il parait que ce n'est pas l'avis de ces hommes qui regardent comme honorable tout ce qui peut leur faire gagner de l'argent, et pour qui la perfidie. si elle procure un bénéfice quelconque, n'est pas blâmable. Pourriez-vous hésiter un instant à venger l'injure qui vous est faite, lorsque Dieu lui-même l'ordonne. et nous commande de haïr toujours l'injustice et l'improbité, surtout lorsqu'il s'agit de faire une guerre loyale et inévitable. Ce que les Grecs et les barbares eux-mêmes tiennent pour une infamie, les Arabes l'ont fait à l'égard de nos ambassadeurs qu'ils ont égorgés ; les Grecs déclarent que la personne d'un ambassadeur est inviolable et sacrée. Nous avons reçu de Dieu, par le ministère de ses anges, les plus belles et les plus saintes des lois ; et ces lois nous enseignent que telle est la puissance de ce titre d'ambassadeur, qu'il représente Dieu lui-même. puisqu'il peut ramener la paix entre ennemis. Peut-il y avoir un crime plus odieux que le meurtre d'ambassadeurs qui agissent sous la sauvegarde de ce droit imprescriptible ? Qui donc, après avoir commis ce crime, peut avoir la conscience tranquille dans la vie ordinaire, ou espérer un succès dans la guerre ? Je cherche, mais je ne trouve personne. Quelqu'un dira peut-être : c'est vrai, le bon droit est de notre côté, mais ils sont plus nombreux ou plus braves que nous ! Une pareille pensée est indigne de vous. Dieu est du côté du bon droit. La force et le courage ne peuvent manquer à ceux que Dieu protège. Maintenant considérons les faits de guerre accomplis déjà par nous. Dans la première rencontre, nous avons été vainqueurs. Dans la seconde, ils ont à peine tenu devant nous, et n'ont pu résister à notre impétuosité et à notre bravoure. Nous étions vainqueurs encore, lorsque Athénion, sans déclaration de guerre préalable, nous a traîtreusement assaillis. Notre défaite. en cette occasion, est-elle due à leur valeur, ou à une iniquité et à une perfidie ? Pourquoi donc nous montrer timides à cause d'un fait qui devrait au contraire nous inspirer plus d'espoir ? Et comment se fait-il que nous nous laissions effrayer par ceux que nous battons toujours, lorsqu'ils n'ont pas la trahison pour auxiliaire, par ceux qui ne peuvent obtenir la victoire, sans se couvrir d'infamie ? Si vous les croyez braves, n'est-ce pas une raison de plus pour désirer les combattre ? S'il est honteux « d'attaquer les faibles et les lâches, il est glorieux de vaincre les forts.

Si quelqu'un de vous se laisse effrayer par les suites de l'affreux tremblement de terre que nous avons subi, qu'il réfléchisse que c'est la pensée de ce désastre qui donne tant de confiance aux Arabes, parce que le récit qui leur en a été fait est plein d'exagération. Il serait honteux que ce qui les encourage ne nous inspirât à nous que de la timidité. Croyez-le bien, ce qui leur donne tant d'assurance, ce n'est pas la confiance née de leurs victoires passées, c'est bien plutôt la persuasion que les malheurs qui nous ont frappés nous rendent incapables de leur résister. Si nous marchons bravement à eux, nous abaisserons leur orgueil et leur jactance, et nous st irons déjà gagné cela. que nous n'aurons pas à combattre de nouveau des hommes trop exaltés. Nous ne sommes pas si abattus qu'ils le croient, et la calamité qui nous a atteints n'est pas un indice du courroux divin. C'est là en effet un de ces malheurs dus au hasard seul. Si ce tremblement de terre avait, eu lieu par la colère de Dieu, ne serait-il pas clair que cette colère s'est apaisée, puisqu'elle se montre satisfaite de ce qui est arrivé. Si en réalité Dieu eût voulu nous châtier, il n'eût pas changé d'avis, il eût continué. Lui-même nous fait comprendre que cette guerre est juste, et qu'il veut que nous l'entreprenions. S'il est vrai que beaucoup de malheureux ont péri dans la Judée par suite de ce funeste tremblement de terre, il n'est pas moins vrai que l'armée n'a pas perdu un seul homme. Vous êtes tous sains et saufs, et cela vous prouve que si vous eussiez été accompagnés de vos femmes et de vos enfants, pas un n'eût perdu la vie. Quand vous aurez réfléchi à ce que je viens de vous dire, et surtout à ce fait indéniable que Dieu combattra pour vous, vous traiterez comme ils le méritent et avec votre bravoure habituelle ces traîtres à l'amitié, ces adversaires implacables dans le combat, ces impies qui assassinent les ambassadeurs, ces hommes enfin que vous avez toujours vaincus[42].

Il parait que cette harangue de rhéteur ranima les Juifs, et Hérode, profitant sans perdre de temps de leurs bonnes dispositions, célébra les sacrifices commandés par la loi, et se mit en marche immédiatement pour gagner avec eux la région transjordane. Il vint asseoir son camp non loin du point où se trouvaient les Arabes, et ce point était Philadelphie[43].

Entre les deux armées se trouvait une forte position qu'Hérode s'empressa d'occuper. Cette position en effet lui permettait au besoin d'attaquer l'ennemi avec célérité, et, dans le cas où les hostilités devraient être différées, assurait les abords du camp. Les Arabes ayant la même pensée. le combat s'engagea précisément autour du point stratégique que l'on se disputait. Ce fut d'abord une simple escarmouche d'avant-postes, mais bientôt l'engagement devint plus sérieux, et beaucoup de monde périt des deux côtés, jusqu'au moment où les Arabes bichèrent pied. Ce premier succès donna une très-grande confiance aux Juifs, et Hérode en profita avec habileté, bien convaincu qu'a partir de ce moment les Arabes n'iraient plus au combat avec le inique entrain. Pendant plusieurs jours il leur présenta vainement la bataille, et il finit par marcher droit à eux ; il attaqua leurs retranchements avec une grande vigueur, et les renversa en plus d'un point, si bien que les Arabes. contraints de se défendre, pour ainsi dire. malgré eux, se présentèrent sans ordre, sans la moindre ardeur, et sans l'ombre d'espoir de sortir victorieux d'une lutte où on les entrainait de force[44]. Ils en vinrent aux mains cependant, parce qu'ils se sentaient plus nombreux que leurs adversaires, mais surtout parce qu'il fallait en pareille occurrence faire de nécessité vertu. La bataille devint bientôt générale, très-meurtrière, et les Arabes finirent par prendre la fuite. A partir du montent où ils commencèrent à plier, le carnage fut affreux. Non-seulement le fer ennemi les moissonna en foule, mais beaucoup de ces malheureux s'entre-tuèrent ; car, dans la confusion de la déroute effarée d'une pareille multitude, ceux qui firent une chute furent foulés aux pieds ou blessés par les traits de leurs propres compagnons. Cinq mille Arabes restèrent sur le carreau, et le reste courut se réfugier dans ses retranchements. Ils n'avaient plus d'ailleurs aucune espérance de salut, parce qu'ils manquaient de vivres et d'eau. Les Juifs, qui les avaient poursuivis l'épée dans les reins, ne réussirent pas cependant à pénétrer en même temps qu'eux dans leur camp ; ils en firent le blocus, puis, établissant des postes partout où la chose était nécessaire, ils fermèrent tout passage à ceux qui voudraient apporter du secours aux assiégés, aussi bien qu'à ceux qui tenteraient de fuir[45].

Dans cette extrémité, les Arabes envoyèrent à Hérode des parlementaires, chargés de demander une capitulation qui leur fut refusée ; puis, lorsque la soif les tortura, ils offrirent de se rendre sans autre condition que d'avoir la vie sauve. Hérode, enflammé du désir de venger les injures qu'il avait reçues, ne voulut rien écouter. Les parlementaires furent éconduits, et toute rançon fut rejetée, si bien que beaucoup vinrent se livrer aux Juifs. En cinq jours, quatre mille Arabes se rendirent à discrétion. Le sixième jour, tous ceux qui défendaient encore le camp, tentèrent de se frayer un passage les armes à la main, aimant mille fois mieux succomber bravement en combattant, que mourir honteusement, un à un, tués par la faim et par la soif. Aussitôt ce dessein arrêté, ils sortirent de leurs retranchements, mais ils ne purent résister aux Juifs, exténués qu'ils étaient moralement et physiquement. Pour eux, en effet, la mort était désormais un bienfait, et la vie une calamité. Au premier choc, il en périt environ sept mille. Après avoir essuyé cette défaite, les Arabes perdirent toute leur ancienne assurance, et mesurant la capacité militaire d'Hérode à l'étendue du revers qu'il leur avait infligé, ils se soumirent à lui et l'acclamèrent comme chef de leur nation[46].

Le roi des Juifs, tout lier de sa victoire, rentra à Jérusalem, oh le précédèrent le renom et la gloire que lui avait valus le succès de cette campagne décisive[47].

Pendant que de tous les côtés les affaires d'Hérode semblaient ainsi prendre une meilleure tournure, les ennemis qu'il avait à ses portes étant réduits à l'impuissance. peu s'en fallut que la ruine ne vint fondre sur lui. Après la bataille d'Actium[48], Hérode se crut perdu. Comment supposer en effet qu'il ne lui serait pas demandé un compte sévère de l'étroite amitié qui l'avait uni à Antoine, le vaincu d'Actium. De leur côté, les amis du Roi pensèrent que c'était fait de lui. Quant à ses ennemis, et ils étaient nombreux, tous, sans exception, affectèrent immédiatement des airs de désolation et dissimulèrent le mieux qu'ils purent la joie qu'ils ressentaient au fond du cœur, en pensant que la fortune revenait enfin de leur côté. En ce péril suprême, Hérode réfléchit qu'il n'y avait plus à lui opposer, comme revêtu de la dignité royale, que Hyrcan, et que, par conséquent, il était de la plus haute importance pour lui que Hyrcan disparût de ce monde. Si lui, Hérode, devait échapper au danger terrible qui le menaçait en ce moment, il ne fallait pas que, pareille conjoncture se représentant, il y eût à ses côtés un homme plus digne que lui de la couronne. Si, au contraire, César devait sévir contre lui, l'envie la plus atroce le poussait à faire mourir l'homme qui, s'il lui survivait, deviendrait sûrement son successeur. On le voit, de quelque manière que tournassent les événements, le malheureux Hyrcan était réservé à l'assassinat[49].

Il ne manquait à Hérode qu'un prétexte pour frapper sa victime, et ce prétexte, on le lui fournit bientôt. Hyrcan, nous l'avons dit plusieurs fois déjà, avait une telle douceur de caractère que, ni alors ni en aucun autre temps, il ne s'était volontairement mêlé aux affaires de l'État. Il n'aspirait à rien, vivant au caprice de la fortune, toujours content de ce que le hasard faisait pour lui. Mais sa fille Alexandra, passionnée pour la lutte, et poussée par un désir de révolutions resté impuissant jusqu'alors, Alexandra suppliait son père de ne pas supporter plus longtemps les attentats d'Hérode contre sa maison, et de faire enfin aboutir, lorsqu'il le pouvait sans danger, ses espérances d'avenir. Elle le pressait d'écrire à Malchus, qui était alors roi des Arabes, pour lui demander asile et protection. Une fois en sécurité auprès de lui, s'il arrivait à Hérode ce qu'il était naturel qu'il arrivât à l'ennemi de César, ils pouvaient s'attendre à rentrer en possession du souverain pouvoir qui n'appartenait qu'à eux seuls, par droit de naissance, connue par l'amour de la nation. Hyrcan fit d'abord la sourde oreille, et rejeta des conseils qui troublaient sa quiétude. Mais sa fille insista avec toute l'opiniâtreté qui distingue les femmes ; jour et nuit elle revenait à la charge, parlant en même temps de ses espérances et des pièges qu'Hérode ne cessait de leur tendre. Elle fit si bien qu'elle finit par persuader à son père de confier à un certain Dosithée une lettre que celui-ci devait faire passer au roi des Arabes. Dans cette lettre, Hyrcan demandait Malchus de lui envoyer des cavaliers qui l'escorteraient et le conduiraient jusqu'au lac Asphaltite. Hyrcan se liait à ce Dosithée qui avait toujours montré affection et dévouement à lui et à sa fille Alexandra, et qui, d'un autre côté avait de justes raisons d'agir en ennemi d'Hérode. Il était en effet le parent de Joseph qu'Hérode avait fait mettre à mort, et le frère de quelques-uns des personnages de distinction qu'Antoine, de son côté, avait fait jeter d'abord en prison, puis exécuter à Tyr. Ces raisons pourtant ne suffirent pas pour détourner Dosithée de devenir un traître ; ce misérable, calculant que sans doute le Roi le payerait mieux que Hyrcan, lui livra la lettre de ce dernier. Hérode, comme cela devait être, combla d'éloges l'infime délateur ; et le chargea de parfaire son œuvre, en remettant à Malchus la lettre de Hyrcan, close, scellée, intacte en apparence, et en lui rapportant la réponse que le roi des Arabes lui confierait. Il avait en effet le plus grand intérêt à connaître les dispositions de celui-ci à son égard. Dosithée accepta, sans hésiter une seconde, cette honteuse mission, et rapporta à Hérode une lettre de Malchus, dans laquelle ce roi faisait savoir à Hyrcan qu'il le prenait sous sa protection, lui, tous ses amis, et tous les Juifs qui l'accompagneraient, qu'il leur enverrait une escorte suffisante. et qu'en un mot il ferait tout ce que Hyrcan lui demandait. Hérode, une fois maître de cette fatale dépêche, manda sur l'heure Hyrcan, auquel il fit subir un interrogatoire touchant les relations qu'il venait de nouer avec Malchus. Hyrcan ne manqua pas de tout nier ; mais la lettre qui lui était adressée fut produite devant le Synhédrin ; il fut condamné, et Hérode donna l'ordre de le mettre immédiatement à mort[50].

Le récit que nous venons de faire, ajoute Josèphe, nous l'avons emprunté aux mémoires du roi Hérode[51], et nous l'avons copié tel quel. Mais nous devons dire que tout le monde ne raconte pas la chose de la même façon, et il ne manque pas de gens qui affirment qu'Hérode n'eut pas contre Hyrcan le grief légitime qu'on lui prête, mais qu'il usa contre ce malheureux prince de la méthode qu'il employait d'habitude à l'égard de ceux dont il voulait se défaire, c'est-à-dire qu'il combina des fourberies capables d'atténuer l'horreur de l'assassinat qu'il était bien décidé à commettre, et qu'il commit le plus vite possible. Voici comment ils prétendent que tout cela se passa. Au milieu d'un festin, Hérode demanda de l'air le plus indifférent du monde à Hyrcan s'il avait reçu des nouvelles de Malthus. Hyrcan, sans aucune méfiance, répondit qu'il avait effectivement reçu de lui une simple lettre de politesse. Hérode insista pour savoir si le roi des Arabes lui avait envoyé quelque présent. Il ne m'a fait présent, répondit Hyrcan, que de quatre bêtes de charge, dont je me sers. Corruption et trahison ! ! s'écria Hérode, qui fit sur l'heure étrangler Hyrcan.

Il est de toute évidence que ce prince infortuné n'avait sur la conscience aucun méfait qui pût lui mériter une lin aussi horrible. Nous l'avons vu, il était du naturel le plus doux. Même dans sa jeunesse, il n'avait jamais rien fait que l'on pin taxer d'audace et de témérité. Il en avait été de même pendant tout le temps que dura son règne, puisqu'il s'était complètement déchargé sur Antipater du poids des affaires.

Hyrcan mourut de cette mort affreuse à quatre-vingts ans passés, laissant à Hérode une royauté désormais bien assurée. Nous avons vu que ce prince avait repassé l'Euphrate, et s'était séparé de ceux qui le traitaient en Roi, de l'autre côté du fleuve, pour venir se placer volontairement sous la main d' Hérode. Il ne peut donc venir à la pensée de personne que cet infortuné ait un beau jour tramé des complots contre le souverain qu'il avait bénévolement accepté ; cela n'est pas admissible, étant connu le caractère de Hyrcan. La vérité, c'est que cette fois encore Hérode a joué une infâme comédie dont le dénouement devait être, comme d'habitude, un assassinat[52].

Résumons en peu de mots la triste histoire de Hyrcan. Sa vie fut, à vrai dire, un tissu de misères. Dès que sa mère Alexandra monta sur le trône, il fut revêtu du souverain pontificat qu'il exerça neuf ans. A la mort de sa mère, il entra en possession du pouvoir suprême qu'il ne garda que trois mois, et dont son frère Aristobule le dépouilla. Un peu plus tard, Pompée le lui rendit, et cette fois Hyrcan conserva tous les honneurs pendant quarante années. Il fut de nouveau renversé par Antigone qui le fit mutiler, et il fut conduit en captivité chez les Parthes. Plus tard, alléché par les belles promesses d' Hérode, Hyrcan rentra à Jérusalem. où il vit toutes ses espérances s'évanouir une à une. Son existence ne cessa plus d'être tourmentée, et elle finit misérablement comme nous venons de le raconter. Disons-le encore une fois. Hyrcan fut un modèle de mansuétude et de modération en toutes choses. Tant qu'il fut souverain, il ne le fut guère que de nom, parce qu'il prit toujours soin de déléguer à d'autres des pouvoirs qui lui pesaient, à cause de son aversion pour le tracas des affaires, et surtout de son incapacité connue gouvernant. C'est en abusant, comme nous l'avons vu, de ce caractère si éminemment bon, qu'Antipater et Hérode en vinrent à leurs fins, et lorsqu'il n'y eut plus devant leur ambition effrénée d'autre obstacle que la vie de Hyrcan, cette vie fut brisée sans prétexte, sans vergogne[53].

Hérode avait pu, par un meurtre, se débarrasser de Hyrcan ; il n'en était pas de même pour Octave, devant lequel il fallait bien se décider à comparaître humblement. Sa vieille liaison avec Antoine, dont il avait tant fait parade, ne lui laissait guère d'espérance de se tirer d'affaire ; de plus. au montent de partir, il redoutait la haine d'Alexandra qui pourrait bien saisir cette occasion de soulever le peuple, et de revendiquer la couronne. Il confia donc la régence à son frère Phéroras et envoya sa mère Cypros, sa sœur et tous ses enfants à Massada. Phéroras restait chargé de les protéger dans le cas où il apprendrait qu'il lui était arrivé malheur. Quant à Mariamme sa femme, qu'il n'était guère possible de forcer à vivre en commun avec Cypros et Salomé qu'elle détestait., Hérode l'envoya avec sa mère Alexandra à Alexandrium, où elle devait rester sous la garde de Joseph l'intendant[54], et de l'Ituréen Soëm, hommes sur la fidélité desquels il pouvait compter, et qui l'avaient toujours servi avec dévouement. La présence de ces deux espions auprès de la Reine et de sa mère reçut pour prétexte le désir pur et simple de leur faire plus grand honneur. Quant à leurs instructions secrètes, elles étaient courtes et nettes : s'ils apprenaient qu'il était arrivé malheur à Hérode, ils devaient immédiatement mettre à mort les deux femmes et unir tous leurs efforts à ceux de son frère Phéroras pour conserver la royauté à ses fils[55].

Tout cela bien réglé, Hérode se rendit en hâte à Rhodes, où il devait rencontrer Octave César. Au n'ornent de débarquer, il quitta la couronne sans rien garder des insignes de lit royauté. Dès qu'il fut admis en présence du prince romain, il fit preuve du tact le plus exquis, en ne s'abaissant pas aux supplications qui, en pareille conjoncture, eussent cependant paru de mise à tout autre que lui, et en s'abstenant d'implorer sa grâce. Il se borna donc à expliquer sa conduite[56]. Il déclara à César qu'il s'était lié d'une étroite amitié à Antoine ; qu'il l'avait aidé de tout son pouvoir, sans cependant le secourir par les armes, parce qu'il en était alors empêché par la guerre avec les Arabes ; cela ne lui avait permis de fournir à Antoine que de l'argent et du blé, ce que du reste il n'avait fait que dans une mesure qu'il eût été de son devoir de dépasser ; car celui qui est un véritable ami, et qui sent au fond du cœur la reconnaissance des bienfaits dont on l'a comblé, doit mettre sa vie, ses forces et ses richesses au service de son bienfaiteur, doit partager toutes ses chances, bonnes ou mauvaises. Que bien qu'il eût fait beaucoup moins qu'il ne devait faire, il pensait avoir agi en honnête homme. en n'abandonnant pas Antoine après la défaite qu'il avait subie à Actium, et en ne se bâtant pas de chercher d'autres espérances, lorsque le destin l'avait abandonné. Que s'il s'était montré envers Antoine un soutien trop tiède, il ne lui était pas moins donné d'excellents conseils. en cherchant à lui. persuader que le seul moyen qu'il eût encore de sauver sa vie et sa fortune, était de se défaire de Cléopâtre. Celle-ci morte, en effet, tout espoir de recouvrer l'autorité souveraine n'était pas perdu pour Antoine, car il déclarait lui avoir offert argent, places de refuge et armée, qu'il commanderait lui-même, en combattant de sa personne contre les soldats de César ; qu'Antoine, tout entier à son amour insensé pour Cléopâtre, avait rejeté cet avis, et avait alors adopté, poussé par de funestes influences, un plan de conduite qui devait lui être fatal, et qui avait tourné à l'avantage de César. Il termina ainsi : Maintenant, César, si ton ressentiment contre Antoine te fait prononcer ma condamnation, pour me punir d'avoir eu tant d'amitié pour lui, tu as devant toi un coupable qui avoue son crime, et qui n'a nulle honte de proclamer hautement toute l'affection qu'il a eue pour ton adversaire. Si, au contraire, changeant de rôle, tu veux savoir quel homme je suis pour nies bienfaiteurs et quel ami dévoué, mon passé est là pour te l'apprendre ; mon ami aura simplement changé de nom, et je saurai prouver toute l'étendue de mon dévouement à celui qui voudra l'accepter[57].

Ces adroites paroles, qui dénotaient, il faut en convenir, une certaine grandeur d'âme, touchèrent vivement César, dont le cœur était généreux et magnifique. et ce qui devait faire condamner Hérode, fut précisément ce qui lui concilia la bienveillance de son juge. Tout cela était-il dit de bonne foi, ou répété commue un rôle dont l'effet avait été calculé ? Nous ne savons. Ce qui est certain, c'est que César remit le diadème sur la tête du roi des Juifs, en le priant d'être pour lui l'ami dévoué qu'il avait été pour Antoine ; il l'entoura des plus grandes marques d'honneur, ajoutant que Quintus Didius lui avait adressé une dépêche pour l'informer de l'aide puissante qu'il avait reçue d'Hérode dans l'affaire des gladiateurs[58].

Après avoir été si bien traité contre son attente, et avoir vu sa royauté plus affermie que jamais[59], aussi bien par la grâce de César, que par l'obtention d'un nouveau sénatus-consulte, qu'il eut soin de solliciter pour plus de sûreté. Hérode témoigna le plus grand empressement pour accompagner César, qui allait se rendre en Égypte. Il le combla de présents, lui et ses amis, avec plus de munificence encore que sa fortune n'en comportait en réalité. En un mot. il se montra aussi généreux qu'il le put.

Tous ses désirs ne furent cependant pas accueillis avec la même faveur. Il tenta d'obtenir la grâce d'un certain Alexandre qui avait été l'un des familiers d'Antoine ; mais il ne put y réussir, parce que César avait juré qu'il châtierait ce personnage[60].

Hérode rentra donc en Judée avec plus d'éclat et de confiance que jamais. Tous ceux qui avaient compté sur une tout autre issue furent frappés de stupeur, en voyant que par une singulière faveur de la Providence, chaque fois qu'il entrait en péril. il en sortait avec plus de splendeur et de puissance. Il ne perdit pas de temps pour préparer une réception digne de lui à César qui, en partant de Syrie, allait passer en Égypte[61]. A son arrivée, celui-ci fut accueilli à Ptolémaïs avec toute la pompe digne d'un puissant souverain, et son armée reçut l'hospitalité la plus large. Tout ce dont elle avait besoin lui fut servi en abondance. Il en résulta que César tint bientôt Hérode pour le meilleur de ses amis ; lorsqu'il passa ses troupes en revue, il le fit monter à cheval avec lui et figurer à ses côtés. Le roi des Juifs lui rendit honneur pour honneur, et lui offrit un festin des plus splendide, auquel prirent place cent cinquante convives de distinction.

Comme les Romains avaient à traverser une contrée dépourvue d'eau, toutes les mesures furent prises pour que ni le vin, ni l'eau, ces objets de première nécessité, ne manquassent un seul jour aux soldats[62].

César reçut en présent la somme énorme de huit cents talents, et le Roi fit si bien les choses, que tout le monde fut d'avis qu'il avait agi avec plus de magnificence que ne semblaient le permettre les ressources d'un royaume commue le sien. Il résulta de là qu'il réussit à convaincre les Roumains de la sincérité de son affection et de l'éten.hie de son dévouement. Tous ces sacrifices ne furent pas perdus pour lui ; bien au contraire, ils lui furent très-utiles pour l'avenir. Il le comprenait si bien d'ailleurs, qu'à leur retour d'Égypte, il rendit aux Romains de nouveaux services qui ne cédèrent en rien aux premiers[63].

En rentrant dans sa capitale. Hérode trouva ses affaires domestiques plus embrouillées que jamais. La reine Mariamne et sa mère Alexandra se montraient naturellement peu satisfaites. Elles soupçonnaient, avec toute raison, qu'on ne les avait enfermées dans une forteresse, que pour un tout autre motif que celui de pourvoir à leur sécurité ; elles se sentaient dans une sorte de prison où elles n'avaient d'autorité sur personne, ni aucune liberté d'action. Elles avaient donc le droit d'être irritées. Mariamne était convaincue que l'amour que lui témoignait le roi n'était qu'une feinte commode pour lui-même, qu'une tromperie pour elle ; elle ne doutait pas d'ailleurs que, cette fois encore, il n'eût pris ses mesures, et que, s'il lui arrivait, à lui, quelque mésaventure, sa propre vie ne courût un danger certain. On voit qu'elle n'avait pas oublié les instructions données précédemment à Joseph ; aussi s'efforça-t-elle de gagner ses geôliers par tous les moyens possibles, et, plus que tout autre, Soëm, entre les mains duquel elle soupçonnait que tous les pouvoirs avaient été remis. Soëm se montra d'abord un agent fidèle, et ne dévoila absolument rien de ce que emportaient les ordres secrets qu'il avait reçus. Mais peu à peu les caresses et les présents des deux femmes finirent par le rendre plus confiant si bien qu'il finit par leur avouer de quelle nature étaient les instructions que le Roi lui avait laissées. Ce qui le poussa le plus à manquer ainsi à son devoir, ce fut sans doute la conviction dans laquelle il était qu'Hérode, s'il revenait, ne reviendrait pas avec le même pouvoir. Dans cette pensée, pour conjurer le danger qui pouvait venir de ce côté, il crut prudent de se montrer de plus en plus bienveillant à l'égard des deux princesses qui vraisemblablement garderaient leurs dignités, et qui peut-être seraient bien mieux en mesure de lui témoigner leur gratitude, soit parce qu'elles règneraient elles-mêmes, soit parce qu'elles seraient parentes du futur Roi. D'un autre côté, il pensait ne devoir rien perdre de ses espérances. dans le cas où Hérode rentrerait à Jérusalem, sans avoir rien laissé en route de sa puissance, parce qu'il était convaincu que celui-ci ne pourrait jamais rien refuser à la Reine, pour laquelle il était évident qu'il brillait toujours de l'amour le plus vif. Telles furent, ainsi que nous le disions tout à l'heure, les réflexions qui le déterminèrent à révéler aux princesses les ordres qu'il avait reçus du Roi.

Naturellement Mariamme s'irrita de ce que chaque fois que son époux se trouvait dans une situation nouvelle, il en naissait pour elle un nouveau péril. Aussi t n vint-elle à désirer ardemment sa perte, parce que la vie en commun avec lui ne lui semblait plus tolérable. Ce sentiment, elle ne sut pas le dissimuler, malheureusement pour elle, et elle eut l'imprudence de manifester hautement la colère qu'elle avait dans le cœur[64].

Aussitôt de retour à Jérusalem, après le succès inespéré qu'il venait d'obtenir, ce fut tout d'abord à la reine, comme de raison, qu'Hérode voulut apprendre cette bonne nouvelle ; il la fit venir seule, avant tous les autres, pour lui prodiguer, suivant sa coutume, les témoignages de son amour. Mais, pendant qu'il lui racontait les événements de son voyage, Mariamme fut assez peu maîtresse d'elle-même pour laisser paraître plus de tristesse que de joie, et pour donner un libre cours à sa douleur que surexcitait encore la conscience de sa dignité et de sa noblesse. Il en résulta qu'Hérode, cette fois, ne se sentit pas troublé par des soupçons, mais bien par des faits manifestes. Il se désola en voyant que sa femme avait contre lui une haine inattendue, qu'elle ne prenait même plus la peine de dissimuler. De la douleur, il en vint aussitôt à la colère, passant alternativement et en un instant, de l'amour qui le dominait malgré lui, à la fureur la plus terrible, sans plus savoir que faire. Placé ainsi entre sa passion et la soif de la vengeance, il se décidait à punir l'orgueil de la Reine, et, un instant après, vaincu par son amour, il n'avait plus la force de la chasser loin de lui. En somme, quelque envie qu'il eût de sévir contre elle, il craignait que, elle une fois morte, ce ne fût lui qui fût le plus malheureux des deux[65].

Il ne lui manquait plus, pour commettre un nouveau crime, que les incitations de deux cœurs aussi pervers que le sien ; elles ne lui firent pas défaut. Sa mère et sa sœur, dès qu'elles surent dans quelles dispositions d'esprit il se trouvait. comprirent que jamais elles ne trouveraient une plus belle occasion de satisfaire la haine qu'elles portaient à la malheureuse Reine. Elles se 'n'aèrent donc de demander un entretien secret à Hérode, et là, elles lui débitèrent contre Mariamme les plus odieuses calomnies, à l'aide desquelles elles comptaient bien le pousser à quelque acte terrible. Ce malheureux les écouta avec avidité, mais tout en avant l'air d'ajouter foi à leurs accusations, il n'osa rien résoudre contre sa femme. Cependant chaque jour il s'aigrissait davantage, et des deux côtés la situation s'envenimait, la Reine ne cachant plus son aversion pour son mari, et celui-ci s'efforçant à chaque instant de transformer aussi en aversion l'amour qu'il ressentait encore pour elle. Le moment devait forcément venir où cette situation se dénouerait par un éclat fatal.

Sur ces entrefaites, Hérode apprit la récente victoire de César, que la mort d'Antoine et de Cléopâtre venait de rendre maître de l'Égypte[66]. Il courut aussitôt au-devant de lui, laissant sa famille dans l'état que nous venons de décrire. Au moment de son départ, Mariamne lui recommanda chaudement Soëm, auquel elle déclarait qu'elle devait une grande reconnaissance pour les soins dont il l'avait entourée, et elle sollicita pour lui un gouvernement de province, qu'elle obtint. Quant à Hérode, dès qu'il fut arrivé en Égypte, il fut reçu comme un ami par César, qui le combla de nouveaux bienfaits. Ainsi il lui fit présent des quatre cents Gaulois qui avaient servi de gardes du corps à Cléopâtre. et il lui restitua le territoire qu'Antoine lui avait enlevé pour l'offrir à la reine d'Égypte. Il fit plus encore, et annexa à ses États Gadara, Hippo et Samarie, et plusieurs grandes villes maritimes, telles que Gaza, Anthedon, Joppé et la tour de Straton[67].

Avec tontes ces nouvelles concessions. Hérode se trouvait plus puissant que jamais, et pour témoigner sa reconnaissance à César, il l'accompagna jusqu'à Antioche. A son retour, il retrouva, comme triste compensation de tous ces avantages. ses- douleurs domestiques plus poignantes que jamais, et d'autant plus poignantes, qu'il avait passé jusqu'alors pour être le plus heureux des hommes dans son intérieur.

Nous avons dit bien des fois déjà qu'Hérode brûlait pour Mariamme de l'amour le plus vif, et certes cet amour était mérité, car Mariamne était une épouse pudique et fidèle. Malheureusement elle avait un caractère de femme difficilement supportable. Abusant de l'empire qu'elle exerçait sur le cœur du Roi, elle le traitait trop impérieusement, oubliant qu'elle avait en lui un maître, et un maître couronné. Souvent elle s'emportait contre Hérode, et celui-ci, comme fait un amoureux qui se sent dominé, dissimulait son mécontentement et déployait une modération et une patience à toute épreuve. Mariamne ne se gênait en aucune façon pour tourner en ridicule la mère et la sœur de son mari, en parlant ouvertement et avec un dédain incroyable de l'obscurité de leur origine. Aussi y avait-il entre ces trois femmes une haine implacable, qui se traduisait souvent en abominables calomnies. Cet état de choses dura toute une année après le retour d'Hérode, depuis son entrevue avec César ; pendant toute cette cruelle année, les soupçons sur la fidélité de Mariamme furent adroitement et perfidement entretenus dans l'esprit du Roi. Il n'était guère possible qu'une situation pareille n'aboutit pas fatalement à une catastrophe, et c'est ce qui ne manqua pas d'arriver. dans des circonstances que nous allons raconter.

Hérode avait l'habitude de faire la sieste, et toujours il appelait auprès de lui Mariamne, pour lui tenir compagnie dans ces moments de repos. Un beau jour, celle-ci refusa de prendre place auprès de son mari, malgré ses instances réitérées, et elle ne répondit à ses supplications que par des dédains et des injures, l'appelant meurtrier de son père et de son frère. De pareilles invectives irritèrent Hérode au plus haut point, et il n'était que trop disposé à punir sévèrement la Reine, lorsque Salomé, sa sœur, trouvant dans cette scène l'occasion tant désirée de perdre son ennemie. fit entrer auprès du Roi un échanson qu'elle avait suborné depuis longtemps, et qui devait lui dire que Mariamne l'avait prié de l'aider à faire prendre un philtre au Roi. Si celui-ci, ému de cette confidence, voulait savoir ce qu'était ce philtre, il devait répondre qu'il était resté entre les mains de Mariamme. Que si, contre toute prévision, Hérode ne semblait pas s'en préoccuper, il se borda à se taire, sans concevoir la moindre inquiétude, parce qu'il ne courait aucun danger. L'échanson, muni de ces instructions, pénétra clans la chambre du Roi, et se mit à débiter son rôle d'un air pénétré et plein de dévouement. À cette confidence inattendue, le Roi se montra fort effrayé, et interrogea le misérable, qui lui répondit que le philtre en question était un remède que la Reine voulait lui faire prendre, mais dont il ne connaissait ni la nature, ni les effets ; que c'était précisément pour cette raison qu'il avait pensé devoir faire cette révélation au Roi, dans l'intérêt de la sécurité de son souverain et de la sienne propre. En entendant ces paroles, Hérode, qui était déjà mal disposé, se sentit vivement irrité. Un eunuque, qui était le confident et le serviteur le plus dévoué de Mariamne, fut immédiatement appliqué à la torture, pour avoir à confesser ce que c'était que le philtre préparé par sa maîtresse ; le Roi savait en effet que rien ne pouvait être fait par Mariamne sans que cet homme en fût instruit. L'eunuque, malgré les souffrances qu'on lui faisait endurer, ne put naturellement rien révéler touchant un fait imaginaire. Mais il déclara que la haine de la Reine n'avait d'autre cause que les confidences qu'elle avait reçues de Soëm. Il n'avait pas achevé de prononcer ces paroles, que le Roi, poussant des cris de désespoir, vociféra que Soëm, qui jusque-là lui avait été si fidèle, n'avait pu trahir sa confiance que parce que des relations criminelles avaient existé entre lui et Mariamme. A l'instant même, il donna l'ordre de se saisir de Soëm et de le mettre à mort. Quant à sa femme, il convoqua immédiatement un tribunal composé de ses amis les plus intimes, pour la juger, et il l'accusa avec rage d'avoir voulu l'empoisonner à l'aide d'un philtre. Comme Hérode se montrait plus emporté et plus furieux qu'il ne convient à un homme qui demande justice, le tribunal n'eut pas le courage de rester froid et loyal devant cette violence, et la malheureuse Reine fut condamnée.

Cependant, après avoir prononcé la sentence, quelques-uns des juges, et Hérode lui-même, furent d'avis de ne rien précipiter, et de remplacer le supplice par la détention dans une forteresse. Mais Salomé, qui tenait enfin sa vengeance et qui ne voulait pas qu'elle lui échappât, insista avec ténacité pour que Mariamne fût mise à mort sans retard. Elle finit par persuader à son frère que cet acte de sévérité était indispensable, s'il voulait éviter des mouvements populaires qui, elle vivante, ne manqueraient pas de se produire. C'en était fait, l'arrêt de Mariamne fut maintenu, et on la conduisit à la mort[68].

Il se passa alors un acte odieux que nous ne pouvons passer sous silence. Alexandra, voyant où les choses en étaient venues, et jugeant qu'il ne lui restait que bien peu d'espoir d'échapper elle-même au sort de sa fille, et de ne pas se voir enveloppée dans la vengeance d'Hérode. Alexandra n'eut pas honte d'abjurer tout sentiment d'honneur et de fierté. et de se montrer tout autre qu'elle n'avait été jusque-là. Pour prouver qu'il n'existait entre elle et Mariamne aucune complicité dans les faits mensongers qui venaient de perdre celle-ci, elle s'élança hors du tribunal, et en présence de la foule, elle se mit à injurier sa fille, vociférant des imprécations contre elle, et la traitant de misérable et d'infâme ; elle finit par dire qu'elle avait bien mérité son sort, par son ingratitude envers l'homme qui avait toujours été si bon pour elle. Pendant qu'Alexandra se livrait à cette abominable comédie, et osait aller jusqu'à prendre sa fille aux cheveux, presque tous les assistants se montrèrent révoltés de cette scène affreuse, et surtout de cette exécrable duplicité d'une mère. Ce qui surtout en fit le plus cruellement justice, ce fut la contenance de celle qui allait mourir. Elle ne répondit pas un mot, et ne montrant aucun trouble causé par les injures dont l'accablait sa mère, elle se contenta de laisser voir à tous, avec une grandeur d'âme surhumaine, qu'elle ne souffrait que du rôle odieux et lâche que celle-ci jouait manifestement. Mariamme, jusqu'au dernier instant, se montra intrépide. Elle ne changea même pas de couleur au moment de recevoir le coup mortel, et elle ne cessa de porter, empreinte sur toute sa personne, la noblesse de sa race et de son cœur[69].

C'est ainsi que périt cette femme éminemment douée à la fois de toutes les perfections physiques et morales. Malheureusement elle avait un défaut, un seul ! c'était l'intempérance de langue et le penchant à la discussion. Pour la beauté et pour le charme de sa personne, aucune femme de son âge ne pouvait lui être comparée.

C'était certainement là la cause pour laquelle elle se montrait moins empressée pour son époux, et ne vivait pas toujours en bonne intelligence avec lui. Car plus l'ardent amour du Roi inspirait à celui-ci d'indulgence pour les caprices de la Reine, plus il lui laissait voir combien il tenait à sa tendresse, plus elle lui témoignait d'indépendance, plus elle se laissait aller à ses boutades d'enfant gâté. Elle ne pouvait du reste oublier le mal qu'Hérode avait fait à sa famille, et trop souvent elle lui reprochait sans retenue ce qu'elle avait souffert par lui. Mais ce qui surtout amena sa perte, ce fut la haine qu'elle témoignait à la mère, à la sœur du Roi, et parfois au Roi lui-même, parce qu'elle se croyait assurée que jamais celui-ci n'aurait assez d'énergie pour sévir contre elle, quoi qu'elle dit ou qu'elle fit[70].

A peine Mariamne fut-elle morte, que la passion d'Hérode se réveilla plus ardente que jamais, car son amour pour elle était un amour insensé qu'on n'eût pas rencontré dans le cœur d'un autre homme[71] ; jamais cet amour n'avait perdu de sa violence, malgré les caprices et les intempérances de langage de celle qui eu était l'objet. On peut croire alors que, par un effet de la colère divine, provoquée par le meurtre de Mariamne, la passion d'Hérode pour elle s'enflamma plus encore ; tantôt il l'appelait à grands cris, tantôt il éclatait misérablement en sanglots, se jetant avec frénésie dans toutes les débauches, pour calmer la douleur qui le torturait ; rien n'y faisait. Il en vint bientôt à refuser de s'occuper des affaires de l'État, et on le vit parfois ordonner à ses serviteurs de mander Mariamme, comme si elle était encore au nombre des vivants[72].

Au même moment, une affreuse épidémie vint affliger Jérusalem. Elle enleva la plus grande partie du peuple et moissonna tous ceux des amis du roi qu'il avait le plus magnifiquement comblés de ses faveurs. Il n'en fallait pas tant pour que le cri public imputât cette calamité terrible au meurtre de Mariamne, meurtre qui avait excité le courroux divin. Hérode, lui-même, finit par le croire et alla se réfugier dans la solitude où, sous le prétexte de se livrer à l'exercice de la chasse, il pouvait tout entier s'abandonner à son désespoir. Une maladie grave vint l'y surprendre et le rendit pendant bien des jours incapable d'aucun mouvement. Il ressentait au sommet de la tête des douleurs intolérables, accompagnées d'inflammation et de délire ; les remèdes, loin de lui apporter le moindre soulagement, semblaient au contraire exaspérer le mal, si bien qu'on Unit par désespérer de sa vie. Tous les médecins qui l'entouraient, soit parce que la maladie résistait à leur médication, soit parce que le Roi ne pouvait suivre d'autre régime que celui que son état morbide lui permettait, finirent par lui servir tout ce qu'il désirait, et laissèrent au hasard seul le soin de le sauver, s'il pouvait le sauver encore. C'est à Samarie, surnommée Sébaste, que le Roi gisait sur son lit de douleur[73].

Alexandra était restée à Jérusalem. Aussitôt qu'elle fut informée de l'état de son gendre, elle voulut s'emparer des défenses de la ville. Il y en avait deux, celle de la ville elle-même et celle du Hiéron, qui assuraient à qui en était maître la suprématie sur la nation entière ; car sans leur possession il n'était pas possible de célébrer les sacrifices du culte, et parmi les Juifs il ne s'en serait pas trouvé un seul qui consentit à s'en abstenir, chacun d'eux préférant la mort à l'inobservance des rites de sa foi religieuse.

Alexandra entama donc des pourparlers avec ceux qui étaient préposés à la garde de ces enceintes défensives, prétendant qu'elles devaient être remises à elle-même et aux enfants d'Hérode, de peur que, si le Roi venait à mourir, il ne se présentât quelque ambitieux axant la pensée criminelle d'usurper le pouvoir souverain. Si, au contraire, il venait à se rétablir, il n'y avait personne qui pût, mieux que ses proches, lui assurer la conservation de ces murailles. Ces ouvertures furent mal accueillies, et les gardiens persistèrent dans la fidélité qu'ils avaient jurée à leur maître, autant à cause de leur haine pour Alexandra, que de l'indignation que leur inspiraient ces craintes si explicites pour la vie du Roi, lorsque celui-ci était vivant encore. C'étaient d'ailleurs de vieux amis d'Hérode, dont l'un même, nominé Akhiab, était le cousin. Ils s'empressèrent d'informer le Roi de la tentative d'Alexandra, et celui-ci leur transmit l'ordre de la mettre à mort sans délai.

Quant a Hérode, lorsqu'il eut à grand'peine échappé à des souffrances inouïes, il lui resta une telle exaspération physique et morale, que, sous le premier prétexte venu, il condamnait au supplice tous ceux qui lui tombaient sous la main. Ses meilleurs amis n'échappèrent pas aux fureurs de ce monstre, et parmi eux nous citerons en première ligne, Costobare, Lysimaque, Gadias surnomme Antipater, et Dosithée. Nous allons raconter comment ils périrent[74].

L'Iduméen Costobare était l'homme le plus illustre de sa nation ; il descendait des prêtres de Kozé, dieu de l'Idumée. Après que Hyrcan eut forcé les Iduméens à abandonner la foi de leurs pères, pour embrasser les impurs et le culte des Juifs, Hérode, devenu roi, confia à Costobare la préfecture de l'Idumée et de Gaza, et il le choisit pour époux de sa sœur Salomé, après le meurtre de Joseph, son premier mari, dont nous avons raconté la triste histoire. Costobare, enivré par les grandeurs auxquelles il se voyait ainsi appelé, s'enorgueillit outre mesure de sa prospérité, et en vint promptement à un tel point de hauteur, qu'il finit par regarder comme indigne de lui d'obéir aux ordre d'Hérode, et indigne de ses compatriotes de rester soumis aux Juifs. Il écrivit donc à Cléopâtre pour lui représenter que l'Idumée avait toujours été placée sous l'autorité de ses ancêtres, à elle, et qu'elle avait parfaitement le droit de réclamer d'Antoine la restitution de cette province. Il se déclarait en mesure de lui assurer l'obéissance et la bienveillance de tous les Iduméens. En agissant ainsi, Costobare n'avait pas la moindre envie de voir l'Idumée passer entre les mains de Cléopâtre, mais il espérait diminuer assez la puissance d'Hérode pour qu'il lui devint facile de se saisir, pour son propre compte, de cette province, et d'arriver au pouvoir suprême. L'occasion de donner cours n son ambition lui semblait des plus favorables. Il était d'illustre naissance, immensément riche, grâce à son avarice ; le montent était donc venu de tenter de grandes choses. Cléopâtre ne manqua pas de demander l'Idumée à Antoine ; mais sa requête fut mal accueillie.

L'érode découvrit alors toute cette intrigue et l'ut sur le point de faire mettre à mort Costobare ; les vives supplications de sa sœur et de sa mère purent seules obtenir de lui le pardon du coupable ; il le remit donc en liberté, mais à partir de ce moment il ne cessa plus de le surveiller et de le tenir pour suspect[75].

Quelque temps après, la discorde s'étant glissée entre Salomé et Costobare, la princesse s'empressa d'envoyer un mémoire à son frère, pour obtenir la dissolution de son mariage, malgré les prescriptions de la loi judaïque ; car si la loi permettait à l'homme de répudier sa femme, elle interdisait à la femme, si elle se séparait de son mari, de contracter une nouvelle union, sans avoir été répudiée par lui. Salomé qui s'inquiétait peu de la loi judaïque, et qui d'ailleurs était de l'école de son frère et ne reconnaissait pas d'autre règle de conduite que sa volonté, se sépara de son autorité privée, et déclara à Hérode que c'était par tendresse pour lui qu'elle avait abandonné Costobare. parce qu'elle savait de science certaine qu'il conspirait contre lui avec Antipater, Lysimaque et Dosithée. Pour mieux le convaincre de la vérité de ce qu'elle lui révélait, elle parla incidemment à Hérode des fils de Babas que son mari gardait auprès de lui depuis dix ans. Le fait était vrai. Le courroux du Roi fut extrême en recevant cette confidence, par laquelle il apprenait un fait qu'il avait toujours ignoré, et il s'en irrita d'autant plus que la chose lui paraissait incroyable. Quant aux fils de Babas, Hérode avait autrefois voulu se venger d'eux, parce qu'ils avaient combattu dans les rangs de ses ennemis ; mais ils avaient réussi à lui échapper, et depuis lors le Roi s'était vu tant d'autres affaires sur les bras, que celle-là avait disparu de sa mémoire.

Voici quelle avait été la cause de sa haine et de sa fureur contre eux. A l'époque où Antigone était sur le trône, et pendant qu'Hérode, à la tête de son armée, assiégeait Jérusalem, il se trouvait dans la population, manquant de tout et en butte à d'affreuses calamités, beaucoup de gens qui appelaient Hérode de tous leurs vœux, et n'avaient plus d'espoir qu'en lui. Mais les fils de Babas, qui par leur noblesse avaient une grande influence sur le peuple, se montrèrent constamment les plus fidèles amis d'Antigone, ne cessèrent d'accuser Hérode, et de supplier leurs concitoyens de conserver la couronne au prince qui en était digne et qui l'avait reçue de ses ancêtres. Tant qu'ils purent sans danger tenir cette conduite, les fils de Babas y persévérèrent avec énergie ; mais lorsque Jérusalem fut prise, et qu'Hérode fut maître de la situation, il chargea Costobare de garder toutes les issues de la ville et d'empêcher que les citoyens qui étaient coupables d'hostilité contre lui ne pussent échapper à sa vengeance. Sachant que les fils de Babas étaient tenus en grand honneur et en grande estime par la population entière, Costobare pensa que, s'il les sauvait, cela pourrait plus tard lui être fort utile, lorsqu'il tenterait une révolution ; il parvint donc à les soustraire au sort qui leur était réservé et les cacha en lieu sûr. Hérode ayant eu quelque soupçon de cette perfidie. Costobare n'hésita pas à lui affirmer, sous la foi du serment, qu'il ne savait absolument rien de ce qu'étaient devenues les victimes qui ne se retrouvaient pas, et le Roi le crut sur parole. Il mit alors leurs têtes à prix, ne négligeant absolument rien pour découvrir leur retraite. Costobare n'en persista que plus à les bien cacher, moins par bienveillance pour eux, que par prudence pour lui-même, car il pensait bien que s'ils étaient jamais arrêtés, son mensonge ne resterait pas impuni. Le secret de leur asile une fois divulgué par Salomé, Hérode s'empressa d'y envoyer des affidés chargés de les enlever. Ils furent saisis et livrés incontinent au supplice avec les quatre autres accusés.

C'en était fait de la famille d'Hyrcan dont il ne restait plus un seul membre vivant ; désormais Hérode était bien martre de la royauté que personne ne pouvait plus lui disputer ; il était libre à son gré de braver impunément les lois ; il n'y avait plus au monde un seul être capable de l'en empêcher[76].

Il n'hésita plus dès lors à renoncer chaque jour plus ouvertement aux mœurs de ses pères et à ruiner, par l'adoption des coutumes étrangères, l'antique état de choses, qu'il eût été de son devoir de respecter lui-même et de faire respecter par ses sujets. En dédaignant tout ce qui pouvait entretenir la piété du peuple, il devait avec le temps attirer les plus grandes calamités sur la nation juive.

Passons rapidement en revue toutes les innovations malencontreuses qu'il imposa aux Juifs. Il commença par instituer en l'honneur de César des jeux quinquennaux d'athlètes, et il fit bâtir à Jérusalem même un théâtre, et dans la plaine voisine un vaste amphithéâtre. C'étaient deux magnifiques monuments sans doute, mais leur existence était en opposition flagrante avec les mœurs des Juifs, qui n'avaient reçu de leurs pères, ni le goût, ni l'habitude de ce genre de spectacles. Hérode n'en célébra pas moins avec le plus somptueux apparat cette fête quinquennale, à laquelle il convia, par des émissaires, les populations voisines et les curieux de toute race. Des athlètes et des histrions de toute espèce, que devait allécher l'espoir de remporter les prix proposés et d'acquérir par la victoire une gloire futile, furent appelés de tous les pays, et on vit accourir à Jérusalem les hommes les plus habiles dans les exercices de l'esprit et du corps. En effet, les athlètes de profession ne furent pas les seuls invités à venir se disputer les prix considérables promis aux vainqueurs ; mais les musiciens que l'on nommait thyméliciens ou joueurs d'instruments furent également conviés à ces jeux, auxquels Hérode s'efforça de faire paraître les artistes les plus en renom. Les prix offerts étaient des chars attelés de deux ou de quatre chevaux, ou bien des chevaux isolés. En un mot, tout ce qui s'était fait ailleurs de plus magnifique et de plus dispendieux en ce genre, Hérode s'efforçait de l'imiter, et il avait la volonté bien arrêtée de ne rien négliger pour donner les spectacles les plus remarquables et les plus illustres.

Le théâtre lui-même[77] était décoré avec le plus grand luxe. Des inscriptions gravées sur tout le pourtour retraçaient les faits et gestes de César, et elles étaient accompagnées des trophées qu'il avait conquis sur toutes les nations soumises par la force de ses armes. Tout cela resplendissait d'or et d'argent pur. Quant aux décorations, il n'y avait pas d'étoffes si riches, pas de pierres si précieuses, qu'elles ne fussent employées en profusion à orner les acteurs appelés à paraitre sur la scène.

Les bêtes féroces n'avaient pas été oubliées ; des lions en grande quantité avaient été rassemblés par l'ordre du roi, ainsi que les autres animaux les plus formidables ou les plus rares. Tous ces monstres devaient se battre entre eux, ou être combattus par des hommes condamnés à cet affreux supplice. Si les étrangers étaient émerveillés de tant de somptuosité et charmés par la vue de ces représentations périlleuses, les Juifs ne pouvaient s'empêcher de reconnaitre en tout cela la ruine absolue des meurs qu'ils avaient jusqu'alors tenues en si grand honneur. En effet, la chose en elle-même n'était qu'une horrible impiété, puisqu'il s'agissait de jeter des hommes en pâture à des animaux féroces, pour amuser d'autres hommes. C'était faire litière des lois nationales, pour adopter les mœurs de l'étranger.

Mais rien autant que la vue des trophées n'excita l'expulsion des Juifs. Pour eux, ces trophées étaient des images humaines revêtues d'armures, et comme souffrir la présence d'images semblables était une abomination aux yeux de la loi religieuse, l'indignation fut générale[78].

Hérode n'ignorait pas ce qui se passait au sujet de ces trophées ; mais il ne pensait pas qu'il fût opportun d'employer la force en cette circonstance. Il fit donc tout ce qu'il put pour calmer par de bonnes paroles quelques-uns d'entre les plus irrités, et pour faire taire leurs scrupules religieux ; mais il n'en put venir à bout. Résolus à repousser de tout leur pouvoir ce qu'ils regardaient comme un sacrilège, ils s'écrièrent d'une seule voix, qu'ils étaient prêts à mourir, plutôt que de souffrir que des images humaines fussent introduites dans la ville sainte — en disant cela, ils montraient les malencontreux trophées —, parce que c'était une infraction à la loi divine.

Hérode, voyant à quel point les têtes étaient montées, et jugeant qu'il n'obtiendrait rien des mécontents s'il ne parvenait à détruire leur erreur, convoqua les principaux d'entre eux, les conduisit au théâtre et, leur montrant les trophées abhorrés, les pria de lui dire ce qu'ils étaient. dans leur opinion. Tous s'écrièrent aussitôt : Ce sont des images humaines ; il ordonna alors d'enlever les ornements dont ils étaient chargés et leur fit voir qu'il ne restait que de véritables bûches. A cette vue, tous se mirent à rire et s'apaisèrent incontinent, en reconnaissant que les prétendues images humaines, dont la présence les avait si fortement irrités, n'étaient en réalité que des objets ridicules[79].

Ce moyen de calmer l'effervescence populaire avait réussi, et la plupart de ceux qui avaient manifesté la plus grande excitation se montraient maintenant tout à fait rassérénés ; mais tous ne partageaient pas cette tranquillité d'esprit, et bon nombre de Juifs continuaient à s'offenser des changements qu'Hérode essayait de faire subir aux coutumes de la nation. Ceux-là étaient persuadés qu'il ne pouvait sortir que des calamités de ces innovations coupables. Aussi n'hésitèrent-ils pas à s'exposer à tous les périls, plutôt que de paraître laisser au Roi la faculté d'introduire de force des changements dans les mœurs juives, et de se. montrer l'ennemi et le fléau d'un peuple qu'il gouvernait comme souverain. Une conjuration fut ourdie par dix citoyens résolus à tout braver -pour en finir, et ils cachèrent des poignards clans leurs vêtements. Parmi les membres du complot était un aveugle[80] qui, indigné de tout ce qu'il entendait murmurer, s'était fait admettre parmi les affidés, en leur disant que, s'il ne pouvait leur être d'aucun secours dans la perpétration de la vengeance. il tenait du moins à leur prouver qu'il était prêt à mourir avec eux, s'ils échouaient dans leur tentative. Ce dévouement incroyable ne contribua pas peu à hâter l'exécution du complot[81].

Tout étant arrêté entre les conjurés, ceux-ci se rendent au théâtre, bien convaincus qu' Hérode ne pourra échapper à leurs coups, parce que leur attaque sera tout à fait imprévue. S'ils ne peuvent parvenir à le frapper lui-même, ils réussiront du moins à égorger bon nombre de ses compagnons, et ils donneront ainsi au Roi une leçon qui lui apprendra à montrer plus de respect envers la nation et à ne plus l'offenser sans vergogne. S'ils doivent périr dans cette sainte entreprise. peu leur importe !

Tous avaient fait d'avance le sacrifice de leur vie, tous étaient à leur poste.

L'un des agents secrets qu'Hérode employait pour découvrir les machinations de ce genre, éventa le complot, et au moment où le Roi allait faire son entrée au théâtre, il le lui révéla. Convaincu de la réalité des faits qu'il apprenait, parce qu'il savait à merveille la haine que lui portaient la plupart de ses sujets, et qu'à chaque instant ceux-ci cherchaient et. trouvaient de nouveaux prétextes pour se soulever contre son autorité, Hérode se garda bien de se montrer ; il se retira en toute hâte au Palais.

Une fois en sûreté, le Roi fit arrêter et comparaître les conjurés. Ces hommes, se voyant entre les mains des satellites d'Hérode, et pris pour ainsi dire en flagrant délit, comprirent aussitôt qu'il ne leur restait aucun espoir d'échapper à la mort ; dès lors ils n'eurent plus qu'une volonté, celle de mourir bravement, et de se faire honneur du supplice qu'ils ne pouvaient éviter. Ils ne témoignèrent donc aucun regret de leur action et ne dissimulèrent rien. Bien plus, au moment même de leur arrestation. ils montrèrent leurs poignards, en déclarant que leur conspiration était belle et sainte. Aucun d'eux n'implora de secours et ne fit l'ombre d'efforts pour sauver sa tête. Loin de là, ils soutinrent unanimement qu'ils avaient agi par amour pour les institutions de leurs pères, institutions que tout homme vertueux était tenu de défendre au péril de sa vie. Lorsqu'ils entrent ainsi justifié aven enthousiasme le but de leur conspiration, ils furent entraînés par les gardes du Roi, et mis à mort au milieu des plus affreux tourments.

Peu après leur exécution, quelques hommes, poussés par leur exemple, se saisirent de l'espion qui avait dévoilé le complot, le mirent en pièces et jetèrent aux chiens les lambeaux de son cadavre. Beaucoup d'habitants de Jérusalem avaient assisté à cette vengeance sommaire, mais personne ne voulut dénoncer les meurtriers, jusqu'à ce qu'Hérode, ayant ordonné de rechercher les coupables. obtint. à l'aide de la torture à laquelle il fit appliquer quelques pauvres femmes, l'aveu du fait dont elles avaient témoins. Une fois les auteurs du meurtre découverts, il étendit à leurs familles entières le châtiment de leur audacieuse vengeance. Mais le peuple manifesta tant de persistance, tant de constance intrépide pour revendiquer l'observation des lois, qu'Hérode, qui avait espéré le subjuguer par la terreur, se sentit épouvanté pour lui-même, et fut convaincu qu'il avait tout à craindre, s'il ne s'entourait des plus grandes précautions. Il prit donc immédiatement toutes ses mesures pour surveiller la nation entière. et pour empêcher que cet événement ne devînt le signal d'un soulèvement général[82].

La capitale était tenue en respect par le palais dans lequel le Roi était enfermé, et le temple, par la puissante citadelle qui le dominait, et qu'Hérode avait 'Aile en lui donnant le nom d'Antonia ; il songea à se faire de Samarie qu'il appela Sébasté une troisième défense contre son peuple. Dès que ce projet fut arrêté dans son esprit, parce qu'il était désormais convaincu que c'était un excellent moyen de maintenir la province dans le devoir, il fortifia le plus qu'il put cette place qui n'était éloignée de Jérusalem que d'une journée de marche. et qui pouvait par conséquent servir à comprimer à la fois le pays et Jérusalem[83].

Une autre place forte conçue dans la même pensée fut établie au lieu qui se nommait précédemment la tour de Straton, et elle fut appelée Césarée. Pour maintenir le Mega Pedion — la grande plaine, plaine de Jesraël ou d'Esdrelon, Merdj-Beni-Aâmer des Arabes — fut fondée une forteresse où Hérode établit un certain nombre de cavaliers de sa garde désignés par le sort. Cette forteresse qui commandait en même temps la Galilée se nommait Gaba[84]. Dans la Perée, le même rôle fut attribué à Hesbon[85].

Ce fut ainsi qu'Hérode, en établissant dans toutes les parties de son royaume des places respectables qu'il ne cessait de fortifier, put facilement surveiller la nation tout entière, et empêcher les soulèvements qui jusqu'alors avaient pu naître des plus légers prétextes. Il était facile désormais de les réprimer dès le début. puisqu'il y avait dans tous les points stratégiques que nous venons d'énumérer des officiers de confiance, en mesure, sinon de prévoir les mouvements insurrectionnels, du moins de les comprimer dès qu'ils se manifesteraient.

Lorsqu'Hérode partit pour Samarie, afin d'y fonder la nouvelle ville dont il avait ;m'été le plan. il y installa une colonie. composée en partie des soldats qui l'avaient servi dans ses guerres, en pallie de gens du voisinage. Son projet était d'y construire un temple magnifique, de donner un grand éclat à une ville assez peu célèbre jusqu'alors, et enfin de pourvoir autant à sa propre sécurité, qu'au renom de muni-licence qu'il prétendait acquérir. Ainsi que nous l'avons dit. l'antique capitale des rois d'Israël perdit son nom vénéré pour prendre celui de Sébaste. en l'honneur de César auquel le sénat avait décerné le nom d'Auguste (Σεβαστός[86]). Le territoire avoisinant la ville était le plus fertile de toute la contrée : il fut distribué par lots aux nouveaux habitants, afin que, dès leur arrivée, ceux-ci se trouvassent à l'abri du besoin. La ville fut entourée d'une puissante muraille, et la déclivité du site qu'elle occupait fut utilisée avec intelligence pour en augmenter la force. L'espace compris dans cette enceinte n'était plus celui qu'avait occupé Samarie ; mais il était beaucoup plus considérable, afin que Sébaste ne le cédât point en étendue aux villes les plus illustres ; son périmètre en effet était de vingt stades[87]. Dans le centre de la ville, un espace carré, d'un stade et demi de côté, fut réservé et transformé en téménos (enceinte sacrée), où l'ornementation la plus somptueuse fut accumulée, et où s'éleva un temple grand et splendide entre tous ceux de l'univers. Tous les quartiers de la ville furent embellis de jour en jour. Car le Roi pensait que s'il était indispensable. pour vivre là en sûreté, de donner à la ville toute la force d'une véritable citadelle, il était en même temps honorable pour sa mémoire, de laisser à la postérité des monuments qui témoignassent à la fois et de son goût pour les arts, et de sa bienfaisance[88].

Dans la même année oh s'accomplirent les événements que nous venons de raconter — c'était la XIIIe du règne d'Hérode[89] —, de grandes calamités fondirent sur le pays, soit par la colère de Dieu, soit par le retour périodique des malheurs de ce genre. Ce fut d'abord une sécheresse tellement continue. que tous les fruits de la terre furent brûlés sur pied, même ceux qui naissent spontanément. Les denrées devinrent si chères, que chacun dut modifier son genre d'alimentation. De là pour tous une grande faiblesse corporelle, qui favorisa promptement le développement d'une maladie pestilentielle. Manquant de tout de remèdes aussi bien que d'aliments, la population vit bientôt l'épidémie s'aggraver, au point que la mort des innombrables victimes qu'elle frappait, enlevait tout espoir de salut aux survivants qui n'avaient plus le ressources nécessaires pour subvenir il aucun de leurs besoins. Toutes les récoltes de l'année avant péri, et celles qui restaient en magasin des années précédentes ayant été consommées, tout espoir en l'avenir se trouvait anéanti ; la peste d'ailleurs devenait chaque jour plus terrible ; tout le monde était tombé dans le plus complet dénuement, et comme les grains réservés aux semailles avaient disparu, la terre demeura une seconde fois stérile. Chacun faisait de vains efforts pour trouver un soulagement à sa détresse. et le Roi lui-même, connut la misère. La terre ne lui donnait plus en effet aucun revenu. et ses libéralités envers ceux dont il avait relevé les villes. avaient épuisé ses trésors. Il était donc dépourvu de ressources pour apporter le plus faible soulagement aux maux de son peuple, et la haine de ses sujets grandissait de toute l'étendue de leurs souffrances. N'est-ce pas, ainsi que je l'ai déjà dit, une habitude humaine, d'imputer à ses gouvernants les maux que cause seule l'inclémence des saisons[90] ?

Il fallait pourtant lutter contre une semblable calamité, et Hérode cherchait tous les moyens de le faire avec chance de succès. C'était du reste d'autant plus difficile que les pays voisins ayant subi les mêmes causes de malheur, étaient réduits à la même pénurie ; puis l'argent manquait. Pour acquérir peu de vivres. on les payait très-cher. Le Roi cependant regarda comme un devoir de ne rien négliger pour soulager les misères de ses sujets, et l'ornementation d'or ou d'argent du palais fut sacrifiée sans aucune réserve ; les vases les plus précieux, fussent-ils des chefs-d'œuvre de l'art, n'en eurent pas moins le même sort. La somme d'argent obtenue par cette ressource suprême fut envoyé en Égypte, dont Petronius avait été nommé préfet par Auguste. De tous les côtés on était accouru implorer son assistance contre la même disette ; mais Petronius était l'ami particulier d'Hérode, et il voulait venir en aide à son peuple ; les Juifs furent donc les premiers qui obtinrent la libre exportation du blé. et le préfet les assista de tout son pouvoir, en leur facilitant les acquisitions et les transports de denrées. Petronius fut ainsi véritablement le sauveur de la nation juive.

Hérode, disons-le sans restriction, se montra dans ces tristes circonstances, digne de la couronne qu'il portait. Nous sommes si peu habitué à rencontrer dans sa vie des faits qui méritent nos éloges, que nous devons d'autant plus insister sur les faits de cette nature, lorsque, par exception, nous avons à en rendre compte.

Dès que les convois de grains furent arrivés, Hérode se réserva le soin d'en régler lui-même la distribution, et il le fit avec tant de bonté, que ceux même qui antérieurement lui étaient le plus hostiles, se virent obligés de modifier leur opinion à son égard. En un mot, il prouva clairement à tous ses sujets qu'il avait à cœur de les sauver, sans préférence pour personne. Ceux qui étaient en état de faire eux-mêmes leur pain, reçurent une certaine quantité de blé, réglée avec la plus grande justice ; mais les vieillards et les enfants, auxquels les forces manquaient pour préparer leurs aliments, lurent servis par des boulangers chargés de cet office, ou reçurent des rations toutes prêtes pour la consommation. Pendant l'hiver il y eut un nouveau danger à conjurer pour le peuple. Les vêtements chauds faisaient défaut ; tous les troupeaux ayant péri, il n'y avait plus ni laine disponible, ni quoi que ce fit qui pût servir à protéger contre le froid. Cette fois encore Hérode acquit ce qui était indispensable et le distribua à ses sujets.

Dès que le besoin ne se fit plus sentir à Jérusalem, il fut pourvu de même au soulagement des villes voisines. et les habitants de la Syrie reçurent des grains pour faire leurs semailles. A l'aide de toutes ces sages mesures. Hérode réussit à pourvoir à l'entretien de tous. Au moulent de la moisson, cinquante mille hommes, nourris aux frais du Roi, furent répartis dans tout le pays qui se vit tiré de la misère, par la haute sollicitude de son souverain.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, même les pays voisins ressentirent les salutaires effets de cette sollicitude. Il est juste d'ajouter qu'en ce temps de calamité aucune misère ne s'adressa vainement à Hérode ; toutes furent écoutées avec bonté et soulagées dignement. Peuples, villes et simples particuliers étaient également bien accueillis, quand la détresse les forçait de recourir à la générosité d'Hérode. qui s'empressait de les gratifier de tout ce dont ils avaient besoin. C'est ainsi que dix mille cors[91] de blé furent donnés en dehors' du royaume — le cor équivalant à dix médimnes attiques —, et dans les limites du royaume même, environ quatre-vingt mille. Cette conduite éminemment digne d'un roi réconcilia si bien Hérode avec les Juifs et lui donna une telle renommée à l'extérieur, que l'ancienne haine qu'il s'était attirée par toutes les infractions coupables qu'il avait commises contre les coutumes et les prescriptions judaïques, s'effaça complètement de l'esprit du peuple entier et que chacun pensa qu'il avait surabondamment expié tout le mal qu'il avait fait, en se montrant aussi charitable dans une pareille calamité. Ainsi que nous le disions il n'y a qu'un instant, la gloire d'Hérode fut également exaltée par les étrangers, et il semble que les malheurs à peine croyables qui accablèrent la Judée, ne servirent qu'il rehausser la gloire attachée au nom de son roi. En un mot, la libéralité et la magnificence extraordinaires qu'il déploya dans ces cruelles épreuves, modifièrent si bien les dispositions de ses sujets, qu'ils finirent par penser qu'il avait toujours été tout autre que le tyran dont ils avaient éprouvé les fureurs, et toujours le même que le bienfaiteur qui les avait sauvés[92].

Vers la même époque, Hérode fournit à Auguste un corps auxiliaire de cinq cents hommes d'élite, pris parmi ses propres gardes du corps. Ce fut Ælius Gallus qui en prit le commandement et qui les conduisit sur les bords de la mer Rouge. ou ils rendirent de très-grands services aux Romains[93].

Dès que le Roi vit la fortune lui sourire et son trésor se remplir de nouveau, il se hâta de donner carrière à sa manie de constructions somptueuses, et il se fit bâtir un palais dans la ville haute ; il l'orna de deux triclinium, ou salles de festin, de dimensions immenses, décorés avec la plus grande richesse, d'or, de marbres précieux et de peintures. Chacune de ces deux salles pouvait recevoir un très-grand nombre de convives, et en raison de leur importance relative, l'une reçut le nom de César et l'autre le nom d'Agrippa[94].

La résidence de Jéricho plaisait à Hérode ; le palais qu'il y possédait lui paraissant trop mesquin, il en fit b. tir un nouveau, entre l'ancien et la citadelle nommée Cypron. Celui-ci était beaucoup plus considérable et plus commode. et il donna encore les noms de ses amis romains à ses différentes parties[95].

Ce fut alors qu'entraîné par sa passion pour les femmes, Hérode prit une nouvelle épouse, sans se laisser arrêter par les prescriptions religieuses qui avaient beaucoup moins d'empire sur son cœur que n'en avait l'amour. Voici comment ce mariage eut lieu. Il y avait à Jérusalem un certain Simon qui était fils d'un Alexandrin nommé Boéthus ; il était prêtre, homme de haute naissance, et avait une fille nommée Mariamme qui passait, aux yeux de tous, pour la plus belle personne de son temps. Comme on ne parlait que de sa beauté dans Jérusalem, Hérode ressentit d'abord le vif désir de la voir, et dès qu'il l'eut vue, il s'enflamma pour elle ; mais il ne voulut pas user de son pouvoir pour posséder ce trésor, pensant bien, et avec raison, qu'on ne manquerait pas de lui faire un crime d'un acte de violence et de tyrannie. Il se décida donc à l'épouser et à en faire une reine. Mais, comme Simon était de trop petite condition pour devenir le beau-père du Roi, et de trop noble extraction pour qu'il fût possible de ne pas se soucier de lui, Hérode prit le parti de l'élever aux plus hautes dignités, afin de justifier son choix. En conséquence, il dépouilla du souverain pontificat Jésus fils de Phabes, pour transmettre immédiatement cette dignité à Simon, et rendre celui-ci digne d'entrer dans sa famille[96].

Lorsque les cérémonies nuptiales eurent été célébrées, Hérode s'occupa de fonder une forteresse au point même où il avait vaincu les Juifs, lorsque Antigone étant maître du trône, il s'était vu réduit à fuir vers Massada, pour sauver sa vie. Cette forteresse, distante de soixante stades de Jérusalem était extrêmement importante, tant par son assiette naturelle, que par les splendeurs que l'art y avait accumulées. En effet, une colline de hauteur médiocre fut rehaussée par la main de l'homme. de façon à affecter en quelque sorte la forme d'une mamelle. Au sommet était établie la forteresse, munie de tours rondes. L'accès en était très-pénible, et pour y arriver, il fallait gravir un escalier de deux cents marches. construit en belles pierres de taille. A l'intérieur se trouvaient les appartements du !toi, décorés avec une grande magnificence, et disposés aussi bien pour la défense que pour l'habitation. La base de la colline était garnie de riches bâtiments du plus bel aspect, et où affinaient des eaux abondantes amenées de loin et à très-grands frais, parce que l'emplacement de cette nouvelle ville en était absolument dépourvu. La plaine inférieure était de tous les côtés couverte d'édifices élégants, si bien que la ville ne cédait à aucune autre en importance Enfin, le palais du Roi dominait la ville comme une véritable citadelle[97].

Nous avons trouvé déjà l'occasion de dire que cette splendide fondation, à laquelle le roi donna son nom — elle s'appelait Hérodia ou Hérodium —, se retrouve de nos jours au Djebel-Foureïdis — montagne du Petit-Paradis, pour les Arabes, mont des Français, pour les chrétiens du pays —.

La description qu'en donne Josèphe est toujours exacte, et il suffit d'avoir visité une seule fois cette localité si remarquable, pour ne conserver aucun doute sur son identification avec Hérodium.

Le sommet de la colline a demi artificielle et en forme de mamelle, comme le dit Josèphe, est occupé par les ruines d'un vaste édifice circulaire, sur la circonférence duquel sont appliquées, avec une orientation très-régulière, trois demi-tours et une tour ronde d'un grand diamètre. C'est dans celle-ci, qui fait face à l'est, qu'étaient réservés les appartements privés d'Hérode. Nous avons pu y reconnaître l'aire d'une vaste pièce, pavée en grosse mosaïque. dont les éléments sont identiques, de nature et de dimensions, avec les cubes qui se retrouvent partout dans l'enceinte du Haram-echchérif de Jérusalem. Autrefois, j'avais pensé que ces cubes pouvaient provenir du pavage des parvis salomoniens du temple. Je ne doute plus aujourd'hui qu'ils ne soient des débris des pavages établis par l'ordre d'Hérode. lors de la reconstruction du temple. Je n'entrerai pas ici dans la description détaillée des ruines de la forteresse d'Hérodium. cette description ayant été donnée ailleurs.

Au bas de la colline, la plaine est couverte de ruines d'édifices considérables, qui s'étendent du côté du petit village de Beït-Thamar. On y distingue de grandes terrasses revêtues de murailles de soutènement, en bel appareil, et un vaste étang ou Birkeh, aujourd'hui entièrement à sec, et au milieu duquel se trouvait un petit pavillon rond ; il est complètement ruiné, et pavé en mosaïque semblable à celle de la chambre d'Hérode. dans la grande tour orientale du château supérieur.

Quant à l'eau qui alimentait cet étang artificiel, je ne doute pas qu'elle n'ait été amenée en ce point par l'aqueduc qui part des vasques de Salomon, c'est-à-dire d'Étham, et qui suit encore tout le flanc septentrional de l'Ouad-Eurtàs, dont le fond est entièrement occupé par d'opulentes cultures maraîchères.

 

 

 



[1] Bell. Jud., XXIII, 4.

[2] Ant. Jud., XV, I, 1.

[3] Dans le Josippon, imitation hébraïque anonyme de Josèphe, écrite au IVe siècle de l'ère chrétienne, le massacre des membres du Synhédrin, exécuté par l'ordre d'Hérode, est raconté avec les mêmes détails, et les deux docteurs épargnés par le roi sont appelées Hillel et Schammaï, au lieu de Pollion et Samæas. Ce texte justifie donc l'opinion que je viens d'émettre, touchant l'identification des personnages en question.

[4] Dans la Guerre judaïque (I, XVIII, 4), Josèphe prétend que, pour payer Antoine et ses amis, Hérode fit fabriquer de la monnaie avec le métal de tous les bijoux qu'il possédait.

[5] Ant. Jud., XV, I, 2.

[6] Ant. Jud., XV, II, 1.

[7] Ant. Jud., XV, II, 2.

[8] Ant. Jud., XV, II, 3.

[9] Bell. Jud., I, XXII, 1. — Tout ce qui concerne la fin misérable de Hyrcan est résumé en une dizaine de lignes dans ce passage.

[10] Ant. Jud., XV, II, 4.

[11] Ant. Jud., XV, II, 5.

[12] Ant. Jud., XV, II, 6.

[13] Ant. Jud., XV, II, 7.

[14] Ant. Jud., XV, III, 1.

[15] Ant. Jud., XV, III, 2.

[16] Ant. Jud., XV, III, 3. — Bell. Jud., I, XXII, 2. — Le récit de la mort d'Aristobule, dans ce dernier passage, est plus que bref et diffère pourtant de celui que nous avons pris dans les Antiquités judaïques. Voici en quoi il consiste : le jeune homme fut envoyé de nuit à Jéricho, et là les Gaulois de la garde d'Hérode exécutèrent les ordres de celui-ci et noyèrent le jeune grand prêtre dans une piscine.

[17] Ant. Jud., XV, III, 4.

[18] Ant. Jud., XV, III, 5.

[19] Ant. Jud., XV, III, 6.

[20] Ant. Jud., XV, III, 7.

[21] Ant. Jud., XV, III, 8.

[22] En 33 avant l'ère chrétienne.

[23] Ant. Jud., XV, III, 9.

[24] Bell. Jud., I, XVIII, 4.

[25] Bell. Jud., I, XVIII, 4.

[26] Bell. Jud., I, XVIII, 5.

[27] Ant. Jud., XV, IV. 1. — Bell. Jud., I, XVIII, 5.

[28] Ant. Jud., XV, IV, 2. — Jusqu'à Péluse, dit la Guerre judaïque, I, XVIII, 5.

[29] En 33 avant l'ère chrétienne.

[30] Bell. Jud., I, XVIII, 5.

[31] Ant. Jud., XV, IV, 3.

[32] Ant. Jud., XV, IV, 4.

[33] En 31 avant l'ère chrétienne, 2e année de la 187e olympiade.

[34] Josèphe est bien plus précis dans la Guerre des Juifs (I, XIX, 1). Voici ce qu'il dit : lorsque la guerre Actiaque éclata, Hérode était prêt à marcher avec Antoine, la Judée était pacifiée, il avait pris Hyrcania, forteresse qu'avait conservée la sœur d'Antigone ; mais les intrigues de Cléopâtre l'empêchèrent de partager les dangers d'Antoine. Cette femme, ainsi que nous l'avons dit, ne songeait qu'à tendre des pièges aux rois ses voisins ; elle persuada à Antoine d'enjoindre à Hérode de déclarer la guerre aux Arabes, de telle sorte que, s'il était vainqueur, l'Arabie lui revint, vaincu, la Judée, et qu'en un mot les deux rois se ruinassent l'un l'autre.

[35] Bell. Jud., I, XIX, 2.

[36] Le nom Cana est certainement introduit par erreur dans les Antiquités judaïques, à la place du nom Canatha que nous trouvons dans la Guerre judaïque.

[37] Bell. Jud., I, XIX, 3. — Il est ajouté ici que les fuyards échappés au massacre allèrent se réfugier à Ormiza, où ils furent faits prisonniers par les Arabes, qui avaient réussi à cerner le camp. Ce camp était donc à Ormiza ?

[38] Ant. Jud., XV, V, I. — Bell. Jud., I, XIX, 3.

[39] 31 avant l'ère chrétienne. Il est, clair qu'ici Josèphe ne compte les années de règne d'Hérode qu'à partir de la mort d'Antigone.

[40] Ant. Jud., I, XIX, 3.

[41] Ant. Jud., XV, V, 2. — Bell. Jud., I, XIX, 3.

[42] Ant. Jud., XV, V, 3. — Bell. Jud., I, XIX, 4. — Si le fond des pensées est le même dans ce second spécimen de discours, la forme en est toute différente. On reconnaît facilement que Josèphe n'a pas pris la peine d'y mettre autant du sien.

[43] Bell. Jud., I, XIX, 5.

[44] Bell. Jud., I, XIX, 5. — Dans ce passage nous trouvons le nom du chef de l'armée arabe, il s'appelait Elthemus.

[45] Ant. Jud., XV, V, 4. — Bell. Jud., I, XIX, 6.

[46] Bell. Jud., I, XIX, 6.

[47] Ant. Jud., XV, V, 5.

[48] La bataille d'Actium eut lieu le 2 septembre de l'an 31 avant l'ère chrétienne.

[49] Ant. Jud., XV, VI, 1.

[50] Ant. Jud., XV, VI, 2.

[51] Il s'agit probablement cette fois encore du livre de Nicolas de Damas, l'historiographe plus que partial de son abominable maître.

[52] Ant. Jud., XV, VI, 3.

[53] Ant. Jud., XV, VI, 4.

[54] Ταμίας intendant, maître d'hôtel ou sommelier.

[55] Ant. Jud., XV, VI, 5.

[56] Bell. Jud., I, XX, 1.

[57] Ant. Jud., XV, VI, 6. — Bell. Jud., I, XX, 1.

[58] Quelle est cette affaire des gladiateurs ? Josèphe n'ayant pas pris soin de nous le dire, nous ne saurions deviner ce dont il s'agit. — Bell. Jud., I, XX, 2. — Dans la Guerre judaïque, Josèphe met la réponse suivante dans la bouche de César : Rassure-toi et reprends la couronne sans crainte : car tu es digne de régner, toi qui comprends si bien les devoirs de l'amitié. Ce que je désire, c'est que tu restes aussi fidèle à ceux que la fortune a favorisés ; mais je fais plus que de le désirer : j'y compte, maintenant que je te connais. Antoine a bien fait de préférer aux tiens les conseils de Cléopâtre, car c'est à cet acte de folie que je dois de t'avoir gagné à ma cause. D'ailleurs tu m'as devancé par les bons offices, puisque Q. Didius m'a fait part du secours qu'il avait reçu de toi contre les gladiateurs. Je te promets, dès à présent, de confirmer par un décret la possession de ta royauté, et dans la suite je saurai bien te forcer à ne pas regretter Antoine.

[59] En 31 avant l'ère chrétienne.

[60] Bell. Jud., I, XX, 3.

[61] 31 avant l'ère chrétienne.

[62] Bell. Jud., I, XX, 3.

[63] Ant. Jud., XV, VI, 7. — Bell. Jud., I, XX, 3.

[64] Ant. Jud., XV, VII, 1.

[65] Ant. Jud., XV, VII, 2.

[66] En 30 avant l'ère chrétienne.

[67] Ant. Jud., XV, VII, 3. — Bell. Jud., I, XX, 3.

[68] Ant. Jud., XV, VII, 4.

[69] Ant. Jud., XV, VII, 5. — Cet événement eut lieu en 30 avant l'ère chrétienne.

[70] Ant. Jud., XV, VII, 6. — Bell. Jud., I, XXII, 2, 3, 4 et 5.

Il est extrêmement intéressant de rapprocher du récit détaillé que nous venons d'emprunter aux Antiquités judaïques, celui que nous trouvons dans la Guerre judaïque du même historien. Ce dernier récit, en effet, offre, malgré sa brièveté, quelques circonstances et quelques appréciations que nous ne rencontrons pas ailleurs dans les écrits de Josèphe. Nous avons donc cru bien faire en offrant au lecteur le contenu de cette page curieuse :

2. Des cinq enfants qu'Hérode axait eus de Mariamme, deux étaient des filles, et trois des fils. Le plus jeune de ces derniers mourut à Rome, pendant qu'il y recevait son éducation ; les deux autres furent élevés royalement, à cause de la noblesse de leur mère et de leur naissance, arrivée lorsque leur père était déjà sur le trône ; mais la plus forte des raisons pour lesquelles Hérode traitait ses fils avec tant de distinction, c'était l'amour qu'il ressentait pour leur mère, amour qui allait chaque jour grandissant, et qui le rendait incapable de ressentir les chagrins qui lui venaient d'elle ; Mariamme, en effet, avait pour son mari une aversion égale à l'amour dont il brûlait pour elle. La Reine avait de justes sujets d'animadversion contre son époux et comme elle se savait aimée, elle ne cherchait pas à le ménager par ses paroles et lui reprochait souvent sans retenue le traitement qu'il avait fait subir à Hyrcan, son grand-père, et à Aristobule, son frère.

Ici Josèphe raconte en peu de lignes le meurtre d'Aristobule :

3. Outrée de ces crimes, Mariamme jetait souvent à la face d'Hérode les reproches les plus cruels ; et elle se plaisait à accabler sa mère et sa sœur de sanglantes injures : mais l'amour d'Hérode lui fermait la bouche. Les deux femmes outragées furent moins patientes, et afin d'exciter la colère d'Hérode, elles lui dénoncèrent Mariamme comme coupable d'adultère : pour justifier cette accusation, elles imaginèrent une foule de faits mensongers, et prétendirent que la reine avait envoyé son portrait à Antoine, lors de son séjour en Égypte. parce qu'elle ne pouvait se montrer en personne, et parce qu'elle espérait allumer dans le cœur de ce Romain débauché une passion qui le pousserait à user de son pouvoir, afin de satisfaire sa passion. Cette confidence frappa Hérode comme un coup de tonnerre ; plus il aimait ardemment, plus sa jalousie devint terrible : il songeait d'ailleurs à la perversité de Cléopâtre qui, par son influence, avait fait mettre à mort le tétrarque Lysanias et l'Arabe Malchus. Aussi mesura-t-il le danger qu'il courait, bien moins à la chance de se voir enlever sa femme, qu'au péril de mort qui le menaçait*.

4. Lorsqu'il dut s'éloigner, Hérode qui croyait pouvoir se fier au mari de sa sœur Salomé, Joseph, sur le dévouement duquel il comptait, grâce aux liens du sang, lui ordonna secrètement, en partant, de tuer immédiatement la reine, si lui-même tombait victime d'Antoine. Joseph, sans songer à mal, et pour prouver à la Reine l'amour de son époux, eut la maladresse de lui confier les ordres reçus par lui, et qui a son avis prouvaient uniquement que le Roi ne voulait pas, même par la mort, être sépare d'une femme adorée.

Au retour d'Hérode, au moment où celui-ci, dans l'explosion de sa tendresse, jurait à Mariamne que jamais il n'avait éprouvé d'amour pareil à celui qu'il ressentait pour elle : — L'ordre de me tuer que tu avais laissé à Joseph, lui répondit-elle, prouve à merveille ce que vaut ton amour.

5. En entendant ces mots, Hérode devint fou de douleur et de rage ; il s'écria que jamais Joseph n'eut livré pareil secret, s'il n'eut existé des relations adultères entre Mariamne et lui, et sautant à bas de sa couche royale, il se mit à parcourir le palais comme un forcené. Sa sœur Salomé accourut à ses cris, et trouvant enfin l'occasion de saisir sa vengeance, elle eut l'infamie de certifier à son frère la culpabilité de Joseph. Hérode exaspéré et fou de jalousie, donna sur l'heure l'ordre de mettre à mort les deux prétendus coupables**. Le repentir suivit de près cet acte de fureur aveugle, et lorsque la colère du roi fut tombée, son amour lui revint au cœur. Cet amour avait reparu avec tant d'ardeur, qu'il ne pouvait se dévider à croire que Mariamne ne fut plus, et que, dans son délire, il lui parlait comme si elle était encore vivante ; le temps lui démontra la triste réalité, et alors sa douleur devint aussi grande qu'avait été sa tendresse pour la Reine vivante.

* Le lecteur trouvera l'explication de ces allégations si brèves de Josèphe, dans les faits qu'il a lus plus haut, et qui rendaient nécessaire la comparution d'Hérode devant Antoine.

** Ce récit tronqué manque d'exactitude, puisque, en réalité, ce ne fut qu'après l'entrevue d'Hérode avec César Auguste, que Mariamne fut assassinée.

[71] Dans le sifri sur le Deutéronome, chapitre XXII, verset 22, nous lisons : Si un homme pratique le commerce charnel sur un animal, ils doivent mourir tous les deux ; mais non celui qui accomplit l'acte d'Hérode.

Ces mots ont trait à une affreuse tradition talmudique qui prétend qu'Hérode conserva pendant sept années, dans le miel, le corps de Mariamne, afin de pouvoir assouvir encore sa passion pour la malheureuse Reine assassinée par lui. (Cf. Baba-Bathra, 3b et Kiddouschim, 70b.)

[72] Ce sont probablement tous ces actes de désespoir qui ont fait naître l'odieuse tradition talmudique touchant le fait d'Hérode.

[73] Ant. Jud., XV, VII, 7.

[74] Ant. Jud., XV, VII, 8.

[75] Ant. Jud., XV, VII, 9.

[76] Ant. Jud., XV, VII, 10.

[77] Ce théâtre, j'ai eu l'heureuse chance d'en retrouver l'emplacement et les restes. Il était à droite de la voie antique de Jérusalem à Samarie (route moderne de Naplouse), et à trois cents mètres environ de la porte de Damas : tout contre la route à laquelle il était adossé.

[78] Ant. Jud., XV, VIII, 1.

[79] Ant. Jud., XV, VII, 2.

[80] Cet aveugle ne serait-il pas, par hasard, le Baba-ben-Bouta du Talmud ? Je suis bien tenté de le croire.

[81] Ant. Jud., XV, VIII, 3.

[82] Ant. Jud., XV, VII, 1.

[83] Cette distance d'une journée de marche est parfaitement fausse à notre avis, et entre Jérusalem et Sebastieh il y a tout au moins deux fortes journées. J'en appelle à tous ceux qui ont, comme moi, fait ce trajet. Qu'un courrier puisse en un jour et sans perdre de temps, arriver de Jérusalem à Sebastieh, je le veux bien ; mais que des troupes puissent franchir cette distance en une seule étape, c'est impossible.

[84] Où était cette Gaba ? Je la retrouve dans la Djebaà qui se rencontre entre Naplouse et Djenin. Mais alors l'expression dont se sert Josèphe, έν τε τώ μεγαλω πεδιώ est inexacte, et il faut y remplacer la préposition έν par la préposition έπί, que semble appeler le balancement du second membre de la même phrase : έπί τε τή Γαλιλαία. Il est de fait que Djebaà commande à la fois et la plaine d'Esdrelon et la Galilée, puisque cette localité est à cheval sur la route de ces deux parties du pays, où conduit le défilé de Djebaà.

[85] Le texte porte καί τή περαία τήν Έσεβωνίτιν. Le mot Έσεβωνίτιν est certainement dû à une faute de copiste ; puisqu'il s'agit d'une forteresse, c'est Έσεδουντά qu'il faut lire ; Hesbon, en effet, était une ville facile à fortifier, tandis que l'Hesbonite était la province dont Hesbon était la métropole.

[86] Cet acte du sénat est du 17 janvier de l'an de Rome 727, année 27 avant l'ère chrétienne.

[87] De quel stade se sert ici Josèphe ? Nous l'ignorons. Si c'est du stade olympique de 183 mètres, Sébaste avait 3.700 mètres de tour. Si c'est du stade judaïque de 140 mètres, elle avait 2.800 mètres seulement. Si nos souvenirs sont exacts, c'est le premier chiffre qui doit être vrai. On peut lire, dans mon premier Voyage autour de la mer Morte et dans les terres bibliques, quelques détails sur l'état actuel de Sebastieh, desquels il ressort que l'historien des Juifs a dit vrai en parlant de l'emploi heureux qui fut fait de la déclivité du site.

[88] Ant. Jud., XV, VIII, 5. — Bell. Jud., I, XXI, 2.

[89] C'est probablement de la 13e année depuis la mort d'Antigone, que Josèphe entend parler : cette année correspond à l'an 26 avant l'ère chrétienne.

[90] Ant. Jud., XV, IX, 1.

[91] Le cor, mesure de capacité judaïque, représentait 180 litres 88, et le medimne 51 litres 84. La proportion fournie par Josèphe est donc tout à fait fautive. En réalité le cor équivalait à 3 médimnes 489, c'est-à-dire à un peu moins de 3 medimnes ½. Faut-il ici traduire μυρίους par dix mille ou par innombrables ? Je ne sais. Dans la première hypothèse, les gens étrangers à la Judée ont reçu 1.808.000 hectolitres de blé et les Juifs 14.470.000 hectolitres.

[92] Ant. Jud., XV, IX, 2. — Strabon, XVI, III, 6.

[93] Nous donnerons plus loin, lorsque nous aurons à parler de l'Arabe Syllæus, quelques détails empruntés à Strabon, sur la triste campagne d'Ælius Gallus.

[94] Bell. Jud., I, XXI, 1.

[95] Bell. Jud., I, XXI, 3.

[96] Ant. Jud., XV, IX, 3.

[97] Ant. Jud., XV, IX, 4. — Bell. Jud., I, XXI, 10.