L’ANNEAU DE CÉSAR - Souvenirs d’un soldat de Vercingétorix

 

LES AIGLES

CHAPITRE VII — En mission chez les Parises.

 

 

Dans l’après-midi du cinquième jour, nous atteignîmes enfin les rives de la Rivière aux Castors, sur son cours supérieur, non loin des étangs où elle prend naissance et du village où habitait Cingétorix.

Quand nous vîmes son ruban d’eau sombre couler paisible dans son lit d’argile, sous les vieux saules penchés, nous mimes pied à terre.

Je courus à la rivière ; je m’agenouillai sur la berge humide ; je rendis grâce à tous les dieux, et particulièrement à la déesse du lieu ; avec délices je plongeai mes bras jusqu’aux coudes dans l’eau trouble, et j’en bus une bonne gorgée. Puis je pris un des bracelets de centurion romain et je le laissai tomber dans les flots. Enfin, j’étendis les mains, la paume tournée vers le ciel, dans la direction des saintes collines qui entourent Lutèce.

Ainsi donc, après tant de hasards, je revoyais le pays natal. J’y revenais avec des blessures, de la gloire, de l’or, porteur d’un message dont la nouvelle ferait tressaillir de joie les monts et les bois.

Et j’allais revoir Ambioriga !

Ce qui me surprit, c’est qu’on n’apercevait pas un homme aux environs. Dans les prairies vertes, pas de troupeaux, nul tintement de clochettes. Au bout de sillons inachevés, des charrues étaient renversées sur le flanc. Les palissades des villages étaient closes, nul visage n’y apparaissait, aucune fumée ne montait des toits.

Nous poursuivions notre chemin et la solitude semblait s’étendre autour de nous.

Quand j’arrivai aux pieds de la Roche-Grise, je tirai de mon cor une note claire et prolongée.

A cet appel, je m’attendais à voir dévaler, par les sentiers sinueux, tout un peuple de guerriers et de paysans, parmi les cris de joie. Seuls les aboiements de chiens répondirent.

Je soufflai de nouveau dans mon cor.

Aux palissades du village, j’entendis le bruit d’une barre qu’on retirait ; la porte s’entrebâilla méfiante et un visage inquiet s’y montra.

L’homme poussa un cri de surprise, descendit en courant le sentier, et, se précipitant sur ma botte, la baisa. Je reconnus un de mes paysans, un ancien.

Père ! me dit-il, tu viens comme un dieu sauveur. Mais comment as-tu pu arriver jusqu’ici sans rencontrer l’ennemi ? Ne sais-tu donc pas que les Romains sont dans le pays ?

Et étendant la main vers l’est, il continua :

Père ! Avant-hier on s’est battu, là-bas, de l’autre côté des collines, dans les marais de l’Essonne. Les Romains n’ont pu passer, et maintenant ils sont je ne sais où.

Mais mes guerriers ? les habitants du village ?... Où est Néhaléna ?

Tes guerriers sont tous partis pour Lutèce. Tous, et tous ceux des villages de la Rivière. Néhaléna est partie avec eux en costume de guerre. C’est elle qui commande. Il n’y a plus ici un chevalier, ni un écuyer, ni un paysan en âge de porter les armes. Les écuries sont vides de chevaux, et il n’y a plus un glaive ni un bouclier sur les murailles des huttes. On a donné des arcs et des frondes même aux esclaves. Ainsi l’ordonnait notre dame Néhaléna. Quant aux femmes et aux enfants, ils se sont réfugiés dans les forêts et les marais, emmenant les troupeaux... Moi seul j’ai reçu l’ordre de rester pour faire le guet dans le village. A quoi bon ? je ne pourrais le défendre seul contre les Romains, et je serais bien mieux là-bas, avec les autres.

Mes cavaliers et moi nous nous regardions. Après une si longue traite, nous avions espéré le repos sous les toits paternels. Pour nous il n’y avait pas de bon gîte à l’étape dernière. Il fallait marcher encore ; et au bout de la marche, la bataille...

Cependant l’idée de nous retrouver face à face avec les Romains nous ragaillardit. Nous n’avions plus faim ni soif, et nous ne sentions plus la fatigue. Les chevaux eux-mêmes paraissaient fringants.

C’est à Lutèce, as-tu dit, que sont allés ces guerriers ?

Oui, père, répondit le vieux paysan. Puis, baissant la voix, il ajouta :

Oh ! père ! que de choses se sont passées en ton absence ! Tu connais bien Kérétorix le Romain ? Tous les jours il rôdait dans tes bois, avec des hommes armés. Il faisait semblant de chasser, mais il était toujours ramené autour de la Roche, et ses yeux ardents semblaient dévorer ta maison. Tes chevaliers faisaient bonne garde, et il n’a plus osé franchir les portes de la palissade, depuis que notre dame Néhaléna lui en a interdit l’accès...

Que me contes-tu là ? interrompis-je. Qu’y a-t-il de commun entre Néhaléna et ce fantoche ? Comment ! il aurait eu l’audace !...

Elle ne l’a donc pas dit ?... Alors j’ai eu tort de parler.

Non ! non ! tu ne dois rien avoir de caché pour ton maître, pour ton père ! Parle !... Mais parleras-tu, malheureux ?

Eh bien ! depuis le jour où elle lui a défendu de reparaître devant elle, il n’a plus osé. Il se tenait dans les bois. Tes chevaliers lui ont signifié qu’il eût à ne plus revenir chasser sur nos terres. S’ils l’y rencontraient, ils le tailleraient en pièces, lui et ses hommes. Pendant quelques jours il n’a pas reparu. Mais une nuit...

Une nuit ?...

Oh, père ! Je ne dis pas que ce soit lui. Nous n’avons pas de preuves certaines. Et pourtant !...

Tu me fais mourir avec tes détours. Parle donc. Une nuit, disais-tu...

Une nuit, nous sommes éveillés par le hurlement des chiens et le grognement furieux des porcs. Dans les ténèbres on entendait craquer la porte de lapalissade. On y courut. On entrevit, de l’autre côté, briller des casques et des lances sous les rayons de la lune. On ouvrit la porte et, sans voir bien clair, on les chargea, on les culbuta... Ils s’enfuirent par les ravins. On n’a pu en prendre un seul. Nous n’avons pas distingué leurs visages. Je crois bien qu’ils se les étaient noircis pour tenter ce mauvais coup. Je ne puis donc te nommer personne, mais...

Mais ?... Achève !

Nous avions lancé les chiens à leur poursuite. L’un d’eux rapporta entre ses crocs un lambeau de laie qu’il avait arraché avec un lambeau de chair. Les couleurs et les dessins de cette saie, ce sont les couleurs et les dessins qu’affectionnent les hommes de la rivière de l’Yères.

Par les foudres de Tarann ! Je tirerai de ce traître une vengeance qui fera tinter les oreilles dans tout le pays parise !... Mais il faut courir à Lutèce. La table sanglante y est dresse pour le festin des héros : ne faisons pas comme ces convives mal avisés qui arrivent quand les plats sont vides. Réglons d’abord notre compte avec les Romains. Ensuite ce sera le tour du faux Romain... D’ailleurs à Lutèce nous trouverons à qui parler. C’est là que tout s’expliquera... En route !...

La nuit était venue. Nous cheminions sur le revers du mont Lucotice quand tout à coup, dans la direction de la Seine, une grande flamme jaillit, dont le reflet empourpra l’horizon et fit resplendir les nuées. C’était une large colonne de feu, avec des tourbillons d’étincelles et comme le grondement de la mer assaillant les grèves. La clarté était si vive que nous voyions les pierres de notre chemin aussi distinctement qu’en plein jour, et que nous pouvions compter les feuilles aux arbres du sentier.

C’est Lutèce qui brûle ! dit un des cavaliers. Pour sûr, les Romains sont là.

Nous avancions dans une lumière à chaque minute plus éclatante.

Bientôt, sur la rive gauche de la Seine et sûr les pentes du Lucotice, nous aperçûmes des tentes dressées, des masses d’hommes et de chevaux, des aciers et des bronzes qui resplendissaient sous cette torche colossale. Une grande rumeur s’en élevait, avec, de temps à autre, des appels stridents de trompe et de carnix.

A quelques pas de distance, nous entendîmes le bruit d’une lance qui tombe en arrêt sur une têtière de cheval, et une voix nous cria :

Qui vive ?

Parises !

Le mot de passe ?

Nous ne l’avons pas... Nous venons de loin... Où sont les chefs ?

Comment, c’est toi, frère ? reprit la voix bien connue de Cingétorix, qui se détachait à cheval en avant d’un gros de cavaliers. Tu arrives à temps pour prendre part à la danse... C’est demain, paraît-il, qu’on les met en capilotade.

Où est Néhaléna ?

Tu pourrais bien dire : Néhalen ; car c’est un fier compagnon que ta belle cousine des Aulerks... Elle est là-bas, près de la tente de Camulogène à la main d’argent, notre généralissime. Tous les chefs de guerre sont rassemblés là pour tenir conseil. J’irai les rejoindre dès qu’on m’aura relevé de ma grand’garde.

M’expliqueras-tu pourquoi Lutèce brûle ? Les torches romaines sont-elles donc si près, de nous ?

Non, c’est Camulogène qui a fait mettre le feu dans la ville et rompre les ponts. Nous avons évacué la rive droite et les îles. Les Romains sont de l’autre côté du fleuve... Quand je dis qu’ils y sont, je me trompe. Ils semblent être partout à la fois, sans qu’on sache précisément où ils sont massés. Camulogène t’expliquera tout cela... Tu me fais bavarder sous les armes, c’est très mal.

Un mot encore ? Qu’est-ce donc que cette bataille qu’on a livrée avant-hier ?

Eh ! par les cornes de Cernunnos l C’est Labienus qui arrivait tout droit d’Agedincum avec quatre légions, pour nous écraser avant que nous eussions achevé nos préparatifs. Tu sais bien, Labienus, le meilleur lieutenant de César, mais aussi le plus barbare et le plus féroce, un parvenu, un homme sorti du rang, grossier comme du pain d’orge, qui ne peut dire quatre mots sans y mêler trois noms d’animaux... Labienus l’exterminateur des Trévires et des Éburons... Labienus la brute... Labienus l’incendiaire... Labienus le massacreur de femmes et d’enfants.

Quand auras-tu fini l’éloge de Labienus ? Reviens à la bataille.

Il est arrivé si vite que nous avons eu à peine le temps d’appeler à nous les Carnutes, les Suessons, les Meldes, les Aulerks... Quant aux Bellovaks, ceux-là ne sont jamais pressés. Enfin on s’attend, cette nuit même, à les voir déboucher des forêts de l’Oise... Labienus espérait entrer chez nous comme dans un moulin... Il comptait sans Camulogène. En fait de tactique, notre général en remontrerait à César lui-même. Il nous a établis derrière l’Essonne, protégés par les marais et le débordement des eaux. Labienus s’est vu arrêté net. Il a eu beau pousser son cheval jusqu’au ventre dans les fanges, en traitant ses capitaines d’ânes et de blaireaux. Pas moyen de découvrir un passage. C’était une terre trop molle pour qu’on pût y marcher et trop épaisse pour qu’on pût y naviguer. La vraie patrie des crapauds et des grenouilles. Les Romains ont essayé de construire une chaussée, de placer des claies d’osier pour s’avancer de pied ferme. A coups de balles, à coups de flèches nous avons tué les ingénieurs et les ouvriers ; avec des harpons nous tirions à nous les claies dès qu’elles étaient posées. Les Romains s’enfonçaient dans la boue jusqu’au cimier des casques. Labienus avait beau caracoler sur la rive, énumérant toutes les bêtes de l’étable et de la basse-cour. Pas moyen de passer. On est resté là toute une journée, à se regarder dans le blanc des yeux, et dans l’intervalle des salves de flèches et de balles, on entendait coasser les grenouilles. Sur le soir, les Romains ont disparu... Qu’ont-ils fait depuis ? Peut-être ont-ils remonté jusqu’à Melodunum[1]. Peut-être ont-ils trouvé là des bateaux oubliés par les gens du pays. Peut-être ont-ils surpris le passage dans cette ville, qui est une lie comme Lutèce et qui a comme elle deux ponts... Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils étaient sur la rive gauche et que maintenant les voilà sur la rive droite, avec leur camp en face du nôtre. Le même flambeau éclaire les deux armées, l’incendie de Lutèce !

Sommes-nous nombreux ?

Au moins autant que les Romains. Tout le pays des Parises est en armes... Les Lutéciens se sont admirablement conduits. Jamais je n’aurais pensé que des gens de métiers montreraient tant de dévouement et de bravoure... Même les vieux et les éclopés ont pris les armes. Les femmes étaient les plus enragées : elles poussaient par les épaules, hors des maisons, ceux de leurs maris ou de leurs fils qui semblaient hésiter. Les jeunes filles ont déclaré qu’elles n’épouseraient jamais que l’homme qui, avec les bijoux de mariage, leur apporterait une tête de légionnaire. Quand ces Lutéciens ont compris qu’on ne pourrait défendre leur île, ils n’ont pas eu un instant d’hésitation, pas une larme sur la destruction de leur ville. Eux-mêmes ont porté la flamme dans leurs maisons. Mais ils ont juré qu’ils traiteraient de même les palais de Rome.

Nous n’en sommes pas là. Et les seigneurs des campagnes ?

Ils sont tous ici avec tous leurs hommes.

Et Kérétorix ?

Kérétorix le Romain ? Il n’a point encore paru... A propos, tu viens du midi. Est-il vrai que César a été battu par les Arvernes ? C’est un bruit qui circule. Les uns affirment, les autres contestent. Camulogène voudrait bien savoir la vérité.

La vérité, c’est que César a été battu à plate couture.

Tu y étais ?... Alors conte-moi cela.

Oublies-tu qu’on ne doit pas bavarder sous les armes ?... A bientôt !

J’arrivai à la tente de Camulogène. Devant elle, je trouvai tous les chefs parises, carnutes, aulerks, suessons, assis en cercle sur des bottes de paille. Le généralissime à la main d’argent les présidait. On mangeait et on buvait tout en causant, car à chaque instant quelqu’un des chefs était forcé de se lever et de courir exécuter un ordre. A chaque instant aussi on introduisait des courriers et des estafettes, et Camulogène écoutait leurs rapporte.

Quand je me présentai, un cri de joie retentit ; Verjugodumno de Lutèce, Boïorix, Carmanno, tous nos braves de la Rivière, se précipitèrent pour m’embrasser.

Je cherchais des yeux Ambioriga ; je la reconnus sous son casque gaulois : avec sa ceinture de bronze, ses braies serrées aux jambes par des courroies dorées, ses brodequins de cuir fauve aux éperons d’or, elle avait la mine fière d’un grand chef et je ne sais quelle élégance de femme.

En revoyant ses traits fins, ses grands yeux bleus, ses boucles blondes débordant sous le fer du heaume, je sentis au cœur comme une délicieuse morsure.

Elle vint à moi. Nous nous serrâmes la main silencieusement. Elle me dit tout bas :

As-tu fait honneur à ton père et au mien ?

Tu vas voir, lui répondis-je.

Camulogène s’était levé aussi. Il me donna la bienvenue, en termes affectueux et nobles, et me demanda si je pouvais apporter quelque confirmation des bruits qui couraient sur une victoire de Vercingétorix.

J’arrive de Gergovie, répondis-je. J’ai vu, de mes yeux, les légions culbutées et les aigles d’or fuyant devant nos enseignes... Il y a six jours que cela est arrivé.

Puisque tu es venu de si loin et avec une telle promptitude, reprit Camulogène, tu dois mourir de faim et de fatigue. Assieds-toi, et pendant que tu prendras de quoi réparer tes forces, conte-nous les détails... Seigneurs, continua-t-il en s’adressant aux autres chefs, le message qu’apporte Vénestos nous explique tout ce que nous ne comprenions pas... Cette nouvelle dont nous doutions encore, Labienus évidemment la savait déjà. Quand il a essayé de forcer le passe de l’Essonne, il croyait César victorieux des Arvernes. Maintenant que son chef est battu, il n’a plus qu’une pensée : celle de faire retraite au plus vite. Mais pourquoi ne cherche-t-il pas à repasser la Seine sur le même point, à Melodunum ? Sans doute parce que c’est une opération devenue trop difficile en présence d’une armée comme la nôtre, au milieu d’un pays que les nouvelles de Gergovie vont insurger tout entier. Sans doute il préfère d’abord livrer bataille et passer ensuite, plutôt que de livrer bataille pendant le passage. Je persiste à croire que c’est ici même, à cette place que nous occupons, qu’il tentera le sort des armes... Vénestos, la nouvelle que tu apportes est-elle connue dans le reste de la Gaule ?

Elle doit l’être. Elle l’est surtout chez les Édues. Elle a été reportée chez eux par leurs contingents -qui ont assisté à la bataille. Je suis certain qu’à l’heure présente toute la nation édue, avec tous les peuples clients, est soulevée sur les derrières de César.

Et Labienus lui-même est pris entre cette insurrection et la nôtre, reprit Camulogène. Il comprend à cette heure dans quel guêpier il est venu se jeter... Si vous avez des dards, guêpes du Parisis, pas un de ses légionnaires ne doit sortir d’ici. Du moins, à ce général battu, ne renvoyons qu’un lieutenant bien étrillé... Mais parle, Vénestos !

Alors je contai Gergovie presque enlevée par surprise, puis le brusque retour de nos guerriers un moment trompés par les ruses de César, le galop furieux de nos escadrons sur les pentes vertigineuses, les centurions précipités du haut des murailles, les cohortes acculées aux précipices, la fameuse légion Dixième rejetée de rocher en rocher, la Huitième presque totalement anéantie, les deux autres saisies de panique à la vue des contingents édues, la marée montante des casques romains arrêtée tout à coup et refluant sous un vent de déroute, les ravins comblés de cadavres et les ruisseaux courant en flots de pourpre parmi les laves.

Toute l’assemblée se dressa, saisie d’enthousiasme, et cria :

Gergovie ! Gergovie !

Et le nom de Gergovie vola parmi nos bivouacs, jusqu’au sommet du Lucotice, consolant les Lutéciens de leur désastre, terrifiant le camp romain, dont on apercevait les parapets à la lueur de l’incendie.

Puis je contai mon duel avec l’homme au manteau de pourpre, le double trophée que j’en avais remporté, et les éloges que m’avait accordés Vercingétorix.

Vercingétorix a loué la sagacité et la bravoure des Parises ! s’écriaient nos guerriers ravis.

Il t’a comparé à un lion !

Vercingétorix t’a embrassé !

Et, de nouveau, des mains vaillantes pressèrent les miennes.

Ambioriga se leva sans dire un mot. Elle s’avança vers moi, écartant les guerriers, et devant tous, en présences des deux armées, à la flamme de l’incendie, se haussant sur la pointe de ses brodequins éperonnés, elle m’embrassa. Bien que la visière de son casque, en se heurtant à la mienne, eût un peu gêné l’union de nos lèvres, une joie en descendit jusqu’à mon cœur.

Toute l’assemblée applaudit, les glaives sonnaient sur les boucliers, on voyait de vieux guerriers à moustaches grises passer sur leurs yeux le dos de leur main.

Les cris de : Gergovie ! Gergovie ! retentirent avec une fureur nouvelle, comme un défi qui, par-dessus la large rivière, à travers le rideau des flammes, allait souffleter les légions.

Cependant les estafettes se succédaient apportant les nouvelles des avant-postes. Comme elles étaient contradictoires et troublantes !

Pen-tiern ! disait l’un, les Romains se rangent en bataille en avant de leur camp. Tu pourrais voir d’ici leurs lignes. Ils ont des barques, et sûrement ils vont tenter le passage.

Pen-tiern ! disait un autre en se jetant à bas de son cheval, un corps nombreux de troupes romaines, montées sur des barques, remonte dans l’ombre le cours de la Seine. Elles paraissent vouloir aborder en face de son confluent avec la Marne.

Font-ils beaucoup de bruit ? demandait Camulogène. Est-ce qu’on entend leurs rames battre l’eau ?

Je crois bien ! Ils frappent l’eau avec les avirons comme font les pêcheurs quand ils veulent pousser les poissons vers leurs filets.

Nous ne serons pas si sots que les poissons.

Pen-tiern ! criait une troisième estafette, accourant bride abattue. On a vu sur l’autre rive, mais assez loin d’ici, des Romains qui descendaient le cours du fleuve.

Sont-ils nombreux ?

Impossible de savoir à cause de l’obscurité. Il aurait fallu pouvoir passer sur l’autre rive.

Font-ils beaucoup de bruit ?

Très peut ! Les trompettes se taisent. On n’entend même aucun cri de commandement.

Alors c’est de ce côté-là que l’affaire pourrait être le plus sérieuse.

Ainsi les Romains allaient passer droit devant nous. Les Romains remontaient la Seine dans des barques. Les Romains descendaient le fleuve par la rive droite... Auquel entendre ? De quel côté seraient les fausses attaques et de quel côté la vraie ?

Camulogène méditait, et personne n’osait l’interrompre dans ses réflexions. Il dit enfin :

Les Romains avaient beaucoup de barques en aval du fleuve. Il paraît bien qu’ils ne les ont pas toutes envoyées du côté du confluent avec la Marne. Ils pourraient bien essayer de surprendre en aval le passage qu’ils n’osent recommencer en amont, près de Melodunum.

C’est le côté de Métiosidon qui m’inquiète le plus... Il est évident qu’ils se sont partagés en trois corps, mais lequel des trois est le plus important ? La nuit ne nous permet pas de distinguer leurs effectifs... Qu’ils essaient de passer, cela est inévitable : s’ils restent sur l’autre rive, ils recevront dans le dos l’attaque des Bellovaks, qui ne peuvent manquer de paraître bientôt aux débouchés des forêts de l’Oise. Mais sur quel point du fleuve Labienus essaiera-t-il de passer ; voir, ce que nous ne savons pas. Une fausse attaque ressemble d’abord beaucoup à une vraie attaque, et parfois c’est celle qu’on a cru fausse qui devient la vraie... Écoutez, chefs des peuples ! Menacés sur trois points, il faut nous garder sur trois points... Un corps des nôtres va remonter le fleuve par la rive gauche, et suivra, aussi longtemps qu’ils entendront ramer, les Romains qui sont en barques... Un autre corps descendra la Seine par la môme rive et observera les Romains qui la descendent par l’autre bord... Nous conservons notre camp où il est, en face du camp romain, avec le gros de nos forces.

Il désigna quels chefs et quels hommes formeraient les deux corps d’éclaireurs destinés à battre la rive gauche en amont et en aval. Avant de leur donner l’ordre de départ, il dit aux chefs assemblés :

Savez-vous ce qu’il y aurait encore de plus sage ? Ce serait de nous concentrer tous sur le mont Lucotice, et de laisser Labienus manœuvrer dans la plaine comme il lui plaira, passer la Seine sur le point qu’il préférera. Que cherche-t-il ? uniquement à opérer sa retraite en sécurité, car César a déjà dû le rappeler. Seulement, il ne serait pas fâché de décamper avec les honneurs de la guerre, après nous avoir livré une bonne bataille. Pour ne pas avoir l’air de se sauver ; il voudrait nous passer sur le corps, nous porter quelque coup terrible, rapporter à César des enseignes gauloises et lui dire, car il le jalouse fort : Tu le vois, moi, je suis un vainqueur. Je vous jure que, même sans bataille, il n’y aura demain soir plus de Romains dans le pays. Et nous aurons gardé nos forces intactes pour aller rejoindre Vercingétorix. Trouvez-vous bien utile de vous trouver sur le passage d’un taureau qui charge, d’un sanglier qui fonce ?...

Oui, oui ! crièrent toutes les voix. Il est entré chez nous ; nous ne voulons pas qu’il en sorte. Qu’il trouve dans la plaine du Lucotice son mont de Gergovie ! Bataille ! bataille !... Tout de suite !

Je pensais bien, dit Camulogène sans s’émouvoir, que vous me feriez cette réponse. Je vous ai proposé le parti le plus sage. Vous préférez le parti le plus fou. Je sais bien que c’est aussi le plus brave. Va pour la bataille puisque vous y tenez ! Mais les Romains sont de rudes soldats, et, quant à la victoire, ce sont les dieux qui en disposent.

Bataille ! bataille ! répétèrent les voix.

C’est entendu, mes amis... Que les chefs des deux corps d’éclaireurs aillent donc se mettre à la tête de leurs hommes. Toutes les heures ils m’enverront un courrier, et même plus souvent, si cela leur paraît nécessaire.

Avec lequel des deux corps dois-je me mettre en route ? demandai-je à Camulogène.

Toi, mon garçon...

Il m’appelait ainsi parce qu’il avait au moins quarante années de plus que moi, et que, par ma mère, Éponina l’Aulerke, il était un peu mon parent.

Toi, mon garçon, tu vas me faire le plaisir d’aller dormir. Tu trouveras dans ma tente une botte de paille... Je reste ici pour recevoir les rapports. Les vieux n’ont pas besoin de sommeil. Je te ferai réveiller quand il faudra... Allons ! Allons ! obéissance à ton chef... Bonne nuit !

Je ne me fis pas répéter l’ordre deux fois. J’étais absolument brisé par cinq jours d’une si rapide chevauchée. L’air, chargé d’orage, ajoutait encore à mon énervement.

Je ne fus pas plus tôt sur ma botte de paille que le sommeil me terrassa. Je dormis comme un loir. Même l’orage qui, vers minuit, se déchaîna avec fureur, avec des coups de foudre dont l’un n’attendait pals l’autre, et une pluie torrentielle, qui battait la toile de la tente, ne put me tirer de ma léthargie. C’était un vrai sommeil de héros.

 

 

 



[1] Melodunum. Melun