ANNIBAL EN GAULE

 

INTRODUCTION.

 

 

Lorsqu'on cherche à se rendre compte de l'expédition d'Annibal, une première question, qui se présente immédiatement, est celle-ci : — Quel motif si puissant a pu déterminer ce grand homme de guerre à venir traverser la vieille Gaule, le Rhône, les Alpes, et à aller attaquer les Romains du côté de la Gaule cisalpine, sans en être détourné par tant de difficultés, de périls et de pertes qu'il devait infailliblement éprouver dans ce trajet ? — Or, comme on le verra, la solution de cet important problème historique nous montre l'expédition d'Annibal sous un jour tout nouveau ; mais elle exige un examen approfondi de tout l'ensemble des deux premières guerres puniques. Et en raison de cette connexion des événements, l'étude particulière du passage d'Annibal en Gaule nous a entraîné à une étude générale et sommaire de ces deux guerres. De sorte que nous nous proposons de mettre ici en évidence le véritable motif, le but et l'ensemble de l'expédition d'Annibal, de démontrer quelle part importante, essentielle y prirent les Gaulois nos ancêtres établis en Italie, et enfin de résoudre plusieurs difficultés géographiques de l'itinéraire d'Annibal à travers la Gaule, difficultés qui, jusqu'à ce jour, nous semblent n'avoir pas été résolues.

Ainsi, nous avons dû considérer cette guerre mémorable sous deux aspects différents : d'une part, sous l'aspect militaire, stratégique et géographique, pour les grands exemples de prudence et d'habileté, dont on peut profiter dans la conduite de la guerre ; d'une autre part, sous l'aspect historique et politique, pour les grands enseignements qu'on en peut tirer dans la politique des peuples ; et même, d'abord, pour la lumière que peut jeter sur les actes militaires la connaissance du but auquel ils tendent.

Au point de vue militaire, stratégique et géographique. — L'expédition d'Annibal en Italie, dont s'étonna et s'étonne encore le monde, a été rapportée par Polybe[1], historien éminent et presque contemporain, homme d'État et homme de guerre lui-même, qui vivait à Rome dans la maison des Scipions, où il dut avoir connaissance de tous les documents spéciaux de cette illustre famille. Il affirme être allé personnellement dans les Alpes et dans les Gaules pour examiner les lieux où le grand Carthaginois avait passé, et même avoir été renseigné par des contemporains de son expédition. En sorte que le récit de Polybe à ce sujet, non-seulement est un chef-d'œuvre de récit militaire par le soin avec lequel y sont décrits les faits et les lieux, mais encore parait mériter une entière confiance.

Le prenant donc pour nous guider dans nos recherches, nous l’avons d'abord bien étudié, afin de nous former un plan de vérification sur le terrain. Puis, l'emportant avec nous, nous sommes allé sur les lieux mêmes, chercher la solution des difficultés de l'itinéraire d'Annibal, solution au sujet de laquelle les plus illustres savants sont encore aujourd'hui partagés, malgré tant de recherches et de travaux déjà entrepris pour y parvenir. Cette méthode nous a tellement réussi, qu'après vingt-un siècles écoulés depuis l'expédition d'Annibal, et bien que notre auteur se soit borné à nommer deux des peuples placés sur le chemin où il passa, les Allobroges et les Taurini (peuple du pays de Turin), nous avons pu, aujourd'hui que la géographie du territoire de la Gaule est connue de tous, et en suivant pas à pas sur le terrain les indications du récit de Polybe sans en négliger une seule, retrouver avec une entière certitude, croyons-nous, l'itinéraire d'Annibal depuis l’Espagne jusqu'en Italie. Du reste le lecteur en pourra juger lui-même

Presque deux siècles après Polybe, sous Auguste, Tite-Live, écrivant sur le même sujet[2], a généralement suivi le récit de son prédécesseur concernant la marche d'Annibal avant et après la traversée des Alpes ; mais, pour cette traversée, il a admis des faits incroyables et indiqué un itinéraire qui est évidemment en désaccord complet avec celui qu'avait tracé Polybe, sauf qu'il fait de même déboucher Annibal en Italie par le pays des Taurini. De plus, cette partie du récit de Tite-Live est rédigée d'une manière très-vague, en sorte qu'elle ne comporte pas une vérification précise sur le terrain. On est donc forcé d'opter entre les deux récits ; et nous n'hésitons pas à préférer celui de Polybe, sauf à dire ensuite nos motifs pour récuser celui de Tite-Live.

Un autre contemporain de César et d'Auguste, Cornélius Nepos, ami d'Atticus et de Cicéron, auteur latin d'un style pur, d'un tact exquis et d'un caractère très-honorable, a écrit une biographie d'Annibal dans son ouvrage classique. Vies des hommes illustres. On lui reproche quelques inexactitudes de détail ; mais ses appréciations du caractère de ses personnages sont reconnues pour être judicieuses et équitables. Il raconte, sans paraître y attacher aucun intérêt, qu'Annibal arriva en Italie par les Alpes Graies (saltus Graius, petit Saint-Bernard) où jamais personne avant lui, excepté Hercule, n'avait passé avec une armée.

A la même époque, le géographe Strabon s'est guidé, pour distinguer les divers passages des Alpes[3], sur ce que Polybe en avait dit avant lui, et a signalé le chemin qui débouche chez les Taurini comme étant celui où Annibal passa.

Un siècle après, Juvénal lui-même en a dit quelques mots, que nous examinerons et qui ne nous paraissent pas en désaccord avec le récit de Polybe[4].

Enfin, Ammien Marcellin de son côté, plus de trois siècles et demi après Tite-Live et Strabon, a emprunté au premier de ces deux auteurs les quelques indications qu'il donne sur le passage d'Annibal à travers les Alpes[5].

Tels sont les seuls renseignements qui nous soient parvenus sur l’itinéraire d'Annibal en Gaule. On voit que, sauf Juvénal qui n'indique pas où il passa les Alpes, et Cornélius Nepos qui n'avait pour objet que d'apprécier ses grandes qualités, tous les auteurs anciens, y compris Polybe, font déboucher l'armée carthaginoise en Italie par le pays des Taurini. Voilà donc déjà un point déterminé dans l'itinéraire en question.

Et, à vrai dire, il n'y a ici parmi les historiens anciens qu'un seul auteur vraiment original : c'est Polybe. Depuis la renaissance des lettres, des érudits de toutes nations, Italiens, Suisses, Français, Anglais, Suédois ; des savants de tous ordres, militaires, académiciens, religieux, etc., ont tâché de déterminer l'itinéraire d'Annibal à travers les Gaules, sans qu'aucun d'entre eux, on peut le dire, soit parvenu à en donner une démonstration complète et évidente. C'est faute, croyons-nous, de s'être conformés de tous points à deux conditions, que nous considérons, l'une et l'autre, comme indispensables : à savoir, 1° faute d'avoir suivi exactement, complètement et exclusivement le récit de Polybe ; et 2° faute d'être allés sur les lieux avec ce récit à la main, pour vérifier l’aspect et la disposition de ces lieux, comme Polybe lui-même y était allé avant de traiter ce sujet, et comme nous nous sommes fait un devoir d'y aller nous-même à l’exemple d'un tel historien.

Nous présenterons donc le récit de Polybe in extenso, dans tout ce qui concerne l’itinéraire d'Annibal en Gaule, afin que le lecteur en puisse apprécier soit les détails, soit la suite ou l'ensemble, et qu'il ait ainsi tous les renseignements utiles pour reconnaître les lieux que l'auteur a voulu désigner. Dès lors, il nous suffira d'y intercaler à-propos les explications ou les remarques qui nous paraîtront nécessaires ; et, s'il se présente incidemment quelque difficulté grave, nous la discuterons avant de passer outre. Au point de vue historique et politique, — Ceux qui lisent ou qui écrivent l'histoire, dit Polybe, ne doivent pas tant s'appliquer au récit des actions mêmes, qu’à ce qui s'est fait auparavant, en même temps et après. Otez de l'histoire les raisons pour lesquelles tel événement est arrivé, les moyens que l'on a employés, le résultat dont il a été suivi, le reste n'est plus qu'un exercice d'esprit, dont le lecteur ne pourra rien tirer pour son instruction. Tout se réduira à un plaisir stérile que la lecture donnera d'abord, mais qui ne produira aucune utilité[6].

Aussi notre auteur discute-t-il avec beaucoup de soin les causes de la guerre d’Annibal ou seconde guerre punique. Mais, comme il écrivait à Rome et dans la maison même des Scipions, famille devenue si illustre par cette guerre, il a dû ne pas être complètement libre dans ses appréciations.

Est-ce pour cette raison qu'il n'a rien dit de la question principale, de celle qui se présente la première, à savoir : pourquoi Annibal, au lieu de faire la guerre aux Romains en Sicile, ou en Sardaigne, ou en Espagne, ou sur la côte d'Italie, prit le parti de se porter d’emblée en Gaule cisalpine, au risque évident de perdre dans le trajet la moitié de son armée, comme il lui est arrivé de fait ? Il est certain que c'est là une question capitale, qui domine toute la conduite de cette guerre fameuse, et dont la solution doit y jeter une vive lumière. Cependant, ni Polybe, ni aucun autre auteur, à notre connaissance, soit parmi les anciens, soit parmi les modernes, ne l’a traitée ni même signalée. Nous devons donc avant tout l'examiner ici avec soin et tâcher de la résoudre.

Comme d'ailleurs cette même question intéresse directement l'histoire nationale de notre race gauloise et que l'expédition d'Annibal en Italie, croyons-nous, fut la mise à exécution d'une alliance offensive et défensive contre les Romains, préalablement contractée par les Carthaginois avec les Gaulois d'Italie, qu'ils y furent poussés les uns et les autres par les mêmes motifs et qu'ils combattirent avec la même vaillance sous la conduite d'Annibal, on nous permettra sans doute d'entrer à cet égard dans quelques développements. D'autant plus que, pour découvrir ce motif spécial et profond, ce motif politique de l'expédition d'Annibal en Italie, qu'il est indispensable de connaître si l'on veut se rendre compte de cette expédition d'une manière claire et complète, tous nos raisonnements, toutes nos inductions, vont se fonder sur le génie militaire et politique d'Amilcar Barcas, père d'Annibal, et sur son dévouement à sa patrie. Or, nul ne pouvant prétendre être cru sur parole en matière d'histoire, nous serons obligé de constater d'abord quelles étaient à divers égards les grandes qualités personnelles de cet illustre Carthaginois, afin qu'on puisse apprécier la portée de certains passages du texte de Polybe, et juger quel plan de guerre contre les Romains Amilcar fut capable de concevoir. Et pour cela, nous devrons mettre sous les yeux de notre lecteur au moins les principaux actes de sa vie, tels que les rapporte Polybe. Du reste, on verra que tout s'enchaîne dans ce sujet.

L'ordre naturel veut que nous commencions par l'examen des motifs politiques de l'expédition d'Annibal ; puis, nous le suivrons avec Polybe dans sa marche ; et enfin, après avoir discuté le récit de Tite-Live, nous terminerons par quelques conclusions générales.

 

 

 



[1] Histoire universelle, livre troisième.

[2] Histoires, XXI, et suiv.

[3] Géographie, IV, VI.

[4] Satires, X, v. 151 et suiv.

[5] Livre XV, ch. X.

[6] HISTOIRE DE POLYBE, nouvellement traduite du grec par Don Vincent Thuillier, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, avec un COMMENTAIRE... par DE FOLLARD, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, mestre de camp d’infanterie. — Amsterdam, 1753. — Livre III, chapitre VI, — Nous suivrons constamment cette version de Dom Thuillier.