HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848

TOME PREMIER

 

CHAPITRE VII.

 

 

Ministère provisoire formé le 25 février. — Nominations diverses. — Réflexions sur ces nominations. — Opposition que rencontre la proclamation de la République. — Tout n'est pas fini. — La Préfecture de police devient le centre des républicains. — Elle insiste pour que la République soit proclamée. — Le peuple se range à cet avis. — Démarche du citoyen Raspail à cet effet. — Actes du gouvernement provisoire. — Aspect de Paris dans la journée du 25 février. — Bons sentiments du peuple. — Sollicitude pour les monuments publics. — Actes divers. — Souscription pour les blessés. — Le gouvernement provisoire garantit le travail aux ouvriers. — La République n'a pas surpris les hommes de l'avenir. — Le gouvernement se décide à proclamer la République. — Nouvelle fusion du gouvernement provisoire. — Proclamation de la République française. — Question du drapeau rouge. — Plaidoyer de M. Lamartine en faveur du drapeau tricolore. — Grave erreur commise à l'égard du drapeau tricolore. — Organisation des ateliers nationaux et de la garde mobile. — Glorieux décret pour l'abolition de la peine de mort. — Enthousiasme qu'il excite parmi les républicains. — Proclamation des communistes. — Fête pour la proclamation de la République française.

 

Le 25 février au matin, la population de Paris apprit, par les actes du gouvernement provisoire, affichés sur les murs de la capitale, qu'un Conseil provisoire était chargé d'administrer la France, sous l'impulsion du gouvernement créé la veille, et que ce Conseil était composé de :

MM. Dupont (de l'Eure), président du Conseil, sans portefeuille ;

Lamartine, ministre des affaires étrangères ;

Crémieux, ministre de la justice ;

Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur ;

Michel Goudchaux, ministre des finances ;

François Arago, ministre de la marine ;

Le général Bedeau, ministre de la guerre ;

Carnot, ministre de l'instruction publique et des cultes ;

Bethmont, ministre du commerce ;

Marie, ministre des travaux publics.

Les mêmes actes officiels annonçaient encore la nomination du général Cavaignac au gouvernement de l'Algérie ;

La transformation de la Préfecture de la Seine en mairie de Paris, ayant pour maire le député Garnier-Pagès, et pour adjoints les citoyens Guinard et Recurt. Les autres mairies étaient Conservées, ainsi que les maires d'arrondissement, sous le titre de maires-adjoints.

Le colonel Courtais, ancien député, était nommé commandant général de la garde nationale parisienne et des troupes appartenant à la 1re division militaire.

La préfecture de police devait être placée sous la dépendance du maire de Paris, et constituée sous un autre titre. Enfin, la garde municipale était dissoute.

Le peuple, qui n'approfondit guère les choses qu'on lui présente sous un aspect patriotique, était trop habitué aux formes monarchiques pour concevoir tout à coup une organisation, même temporaire, en dehors des sentiers battus par les royautés : il se montra donc généralement satisfait des dispositions et des choix faits par le gouvernement provisoire. C'était assez pour lui de voir tomber les municipaux et abaisser la police, objets de sa haine, pour applaudir à tout ce que lui présentait la même main réparatrice.

Mais les démocrates, ceux surtout qui professaient, dans toute leur rigueur, les principes républicains proclamés par nos pères, furent péniblement affectés en voyant se perpétuer ces titres fastueux inhérents aux monarchies : ils auraient voulu que le gouvernement provisoire substituât à la qualification de ministres, surtout pour des fonctions destinées à recevoir la sanction populaire, des dénominations qui ne rappelassent plus un passé exécré.

Ils se montrèrent aussi très-étonnés de voir cumuler dans les mains des membres du gouvernement les fonctions de ministres et autres importantes, que ces membres semblaient accaparer au détriment de tant d'autres bons citoyens non moins capables de les remplir. Les démocrates pensaient, non sans raison, qu'un gouvernement nouveau, en opposition tranchée avec celui qui tombait, ne pouvait être fondé que par des hommes nouveaux, que par ceux qui n'avaient cessé de combattre la royauté et le système monarchique.

Au lieu de ces hommes nouveaux, que voyaient-ils ?

Ils voyaient, au sommet de l'ordre de choses que l'on édifiait, d'anciens députés, dont l'opposition à la monarchie n'avait jamais laissé apercevoir des instincts républicains. Les démocrates se demandaient donc si c'était avec de pareils hommes qu'on prétendait fonder une République. Et, parcourant la liste de ces nominations, parmi lesquelles ils ne voyaient guère, à l'exception d'un seul, que des noms qui auraient pu figurer aussi bien sur les listes de la monarchie constitutionnelle, ils se communiquaient entre eux leurs tristes pressentiments, convaincus que les premières fautes commises par la révolution pouvaient léguer bien des mauvais jours à la France.

Comme le peuple tout entier, les chefs démocrates auraient voulu que la République fût proclamée sur les barricades, encore fumantes du sang des martyrs de la liberté : ils ne pouvaient se rendre compte de l'opposition que le vœu du peuple avait rencontrée à l'Hôtel-de-Ville. Et même après la proclamation du gouvernement provisoire, ils ne voyaient qu'une chose de positive, c'était la mise en question de la forme de gouvernement inaugurée par les acclamations générales.

On sut alors que la franche proclamation de la République avait trouvé une vive opposition de la part de quelques membres du gouvernement provisoire[1], et que la majorité de ce Conseil ne voulait pas aller au delà de la phrase ambiguë lancée au peuple. Les démocrates conclurent de tout ce qu'ils voyaient que le peuple s'était trompé en croyant se donner un gouvernement révolutionnaire, et que l'escamotage de 1830 pourrait bien se reproduire en 1848, si les républicains ne se montraient pas plus vigilants qu'à cette première époque.

Cette fois, ils restèrent l'arme au poing ; et pendant que les endormeurs proclamaient que tout était fini, les journaux de la démocratie criaient au peuple :

Tout n'est pas fini !... les pouvoirs tombés dans le sang chercheront peut-être à disputer, une dernière fois, leurs privilèges exécrés. Que le peuple garde ses barricades, qu'il fortifie les postes enlevés et les points militaires[2].

— Ne désarmez pas, disait encore au peuple le Courrier français, maintenez vos barricades. Citoyens, ne désarmons point, jusqu'à ce que nous ayons satisfaction ! Ne nous laissons pas prendre à de mensongères promesses ! Les barricades ne sont pas un signe d'hostilité ; elles sont un moyen de précaution[3].

 

Or, la veille au soir, les chefs provisoires de la police avaient donné au peuple ce même conseil que leur renouvelaient les journaux révolutionnaires du matin ; et ce fut à cause de ce conseil, blâmé par la majorité de l'Hôtel-de-Ville, que la proclamation de la police ne parut pas dans le Moniteur.

On raconte qu'à minuit de cette même soirée du 24, le gouvernement provisoire, inquiet de voir l'une des plus importantes positions de l'administration, celle de la police, occupée par des démocrates tenant leur mission directement du peuple, et pouvant craindre que la Préfecture ne devînt le centre d'une sorte de gouvernement rival de celui de l'Hôtel-de-Ville, fit appeler les deux délégués, Caussidière et Sobrier ; mais que ceux-ci refusèrent d'entrer en communication avec les élus du Palais-Bourbon, jusqu'à ce que la République fût formellement proclamée. Comprenant qu'on voulait les absorber, ces deux délégués jurèrent de faire triompher la révolution envers et contre tous, et de rester les hommes du peuple.

L'Hôtel-de-Ville avait eu évidemment la pensée de dominer la Préfecture de police, et la mesure par laquelle le gouvernement provisoire voulut placer cette grande administration sous la dépendance du maire de Paris, le prouve assez. Certes, dans foute autre circonstance, l'idée de faire de la police une division de la municipalité centrale de Paris, n'eût eu rien que de conforme aux principes. Mais au milieu d'une révolution qui allait avoir à lutter contre tant d'intérêts froissés, annihiler l'action de la police, c'eût été compromettre la cause que le peuple venait de faire triompher.

Les délégués le comprirent ainsi ; et au lieu de se conformer aux vues intéressées du nouveau maire de Paris, ils travaillèrent à faire de la Préfecture un centre de forces révolutionnaires propres à appuyer le gouvernement lui-même, et à le surveiller au besoin. On peut affirmer que la Préfecture de police devint bientôt le quartier général des républicains de la veille.

Le gouvernement provisoire, toujours plus contrarié de cette attitude, se décida à envoyer, dans la journée du 25, le nouveau ministre du commerce, Bethmont, à la Préfecture, pour connaître les intentions de ceux qui l'occupaient et s'y fortifiaient. Le mot d'ordre des républicains était alors la proclamation solennelle de la République démocratique une et indivisible : ils poursuivaient cette proclamation de leurs cris incessants sous les fenêtres du gouvernement provisoire, et de leur vœu émis dans tous les écrits et journaux nouveaux, qui parurent en grand nombre en ce premier jour de liberté pour la presse. Les quelques mots que les délégués du peuple à la Préfecture adressèrent à l'envoyé de l'Hôtel-de-Ville furent donc ceux-ci :

La République une et indivisible est-elle proclamée ?

Et comme M. Bethmont répondit, que le gouvernement provisoire s'en référait toujours, à ce sujet, à sa proclamation de la veille, Sobrier, qui voyait des trahisons partout, se mit en colère contre l'Hôtel-de-Ville, et maltraita même son envoyé.

Dites au gouvernement provisoire, s'écria-t-il en s'adressant à M. Bethmont, que si la République démocratique, une et indivisible, n'est pas proclamée dans deux heures, il est renversé par le peuple.

M. Bethmont put s'assurer que la menace était sérieuse, en voyant la cour et les salles de la Préfecture remplies de citoyens armés, qui ne cessaient de crier : Vive la République !

Mais ce n'était pas là seulement que se trouvaient, ceux qui voulaient que la République fût proclamée ; la foule immense qui, en ce jour mémorable, parcourait les barricades et remplissait les boulevards comme les places publiques, ne faisait retentir qu'un seul et même cri : Vive la République ! Et le gouvernement provisoire, quelque occupé qu'il fût, ne pouvait s'empêcher d'entendre ce cri retentir jusque sous les voûtes de la maison commune.

En vain les membres de ce gouvernement opposés à cette proclamation immédiate cherchaient-ils à éluder la volonté générale, en soutenant qu'il fallait attendre la décision de la France tout entière ; le peuple répondait à ces fins de non-recevoir que Paris représentait la France ; qu'il n'y avait pas un département, une ville, un bourg, qui n'eût fourni son combattant contre la royauté ; que Paris étant la tête et le cœur de la nation, c'était à la tête et au cœur de l'être collectif qu'appartenait l'initiative, et la mission de diriger l'opinion. Le peuple trouvait cela d'autant plus naturel qu'il n'avait vu personne se présenter sur les barricades pour contester le droit que lui donnait sa victoire, celui de se constituer sous la forme de gouvernement qu'il lui conviendrait d'adopter.

L'insistance du peuple, c'est-à-dire de la généralité, de l'universalité des citoyens qui avaient versé leur sang pour conquérir enfin les libertés qu'ils ne croyaient trouver que sous une république démocratique, prenait à chaque instant un caractère plus impérieux : l'agitation était extrême sur la place de l'Hôtel-de-Ville, et on n'y parlait de rien moins que de défaire ce qui avait été fait la veille au Palais-Bourbon.

On raconte que l'un des hommes que le peuple eût certainement choisis pour ses délégués s'ils se fussent trouvés à la Chambre des députés, le citoyen Raspail, amené sur la place de Grève au moment où les plaintes commençaient à se traduire en mouvements de colère, sent rendre compte des causes de cette agitation menaçante.

Nous avons mis là des hommes pour nous assurer les fruits de la victoire en proclamant la République, lui fut-il répondu ; et ces hommes se font prier bien longtemps pour accéder au vœu du peuple : ils semblent vouloir nous forcer à défaire aujourd'hui ce que nous avons fait hier.

Ne prenant conseil que de ses sentiments, Raspail se dirige aussitôt vers l'Hôtel-de-Ville, où le suit une foule ardente : les jeunes gens en armes qui gardent la maison commune veulent l'empêcher d'y pénétrer. Le peuple est ici chez lui, s'écria le chef démocrate ; et il franchit les marches, suivi de la foule qui criait Vive la République l vive Raspail ! Mais, sur sa recommandation, sa formidable escorte s'arrête et attend dans les escaliers. Raspail entre seul dans la salle où siège le gouvernement provisoire : Citoyens, leur dit-il, le peuple vous ordonne de proclamer la République. Il ne veut point attendre plus longtemps ; et si dans deux heures il n'a pas été fait droit à sa demande, il vous rend responsables des malheurs qu'un plus long retard peut entraîner.

Et l'orateur et son cortège se retirèrent, faisant retentir les voûtes du palais des cris de Vive la République une et indivisible !

Il faut ici rendre justice au gouvernement provisoire, ainsi qu'à chacun de ses membres individuellement, comme ministres ; ils n'avaient pas perdu de temps, et cette journée du 25 février avait déjà été remplie par une foule de déterminations et de mesures, dont une seule aurait suffi pour honorer un pouvoir qui eût fonctionné depuis longtemps. Ces actes, qui parurent sous la date du lendemain, avaient bien rempli sa journée : elle fut aussi marquée par une foule de bonnes nouvelles.

Le gouvernement avait dû d'abord s'occuper de rassurer les habitants contre les bruits que la malveillance faisait déjà courir, tant à l'égard des subsistances, qu'au sujet de tentatives faites, disait-on, par les fils de Louis-Philippe ou en faveur de celui que les légitimistes appellent Henri V. Il fut démontré que l'approvisionnement de Paris était de nature à ne laisser de longtemps aucune inquiétude. Quant aux prétendues tentatives désespérées des partis renversés en 1830 comme en 1848, elles n'existaient et n'étaient possibles que dans les cerveaux de quelques hommes prenant leurs désirs pour la réalité.

Le rétablissement de l'ordre, au milieu du plus sublime désordre qu'il soit possible d'imaginer, fut une chose très-facile, car chacun y travailla de tous ses moyens. Ainsi, on eut besoin de percer les barricades sur les voies qui aboutissent aux grands chantiers, afin de faciliter aux boulangers l'approvisionnement du combustible nécessaire à leur cuisson ; ce percement se fit, avec une promptitude admirable, par les soins et sous la surveillance des élèves des Ecoles.

Le gouvernement provisoire ayant émis le vœu de voir la ville reprendre son aspect accoutumé, Paris se montra sous un air de fête.

Nous trouvons à ce sujet, dans une correspondance adressée aux journaux des départements, les détails suivants, qui peignent la situation de Paris dans la journée du 25 février.

Je ne puis pas te donner une juste idée du spectacle qu'offre Paris en ce jour mémorable. Je viens de le parcourir lentement d'un bout à l'autre. Partout des barricades et des citoyens en armes ou prêts à les prendre ; partout des drapeaux tricolores, sur lesquels sont écrits ces mots : Vive la République ! ou bien ceux-ci : Liberté, égalité, fraternité ou la mort ! C'est un air de fête, un mouvement de joie impossible à décrire. Ici ce sont des caissons de munitions qu'on accompagne à l'Hôtel-de-Ville, et qui sont salués par les vivat de toute la population ; là, des patrouilles qui escortent ou plutôt qui conduisent des hommes chargés de grandes corbeilles de pain, qu'on va distribuer aux garnisons ou aux travailleurs des barricades ; là encore, de longues files de soldats de toutes armes, de tous les régiments, à qui des citoyens donnent le bras pour les conduire, en chantant, à l'Hôtel-de-Ville. Plus loin, la scène change : ce sont des files de brancards, sur lesquels on porte des morts dans les salles de derrière de l'Hôtel-de-Ville ; la population s'incline respectueusement devant ces martyrs de la liberté !

Lorsque je passais sur la place de Grève, un élève de l'Ecole Polytechnique était monté au sommet d'une barricade monstre, d'où il lisait au peuple, assemblé en fourmilière, la nouvelle que le gouverneur de Vincennes avait reconnu le gouvernement provisoire. Des fenêtres de l'Hôtel-de-Ville on jetait des milliers de bulletins ratifiant cette nouvelle, accueillie par de grands cris de joie.

Je voudrais pouvoir te dire ce que sont devenus les cent mille hommes de monseigneur Guizot et les quatre-vingt-cinq mille du général Jacqueminot ; mais on n'en voit pas un seul : on ne rencontre que des citoyens en uniforme ou non, armés ou sans armes, qui crient tous vive la République ! vive la liberté ! Quant aux aristocrates de race, aux suppôts du système, je pense qu'ils sont, comme en 1830, dans les caves ou dans leurs châteaux : faisons de manière qu'ils n'en sortent que lorsqu'il n'y aura plus que des places à solliciter ; c'est leur affaire.

Tous nos amis politiques sont au pouvoir : le peuple les y maintiendra ; car dans ce moment cent cinquante mille baïonnettes né pénétreraient pas dans Paris.

Deux fois, hier, je suis venu dans Paris, malgré le mauvais état de mes jambes et les barricades. La dernière fois, j'ai pu pousser jusqu'au Palais-Royal : la grande galerie était remplie de matelas, sur lesquels se trouvaient des morts et des blessés. D'un autre côté, on voyait les restes des feux de joie qui avaient dévoré lés meubles et les voitures du jeune aristocrate à talons rouges, nommé le duc de Nemours. Une chose singulière, c'est que les débris brûlés étaient gardés par des hommes du peuple, qui empêchaient qu'on n'en approchât de trop près. C'est un holocauste politique, disaient-ils ; il doit être consommé sans que personne y touche.

Quant aux Tuileries, on y avait d'abord mis quelque ordre ; on avait même affiché à la porte : Respectez une propriété nationale. Mais ensuite on n'a pu empêcher un moment de sac ; des tableaux, des tentures, des rideaux ont été brisés, mis en pièces, découpés et portés comme trophées au bout des baïonnettes.

 

A ces détails intimes, que nous reproduisons parce que c'est de l'histoire écrite jour par jour, nous ajouterons encore ici ceux que nous fournissent les auteurs de l'Histoire de trente heures ; aussi bien ne saurait-on assez répéter ce que le peuple déploya de modération, de générosité dans la victoire.

Jamais époque historique, racontent ces auteurs, n'a fourni pareil exemple de l'intelligence et de la moralité du peuple. Comme ces orages violents de mars qui passent, assombrissant le ciel et menaçant la terre, un moment ils semblent verser partout, sur la nature, la désolation et le deuil ; mais ils passent, et le soleil nous rend immédiatement ses fécondes influences ; ils passent, et nous n'en conservons pour tout souvenir que la fraîcheur épanchée sur leur passage, que les fleurs et les moissons. Aussi peut-on dire de celle révolution glorieuse, qu'au lieu de ravager notre sol politique, elle n'a fait que le féconder. Toutes les violences, toutes les perfidies, les lâchetés, tout ce qui peut souiller des armes saintes et légitimes, tout ce qui peut faire naître ou entretenir le désordre dans les sociétés, tout, cela ne s'est rencontré que du côté du pouvoir. De l'autre part, les actes de générosité, de dévouement, de patriotisme, de courage, tous les bons élans de l'âme et du cœur !

 

Et après avoir mis sous les yeux de leurs lecteurs une foule de preuves à l'appui des louanges qu'ils adressaient au peuple, les auteurs de ce petit livre terminaient ainsi cette apologie, qui était alors dans toutes les bouches, et à laquelle nous ne saurions trop nous associer :

Oui, tous les beaux sentiments vivent dans l'âme du peuple de France ! Son cœur est une terre féconde où les grandes circonstances font fleurir les grandes vertus. Véritablement mûr pour la liberté, il sait élever, au besoin, sa pensée tout comme son courage à toute la hauteur des nécessités sociales. Il combattit hier jusqu'à la défaite entière d'un ennemi des libertés publiques ; aujourd'hui, pour l'amour de ces mêmes libertés, incompatibles avec le désordre de l'Etat, il ira, déposant les armes, reprendre sans murmurer sa difficile existence et son pénible labeur.

Quoi de plus étonnant ! Dès le lendemain, dès le soir de cette journée du 24, dont le retentissement agitera si longtemps les échos les plus lointains du monde, tout Paris était calme.

Les citoyens, veillant à la sécurité publique, occupaient tous les postes, bivouaquaient au pied de toutes les barricades, dont les ailes et les bas côtés avaient été, du reste, ramenés au niveau voulu par la circulation.

Des qui vive ? réguliers et paisibles se répondaient de rue en rue, de carrefour en carrefour. Ces sentinelles en blouse, debout, dans une attitude ferme et recueillie, offraient un de ces spectacles qui demeurent éternellement dans la mémoire et donnent la magnifique mesure de ce que vaut, de ce que peut ce grand peuple français !...

Dans tous les endroits où les réverbères avaient été brisés, les citoyens s'étaient appliqués à parer aux inconvénients de l'obscurité par une illumination qui rendait encore plus facile l'action de la surveillance publique.

Il faut donner une heure à la colère.

Cette heure n'a laissé, dans l'âme du peuple, ni regret, ni honte !

 

Ecoutons le gouvernement provisoire lui-même, rendant compte à l'Assemblée nationale de la mission qu'il avait remplie :

Notre première pensée, comme le premier besoin du pays, après la proclamation de la République, dit-il, fut le rétablissement de l'ordre et de la sécurité dans Paris. Dans cette œuvre, qui eût été plus difficile et plus méritoire dans uu autre temps et dans un autre pays, nous fûmes aidés par le concours des citoyens. Pendant qu'il tenait encore, d'une main, le fusil dont il venait de foudroyer la royauté, ce peuple magnanime relevait, de l'autre, main, les vaincus et la propriété des habitants ; il préservait les monuments publics. Chaque citoyen, à Paris, était à la fois soldat de la liberté et magistrat volontaire de l'ordre. L'histoire a enregistré les innombrables actes d'héroïsme, de probité, de désintéressement qui ont caractérisé ces premières journées de la République. Jusqu'ici on avait quelquefois flatté le peuple en lui parlant de ses vertus ; la postérité, qui ne flatte pas, trouvera toutes les expressions au-dessous de la dignité du peuple...

 

C'est ainsi qu'on ne tarissait pas en éloges sur la noble conduite du peuple, c'est-à-dire des démocrates, pendant leur triomphe ; et l'on peut affirmer que la police de la France ne fut jamais mieux faite que lorsque le peuple dut la faire lui-même.

Quelques châteaux royaux ou hôtels, ayant servi à des usages détestés du peuple, furent un moment les objets sur lesquels se déchargea sa colère ; mais il suffit d'un mot pour que ces bâtiments fussent respectés, et ce mot fut la devise Liberté, égalité, fraternité, dont on les para.

On eut la pensée de garantir les Tuileries de toute dévastation, en déclarant que ce palais serait désormais affecté aux invalides civils du travail et aux blessés. Les autres monuments publics, dépôts, etc., furent abrités par ces mots : Propriété nationale.

Dans un autre ordre de choses, il fut ordonné que les tribunaux rendraient la justice au nom du peuple français : les fonctionnaires civils, militaires et administratifs se trouvèrent déliés de leur serment à l'ancien gouvernement ; les gardes nationales, précédemment dissoutes, durent être réorganisées, de droit, dans toute l'étendue de la République. Le gouvernement déclara que la patrie adoptait les enfants des citoyens morts en combattant pour la liberté, et qu'elle se chargeait de tous les secours à donner aux blessés et aux familles victimes du gouvernement monarchique ; ce qui n'empêcha pas que de nombreuses listes de souscription pour les blessés et les travailleurs sans ouvrage ne s'ouvrissent dans toute la France[4]. L'enthousiasme avait gagné les classes les moins révolutionnaires, et l'on vit M. Rothschild déclarer hautement, malgré l'incendie de son château de Suresne, qu'il ne quitterait pas Paris heureux de pouvoir offrir son concours à une Révolution si belle et si probe[5]. M. Rothschild envoya 50.000 fr. pour les blessés.

Le gouvernement voulut aussi faire quelque chose pour les classes malheureuses : il ordonna le dégagement gratis de tous les effets déposés au Mont-de-Piété depuis le 1er février, dont la Valeur ne dépasserait pas dix francs. C'était peu de chose en apparence ; mais cette mesure suffit pour faire bénir le nouvel ordre de choses par une foule de familles intéressantes ;

Enfin, le ministre du commerce et de l'agriculture prit un arrêté, basé sur l'urgence des circonstances, par lequel les échéances des effets de commerce, payables à Paris le 22 février jusqu'au 15 mars inclusivement, étaient prorogés de dix jours. Les protêts, recours en garantie et prescription des effets de Commerce aux échéances ci-dessus, étaient également suspendus[6].

Le décret le plus saillant qui parut ce jour-là, 25 février, fut celui par lequel le gouvernement provisoire de la République française s'engagea à garantir l'existence de l'ouvrier par le travail, en fournissant de l'occupation à tous les citoyens qui en manquaient. Il disposa en faveur des ouvriers du million qui allait échoir à la liste civile, et reconnut que les ouvriers devaient s'associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail. C'était rendre la vie aux dispositions de l'art. 21 de la Constitution démocratique de l'an Ier et faire pénétrer les réformes sociales au milieu des réformes politiques. Quoique le droit au travail ait été depuis effacé de la Constitution de 1848, on n'en doit pas moins tenir compte au gouvernement provisoire de ses bonnes intentions à cet égard.

Tout devenait facile à un gouvernement qui prenait les rênes dans des circonstances aussi favorables aux grandes réformes politiques et sociales, objets de tant de patriotiques efforts depuis soixante ans.

Qu'on ne dise plus que la révolution de Février surprit tout le monde et que personne n'était préparé pour la République ! Que M. Barrot et ses amis de l'opposition dynastique, que les députés siégeant aux centres et même au centre gauche aient été surpris par un événement qui dépassait toutes leurs vues et dérangeait toutes les combinaisons de leur ambition, cela devait être, car les prétendus réformateurs bondissaient de fureur au seul nom de république, et traitaient d'utopies extravagantes les idées de suffrage universel, de Chambre unique, etc.

Mais en dehors de ce monde officiel vivant autour du budget et frissonnant à la moindre alerte menaçante pour leurs intérêts, il existait une population immense, composée de tout ce que la France renfermait d'hommes intelligents, dévoués à la cause de la liberté, et toujours prêts à donner leur sang pour le triomphe des grands principes proclamés par notre première Révolution, Pour cette population d'hommes de cœur, confiants dans l'avenir, la révolution de Février ne fut qu'un événement longtemps préparé, toujours prévu, et dont l'accomplissement, quelque miraculeux qu'il eût été sous le rapport de la paralysation et de la dispersion des forces qui devaient s'y opposer, ne fut autre chose que le résultat de l'une de ces explosions de l'opinion publique auxquelles le peuple français a habitué le monde. Pour tous ceux qui avaient travaillé si longtemps à éclairer, à diriger cette opinion vers le seul ordre de choses qui pût convenir à un peuple initié à tous ses droits ; pour tous ceux qui avaient secondé les apôtres delà liberté, ou seulement qui avaient applaudi à leurs paroles, à leurs écrits, la chute de la royauté en France et l'avènement de la République étaient des faits que le temps devait nécessairement accomplir un peu plus tôt, un peu plus tard.

Aussi tous ces hommes de l'avenir voulaient-ils qu'on saisît avec empressement ce jour marqué dans l'histoire du monde pour fonder en France le règne de la démocratie, de la justice, de la vérité : leur impatience, en face des scrupules qui arrêtaient encore quelques-uns des membres du gouvernement provisoire, était légitime : les déceptions que le peuple français, comme tous ceux mûrs pour la liberté, avaient éprouvées en 1830, dans des circonstances analogues, rendaient tous les républicains méfiants, même à l'égard des délégués : on s'étonnait de cette persistance à contrarier les sentiments et les vœux du peuple.

Nous avons déjà dit combien ce vœu était devenu impératif de la part de la population, de celle des journaux qui s'en étaient rendus les organes, et même de la part de l'administration de la police. Vers les trois heures, une forte colonne de combattants de la veille, venant du journal la Réforme, se montra sur la place de l'Hôtel-de-Ville, armes au poing, drapeaux déployés, et y fit entendre le cri de Vive la République ! avec une force telle que le gouvernement provisoire fut obligé de mettre en délibération immédiate la proclamation de cette République, dont l'avènement était d'ailleurs un fait accompli...

Que se passa-t-il dans cette délibération ? Tout ce que l'on sait, c'est qu'elle fut très-vive ; que, d'une part, les députés Arago, Garnier-Pagès, Dupont de l'Eure et Marie, y soutinrent qu'il fallait consulter la nation ; mais que d'autre part, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon, Albert et Marrast firent valoir les acclamations incessantes de la population active et intelligente de la capitale ; ils parlèrent du danger qu'il y aurait à lui résister davantage, lorsqu'il ne s'agissait d'ailleurs que d'un fait accepté par tout le monde, même par ceux des départements dont la voix plus rapprochée de la capitale avait déjà pu s'y faire entendre[7].

Le résultat de cette importante délibération fut la proclamation suivante, affichée dans la soirée du 25 :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Proclamation du gouvernement provisoire de la République française.

Citoyens de Paris !

L'émotion qui agite Paris compromettrait, non la victoire, mais la prospérité du peuple : elle retarderait le bénéfice des conquêtes qu'il a faites dans ces deux immortelles journées.

Cette émotion se calmera dans peu de temps, car elle n'a plus de cause réelle dans les faits. Le gouvernement renversé le 22, s'est enfui. L'armée revient d'heure en heure à son devoir envers le peuple, à sa gloire, et à son dévouement à la nation seule. La circulation, suspendue par les barricades, se rétablit prudemment, mais rapidement ; les subsistances sont assurées ; les boulangers que nous avons entendus sont pourvus de farines pour trente-cinq jours. Les généraux nous apportent les adhésions les plus spontanées et les plus complètes[8]. Une seule chose retarde encore le sentiment de la sécurité publique ; c'est l'agitation du peuple qui manque d'ouvrage, et la défiance mal fondée qui fait fermer les boutiques et arrête les transactions.

Demain, l'agitation inquiète d'une partie souffrante, de la population se calmera sous l'impression des travaux qui vont reprendre et des enrôlements soldés que le gouvernement provisoire a décrétés aujourd'hui.

Citoyens de Paris ! ce ne sont plus des semaines que nous demandons au peuple pour avoir réorganisé un gouvernement populaire et retrouvé le calme qui produit le travail. Encore deux jours, et la liberté sera inébranlablement assise ! Encore deux jours, et le peuple aura son gouvernement.

Les membres du gouvernement provisoire :

Dupont (de l'Eure), Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Marie, Garnier-Pagès.

Louis-Blanc, A. Marrast, Flocon, Albert (ouvrier) secrétaires.

Paris, 25 février.

 

En conséquence de cette proclamation, le gouvernement provisoire décida que la journée du dimanche 27 février serait consacrée à une sorte de fête improvisée, destinée à la proclamation solennelle de la République française. Cette proclamation devait avoir lieu en présence du peuple et de la garde nationale, au pied de la colonne de Juillets Le programme de cette fête fut affiché le lendemain, en même temps qu'une nouvelle adresse à la population, plus explicite que celle de la veille à l'égard de la grande question agitée ce jour-là avec tant de chaleur.

On peut dire que la journée du 26 février fut celle où le gouvernement provisoire décréta les mesures les plus décisives.

Et d'abord constatons qu'à partir de ce jour, la différence primitive qui existait entre les membres titulaires du gouvernement provisoire et les secrétaires disparut, et que l'on ne trouva plus, au bas des actes officiels, que les noms des onze membres qui vont composer définitivement ce ; gouvernement. Cette fusion fut faite, assure-t-on, sur les réclamations des journalistes Marrast et Flocon, qui prétendirent, avec raison, que leur nomination était aussi populaire que celle faite à la Chambre des députés. D'un autre côté, tous les sept membres venus de cette Chambre se trouvant en possession des principaux ministères, ils durent comprendre qu'ils ne pouvaient pas vaquer ainsi à de doubles fonctions également importantes, et ils se décidèrent à se faire aider dans les fonctions collectives par les délégués du peuple qui les avaient précédés à l'Hôtel-de-Ville. Ce fut ainsi que toutes les adresses, proclamations et décrets de ce jour, 26 février, portèrent indistinctement les noms des onze délégués au gouvernement provisoire.

La première de ces proclamations, ayant en tête ces mots désormais sacramentels : RÉPUBLIQUE FRANÇAISE : Liberté, égalité, fraternité, était faite au nom du peuple français.

Citoyens, y disait-on, la royauté, sous quelque forme que ce soit, est abolie.

Plus de légitimisme, plus de bonapartisme, pas de régence.

Le gouvernement provisoire a pris toutes les mesures nécessaires pour rendre impossible le retour de l'ancienne dynastie et l'avènement d'une dynastie nouvelle.

La République est proclamée.

Le peuple est uni.

Tous les forts qui environnent la capitale sont à nous.

La brave garnison de Vincennes est une garnison de frères.

Citoyens, conservons avec respect ce vieux drapeau républicain, dont les trois couleurs ont fait, avec nos pères, le tour du monde.

Montrons que ce symbole d'égalité, de liberté, de fraternité est en même temps le symbole de l'ordre, et de l'ordre le plus réel, le plus durable, puisque la justice en est la base et le peuple entier l'instrument.....

 

Pour comprendre ces paroles de sympathie du gouvernement provisoire pour le drapeau tricolore, il faut rappeler que le drapeau rouge, loi martiale du peuple contre la tyrannie, ayant, ainsi que nous l'avons vu, été placé sur quelques barricades, comme opposition au drapeau tricolore, dont le gouvernement de Louis-Philippe s'était cru l'héritier, bien des jeunes gens pensèrent qu'il suffisait que ce drapeau rouge eût assisté à la révolution de Février pour qu'on dût en faire le drapeau de la France. Ces jeunes gens croyaient qu'il fallait un nouveau drapeau pour la République qu'ils venaient d'inaugurer, et ce fut dans cette pensée qu'ils placèrent tous, au premier jour de la victoire, un ruban rouge à leur boutonnière, au lieu de la cocarde si glorieuse portée par nos pères. Le rouge devint donc, par irréflexion, la couleur à la mode.

Mais il y avait, au fond, une question beaucoup plus sérieuse qu'une affaire d'engouement passager. Il y avait, pour la France, tout son glorieux passé en jeu, la répudiation de toutes les victoires de la Révolution et de l'Empire, et mieux que tout cela encore, il y avait le souvenir de cette immortelle Convention nationale, dont le drapeau tricolore, bleu, blanc et rouge, émanait directement.

Aussi, lorsqu'un certain nombre de ces jeunes gens, suivis par des combattants en armes, furent si légèrement demander au gouvernement provisoire d'adopter le drapeau rouge à la place du drapeau de la première République française, M. de Lamartine n'eut pas beaucoup de peine à leur faire comprendre la faute immense qu'on commettrait.

Je vous ai parlé en citoyen tout à l'heure, leur dit-il ; eh bien ! maintenant, écoutez en moi votre ministre des affaires étrangères. Si vous m'enlevez le drapeau tricolore, sachez-le bien, vous m'enlevez la moitié de la force extérieure de la France ; car l'Europe ne connaît que le drapeau de ses défaites et de nos victoires dans le drapeau de la République et de l'Empire. En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le drapeau d'un parti. C'est le drapeau de la France, c'est le drapeau de nos armées victorieuses, c'est le drapeau de nos triomphes qu'il faut relever devant l'Europe. La France et le drapeau tricolore, c'est une même pensée, un même prestige, une même terreur, au besoin, pour nos ennemis !

Songez combien de sang il vous faudrait pour faire la renommée d'un autre drapeau !

Citoyens, pour ma part, le drapeau rouge, je ne l'adopterai jamais, et je vais vous dire pourquoi je m'y oppose de toute la force de mon patriotisme : c'est que le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec la République et l'Empire, avec vos libertés et vos gloires, et que le drapeau rouge n'a fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple.

Il était difficile de plaider plus éloquemment la cause du drapeau tricolore, et de mieux motiver les raisons qui devaient le faire préférer au drapeau rouge. M. Lamartine convainquit donc les citoyens, qu'une légèreté excusable avait portés à faire une demande antinationale. Et ce fut à la suite de cette discussion, à laquelle on a donné beaucoup plus d'importance qu'elle n'en méritait, que parut la déclaration du gouvernement provisoire relative au drapeau national.

Le gouvernement provisoire, y était-il dit, déclare que le drapeau national est le drapeau tricolore, dont les couleurs sont rétablies dans l'ordre qu'avait adopté la République française. Sur ce drapeau sont écrits :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,

Liberté, Égalité, Fraternité,

trois mots qui expliquent le sens le plus étendu des doctrines démocratiques dont ce drapeau est le symbole, en même temps que ses couleurs en continuent les traditions.

Comme signe de ralliement, et comme souvenir de reconnaissance pour le dernier acte de la révolution populaire, les membres du gouvernement provisoire et les autres autorités porteront la rosette rouge, laquelle sera placée aussi à la hampe du drapeau.

 

Ainsi, le gouvernement provisoire donnait à là nouvelle République française le drapeau promené victorieusement dans toute l'Europe de 1792 à 1814, ce même glorieux drapeau que l'Empire avait fait respecter des éternels ennemis de la France, ce même drapeau enfin que les barricades de 1830 avaient vu se déployer de nouveau en face du drapeau blanc, aux acclamations de toute la France. Ce fut là une détermination à laquelle tous les amis de la liberté et de la gloire nationale applaudirent. C'était en outre une mesure de bonne politique ; car le drapeau tricolore de la Convention nationale et de la première République était connu du monde entier, tandis que le drapeau rouge eût pu être confondu, sur les mers surtout, avec le pavillon de plusieurs Etats du Levant et de quelques contrées barbaresques.

Malheureusement, il arriva qu'intentionnellement ou par ignorance, l'autorité chargée de l'exécution de ce décret crût devoir indiquer une disposition des trois couleurs toute différente de celle prescrite par le décret de floréal de l'an II. Elle indiqua le bleu à la hampe, le rouge au milieu et le blanc flottant. C'était un drapeau nouveau, ignoré de tout le inonde. Il fallut que des hommes spéciaux démontrassent l'erreur palpable dans laquelle on était tombé ; et ce ne fut qu'au bout de huit à dix jours qu'un nouvel avis rétablit la disposition des trois couleurs conformément au décret de la Convention nationale[9].

Mais le mal ne fut pas réparé aussi promptement qu'il avait été commis : dans beaucoup de localités, sur lès flottes, lé faux pavillon tricolore avait été arboré en conformité des premières instructions. Les fabricants de cocardes s'étaient, eux aussi, empressés d'en faire confectionner avec les couleurs transposées. Bien dès gens, ne pouvant croire qu'un gouvernement pût commettre une pareille bévue, soutinrent longtemps que le drapeau bleu, rouge et blanc était le vrai drapeau, la véritable disposition des couleurs de la première Révolution ; et, par attachement au drapeau et à là cocarde dé nos pères, on s'obstina à se parer de cette faussé cocarde. Deux mois après, cette inexcusable et grave erreur laissait encore des traces sur plus d'un monument public.

Les bonnes intentions du gouvernement provisoire né peuvent être mises en doute, malgré ses erreurs ; il le prouva lorsqu'il disait aux Français :

Le coq gaulois et les trois couleurs étaient nos signes vénérés quand nous fondâmes la République en France ; ils furent adoptés par les glorieuses journées de juillet ; ne songez pas, citoyens, à les supprimer ou à les modifier ; vous supprimeriez les plus belles pages de votre histoire, votre gloire immortelle, votre courage, qui s'est fait connaître sur tous les points du globe. Conservez donc le coq gaulois, les trois couleurs : le gouvernement provisoire le demande à votre patriotisme.

Les circonstances fâcheuses au milieu desquelles la révolution s'était accomplie, circonstances qui laissaient déjà sur le pavé, faute d'occupation, une foule d'ouvriers, et qui, sous ce rapport, devaient s'aggraver encore à la suite d'un bouleversement général, imposèrent au gouvernement provisoire l'impérieuse nécessité de s'occuper du sort des travailleurs.

Ce fut dans le but d'utiliser tant de bras oisifs qu'il décréta, d'un côté, l'établissement immédiat d'ateliers nationaux ; d'un autre côté, la formation de vingt-quatre bataillons, de garde nationale mobile, recrutés dans Paris. Ces volontaires devaient être habillés et armés aux frais de la patrie ; une solde de 1 franc 50 centimes leur était allouée à chacun et par jour : aussi ces bataillons furent-ils au complet en peu de temps. Nous ferons connaître le résultat de ces deux grandes mesures. Bornons-nous à dire ici que dans ce moment-là, elles furent d'un grand secours pour les jeunes gens sans occupations et les ouvriers sans travail.

Evidemment le gouvernement provisoire, sauf les questions politiques et sociales qui divisaient ses membres entre eux, montrait, dans tous ses actes, des intentions louables.

Mais le décret qui fera éternellement sa gloire, fut celui qu'il publia, le 26 février, pour abolir la peine de mort.

Convaincu que la grandeur d'âme est la suprême politique, et que chaque révolution opérée par le peuple français doit au monde la consécration d'une vérité philosophique de plus, était-il dit dans cette immortelle déclaration ;

Considérant qu'il n'y a pas de plus sublime principe que l'inviolabilité de la vie humaine ;

Considérant que dans les mémorables journées où nous sommes, le gouvernement provisoire a constaté avec orgueil que pas un cri de vengeance ou de mort n'est sorti de la bouche du peuple ;

Déclare :

Que, dans sa pensée, la peine de mort est abolie en matière politique, et qu'il présentera ce vœu à la ratification définitive de l'Assemblée nationale...

Et aussitôt, le ministre de la justice manda aux procureurs généraux de surseoir à toutes les exécutions capitales qui devaient avoir lieu à la suite des arrêts souverains et de l'ordre définitif qui autorisait ces exécutions.

Le gouvernement provisoire vient de rendre un de ces décrets qui forment une date dans l'histoire des progrès humains, s'écriait à ce sujet le journal la Patrie ; il vient d'abolir la peine de mort en matière politique.

Saluons cet acte saint entre tous avec la pieuse reconnaissance qui lui est due.

L'homme s'élève dans la démocratie ; il devient un être sacré auquel l'homme n'ose plus attenter.

Comment, dans l'avenir, oserait-on insulter à l'homme et à ses droits ? nous venons de déclarer la personne humaine désormais inviolable !

Ainsi, désormais ce n'est plus la force qui interviendra dans nos luttes civiles ; c'est la raison ; c'est la lumière incessamment répandue sur les esprits ; nous ne contraindrons plus, nous convaincrons ; nous n'aurons plus la soumission passive des corps, nous aurons l'accord libre et spontané des âmes. Plus d'oppresseurs, plus d'opprimés entre nous, toujours des frères !

Que les hommes qui ont pris la charge de subvenir aux premières mesures nécessaires à l'établissement de la République se rassurent désormais sur les difficultés de leur œuvre ; un esprit supérieur les anime ; ils travaillent éclairés, protégés par la sainte inspiration de la fraternité humaine !...

 

Je cite exprès les éloges donnés à cette grande mesure par le journal la Patrie, parce que cette feuille n'a point cessé d'être hostile à la Révolution et aux chefs révolutionnaires, et parce qu'elle ne tarda pas à oublier ces doctrines si pures, si humaines. Quant aux feuilles démocratiques, elles avaient toutes devancé le gouvernement provisoire dans cette carrière d'améliorations morales : tous leurs programmes antérieurs à la Révolution comprenaient l'inviolabilité de l'homme ; ceux publiés dès le 26 par la Réforme et la Fraternité portaient l'abolition de la peine de mort et la révision des lois pénales : le décret du gouvernement provisoire ne fit donc que traduire légalement l'opinion publique, unanime sur cette question, moins quelques légistes endurcis et quelques aristocrates modérés[10].

L'adresse aux communistes icariens, aux travailleurs, que fit paraître, dès le 25, le rédacteur du Populaire, Cabet, contenait, après l'invitation de se rallier au gouvernement qui venait de proclamer la République les vœux suivants :

Fidèles à nos principes de fraternité, d'humanité et de modération, de justice et de raison, crions toujours et partout : Point de vengeance, point de désordres, point de violences, point d'oppression pour personne ! mais fermeté, clairvoyance et prudence, afin d'obtenir justice pour tous.

Point d'atteinte à la propriété ! mais inébranlable persévérance à demander tous les moyens que peut accepter la justice pour supprimer la misère ; notamment en adoptant un système démocratique d'inégalité successivement décroissante, et d'égalité successivement croissante.

Gardons-nous de demander l'application immédiate de nos doctrines communistes. Nous avons toujours dit que nous ne voulions triompher que par la discussion, par la conviction, par la puissance de l'opinion publique, par le consentement individuel, par la volonté générale. Restons fidèles à nos paroles...

 

Ainsi, tout le monde cherchait à se placer à la hauteur de la grande révolution politique et sociale accomplie par le peuple, et ce fut dans ces heureuses dispositions que la fête pour la proclamation solennelle de la République eut lieu.

Dès la matinée du 27, deux bataillons de chacune des légions de la garde nationale parisienne et tous les bataillons de la banlieue furent s'établir sur les boulevards, la droite appuyée à la place de la Bastille, les drapeaux, les musiques et les sapeurs en tête. Les élèves de l'Ecole Polytechnique, ceux de Saint-Cyr et d'Alfort, ainsi que les élèves des Écoles de médecine et de droit, devaient aussi être passés en revue par le gouvernement provisoire. L'empressement de tous ces citoyens et d'un grand nombre d'autres fut tel qu'on devait l'attendre d'une population enthousiaste.

A une heure, les membres du gouvernement et leur escorte quittèrent l'Hôtel-de-Ville pour se rendre sur la place de la Bastille : ils marchaient deux à deux. MM. Lamartine et Arago ouvraient la marche, se tenant par le bras, et précédés du général Courtais. Le temps, qui avait été couvert et pluvieux une partie de la matinée, changea tout à coup, et un soleil, que l'on a comparé à celui de Juillet 1830, éclaira cette fête mémorable.

Tous les membres du gouvernement provisoire s'étant réunis autour de la colonne, y furent entourés des drapeaux de la garde nationale et du peuple : mille autres drapeaux aux trois couleurs flottaient aux fenêtres, tant sur le passage du cortège, que sur la longueur des boulevards. Une foule immense couvrait la place de la Bastille et les voies qui y aboutissent.

Après que les musiques eurent exécuté les airs nationaux de la première Révolution et ce qu'on appelle le Chant des Girondins[11], M. Arago prit la parole :

Sur cette place, dit-il, où nos pères ont inauguré la liberté, nous venons proclamer la RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, lisent eu le courage de la créer ; nous aurons la sagesse de la conduire dans une voie large, grande et glorieuse.

Vive la République !

A peine M. Arago eut-il prononcé ces mots magiques, qu'une acclamation, sortie de cent mille poitrines, lui répondit parce même cri : Vive la République ! Les musiques se mêlèrent à ces cris, et les drapeaux saluèrent l'inauguration officielle de cette République tant désirée par les hommes marchant à la tête de la civilisation du monde.

Le doyen des membres du gouvernement, M. Dupont (de l'Eure), adressa à la garde nationale quelques paroles bienveillantes pour la remercier de sa conduite dans la révolution glorieuse qui venait de rajeunir la France. Nous comptons sur votre concours, lui dit-il, pour nous aider à maintenir l'ordre[12], à établir un gouvernement fort et puissant, qui puisse faire la gloire et le bonheur de la France. Vive la République !

Vive la République ! reprit M. Crémieux. Rendons hommage aussi aux mânes de nos frères de Juillet. Que devaient-ils penser en nous voyant perdre une à une ces libertés conquises par leur sang ! Qu'ils ont dû tressaillir aux échos de notre révolution, plus grande encore que la leur, puisqu'elle nous donne la véritable liberté !

La République est la mère de tous les citoyens, qui sont tous frères et fils d'une grande patrie ! Quand cette patrie s'appelle la France, on doit être fier et heureux d'être républicain français. Vive la République ! vive la France !

Vive la République ! vive la France ! répondirent les légions, en défilant au pied de la colonne.

Et les musiques exécutaient alternativement le Chant des Girondins, la Marseillaise et le Chant du départ.

Et le peuple ne cessa de crier Vive la République ! jusqu'au moment où le gouvernement provisoire, arrivant sur le perron de l'Hôtel-de-Ville, salua le cortège avec ce même cri, désormais consacré par le baptême que venait de lui donner le peuple français.

 

 

 



[1] Chose étrange ! les deux hommes sur lesquels le peuple comptait le plus, les deux hommes que l'on regardait comme de vieux républicains rectilignes, MM. Dupont (de l'Eure) et F. Arago, furent ceux qui se prononcèrent le plus fortement contre la proclamation immédiate de la République. C'est que tous les deux étaient arrivés à cette redoutable époque de la vie où l'énergie s'éteint avec la chaleur du patriotisme.

[2] Réforme du 25 février au matin.

[3] Courrier français du 25 au matin.

[4] La Banque et le commerce de la capitale souscrivirent, dans la première journée, pour plus de 300.000 fr. ; les agents de change y concoururent pour 26.000 fr.

[5] On lisait, le lendemain 26, la note suivante dans un journal ordinairement bien renseigné :

M. Odilon Barrot et ses amis politiques, M. Thiers et les hommes qui marchaient sous son drapeau, MM. Billaut, Dufaure et les rares soldats de leur petit bataillon, se sont réunis hier, à deux reprises, pour s'entendre sur la conduite à tenir en présence des circonstances graves dans lesquelles le pays se trouve placé. Il a été décidé à l'unanimité, dans cette réunion, que les hommes du tiers parti, du centre gauche et de la gauche, dont les événements venaient de dépasser tous les projets et toutes les tendances politiques, donneraient, sans aucune restriction, leur concours au nouveau gouvernement.

C'était probablement pour l'étouffer que MM. Barrot et Thiers embrassaient la République.

[6] Une mesure pareille avait été prise après les journées de juillet 1830 ; mais elle fut si mal exécutée, qu'on là considéra, avec raison, comme une chose funeste au commerce. En laissant la présentation et ie payement facultatifs, on força les commerçants à payer malgré la loi, et ce, dans là crainte de voir leur crédit mal noté. Il ne suffisait pas de proroger les échéances pour faire jouir les commerçants du répit décrété, il fallait encore prohiber la présentation des effets avant le terme de rigueur. La triste expérience de 1830 fut perdue en 1848.

[7] C'est une chose remarquable que cet empressement des villes les plus populeuses à proclamer la République, alors même que celle-ci ne l'était pas encore définitivement à Paris. Ainsi, dès le 26, on savait par le télégraphe que la ville de Toulouse avait adhéré avec enthousiasme au gouvernement républicain, et que des administrations républicaines s'étaient organisées dans une foule d'autres villes.

[8] Un avis, affiché sur tous les murs de la capitale, portait que tous les officiers généraux avaient exprimé leur adhésion au gouvernement provisoire. On sait que M. Bugeaud ne fut pas des derniers à offrir son épée au service de la République.

Tous les généraux appartenant à la marine, sans en excepter M. de Mackau, avaient aussi fait acte d'adhésion, dans les termes les plus patriotiques, entre les mains de M. Arago, ministre provisoire de la marine.

[9] Voyez la brochure, avec figures, que j'ai publiée, dans les derniers jours de février 1848, sous ce litre : Le véritable drapeau et la véritable cocarde de la République française.

[10] Ce fut le peuple de Paris qui inspira le décret destiné à donner sa vraie signification à la victoire, le décret d'abolition de la peine de mort en matière politique. Il l'inspira, il l'adopta et le signa par une acclamation de deux cent mille voix. Pas un cri de colère ne protesta. La France et l'Europe comprirent que Dieu avait ses inspirations dans la foule, et qu'une révolution inaugurée par la grandeur d'âme serait pure comme une idée, magnanime comme un sentiment, sainte comme une vertu. (Rapport du gouvernement provisoire à l'Assemblée nationale.)

[11] Le Chant des Girondins est un de ces anachronismes comme on en trouve tant dans les romans et les drames prétendus historiques. Le chant de notre première révolution qui a pour refrain :

Mourir pour la patrie

C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie,

fut fait à l'occasion du combat naval auquel le Vengeur donna son nom, combat qui eut lieu le 13 prairial an II. A cette époque, les girondins étaient morts depuis longtemps. Ce ne fut donc pas mourir pour la patrie ! qu'ils firent entendre en allant à l'échafaud, mais bien : Le jour de gloire est arrivé. Le musicien du prétendu Chant des girondins a été mal inspiré en modifiant l'air primitif, qui vaut beaucoup mieux que la musique nouvelle.

[12] Ce bon M. Dupont (de l'Eure) en était encore aux formules du gouvernement déchu, qui parlait toujours de l'ordre et jamais de la liberté.