HISTOIRE SECRÈTE DU DIRECTOIRE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE PREMIER.

 

 

Début. — Une soirée à la Place-Royale. — L'abbé de Besplas — De La Harpe. — M. et madame de Montchal. — M. de B***. — La marquise d'Esparbès. — Comment est reçu par une académie de province le buste d'une dame de la cour. — Entrée en conversation. — Le 13 vendémiaire. — Détails antérieurs. — Général Despérières. — Refus de l’état-major de Paris de s'affilier aux jacobins. — Son colloque avec les membres du comité militaire, — Une séance de la convention nationale. — Interruption dramatique du récit. — Propos de gens effrayés.

 

Il était neuf heures du soir, le 13 vendémiaire an IV (lundi 5 octobre 1795), le canon grondait encore dans les rues de Paris ; il y avait à la Place-Royale, chez la vieille marquise d'Esparbès, une réunion de cinq ou six personnes, toutes plus alarmées les unes que les autres, et chacune redoutant les visites domiciliaires de la nuit, et la suite du triomphe des républicains. Là se trouvaient avec madame d'Esparbès le respectable abbé de Besplas, ci-devant aumônier de Monsieur, joignant à toute la grâce et la politesse de l'ancien régime la vertu plus solide de l'homme de bien. Frère d'un prédicateur célèbre, il était royaliste et prêtre, mais avec tolérance et douceur. Né à Montpellier, ancien précenteur du chapitre de Béziers, grand-vicaire de je ne sais quel prélat, il attendait sa nomination à un évêché „lorsque la révolution le jeta dans une carrière d'épreuves et de malheurs.

Le littérateur La Harpe faisait partie du groupe. Naguère philosophe et jacobin, mais converti dans sa prison, en 1794, à ce culte, objet de ses sarcasmes et de ses attaques violentes, il aspirait au rôle de Paul après avoir été le Saül persécuteur ; d'effroi en ce moment luttait dans son cœur avec le fanatisme ; chaque retentissement du canon il tressaillait malgré lui, et puis reprenait sa colère interrompue.

Il y avait là M. de Montchal-Barantin, neveu ou cousin du garde-des-sceaux de ce nom, madame de Montchal sa femme, qui joignait à une beauté remarquable beaucoup d'esprit et des connaissances supérieures ; enfin auprès d'elle M. de B***, ex-conseiller au parlement royaliste depuis 1789, et qui auparavant avait été plus qu'à demi républicain.

La maîtresse de la maison, autrefois belle et fort bien en cour, se rappelait avec une sorte d'orgueil qu'elle eut l'honneur de plaire Louis XV. La chronique scandaleuse prétendait qu'elle avait un moment continué madame de Pompadour et précédé madame du Barry ; ramis, si la chronique avait raison, la faveur de madame la marquise d'Esparbès ne fut qu'une sorte d'intérim qui ne lui avait pas donné le rang parmi les cotillons souverains du temps de Louis XV ; aussi ne prit-elle pas son chiffre, qui, dans l'ordre de l'hérédité galante, aurait dû être le troisième.

Cette dame, peu contente de ses charmes et de son esprit naturel, quoiqu'elle en eût beaucoup, voulut aspirer au trône des muses et se faire auteur, Dieu sait en quelle intention ! La voilà occupée à écrire sous la dictée d'un réviseur, M. Jammes avocat au parlement de Toulouse. Elle présenta plusieurs pièces de poésies à mainte académie, à celle des Jeux floraux entre autres ; on les reçut avec urbanité, on complimenta la marquise, qui, prenant ces gracieusetés au pied de la lettre, ne douta plus d'être la Sapho du moment ; aussi un beau matin expédia-t-elle son buste en marbre blanc, dont elle faisait don à cette société littéraire. La surprise fut grande au déballé de ce chef-d'œuvre de l'art. On faillit l'inaugurer par respect pour le sculpteur, mais on le remit dans la caisse sous prétexte de réparations à faire à la salle des séances académiques, puis on pria M. Jammes de lui donner en attendant un asile dans sa maison ;il y séjourna long-temps, et enfin aujourd'hui il orne le jardin de plaisance d'un des fils de M. Jammes.

La marquise d'Esparbès, au triple titre de femme de qualité, de femme jolie et de femme spirituelle exerçait une sorte d'influence sur ses alentours ; le bon ton chassé de partout se réfugiait dans son salon à la Place-Royale ; niais ce soir ! ce terrible soir du 13 vendémiaire, il n'était pas question de bon Ion ni de poésie chez madame d'Esparbès.

Je logeais auprès de la marquise, dans la rue Saint-Louis. ; j'avais passé la matinée et l'après-midi à examiner le mouvement des sections, j'avais parlé deux fois au général Danican ; la veille, au moment de la victoire éphémère remportée sur le général Menou par la section Lepelletier, je m'étais trouvé un instant chez Barras, et j'avais couru une partie de la soirée avec Napoléon Bonaparte ; de sorte que je pouvais raconter beaucoup de faits particuliers propres à former un tout presque historique. L'issue malheureuse du combat me décida à prendre la route du Marais, et j'arrivai au milieu du groupe que je viens de faire connaître, à peu près vers neuf heures. Je fis peu r d'abord, car on ne me reconnut pas, soit que l'effroi exit troublé tout ce monde, soit que la fatigue de la journée eût altéré mes traits ; mais à peine reconnu je fus accablé de questions ; chacun voulait savoir un point particulier du mouvement universel ; on doutait encore de la défaite des sectionnaires, ou plutôt, attendu qu'on s'était arrangé pour la victoire, on ne voulait pas rabattre des espérances fondées là-dessus.

MADAME D'ESPARBÈS. Eh bien, monsieur, la bonne cause est-elle triomphante ?

LA HARPE. Dieu veut quel le soit, madame, les sections triompheront.

MOI. Je crains que Dieu ne se complaise à nos épreuves, car la convention l'emporte sur tous les points, et les nôtres sont en pleine déroute.

M. DE MONTCHAL. Cela ne peut-être ; le général .... avait promis dé faire des merveilles !

MOI. Promettre est un, tenir...

M. DE MONTCHAL. On vous tient quitte du reste ; mais il est impossible que la convention ait le dessus ; hier encore elle a été battue, le général Menou a reculé ! Qui aura pris sa place ?

MOI. Un diable sous la forme d'un jeune Corse, le général Bonaparte.

L'ABBÉ DE BESPLAS. Qui est-il ? Je n'ai jamais entendu parler de lui.

LA HARPE. Un va-nu-pieds, sans doute quelque domestique parvenu, un homme de rien, certainement.

MOI. Vous êtes dans l'erreur, M. de La Harpe ; le citoyen Bonaparte est noble, il a été élevé à l'École militaire, et a servi avec distinction dans les armées de la_ république, qui lui doit en grande partie la prise de Toulon.

MADAME D'ESPARBÈS. Un homme de qualité ? encore un ! Être maltraité par les nôtres, c'est épouvantable car ce Barras, est .un vrai vicomte, et des plus anciennes familles de Provence ! Il y a là de quoi perdre la tète ! Et vous croyez, monsieur, pie ce Bonaparte a décidé la question aujourd'hui ?

MOI. Je le crains, madame.

M. DE B***.  Je voudrais bien connaitre les événements qui viennent de se passer, dans leur cause et dans leur résultat.

TOUT LE CERCLE. Oui, si on les connaissait à fond, on pourrait préjuger pour l'avenir.

MOI. S'il vous plaît de m'écouter, je suis prêt ; j'ai beaucoup à dire, car j'ai beaucoup écouté moi-même, et je vois tout le monde.

MADAME D'ESPARBÈS. Aussi je vous reproche de n'être pur qu'à demi ; vous vous êtes refusé à l'émigration !

MOI. Oui, grâce à Dieu ! Et où serais-je à cette heure-ci ? je vous le demande.

On nous interrompit pour me prier de parler ; le conseiller au parlement quitta même la table de whisth où déjà il s'était installé, en face de M. de Montchal. Comme il faisait presque froid, on se rangea en cercle autour du foyer, et moi, me plaçant au centre, je commençai cette espèce de leçon d'histoire contemporaine.

La convention nationale, après s'être fait craindre, avait fini par être méprisée ; l'impudeur avec laquelle elle se perpétuait dans la nouvelle constitution, en exigeant que les deux conseils prissent dans son sein les deux tiers de ses membres, exaspérait les bons esprits. On voulait se débarrasser d'elle, en finir pour une fois, et ne composer le gouvernement naissant que d'hommes purs des crimes de 1793 et 1794. Les sections de Paris se décidèrent à s'opposer par la force à l'exécution de ce décret.

En même temps les comités royalistes crurent l'époque favorable pour opérer un mouvement en faveur de leur cause ; ils travaillèrent. en conséquence, et M. de La Harpe, que voilà, sait comment on mit en réquisition toutes les plumes des auteurs dévoués au roi.

— Oui, répliqua 'interpellé en se frottant les mains, j'ai pu combattre à ma manière pour cette sainte religion à laquelle l'avais fait tant de mal ; j'ai agi de mon mieux, et dois dire .que Lacretelle jeune, que Richer Serisy, que Vaublanc, que Regnault, m'ont vigoureusement secondé ; nous avons travaillé la république de la bonne sorte, Dieu a béni nos efforts, et je crois qu'on nous doit en partie la levée de boucliers des sectionnaires ! Ah ! s'ils avaient voulu combattre avec ferveur pour le trône et l'autel, l'ange exterminateur aurait marché devant eux ; mais la plupart de ces gens-là n'ont ni piété ni amour du culte, ce sont des impies ; aussi vous dites que Dieu les a livrés a nos ennemis.

— Abbé de Besplas, dis-je alors, voici M. de La Harpe qui empiète sur vos droits, il prêche !

— Il n'attaque que mon frère, répliqua l'abbé en riant : quant à moi, je prie et ne prêche point.

Le jacobin converti fit une grimace, car on riait autour de lui ; puis, revenant au point principal, on me demanda de poursuivre, ce que je fis.

Les choses furent poussées loin ; le royalisme releva la tête, il eut pour lui presque tous les soixante-treize députés revenus de leur exil, et qui se turent chaque fois qu'il était question de défendre la république. Cependant la garde nationale, forte de quarante mille hommes devenait ou plutôt était déjà une vraie puissance ; elle se réunissait au chef-lieu de chaque section ; là elle discutait, prenait, quoique en apparence dans l'intérêt de la république, des arrêtés tous contraires aux volontés de la convention, et mena ans pour elle.

La convention voit le péril, elle cherche à l'éviter, fait sortir des prisons un nombre de quinze à dix-huit cents jacobins forcenés, séides des anciens membres du comité de salut public, tous misérables souillés de crimes et de sang ; on leur procure des armes, et on les installe sous le beau titre de soldats de la patrie afin de les assimiler aux troupes de ligne commandées par le général Menou. C'est dans la cour du Manège que ces assassins sont passés en revue par Barras en personne ; le bruit s'en répand, il arrive au général Despérières, qui ce jour-là prend le commandement de Paris (12 vendémiaire, hier). Il s'en indigne, ainsi que tous les officiers qui composent l'état-major de la place :

Mes amis, leur dit-il, nous ne pouvons admettre dans nos rangs ces restes impurs de septembre 1792, et de toutes les journées déplorables qui ont suivi ; allons en prévenir le général en chef.

On y va ; Menou, que vous connaissez peu sans doute, est un de ces hommes qui ont de la bravoure sans avoir de la tête, qui sont intrépides en face d'une batterie de canon, et qui tremblent dans une querelle politique ; en un mot, bon général d'avant-garde, il ne faut lui confier aucun commandement suprême, car il s'y perdra comme il a fait hier.

Menou savait déjà la mesure prise par le comité du gouvernement, elle le désespérait ; il éprouve lui aussi de la répugnance à se mettre à la tête de ces brigands ; aussi accueille-t-il avec transport la proposition, qui lui est faite par Despérières, de protester contre cette formation illégale d'un corps composé d'hommes sous la prévention de la loi, qui d'accusés passent sans jugement au rang des défenseurs de l'état. Les officiers présents nomment quatre généraux de brigade pour accompagner le général de division auprès du comité du gouvernement, composé hier matin de trois membres du comité de salut public, et de deux du comité de sûreté générale, et présidé par Barras. On se rend au lieu des séances ; la députation est plus d'une heure avant que d'être introduite, elle Pest enfin. Menou porte la parole, se plaint de la mesure adoptée, réclame contre l'armement de ces furieux, et demande, pour -l'honneur de l'armée, que ce bataillon soit dissous sur-le-champ.

Les membres du  comité entendent avec une impatience extrême cette proposition qui leur convient si peu ; Barras, sans répliquer à chaque phrase du discours de Menou, se contente de dire :

Voilà bien votre avis ; reste à savoir maintenant s'il est celui des généraux qui vous accompagnent.

A ces mots Despérières prend la parole pour appuyer Menou, ses trois autres collègues font de même ; on les écoute, et puis on les invite à se retirer, tandis que le comité va délibérer. Ce fut bientôt fait ; la députation, qu'on ne tarde pas à rappeler, est de nouveau introduite, et Barras lui dit :

Nous croyons comme vous, citoyens généraux que l'armement des citoyens sortis de prison est une mesure hasardée, mais elle est prise, et revenir sur une chose faite serait un acte de faiblesse : qui voudrait d'ailleurs s'en charger ? — Moi ! s'écrie Despérières ; rendez un décret qui rapporte celui de cette nuit, et qui ordonne le désarmement ; le général en chef mettra à ma disposition douze cents hommes, j'en formerai quatre colonnes chacune de trois cents, elles s'empareront des issues du Manège je me fie à moi pour le reste., Mais s'ils résistent ? demanda Barras. — S'ils résistent je les exterminerai jusqu'au dernier.

Le comité tout entier fait un mouvement ide surprise ; chacun des membres qui le composent interroge de l'œil ses collègues. Barras dit alors :

Nous ne pouvons revenir sur cette mesure, le bataillon restera armé, ce sera une augmentation de forces contre les factieux, et vous les commanderez. — Moi ! répliqua Despérières avec une vive indignation ; moi, jamais ! Il n'y a pas une goutte de sang français sur mes habits, et je ne commencerai point à me couvrir aujourd'hui de celui de mes concitoyens dont je partage l'opinion. Vous avez mes sermons, je ne marcherai point contre vous, niais je ne marcherai pas pour vous, ne comptez pas sur moi.

Il fallait répliquer à ces paroles hardies par l'arrestation de ceint qui les prononce ; nul n'y songe, tant on a peu la conscience de ce qu'on doit faire. La députation se retire, et le comité, sans plus s'en occuper, continue de délibérer sur des objets qu'il croit plus importants. Tout autre que Barras aurait reconnu, dans la mollesse de Menou en cette circonstance, combien peu on avait à se fier à sa fermeté ; cependant, loin de le destituer, on lui laisse le commandement suprême des forces de la convention, et on lui ordonne de se préparer à marcher contre les sections rebelles.

Tandis que celles-ci font battre la générale et se réunissent dans le lieu de leurs séances, la convention nationale se dispose à célébrer l'anniversaire du 3 octobre 1793, jour auquel avaient péri sur l'échafaud les vingt-deux représentants victimes du 31 mai, quoiqu'il soit certain que ceux-là n'ont terminé leur vie que le 31 octobre de cette année. Au milieu de la salle, sur un sarcophage en marbre, s'élève une urne funéraire couverte d'un crêpe et surmontée d'une couronne de cyprès et d'une palme ; autour du cénotaphe sont appendues vingt-deux couronnes de verdure et de fleurs, des arbres funèbres l'entourent ; tandis que les conventionnels en costumes et en crêpes sont à leurs places, une foule nombreuse encombre les tribunes. La fête funèbre va commencer, lorsque l'on introduit. à la barre des pétitionnaires de Verdun, qui viennent blâmer la résistance des sections de paris ; Baudin des Ardennes, président répond en termes généraux que la convention saura faire respecter les lois et la liberté des opinions.

Dussaulx alors s'écrie :

On ne peut ajouter à la sagesse de la réponse du président ; mais souffrirez-vous patiemment qu'on vienne à votre barre secouer les flambeaux de la discorde ? Quant à moi, je ne souffrirai pas qu'on vienne ici inculper la ville de Paris.

De violents murmures couvrent la voix de Dussaulx.

Thibaudeau, prenant alors la parole, dit :

La convention ne peut se dissimuler que les dangers de la patrie vont toujours pissant ; elle attend un rapport des comités sur ce qui se passe autour de nous ; mais je crois que nous serions la risée de l'Europe si nous nous occupions de fête, quand il faut agir et frapper. Nous MUS occuperons des morts quand nous aurons sauvé les vivants. Je demande que l'assemblée ajourne cette fête après les dangers passés.

Tallien se lève à son tour, lui vainqueur de Robespierre dont il a partagé les crimes et qui ne lui a demandé compte du sang versé qu'au moment où il a craint pour ses jours ; Tallien retrouve quelques inflexions de sa voix tonnante de thermidor de l'an passé et dit :

Hier je voulais m'opposer à la fêle ; mais, puisque nous sommes réunis aujourd'hui, je pense que ce serait marquer de la faiblesse que de ne pas la célébrer ; oui, c'est en la célébrant cette fête que vous puiserez cette mâle énergie avec laquelle vous irez écraser jusque dans leur dernier repaire les factieux qui veulent perdre la chose publique ; oui, pleurons en ce moment nos infortunés et illustres collègues ; tirons ensuite le glaive, formons dans cette enceinte in bataillon carré, et marchons de là sur les rebelles audacieux.

MADAME D'ESPARBÈS m'interrompant : Mais, monsieur c'est à faire frémir ce que vous contez là ; ces conventionnels ne sont donc pas des hommes de chair et d'os comme les autres ? On arme contre -eux dans tous les quartiers de Paris, et ils font de nouveau le sénat romain

M. B***. Ah si en 1771 les parlements avaient fait ainsi !

M. DE MODITCHALD Eh ! monsieur vous faites un appel à la révolte ; le peuple, aujourd'hui, c'est le roi ; et les parlements en 1771 étaient la convention d'aujourd'hui.

M. de B*** prit feu à cette proposition. On oublia un instant le présent pour remettre en question le passé ; mais un nouveau coup de canon se fit entendre ; M. de La Harpe tressaillit dans son grand fauteuil, l'abbé de Besplas courut à la fenêtre, et prétendit voir, à travers les ombres de la nuit des hommes armés de fusils qui défilaient dans la Place-Royale. La stupeur devint complète parmi nous ; on voulut s'assurer par soi-même de ce que l'abbé affirmait ; il ne se trompait pas. Un cliquetis effrayant d'armes, le pas sourd de gens qui marchaient, et comme des ombres qui se glissaient sous des arcades opposées au côté où nous étions, nous donnèrent l'assurance que la guerre civile allait éclater dans notre quartier paisible. Nous nous rapprochâmes en silence du feu ; madame d'Esparbès enfin, plus courageuse que les autres, se tournant vers moi :

Allons, monsieur, achevez le récit de la séance de l’assemblée d'hier. — Madame, dis-je, la convention a pris des mesures vigoureuses, a commandé le retour aux lois Barras a demandé que la lutte cessât dans la journée même que l'assemblée se fasse rendre compte, séance tenante, des mesures prises par les comités ; on adopte cette proposition, et on donne à Menou l'ordre de marcher contre les sections, et notamment contre celle de Michel Lepelletier, qui se réunit au couvent des Filles-Saint-Thomas.

M. DE LA HARPE. C'est le siège de notre nouveau gouvernement, depuis que la section de l'Odéon a été mise en quelque sorte hors la loi.

MADAME DE MONTCHAL. Savez-vous messieurs, que j'aime les épisodes, et j'ai envie de demander à M. de La Harpe ce qui s'est passé avant-hier à l'Odéon ?

MADAME D'ESPARBÈS. Vous ne lisez donc pas les gazettes ?

MADAME DE MONTCHAL. J'en lis trois pour ma part chaque jour, mais elles sont si menteuses que je m'en méfie, tandis que la piété de M. La Harpe me répond de la vérité.

M. DE LA HARPE, levant les yeux au ciel. Ah ! madame, tout chrétien doit se rappeler que Satan est désigné sous le titre du père du mensonge. Au reste, je sais ce qui s'est passé à l'Odéon le 11, car j'y étais avec Richer Serisy et le marquis de Clermont-Gallerande ; nous agissions en qualité de commissaires de S. M. Louis XVIII, et nous eussions fait de la bonne besogne, si les braves du parti avaient eu moins peur.

On se mit à rire du propos de M. La Harpe.