Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans les Gaules

 

LIVRE II

 

 

CHAPITRE 1

État de l’empire romain en quatre cent sept. Invasion des vandales dans les Gaules.

Au commencement du cinquième siècle l’empire romain était divisé en deux partages. Arcadius l’aîné des fils de Théodose le Grand était empereur des romains d’orient, et Honorius le puîné était empereur des romains d’occident. Les auteurs qui ont voulu louer Honorius, ont été réduits à faire l’éloge de sa bonté, qualité aussi dangereuse dans un prince qui n’a point les vertus nécessaires aux souverains, que les plus grands vices. Honorius n’avait point ces vertus, et sa bonté fut ainsi plus funeste à l’empire que les vices de Néron, et ceux de Domitien. Il paraît sur tout qu’il fut dépourvu du talent de se faire craindre. Que n’osent point les méchants, sous un souverain qu’ils ne craignent pas ? L’empire romain était alors une monarchie entièrement despotique. L’autorité de l’empereur y était même plus absolue que ne le fut jamais dans l’Asie, celle d’aucun de ses monarques. C’étaient la violence et la crainte qui avaient rendu ces monarques indépendants des lois ; mais c’étaient les lois mêmes qui avaient attribué aux empereurs un pouvoir sans bornes. Tous les princes qui depuis deux cent ans ont voulu se rendre absolus dans leurs états, n’ont fait qu’y renouveler les lois du droit public de l’empire romain.

D’un autre côté, la conservation des états despotiques dépend presque entièrement des talents du prince qui les gouverne. Comme en revêtant d’une portion de son autorité ceux qu’il emploie, il leur confie un pouvoir absolu dans leur département ; que ne doit-il point arriver lorsqu’il choisit des hommes sans capacité, ou des traîtres ?

Il est vrai qu’on ne saurait reprocher à la mémoire d’Honorius le choix de Stilicon pour son principal ministre, choix qui fut la première cause de tous les malheurs dont nous allons parler. Théodose le Grand avait ordonné à sa mort, que durant la minorité d’Honorius, Stilicon aurait l’administration de l’empire d’occident : et l’on croira sans peine que ce ministre prit, dès qu’il fut en possession du gouvernement, toutes les mesures soit bonnes soit mauvaises, que prennent les ministres ambitieux, pour n’être point aisément déplacés. Quand Stilicon ne les aurait point prises, le caractère doux d’Honorius ne lui eût pas permis d’entreprendre de le renvoyer. Ce Stilicon qui a porté à Rome des coups plus funestes que tous ceux qu’elle avait reçus d’Annibal, de Mithridate, et de tous ses autres ennemis, était vandale d’origine, mais il servait l’empire depuis longtemps. Il était déjà parvenu au grade de général, et il avait même épousé une nièce de Théodose le Grand, lorsque ce prince le fit, pour ainsi dire, le gouverneur d’Honorius. Enfin, Stilicon se vit à la fois le ministre, le favori, et le généralissime de son maître, à qui même il fit encore épouser sa fille.

Ses prospérités l’aveuglèrent. Non content de régner sous le nom d’autrui, il voulut régner sous le sien, ou du moins mettre l’empire dans sa famille, en faisant monter sur le trône son fils Eucherius. Dans cette idée, Stilicon, tout chrétien qu’il était, fit élever ce fils dans l’idolâtrie, afin de lui concilier l’affection des païens qui étaient encore en grand nombre, et qui étaient indisposés contre la postérité de Théodose, à cause du zèle qu’il avait eu pour la propagation de la véritable religion. Ce méchant homme fit encore une autre chose pour venir à son but. Jusqu’à l’année quatre cent six, il avait été le fléau des barbares qui faisaient des incursions sur le territoire de l’empire, ou qui tâchaient de s’y cantonner. En plusieurs occasions il avait remporté sur eux des avantages signalés. Il changea de conduite cette année-là, et il excita les barbares par des émissaires affidés, à faire une invasion dans les Gaules, où il leur fit entendre qu’ils ne rencontreraient pas de grands obstacles. Stilicon s’imaginait qu’aussitôt que la confusion ferait dans la monarchie d’occident, le souvenir des victoires qu’il avait remportées obligerait tout le monde à tourner les yeux sur lui, comme sur la seule personne qui pût être le restaurateur de l’état, et qu’on proclamerait empereur Eucherius.

Les émissaires de Stilicon ne durent point avoir beaucoup de peine à persuader aux vandales et aux autres barbares, de tenter une irruption dans les Gaules. Le même motif, qui dans le quatrième et dans le cinquième siècle de la fondation de Rome, avait engagé les gaulois, dont la patrie n’était point encore aussi bien cultivée qu’elle l’était quatre cent ans après, à faire des invasions en Italie, rendait les barbares de la Germanie, et ceux des pays voisins du Danube, toujours disposés à venir saccager les provinces de la Gaule. Ce motif était le dessein d’envahir, ou du moins de piller un pays rempli de biens, et sur tout abondant en vin, ainsi qu’en plusieurs sortes de fruits qu’on ne connaissait pas encore dans la patrie de nos barbares. Ainsi comme Brennus et les gaulois qui le suivaient étaient allés en Italie, poussés principalement du désir de boire abondamment du vin, et de manger des fruits qu’on ne recueillait point encore dans leur pays ; de même les germains qui faisaient des courses dans les Gaules durant le troisième siècle et les siècles suivants, y venaient principalement pour y satisfaire une pareille envie.

Dès que les Gaules eurent été assujetties à Rome, leurs habitants avaient appris la culture des vignes, et ils en avaient planté dans leur pays. Il est vrai que l’empereur Domitien avait ordonné par un édit célèbre qu’il ne serait plus fait de nouveaux plans de vigne même en Italie, et que l’on serait obligé d’arracher dans plusieurs provinces de l’empire, la moitié de celles qui étaient déjà plantées. Mais cet édit n’avait jamais été exécuté à la rigueur. D’ailleurs Probus qui régna environ deux siècles après Domitien, avait permis expressément aux habitants des Gaules et de plusieurs autres provinces de l’empire de planter autant de vignes qu’ils le trouveraient à propos.

Cet empereur avait même employé les troupes à ce travail, et lorsque quatre-vingt ans après Probus, Julien commandait les armées dans les Gaules, les environs de Paris étaient couverts de vignobles. Dans tous les temps les barbares ont eu pour le vin, lorsqu’ils l’ont connu, le même goût que les sauvages d’Amérique, et les nègres, ont pris pour l’eau-de-vie, aussitôt que cette liqueur dangereuse leur a été portée par les européens. Enfin, les romains avaient si bien connu par une longue expérience, que le motif principal des incursions que les barbares faisaient dans les Gaules et dans l’Italie, était l’envie de se gorger de vin, comme de se rassasier des fruits qu’on y cultivait, et qu’on n’avait pas chez eux, que les derniers empereurs firent tout leur possible pour faire oublier aux barbares le goût de ces choses-là. Ces princes firent prohibition par des lois expresses à tous leurs sujets de transporter dans les pays étrangers, sous quelque prétexte que ce fût, du vin, de l’huile, ni aucune sauce ou assaisonnement préparé. Quoique les états abondants en denrées ne demandent pas mieux que d’en faciliter la traite à leurs voisins, néanmoins les romains, loin de favoriser l’extraction des leurs, avaient jugé à propos de la défendre, tant ils craignaient que les barbares ne prissent trop de goût pour ces denrées, et qu’ils n’en vinssent chercher l’épée à la main quand ils n’auraient plus de quoi en acheter. Les bêtes carnassières qui ont goûté du sang chaud, attaquent les animaux vivants, avec bien plus d’ardeur, que celles qui n’en connaissent point la saveur.

Céréalis, un des généraux de l’empereur Vespasien, dit, en parlant aux sénateurs de Langres, et à ceux de Trèves, qui durant la guerre de Civilis, avaient appelé à leur secours les germains : ce n’est point pour mettre l’Italie en sûreté... Voilà les attraits que les Gaules et les autres provinces de l’empire avaient pour nos barbares qui manquaient souvent de pain, et toujours de vin.

On peut donc juger de ce qui arrivait en ces temps-là dans la Germanie, quand un audacieux y proposait de faire une incursion au-delà du Rhin, par ce qu’on voyait y arriver à la fin du seizième siècle, que les guerres de religion étaient fréquentes en France. Dès qu’un chef tant soit peu accrédité voulait alors lever du monde en Allemagne, pour servir en France soit le parti des catholiques, soit le parti des huguenots, les lansquenets et les reîtres venaient en foule se ranger sous son drapeau ou sous sa cornette, poussés à cela principalement par l’envie de piller et de boire abondamment du vin, qui pour lors était encore assez rare dans leur patrie, parce que les trois quarts des vignobles qu’on y cultive aujourd’hui, n’étaient point encore plantés. Voilà, je l’avoue, un motif bien grossier. Aussi je prétends seulement qu’il ait agi sur les soldats, et je ne disconviens point que les chefs, et même les officiers de nos cavaliers et de nos fantassins allemands, n’aient eu des objets plus relevés.

Je reviens au cinquième siècle. Les barbares qui habitaient alors dans la Scythie, sur le Danube, et dans la Germanie, étaient tous belliqueux. Il est seulement vrai de dire que les uns l’étaient plus que les autres : d’ailleurs que pouvaient-ils gagner lorsqu’ils se faisaient la guerre ? Quelque bétail, quelques esclaves, et une petite provision des vivres les plus grossiers. Le vainqueur ne saurait profiter que des biens que les vaincus ont à perdre. Ainsi quand une de ces nations barbares portait la guerre dans le pays d’une autre, c’était proprement un corsaire qui attaquait un corsaire.

Mais quand elle pouvait mettre le pied sur le territoire de l’empire, elle y trouvait toute sorte de biens, et sur tout de l’or et de l’argent, dont le prix n’était que trop connu des peuples les moins civilisés. Le germain le connaissait dès le temps des premiers Césars, et il l’avait appris dans les traites qu’il faisait avec les romains, lorsqu’il échangeait ses bestiaux, la seule chose dont il pût faire commerce, contre du vin ou de l’huile. Les germains aujourd’hui si habiles dans les arts mécaniques, et qui remplissent de leurs ouvrages l’Europe entière, ne savaient fabriquer alors que des étoffes mal tissues, des armes, ou les ustensiles grossiers de leurs ménages rustiques. Les nations qui se liguèrent ensemble par les menées de Stilicon pour faire une irruption dans les Gaules, furent les alains, les vandales et les suèves. Nous avons déjà parlé des alains et des vandales, et nous n’avons autre chose à rapporter concernant les suèves, si ce n’est qu’ils étaient un des peuples de la Germanie. Après ce que nous avons dit concernant la disposition où étaient alors les barbares, on croira sans peine que les trois peuples que nous avons nommés, n’arrivèrent sur les bords du Rhin, qu’après avoir été joints par plusieurs essaims des nations dont ils traversèrent le pays. Nous verrons même qu’il y eut des sujets de l’empire qui se mêlèrent avec eux.

Le dernier décembre de l’année de Jésus-Christ quatre cent six, fut la journée funeste où les barbares entrèrent dans les Gaules pour n’en plus sortir. Nous ignorons où cette armée de brigands se forma, en quel lieu précisément elle passa le Rhin, et si elle traversa ce fleuve sur la glace, ou sur un pont dont les menées de Stilicon lui auraient facilité la construction. Les seules circonstances de ce fait mémorable qui soient parvenues à notre connaissance, sont celles que nous lisons dans Orose, dans Procope, et dans un passage de Renatus Profuturus Frigeridus, que Grégoire de Tours nous a conservé.

Orose dit : la nation des alains, celle des suèves, celle des vandales, et plusieurs autres... C’a été apparemment par inadvertance qu’Isidore de Séville a fait mention du passage du Rhin avant que de parler de la défaite des francs, et qu’il a changé l’ordre dans lequel Orose et Grégoire de Tours ont raconté ces deux événements. Cependant quelques historiens des siècles postérieurs ont fait la même faute qu’Isidore ; ainsi que l’a remarqué Monsieur de Valois.

Voici le récit de Procope : les vandales qui habitaient le long des Palus Méotides,... Grégoire de Tours appelle Gunderic le prince que Procope nomme peut-être à tort Godigisile. Cela vient apparemment, de ce que Procope ne se souvenait plus dans le temps où il écrivit ce qu’on vient de lire, que ce Godigisile qui était à la tête de l’armée des barbares quand ils commencèrent leur entreprise, avait été tué dès ce temps-là, comme on va le voir. Gunderic lui aura succédé.

Nous apprenons de Frigeridus que les francs ne furent point défaits dès le premier combat, et qu’ils ne succombèrent qu’après avoir battu en plusieurs rencontres les barbares, qui voulaient passer le Rhin. Voici le passage de Grégoire de Tours, où l’on trouve l’extrait du livre de Frigeridus, qui confirme ce que dit Orose concernant le parti que tenaient alors les francs, et de la résistance qu’ils firent aux ennemis des romains. Renatus Profuturus Frigeridus raconte dans la partie de son ouvrage, où il fait l’histoire de la prise et du saccagement de Rome par les visigots,... Au reste, le passage de Frigeridus qui vient d’être rapporté, me parait très clair, et je ne vois pas bien pourquoi on a cru que son texte eût besoin qu’on y fît des corrections. En effet, la vraisemblance est que les vandales et les alains s’étaient donné rendez-vous à quelque distance du Rhin, et que là ils devaient se joindre, et rassembler leurs amis, pour venir ensuite attaquer les francs qu’on prévoyait bien devoir disputer l’approche de ce fleuve. Respendial un des rois des allemands, qui était du nombre des amis des vandales, marche donc vers le Rhin dans le temps convenu, pour se trouver au rendez-vous ; mais il apprend sur la route deux nouvelles qui l’engagent à rebrousser chemin. L’une est que Goar qui avait pris d’abord le même parti que lui, s’est laissé gagner par les romains, et qu’il se déclare pour eux. Ce Goar était un autre roi des allemands, qui comme les francs en avaient plusieurs, et que la situation de ses états mettait à portée de faire une invasion dans les Gaules, et d’être des premiers sur les bords du Rhin. En effet, nous le verrons entrer dans la révolte de Jovinus. L’autre nouvelle qui engage Respendial à tourner le dos au Rhin vers lequel il marchait, c’est que les francs ayant eu connaissance du projet et des mouvements des nations liguées contre l’empire, ont prévenu les vandales, qu’ils ont été attaquer les vandales tandis qu’ils étaient encore seuls au lieu du rendez-vous, et que les vandales ont été battus en plusieurs rencontres. Respendial retourne donc sur ses pas en apprenant ces deux nouvelles, et ce n’est qu’après qu’il a pris ce parti que les alains arrivent au rendez-vous général, qu’ils joignent les vandales, et qu’unis ensemble ils défont les francs, après quoi les peuples attroupés prennent poste sur la rive droite du Rhin, et passent ensuite ce fleuve. Le rapport qui se trouve entre les récits d’Orose, de Procope et d’Isidore, et le récit de Frigeridus, montre distinctement que ce dernier veut parler dans le passage que nous venons de rapporter, des évènements qui arrivèrent lorsque les barbares s’approchèrent du Rhin pour le passer et faire dans les Gaules l’invasion qu’ils y firent la nuit qui précédait le premier jour de l’année quatre cent sept. D’ailleurs, comme nous l’apprenons de Grégoire de Tours, Frigeridus racontait ce qu’on vient de lire dans la partie de son ouvrage, où il faisait l’histoire de la prise et du pillage de Rome par Alaric roi des visigots. Or l’irruption des barbares dans les Gaules en l’année quatre cent sept, faisait naturellement le premier chapitre de cette histoire.

Ce fut cette invasion qui donna le courage au roi des visigots, Alaric I, de rentrer en quatre cent huit dans l’Italie, d’où il avait encore été chassé peu d’années auparavant. Ce furent les suites de cette invasion qui lui livrèrent au bout de deux campagnes la ville de Rome, comme nous le verrons dans la suite.

Je confirmerai encore par l’autorité de Saint Jérôme les témoignages des auteurs, qui déposent que les francs tinrent le parti des romains lors de l’irruption des vandales. Ce père de l’église qui n’est mort que treize ans après, fait, en écrivant à une personne de ses amies, une énumération si longue des nations qui ravageaient les Gaules, au temps dont nous parlons, qu’on voit bien qu’il ne veut point omettre aucune d’elles dans sa liste. Or l’on n’y voit point les francs, et c’est à mon avis une nouvelle preuve qu’ils ne s’étaient pas joints avec les autres barbares, et qu’ils tinrent alors le parti des romains. Tout ce qui est, dit Saint Jérôme, entre les Alpes, les Pyrénées, l’océan et le Rhin,... Nous avons déjà vu que Constantin le Grand avait introduit l’usage de ne plus faire camper toujours les troupes sur la frontière, mais de les tenir la plupart dans des quartiers séparés, et assignés dans l’intérieur du pays. Cette disposition générale empêchait seule que les barbares qui faisaient leur expédition durant l’hiver, ne trouvassent sur le Rhin un corps d’armée campé et capable de leur en disputer le passage. Cependant les troupes de frontière destinées à garder ce fleuve, auraient peut-être suffi pour arrêter l’ennemi durant un temps, et pour donner à celles qui en étaient à la distance de quinze ou vingt lieues, le loisir de se rassembler, et de former une armée, si la perfidie de Stilicon n’eût pas dénué les Gaules de tout secours. Mais ce traître, sous prétexte qu’elles étaient en pleine sûreté, parce que les barbares n’osaient enfreindre la paix qu’il avait faite avec eux, avait tiré de cette grande province les troupes destinées particulièrement à garder le Rhin contre les sicambres, les cattes, les chérusques, et les autres peuples qui habitaient sur la rive droite, ou à peu de distance de la rive droite de ce fleuve, et il les avait envoyées faire la guerre sur le Danube contre les goths. C’est du panégyriste même de Stilicon que nous apprenons que Stilicon avait fait cette disposition. Il est aisé aux ministres de justifier les mesures qu’ils prennent avant que l’événement ait fait voir si ces mesures sont sages. Ainsi je ne suis pas surpris que Claudien qui écrivait le poème dont nous parlons avant l’invasion de quatre cent sept, ait loué Stilicon d’avoir tenu une conduite si peu judicieuse. Je suis étonné seulement que Stilicon ait osé dénuer de ses naturels défenseurs, le Rhin, la barrière qu’il importait le plus à l’empire romain de garder, et que les premiers empereurs gardaient avec tant de jalousie. Ce perfide pouvait-il se flatter de s’excuser après que les barbares seraient entrés dans les Gaules, en disant, que ce n’étaient pas les nations voisines de ce fleuve, celles dont on se défiait ordinairement, qui l’avaient passé, mais bien des nations venues de loin, et qui jusqu’alors n’avaient point encore tenté une pareille entreprise ?

Nous sommes si peu instruits du détail des évènements les plus mémorables du cinquième siècle, que nous ignorons par quelle fatalité il arriva que les barbares parvinssent jusqu’aux pieds des Pyrénées, peu de mois après avoir passé le Rhin, et que ces montagnes aient été la seule digue capable d’arrêter l’impétuosité du torrent. Les écrits de cet âge-là qui nous restent nomment bien les villes prises, ils parlent bien des persécutions que les vandales et les autres barbares firent souffrir aux fidèles ; mais ils ne nous apprennent pas s’il n’y eut point d’actions de guerre en rase campagne, si personne ne se mit plus en état de faire tête à ces barbares dès qu’ils eurent une fois passé le Rhin, ou si les armées qu’on rassembla pour les leur opposer, furent toujours battues. Suivant les apparences, et il nous est permis ici de conjecturer, les barbares ne seront point venus, sans coup férir, jusqu’aux Pyrénées. Quelque petit que fût le nombre des troupes que Stilicon avait laissées dans les Gaules, quelque mauvaise que fût la répartition que Stilicon qui voulait favoriser les barbares, avait affecté de faire de ces troupes à l’entrée du quartier d’hiver de quatre cent six, il est impossible qu’il ne s’y soit point fait plusieurs ralliements. Des troupes réglées ne se dissipent point sur la nouvelle que l’ennemi a percé la frontière. Ainsi les troupes romaines, quoique éparses dans les Gaules, à cause de la nouvelle manière de faire le service et distribuées mal, à dessein, se seront néanmoins ralliées les unes avec les autres. Elles se seront mises en corps d’armée derrière les fleuves, et les habitants du pays qui avaient leurs foyers à défendre, auront mis en campagne leurs milices. Si quelques officiers dévoués à Stilicon ont trahi leur patrie, d’autres lui auront été fidèles. On se sera rallié encore après avoir été battu. Tandis que les barbares campaient devant une place, les romains auront formé un nouveau camp sous une autre. Les gens du pays auront dressé des embuscades à ces étrangers, et les étrangers sont ordinairement battus dans les rencontres par les habitants du pays où la guerre se fait, même lorsque ces habitants ont accoutumé d’être défaits dans les batailles rangées.

Lorsque l’empereur Charles-Quint voulut faire en mil cinq cent trente sept une invasion dans le royaume de France, il commença son expédition par le siége de Fossan. Cette ville est du Piémont, mais les français la tenaient, et l’empereur ne voulait pas la laisser dans ses derrières. Quand la place eut capitulé, Charles-Quint demanda au gouverneur, Monsieur de la Roche du Maine, combien de journées il pouvait encore y avoir...

Sur ce pied-là les barbares ont dû donner dix batailles avant que d’avoir traversé le pays qui est entre le Rhin et les monts Pyrénées. Charles-Quint ne prétendait autre chose que d’obliger les peuples à changer de maître. Les vandales et les alains voulaient saccager le pays, et y faire esclaves les habitants. Tout citoyen devient soldat lorsqu’il s’agit de repousser un tel ennemi. D’ailleurs les guerres civiles avaient été fréquentes dans les Gaules durant les cinquante dernières années du quatrième siècle. Ainsi en quatre cent sept, lorsque les barbares passèrent le Rhin, il devait y avoir dans cette province de l’empire, où les hommes naissent belliqueux, un très grand nombre de citoyens accoutumés au maniement des armes. Les guerres civiles qui commencèrent en France l’année mille cinq cent soixante et deux et qui durèrent presque sans discontinuation, jusque en mil cinq cent quatre-vingt-dix-sept, y avaient tellement multiplié le nombre des personnes qui ne faisaient pas d’autre profession que celle des armes, le nombre des soldats y était devenu si excessif par rapport à celui des autres citoyens, qu’Henry IV lorsqu’il voulut rétablir l’ordre dans son royaume, fut obligé de faire autant de lois pour diminuer ce nombre, que ses prédécesseurs en avaient fait pour l’augmenter.

Cependant nous ne savons rien des batailles et des combats qui ont dû se donner dans les Gaules l’année quatre cent sept. Qu’on juge par-là des lacunes qui se trouvent dans l’histoire du cinquième siècle, et qu’on voit s’il doit être permis d’alléguer contre la vérité des faits dont il reste quelques traces dans les poètes ou dans les orateurs contemporains, une objection fondée sur le silence de ceux des livres d’histoire qui ont été écrits dans ce temps-là, et qui sont venus jusqu’à nous. Mais j’ai déjà traité ce point-là dans le discours préliminaire qui se trouve à la tête de l’ouvrage.

Quant aux villes prises alors par les barbares, voici ce que nous en apprend Saint Jérôme dans une lettre écrite avant que les barbares eussent pénétré en Espagne, ce qui arriva en quatre cent neuf : Mayence ville célèbre, a été prise et détruite... On ne doit point être surpris de l’extrême affliction avec laquelle saint Jérôme parle du malheur des Gaules. Tous les bons citoyens y auront été aussi sensibles que lui. ôter les Gaules à l’empire romain, c’était pour ainsi dire, lui couper le bras droit.

 

CHAPITRE 2

Révolte des armées. Soulèvement des provinces du commandement Armorique.

L’indignation que des troupes romaines qui gardaient la Grande-Bretagne, conçurent contre la trahison de Stilicon, dont personne ne doutait plus, leur fit prendre le parti de se révolter contre le prince qui employait un ministre si perfide, et d’élire un empereur capable de chasser des Gaules les barbares, comme de venger la république. Ces troupes proclamèrent d’abord un nommé Marcus, mais elles s’en défirent quelques jours après, et elles mirent en sa place un Gratien qui était né dans cette île. Son règne ne dura que trois ou quatre mois, au bout desquels il fut tué, et il n’eut pas ainsi le loisir de rien exécuter de considérable. Enfin, les légions de la Grande-Bretagne proclamèrent un empereur destiné à régner plus longtemps. Ce fut un homme de fortune, qui était entré dans le service en qualité de simple soldat, et qui s’appelait Constantin, sans être pour cela de la famille de Constantin le Grand. Le nom que portait notre Constantin fut néanmoins un des motifs qui le firent saluer empereur par les soldats. On crut qu’il était d’un heureux augure de proclamer dans la Grande-Bretagne un Constantin, parce que c’était dans ce même pays que Constantin le Grand avait été salué empereur.

Le nouveau prince passa la mer incontinent à la tête d’une puissante armée, et il fut reconnu par la plupart des cités des Gaules. Les troupes romaines éparses dans le pays prêtèrent serment aux généraux de Constantin, et puis elles vinrent se ranger sous ses enseignes. Il y eut même plusieurs cités de l’Espagne qui se soumirent à lui.

Constantin travailla d’abord avec assez de succès à la délivrance des Gaules. Il battit en plusieurs rencontres les barbares qui les avaient envahies. Une partie d’entre eux fut contrainte à évacuer le pays. L’autre fut réduite à se réfugier aux extrémités de cette grande province, et à se cantonner dans la seconde Aquitaine, et dans la première Narbonnaise. Une autre partie traita avec Constantin, qui leur permit de s’établir dans les Gaules, à condition qu’ils s’y comporteraient en bons et véritables confédérés de l’empire. Enfin, Constantin avait déjà rétabli un an après son avènement au trône, les camps et les autres postes retranchés que les romains tenaient sur le Rhin, et il avait ainsi fermé la porte par laquelle les barbares étaient entrés dans les Gaules.

Il semble que les légions dont les quartiers étaient en Italie, dussent se mettre en marche dès qu’on y eut appris l’invasion des Gaules, et passer aussitôt les Alpes pour donner du secours à celle des provinces de l’empire d’occident, où étaient ses plus grandes ressources. Cependant on ne voit pas que Stilicon y ait envoyé aucune armée pour repousser, ou pour en chasser les barbares. Son dessein pouvait être de n’agir qu’après avoir fait proclamer son fils empereur, de laisser battre cependant les barbares par Constantin, et d’attaquer ensuite ce tyran affaibli par les victoires qu’il aurait remportées sur eux. Enfin, vers le milieu de l’année quatre cent huit les troupes qui reconnaissaient encore Honorius, commencèrent à se montrer en deçà des Alpes. Elles avaient à leur tête Sarus, Goth de nation, mais attaché depuis longtemps au service de l’empire d’occident. Ce général remporta d’abord plusieurs avantages sur Constantin, et même il le réduisit à s’enfermer dans Valence où il l’assiégea. Mais bientôt Édobincus franc de nation, et Gerontius originaire d’Espagne, qui commandaient pour Constantin en d’autres contrées des Gaules, eurent assemblé une puissante armée, avec laquelle ils s’avancèrent vers le Rhône, pour dégager leur empereur. à leur approche Sarus leva le siège de Valence, pour se retirer en Italie, ce qu’il ne put encore exécuter qu’en capitulant avec les bagaudes qu’il trouva postés dans les Alpes dont ils occupaient les gorges. Ils ne lui permirent de repasser en Italie qu’après qu’il leur eut abandonné tout le butin qu’il avait fait dans les Gaules.

Comme c’est ici la première fois qu’il est question des bagaudes, dont il nous arrivera souvent de parler dans la suite, il ne sera point inutile de dire ce qu’on peut savoir sur l’origine et la signification de ce nom, que les auteurs grecs qui ont occasion de faire mention de ceux à qui l’on le donnait, emploient toujours comme un nom propre, c’est-à-dire, en se contentant seulement d’en changer la terminaison.

Eutrope dit que sous l’empire de Dioclétien il y eut dans les Gaules un grand soulèvement des habitants du plat pays, et que ces révoltés se donnèrent eux-mêmes le nom de bagaudes. Leurs chefs, ajoute notre auteur, étaient Amandus et Helianus. Aurelius Victor s’explique à peu près  de même concernant ces mouvements-là : Dioclétien, écrit-il, ayant appris... Ce que dit Aurelius Victor, en écrivant, que nos bagaudes étaient assez puissants pour faire des tentatives sur les plus grandes villes, est confirmé par un passage du panégyrique d’Eumenius d’Autun prononça en l’honneur de Constantius Chlorus qui fut fait César sous l’empire de Maximien Herculeïus. Ce rhéteur y dit que nos bagaudes avaient voulu se rendre maîtres d’Autun, et que cette ville souffrit beaucoup de leurs hostilités.

Que signifiait le mot de bagaude en langue gauloise, quelle était son étymologie ? Les anciens ne nous l’apprennent point. Il me paraît cependant que M. du Cange a raison, lorsqu’il le dérive de bagad, qui en langue celtique signifiait l’attroupement, l’assemblée des habitants d’un pays, en un mot ce que nous appelons la commune en armes. Les gaulois qui se révoltèrent sous l’empire de Dioclétien, s’étant donné le nom de bagaudes, comme un nom propre à marquer que leur parti n’avait pris les armes que pour les intérêts de la patrie : ce nom paraissait honorable par lui-même, mais il ne laissa point de devenir odieux dans la Gaule, pour la raison que les premiers gaulois qui l’avaient porté, l’avaient pris comme un nom de parti. Il aura donc été dans la suite le surnom ou le sobriquet que les sujets fidèles y auront donné à tous ceux qui voulaient, sous divers prétextes secouer le joug de Rome, et ne plus obéir à l’empereur, et cela quelque puissant que fût leur parti, et quelque figure qu’il pût faire. On verra même que dans le cinquième siècle, le mot de bagaude devint aussi en usage dans l’Espagne, et que les sujets fidèles y appelèrent de ce nom ceux de leurs compatriotes qui s’étaient révoltés contre l’empire. Ainsi l’on comprendra bien que Zosime, lorsque dans l’endroit de son histoire que nous avons rapporté, il parle des bagaudes qui obligèrent Sarus à capituler avec eux, entend parler des milices de celles des cités des Gaules, qui reconnaissaient pour empereur, Constantin, que cet historien qualifie de tyran. Quelques paysans attroupés n’auraient point été capables de faire tête à l’armée impériale qui venait d’entreprendre le siège de Valence, et de l’obliger à faire avec eux une composition honteuse.

Arcadius mourut dans ces conjonctures, et il laissa l’empire d’orient à son fils Théodose le Jeune, qui était encore un enfant. En même temps Alaric roi des visigots, et que la crainte d’Arcadius aurait pu retenir, descendit de nouveau en Italie. Il jeta donc Rome, qui prévit d’abord une partie des malheurs dont elle était menacée par cette invasion, dans des alarmes qui l’empêchaient de penser aux Gaules. En effet, Alaric devait être d’autant plus redoutable aux romains, qu’il marchait contre eux, à la tête d’une armée qui avait appris la discipline militaire dans leurs camps. Lui-même il avait servi longtemps sous Théodose le Grand, qui lui avait conféré successivement plusieurs des dignités de l’empire. Enfin, Stilicon, dont tout le monde, à l’exception de son maître, connaissait les trahisons, fut massacré par les soldats. Tant de troubles mettaient si bien Honorius dans l’impossibilité de faire passer une armée dans les Gaules, que le tyran Constantin qui comme nous venons de le voir, en était le maître, crut qu’il pouvait, sans s’exposer trop, employer une partie de ses forces à s’assurer de l’Espagne. Il proclama donc César son fils Constans, et il l’envoya pour soumettre cette grande province du monde romain, dans laquelle l’empereur légitime avait encore un parti considérable.

L’année suivante Honorius connaissant bien qu’il lui était impossible de faire tête en même temps, et au tyran Constantin, qui se mettait en devoir de passer les Alpes, et au roi Alaric, qui était déjà en Italie, fit avec le premier un traité, par lequel il l’associait à l’empire. Ce traité eut d’abord un bon effet dans la Gaule. Les vandales, les alains, et les suèves qui s’y étaient cantonnés et qui occupaient encore ses provinces méridionales, comptant bien qu’ils allaient être attaqués, firent un nouvel effort pour entrer en Espagne, dont les habitants défendaient les passages depuis deux ans. Nos barbares s’exposaient moins en faisant cette invasion, qu’en tâchant de regagner le Rhin, et ils pouvaient espérer que Constantin, à qui ses intérêts ne permettaient pas de s’éloigner trop des Alpes, ne les irait pas chercher au fond de l’Espagne où ils allaient se cantonner.

Suivant Idace ce fut à la fin du mois de septembre, et au commencement du mois d’octobre de l’année quatre cent neuf de Jésus-Christ, que nos barbares passèrent les Pyrénées. Cette année-là de l’ère chrétienne, répond à l’année quatre cent quarante-sept de l’ère d’Auguste dont Idace s’est servi, parce que de son temps elle était en usage en Espagne, où l’on a même daté les actes et les évènements, en suivant cette époque, jusque dans notre quatorzième siècle. Isidore de Séville dit que cet événement arriva dès l’année quatre cent quarante-six de l’ère d’Auguste, c’est-à-dire, dès l’année de Jésus-Christ quatre cent huit.

Comment se peut-il que deux auteurs qui ont été évêques l’un et l’autre en Espagne, et dont le premier a vécu dans le cinquième siècle, et le second, dans le siècle suivant, se trouvent en contradiction sur la date d’un événement si mémorable et arrivé si peu de temps avant eux ? Je crois avoir trouvé un moyen d’expliquer d’où vient cette contradiction apparente, et de concilier Isidore avec Idace.

Comme le père Petau le prouve très bien, l’ère d’Auguste ou l’ère d’Espagne, commençait certainement avec l’année sept cent seize de la fondation de Rome, et elle était antérieure de trente-huit ans à l’ère de la naissance de Jésus-Christ, laquelle ne commence qu’avec l’an de Rome sept cent cinquante-quatre. Par conséquent Idace ne peut avoir fait commencer l’ère d’Espagne plutôt que l’an de Rome sept cent seize. Isidore ne peut l’avoir fait commencer plus tard. Il s’ensuit de-là, que si ces évêques différent d’une année, en datant le même événement, il faut qu’ils différent, parce que Idace aura compté par années courantes, au lieu qu’Isidore n’aura compté que par années révolues. Dans cette disposition, Idace a dû dater de l’année quatre cent quarante-sept de l’ère d’Espagne, le même événement qu’Isidore ne date que de l’année quatre cent quarante-six, quoiqu’il calcule les temps relativement à la même époque qu’Idace.

Si cette conjecture mérite d’être reçue, elle explique aussi pourquoi la date qu’Idace qui compte par années courantes, assigne à un certain événement, ne cadre point avec la date que donne à ce même événement Prosper, ou tel autre chronologiste qu’on voudra, qui en calculant les temps suivant l’époque tirée de la fondation de Rome, ou suivant l’époque tirée de la naissance de Jésus-Christ, aura compté par années révolues. En remontant jusqu’à l’époque de l’un, et jusqu’à l’époque de l’autre, on trouvera toujours que la date d’Idace devancera d’un an la date de nos chronologistes. Au contraire, la date d’Isidore qui a compté par années révolues, cadrera avec celle de nos chronologistes qui ont compté de même, mais elle sera plus reculée d’un an que celle du chronologiste qui aura compté par années courantes, en calculant les temps, suivant l’ère de la fondation de Rome, ou suivant l’ère chrétienne.

Ce moyen d’accorder Isidore avec Idace, et de les concilier l’un et l’autre avec les chronologistes qui ont suivi l’ère de Rome ou bien l’ère chrétienne, ne m’a point paru souffrir dans l’application que j’en ai faite assez souvent, aucune contradiction sans réplique ; et d’ailleurs on trouve quelquefois dans la discussion d’autres questions chronologiques, qu’il faut que de deux écrivains qui ont calculé les temps relativement à la même époque, l’un ait compté par années courantes, et l’autre par années révolues. Apportons une preuve. Tout le monde sait que les tables de marbre antiques, qui contiennent les fastes des romains, et qui se voient encore aujourd’hui à Rome dans le capitole, datent les consulats d’un an plutôt qu’ils ne sont datés dans les fastes consulaires, publiés par le cardinal Noris, sur un ancien manuscrit, comme dans les autres fastes consulaires, rédigés suivant le calcul de Varron, et qui de copie en copie sont venus jusqu’à nous ; et cela nonobstant que l’époque et des tables du capitole, et des autres fastes, soit également la fondation de Rome. Par exemple, le consulat de Scipion l’africain et de Crassus Dives, qui est marqué sur l’année de Rome cinq cent quarante-huit dans les tables du capitole, n’est marqué que sur l’année de Rome cinq cent quarante-neuf dans les fastes rédigés suivant le calcul de Varron. D’où cela peut-il venir, si ce n’est de la raison que j’ai alléguée ?

Les vandales évacuèrent donc les Gaules dès qu’ils surent l’accommodement d’Honorius avec Constantin ; mais Alaric plus hardi, ou peut-être mieux informé qu’eux, ne sortit point de l’Italie. Le roi des visigots comptant sur ses amis, ou sur la mésintelligence qui était toujours entre les deux empereurs réconciliés seulement en apparence, osa même s’approcher de Rome, et il ne leva le blocus qu’il forma autour de la capitale du monde, qu’après qu’on lui eut donné toutes les satisfactions qu’il prétendait. On lui accorda même celle de ses propositions par laquelle il avait demandé qu’on mît un romain sa créature, à la place d’Honorius. Attalus, c’est le nom de ce fantôme de prince, fut proclamé empereur dans Rome avant qu’Alaric levât son blocus. Voilà quelle était la situation des affaires dans l’empire d’occident à la fin de l’année quatre cent neuf. Au commencement de l’année suivante, l’armée que Constantin avait envoyée en Espagne sous les ordres de son fils Constans, y battit les romains du parti, qui sans égard pour le traité dont nous avons fait mention, ne voulait pas reconnaître d’autre empereur qu’Honorius.

Elle soumit ensuite toute cette grande province, à l’exception des cantons que les barbares y venaient d’occuper. Constantin fit encore davantage. Il descendit en Italie pour en chasser les visigots ; mais après s’être avancé jusqu’à Vérone, il revint dans les Gaules, sans avoir fait aucun exploit. Une entreprise d’une si grande importance abandonnée avec tant de légèreté, fit soupçonner du mystère dans la conduite de Constantin. On crut qu’il n’était allé en Italie que dans l’espérance de se rendre maître de la personne d’Honorius, qui se tenait pour lors enfermé dans les murs de Ravenne, d’où il pouvait dès qu’il le trouverait à propos, se sauver sur le territoire de l’empire d’orient. Le monde crut d’autant plus volontiers, que les mouvements de l’armée de Constans avaient été faits dans la vue de faire réussir quelque complot tramé par des traîtres, qu’on vit ce prince reprendre le chemin des Gaules dans l’instant qu’il eut entendu dire qu’Honorius venait de découvrir une conspiration contre sa personne, et que les conjurés avaient été punis de mort. Quoiqu’il en fût, la mésintelligence entre ces deux princes et la confusion devinrent plus grandes que jamais dans l’empire romain. Avant que l’année quatre cent dix fût révolue, il y eut un nouveau parti formé en Espagne, la Grande-Bretagne se révolta, plusieurs provinces des Gaules se mirent en république, et Rome fut prise par les visigots. Voyons ce qu’on peut apprendre concernant tous ces évènements, dans ceux des auteurs contemporains, dont les ouvrages nous sont demeurés.

Commençons par la narration de Zosime : Constans après avoir défait en Espagne... C’est un malheur pour nous que Grégoire de Tours n’ait point extrait ce qui, dans le livre de Frigeridus, suivait immédiatement la narration qu’on vient de lire. Nous saurions ce que le dernier historien, dont nous avons perdu l’ouvrage, disait concernant le soulèvement de la Grande-Bretagne, et celui de plusieurs provinces des Gaules. Mais Grégoire de Tours qui n’avait que ses francs en vue, et qui ne copiait dans Frigeridus que les endroits où il était parlé de cette nation, aura interrompu son extrait à l’endroit où Frigeridus cessait de parler d’eux, et il n’aura recommencé à transcrire cet auteur, qu’à l’endroit où cet auteur recommençait lui-même à faire mention des francs. Nous rapportons plus bas ce dernier passage de Frigeridus, où la fin tragique du tyran Constantin est racontée.

Autant qu’on en peut juger par la date des évènements, qui selon l’ordre gardé par Zosime dans sa narration, ont ou suivi, ou précédé la révolte de la Grande-Bretagne, et celle du commandement Armorique, ces deux révoltes sont arrivées en quatre cent neuf. Cette conjecture est confirmée par la chronique de Prosper. On y lit, quelques lignes avant l’endroit qui parle de la prise de Rome par Alaric, l’année quatre cent dix : En ce temps les forces que l’empire tirait de la Grande-Bretagne, furent perdues à cause du mauvais état où les affaires des romains se trouvaient. On ne saurait douter que ce passage ne doive s’entendre de la révolution dont Zosime parle en termes plus clairs. Or suivant Zosime, le soulèvement des Gaules suivit de près la révolte de la Grande-Bretagne.

Ainsi ce soulèvement doit être arrivé à la fin de quatre cent neuf, ou bien au commencement de quatre cent dix. Ce qui est de certain, c’est qu’il est arrivé avant la prise de Rome par Alaric, qui s’en rendit maître, et qui la pilla au mois d’août de cette année-là. La preuve est que Zosime ne rapportait la prise de Rome, car nous avons perdu l’endroit de son histoire où il en faisait mention, qu’après avoir rapporté la révolte des Armoriques.

D’où venait tant d’audace aux bretons insulaires comme aux Armoriques ? de leur désespoir, et de la confusion extrême où se trouvait alors l’empire d’occident. Elle y était si grande dès le commencement de l’année quatre cent dix, qu’Honorius n’osa nommer un consul qui n’aurait été reconnu que dans les murs de Ravenne. Les fastes de Prosper disent qu’il n’y eut cette année-là qu’un consul, celui qui avait été nommé par l’empereur d’orient, et que la prise de Rome en fut la cause. D’ailleurs nos révoltés ne se soulevaient point contre un empereur redoutable par son génie, et par sa puissance, ils ne se soulevaient point contre un prince, dont l’autorité leur fût respectable, parce qu’il régnait depuis longtemps. Ils ne faisaient que secouer le joug de Constantin, d’un homme de fortune qu’un gros de soldats mutins avaient fait empereur il n’y avait que deux ans, et qui devait son élévation à la malignité des conjonctures. Qui sait même si les partisans qu’Honorius devait avoir encore dans les Gaules, nonobstant qu’elles reconnussent Constantin, n’attisèrent point le feu de la sédition, et s’ils ne persuadèrent point aux gens bien intentionnés pour la conservation de l’état, qu’il fallait secouer le joug du tyran, et que ceux qui se révolteraient contre lui, seraient avoués du souverain légitime. Enfin si les peuples du commandement Armorique étaient par leur état citoyens romains, ils étaient aussi gaulois par leur naissance. Or Trebellius Pollio qui écrivait sous le règne de Constantin le Grand, dit en parlant de la révolte des armées et du peuple des Gaules contre l’empereur Gallien : les gaulois sont légers de leur nature : ils n’ont point d’ailleurs pour l’empire l’attachement que devraient avoir des citoyens romains. Ainsi dédaignant des maîtres plongés dans le luxe, ils proclamèrent avec le concours des armées, un nouvel empereur, qui fut Posthume. Depuis l’édit de Caracalla qui avait donné à tous les gaulois le droit de bourgeoisie romaine, les légions qui servaient sur le Rhin, devaient être presque toutes composées de soldats nés en deçà des Alpes.

 

CHAPITRE 3

De la république des Armoriques.

La révolte ou la confédération des provinces Armoriques doit être regardée comme un des principaux évènements de nos annales, puisqu’elle a plus contribué qu’aucun autre, à l’établissement de la monarchie française dans les Gaules. Voyons donc puisque nous n’avons plus ce que Frigeridus avait écrit probablement touchant la constitution de cette république, ce que nous pouvons savoir ou conjecturer concernant la forme de son gouvernement.

On a vu dès l’entrée de cet ouvrage que le gouvernement ou le commandement Armorique comprenait cinq des dix-sept provinces des Gaules ; savoir, les deux Aquitaines, et la seconde, la troisième et la quatrième des Lyonnaises. Il renfermait encore, comme on l’a vu aussi, une partie de la seconde Belgique, c’est peut-être de la seconde Belgique qu’entend parler Zosime, lorsqu’il dit : que d’autres cantons des Gaules adhérèrent à la confédération du commandement Armorique ou maritime. La partie de la seconde Belgique qui était du gouvernement Armorique, aura entraîné dans la révolte la partie qui n’en était pas.

Comme il y a plusieurs degrés dans la soumission des sujets au souverain, il y en a aussi plusieurs dans leurs révoltes. Quelquefois un peuple passe de la désobéissance au souverain, à une rébellion ouverte contre lui. Ce peuple non content de secouer le joug de son maître légitime, va jusqu’à prêter serment de fidélité à un autre prince, ou ce qui est à peu près la même chose, il érige son pays en une république indépendante. Quelquefois aussi les sujets se soulèvent sans en venir jusqu’à une révolte consommée, c’est-à-dire, sans faire de leur pays une république qui se dise indépendante, et sans se donner à un nouveau souverain. Ainsi quoique les séditieux de cette dernière espèce, refusent d’obéir aux ordres du prince, quoiqu’ils établissent de leur autorité de nouveaux commandants, et de nouvelles lois, ils ne laissent pas néanmoins de le reconnaître toujours, du moins de bouche, pour leur véritable souverain. C’est en son nom qu’ils agissent, même quand ils agissent contre lui. Quoiqu’ils chassent ses officiers, et quoiqu’ils fassent la guerre à ses troupes, il n’a point cependant, à les entendre parler, de sujets plus fidèles qu’eux. L’histoire fait mention de plusieurs révoltes de ce genre.

Le soulèvement des Provinces-Unies des Pays-Bas contre le roi d’Espagne Philippe II, fut durant les neuf premières années une révolte de ce genre-là. Ces provinces en conséquence de plusieurs résolutions prises par leurs états, et puis en conséquence de la pacification de Gand, et de l’union conclue à Utrecht en mil cinq cent soixante et dix-neuf, firent longtemps la guerre contre les armées et contre les officiers avoués par Philippe II, en disant que néanmoins elles le reconnaissaient toujours pour leur prince légitime. Dans toutes les villes qui étaient entrées dans la confédération, on priait Dieu pour la prospérité du roi d’Espagne, immédiatement avant que de demander au ciel la victoire sur les troupes de ce prince. Les tribunaux faisaient en son nom le procès à ses sujets fidèles, et l’on frappait à son coin l’argent destiné à payer les armées qui agissaient contre lui. Enfin, on lui faisait prêter serment de fidélité par des officiers, et par des magistrats qui ne pouvaient cependant lui obéir sans être punis comme traîtres. Ce ne fut qu’en mil cinq cent quatre-vingt-un que les états généraux déclarèrent Philippe Ii déchu de son droit de souveraineté sur leurs provinces, en publiant à cet effet un acte motivé et authentique, qui suppose que jusque là ils fussent demeurés sous l’obéissance de ce prince.

L’état des Armoriques aura été, après qu’ils se furent soulevés contre l’empereur, sous le règne du tyran Constantin, le même qu’était l’état des Provinces-Unies, immédiatement avant l’acte d’abdication ; c’est ainsi que se nomme la déclaration de mil cinq cent quatre-vingt-un. Les Armoriques auront dit dans leurs manifestes qu’ils ne se révoltaient point contre l’empire, et que c’était pour le servir mieux, qu’ils ne voulaient plus obéir à des officiers et à des magistrats à la fois exacteurs et dissipateurs, et à qui le prince, s’il les eût bien connus, n’aurait jamais confié les emplois dont ils avaient obtenu les provisions, par surprise. On aura peut-être avec fondement, imputé à la trahison, ou du moins à la négligence de ces officiers, les malheurs des Gaules, et principalement l’invasion de l’année quatre cent sept. Si nous n’eussions pas eu pour nos chefs, auront dit les factieux, des traîtres, des poltrons, ou des stupides, les Gaules qui ne manquaient ni de têtes, ni de bras capables de les bien défendre, ne seraient point devenues la proie d’une multitude ramassée. Pourquoi le prince ne veut-il pas confier plutôt son autorité aux gens du pays, qui connaissent de longue main ses forces, son faible et ses ressources, et qui ont tant d’intérêt à le conserver, que la remettre entre les mains de personnes d’un autre monde, souvent incapables des emplois que leur procure la faveur d’un courtisan en crédit, et toujours plus occupées du soin de s’enrichir, durant une administration passagère, que du soin de faire le bien d’un pays où elles ne sont pas nées, et qu’elles comptent même de ne plus revoir, dès qu’elles auront fait leur fortune à ses dépens ? Pour faire cesser les maux de la Gaule, il n’y a qu’à remettre ses forces entre les mains de ses enfants. Nous ne demandons à Rome ni argent, ni soldats. Qu’elle nous laisse seulement la liberté de faire un bon usage de nos hommes et de nos richesses. Dès que les deniers qui se lèvent dans notre patrie, ne seront plus maniés par des magistrats venus de Rome, dès que nos milices ne seront plus sous les ordres de généraux qui ne les connaissent point, et qu’elles connaissent encore moins, il ne restera plus de barbares entre le Rhin et l’océan. Bientôt même nous serons en état de passer les Alpes, et d’aller noyer dans l’Arne et dans le Tibre les visigots, qui menacent de près le capitole. Nos ancêtres ont bien pu prendre Rome ; nous pourrons bien la délivrer des ennemis qui sont à ses portes. Enfin, à qui les Gaules obéissent-elles aujourd’hui ? à Constantin, à un tyran, dont le nom fait le plus grand mérite. Ce n’est point nous révolter contre l’empire, que de secouer le joug de cet usurpateur.

Nous verrons par plusieurs passages de Salvien, qui seront rapportés ci-dessous, que les concussions, et la mauvaise administration des officiers du prince, furent véritablement les causes de la confédération des provinces Armoriques ; et nous verrons aussi par ces passages, et par ceux d’autres auteurs, que bien qu’elles se soient défendues, quelquefois les armes à la main, contre les officiers de l’empire, qui voulaient les remettre sous son obéissance par force, elles n’ont jamais cependant reconnu d’autres souverains que l’empire, ni refusé de l’aider lorsqu’il leur demandait du secours, et cela jusqu’à l’année quatre cent quatre-vingt-dix-sept qu’elles se soumirent à Clovis, en conséquence du traité qu’elles firent avec lui, aussitôt après son baptême.

Les apparences sont même que les Armoriques, c’est-à-dire, ici les peuples du commandement maritime, continuèrent après qu’ils eurent érigé leur espèce de république, à frapper leur monnaie au coin de l’empereur régnant. Voici quels sont les fondements de cette conjecture. Les Armoriques doivent avoir frappé un grand nombre d’espèces d’or et d’argent durant les quatre-vingt-sept années qui s’écoulèrent depuis leur association jusqu’à leur incorporation à la monarchie des francs. Quoique l’interrègne qui eut lieu dans les Gaules durant la guerre civile allumée par la proclamation de Galba, ait été très court, quoiqu’il ne puisse pas avoir duré une année entière, nous ne laissons pas d’avoir encore des médailles romaines frappées durant ce court interrègne, lesquelles ne portent ni le nom ni l’effigie d’aucun empereur, et qu’on connaît pourtant à leur fabrique être du temps de Néron et de Galba. Cependant parmi les médailles romaines qu’on reconnaît au goût de leur gravure pour être des monnaies du cinquième siècle, il n’y en a point qui ne soit frappée au coin de quelqu’un des empereurs. Voici encore une autre raison qui me porte à croire ce que j’avance : des révolutions pareilles à celle qui se fit dans le gouvernement Armorique, quand les provinces dont il était composé, se soulevèrent contre le souverain, sont toujours suivies de besoins urgents, et qui contraignent d’avoir recours aux expédients les plus équivoques. Celui de gagner sur la monnaie est ordinairement un des premiers qu’imaginent les états dont les finances tarissent.

Un souverain profite sur sa monnaie en deux manières, qui au fond reviennent au même. Ou bien il augmente le prix des espèces d’or et d’argent qui sortent de ses monnaies, quoiqu’il ne reçoive que pour l’ancien prix, les matières d’or ou d’argent qu’on y apporte ; ou bien en laissant les matières à leur ancien prix, il fabrique des espèces moindres soit par le poids, soit par le titre, que les espèces qui avaient cours lorsque le prix du marc d’or et le prix du marc d’argent ont été fixés, et néanmoins il donne cours à ces nouvelles espèces pour le même prix dont étaient les anciennes. En effet, les Provinces-Unies du Pays-Bas, dès qu’elles se furent mises en république, usèrent du premier moyen de gagner quelque chose sur leur monnaie. Elles augmentèrent la valeur de leurs espèces de cinq pour cent, sans augmenter d’abord les matières de ces cinq pour cent ; ils font encore la différence essentielle et permanente, bien que sujette à quelques variations dépendantes des conjonctures, laquelle se trouve entre le prix qu’ont aujourd’hui ces espèces dans la banque d’Amsterdam, et celui qu’elles ont dans les payements en deniers entre citoyen et citoyen. Elles ne sont reçues que sur l’ancien pied dans les recettes que fait la banque qui les donne aussi pour le prix qu’elle les reçoit. Mais dans les payements de particulier à particulier, elles sont données et reçues sur le pied de leur nouvelle valeur. Les Armoriques auront pratiqué l’autre moyen, et ils auront, sans avoir augmenté le prix du marc, fabriqué des sols d’or, d’un titre plus bas que celui des anciens ; mais auxquels ils n’auront pas laissé de donner cours pour la valeur numéraire qu’avaient les anciens. Ce qui est certain, c’est que cinquante ans après la confédération des Armoriques, il courait dans l’empire des sols d’un titre plus bas, et qui s’appelaient les sols gaulois, parce qu’ils avaient été fabriqués dans les Gaules.

Nous avons déjà cité l’édit que l’empereur Majorien, qui régnait en quatre cent cinquante-huit, et environ cinquante ans après l’établissement de la république des Armoriques, publia, pour remédier aux désordres, et aux abus qui faisaient gémir les sujets dans les Gaules et dans les autres provinces du partage d’occident. Un article de cette loi dit : Nous défendons à ceux qui reçoivent nos deniers, de rebuter dans les paiements, sous quelque prétexte que ce soit, aucun sol d’or pourvu qu’il soit de poids, si ce n’est le sol gaulois, dont l’or est d’un titre plus bas que celui des autres sols. Certainement la loi de Majorien ne statue point ici sur les espèces d’or qui pouvaient courir dans les Gaules avant Jules César. Lorsque Majorien régnait, il y avait déjà cinq cent ans qu’elles étaient soumises aux romains, trop jaloux des droits de la souveraineté pour avoir laissé courir si longtemps des espèces frappées au coin des anciens princes : supposé qu’il y en eût encore, elles étaient devenues des médailles. D’ailleurs Majorien appelle lui-même sols d’or les espèces dont il s’agit ; il suppose qu’ils sont du poids des autres sols d’or qui étaient alors la monnaie courante, puisque ce n’est qu’à cause de leur titre qu’il les décrie. Il s’agit donc d’espèces courantes et frappées depuis que les romains étaient les maîtres des Gaules. Mais, dira-t-on, Majorien désigne bien superficiellement les sols d’or, dont il interdit le cours. Je réponds que cette désignation était suffisante pour ceux qui vivaient quand il publia son édit.

Des lois précédentes à la sienne avaient déjà statué sur les sols d’or qui s’y trouvaient décriés. Enfin, tout le monde savait dans le cinquième siècle ce que signifiaient les lettres qui sont dans les exergues des monnaies du bas empire, et que nous ne savons pas lire aujourd’hui. C’était apparemment à ces lettres qu’on reconnaissait le sol d’or gaulois, et qu’on discernait les espèces de bon titre, lesquelles avaient été frappées dans les monnaies impériales, d’avec les espèces fabriquées dans les monnaies des provinces confédérées, et même d’avec les espèces de même valeur et titre que celles des Armoriques, lesquelles les empereurs peuvent bien avoir fait fabriquer par une mauvaise politique. Nous parlerons incessamment de ces dernières espèces.

Je crois même que c’est de ces sols d’or Armoriques dont il devait y avoir un grand nombre de répandus dans les Gaules, que fait mention une loi particulière que Gondebaud roi des bourguignons y publia probablement vers l’année cinq cent sept. Elle parle des espèces d’or altérées, quant au titre, et sur tout de celles qu’Alaric II roi des visigots venait de faire frapper. Or nous verrons dans la suite que ce fut vers l’année cinq cent six qu’Alaric fit fabriquer cette espèce de fausse monnaie. Voici la loi de Gondebaud : Nous défendons de rebuter dans les paiements... Il n’y a point de difficulté sur les trois premières fabrications. Gondebaud décrie les espèces frappées sous Valentinien, parce que sous le règne de ce prince on avait probablement altéré dans les monnaies impériales le titre des sols d’or qui s’y fabriquaient, afin de se mettre au pair, avec les sols Armoriques, et d’éviter l’inconvénient plus apparent que réel qu’il y aurait eu, si les sujets des provinces obéissantes eussent donné dans le commerce aux sujets des provinces confédérées des sols d’or meilleurs que ceux qu’ils recevaient des sujets des provinces confédérées. Gondebaud décrie de même les sols d’or que son frère Godégisile avait fait fabriquer à Genève, lorsqu’il y tenait sa cour, soit par aversion pour la mémoire de Godégisile, soit par d’autres motifs. Notre législateur met semblablement hors de tout cours les sols d’or fabriqués à Toulouse au coin d’Alaric II. Tout cela est sans difficulté. Mais quels sont ces sols d’or ardaricains, dont la loi de laquelle il s’agit, déclare qu’elle ne veut point autoriser l’exposition.

Je ne trouve dans le cinquième siècle qu’un prince qui ait porté le nom d’Ardaric, et qui ait pu donner le nom d’ardaricains à des sols d’or courants dans les Gaules. C’était un roi des Gépides, qui au rapport de Jornandés et de Sigebert le chroniqueur, fut un des rois soumis à l’autorité d’Attila. Il est vrai qu’Ardaric ne voulut point obéir aux successeurs d’Attila, qu’il se mit dans une entière indépendance, et qu’il se rendit même célèbre, en donnant à plusieurs autres rois, qui comme lui avaient été soumis au roi des huns, l’exemple de secouer ce joug. Mais nous ne voyons pas qu’Ardaric ait jamais eu aucun établissement ni dans les Gaules, ni dans les autres contrées voisines de cette province. Il régnait entre le Danube et le Pont-Euxin. Est-il probable que ce prince ait fait frapper dans ces pays-là une quantité d’espèces d’or telle, qu’il en fut passé dans les Gaules un si grand nombre, que cinquante ans après il y en restât encore assez pour mériter que Gondebaud en fît une mention particulière dans une loi générale concernant les monnaies.

Ce sont apparemment ces réflexions qui ont fait penser à M du Cange que le texte de la loi de Gondebaud était corrompu, et qu’au lieu d’y lire ardaricanos, on pouvait lire alaricanos. Mais comme l’a très bien observé M de Valois, cette correction n’est point admissible, parce qu’en l’adoptant il se trouverait que Gondebaud aurait fait deux fois mention dans la même phrase, sous deux différentes désignations, des sols d’or d’Alaric, ce qui n’est pas soutenable. En effet, Gondebaud ayant dit que son intention est de mettre hors de cours les sols d’or de quatre fabrications différentes ; savoir, ceux de la fabrication de Valentinien troisième, ceux de la fabrication de Genève, ceux qu’Alaric avait fait fabriquer avec trop d’alliage, et ceux d’une quatrième fabrication, il est impossible que le nom par lequel il désigne cette quatrième fabrication, soit le nom d’Alaric. En ce cas-là Gondebaud eût dit d’abord qu’il privait de tout cours les espèces d’or fabriquées dans trois monnaies différentes. En faisant l’énumération des fabriques dont il décriait les monnaies, il aurait encore averti que les espèces d’or frappées au coin d’Alaric, lesquelles il mettait hors de cours, étaient les mêmes sols d’or qui s’appelaient vulgairement alaricains. Je crois donc que ce n’est point hasarder une conjecture sans fondement, que de lire dans la loi de Gondebaud armoricanos pour ardaricanos. Un copiste a pu changer aisément l’m en d et l’o en a.

L’inattention des écrivains, qui comme nous le verrons dans la suite, a été cause qu’on lit aujourd’hui dans Procope arboricos pour armoricos, aura été cause aussi qu’on lit aujourd’hui dans la loi gombette ardaricanos  pour armoricanos. Enfin, il est aussi probable qu’en cinq cent huit il restait encore dans les Gaules une grande quantité de sols d’or, fabriqués dans les villes de la confédération Armorique, où l’on avait battu monnaie jusque à leur réduction à l’obéissance de Clovis en quatre cent quatre-vingt dix-sept, qu’il l’est peu qu’il y eût encore alors un assez grand nombre de ces espèces frappées au coin d’Ardaric, pour faire un objet aux yeux d’un législateur, et pour mériter qu’il les décriât expressément.

Quelle était la forme du gouvernement dans la république des provinces maritimes des Gaules, qui se confédérèrent en quatre cent neuf ? Tout ce que nous en savons, c’est ce que Zosime nous apprend : qu’elles chassèrent les officiers du prince, et qu’elles pourvurent au gouvernement ainsi qu’elles le trouvèrent bon. Nous sommes réduits sur ce point-là aux conjectures. Il est donc probable que chaque cité aura conservé la forme de son gouvernement municipal. Chaque sénat aura exercé dans son district les fonctions de comte, et il y aura fait ce que firent les états de la province de Hollande dans leur territoire, lorsque après la mort du roi d’Angleterre Guillaume III ils se mirent en possession d’exercer par eux-mêmes, les fonctions attachées à la charge de statholder ou de gouverneur du pays, devenue vacante par le décès de ce prince.

On sait bien que les fonctions et les droits attribués à cette charge, étaient les fonctions et les droits que les souverains de la province y avaient attachés eux-mêmes autrefois. Guillaume prince d’Orange, celui qu’on désigne par le surnom de taciturne, et qui était gouverneur de la province pour Philippe II lorsqu’elle se révolta, avait conservé, nonobstant la révolution, toutes les fonctions et tous les droits qu’il avait comme statholder avant la révolution, et ses successeurs à cette dignité, en avaient joui de même.

Peut-être que dans quelques-unes de celles des cités des Gaules qui entrèrent dans la confédération, il se sera fait un nouveau conseil, à qui tous les citoyens auront attribué l’exercice des fonctions, qui précédemment appartenaient aux officiers nommés par le prince. Ce conseil extraordinaire aura été composé des députés des curies, d’un certain nombre de sénateurs, et de quelques ecclésiastiques. Comme on voit que les évêques eurent une très grande part à toutes les révolutions qui arrivèrent dans la suite, on ne peut guère douter qu’ils n’eussent entrée dans ces nouveaux sénats, et même qu’ils n’y présidassent. Ils y auront tenu le premier rang, non point comme chefs de la religion dans leurs diocèses, mais en qualité de premiers citoyens. Au défaut de magistrats institués ou désignés par le prince, c’est à ses premiers sujets de se mettre à la tête du gouvernement.

Grotius, quoique protestant, ne laisse pas de reconnaître ce droit des évêques : ce fut avec raison, dit-il,... Les évêques des Gaules étaient chacun dans sa cité le premier citoyen, ainsi que le pape l’était à Rome. C’était donc à eux d’exercer pendant l’interrègne, et au défaut de magistrats institués ou désignés par le prince, les droits appartenants à la société, dont ils étaient la première personne, comme c’est au pape, suivant Grotius, à exercer, quand il n’y a point d’empereur, les droits qui appartiennent, ou qui sont censés appartenir au peuple romain. Ainsi c’était à nos prélats à présider à l’administration temporelle de leurs diocèses, dès qu’ils n’avaient pas pu venir à bout d’empêcher que ces diocèses ne tombassent dans la funeste nécessité de se gouverner par eux-mêmes. Le droit de préséance emporte avec lui cette obligation. Voilà suivant mon opinion pourquoi plusieurs évêques saints, qui ont vécu dans le cinquième siècle et dans le sixième, sont entrés si avant dans tous les projets et dans toutes les négociations qui se firent alors, pour rétablir l’ordre dans leurs diocèses, ou du moins pour y prévenir l’anarchie qui aurait opéré leur entière dévastation. Voilà pourquoi ils font une si grande figure dans l’histoire de l’établissement de la monarchie française. Le rang qu’ils tenaient dans leur pays, les obligeait à se mêler de toutes les affaires, et nous verrons encore dans la suite qu’ils n’ont rien fait que leur conscience et leur honneur ne leur permissent pas.

Le conseil qui gouvernait dans chaque cité, y aura institué un officier militaire pour commander les gens de guerre, c’est-à-dire, les milices et les troupes de frontière, qui pour conserver leurs bénéfices et leurs quartiers, se seront soumises au nouveau gouvernement établi dans les pays où elles étaient réparties.

En quelles mains passa le pouvoir qu’avait le préfet du prétoire des Gaules, et celui de généralissime de ce département dans les Provinces-Unies avant leur confédération, après qu’elles se furent soustraites à l’autorité des officiers du prince ? L’un et l’autre pouvoir était-il exercé par le conseil qui gouvernait chaque diocèse, et par ceux qui avaient commission de ce conseil, ou bien l’un et l’autre résidaient-ils dans quelque assemblée générale, composée de députés de chaque province ou de chaque cité ? Je n’ai point de peine à croire que du moins de temps en temps il ne se tînt, suivant l’ancien usage, une pareille assemblée ; mais je crois qu’elle ressemblait plutôt aux diètes des cantons suisses, qui ne peuvent rien résoudre qui oblige tout le corps politique, à moins que le résultat ne soit fait d’un consentement unanime ; qu’elle ne ressemblait aux états généraux des Provinces-Unies, qui peuvent à la pluralité des suffrages faire touchant les monnaies, touchant la conclusion de la paix, ou touchant les entreprises proposées contre une puissance qui a été déjà déclarée ennemie d’un consentement général, plusieurs décisions auxquelles les provinces qui auraient été d’un avis contraire, sont tenues de se conformer.

Mon opinion est fondée sur ce qu’on ne voit rien dans les auteurs du cinquième siècle et du sixième concernant la république des Armoriques, qui porte à croire qu’elle ait eu une assemblée représentative qui gouvernât souverainement en décidant à la pluralité des suffrages : et qu’il est d’ailleurs très probable que ceux des peuples des Gaules qui composaient notre assemblée, se conduisirent après avoir secoué le joug de l’empire romain, comme ils se conduisaient avant que Jules César leur eût imposé ce joug. Or nous voyons par ce qu’il nous dit lui-même sur l’état où étaient la Gaule celtique et la Gaule belgique lorsqu’il les soumit à Rome, que le parti de Reims et le parti d’Autun qui partageaient les Gaules, avaient plutôt la forme d’une ligue, ou d’une association de plusieurs petits états indépendants l’un de l’autre, et seulement engagés à donner du secours à celui d’entre eux qui se trouverait dans certaines conjonctures, qu’ils n’avaient la forme d’un corps politique régulier, dont tous les membres sont soumis au même sénat, et doivent obéir aux ordres de la même assemblée. Les cités qui s’étaient attachées à Autun, n’étaient pas ses sujettes, mais ses clientes. Il en était de même de celles qui s’étaient jetées dans le parti de Reims, ou dans celui des auvergnats.

Comment les cités qui étaient entrées dans la confédération Armorique, pouvaient-elles s’accorder lorsqu’il s’agissait de faire une entreprise ? Comment pouvaient-elles seulement vivre en paix les unes avec les autres ? On sait quelle fut toujours la légèreté des gaulois, et avec quelle promptitude ils ont toujours eu recours aux armes. Je répondrai en appliquant à la république dont il est ici question, ce que dit Grotius de celle de Hollande : que c’était une république formée au hasard, mais que la crainte que tous ceux dont elle était composée, avaient du roi d’Espagne, ne laissait pas de tenir unie et de faire subsister. La crainte que les Armoriques avaient des officiers de l’empereur et des barbares, aura donc fait aussi subsister durant un temps leur république, toute mal conformée qu’elle pouvait être. Les cités qui la composaient auront bien eu souvent des démêlés entre elles, mais elles auront fait ce que font les personnes embarquées sur le même vaisseau, qui s’accordent, ou plutôt qui suspendent leurs contestations à l’approche d’une tempête, pour les recommencer, dès que le beau temps sera de retour. Voilà comment il a pu arriver que la confédération des Armoriques ait subsisté durant quatre-vingt ans et plus, véritablement en perdant de temps en temps quelques-uns de ses associés.

D’ailleurs comme la république des Provinces-Unies a dû en partie sa conservation aux diversions que le hasard ou leurs amis firent en sa faveur, et qui souvent mettaient le roi d’Espagne hors d’état de pousser la guerre contre elle avec vigueur ; de même la république des Armoriques aura dû sa conservation aux guerres civiles, aux guerres étrangères, et aux autres malheurs qui affligèrent l’empire d’occident pendant le cinquième siècle. Une courte exposition de ce qui s’y passa durant les quatre années qui suivirent immédiatement celle où les provinces qui composaient le commandement maritime, s’érigèrent en république, fera voir que l’empereur ne fut point pendant tout ce temps-là, en état de songer à les réduire, et qu’elles eurent ainsi le loisir de donner une espèce de forme à leur nouveau gouvernement, et le temps de l’accréditer.

 

CHAPITRE 4

Des événements arrivés dans l’empire d’occident depuis l’année quatre cent dix jusqu’à l’année quatre cent seize. De la dignité de Patrice. De l’établissement des visigots dans les Gaules.

Au mois d’août de l’année quatre cent dix Alaric prit et saccagea la ville de Rome. Il ne survécut pas longtemps à cet exploit ; mais son successeur Ataulphe ne fit sa paix avec l’empereur, et il n’évacua l’Italie qu’en quatre cent douze. Jusqu’à cette convention dont nous parlerons bientôt, Honorius craignit plus d’une fois pour sa liberté. Voici d’un autre côté ce qui se passa dans les Gaules en quatre cent dix et l’année suivante. Gérontius, s’était soulevé contre son maître le tyran Constantin, et il avait entrepris de le déposer. Ce général rebelle peu inquiet des progrès que les vandales ne manqueraient pas de faire en Espagne durant son absence, passa les Pyrénées, comme je l’ai déjà dit, et entra dans les Gaules sous les auspices du Maximus qu’il avait fait proclamer empereur. Constantin dénué de troupes, à cause de la disposition qu’il avait faite des siennes, ne put imaginer rien de mieux que de se jeter dans Arles après avoir envoyé son fils Constans et Édobécus un de ses généraux faire des levées d’hommes sur les bords du Rhin. La ville d’Arles fut donc attaquée par Gerontius, mais ce rebelle fut bientôt obligé à lever son siége. L’armée d’Honorius commandée par  Constance ayant passé les Alpes, s’était approchée d’Arles, et Gerontius n’avait pas moins de peur de cette armée-là, qu’il en aurait eu de celle même de Constantin.

Constance le général de l’armée d’Honorius, n’était pas un barbare comme la plupart de ceux à qui jusque là, Honorius avait confié le commandement de ses armées. Il était né citoyen romain, et son mérite qui l’avait fait monter de grade en grade jusqu’à celui de généralissime, le fit même bientôt parvenir à la dignité de patrice de l’empire. Cette dignité qui était à vie, n’était subordonnée qu’à celle d’empereur et à celle de consul, qui n’était qu’une dignité tout au plus, annuelle. Nous apprenons de Zosime même, quel était le rang que les patrices que pour ainsi dire il avait vu créer, tenaient dans l’empire. Zosime dit en parlant d’un optatus qui avait été fait patrice. l’empereur Constantin le Grand en érigeant la dignité de patrice... Cassiodore nous a conservé une formule des lettres de provision de la dignité de patrice, et le prince qui la confère dit dans cette formule : nous vous revêtons d’une dignité supérieure... Comme les empereurs se revêtaient quelquefois eux-mêmes du consulat, il est clair que Cassiodore veut désigner le consulat quand il fait mention de la seule des dignités de l’empire, qui fût supérieure au patriciat, et qu’un sujet pût posséder. Jornandés après avoir dit, en parlant de Théodoric roi des ostrogots, que ce prince parvint au consulat ordinaire, ajoute, qu’il est la plus éminente des dignités que les empereurs conféraient à des particuliers.

Dès que le patriciat était une dignité supérieure à celle des préfets du prétoire, et dès que la dignité des préfets du prétoire était plus grande que celle des officiers militaires, qui, comme on l’a vu, cédaient le pas aux préfets du prétoire, il s’ensuit que le patrice dans les départements où il se trouvait, devait, quand l’empereur et le consul n’y étaient pas, commander à tous les officiers civils, et à tous les officiers militaires de ces départements. C’est aussi ce qu’énoncent les provisions, et c’est ce qu’on pourra observer en lisant plusieurs faits rapportés dans cette histoire.

Constance épousa encore quelques années après Placidie, la sœur d’Honorius, qui voulut bien même ensuite associer à l’empire ce grand capitaine. On peut croire qu’il aurait été le restaurateur de la monarchie, s’il ne fût point mort comme nous le dirons, quelque temps après son élévation sur le trône. Pour retourner à ce qui se passa dans les Gaules en quatre cent onze, Honorius y avait envoyé Constance à la tête d’une puissante armée, avec la commission d’y établir l’autorité impériale. à l’approche de l’armée de Constance, Gerontius qui assiégeait Arles, leva donc son siège. Il fut bientôt après abandonné par ses soldats, et réduit à se sauver en Espagne, où il fut tué à quelque temps de là. Maximus son fantôme d’empereur, disparut si bien qu’on ne sait pas même certainement ce qu’il devint. Constance qui d’abord avait paru prendre le parti de Constantin associé à l’empire précédemment par Honorius, et vouloir le soutenir contre Gerontius, se déclara dès qu’il n’eut plus rien à craindre de Gerontius, contre ce même Constantin, et il l’assiégea dans Arles. Constance attaqua donc la même ville dont il venait de faire lever le siège.

Édobécus celui de ses généraux que Constantin avait envoyé dans la Germanie comme nous l’avons vu, pour y lever un corps de troupes auxiliaires, se présenta peu de temps après pour faire lever le nouveau siège d’Arles ; mais il fut battu par Constance. Enfin, Constance pressa tellement la place, que les assiégés allaient être réduits à se rendre à discrétion, lorsqu’il reçut une nouvelle qui l’obligea suivant l’apparence, à leur offrir une capitulation afin de pouvoir terminer son entreprise quelques jours plutôt. Cette nouvelle disait premièrement, que Jovinus l’un des plus puissants seigneurs des Gaules, avait été proclamé empereur, et reconnu dans les deux provinces germaniques ; secondement, que Goar roi des allemands, apparemment le même qui avait quitté le parti des vandales pour s’allier avec les romains lorsque les vandales firent leur invasion en quatre cent sept, s’était déclaré pour Jovinus ; cette nouvelle apprenait enfin que Jovinus était à la tête d’une armée formidable, composée en grande partie des francs, des bourguignons et des autres barbares qui avaient été engagés à prendre les armes en faveur de Constantin, et que leur armée s’avançait à grandes journées pour livrer bataille à l’armée d’Honorius. Quelle convention Constans fils de Constantin, et Decimus Rusticus, que ce même Constantin avait envoyés sur le Rhin, pour y engager les francs et les bourguignons à prendre les armes en sa faveur, auront-ils faite avec Jovinus ? L’histoire ne nous l’apprend pas.

Constance, pour faire finir plutôt le siège d’Arles, et pour n’avoir plus qu’un ennemi à combattre, fit donc proposer aux assiégés, qui peut-être n’étaient pas encore informés du secours qui leur venait, une capitulation qu’ils acceptèrent, et dès qu’elle eut été conclue, ils livrèrent leurs portes. On ne sait point quelles y étaient les conditions stipulées concernant Constantin. Voici quelle fut sa destinée. Pour rendre sa personne inviolable, il prit les ordres sacrés, avant que de se remettre au pouvoir de Constance, qui l’envoya sous une bonne et sûre garde à Honorius. Mais ce tyran n’arriva point jusqu’à la cour qui faisait alors son séjour à Ravenne. Il était encore à trente lieues de cette ville, quand on le fit mourir par ordre de l’empereur. Rapportons le récit de ses évènements tel qu’il se trouvait dans l’histoire de Frigeridus : il y avait déjà quatre mois que le patrice Constance avait mis le siège devant Arles,... Suivant Sozoméne, Arles se rendit, parce que Constance défit un secours qui venait à Constantin. C’était apparemment celui que menait Édobeccus.

Ce succès ne mettait pas Constance en état d’obliger par force les Armoriques à rentrer dans le devoir. Jovinus était toujours le maître des provinces germaniques, et suivant les apparences, des provinces qui sont à leur couchant. D’ailleurs, peu de mois après la prise d’Arles, l’autorité impériale fut encore très affaiblie dans les Gaules par l’arrivée des visigots. Ils y venaient pour y prendre des quartiers sur les terres domaniales des pays qui sont entre le bas Rhône, la Méditerranée, et l’océan, et cela en vertu de la concession qu’Honorius leur avait faite. Elle était l’article le plus important du traité conclu avec eux, pour les engager à évacuer l’Italie et à se retirer au-delà des Alpes.

Quoique nous n’ayons plus l’acte de la convention qui fut faite à ce sujet entre Ataulphe successeur d’Alaric roi des visigots, et Honorius, nous voyons clairement par la suite de l’histoire, qu’il devait porter, que les visigots vivraient dans ces quartiers suivant leur loi nationale, qu’ils n’y auraient d’autre supérieur que leur roi, et qu’ils ne rendraient d’autre devoir à l’empire que celui de le servir dans ses guerres comme troupes auxiliaires. La suite de l’histoire nous fait voir encore que les villes capitales d’une cité, quoiqu’elles se trouvassent assises au milieu des quartiers des visigots, devaient demeurer en pleine possession de leur état, et que nos barbares n’y pouvaient mettre ni troupes, ni commandants, à l’exception toutefois de Toulouse. Il parait que cette ville fut exceptée de la règle générale dans la convention qui se fit alors, et qu’elle fut accordée au roi des visigots pour y tenir sa cour.

Voilà, suivant mon opinion, le premier royaume ou la première colonie de barbares indépendante des officiers civils, et obligée seulement à des services militaires, laquelle ait été établie sur le territoire de l’empire par la concession du prince. J’ai déjà dit que les peuplades de barbares, qui dans les temps précédents avaient obtenu la permission de s’établir dans quelque canton de ce territoire, ou qui après s’y être établies par force, avaient eu la permission d’y rester, n’avaient eu la permission de s’y établir ou d’y rester, qu’à condition d’y vivre en sujets de la monarchie, c’est-à-dire, d’obéir à ses lois et à ses officiers, ainsi que faisaient les anciens habitants.

Ataulphe qui avait succédé au roi Alaric mort peu de temps après la prise de Rome, avait bien voulu faire la convention dont nous venons de parler, en vue d’assurer à ses compatriotes un avenir tranquille, et les romains avaient cru de leur côté qu’ils ne pouvaient point acheter trop chèrement l’évacuation de l’Italie, et que c’était l’obtenir à bon marché, que la payer en livrant aux barbares une partie des Gaules et même toute la province, attendu l’état malheureux où pour lors elle se trouvait réduite.

Les visigots arrivèrent donc dans les Gaules l’année quatre cent douze, et ils prirent d’abord leurs quartiers dans les cités qui sont à l’occident du bas Rhône. Suivant la chronique de Prosper, on étendit ces quartiers du vivant même d’Ataulphe, et on leur donna l’Aquitaine qui devait être encore de la confédération Armorique, et dont ils réduisirent apparemment plusieurs cités à recevoir les officiers de l’empereur. Mais les visigots, loin de tenir la promesse qu’ils avaient faite, de se conduire dans les Gaules en bons alliés et confédérés, n’y eurent pas plutôt mis le pied, qu’ils prirent avec Jovinius des liaisons qui auraient été funestes à l’empire, sans l’aventure que je vais raconter. Sarus, un officier goth qui servait les romains, et dont nous avons déjà parlé, venait de quitter le parti d’Honorius qui l’avait mécontenté, pour se jeter dans celui de Jovinus. Ataulphe qui s’était mis en marche à la tête d’une armée, pour joindre Jovinus, rencontra sur sa route Sarus, qui n’avait qu’une simple escorte avec lui. Il y avait entre ces deux goths une vieille querelle, et l’occasion de la terminer à son avantage, parut si favorable à Ataulphe, qu’il ne put résister à l’envie d’en profiter. Il chargea donc Sarus, et il le fit tuer. Ce meurtre mit de la mésintelligence entre Ataulphe et Jovinus, et cette mésintelligence s’augmenta encore parce que Jovinus associa son frère Sebastianus à l’empire. Il fallait que cette démarche fût une contravention à quelqu’une des conditions du traité que Jovinus venait de faire avec les visigots. Quoiqu’il en fût, Ataulphe fit son accommodement pour la seconde fois avec Honorius, et il se déclara contre Jovinus.

En conséquence de cet accommodement, Ataulphe l’année suivante, débarrassa Honorius de nos deux tyrans. Il lui envoya d’abord la tête de Sebastianus qui avait été tué dans une action de guerre ; et après avoir fait Jovinus prisonnier, il le lui livra vivant. Honorius le traita, comme il avait déjà traité Constantin. Ce fut sans doute à la faveur de tous ces mouvements que les bourguignons à qui nous venons de voir prendre les armes pour le service de Jovinus, passèrent le Rhin en l’année quatre cent treize, pour s’établir dans les Gaules, où ils s’emparèrent de plusieurs contrées assises sur la rive gauche de ce fleuve. Toutes les apparences sont que le pays que les bourguignons occupèrent alors, est le même que nous nommons à présent l’Alsace. Jovinus dans la vue de conserver leur amitié, eut-il la complaisance de les y laisser prendre des quartiers ? Honorius pour les gagner, leur fit-il une concession pareille à celle qu’il venait de faire aux visigots ? Les histoires qui nous restent n’en disent rien.

Grégoire de Tours nous a conservé un fragment de l’endroit de l’histoire de Frigeridus, où il est parlé de la fin tragique de plusieurs des partisans de Jovinus et de Sebastianus. Le voici : dans ce temps-là, ceux qui commandaient pour Honorius,... Comme l’Auvergne était une des cités de la première Aquitaine, et comme la première Aquitaine était une des provinces de la confédération Armorique, il faut que Constance et ceux qui commandaient pour Honorius dans les Gaules, eussent déjà obligé une partie de cette province à rentrer dans le devoir. La cité de Trèves (c’est Frigeridus qui reprend la parole) fut mise à feu et à sang par les francs dans une seconde invasion qu’ils y firent. Frigeridus comptait sans doute pour la première irruption des francs dans les Gaules, leur entrée dans ce pays-là, lorsqu’ils y vinrent joindre Jovinus en quatre cent onze, dans le temps que ce tyran se mettait en marche pour aller attaquer le patrice Constance qui assiégeait Arles. Il parait aussi que Frigeridus compte pour la seconde irruption des francs dans la cité de Trèves, les hostilités qu’ils commirent dans ce district qui tenait peut-être le parti d’Honorius, lorsqu’ils vinrent dans les Gaules en quatre cent treize pour secourir Jovinus contre Ataulphe.

Suivant Jornandés, les hostilités des francs et des bourguignons, cessèrent dès qu’Ataulphe fut bien établi dans les Gaules, et ces deux nations intimidées se continrent dans les pays qu’elles occupaient alors ; c’est-à-dire, qu’elles n’envahirent plus les contrées voisines, et qu’elles discontinuèrent même d’y faire des courses. Ainsi le passage de Jornandés ne signifie point que les bourguignons et les francs aient alors repassé le Rhin pour retourner dans leur ancienne patrie. Comme nous le verrons par la suite de l’histoire, les bourguignons demeurèrent dans l’Alsace ou dans les pays voisins, et les francs restèrent dans les régions des Gaules qu’ils avaient déjà occupées, dans celles où nous verrons qu’ils étaient encore quand Castinus les attaqua en quatre cent dix-huit, et dans lesquelles ils se maintinrent comme peuple indépendant, jusqu’à la guerre qu’Aetius leur fit en quatre cent vingt-huit. Quelle était cette contrée des Gaules dont les francs auront pu se saisir à la faveur de leurs liaisons avec Jovinus ? Celle dont nous verrons qu’Aetius les déposséda, la partie de la rive gauche du Rhin séparée de l’ancienne France uniquement par le lit de ce fleuve.

Suivant le cours que prenaient les affaires de l’empire depuis qu’Honorius s’en reposait sur Constance, on pouvait espérer qu’au bout de quelque temps la tranquillité et l’ordre seraient rétablis dans le partage d’occident ; mais les évènements qui arrivèrent durant le reste de l’année quatre cent treize et l’année suivante, y augmentèrent bien le trouble et la confusion.

En premier lieu, Heraclien proconsul d’Afrique, s’y fit proclamer empereur, et peu de temps après sa révolte il arma la flotte la plus nombreuse dont l’histoire romaine fasse mention, et il passa sur cette flotte en Italie, pour s’y faire reconnaître. Dans ces circonstances Honorius n’aura point manqué de rappeler une partie des troupes qu’il avait dans les Gaules, afin d’en grossir l’armée qu’il voulait opposer à son ennemi le plus dangereux. En effet l’armée de l’empereur se trouva bientôt assez forte pour donner auprès d’Otricoli une bataille contre celle de l’usurpateur. L’action fut sanglante. Enfin Heraclien fut défait et réduit à se sauver en Afrique. Ceux qui s’étaient attachés à lui dans sa prospérité, l’abandonnèrent dans sa disgrâce. Quand il voulut y lever une nouvelle armée, il ne trouva plus de soldats, et il fut obligé à chercher son asile dans un temple de Carthage ; c’est-là qu’il fut arrêté, et dans la suite il fut mis à mort.

En second lieu, Honorius et Ataulphe se brouillèrent de nouveau. Une des conditions de leur traité était que le roi des visigots rendrait à l’empereur sa sœur Placidie. Ataulphe refusa de la rendre, alléguant pour raison qu’Honorius ne lui avait point encore fourni tout ce qu’il devait lui fournir aux termes du traité. L’apparence est que les raisons dont Ataulphe se servait pour justifier son refus, n’étaient que des prétextes, et qu’il voulait, quoiqu’il eût promis, retenir Placidie dans le dessein de l’épouser ; ce qu’il fit l’année suivante.

Les visigots recommencèrent donc leurs hostilités, en tâchant de surprendre Marseille et quelques autres villes importantes qui étaient à portée de leurs quartiers. Ils échouèrent dans leur tentative sur Marseille, mais ils furent plus heureux à Narbonne, puisqu’ils s’en rendirent maîtres durant le temps des vendanges de l’année quatre cent treize. Ce qui rend certaine l’année de cet événement, c’est qu’Idace le rapporte immédiatement, avant que de raconter la mort d’Heraclien arrivée constamment avant la fin de cette année-là.

L’année suivante Ataulphe ne garda plus aucunes mesures avec Honorius. Ataulphe engagea Attale, ce fantôme d’empereur qu’Alaric avait fait proclamer dans Rome lorsqu’il était aux portes de cette ville, et qui avait depuis suivi les visigots dans les Gaules, à y reprendre la pourpre ; et à s’y ériger de nouveau en souverain ; c’était déclarer Honorius déchu de toute autorité dans les lieux où les visigots auraient quelque pouvoir, et lui donner à connaître qu’ils y voulaient régner véritablement. Heureusement pour Honorius, Ataulphe épousa la même année Placidie. Cette princesse habile sut si bien ramener l’esprit de son mari, qu’il changea de sentiment et de dessein.

Au lieu que jusque là il n’avait pensé qu’à détruire les romains, pour rendre les visigots les maîtres de la monarchie fondée par Romulus, il s’affectionna aux romains, et il voulut devenir leur défenseur. Voici ce que nous lisons dans Orose concernant les sentiments où était Ataulphe, lorsqu’il mourut l’année suivante, c’est-à-dire, en quatre cent quinze : Ataulphe, comme je l’ai toujours ouï dire, et comme... Les peuples qui s’établissent dans les pays éloignés de leur patrie, changent bien de caractère et de moeurs au bout de quelques générations. Ces visigots, que leur roi croyait incapables des vertus civiles les plus nécessaires dans une société, s’établirent à quelque temps delà en Espagne, et c’est d’eux qu’étaient descendus ces vieux castillans si sages et si fermes, enfin nés avec un talent si supérieur pour le gouvernement des nations étrangères.

L’inquiétude que donnait aux visigots le patrice Constance, qui commandait dans les Gaules pour Honorius, aura peut-être autant contribué à faire prendre au roi Ataulphe des sentiments de modération, que toutes les réflexions dont l’histoire d’Orose nous rend compte. En effet, le général romain se conduisait avec tant de prudence et tant d’habileté, il était si dévoué aux intérêts de sa monarchie, qu’il faisait dire à tous ses concitoyens ; que les empereurs avaient eu grand tort... Ataulphe, conformément à ses bonnes intentions et à ses intérêts présents, traita donc avec Honorius, et il parait que les conditions de leur accommodement furent que les visigots abandonneraient la protection d’Attale, et qu’ils évacueraient les Gaules, d’où ils passeraient en Espagne, pour y faire la guerre au nom de l’empire contre les barbares qui s’étaient cantonnés dans cette province et pour la reconquérir. Il était sans doute permis aux visigots par cette convention, de prendre des quartiers en Espagne, et principalement dans les lieux d’où ils chasseraient les vandales, les alains et les autres étrangers. Ce que dit Idace sur l’accommodement d’Ataulphe, qui se fit à la fin de l’année quatre cent quatorze, ou au commencement de l’année quatre cent quinze, semble pouvoir signifier que cet accommodement fut précédé par quelque action de guerre dans laquelle Ataulphe aurait reçu un échec.

Quoiqu’il en ait été, les visigots en l’année quatre cent quinze évacuèrent Narbonne, aussi bien que tous les lieux qu’ils tenaient dans les Gaules, et ils prirent la route d’Espagne. Ils abandonnèrent aussi Attale, qui fut ensuite arrêté par les romains du pays, et livré entre les mains de Constance. Ataulphe n’entra point dans l’intérieur de l’Espagne, il fut tué à Barcelone par les visigots, et Vallia s’empara du trône, après s’être défait de quelques autres ambitieux qui avaient la même prétention que lui. Idace dit : Ataulphe déterminé par le patrice Constance à quitter Narbonne pour passer en Espagne, fut assassiné par un des siens, tandis qu’il était en conversation avec ses courtisans. Il eut pour successeur immédiat Sigéric qui fut tué peu de temps après son élection. Vallia qui succéda à Sigéric, convint avec les romains d’entretenir l’accord qu’eux et son prédécesseur Ataulphe ils avaient fait, et il passa ensuite en Espagne pour y faire la guerre aux alains et aux vandales qui occupaient la Lusitanie et la Bétique ; ce sont les pays connus aujourd’hui sous le nom de Portugal et d’Andalousie. Suivant la chronique de Prosper, la première idée de Vallia n’était point de s’en tenir au traité que son prédécesseur Ataulphe avait fait. Après le meurtre d’Ataulphe, dit Prosper, les visigots ayant fait quelques mouvements, ils eurent aussitôt en tête le patrice Constance qui les repoussa. Ce ne fut donc apparemment qu’après que Constance eût remporté quelque avantage sur les visigots, qu’ils renouvelèrent le traité fait entre eux et ce patrice sous le règne d’Ataulphe.

On peut bien croire que lorsque Constance et Vallia renouvelèrent le traité fait sous le règne d’Ataulphe, ils y changèrent et ajoutèrent quelques articles. Une des nouvelles conditions qu’on y inséra, fut que Vallia rendrait à Honorius sa sœur Placidie, veuve d’Ataulphe. Constance qui songeait dès lors à épouser cette princesse, ce qu’il fit peu de temps après, avait intérêt de faire insérer dans le traité qu’il négociait, un article qui stipulât qu’elle serait remise entre les mains d’Honorius ; et dans ces occasions, le ministre le plus fidèle est celui qui fait seulement aller de pair ses intérêts particuliers, avec ceux de son maître. Le traité fut exécuté de bonne foi. Les visigots rendirent Placidie, et ils passèrent en Espagne, dans le dessein d’y verser leur sang, en y faisant la guerre sous les auspices de l’empereur contre les barbares qui s’y étaient cantonnés. Suivant l’apparence, ce traité fut exécuté peu de temps après sa conclusion ; et ce fut en quatre cent seize que Placidie fut rendue, et que Vallia acheva de passer les Pyrénées. Ce prince fit d’abord de grands progrès en Espagne où il répandit des ruisseaux du sang, des barbares qu’il sacrifiait à la vengeance de Rome. Quand nous aurons parlé de ce qui se passa dans les Gaules, lorsque Vallia les eut évacuées, nous dirons quelque chose de plus, concernant les exploits qu’il fit en Espagne.

 

CHAPITRE 5

Réduction d’une partie des Armoriques à l’obéissance de l’empereur. Honorius ordonne en quatre cent dix-huit que l’assemblée générale des Gaules se tienne à l’avenir dans Arles. Division des Gaules, en Gaules absolument dites en pays des sept provinces. De Pharamond.

Nous savons qu’à la fin de l’année quatre cent seize, ou au commencement de l’année quatre cent dix-sept, Honorius traitait actuellement avec les Armoriques, pour les ramener sous son obéissance. Cette négociation était conduite principalement par Exuperantius, citoyen du diocèse de Poitiers, et que nous verrons dans la suite préfet du prétoire dans le département des Gaules ; le lieu de sa naissance le rendait très propre à être l’entremetteur de cet accommodement.

Voici comment nous savons ce fait-là. Claudius Rutilius Numantianus était un homme de grande considération né en Aquitaine, mais qui avait demeuré longtemps en Italie, et il y avait même rempli plusieurs dignités éminentes, lorsque vers l’année quatre cent seize de l’ère chrétienne, il voulut revenir dans les Gaules sa patrie, où l’on se flattait que le calme allait être rétabli. Rutilius y revint en effet. Comme il était poète, il lui prit envie, durant l’oisiveté à laquelle ceux qui sont en route se trouvent réduits quelquefois, de composer en vers la relation de son voyage ; et nous avons encore une grande partie de cette relation. Il nous y apprend qu’il se mit en chemin l’année onze cent soixante et neuf de la fondation de Rome, c’est-à-dire, l’année quatre cent seize de la naissance de Jésus-Christ.

Dans un endroit de son poème, Rutilius dit, en parlant d’un palladius, jeune homme d’une grande espérance, né dans les Gaules, et qu’on avait envoyé à Rome pour s’y former ; qu’Exsuperantius, le père de ce Palladius, enseignait... Il était probablement arrivé dans les pays de la confédération Armorique, ce qui arrive ordinairement dans les pays qui se soulèvent contre leur souverain, et qui veulent établir une nouvelle forme de gouvernement ; c’est que les personnes de condition médiocre qui sont plus hardies et plus entreprenantes que les citoyens notables, parce qu’elles sont moins satisfaites de leur condition présente que les autres, s’arrogent dans leur parti toute la considération, et qu’elles en abusent, pour opprimer ceux à qui elles obéissaient avant les troubles. La noblesse des provinces unies, et celles des provinces obéissantes,... On sait avec quelle insolence la canaille ligueuse traitait en France les personnes respectables qui se trouvaient engagées dans le parti de la sainte union.

Il paraîtra clairement par la suite de cette histoire, qu’en quatre cent seize, ou dix-sept, Exsuperantius ne fit rentrer dans le devoir qu’une partie des provinces de la confédération Armorique, et qu’ainsi ce romain ne termina point l’affaire à laquelle il travaillait actuellement, tandis que Rutilius écrivait son itinéraire. Suivant les apparences, Exsuperantius ne put ramener alors sous l’obéissance de l’empereur que celles des cités de la seconde Aquitaine que les visigots n’avaient point réduites, et la plupart des cités de la première Aquitaine. En effet nous trouverons dorénavant plusieurs cités de ces deux provinces dans une pleine dépendance des officiers du prince, quoiqu’elles fussent comprises certainement dans le commandement Armorique. Il en sera de même des cités de la seconde Belgique dont il est probable qu’une partie, du moins était entrée d’abord dans cette confédération. Mais d’un autre côté, la seconde, la troisième, et la quatrième des provinces lyonnaises doivent avoir été sourdes aux remontrances d’Exsuperantius. Car l’on verra clairement par la suite de l’histoire que ces provinces persévérèrent alors dans la résolution de ne point se soumettre à l’autorité des officiers nommés par l’empereur.

Quoique les Armoriques ne se fussent point soulevés contre Honorius, mais contre le tyran Constantin, il ne s’ensuit pas qu’ils aient dû consentir à se remettre sous le gouvernement du préfet du prétoire et des autres officiers impériaux, aussitôt que ces officiers eurent cessé d’être ceux de Constantin, et qu’ils furent redevenus les officiers d’Honorius. Depuis l’année quatre cent neuf que les provinces Armoriques s’étaient mises en république jusqu’à l’année quatre cent seize, les personnes qui s’étaient emparées de l’autorité dans cet état, avaient goûté la douceur de commander. Elles ne manquaient donc pas de représenter à leurs compatriotes qu’ils ne seraient pas mieux traités par les officiers d’Honorius, qu’ils l’avaient été par les officiers du tyran et par ceux de ses devanciers. Elles leur disaient qu’on rétablirait les impôts supprimés, qu’en un mot toutes les vexations dont on se plaignait depuis plusieurs siècles, recommenceraient, dès qu’on serait rentré sous le joug des courtisans d’Honorius. Enfin ceux dont l’intérêt était de faire durer la révolte, avaient le pouvoir en main.

Honorius pour accélérer la pacification des Gaules, que le passage des visigots en Espagne, et ses négociations avec les Armoriques lui faisaient espérer, accorda dans ce temps-là une amnistie générale de tous les crimes commis à l’occasion des derniers troubles. Il était impossible que pendant ces désordres plusieurs personnes, sous prétexte de servir l’état, n’eussent vengé des injures particulières, et qu’un grand nombre de citoyens ne fût coupable d’avoir entretenu des intelligences secrètes avec les barbares, crime qui, suivant les lois impériales, devait être puni par le feu. Si quelqu’un, dit une de ces lois, a donné aux barbares... Ce fut aussi dans le même temps qu’Honorius, dont les provinces germaniques, du moins en partie, reconnaissaient l’autorité depuis la mort de Jovinus, y envoya Castinus qui commandait les troupes de la garde impériale, pour faire la guerre aux francs, c’est-à-dire, suivant les apparences, à ceux des francs qui avaient pillé la cité de Trèves, et qui s’étaient cantonnés sur le territoire de l’empire. On lit dans Grégoire de Tours : Frigeridus, après avoir raconté qu’Asterius reçut les patentes de la dignité de patrice... N’y avait-il dans Sulpitius et dans Frigeridus, concernant les francs, que les passages que Grégoire de Tours en a extraits ? C’est ce qui parait impossible, attendu le sujet que ces deux auteurs avaient traité ? Pourquoi Grégoire de Tours, s’est-il lassé d’extraire ? Reprenons la suite de l’histoire.

Ce qui nous fait rapporter à l’année quatre cent dix-sept, ou pour le plus tard, à l’une des deux années suivantes, l’entreprise d’Honorius contre les francs de laquelle il est ici question, c’est que lorsqu’elle se fit, Castinus n’était point encore maître de la milice dans le département des Gaules. Frigeridus l’eût désigné par le nom de cet emploi, puisque cet historien qui était romain, a dû qualifier exactement les officiers qui de son temps ont rempli les grandes charges de l’empire, lorsqu’il avait occasion de parler d’eux. Or quand Constance le mari de Placidie mourut, en quatre cent vingt et un, Castinus était déjà maître de la milice. Idace lui donne cette qualité, en parlant d’un événement arrivé en Espagne, et qu’il rapporte immédiatement après avoir parlé de la mort de Constance. Quel succès eut l’expédition de Castinus ? Frigeridus le disait, mais Grégoire de Tours, nous venons de nous en plaindre, n’a point transcrit ce qu’en rapportait cet historien ; et nous allons voir qu’en l’année quatre cent dix-huit Honorius n’était encore bien obéi que dans les sept provinces méridionales des Gaules. Nous verrons même dans la suite que les francs étaient toujours cantonnés en quatre cent vingt-huit dans les Gaules. Cependant dès l’année quatre cent dix-sept, cet empereur fit à Rome une entrée triomphale, comme si tous ses ennemis eussent été domptés. On vit marcher devant son char cet Attale qui avait été proclamé deux fois empereur, et qui fut relégué après le triomphe dans l’îl de Lipari.

Enfin Honorius qui était alors très bien servi par Constance, donna en l’année quatre cent dix-huit l’édit suivant, pour rétablir l’ordre dans celles des provinces des Gaules qui reconnaissaient pleinement son autorité ; c’était un moyen d’acheminer la réduction de celles qui persévéraient encore dans la confédération Armorique.

Honorius et Théodose, empereurs. Au très illustre Agricola, préfet du prétoire des Gaules..  Nous avons résolu en conséquence... Nous ferons plusieurs observations sur l’édit d’Honorius ; et la première sera sur la question qui se présente d’abord. Quelles étaient les sept provinces des Gaules dont il est fait mention dans cet édit, sans que néanmoins le dénombrement y en soit fait ? Voici mon opinion sur ce point-là.

Dès le quatrième siècle, il était déjà d’usage dans le discours ordinaire, de diviser quelquefois la Gaule, en Gaules proprement dites, et en un pays désigné alors par le nom des cinq provinces, et qui comprenait les provinces méridionales de la Gaule. Quelques-unes de ces cinq provinces ayant été partagées en deux, depuis que cette division arbitraire eût été mise en usage, on ne dit plus les Gaules et les cinq provinces, mais les Gaules et les sept provinces. La notice des Gaules rédigée sous le règne d’Honorius et imprimée par le père Sirmond, celle en un mot que les savants croient la meilleure de toutes, après avoir fait l’énumération des dix provinces qu’on appelait proprement la Gaule suivant cette division ; et après avoir dit quelles cités se trouvaient dans chacune de ces dix provinces, ajoute : il y a encore les cités suivantes dans les sept provinces, et puis elle fait l’énumération des cités qui se trouvaient dans chacune des sept provinces. C’est-à-dire dans la Viennoise, dans la province des Alpes Maritimes, dans la seconde Narbonnaise, dans la première Narbonnaise, dans la Novempopulanie, dans la seconde Aquitaine, et dans la première Aquitaine. On peut voir dans les annales ecclésiastiques du père le Cointe plusieurs passages d’auteurs, soit du quatrième siècle, soit du cinquième, qui font foi que la division de la Gaule en Gaules proprement dites, et en pays des cinq ou des sept provinces, avait lieu de leur temps dans le langage ordinaire.

Je ne crois pas néanmoins que les sept provinces, aient jamais fait soit dans l’ordre civil, soit dans l’ordre militaire, un corps d’état distinct du reste de la Gaule, ni jamais eu un gouvernement séparé, et même aucun commandant particulier.

La division de la Gaule en sept provinces, et en Gaules proprement dites, n’avait lieu que dans le langage ordinaire avant l’année quatre cent dix-huit qu’elle devint réelle en quelque manière par la convocation de l’assemblée d’Arles. Cette division était à peu prés de même nature que la division de la Gaule en Gaules citérieures, et en Gaules ultérieures, laquelle avait aussi lieu quelquefois dans le style du monde durant le cinquième siècle, et passait même dans les histoires, bien que, comme nous le verrons plus bas, on n’eût aucun égard à cette dernière division dans l’ordre civil et dans l’ordre militaire. Il est vrai que plusieurs savants ont cru que dès le commencement du règne d’Honorius nos sept provinces fussent régies par un officier particulier, nommé le vicaire des sept provinces, et qu’elles fissent par conséquent dès lors, une espèce de corps d’état particulier. Mais je crois qu’ils ont été trompés par une faute de copiste ou d’imprimeur, laquelle se trouve dans le texte de la notice de l’empire donné par le pancirole, et qui a passé de-là et dans l’extrait de cette notice que Duchesne a insérée dans son premier volume du recueil des historiens de France, et dans bien d’autres livres. Voici en quoi consiste ce vice de clerc.

Le diocèse du préfet du prétoire des Gaules comprenait les Gaules, l’Espagne et la Grande-Bretagne ; et cet officier avait dans chacune de ces trois grandes provinces de l’empire, un vicaire général. Le vicaire général des Gaules s’appelait le vicaire des dix-sept provinces des Gaules. C’était le nombre des provinces dans lesquelles les Gaules étaient alors divisées, et sur lesquelles s’étendait l’autorité de ce vicaire. Or le texte de la notice de l’empire donné par le pancirole, au lieu d’appeler ce vicaire général des Gaules dans l’endroit où il en est parlé, le vicaire des dix-sept provinces ; au lieu de dire vicarius decem et septem provinciarum, ce texte l’appelle seulement vicarius septem provinciarum. On y lit : voici les provinces qui reconnaissaient le vicaire des sept provinces... que ce soit une faute, on n’en saurait douter ; car dans l’énumération des provinces qui reconnoissaient cet officier, et qui suit immédiatement les paroles que je viens de rapporter, on trouve le nom de toutes les dix-sept provinces des Gaules. Ce que je viens de dire, est si sensible, que Pancirole commente son texte sans égard à la faute d’impression, qui se trouve dans son édition, je veux dire sans égard à l’omission de decem ; partout il appelle le vicaire dont nous parlons, le vicaire des dix-sept provinces, et non pas le vicaire des sept provinces. Voilà la source de l’erreur qui a fait croire que les sept provinces avaient un officier particulier, et qu’elles faisaient une espèce de corps d’état distinct du reste des Gaules, même avant l’édit d’Honorius rendu en quatre cent dix-huit, qui en fit une espèce de corps d’état particulier, mais plutôt fictif que réel. Ce corps ne fut jamais réputé une grande province séparée du reste des Gaules. Il n’eut jamais à ce qui me parait, ni un préfet du prétoire, ni un maître de la milice, ni aucun gouverneur particulier. Les sept provinces même après 418, continuèrent d’obéir aux officiers supérieurs qui commandaient dans les Gaules.

La division de la Gaule ou des Gaules, en Gaules proprement dites, et en pays des sept provinces, n’était donc avant cet édit qu’une de ces divisions purement arbitraires, que l’état ne connaissait point. Il est vrai qu’on trouve dans la notice de l’empire quelques emplois de finance particuliers dans les sept provinces. Mais on peut dire deux choses à cet égard. La première c’est que pour multiplier les emplois lucratifs, on aura créé avant l’année 418, quelques nouvelles commissions dans nos sept provinces. La seconde, c’est que ces emplois n’auront été érigés que depuis l’année quatre cent dix-huit, et la convocation de l’assemblée d’Arles, mais qu’on en aura fait mention dans les copies de la notice transcrites postérieurement à cette année-là.

Le peuple ne laisse pas d’adopter ces sortes de divisions, parce qu’elles sont fondées sur des choses sensibles, comme la différence des coutumes, des usages, des moeurs et des habits qui se trouve entre les habitants de pays contigus, et qui se fait remarquer aisément. Suivant toutes les apparences, la division des Gaules, en Gaules proprement dites, et dans les pays des sept provinces, provenait de-là, ainsi que cette autre division du même pays en Gaules ultérieures et en Gaules citérieures, de laquelle nous avons déjà promis de parler en son lieu.

Toutes les Gaules ne se transformèrent pas, s’il est permis de parler ainsi, en une contrée romaine dans l’espace d’un seul jour. La ressemblance qui se trouvait sous l’empire d’Honorius entre les habitants des Gaules et les habitants de l’Italie, avait été l’ouvrage de plusieurs siècles. Elle ne s’était introduite que successivement, et le progrès de la politesse et des moeurs romaines ne dut point même se faire partout également. Il était naturel que les provinces méridionales des Gaules, que celles qui furent appelées les cinq provinces, et puis les sept provinces  se polissent et prissent les moeurs romaines plutôt que les provinces septentrionales. Ces provinces méridionales avaient plus de commerce avec l’Italie, que n’en avaient les autres, et leur climat étant d’ailleurs semblable à celui de l’Italie, il favorisait davantage l’introduction des bains et de plusieurs autres usages des romains. Ainsi ces provinces méridionales étant venues à se polir plutôt que les autres, ayant pris plutôt que les autres les moeurs et les usages des romains, elles auront paru du moins durant un temps, plus semblables à l’Italie, qu’au reste des Gaules ; et par-là elles auront porté le monde à les distinguer du reste des Gaules par un nom particulier, qui leur sera même demeuré dans la suite, quoique, si l’on veut, le reste des Gaules fût devenu presque aussi romain qu’elles. Il suffit que la différence dont je parle, eût subsisté durant un temps. Or Pline qui vivait sous Vespasien, dit, en parlant de la plus grande partie du pays appelé dans le cinquième siècle les sept provinces, et en suivant la première division des Gaules suivie par les romains : On appelle la province Narbonnaise,...

Il était même permis aux sénateurs romains originaires de la Gaule narbonnaise d’y aller sans en demander la permission à l’empereur, quoiqu’une loi d’Auguste défendît à ces magistrats de sortir de l’Italie et d’aller dans les provinces sans une permission expresse du souverain. On avait excepté cette portion des Gaules, ainsi que la Sicile, de la loi générale, parce qu’on les regardait, s’il est permis de parler ainsi, comme une extension, comme une continuation du territoire de l’Italie. La loi particulière faite en faveur des sénateurs de la Gaule narbonnaise avait même été faite dès le règne de l’empereur Claudius. L’Aquitaine qu’on sait avoir été un pays si poli du temps des empereurs, et si fertile alors en poètes et en orateurs latins, faisait presque toute l’autre partie du pays appelé les sept provinces au commencement du cinquième siècle. Voilà, suivant mon opinion, tout ce qui aura fait donner dans le langage ordinaire, cette dénomination à la contrée dont il s’agit ici.

Je ne pense donc pas, et je le répète, que les sept provinces aient jamais fait un corps d’état particulier et réellement distinct ni dans l’ordre civil ni dans l’ordre militaire, même après l’année quatre cent dix-huit ; mais cette année-là, les conjonctures où se trouvaient les Gaules, donnèrent lieu à former une espèce de corps d’état apparent plutôt que réel, qui aura été composé de six de ces provinces demeurées dans l’obéissance, et d’une autre province, qui par rapport à sa situation présente se trouvait de même condition qu’elles. Ces six provinces auront donc été la Viennoise, la province des Alpes, la seconde Narbonnaise, la première Narbonnaise, la Novempopulanie et la seconde Aquitaine, qui étaient déjà comprises dans le nombre des sept provinces. Les cinq premières depuis le passage des visigots en Espagne étaient pleinement sous l’obéissance de l’empereur ; et jamais aucunes d’elles n’étaient entrées dans la confédération Armorique. Nous avons vu qu’il était probable qu’Exsuperantius eût ramené à son devoir la seconde Aquitaine, qui faisait la sixième province. Honorius qui songeait à rétablir l’ordre dans la partie des Gaules où il était le maître, en attendant qu’il pût obliger l’autre partie à reconnaître l’autorité impériale, aura donc jugé à propos en quatre cent dix-huit, de convoquer les états de ces six provinces. Il ne pouvait point appeler les représentants de la première Aquitaine qui faisait la septième province parce qu’elle était encore du moins en partie, de la confédération Armorique. D’un autre côté, l’on était accoutumé à entendre dire les sept provinces, et il convenait pour plusieurs raisons dont il sera bientôt parlé, de ne se pas servir d’une autre dénomination. On aura donc substitué à la première Aquitaine, la première Lyonnaise demeurée fidèle à l’empereur, quoique originairement elle ne fut pas une des sept provinces, mais bien une province du pays appelé proprement les Gaules, dans le langage ordinaire. Honorius aura convoqué ensuite sous le nom des états des sept provinces les états de chacune de ces sept provinces, en leur envoyant une expédition de l’édit que nous avons rapporté. On était accoutumé dans les Gaules depuis longtemps à cette dénomination, qui par conséquent ne paraissait point annoncer aucune nouveauté de mauvais augure ; au contraire elle cachait en quelque sorte, la cause qui avait comme réduit à sept provinces les dix-sept provinces des Gaules.

D’où savez-vous, me dira-t-on, que les sept provinces qu’Honorius convoquait à Arles, et que son édit ne nomme point, n’étaient pas les mêmes que celles qui sont comprises sous le nom des sept provinces dans la notice des Gaules, et que ce n’était pas la première Aquitaine, mais la première Lyonnaise qui faisait la septième province ? Je le sais d’Hincmar, et voici l’endroit de ses ouvrages qui me l’apprend : un règlement,... Voilà quelle est la teneur de l’édit des empereurs, et quelle était suivant Hincmar, celle des décrétales des papes.

Bornons-nous ici à ce qui regarde le gouvernement civil dans le passage d’Hincmar que nous venons de rapporter. On ne saurait douter que ce prélat n’y entende parler de l’édit d’Honorius, dont nous avons donné la traduction. Ce que dit Hincmar de la date et du dispositif de l’espèce de rescrit dont il parle, le fait connaître suffisamment ; d’ailleurs, comme ce prélat qui fleurissait sous le règne de Louis le Débonnaire, a vécu dans un temps où la mémoire des changements considérables arrivés dans le gouvernement civil des Gaules durant le cinquième siècle, n’était pas encore tout à fait éteinte, et quand l’ancienne division par provinces subsistait toujours dans l’ordre ecclésiastique, il mérite d’être cru, lorsqu’il fait le dénombrement des sept provinces, à qui s’adresse l’édit d’Honorius, et que cet édit ne nomme point. Il est vrai que des savants du dernier siècle ont prétendu, sans alléguer aucune autorité, qu’il fallut corriger le texte d’Hincmar, et y lire non pas lugdunensem, mais aquitaniam primam. Mais qu’on fasse attention que dans la supposition qu’il y a une faute aussi grossière dans le texte d’Hincmar, et qu’il s’y trouve la première Lyonnaise au lieu de la première Aquitaine, il faut penser que c’est Hincmar lui-même qui a commis cette faute. On ne saurait la mettre sur le compte des copistes. Il ne leur est arrivé que trop souvent et tout le monde en tombe d’accord de mettre une lettre, ou bien un chiffre pour un autre, mais on ne leur reproche pas d’avoir mis un nom propre pour un autre quand ces deux mots se ressemblent aussi peu que lugdunensis et aquitania. Or c’est ce qu’on ne croira point, quand on fera réflexion que Hincmar a vécu dans un temps où la tradition devait conserver encore la mémoire d’un pareil évènement, comme sur la connaissance qu’il avait de nos antiquités. En second lieu, quoiqu’on ne soit point obligé d’alléguer des raisons, pour rejeter les corrections qu’on propose sans être autorisé, ou sur un manuscrit, ou sur la nécessité évidente de restituer un texte sensiblement défectueux, je ne laisserai pas d’en rapporter ici une très forte, pour ne point admettre la correction dont il s’agit. La voici. Si la première Aquitaine eût été l’une des sept provinces convoquées à l’assemblée d’Arles, Honorius n’aurait pas dit dans son rescrit, comme il le dit : que des sept provinces, la Novempopulanie et la seconde Aquitaine étaient les provinces les plus éloignées de la ville d’Arles. Il eût dit que c’étaient les deux Aquitaines. Les extrémités de la première Aquitaine, dont Bourges était la ville métropolitaine, sont encore plus éloignées d’Arles que les extrémités de la Novempopulanie.

Enfin le texte d’Hincmar tel qu’il est, s’accorde beaucoup mieux avec ce que nous savons d’ailleurs touchant l’état où les Gaules étaient en quatre cent dix-huit, qu’il ne s’accorderait avec ces mêmes notions, après qu’il aurait souffert la correction dont nous ne voulons pas.

Honorius aura convoqué la première Lyonnaise à l’assemblée d’Arles, parce que cette province était alors pleinement soumise à ses ordres, et il n’aura point convoqué la première Aquitaine, parce que plusieurs de ses cités étaient encore engagées dans la confédération Armorique, quoique l’Auvergne et quelques autres des cités de cette même province fussent déjà rentrées dans le devoir. Il aura paru contre la dignité de l’empire, dont on ne fut jamais si jaloux que lorsqu’il avait cessé d’être respectable par ses forces, et qu’il touchait à sa ruine, de convoquer une partie des cités d’une province, sans convoquer l’autre en même temps, et d’avouer ainsi dans un édit qu’il y avait des sujets dont on n’était déjà plus le maître. L’inconvénient était encore plus grand à convoquer des sujets qui n’obéiraient pas. Personne ne peut avoir oublié une observation que M de Valois fait en plus d’un endroit, concernant la vanité des empereurs des romains d’orient, qui dans la vue de montrer qu’ils régnaient toujours sur un aussi grand nombre de provinces que leurs prédécesseurs, avaient coutume, afin que ce nombre ne parût point diminué, quand les barbares leur en avaient enlevé quelqu’une, de partager alors en deux provinces, une des provinces qui leur restaient.

Claudien introduit dans un de ses poèmes l’orient qui se plaint de cette supercherie. La cour, dit ce personnage allégorique, n’est occupée que de danses et de festins... Les raisons qui empêchaient qu’on n’invitât la première Aquitaine à l’assemblée d’Arles, auront aussi empêché qu’on n’y invitât les deux provinces germaniques et les deux provinces belgique, quoiqu’il y eût plusieurs de leurs cités où l’autorité de l’empereur était reconnue. Les barbares en tenaient plusieurs autres, et d’autres étaient encore engagées dans la confédération Armorique.

Il faut faire encore une observation sur celle des dispositions de l’édit d’Honorius qui semble fixer dans Arles le siège de la préfecture des Gaules. Nous avons rapporté dans le premier livre de cet ouvrage que Constantin le Grand avait mis dans Trèves le prétoire ou le siége de la préfecture des Gaules, qui comprenait les Gaules, l’Espagne et la Grande-Bretagne ; et l’on voit par l’histoire et par diverses lois des empereurs, que ce tribunal auguste y était encore les dernières années du quatrième siècle ; très probablement il ne fut déplacé qu’après la grande invasion que les barbares firent dans les Gaules en l’année quatre cent sept. Les guerres et les autres malheurs dont cet évènement fut suivi, et qui, comme nous l’avons vu, furent si funestes à la ville de Trèves en particulier, auront obligé le préfet des Gaules, qui ne devait pas commettre sa dignité très respectable à la vérité, mais désarmée, à se retirer pour quelque temps dans un lieu moins exposé aux insultes des ennemis, et aux outrages des mauvais sujets. Aussi voyons-nous dans la vie de saint Germain que vers l’année quatre cent quatorze, et un peu avant qu’il fût fait évêque d’Auxerre, Julius préfet des Gaules se tenait à Autun. Mais le désordre augmentant dans les Gaules, au lieu de diminuer, Julius ou quelqu’un de ses successeurs aura cru qu’il lui convenait de s’éloigner encore davantage des pays ennemis ou suspects, et il aura été attendre dans Arles des conjonctures plus heureuses, et qui lui permissent de reporter son siége à Trèves.

Tant que ce siége ne pouvait pas être à Trèves, il ne pouvait pas être placé plus convenablement que dans Arles, demeure voisine de l’Italie, et située à une aussi grande distance des provinces confédérées, et de celles où les barbares s’étaient cantonnés, que le pouvait être une ville des Gaules. Le Rhône la couvrait même du côté le plus suspect. Cette ville était encore plus à portée de l’Espagne qui était du département du préfet du prétoire des Gaules, que Trèves et qu’Autun. Il est vrai qu’Arles est bien éloigné de la Grande-Bretagne qui était aussi dans le département de ce préfet ; mais on a vu que cette grande province s’était soustraite dès l’année quatre cent neuf à l’obéissance des officiers de l’empereur. Il y avait encore une convenance à mettre, pour ainsi dire, en dépôt dans Arles, le siége de la préfecture des Gaules, puisque cette ville était déjà depuis longtemps la métropole de la province des Gaules, ou le lieu de la résidence du vicaire des dix-sept provinces, dans lesquelles se divisait la province des Gaules. Nous avons dit que ce vicaire était le lieutenant que le préfet des Gaules avait dans les Gaules, ainsi qu’il en avait un autre en Espagne, et un autre dans la Grande-Bretagne.

Il parait en lisant une supplique présentée par quelques évêques des Gaules, en faveur des droits de l’église d’Arles, au grand saint Léon élu pape en quatre cent quarante, qu’Arles avait été déjà qualifiée de métropole des Gaules dans les rescrits d’un des deux empereurs du nom de Valentinien, qui ont régné avant Honorius, et dans des rescrits d’Honorius lui-même. Or comme du temps de ces deux Valentiniens, c’était Trèves qui était la métropole du grand diocèse ou du département du préfet des Gaules, le Valentinien auteur du rescrit, n’a pu qualifier Arles de métropole des Gaules, que parce qu’elle était la métropole particulière des dix-sept provinces des Gaules, qui faisaient un des trois districts de ce diocèse, et par conséquent le lieu de la résidence ordinaire du vicaire de ces dix-sept provinces. Trèves était la métropole de tout le diocèse du préfet du prétoire des Gaules. Arles était la métropole particulière des Gaules. Les conjonctures étant devenues plus fâcheuses de jour en jour, Honorius aura par son édit de quatre cent dix-huit, fixé dans Arles le siége du préfet des Gaules, jusqu’à ce que des temps plus favorables permissent de le reporter à Trèves. Si dans la supplique dont nous venons de parler, les évêques qui la présentèrent à saint Léon près de trente ans après cet édit, il n’est pas fait mention de la nouvelle dignité qu’il semblait donner à la ville d’Arles. Si cette ville n’y est point qualifiée de métropole de tout le ressort de la préfecture du prétoire des Gaules, mais seulement de métropole des Gaules, c’est suivant mon opinion, que les romains aussi occupés du soin de déguiser les disgrâces de l’empire que nous avons vu qu’ils l’étaient, n’avaient garde de parler de cette nouvelle dignité comme d’une prééminence permanente. Ils n’auraient pas voulu qu’on eût pu penser qu’ils désespéraient de recouvrer Trèves, et d’y rétablir le siége de la préfecture des Gaules. D’ailleurs cette nouvelle dignité ne donnait dans les Gaules aucun droit nouveau à l’église d’Arles. L’affaire dont il s’agissait était une prétention de supériorité qu’avait l’église d’Arles sur d’autres églises des Gaules, et sa qualité de métropole particulière des Gaules suffisait seule pour fonder une pareille prétention. Il n’était pas nécessaire qu’Arles, pour avoir cette prétention, fût la métropole de tout le diocèse du préfet des Gaules. Aussi voit-on qu’Arles avait mis en avant la prétention dont il s’agit dès l’année quatre cent un. Le temps de reporter à Trèves le siége de la préfecture des Gaules n’arriva jamais, et ce siége était encore dans Arles vers l’année cinq cent trente-sept, temps où les francs furent mis en possession d’Arles par les ostrogots.

Suivant la chronique de Prosper, Pharamond régnait dans l’ancienne France vers l’année quatre cent dix-huit. de quelle tribu était-il roi ? Je l’ignore. Ainsi je ne parlerai point davantage de ce prince, dont je ne trouve rien dans les autres écrivains du cinquième et du sixième siècle. Il y a même des critiques qui s’imaginent, mais sans fondement si l’on s’en rapporte à mon opinion, que la chronique de Prosper a été interpolée dans l’endroit où elle fait mention de Pharamond, et qu’on y a inséré le peu de mots qu’elle en dit.