LOUIS XVII, SA VIE, SON AGONIE, SA MORT

CAPTIVITÉ DE LA FAMILLE ROYALE AU TEMPLE

TOME PREMIER

 

LIVRE NEUVIÈME. — PROCÈS DU ROI.

2 décembre 1792 — 20 janvier 1793.

 

 

Situation des partis. — Cause du procès du Roi. — Nouvelle municipalité. — Redoublement de précautions. — Le Roi apprend qu'il sera jugé. — Arrêté de la Commune. — Fouilles pratiquées au Temple. — Rochez et Risbey congédiés. — Mesures de sûreté prises par Roland. — Le conseil exécutif, le département de Paris et la Commune en permanence. — Le Dauphin enlevé au Roi. — Le Roi devant la Convention. — Angoisses de la Reine et de Madame Elisabeth. — Le Roi ne peut plus voir sa famille. — Le Roi choisit ses conseils. — Malesherbes, Tronchet et De Sèze. — Le Roi prévoit sa condamnation. — Commission de la Convention envoyée au Temple. — Louis XVI autorisé à voir ses enfants à la condition qu'ils ne verront pas leur mère. — Il refuse. — L'acte d'accusation et les pièces du procès communiqués au Roi. — Conférences de Louis XVI avec ses défenseurs. — M. Edgeworth de Firmont. — Secrète intelligence entre les deux étages de la Tour. — Anniversaire de la naissance de Madame Royale. — Conversation avec Malesherbes. — De Sèze lit au Roi son plaidoyer. — Testament du Roi. — Le Roi de nouveau à la barre de la Convention. — Sa défense — Ses paroles. — Le 1er janvier 1793. — Les journaux. — Manifestation de l'opinion au théâtre. — Maladie de Madame Royale. — L'Ami des lois lu au Temple. — Le Roi déclaré coupable. — L'appel nominal. — Nouveau message à M. de Firmont. — Condamnation du Roi. — Ses paroles. — Appel à la nation. — Adieux du Roi à Malesherbes. — inventaire fait au Temple.

 

Depuis que la famille royale est enfermée au Temple, nous n'avons pas parlé des événements qui se sont succédé, excepté quand leur retentissement lointain a pénètre dans cette sombre demeure. Pour rester dans les limites de notre sujet il ne nous convenait en effet de toucher à l'histoire générale de la révolution que lorsqu'elle se rattachait étroitement à l'histoire des malheurs et de la captivité de la famille royale. C'est à ce point de vue qu'il importe de dire ici quelques mots du mouvement qui emportait la Convention. Louis XVI et cette assemblée vont se trouver en présence. Il faut qu'on sache quelles sont les causes qui ont amené cette suprême rencontre de la royauté et de la révolution, et quel concours de circonstances a déterminé l'Assemblée à appeler le Roi à sa barre et à s'établir son juge.

La Convention, on le sait, avait été élue dans un accès de fièvre révolutionnaire. Les événements allaient à l'extrême ; il régnait une espèce de démence furieuse, dont ceux qui n'ont pas vécu dans les temps de crise sociale ne sauraient se faire une idée. Depuis l'origine de la révolution, il n'y avait plus guère qu'un moyen de gouvernement : c'était cette passion qu'on avait allumée dans les esprits et dans les cœurs contre le gouvernement royal. La Constituante, venue la première, s'en était prise à l'institution ; elle avait affaibli et énervé la royauté, et elle avait profondément humilié le Roi. La Législative, venue la seconde, avait poussé les choses plus loin, parce qu'elle les avait reçues plus avancées ; et, en se retirant, elle avait laissé la royauté virtuellement abolie, et le Roi prisonnier au Temple avec sa famille. Il était écrit que, la progression continuant, la Convention viendrait prendre et tuer le Roi.

C'était la seule chose que les assemblées ses devancières lui eussent laissée à faire. De Versailles on pouvait conduire Louis XVI aux Tuileries, plus ou moins transformées en pri-s son ; des Tuileries, on pouvait le conduire au Temple, mais du Temple, on ne pouvait le conduire qu'à l'échafaud : c'était une progression fatale. La Convention, qui, comme la Constituante et la Législative, et plus que ses deux aînées, était obligée de vivre sur la passion révolutionnaire, n'avait plus que ce dernier et terrible aliment à lui jeter. Tout l'y poussait : la situation du dehors, celle du dedans, sa propre situation à elle-même.

La situation du dehors était pleine des fureurs et des défiances terribles de la guerre. La situation du dedans était pleine de souffrances, de soupçons et de ces rages inextinguibles qui s'allument dans le sang et s'en abreuvent sans jamais se désaltérer : l'eau étanche et apaise la soif de l'eau ; le sang enflamme la soif du sang. Il fallait un crime atroce, inouï, à cette population révolutionnaire que les derniers temps de la Législative et les premiers mois de la Convention avaient affriandée de meurtres et de crimes ; après tant d'attentats commis, il ne restait plus à commettre que le régicide ; or, l'homme poursuivant dans le mal comme dans le bien la perfection, il était écrit qu'on le commettrait. Enfin la situation intérieure de la Convention contribuait à la pousser vers ce sinistre but ; elle était divisée entre trois partis : les Girondins, les Montagnards, la Plaine ; les deux premiers se disputaient la direction de la révolution et de l'Assemblée ; la Plaine, formée des esprits timides et incertains, avait plus de goût pour les Girondins, plus de peur des Montagnards ; elle n'était pas la majorité, mais elle la donnait. Or, comme au fond la Plaine suivait sa peur de préférence à son goût, la victoire et la conduite de la révolution devaient, en dernière analyse, échoir au parti qui s'emparerait de cette violente population de Paris, dominatrice de tous les événements et de tous les corps constitués, du pouvoir exécutif comme du pouvoir législatif, et qu'on pourrait appeler l'armée vivante de la révolution. Cette population-frénétique voulait qu'on tuât le Roi. Passionnée, elle appartenait au plus — passionné ; violente, au plus violent. Malheur à qui ne marchait point devant cette meute effroyable ! il était atteint et dévoré. Ses rauques-aboiements n'avaient qu'un sens : Marche ! marche ! Voilà pourquoi les deux partis rivaux couraient aux extrémités révolutionnaires. De là, entre les Girondins et les Montagnards, cette émulation de régicide. L'ambition mêlait les ardeurs de ses convoitises aux aiguillons de la peur, cette détestable conseillère. Les Montagnards voulaient d'abord régner, ensuite vivre ; les Girondins voulaient d'abord vivre, ensuite régner : voilà pourquoi il fallait que Louis XVI mourût.

 

A la Commune du 10 août succéda, le dimanche 2 décembre 1792, une nouvelle municipalité ; un grand nombre de membres furent réélus. Le régime de la prison n'éprouva dans ce changement aucune amélioration. Ce jour même, à dix heures du soir, les nouveaux commissaires vinrent reconnaître Louis XVI et sa famille, et prendre possession de la tour. Jusqu'à ce jour, il n'y avait eu auprès du Roi qu'un seul municipal, et un autre auprès de la Reine ; la nouvelle municipalité demanda qu'il y en eût deux à l'avenir. Ainsi, dès le deuxième jour, huit commissaires se trouvèrent de surveillance au Temple : quatre, comme nous venons de le dire, se tenaient habituellement près de la famille royale, les quatre autres dans la salle du conseil. Ils se renouvelaient par moitié chaque jour, On arrivait à neuf heures du soir, on soupait et l'on tirait au sort pour savoir qui serait placé au deuxième ou au troisième étage. On passait vingt-quatre heures auprès des prisonniers, vingt-quatre heures dans la salle du conseil. Ceux que leur billet désignait pour la nuit montaient après le souper, et restaient chez le Roi ou chez la Reine jusqu'au lendemain onze heures. Après le dîner, ils reprenaient leur poste jusqu'à l'arrivée des nouveaux commissaires. C'est aussi à dater de ce moment que l'on fit au rez-de-chaussée de la tour des dispositions pour y installer le conseil, qui se tenait dans une des salles du château du Temple. Le nombre des municipaux en augmenta l'émulation, et l'émulation la tyrannie ; la surveillance devint si active, qu'il resta peu d'espoir aux détenus de pouvoir désormais apprendre aucune nouvelle ; chaque jour amenait de nouveaux arrêtés qui rendaient plus pesantes les chaînes de leur servitude ; on redoublait de brusquerie et de dureté envers Cléry, on renouvelait à Turgy, à Marchand et à Chrétien, qui avaient obtenu un certificat des anciens commissaires[1], la défense expresse de lui parler. Tout semblait annoncer de nouveaux malheurs.

Frappées de ce fatal présage, Marie-Antoinette et Madame Élisabeth épiaient avidement les regards et les paroles de Cléry ; mais ses regards glacés par le doute, ses paroles enchaînées par l'effroi, ne faisaient qu'accroître leur sinistre pressentiment. Enfin, le jeudi 6 décembre, madame Cléry arriva avec son amie. On fit descendre son mari au conseil. Elle affecta de lui parler à haute voix, pour éloigner les soupçons des nouveaux inquisiteurs ; et pendant qu'elle lui donnait d'une manière prolixe des détails assez oiseux sur ses affaires domestiques : Mardi prochain, disait tout bas son amie, on conduit le Roi à la Convention ; le procès va commencer ; le Roi pourra prendre un conseil ; tout cela est certain.

Le soir, en déshabillant Louis XVI, Cléry trouva le moyen de lui rendre compte de tout ce qu'il avait appris ; il lui fit même pressentir qu'on avait le projet de le séparer de sa famille pendant le procès, et il ajouta qu'il ne restait plus que quatre jours pour concerter avec la Reine quelque moyen de correspondre avec elle. L'arrivée des deux municipaux de garde suspendit les confidences de Cléry. Le lendemain matin, il fut impossible d'échanger un seul mot. Le Roi monta avec son fils pour déjeuner chez les Princesses ; après le déjeuner, il causa quelques moments avec la Reine, qui, par un regard, fit comprendre à Cléry qu'il était question de tout ce qu'on avait dit la veille.

Quelques actes semblaient déjà confirmer la triste nouvelle du procès. Le Roi était à peine remonté avec son fils dans son appartement, qu'un municipal, à la tète d'une députation de la Commune, vint lui lire un arrêté qui ordonnait d'enlever aux détenus du Temple, ainsi qu'à ceux qui les servent ou qui les approchent de près, toute espèce d’instruments tranchants, ou autres armes offensives et défensives, en général tout ce dont on prive les autres prisonniers présumés criminels. Pendant cette lecture le municipal avait la voix altérée ; il était aisé de s'apercevoir de la violence qu'il se faisait. Louis XVI ôta de ses poches un couteau et un petit nécessaire en maroquin rouge dont il tira un canif et des ciseaux ; et remettant lui-même ces objets aux commissaires, il se contenta de dire, en haussant les épaules : On ne devrait rien craindre de moi. Des recherches furent faites dans tout l'appartement ; on prit les rasoirs, les compas à rouler les cheveux, le couteau de toilette, de petits instruments pour nettoyer les dents, et d'autres objets d'or et d'argent ; puis, ayant fouillé Cléry et visité sa chambre, les commissaires montèrent au troisième étage. Là, ils lurent le même arrêté : Si ce n'est que ça, dit Marie-Antoinette avec un dépit marqué, il faudrait aussi nous prendre nos aiguilles, car elles piquent bien vivement. Elle en aurait peut-être dit davantage, si Madame Élisabeth ne lui eût fait signe du coude pour l'inviter au silence. La Reine et les Princesses donnèrent leurs ciseaux. Les municipaux confisquèrent jusqu'aux petits meubles utiles à leur travail. Ce n'est pas tout, leur dit l'un d'eux ; vous savez que nous avons ordre de vous enlever aussi Tison et Cléry, et de goûter à tous les mets que l'on vous sert.

Descendus dans la chambre du conseil, les commissaires appelèrent Cléry et lui demandèrent s'il n'avait pas connaissance des objets qui étaient restés dans le nécessaire que Louis avait remis dans sa poche. Il faut que vous repreniez ce soir ce nécessaire, lui dit l'un d'eux, nommé Sermaize[2]. — Ce n'est pas à moi, répondit Cléry, de fouiller dans les poches de Louis. — Cléry a raison, dit un autre municipal ; c'était à vous-même, citoyen Sermaize, de faire cette recherche.

On dresse procès-verbal de tous les objets enlevés à la famille royale[3], et on les distribue en paquets que l'on cachette. On ordonne ensuite à Cléry de mettre sa signature au bas d'un arrêté qui lui enjoint d'avertir le conseil, s'il trouve à l'avenir des instruments tranchants sur Louis, sur les Princesses ou dans leur appartement : ces différentes pièces sont envoyées à la Commune. Sermaize dit alors à Cléry de le suivre dans la chambre de Louis. Le Roi était assis près de la cheminée, les pincettes à la main. Le conseil m'a chargé, dit Sermaize, d'examiner ce qui est resté dans votre nécessaire. Le Roi, sans répondre, tira de sa poche le nécessaire et l'ouvrit : il ne s'y trouvait d'autres objets qu'un tournevis, un tire-bourre et un petit briquet. Sermaize se les fit remettre. Ces pincettes que je tiens en main ne sont-elles pas aussi un instrument tranchant ? lui dit le Roi en lui tournant le dos. Le municipal descendit, et Cléry eut l'occasion de rendre compte à son maître de ce qui s'était passé dans la salle du conseil.

L'heure du dîner arriva. Quelques commissaires virent de graves inconvénients à ce que la famille royale se servît de fourchettes et de couteaux, d'autres consentirent à laisser les fourchettes ; la contestation dura quelques instants ; enfin l'influence bienveillante dont nous avons parlé l'emporta, et il fut décidé qu'on ne ferait aucun changement, mais que, à la fin de chaque repas, couteaux et fourchettes seraient enlevés.

M. Lepitre, instituteur, membre de la nouvelle municipalité, qui a laissé quelques pages de souvenirs intéressants, raconte qu'à cette époque[4].

La table de la famille royale était très-bien servie, un nombre suffisant de personnes était occupé à l'office et à la cuisine ; la plupart étaient d'anciens serviteurs qui avaient brigué cet emploi. Ils étaient aussi chargés du dîner et du souper des commissaires envoyés par la Commune. Ces repas avaient été précédemment fournis par un traiteur du dehors, mais ils étaient si mauvais et à la fois si chers, qu'on prit le parti d'employer à ce service les personnes payées pour celui de la famille royale, et l'on n'eut point à s'en repentir. Ce fut une bonne fortune pour certains individus, peu accoutumés à une table aussi abondante. Afin de ne point compromettre la dignité municipale, on ne donnait à la fin de chaque repas qu'une demi-bouteille de liqueur pour dix ou douze personnes ; mais le refus de quelques convives tournait au profit des autres, et je vis un tailleur, nommé Lechenard, avaler d'un trait cette demi-bouteille avant de monter le soir chez la Reine ; il fallut- que son collègue le couchât, et le lendemain, son lit et le carreau de la chambre déposaient de son intempérance. Lorsque à huit heures la Reine sortit de son appartement, il était étendu sur son grabat, se connaissant à peine, et Sa Majesté n'eut que le temps de rentrer chez elle, en criant à Madame Elisabeth : Ma sœur, ne sortez point de votre chambre ![5]

 

La privation des petits instruments de travail retirés aux Princesses leur devint d'autant plus sensible, qu'elles furent obligées de renoncer à différents ouvrages qui jusqu'alors avaient contribué à les distraire des longs ennuis de la captivité. Un jour, Madame Élisabeth cousait les habits du Roi, et n'ayant point de ciseaux, elle rompit le fil avec les dents. Quel contraste ! lui dit Louis XVI, qui fixait sur elle un regard attendri ; il ne vous manquait rien dans votre jolie maison de Montreuil. — Ah ! mon frère, répondit-elle, puis-je avoir des regrets quand je partage vos malheurs ?

L'approche du procès augmentait, à chaque minute, la défiance et les précautions : les municipaux n'échangeaient plus guère de paroles avec le Roi ; ils ne répondaient plus aux questions de Cléry. Celui-ci, sous différents prétextes, avait en vain essayé de descendre au conseil, dans l'espoir de se procurer quelques renseignements pour.les communiquer à ses maîtres, lorsque, le samedi 8 décembre, vint au Temple une commission chargée de vérifier les dépenses de la famille royale. Cléry fut mandé devant elle pour donner des explications, et cette circonstance le mit à portée d'apprendre d'un municipal bien intentionné que la séparation du Roi d'avec sa famille, arrêtée seulement par la Commune, n'avait point encore été prononcée par l'assemblée nationale.

Quelques instants après, Turgy put lui remettre aussi un journal qui contenait le décret portant que Louis Capet serait traduit à la barre de la Convention ; à ce journal était joint un mémoire publié par Necker sur le procès du Roi. Cléry n'eut d'autre moyen de communiquer ces deux pièces à la famille royale que de les cacher sous un vieux meuble dans le cabinet de garde-robe, après en avoir prévenu le Roi et les Princesses.

Ce fut par suite de la visite de ces deux commissions qui venaient de se succéder à la tour, l'une chargée d'enlever les armes offensives et défensives, l'autre de régler les dépenses, et ce fut sur leur rapport que le Conseil général arrêta quelques mesures nouvelles, et en modifia quelques autres prises antérieurement. A dater de ce jour, le conseil du Temple fut transféré d'une salle du palais au rez-de-chaussée de la tour ; cette nouvelle organisation ne toucha en rien à la position de Mathey, demeuré concierge, mais elle rendit inutile celle de Risbey et de Rochez ; ces deux guichetiers furent payés et congédiés immédiatement[6].

Quant aux deux officiers municipaux de garde auprès des détenus de chaque étage, ils avaient devancé l'ordre formel qu'ils reçurent de demeurer tous deux pendant la nuit dans l'antichambre de leurs prisonniers ; déjà, depuis le 2 du même mois, ils s'étaient à cet égard conformés à l'invitation verbale de la Commune. Aux aides dé cuisine Turgy, Chrétien et Marchand, il fut interdit de sortir à l'avenir de l'enceinte du Temple.

A ces mesures de précaution exercées dans l'intérieur de la prison, répondaient au dehors les plus sévères dispositions de police et de sûreté. A la veille du jour où devait s'ouvrir ce grand procès où l'on allait juger les attentats portés à la souveraineté du peuple, et prononcer sur leur auteur, le ministre de l'intérieur Roland mandait aux administrateurs du département de Paris qu'il était de leur devoir d'être en séance permanente. Il les prévenait que le conseil exécutif aurait séances extraordinaires tous les jours, matin et soir, qu'il fallait que, sitôt la réception de sa lettre, ils lui envoyassent aux Tuileries une députation, à l'effet de concerter toutes les mesures que nécessiterait la tranquillité publique ; qu'il fallait de même qu'à l'instant ils se déclarassent aussi en séance permanente, et que leurs bureaux fussent dans une perpétuelle activité ; qu'ils devaient requérir la même permanence de la municipalité, et avoir avec elle et avec le commandant de la force publique une correspondance non interrompue.

M. Lepitre se trouva, le 9 décembre[7], désigné pour aller au Temple, avec son collègue Jacquotot[8], comme lui membre de la section de l'Observatoire. Il était près de minuit quand ils montèrent chez la Reine.

Tout était tranquille, raconte Lepitre ; Tison même et sa femme dormaient profondément. Nous nous plaçâmes sur deux mauvais lits de sangle légèrement chargés d'un matelas épais de trois doigts... Nous fûmes sur pied avant le jour : Tison se présenta le premier à nos yeux. Cet homme, fourbe et méchant, savait composer sa figure et tâchait de s'insinuer dans l'esprit des commissaires qu'il voyait pour la première fois... Sa femme se modelait sur lui... Leur service était plus ou moins dur pour la famille royale, selon le caractère des membres de la Commune chargés de la surveillance. Il est cependant difficile d'imaginer avec quelle douceur et quelle honnêteté la Reine et les Princesses leur demandaient la moindre chose.

A huit heures, la Reine ouvrit sa porte, et passa chez Madame Elisabeth. Son œil scrutateur s'arrêta sur nous, et nous vîmes aisément qu'elle cherchait à démêler quels sentiments nous apportions auprès d'elle. Notre mise était décente ; elle contrastait même avec celle de la plupart des autres commissaires. Il était facile de lire sur nos visages l'expression du, respect que l'on doit au malheur. Madame vint à la porte de sa chambre, et nous examina quelque temps ; enfin la Reine et Madame Élisabeth s'approchèrent de nous pour demander quelle était notre section, en remarquant que nous venions pour la première fois au Temple. Pendant le déjeuner, auquel assista un autre commissaire — car on ne servait aucun repas sans qu'il fût accompagné par un membre du conseil —, nous restâmes dans la salle d'entrée, n'osant pas nous fier à celui de nos collègues qui se trouvait alors avec nous.

C'était Toulan, un des hommes qui ont montré le plus de zèle et rendu le plus de services à la famille royale pendant son séjour au Temple. Je ne le connaissais point encore, et j'étais loin d'apprécier ses qualités. Je l'avais même entendu, à la Commune, se permettre sur les détenus quelques remarques sinon peu respectueuses, du moins inconséquentes. Né en Gascogne[9], à toute la vivacité naturelle au pays il joignait une extrême finesse : ne redoutant aucun danger, il s'exposait à tout pour être utile ; mais, habile à se couvrir du masque du républicanisme, il servait d'autant mieux la famille royale qu'on le soupçonnait moins d'attachement pour elle.

Lorsqu'il fut parti, j'osai demander à la Reine si elle était bien sûre de l'homme avec qui je l'avais vue s'entretenir, et je lui citai quelques mots dont j'avais été choqué. Soyez sans inquiétude, me répondit-elle, je sais pourquoi il agit ainsi : c'est un fort honnête homme. Peu de jours après, Toulan me dit que les Princesses lui avaient recommandé de connaître quel homme j'étais, et de se concerter avec moi s'il pouvait le faire en sûreté.

Le déjeuner fini, mon collègue, ayant aperçu un clavecin à l'entrée de la chambre de Madame Elisabeth, essaya d'en tirer quelques sons ; il était en si mauvais état, qu'il ne put réussir. Aussitôt la Reine s'avança et nous dit : J'aurais désiré me servir de cet instrument pour continuer de donner des leçons à ma fille ; mais on ne peut en faire usage dans l'état où il est, et je n'ai pu obtenir encore qu'on le fit accorder. Nous promîmes que dans la journée nous ferions venir la personne dont, elle nous donna le nom : nous lui envoyâmes un exprès, et, le soir, le clavecin fut accordé. En parcourant le peu de musique qui était sur cet instrument, nous trouvâmes un morceau intitulé la Reine de France. Que les temps sont changés ! nous dit Sa Majesté ; et nous ne pûmes retenir nos larmes[10].

 

Le mardi 11 décembre, une grande rumeur réveilla Paris : la générale battait dans tous les quartiers, et, dès cinq heures, la cavalerie et le canon entraient dans la cour du Temple. Ce bruit et cet appareil auraient cruellement alarmé la famille royale, si elle n'en avait pas connu la cause ; elle feignit cependant de l'ignorer, et demanda quelques explications aux commissaires de service ; ils refusèrent de répondre. A neuf heures, comme de coutume, le Roi et le Dauphin montèrent pour le déjeuner dans l'appartement des Princesses. La famille royale resta réunie pendant une heure, mais la présence continuelle des municipaux l'empêcha de se livrer à aucune confidence, dans un moment où tant de craintes devaient l'assiéger. A dix heures, il fallut se séparer : leurs regards exprimaient ce que leurs lèvres ne pouvaient dire. Le Dauphin, comme les autres jours, descendit avec son père ; c'était l'heure où-le jeune Prince engageait souvent le Roi à jouer avec lui une partie de siam : ce jour-là, il fit tant d'instances que Louis XVI, malgré ses préoccupations, ne put s'y refuser. L'enfant perdit toutes les parties, et deux fois il ne put aller au delà du nombre seize. Toutes les fois que j'ai ce point de seize, je perds, dit-il avec un léger dépit. Le Roi ne répondit rien : nul ne savait mieux que lui que ce nombre-là n'est pas heureux.

Après le jeu vint l'étude, et Louis XVI donnait une leçon de lecture à son fils, lorsque, à onze heures, deux municipaux vinrent chercher le jeune Prince pour le conduire chez sa mère. Le Roi demanda le motif de cet enlèvement ; les commissaires répondirent qu'ils exécutaient les ordres de la Commune ; Louis XVI embrassa son fils, et chargea Cléry de le conduire. Revenu bientôt chez le Roi, Cléry lui dit qu'il avait laissé le jeune Prince dans les bras de la Reine ; Louis parut se tranquilliser. Un des commissaires rentra presque aussitôt pour lui annoncer que le maire de Paris était au conseil avec un nombreux cortège, et qu'il allait monter. Que me veut-il ? dit Louis XVI. Je l'ignore, répondit le municipal. Le Roi parcourut plusieurs fois sa chambre à pas pressés, et s'assit ensuite sur un fauteuil auprès de son lit. La porte était à demi ouverte, et les municipaux n'osaient rentrer, dans la crainte d'être questionnés. Une demi-heure s'étant passée ainsi dans le plus profond silence, ils commencèrent cependant à s'inquiéter de ne plus entendre le Roi, et pénétrèrent doucement dans la chambre. Ils le trouvèrent la tête appuyée sur l'une de ses mains. Que me voulez-vous ? leur dit-il d'un ton élevé. — Je craignais, répondit un municipal, que vous ne fussiez incommodé. — Non ; je vous suis obligé, répliqua le Roi avec l'accent d'une vive douleur ; mais la manière dont on m'enlève mon fils m'est infiniment sensible. Les commissaires ne répondirent rien et se retirèrent.

La députation qui venait chercher le royal accusé était arrivée au Temple à onze heures ; mais le secrétaire-greffier de la Commune avait oublié l'ampliation du décret de la Convention, et il avait fallu envoyer chercher cet acte, afin de pouvoir procéder d'une manière régulière. Louis XVI resta, pendant deux heures d'attente, livré à ses tristes pensées. Ce n'est qu'à une heure que Chambon[11], maire de Paris, se présenta ; il était accompagné de Chaumette, procureur général de la Commune, de Coulombeau, secrétaire-greffier, de plusieurs officiers municipaux, et de Santerre, commandant de la garde nationale, suivi lui-même de ses aides de camp. Le maire annonça au Roi qu'il venait le chercher pour le conduire à la Convention, en vertu d'un décret dont le secrétaire de la Commune allait lui faire lecture. Coulombeau lut le décret. A cette expression : Louis CAPET sera traduit, etc., CAPET n'est pas mon nom, dit le Roi ; un de mes ancêtres l'a porté, mais ce n'est pas celui de ma famille. Puis, s'adressant à Chambon : J'aurais désiré, monsieur, ajouta-t-il, que les commissaires m'eussent laissé mon fils pendant les deux heures que j'ai passées à vous attendre ; au reste, ce traitement est une suite de ceux que j'éprouve ici depuis quatre mois. Je vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce que mes ennemis ont la force en main. Ayant dit ces mots, il prit des mains de Cléry sa redingote et son chapeau, et il suivit le maire de Paris. Une escorte nombreuse l'attendait au pied de la tour, et au dehors de l'enceinte du Temple une multitude innombrable. Il monta dans la voiture du maire avec Chambon, Chaumette et Coulombeau. Dans le trajet il parla peu, et n'articula pas un mot relatif à son procès. Il regardait d'un œil tranquille les personnes qui se trouvaient sur son passage. Un grand déploiement de forces avait été ordonné[12] ; trente municipaux, décorés de leur écharpe, entouraient la voiture[13] : la garde nationale, rangée sur le passage, tenait les armes renversées ; les fenêtres des maisons étaient fermées ; le peuple paraissait morne et dans la stupeur. Ayant remarqué que Coulombeau saluait un grand nombre de gens au moment où la voiture tournait à gauche sur le boulevard, Louis XVI lui demanda s'ils étaient tous de ses amis : Ce sont, répondit Coulombeau, de braves citoyens du 10 août, que je -ne vois jamais sans beaucoup de joie. A quelques pas plus loin, la voiture fut arrêtée par un petit mouvement provoqué par les paroles d'.un grenadier dont les chefs essayaient en vain d'étouffer l'accent royaliste[14]. Les flots du peuple entravèrent une seconde fois la marche du cortège entre la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin ; Louis jeta un regard sur ces deux monuments consacrés à la gloire de son aïeul, et demanda si l'on abattrait ces deux arcs de triomphe. Chaumette répondit que celui de la porte Saint-Denis étant un chef-d'œuvre, on pourrait le conserver. Nous ne suivrons pas plus loin la sinistre voiture, qui va jeter devant une juridiction exceptionnelle le Prince au nom duquel la France avait rendu les arrêts de la justice pendant dix-huit ans.

La fierté de la Reine fut désarmée par l'inquiétude de l'épouse. Pour la première fois, elle daigna interroger les municipaux ; elle n'obtint d'eux aucun renseignement sur ce qui se passait ; ils ne purent que lui répondre que Louis était parti pour l'Assemblée nationale. Marie-Antoinette, vit bientôt entrer chez elle Cléry, amené par un municipal. Homme d'extérieur honnête et de langage poli, ce commissaire ressemblait peu à ses collègues. Resté seul avec Cléry, après le départ du Roi, il lui avait appris que- Louis ne reverrait plus sa famille, mais que le maire de Paris devait encore consulter quelques députés sur cette séparation. Cléry avait profité du bon vouloir de ce municipal pour se faire conduire auprès du Dauphin, qui était chez la Reine.

Les Princesses et le Prince Royal descendirent comme de coutume, pour le dîner, qui fut servi dans la salle à manger du Roi. Le repas fut court et silencieux. Remontées aussitôt dans leur appartement, les captives, je ne sais par quel miracle, eurent à se louer ce jour-là de leurs geôliers. Leur malheur devenait si grand, qu'il commençait à étonner leurs ennemis. Il y eut ce jour-là des municipaux qui n'injurièrent pas le Roi, chose heureuse, et qui eurent quelque attention pour des femmes, chose rare. Un seul commissaire resta près de la Reine après dîner : c'était un jeune homme d'environ vingt-quatre ans, de la section du Temple, et qui se trouvait de garde à la tour pour la première fois. Tandis que Marie-Antoinette liait conversation avec lui, l'interrogeait sur son état, ses parents, etc., Madame Elisabeth passait dans sa chambre et faisait signe à Cléry de la suivre. Depuis l'heure de la captivité, Madame Élisabeth n'avait point encore eu un entretien si facile et si long avec le serviteur de son frère. Elle sut par lui que la Commune avait arrêté de séparer le Roi de sa famille, que la Convention n'avait encore rien décidé à cet égard, mais que le maire était chargé d'en faire la demande, et que probablement cette séparation aurait lieu dès le soir même.

La Reine et moi, répondit Madame Elisabeth, nous nous attendons à tout, et nous ne nous faisons aucune illusion sur le sort que l'on prépare au Roi ; il mourra victime de sa bonté et de son amour pour son peuple, au bonheur duquel il n'a cessé de travailler depuis son avènement au trône. Qu'il est cruellement trompé, ce peuple ! La religion du Roi et sa grande confiance dans la Providence le soutiendront dans cette suprême adversité Enfin, Cléry, ajouta Madame Elisabeth, pensant qu'elle parlait à son confident pour la dernière fois, vous allez rester seul près de mon frère ; redoublez, s'il est possible, de soins pour lui ; ne négligez aucun moyen pour nous faire parvenir de ses nouvelles ; mais pour tout autre objet ne vous exposez pas, car alors nous n'aurions plus personne à qui nous confier.

Cléry chercha avec la Princesse les moyens à employer pour entretenir une correspondance. Turgy fut nommé comme étant le seul qui pût être admis dans le secret. Il fut convenu que Cléry continuerait de garder le linge et les habits du Dauphin ; que tous les deux jours il enverrait ce qui serait nécessaire au jeune Prince, et profiterait de cette occasion pour donner des nouvelles de ce qui se passerait chez le Roi. En outre, Madame Élisabeth lui remit un de ses mouchoirs : Vous le retiendrez, dit-elle, tant que mon frère se portera bien ; s'il arrivait qu'il fût malade, vous me l'enverriez dans le linge de mon neveu. La manière de le plier devait indiquer la gravité du mal. Avez-vous entendu parler de la Reine aux municipaux ? demanda encore Madame Élisabeth avec une sorte de terreur. Savez-vous quel sort on lui réserve ? Hélas ! que peut-on lui reprocher ?Rien, Madame, répondit Cléry ; mais que peut-on reprocher au Roi ?Oh ! rien, rien, dit Madame Elisabeth ; mais peut-être regardent-ils le Roi comme une victime nécessaire à leur sûreté ; la Reine au contraire et ses enfants ne seraient pas un obstacle à leur ambition. Cléry voulut lui donner l'espoir que le Roi ne serait condamné qu'à la déportation. Oh ! je ne conserve aucune espérance, répondit Madame Elisabeth en étouffant ses larmes.

La crainte de l'arrivée des municipaux mit fin à cette conversation ; la Princesse rentra dans l'appartement de la Reine. Tison et sa femme, espions en permanence, dirent alors à Cléry : Vous n'êtes jamais resté si longtemps avec Elisabeth ; il est à craindre que le commissaire ne s'en soit aperçu. — Il n'y a rien à craindre, répondit nonchalamment Cléry ; Madame Élisabeth me parlait de son neveu, lequel probablement demeurera désormais auprès de sa mère. Un instant après Cléry rentrait chez la Reine, qui, par un regard, lui fit comprendre qu'elle était déjà instruite des arrangements concertés, et par un sourire lui en témoigna sa satisfaction. A six heures, il fut mandé dans la chambre du conseil ; les municipaux lui lurent un arrêté de la Commune qui lui interdisait toute communication avec les trois Princesses et le jeune Prince durant le procès. On lui ordonna même dans ce premier moment, pour mettre en quelque sorte Louis XVI au secret, de ne point coucher dans son appartement, de loger dans la petite tour, et de n'entrer jamais chez le Roi qu'au moment où il réclamerait ses services. Mais ces mesures ne furent point observées à la lettre ; il eût été trop pénible pour les commissaires de l'aller chercher chaque fois que son maître aurait eu besoin de lui.

A six heures et demie, le Roi revint à la tour, escorté comme à son départ. Monsieur, dit-il au maire de Paris au moment où celui-ci se retirait, je vous prie de me faire passer très-promptement le décret qui doit m'accorder le conseil que j'ai demandé, et que l'on ne refuse à personne. — La Convention, sans aucun doute, répondit Chambon, vous fera connaître sa résolution.

Louis demanda aussitôt qu'on le conduisît auprès de sa famille ; on s'y refusa, en disant qu'on n'avait pas d'ordres ; il insista pour que du moins on la prévînt de son retour ; on le lui promit. La Reine, en effet, fut tout aussitôt informée de son arrivée. De son côté, elle demanda aux municipaux à le voir ; les municipaux disant qu'ils n'avaient pas le droit d'y consentir, elle le fit demander à Chambon, qui était encore dans la salle du conseil. Le maire ne donna aucune réponse.

Malgré l'agitation du jour et l'obsession des quatre commissaires qui l'entouraient, le Roi se remit tranquillement à sa lecture ordinaire, qu'il continua jusqu'à huit heures et demie. Il avait ordonné pour cette heure-là son souper à Cléry. Prévenu qu'il était servi, il demanda aux municipaux si sa famille ne descendrait pas ; ils ne répondirent point. Mais, au moins, dit-il, mon fils passera la nuit chez moi, son lit et ses effets étant ici ? Même silence. Après le souper, Louis XVI insista de nouveau sur le désir de voir sa famille ; on lui répondit qu'il fallait attendre la décision de la Convention. Cléry donna alors ce qui était nécessaire pouf le coucher du jeune Prince.

Le Roi se coucha, à la même heure et avec le même calme que de coutume. Il dit à son valet de chambre qui le déshabillait : J'étais bien éloigné de penser à toutes les questions qui m'ont été faites.

La même tranquillité était loin de régner dans la chambre de Marie-Antoinette ; son fils n'ayant pas de lit, elle lui donna le sien et resta toute la nuit debout, dans une douleur si morne que sa fille et sa sœur ne voulaient pas la quitter ; mais elle les força enfin à se coucher[15].

Le lendemain matin, mercredi 12 décembre, elle redemanda à voir le Roi et à lire les journaux pour connaître son procès ; elle insista pour que, s'il lui était défendu de voir son mari, ses enfants au moins pussent voir leur père. Ces trois requêtes furent portées au conseil général de la Commune, et de là à la Convention.

De son côté, dès que Louis XVI aperçut un municipal, il s'informa si l'on avait pris une décision sur le désir exprimé par lui de voir sa famille. On lui répondit encore qu'on attendait des -ordres à cet égard.

Les princes ont un tact qui les trompe peu, habitués qu'ils sont d'observer les moindres nuances dans l'attitude, dans le geste et jusque dans le costume des gens qui les approchent. Rarement un nouveau commissaire s'offrit à Louis XVI sans que celui-ci devinât son sentiment secret, heureux quand il n'y trouvait ni haine ni mauvais vouloir : la pitié d'un regard était aujourd'hui le seul hommage qu'eût à recevoir ce descendant des grands rois.

Voyant donc à qui il s'adressait, Louis pria ce même commissaire d'aller s'informer de là santé des Princesses et du Dauphin, et de leur annoncer qu'il se portait bien. Le municipal l'assura à son retour que sa famille jouissait d'une bonne santé. Louis XVI chargea Cléry de faire monter le lit de son fils chez la Reine ; Cléry l'ayant prié d'attendre la décision de la Convention : Je ne compte sur aucun égard, répondit le Roi, sur aucune justice ; mais attendons. Le Prince avait raison de ne pas plus compter sur la justice de la Convention que sur les égards de la Commune de Paris.

Impitoyable dans sa marche plus large et plus régulière vers le régicide, la Convention laissait à la Commune les détails tracassiers de la tyrannie à exercer sur la 'captivité : la Convention ne devait demander à Louis XVI que sa tête ; la Commune le torturait incessamment dans toutes les fibres de son cœur ; souvent même elle prenait des mesures, qu'elle avait de la peine à faire légaliser par l'Assemblée, qui voulait se croire encore souveraine[16].

Le même jour, une députation composée de Thuriot, Cambacérès, Dubois-Crancé et Dupont de Bigorre, apporta au Temple le décret de la Convention qui autorisait le Roi à prendre un conseil. Le Roi déclara qu'il choisissait M. Target, avocat, un des principaux rédacteurs de la Constitution ; à son défaut M. Tronchet ; et les deux, s'il lui était permis de les prendre. Les députés lui firent signer sa demande et signèrent après lui. Le Roi ajouta qu'il serait nécessaire qu'on lui fournît de l'encre, du papier et des plumes. Rentrés au sein de l'Assemblée, les députés firent immédiatement leur rapport, et un décret ordonna sur-le-champ que le ministre de la justice enverrait un message à Target et à Tronchet pour les informer du choix de Louis XVI ; que les commissaires du Temple les laisseraient librement communiquer avec le prisonnier, et qu'ils fourniraient à celui-ci des plumes, de l'encre et du papier.

Le jeudi 13 décembre, au matin, la députation revint à la tour, composée comme la veille, à l'exception de Salicetti, qui remplaçait Dubois-Crancé ; elle apprit au Roi le refus de M. Target, qui se trouvait, par l'état d'épuisement de sa santé, dans l'impossibilité d'accepter une tâche qui aurait réclamé toutes ses forces[17]. Elle lui dit qu'on avait envoyé chercher M. Tronchet à sa campagne de Palaiseau, et qu'on l'attendait dans la journée ; elle lui donna ensuite lecture de plusieurs lettres adressées à la Convention, et qui toutes sollicitaient l'honneur de défendre un prince malheureux. La première, sans date, était signée Gustave Graindorge, ci-devant Ménil-Durand, adjudant général de l'armée ; la seconde en date du 12 du même mois, signée Sourdat, citoyen de Troyes ; la troisième, en date du jour même, Huet de Guerville, ci-devant avocat au ci-devant parlement de Normandie ; la quatrième, datée du 11, était de M. de Malesherbes, et conçue en ces termes :

Paris, le 11 décembre 1792.

Citoyen président, j'ignore si la Convention donnera à Louis XVI un conseil pour le défendre et si elle lui en laisse le choix ; dans ce cas-là, je désire que Louis XVI sache que, s'il me choisit pour cette fonction, je suis prêt à m'y dévouer. Je ne vous demande pas de faire part à la Convention de mon offre ; car je suis bien éloigné de me croire un personnage assez important pour qu'elle s'occupe dé moi. Mais j'ai été appelé deux fois au Conseil de celui qui fut mon maître dans le temps que cette fonction était ambitionnée par tout le monde : je lui dois le même service lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. Si je connaissais un moyen possible pour lui faire connaître mes dispositions, je ne prendrais pas la liberté de m'adresser à vous. J'ai pensé que, dans la place que vous occupez, vous aurez plus de moyens que personne pour lui faire passer cet avis.

Je suis avec respect, etc.

LAMOIGNON DE MALESHERBES.

 

Une cinquième lettre adressée à la Convention réclamait encore l'honneur de défendre le royal accusé ; mais les députés, n'ayant point cette lettre, se bornèrent à en faire connaître le but et le nom de l'auteur, qui était M. Guillaume, ci-devant avocat au Conseil et membre de l'Assemblée constituante[18].

Une foule de généreux Français se présentèrent, sollicitant aussi la gloire de défendre Louis XVI : Cazalès, Necker, Nicolaï, Lally-Tollendal, Malouet, Mounier, Gin, etc., etc. L'illustre Schiller envoya d'Allemagne à la Convention un mémoire en faveur du Roi. Un grand nombre de pétitions arrivèrent de tous les points de la France[19].

Louis XVI répondit aux mandataires de la Convention :

Je suis sensible aux offres que me font les personnes qui demandent à me servir de conseil, et je vous prie de leur en témoigner ma reconnaissance. J'accepte M. de Malesherbes pour mon conseil. Si M. Tronchet ne peut me prêter ses services, je me concerterai avec M. de Malesherbes pour en choisir un autre.

 

Le procès-verbal de l'acceptation fut rédigé à la tour, lecture en fut faite à Louis XVI, qui le signa avec les députés.

Il avait de rares qualités et de vraies vertus, ce philosophe qu'animait au suprême degré le sentiment de la justice et de l'humanité. Tenant par l'honneur aux traditions du passé, et par l'idée à toutes les réformes utiles, étranger aux intrigues de la cour comme aux violences du parlement, Malesherbes, dans la sphère de paix et d'étude où il aimait à se renfermer, eût donné tout au monde pour être populaire, tout, excepté sa propre estime. Arraché par la tempête à ses goûts champêtres, à ses livres et à ses amis, il vint avec la même ardeur qu'il eût mise autrefois à défendre les intérêts du peuple, solliciter l'honneur de défendre son Roi malheureux ; seulement les périls de ce dernier rôle rendaient à ses yeux ce devoir plus sacré.

Dès la matinée du vendredi 14 décembre, M. Tronchet se présenta au Temple. On l'arrêta, selon la consigne générale, dans le palais qui sépare la cour du jardin. Ce ne fut qu'au bout de vingt minutes que les commissaires vinrent le reconnaître et le conduire dans la salle du conseil, où ils le fouillèrent ; introduit ensuite dans la cour, il eut une entrevue avec le Roi, comme le permettait le décret. L'arrivée du jurisconsulte jeta les commissaires de la Commune dans l'embarras. Se sentant appuyé sur le droit, Louis réclama avec force la faculté de voir sa famille ; le conseil du Temple n'osa point se rendre responsable soit de l'autorisation, soit du refus, et en référa au conseil général de la Commune.

Le même jour, après avoir subi les formalités acerbes qui n'épargnaient personne aux portes du Temple, M. de Malesherbes fut aussi introduit. Louis XVI courut au-devant du vieillard, et le serrant dans ses bras : Ah ! c'est vous, mon ami, lui dit-il les yeux baignés de larmes ; vous voyez où m'ont conduit l'excès de mon amour pour le peuple et cette abnégation de moi-même qui me fit consentir à l'éloignement des troupes destinées à défendre mon pouvoir et ma personne contre les entreprises d'une assemblée factieuse. Vous venez m'aider de vos conseils ; vous ne craignez pas d'exposer votre vie pour sauver la mienne : mais tout sera inutile. — Non, Sire, je n'expose pas ma vie, et j'ose même croire que celle de Votre Majesté ne court aucun danger. Sa cause est si juste et les moyens de défense si victorieux !Si ! si ! mon ami, ils me feront périr ; mais n'importe, ce sera gagner ma cause que de laisser une mémoire sans tache.

Comme le Roi était autorisé à conférer librement avec ses conseils, Cléry, aussitôt l'arrivée de M. de Malesherbes, avait fermé la porte de sa chambre : un municipal lui en fit des reproches, lui ordonna de l'ouvrir, et lui interdit de la fermer à l'avenir. Cléry rouvrit la porte ; mais le Roi était déjà dans la tourelle avec son défenseur. Le Prince était si frappé du pressentiment ou plutôt de la prévision de sa mort, que, ce jour-là même, il parla non-seulement de son apparition devant les hommes qui s'arrogeaient le droit de le juger, mais de son apparition devant Dieu. Malesherbes raconte, dans les notes qu'il a laissées, que le Roi le prit à l'écart dans la tourelle et lui dit : Ma sœur m'a donné le nom et la demeure d'un prêtre insermenté qui pourrait m'assister dans mes derniers moments. Allez le voir de ma part et remettez-lui ce mot ; disposez-le à m'accorder ses secours. C'est une étrange commission pour un philosophe, n'est-ce pas ? Ah ! mon ami, combien je vous souhaiterais de penser comme moi ! Je vous le répète, la religion instruit et console tout autrement que la philosophie. — Sire, répondit Malesherbes, cette commission n'a rien de si pressant. — Rien ne l'est davantage pour moi, reprit Louis XVI. Le billet du Roi portait cette adresse : A monsieur Edgeworth de Firmont, aux Récollets, à Paris.

Avant leur première entrevue, Tronchet et Malesherbes s'étaient déjà compris dans un zèle commun pour la vérité et pour leur royal client ; mais ils ne pouvaient encore combiner aucun moyen de défense, ignorant les chefs d'accusation. Ils écrivirent à la Convention nationale pour réclamer la communication de ces pièces. Dans la matinée du 15 décembre, la Convention, après avoir entendu le rapport de sa commission des vingt et un, décréta que quatre membres de cette commission, nommés par elle-même, se transporteraient sur-le-champ au Temple, remettraient à Louis les copies collationnées des pièces probantes de ses crimes, en dresseraient procès-verbal, puis placeraient sous les yeux de Louis les originaux des pièces qui ne lui avaient point été présentées à la barre, et constateraient s'il les a reconnues. Ces communications furent faites au Roi en la présence de Tronchet, et les pièces, au nombre de cent sept, furent cotées et parafées.

Ce jour-là (15 décembre), Lepitre revint au Temple comme commissaire.

Je fus, raconte-t-il, de service chez le Roi depuis onze heures du matin jusqu'au soir. Ne sachant comment employer mon temps avec un collègue maussade et taciturne, que la Reine avait surnommé la Pagode parce qu'il ne répondait que par un signe de tête, je passai dans l'appartement de Sa Majesté, et lui demandai la permission de prendre sur sa cheminée les œuvres de Virgile. Vous savez donc le latin ? me dit le Roi. — Oui, Sire, répondis-je bien bas. Non ego cum Danais Trojanam exscindere gentem Aulide juravi[20].

Un regard expressif me prouva que j'avais été compris, et Sa Majesté parla de moi à Cléry, qui la confirma dans la bonne opinion que je lui avais inspirée[21].

M. de Malesherbes, ce jour-là, vint au Temple pour la seconde fois.

J'allai, continue Lepitre, le recevoir dans la première cour. Il paraissait éprouver un certain malaise ; car la veille il avait eu à souffrir de la grossièreté du commissaire chargé de le conduire auprès de Sa Majesté. Il me regarda ; j'osai lui prendre la main et lui dis : Rassurez-vous, monsieur, Non sum unus e multis, je ne suis pas du grand nombre. — Que vous me faites de bien ! répondit ce respectable vieillard : veuillez donc me recevoir vous-même toutes les fois que vous serez ici[22].

 

Dans la matinée du même jour, l'Assemblée s'occupa de la demande qu'avait faite le Roi de communiquer avec sa famille. Cette autorisation fut d'abord accordée sans restriction ; Tallien réclama, prétendant que la municipalité de Paris ne voudrait pas exécuter ce décret. Plusieurs membres indignés demandèrent que l'auteur d'une observation si injurieuse envers les lois et la Convention nationale fût censuré et inscrit nominativement au procès-verbal, ce qui fut ordonné[23]. Quelques voix s'élèvent alors, demandant que le décret qui permet à Louis de voir sa famille soit rapporté. Après plusieurs propositions contradictoires, un moyen terme est adopté, l'autorisation donnée est modifiée, et, vers une heure, le décret suivant est apporté à la tour : La Convention nationale décrète que Louis Capet pourra voir ses enfants, lesquels ne pourront, jusqu'à son Jugement définitif, communiquer avec leur mère ni avec leur tante.

Vous voyez, dit Louis XVI à Cléry, la cruelle alternative où ils me placent ; je ne pourrai me résoudre à garder mes enfants avec moi ; pour ma fille, cela est impossible ; et pour mon fils, je sens tout le chagrin que la Reine en éprouverait ; il faut donc consentir à ce nouveau sacrifice. Toujours généreux aux dépens même de ses plus douces affections, le Roi ordonna de nouveau à Cléry de faire transporter le lit du jeune Prince dans la chambre de sa mère, ce qui fut exécuté sur-le-champ. L'enfant royal avait passé les trois dernières nuits couché sur un matelas. Cléry garda son linge et ses habits, et, tous les deux jours, il envoyait ce qui lui était nécessaire, comme il en était convenu avec Madame Elisabeth.

A trois heures et demie après midi, la députation de la commission des vingt et un, dont nous avons parlé, se présenta au Temple, composée de Borie, Dufriche-Valazé, Poulain-Grandprey et Cochon, accompagnés de Gauthier, employé au bureau des procès-verbaux de la Convention, nommé secrétaire de la commission ; de Varennes, huissier de la Convention, et de Devaux, maréchal des logis des grenadiers de la gendarmerie nationale, commandant le détachement dont les députés s'étaient fait escorter. Arrivés à la porte d'entrée de la cour, les commissaires du Temple vinrent les -recevoir et vérifier leurs pouvoirs. L'un d'eux, nommé Perriac[24], fit des difficultés pour laisser pénétrer dans la tour Gauthier, Varennes et Devaux, dont le décret de la Convention, disait-il, ne faisait aucune mention. Cet obstacle levé par Arthur[25] et Bodson[26], ses collègues, la députation, avec son entourage, fut introduite dans l'appartement de Louis XVI. Tronchet s'y trouvait. Borie fit part de l'objet de la mission dont ses collègues et lui étaient chargés. Après une courte explication, la grande table de l'antichambre fut dressée au milieu de la chambre du Roi ; on y plaça l'acte d'accusation et toutes les pièces relatives au procès, trouvées pour la plupart dans l'armoire de fer aux Tuileries. Chacun prit place alentour, Tronchet à côté de Louis, et les conventionnels vis-à-vis. Les deux municipaux de garde s'assirent aussi dans la chambre. L'un d'eux était Mercereau[27], qui, après avoir travaillé quelque temps au Temple comme tailleur de pierres, y apparaissait pour la première fois comme membre du conseil général de la Commune. Vêtu de son habit de travail en lambeaux, d'un vilain chapeau rond, usé et jaunâtre, d'un tablier de peau, et paré de son écharpe aux trois couleurs, cet homme s'étendit dans le fauteuil que Louis XVI avait quitté, et le roula près de la chaise où ce Prince venait de s'asseoir ; et là, avec une nonchalance importante, il prêta attention à ce qui se passait, affectant de tutoyer, son vieux chapeau sur la tête, ceux qui lui adressaient la parole. Les membres de la Convention s'étonnèrent de l'attitude plus que familière du maçon démagogue ; mais les observations furent ajournées et les affaires suivirent leur cours.

Conformément aux dispositions du décret, copie fut remise au Roi des pièces qu'on lui avait déjà communiquées à la barre (au nombre de cinquante et une), ainsi qu'une copie de l'inventaire énonciatif de ces pièces. Toutes furent cotées et parafées ensuite par Louis XVI et par deux membres de la commission, Grandprey et Cochon. Le parafe du Roi n'était autre que la lettre L majuscule.

On mit ensuite sous les yeux de Louis les originaux des pièces qui ne lui avaient point été présentées à la barre et qui se trouvaient comprises en un second inventaire, au nombre de cent sept ; chacune d'entre elles était lue par Gauthier, secrétaire de la Commission ; Valazé demandait à Louis : Avez-vous connaissance ?... etc. Le Roi répondait habituellement oui ou non, sans autre explication ; Borie les lui faisait signer, ainsi que la copie que Grandprey proposait de lui lire chaque fois, et dont Louis le dispensait toujours. Cochon faisait l'appel par liasse et par numéro, et le secrétaire les enregistrait à mesure qu'elles étaient remises au Roi.

Commencée avant quatre heures, cette opération ne touchait pas encore à sa fin, et déjà il était neuf heures et demie ; Louis XVI interrompit la séance pour demander aux députés s'ils voulaient souper : ils acceptèrent. Cléry leur fit servir une volaille froide et quelques fruits dans la salle à manger ; Tronchet ne voulut rien prendre et resta avec le Roi dans sa chambre. Pendant le souper, Grandprey adressa à Cléry plusieurs questions sur Mercereau. Je l'ai vu souvent autrefois, répondit Cléry ; il était porteur de chaise à Versailles avant la révolution. — La Commune, reprit Grandprey, est-elle régulièrement et exactement informée de la manière dont on traite ici le ci-devant Roi ? Cléry allait répondre, lorsque le municipal Bodson pria poliment Grandprey de cesser ses questions. Il est expressément défendu, lui dit-il, de parler à Cléry ; mais nous donnerons dans la salle du conseil aux citoyens représentants du peuple tous les détails qu'ils pourront désirer. Grandprey se tut ; on quitta bientôt la salle à manger ; et l'interrogatoire de l'auguste accusé recommença. Quelques-unes des liasses qu'on mettait sous ses yeux (entre autres les numéros 18 et 53) contenaient des projets de constitution, apostillés de la main du Roi ; plusieurs autres pièces (cotées 5, 6, 22, 31, 78) étaient également annotées de sa main, tantôt avec de l'encre, tantôt au crayon ; la lettre cotée 30, et adressée à M. de Bouillé, était tout entière de son écriture[28]. Calme et presque distrait, il recevait toutes ces pièces comme un grand seigneur reçoit les comptes de son intendant[29]. Indifférent à ce fatras, d'où sortaient tant de voix que ses ennemis faisaient parler contre lui, longtemps il s'occupa de la tabatière de Tronchet, posée sur la table : cette tabatière à double face représentait d'un côté l’aristocratie désirant la contre-révolution, et de l'autre une figure coiffée du bonnet de la liberté, avec cette légende : La démocratie aime la révolution. Là-dessus le Roi se retourne, et, tenant le côté où l'aristocratie était représentée : Je n'aurais pas cru, dit-il avec un certain enjouement, trouver sur la tabatière du citoyen Tronchet une figure prêchant la contre-révolution. — C'est une figure d'ancienne date, répondit Tronchet occupé au dépouillement[30]. Il y a de vieilles dates aussi dans tout ce qu'on me montre là, dit le Prince nonchalamment. Cependant sa placidité s'ébranla lorsqu'on lui présenta des dénonciations et des registres de police, au nombre desquels se trouvaient quelques rapports faits et signés par des serviteurs de sa maison. Les délateurs entraient dans de minutieux détails sur ce qui se passait dans l'intérieur du château des Tuileries, afin d'imprimer, par la couleur locale, plus de vraisemblance à leurs calomnies. Cette noire ingratitude et cette odieuse malveillance, qui faisaient sourire Mercereau, toujours blotti dans son fauteuil, parurent un instant affecter Louis XVI ; mais il reprit bientôt son calme habituel. Lorsqu'on mit sous ses yeux la pièce cotée 79 : J'y reconnais ma signature, dit-il, et il la parafa ; puis la passant à Tronchet : Vous ne nierez pas non plus, ajouta-t-il, l'authenticité de cette pièce, car vous l'avez signée. En effet, c'était la déclaration que le Roi avait faite à son retour de Varennes, déclaration signée des trois députés que l'Assemblée constituante avait nommés pour la recevoir[31].

Enfin, minuit sonnait au moment où se termina cette longue et pénible séance, à laquelle la Convention nationale avait fait assister le fantôme froid et hypocrite de ses procédures légales, la Commune de Paris le cynisme insolent de sa tyrannie, et la Royauté chrétienne sa mansuétude de martyr.

Lorsque la députation fut sortie, Louis XVI prit quelque nourriture et se coucha, sans se plaindre de la fatigue qu'il avait éprouvée. Il demanda seulement à Cléry si l'on avait retardé le souper de sa famille : sur sa réponse négative. J'aurais craint, dit-il, que ce retard ne lui eût donné de l'inquiétude. Puis, ayant fait à son serviteur un doux reproche de ce qu'il n'avait pas soupé avant lui, il s'endormit, en tournant sans doute sa pensée vers sa famille prisonnière, vers son peuple malheureux, vers son Dieu, sa seule consolation et son unique joie, car sa conscience était encore plus paisible que son cœur n'était meurtri.

Tronchet et Lamoignon de Malesherbes furent effrayés moins de la gravité que du nombre des pièces d'accusation qu'il fallait réfuter une à une, et sans en excepter une seule ; ils furent plus effrayés encore quand ils apprirent que la Convention avait décrété qu'elle entendrait, pour la dernière fois, l'accusé le 26 du mois où l'on se trouvait. N'ayant pu commencer leur tâche que le 15, les deux défenseurs craignaient et que le temps ne leur manquât, et que leur force ne les trahît. Le Roi cependant s'opposait à ce qu'ils sollicitassent aucune remise. L'âge et la sensibilité de Malesherbes lui laissaient peu la possibilité de porter lui-même la parole ; le vénérable vieillard songea le premier à réclamer le concours d'un jeune avocat qui était dans tout l'éclat d'une brillante renommée : il proposa M. de Sèze à son collègue, et tous deux le proposèrent au Roi. Le Roi ne le connaissait encore que de réputation. Faites, leur dit-il en souriant : les médecins s'assemblent nombreux quand le danger est grand. Vous me prouvez que la maladie est désespérée, mais je vous montrerai, moi, que je suis bon malade. Ses conseils écrivirent donc à la Convention pour demander, vu la brièveté du délai accordé, que M. de Sèze pût leur être adjoint dans la défense qui leur était confiée ; leur lettre fut lue et leur proposition accueillie dans la séance du lundi 17 décembre.

Le jour même, vers les cinq heures du soir, les trois défenseurs vinrent à la tour, et, depuis le 17 jusqu'au 26 décembre, Louis XVI les vit régulièrement tous les trois. Malesherbes lui apportait le matin les papiers publics ; il restait près du Roi une ou deux heures, et, de concert avec lui, il préparait le travail de chaque soirée. A cinq heures du soir, il revenait avec Tronchet et de Sèze. Les trois défenseurs ne quittaient leur royal client qu'à neuf heures : ils consacraient au travail le reste de la journée et la plus grande partie de la nuit ; à peine trouvaient-ils un moment pour prendre un peu de nourriture.

Ce Prince malheureux se sentait soulagé par l'affection de Malesherbes, encouragé par le zèle et le dévouement de ses deux nobles avocats ; mais le fond de sa pensée était resté le même. Ayant pris à part M. de Malesherbes, il lui rappela que, le premier jour de leur entrevue dans la tour, il l'avait chargé d'une pieuse négociation au succès de laquelle il attachait un grand prix. Si je n'ai pas cru, dit Malesherbes, devoir rendre plus tôt compte au Roi de cette mission, je me suis toutefois conformé à ses ordres. M. de Firmont ne demeure point aux Récollets ; il a un pied-à-terre rue du Bac ; mais depuis les premiers jours de septembre il s'est retiré à Choisy- le-Roi. Ne le connaissant pas personnellement, et ne pouvant ni le recevoir chez moi ni me transporter chez lui, je lui ai fait proposer de nous rencontrer dans une maison tierce, et c'est chez madame de Sénozan, ma sœur[32], que le rendez-vous a eu lieu. Là, Sire, je lui ai remis votre message, qui eût été sans doute une invitation pressante pour tout autre, mais qui était et qui est resté un ordre pour un tel homme. Il espère comme moi fermement que la perversité humaine n'exigera jamais qu'il ait à vous donner une aussi cruelle preuve de dévouement. Il m'a chargé de mettre à vos pieds tout ce que lui dictaient, dans un tel moment, une âme sensible et un cœur flétri par la douleur. — Remerciez-le de ma part, reprit le Roi, et recommandez-lui bien de ne pas quitter Paris dans ce moment.

Nous essayerons de rapporter, à leur date, quelques conversations que l'histoire doit recueillir, voulant laisser à chaque jour ses épanchements, ses consolations et ses larmes.

Cléry avait déjà trouvé le moyen de faire donner par Turgy des nouvelles du Roi à Madame Elisabeth. Dans la journée du 17, il fut à son tour averti par Turgy-que cette Princesse, en lui rendant sa serviette après le dîner, lui avait glissé dans la main un petit billet écrit avec des piqûres d'épingle, par lequel elle priait le Roi de lui écrire un mot de sa main. Cléry fit part au Roi, à son coucher, du désir de Madame Elisabeth. Possédant depuis le commencement de son procès du papier et de l'encre, Louis écrivit le lendemain matin, mardi 18 décembre, à sa sœur, un billet qu'il remit décacheté à. Cléry. Il ne contient rien qui puisse vous compromettre, lui dit-il ; prenez-en lecture. Le discret serviteur pria le Roi de le dispenser de lui obéir sur ce dernier point, et il remit le billet à Turgy ; celui-ci rapporta la réponse dans un peloton de fil qu'il fit rouler sous le lit de Cléry en passant auprès de la porte de sa chambre. Heureux d'avoir réussi par cette voie à se procurer des nouvelles de sa famille, Louis XVI continua cette correspondance. Il remettait des billets à Cléry, qui avait soin d'en diminuer le volume et de les revêtir de fil, de laine ou de coton.. Turgy trouvait ces petits pelotons dans l'armoire où étaient les assiettes pour le service de la table, et les remettait à madame Élisabeth. Plus libre dans ses allures que son camarade, Turgy se servait de différents moyens pour lui faire parvenir les réponses. En les recevant, le Roi dit plus d'une fois avec une bonté reconnaissante : Prenez garde, c'est trop vous exposer.

La bougie que les commissaires faisaient remettre pour le service de Louis XVI était en paquets ficelés ; Cléry eut la pensée de conserver la ficelle, et, lorsqu'il en eut une assez grande quantité, il annonça à son maître qu'il pouvait à l'avenir donner plus d'activité à sa correspondance. La fenêtre de la chambre de Madame Élisabeth répondait perpendiculairement à la fenêtre du petit corridor qui communiquait de la chambre du Roi à celle de Cléry. La Princesse, en attachant les lettres à une ficelle, pouvait donc les laisser glisser de sa croisée à celle de l'étage inférieur ; un abat-jour en forme de hotte, placé à la fenêtre du corridor, ne permettait pas de craindre que les billets pussent tomber dans le jardin. La ficelle qui descendrait la lettre pourrait aussi remonter la réponse ; on pourrait également, par la même voie, faire parvenir aux Princesses un peu de papier et un peu d'encre, ressources dont elles étaient privées. La seule difficulté était levée : Cléry possédait la ficelle ! Voilà une bonne combinaison, lui dit le Roi ; nous en ferons usage, si celle dont nous nous servons devient impraticable.

Depuis qu'il vivait séparé de sa famille, ce Prince refusait constamment de descendre dans le jardin : Je ne puis me résoudre à sortir seul, disait-il à ceux qui lui en faisaient la proposition ; la promenade ne m'était agréable qu'autant que j'en jouissais avec ma famille. Quoique éloigné des objets chers à son cœur, quoique certain de sa destinée, il ne laissait échapper ni plaintes ni murmures : il avait déjà pardonné à ses oppresseurs. Chaque jour il puisait dans ses lectures les forces qui soutenaient son courage ; et, aussitôt après, il retombait sans humeur et sans rancune dans les mesquines tracasseries de sa vie espionnée. Il traitait les municipaux de garde auprès de sa personne comme s'il n'avait pas eu à s'en plaindre, et causait avec eux comme autrefois avec ses sujets ; il les entretenait de leur famille, de leurs enfants, des avantages et des devoirs de leur profession. Ceux qui l'entendaient étaient étonnés de la justesse de ses remarques, de la variété de ses connaissances, et de la manière dont elles étaient classées dans sa mémoire. Bienveillant pour ses ennemis, il était un père pour ses serviteurs. Le 18 décembre, il apprend que Marchand venait d'être volé au Temple : ce pauvre garçon-servant avait touché depuis peu ses appointements de deux mois, montant à la somme de 200 livres, et cette perte était considérable pour un père de famille comme lui. Louis XVI, qui avait eu l'occasion de remarquer sa tristesse, en voulut connaître la cause, et chargea Cléry de remettre à Marchand la somme de 200 livres, en lui recommandant de n'en parler à personne, et surtout de ne pas chercher à lui témoigner de gratitude ; car, ajouta-t-il, il se perdrait. Marchand fut sensible au bienfait, mais il le fut davantage encore à la défense de remercier le bienfaiteur. — Quant à M. Hue et à Cléry, on a vu avec quels sentiments affectueux le Roi les traitait, c'était justice : la fidélité au malheur élève autant la profession qu'elle honore le caractère : valet de chambre aux Tuileries, Cléry était un ami au Temple.

Le mercredi 19, on apporta, comme de coutume, le déjeuner de Louis ; ne pensant pas aux Quatre-Temps, Cléry le lui présenta : C'est aujourd'hui jour de jeûne, lui-dit le Prince. Cléry reporta le déjeuner dans la salle. A l'exemple de votre maître, vous jeûnerez sans doute aussi ? lui dit d'un ton railleur Dorat-Cubières[33], municipal de service. Vous êtes dans l'erreur, monsieur, répondit Cléry ; j'ai besoin, aujourd'hui, de déjeuner.

Au dîner, le Roi dit à son serviteur, devant les commissaires présents, au nombre de trois ou quatre : Il y a quatorze ans, vous avez été plus matinal qu'aujourd'hui. Cléry avait déjà compris. C'était le jour où naquit ma fille, continua Louis XVI ; pauvre enfant ! aujourd'hui son jour de naissance, et être privé de la voir !... Les yeux paternels étaient humides, et il régna pour un moment un silence respectueux.

Ayant appris que sa fille désirait un almanach dans la forme du Petit Calendrier de la cour, il chargea Cléry de l'acheter, et de faire emplette pour lui-même de l'Almanach de la République, qui avait remplacé l'Almanach royal ; possesseur de ce livre, il le feuilletait souvent, et en notait les noms avec un crayon.

Dans l'entretien qu'il eut ce jour-là avec M. de Malesherbes, il fut question de la guerre des puissances alors coalisées contre la France. La guerre, disait le Roi, dût-elle opérer le rétablissement de mon trône, serait un moyen violent, qui, loin de me ramener les cœurs, ne ferait que les aigrir davantage. Le trône, reconquis par la force, éprouverait chaque jour de nouvelles secousses. L'épuisement des finances et une sage politique ne permettraient pas de garder longtemps, au sein du royaume, des troupes étrangères en assez grand nombre pour m'aider à y rétablir l'ordre. Ces troupes seraient à peine éloignées que les factieux intrigueraient dé nouveau. Ainsi donc, il n'y aurait de sûreté pour le repos de l'État, comme de bonheur pour moi, que si je devais à l'amour seul des Français le retour à mon autorité.

La conversation ayant pris pour objet les divers partis qui divisaient la Convention : La plupart des députés, dit Louis XVI, auraient été faciles à acheter. — Eh bien, Sire, quel motif a pu retenir Votre Majesté ? Les moyens lui ont-ils manqué ? Non ; j'avais les moyens : l'argent m'était prêté ; mais un jour il eût fallu le rembourser des deniers de l'Etat ; je n'ai pu me résoudre à les faire servir à la corruption. Les fonds de la liste civile, n'étant que la juste représentation des fonds de mes domaines, me laissaient peut-être plus de liberté ; mais l'irrégularité des payements et la nécessité de mes dépenses opposaient de grands obstacles.

Tronchet et de Sèze arrivèrent, et l'on se remit à l'œuvre : La fermeté d'âme du Roi, son calme inaltérable,- faisaient l'admiration de ses défenseurs. Préparer avec eux sa justification, procéder à l'analyse des pièces et à la réfutation des griefs, telle était l'occupation d'une partie de sa journée. Plus d'une fois Tronchet et de Sèze, eux qui le connaissaient moins, frappés de la justesse de ses observations et du sang-froid qui les accompagnait, lui témoignèrent leur surprise. Pourquoi vous étonner ? répondit Louis XVI ; le malheur n'est-il pas le meilleur maître de l'homme ? Une autre fois il leur dit : Nous faisons ici, croyez-moi, l'ouvrage de Pénélope ; mes ennemis l'auront bientôt défait. Poursuivons, néanmoins, quoique je ne doive compte de mes actions qu'à Dieu. La chancellerie des affaires étrangères possédait plusieurs pièces dont l'examen était indispensable ; Malesherbes écrivit au ministre pour en demander communication. Dans sa séance du lendemain, jeudi 20 décembre, l'Assemblée nationale accueillit cette réclamation, en ordonnant en même temps que des expéditions des mêmes pièces collationnées seraient aussi remises à la commission des vingt et un. Un trousseau de clefs trouvé au garde-meuble, et serré dans une enveloppe sur laquelle étaient écrits ces mots de la main de Thierry : Clefs que le Roi m'a remises aux Feuillants, le 12 août 1792, fut apporté dans la même séance à l'Assemblée nationale, et fournit aux agitateurs l'espérance de la découverte de quelque nouvelle armoire de fer.

Grâce aux intelligences établies entre Cléry et Turgy, Madame Élisabeth fut instruite du nouveau mode de correspondance qui avait été imaginé ; elle fut mise en possession de la ficelle, et, dans la matinée du 20 décembre, elle avertit le Roi qu'elle en ferait usage à huit heures du soir.

Malesherbes vint à la tour vers onze heures du matin, apportant, comme de coutume, quelques journaux. Il avait souvent l'occasion de remarquer avec quel sang-froid Louis XVI lisait les attaques dirigées contre lui à la tribune ; néanmoins, parmi les qualifications qu'on lui prodiguait, il en était une qui offensait toujours le malheureux Prince : c'était celle de tyran. Moi, tyran ! disait-il ; un tyran rapporte tout à lui ; n'ai-je pas constamment tout rapporté à mon peuple ? Qui d'eux ou de moi hait plus la tyrannie ? Ils m'appellent tyran, et ils savent comme vous ce que je suis. Malesherbes lui apportait aussi une romance qu'on chantait alors dans tout Paris ; elle était intitulée : Louis XVI aux Français, et avait pour thème ces paroles du prophète : Ô mon peuple, que t'ai-je fait ? Cette lecture procura au Roi un instant de consolation.

A quatre heures et demie, la députation de la commission des vingt et un, qui était venue au Temple le 15 décembre, fut introduite de nouveau à la tour, accompagnée cette fois de Jean-Antoine Cousin, employé au bureau des procès-verbaux de la Convention nationale, de Coursol, l'un des huissiers de la Convention, et de Corman d'Avignon, brigadier de la gendarmerie nationale, commandant l'escorte. Elle trouva Louis seul avec ses deux officiers municipaux ; elle s'installa comme la première fois autour d'une table, et fit lecture au Roi de cinquante et une nouvelles pièces qu'il signa et parafa comme les précédentes. Mercereau manquait à cette séance ; mais il avait de dignes remplaçants, Legendre et Gatrey, moins rustres, mais aussi exaltés que le tailleur de pierres. Parmi les papiers lus en leur présence, s'était trouvé un brevet de lieutenant, délivré au nom du Roi, dans l'émigration, par un prince français. D'amères réflexions, formulées à voix basse, avaient accueilli cette découverte, lorsqu'on étala une liasse de lettres et de factures relatives au commerce des blés, sucres et cafés, fait au nom de Septeuil. L'indignation comprimée jusqu'alors des deux ardents municipaux ne sut plus se contenir, et le nom d'accapareur sortit de leurs lèvres, assez haut pour que Valazé, déjà ennuyé de leurs chuchotements, crût enfin devoir les rappeler à l'ordre et au silence par ces mots : Citoyens, vous n'êtes pas juges ici.

Des copies collationnées de toutes les pièces originales et de leur inventaire ayant été remises à Louis XVI, après avoir été parafées par lui ainsi que par Borie et Cochon, la commission se retira : il était cinq heures et demie. Les députés de la Convention et les défenseurs du Roi se rencontrèrent au pied de la tour ; descendus avec les uns, Mathey et un municipal remontèrent avec les autres. Les affaires dont ses conseils devaient l'entretenir ne faisaient point oublier à Louis XVI l'avis qu'il avait reçu de Madame Elisabeth ; Cléry, de son côté, avait tout disposé : il avait fermé la porte de sa chambre et celle du corridor, et il causait tranquillement dans l'antichambre avec les commissaires de la Commune. L'aiguille marquait à peine huit heures à la pendule de sa cheminée ; le Roi se leva, et sortit un instant : ses défenseurs ne se doutèrent pas, en le voyant reparaître trois minutes après, qu'il venait de recevoir des nouvelles de sa famille et de lui transmettre lui-même les expressions de sa tendresse.

Le vendredi 21 décembre, les conseils de Louis XVI ne vinrent pas à la tour : les devoirs de leur ministère les retinrent toute la journée dans les comités de la Convention.

Le Roi eut une légère fluxion à la joue. Depuis quelques jours il souffrait beaucoup de la longueur de sa barbe ; on lui avait proposé4e se faire raser ; mais il avait montré de la répugnance à y consentir et répondit qu'il avait coutume de se raser lui-même. Il se lavait souvent le visage avec de l'eau fraîche afin d'apaiser l'irritation désagréable qu'il éprouvait. Peut-être était-ce cette chaleur incessante, suscitée par la barbe et combattue par l'eau froide, qui avait amené le mal qui l'incommodait ; peut-être aussi avait-il reçu un coup d'air la veille au soir à la fenêtre du corridor. Il pria Cléry de lui procurer des ciseaux ou un rasoir, ne voulant pas en parler lui-même aux municipaux ; Cléry lui fit observer que, s'il paraissait en cet état à l'Assemblée, le peuple verrait au moins avec quelle barbarie agissait le conseil général. Je ne dois pas, lui répondit Louis XVI, chercher à attendrir sur mon sort.

Cette petite indisposition ne le détourna pas de ses occupations ordinaires. Il prépara de plus une longue lettre qu'il devait confier, le soir, à cette poste aérienne qui rapprochait désormais le captif des captives ; quelques feuilles de papier blanc montèrent aussi ce jour-là vers sa famille, et elles lui revinrent, les jours suivants, avec de douces consolations. C'était toujours à huit heures du soir qu'avait lieu la transmission de cette correspondance : Cléry avait soin de fermer la porte de sa chambre, et d'occuper d'une manière ou d'une autre les commissaires de la Commune ; souvent il les engageait à jouer.

Le samedi 22, le municipal Jon[34], présent au lever du Roi, lui demanda s'il souffrait de sa fluxion et s'il désirait que l'on fit venir un dentiste pour le consulter. Je souffre peu, répondit Louis XVI, et je ne vous eusse pas fait cette demande ; mais je suis sensible à votre proposition, et je verrais avec plaisir qu'il fût permis à mon dentiste de me venir voir. Il désigna Dubois-Foucou, rue Croix-des-Petits-Champs. Provocateur officieux de ce vœu, Jon s'en fit l'interprète au conseil du Temple, mais il y rencontra une vive opposition ; le conseil s'abstint de voter et en référa au conseil général[35]. Cette évocation au conseil général servait à la fois à motiver et à masquer le refus.

De son côté, Cléry s'était adressé aux commissaires pour obtenir qu'on procurât au Roi des rasoirs ; les Princesses demandaient aussi qu'il leur fût prêté des ciseaux pour se couper les ongles. Le conseil du Temple s'assembla de nouveau dans l'après-midi pour statuer sur ces deux requêtes, et les renvoya aussi toutes deux, non sans un long examen, à la décision de la Commune[36]. Celle-ci, après avoir délibéré, prit la résolution suivante :

Le conseil général, considérant que par l'événement du décret qui permet aux conseils de Louis Capet de communiquer librement avec lui, le conseil général n'est responsable que de l'évasion du prisonnier, consent que les rasoirs et les ciseaux demandés par les prisonniers leur soient accordés ; arrête en outre que le présent arrêté ainsi que celui pris par les commissaires du Temple seront envoyés à la Convention.

 

Par suite de cet arrêté, le conseil du Temple confia deux rasoirs au Roi, à la condition qu'il en ferait usage sous les yeux de deux commissaires, auxquels les rasoirs seraient aussitôt rendus, et qui constateraient la remise qui leur en serait faite. Il en fut de même pour les ciseaux prêtés aux Princesses.

Malesherbes, qui, depuis l'avant-veille, n'était pas venu au Temple, n'arriva qu'à six heures du soir avec ses deux adjoints. Louis XVI apprit avec peine que le bon vieillard avait, ainsi que ses collègues, passé presque consécutivement trente-six heures dans plusieurs comités de la Convention. Il leur en fit des reproches, et dit à Malesherbes : Mon ami, pourquoi vous exténuer de la sorte ? Ces fatigues fussent-elles utiles à ma cause, je vous les interdirais ; mais vous ne m'obéiriez pas. Du moins, abstenez-vous-en, quand je vous assure qu'elles seront infructueuses. Le sacrifice de ma vie est fait ; conservez la vôtre pour une famille qui vous chérit.

— 23 décembre. — Après ses lectures de piété, que le dimanche rendait encore plus nécessaires à sa conscience, les feuilles publiques du 21 et du 22, apportées la veille par M. de Malesherbes, occupèrent toute la matinée de Louis. A dix heures, son vieux ministre lui remit celles du jour ; il passa quelques heures avec lui. C'est aujourd'hui dimanche, lui dit le Roi, et de plus, le jour de fête de ma tante[37] ; je veux être tout à vous, tout à nos souvenirs et à nos vieilles causeries ; nous ne parlerons de procès que dans la soirée, quand viendront ces messieurs. Ici, les plaisirs le matin et les affaires le soir ; c'était le contraire à Versailles.

Malgré le désir et le parti pris de se réfugier dans les joies du passé, l'esprit sérieux des deux interlocuteurs redescendait sans cesse malgré eux dans les tristesses du présent, mais sans colère et sans amertume, comme sans effroi, l'un avec sa douce charité, l'autre avec sa sereine philosophie. Malesherbes se faisait encore un reste d'illusion que Louis XVI n'avait plus. Sa première idée était que, n'osant prononcer contre le Roi un décret de mort, la Convention nationale le condamnerait à la déportation. Dans cette hypothèse, il lui demanda dans quel pays il préférerait se retirer. En Suisse, répondit-il sans hésiter. — Mais, Sire, reprit Malesherbes, si, rendu à lui-même, le peuple français vous rappelait, Votre-Majesté voudrait-elle revenir ?Par goût, non ; par devoir, oui. Mais dans ce dernier cas, je mettrais à mon retour deux conditions : l'une, que la religion catholique continuerait, sans néanmoins exclure les autres cultes, d'être la religion de l'État ; l'autre, que la banqueroute, si elle est inévitable, serait déclarée par le pouvoir usurpateur. C'est lui qui l'aurait rendue nécessaire ; ce serait à lui d'en porter la honte.

Le Roi voyait avec une surprise mêlée de peine des gentilshommes servir bassement les ennemis du trône. Que des hommes, disait-il à son confident, nés dans une condition obscure, que des gentilshommes même qui n'ont jamais été dans le cas de me connaître, aient cru et suivi aveuglément les destructeurs de mon autorité, je ne m'en étonne pas ; mais que des gens attachés au service de ma personne, et la plupart comblés de mes bienfaits, aient grossi le nombre de mes persécuteurs, voilà ce que je ne saurais concevoir. Dieu m'est témoin cependant que je ne conserve contre eux aucun sentiment de haine, et que même s'il était en mon pouvoir de leur faire du bien, je leur en ferais encore.

Le Roi, dans son abandon, laissa connaître à son vieil ami la détresse absolue dans laquelle on le tenait depuis sa captivité. Dans la gêne où je suis, lui dit-il, je ne puis faire à qui que ce soit la moindre largesse. Vos collègues se sont dévoués pour ma défense : ils me consacrent leur travail ; et, dans la position où je suis, je n'ai aucun moyen d'acquitter ma dette envers eux. J'ai songé à leur faire un legs ; mais on ne le payera pas et on les persécutera. — Ce legs est payé, Sire ! Le Roi, en les choisissant pour ses défenseurs, a immortalisé leur nom.

Dans la suite de cet entretien, les noms des principaux chefs des partis révolutionnaires furent prononcés. On m'a assuré, dit Louis XVI, que Monsieur d'Orléans attend de la république le titre de doge ou de stathouder ; que Santerre, Marat et plusieurs autres l'entretiennent dans cette pensée[38]. — Ceux qui osent se faire ses courtisans, répondit Malesherbes, lui parlent sans doute d'un titre plus élevé. — On me l'a dit aussi, reprit le Roi ; mais je n'en crois rien ; je pense que c'est l'opinion qui égare mon cousin, et non son cœur. J'ai eu entre les mains des accusations terribles contre lui ; j'aurais pu le compromettre à jamais : aujourd'hui je me réjouis doublement de ne l'avoir pas fait, non point parce que j'aurais à craindre d'avoir allumé son ressentiment, mais parce que je ne voudrais pas qu'on pût dire qu'il se venge. — Le Roi est trop généreux, et moi je ne suis pas assez défiant. Je commence à croire, Sire, que tous deux nous ne sommes pas de notre siècle.

Hélas ! oui, Malesherbes avait raison. Types sincères de la vieille probité, le Roi Très-Chrétien et le philosophe, qui tous deux avaient désiré et facilité les réformes, ne comprenaient pas la révolution ; mais tous deux étaient également prêts à lui donner leur tête, l'un avec la foi vive d'un martyr, et l'autre avec le calme et la gravité d'un stoïcien.

Le lendemain matin (lundi 24 décembre), à neuf heures, Malesherbes était introduit dans la chambre du Roi. Il tira de sa poche une bourse remplie d'or : Sire, dit-il en la lui présentant, permettez qu'une famille, riche en partie de vos bienfaits et de ceux de votre maison royale, dépose cette offrande à vos pieds. Louis hésita ; vaincu par les instances du vieillard, il prit enfin la bourse et l'enferma dans son secrétaire. Dans un moment de loisir, il fit trois rouleaux de cet argent, sur chacun desquels il écrivit de sa main : A rendre à M. de Malesherbes.

A cinq heures, le Roi, comme de coutume, fut entouré de ses trois défenseurs. M. de Sèze se trouvait déjà, par une espèce de prodige, en état de lui donner lecture du plaidoyer qu'il avait rédigé. Louis rendit justice à l'éloquence, à la logique, à la noblesse du style de l'orateur, mais il le pria instamment de lui faire le sacrifice de tous les articles qui peignaient ses vertus, ainsi que de tous les mouvements qui semblaient appeler la commisération publique. J'espère peu les persuader, disait le malheureux Prince ; mais je ne veux pas les attendrir. De Sèze, approuvant la modestie et la sagesse des observations de son auguste client, se rendit à sa prière. — Retranchez aussi votre péroraison, tout éloquente qu'elle est : il n'est pas de ma dignité d'apitoyer ainsi sur mon sort ; je ne veux d'autre intérêt que celui qui doit naître du simple énoncé de mes moyens justificatifs. Ce que vous retrancherez, mon cher de Sèze, me ferait moins de bien qu'il ne vous ferait de mal. L'avocat obéit avec tristesse : c'était la partie de sa plaidoirie qu'il avait le plus travaillée. Il supprima les trois quarts de sa péroraison, et ne laissa à toute sa défense que cette majestueuse simplicité avec laquelle elle nous est parvenue, et qui devrait être toujours la seule parure de la vérité.

Cependant, les principes qui se trouvent au commencement de cette apologie furent blâmés par tous les hommes monarchiques de l'Europe.

Louis XVI sans doute eut pu décliner le tribunal de la Convention : c'était l'opinion de Malesherbes, c'était aussi l'opinion et le désir du Roi lui-même. Il en fit le sacrifice, acceptant pieusement l'humiliation de se justifier devant ceux qui l'avaient condamné d'avance : car ils étaient à la fois dénonciateurs, accusateurs, témoins et juges, et surtout et avant tout, ennemis. Il consentait donc à être défendu, non pas contre la mort, mais contre la calomnie ; et il ne chercha plus à sauver, par une protestation et par le silence, la majesté des rois, si profondément blessée dans sa personne.

Le lundi soir, 24 décembre, Toulan et Lepitre se retrouvèrent ensemble de service au Temple. La veille de Noël, raconte ce dernier, Chaumette fit arrêter que la messe de minuit ne serait point célébrée ; on lui représenta inutilement que cette défense pourrait donner lieu à quelque émeute ; que le peuple n'était pas aussi philosophe que Chaumette, et qu'il tenait encore à ses anciens usages. On arrêta que des officiers municipaux ou des membres du conseil se rendraient aux différentes paroisses, et s'opposeraient à ce qu'on ouvrît les portes. Qu'arriva-t-il ? les membres de la Commune furent bafoués et battus ; la messe fut chantée, et Chaumette en devint plus furieux contre la religion et ses ministres. Le 25 décembre, en entrant chez la Reine, je lui avais parlé de cet arrêté de la Commune, dont j'ignorais les suites. Le soir, nous vîmes arriver Beugniau, maître maçon, l'un de mes collègues, le visage légèrement balafré. Ce fut lui qui nous raconta de quelle manière les femmes de la Halle l'avaient accueilli à Saint-Eustache.

Le mardi 25 décembre, jour de Noël, Louis XVI, songeant qu'il pouvait être assassiné dans le trajet la première fois qu'il se rendrait du Temple à la Convention, persuadé d'ailleurs qu'en tout cas sa dernière journée n'était pas éloignée, voulut rester seul avec lui-même. Il se mit dans cette disposition d'esprit et de cœur où doit être tout homme qui va rendre compte au Créateur de l'emploi de la vie qu'il a reçue. Face à face avec sa conscience, seul à seul avec son cœur, il écrivit cet immortel testament qui a trouvé tant d'écho dans les âmes, tant de larmes dans les yeux. Bien que tout le monde les ait lues, il nous est impossible de ne pas reproduire ici ces pages de piété, de tendresse et de clémence ineffables, écloses dans cette tour que les mains de l'homme ont abattue, mais écloses pour vivre tou jours et demeurer l'apologie la plus belle et la plus chrétienne de la royauté agonisante.

 

TESTAMENT DE LOUIS XVI.

Au nom de la très-sainte Trinité, du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Aujourd'hui, vingt-cinquième jour de décembre mil sept cent quatre-vingt-douze, moi, Louis XVIe du nom, Roi de France, étant depuis plus de quatre mois enfermé avec ma famille dans la tour du Temple, à Paris, par ceux qui étaient mes sujets, et privé de toute communication quelconque, même, depuis le 11 du courant, avec ma famille ; de plus impliqué dans un procès dont il est impossible de prévoir l'issue à cause des passions des hommes, et dont on ne trouve aucun prétexte ni moyen dans aucune loi existante, n'ayant que Dieu pour témoin de mes pensées et auquel je puisse m'adresser, je déclare ici en sa présence mes dernières volontés et mes sentiments.

Je laisse mon âme à Dieu mon créateur, je le prie de la recevoir dans sa miséricorde, de ne pas la juger d'après ses mérites, mais par ceux de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui s'est offert en sacrifice à Dieu son Père pour nous autres hommes, quelque indignes que nous en fussions, et moi le premier.

Je meurs dans l'union de notre sainte mère l'Eglise catholique, apostolique et romaine, qui tient ses pouvoirs par une succession non interrompue de saint Pierre auquel Jésus-Christ les avait confiés ; je crois fermement et je confesse tout ce qui -est contenu dans le symbole et les commandements de Dieu et de l'Église, les sacrements et les mystères tels que l'Église catholique les enseigne et les a toujours enseignés ; je n'ai jamais prétendu me rendre juge dans les différentes manières d'expliquer les dogmes qui déchirent l'Église de Jésus-Christ, — mais je m'en suis rapporté et rapporterai toujours, si Dieu m'accorde vie, aux décisions que les supérieurs ecclésiastiques, unis à la sainte Église catholique, donnent et donneront conformément à la discipline de l'Eglise suivie depuis Jésus-Christ. Je plains de tout mon cœur nos frères qui peuvent être dans l'erreur, mais je me prétends pas les juger, et je ne les aime pas moins tous en Jésus-Christ, suivant ce que la charité chrétienne nous enseigne.

Je prie Dieu de me pardonner tous mes pochés ; j'ai cherché à les connaître scrupuleusement, à les détester et à m'humilier en sa présence, ne pouvant me servir du ministère d'un prêtre catholique. Je prie Dieu de recevoir la confession que je lui en ai faite et surtout le repentir profond que j'ai d'avoir mis mon nom — quoique cela fût contre ma volonté — à des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance de l'Église catholique, à laquelle je suis toujours resté sincèrement uni de cœur. Je prie Dieu de recevoir la ferme résolution où je suis, s'il m'accorde vie, de me servir aussitôt que je le pourrai du ministère d'un prêtre catholique pour m'accuser de tous mes péchés et recevoir le sacrement de pénitence.

Je prie tous ceux que je pourrais avoir offensés par inadvertance — car je ne me rappelle pas d'avoir fait sciemment aucune offense à personne —, ou ceux à qui j'aurais pu avoir donné de mauvais exemples ou des scandales, de me pardonner le mal qu'ils croient que je peux leur avoir fait.

Je prie tous ceux qui ont de la charité d'unir leurs prières aux miennes pour obtenir de Dieu le pardon de mes péchés.

Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet, et je prie Dieu de leur pardonner, de même que ceux qui par un faux zèle ou par un zèle malentendu m'ont fait beaucoup de mal.

Je recommande à Dieu ma femme, mes enfants, ma sœur, mes tantes, mes fripes, et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang ou par quelque autre manière que ce puisse être. Je prie Dieu particulièrement de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma sœur, qui souffrent depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grâce s'ils viennent à me perdre, et tant qu'ils resteront dans ce monde périssable.

Je recommande mes enfants à ma femme, je n'ai jamais doute de sa tendresse maternelle pour eux ; je lui recommande surtout d'en faire de bons chrétiens et d'honnêtes hommes, de ne leur faire regarder les grandeurs de ce monde-ci — s'ils sont condamnés à les éprouver — que comme des biens dangereux et périssables, et de tourner leurs regards vers la seule gloire solide et durable de l'éternité. Je prie ma sœur de vouloir bien continuer sa tendresse à mes enfants et de leur tenir lieu de mère s'ils avaient le malheur de perdre la leur.

Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu'elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher.

Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu'ils doivent à Dieu, qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, soumis et obéissants à leur mère, et reconnaissants de tous les soins et les peines qu'elle se donne pour eux, et en mémoire de moi, je les prie de regarder ma sœur comme une seconde mère.

Je recommande à mon fils, s'il avait le malheur de devenir roi, de songer qu'il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens, qu'il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommément tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j'éprouve ; qu'il ne peut faire le bonheur des peuples qu'en régnant suivant les lois ; mais, en même temps, qu'un roi ne peut les faire respecter, et faire le bien qui est dans son cœur, qu'autant qu'il a l'autorité nécessaire ; et qu'autrement, étant lié dans ses opérations et n'inspirant point de respect, il est plus nuisible qu'utile.

Je recommande à mon fils d'avoir soin de toutes les personnes qui m'étaient attachées, autant que les circonstances où il se trouvera lui en. donneront les facultés ; de songer que c'est une dette sacrée que j'ai contractée envers les enfants ou les parents de ceux qui ont péri pour moi, et ensuite de ceux qui sont malheureux pour moi. Je sais qu'il y a plusieurs personnes de celles qui m'étaient attachées qui ne se sont pas conduites envers moi comme elles le devaient, et qui ont même montré de l'ingratitude ; mais je leur pardonne — souvent dans les moments de troubles et d'effervescence, on n'est pas maître de soi — ; et je prie mon fils, s'il en trouve l'occasion, de ne songer qu'à leur malheur.

Je voudrais pouvoir témoigner ici ma reconnaissance à ceux qui m'ont montré un véritable attachement et désintéressé. D'un côté, si j'étais sensiblement touché de l'ingratitude et de la déloyauté de gens à qui je n'avais jamais témoigné que des bontés, à eux, à leurs parents -ou amis ; de l'autre, j'ai eu de la consolation à voir l'attachement et l'intérêt gratuit que beaucoup de personnes m'ont montrés. Je les prie d'en recevoir tous mes remercîments. Dans la situation où sont encore les choses, je craindrais de les compromettre si je parlais plus explicitement ; mais je recommande spécialement à mon fils de chercher les occasions de pouvoir les reconnaître.

Je croirais calomnier cependant les sentiments de la nation si je ne recommandais ouvertement à mon fils MM. de Chamilly et Hue, que leur véritable attachement pour moi avait portés à s'enfermer avec moi dans ce triste séjour, et qui ont pensé en être les malheureuses victimes. Je lui recommande aussi Cléry, des soins duquel j'ai eu tout lieu de me louer depuis qu'il est avec moi. Comme c'est lui qui est resté avec moi jusqu'à la fin, je prie messieurs de la Commune de lui remettre mes bardes, mes livres, ma montre, ma bourse et les autres petits effets qui ont été déposés au conseil de la Commune.

Je pardonne encore très-volontiers à ceux qui me gardaient les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi. J'ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes : que celles-là jouissent dans leur cœur de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser.

Je prie MM. de Malesherbes, Tronchet et de Sèze de recevoir ici tous mes remercîments et l'expression de ma sensibilité pour tous les soins et les peines qu'ils se sont donnés pour moi.

Je finis en déclarant devant Dieu, et prêt à paraître devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi.

Fait double, à la tour du Temple, le 25 décembre 1792.

LOUIS.

 

Dans l'après-midi, le Roi montra ce testament à Malesherbes et il lui en remit le duplicata. Malesherbes l'emporta avec lui et parvint à le faire passer à sa destination, hors de France[39]. L'original resta entre les mains de Louis XVI jusqu'au 21 janvier.

Tronchet et de Sèze arrivèrent ; ce dernier avait fait à son plaidoyer quelques légers changements qu'il soumit au Roi. Le bruit s'était répandu qu'on avait le projet de retenir le lendemain Louis XVI aux Feuillants et de l'y garder un jour ou deux pour le juger sans désemparer ; Cléry avait reçu l'ordre de se préparer à le suivre. Ce plan avait été abandonné, les défenseurs du Roi en étaient instruits ; mais, ignorant de quelle manière il devait se rendre le lendemain à la Convention, ils s'étaient adressés à ce sujet à la Commune pour qu'elle leur fit connaître ses intentions. Qu'ils aillent à pied ou à cheval, peu nous importe, s'était écriée une voix du conseil général ; et l'on avait passé à l'ordre du jour. Ce refus n'était notifié ni au Roi ni à ses avocats, et ils se séparèrent le soir sans savoir comment ils se retrouveraient le lendemain.

De peur que le bruit des tambours et le mouvement des troupes n'effrayassent Marie-Antoinette, le Roi, dès le lever du jour, mercredi 26 décembre, pria les municipaux de la prévenir qu'il allait être conduit à la barre de la Convention nationale. La force armée prit position dans les cours du Temple à huit heures, et à neuf heures et demie arrivèrent le maire, le procureur général et le secrétaire greffier de la Commune, avec le commandant général entouré de ses aides de camp. Chaumette était souffrant ; mais en pareille circonstance, il eût craint sans doute de manquer de zèle ou de civisme en se faisant remplacer par un substitut. Montés à la tour avec quelques commissaires de service, ils trouvèrent le prisonnier paisible, exempt d'agitation comme de tristesse. L'arrêté de la Convention étant notifié, Louis demanda son chapeau et descendit sur-le-champ. Il ne montra quelque inquiétude que sui la manière dont ses conseils se transporteraient à l'Assemblée. Ils se sont adressés à la Commune, dit-il à Chambon et à Chaumette ; quelle décision avez-vous prise à cet égard ?Le conseil a arrêté qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur cet objet, répondit le procureur général ; vos conseils feront ce qu'ils voudront.

Le Roi se rendit à la voiture en donnant une attention marquée au détachement de la cavalerie de l'Ecole militaire, dont il ne connaissait pas la formation. La voiture où, comme la première fois, prirent place Louis XVI, Chambon, Chaumette et Coulomb eau, se mit en route escortée de ce faible détachement de cavalerie, qui s'avança à grands pas et sans discipline. Le peuple, lancé pêle-mêle sur le passage, donnait aussi de loin à ce cortège l'aspect de quelque chose de confus et de désordonné. Le corps de garde du boulevard conçut quelques défiances ; les soupçons devinrent bientôt des craintes : la marche irrégulière du cortège ressemblait à une fuite ; on crut que Louis XVI échappait à la surveillance de ses gardes : des canons étaient déjà braqués pour prévenir l'évasion présumée[40]. Ce moment d'alarme fut court. La vérité apparut. Le plus grand silence régna parmi les innombrables bataillons échelonnés depuis le Temple jusqu'au Manège. Parmi la foule immense de citoyens rassemblés pour contempler le spectacle imposant d'un roi renversé du trône, plusieurs remarquaient que Louis XVI avait un air moins sombre et plus rassuré que la première fois qu'il s'était rendu à la barre ; ils le voyaient causer familièrement avec les personnes qui l'accompagnaient. Comme il pleuvait beaucoup et que le vent était fort, l'ex-monarque a demandé que l'on fermât les jalousies ; mais cette demande lui a été refusée, dans la crainte de faire naître quelque mécontentement parmi les spectateurs[41].

Pendant toute la marche, il témoigna le plus grand sang-froid et la plus parfaite sérénité. Il faut, disait le lendemain Coulombeau, rendant compte à la Commune de la seconde translation du Roi à la Convention nationale, il faut que cet homme soit fanatisé, car il est impossible d'expliquer autrement comment l'on peut être aussi tranquille avec tant de sujets de craindre. Monté en voiture, il a pris part à la conversation, qui a été assez soutenue sur la littérature, et spécialement sur quelques auteurs latins. Il a donné son avis sur tout avec beaucoup de justesse, et m'a paru fort curieux de faire voir qu'il était instruit. Quelqu'un a dit qu'il n'aimait pas Sénèque parce que son amour pour les richesses contrastait fort avec sa prétendue philosophie, et qu'on ne pouvait pas lui pardonner d'avoir osé pallier au sénat les crimes de Néron. Cette réflexion n'a pas paru l'affecter. En parlant de Tite-Live, il a dit qu'il s'était plu à composer de longues harangues qui n'avaient sûrement jamais été prononcées que dans le cabinet ; car, a-t-il ajouté, il est impossible que des généraux aient pu les prononcer à la tête de leurs armées. Il a dit de plus, en parlant toujours de Tite-Live, que son style était bien opposé à celui de Tacite[42].

Quelques imprécations qui le dévouaient à la mort venaient,, par intervalles, frapper les oreilles de Louis XVI ; elles affligeaient sans doute son âme par le contraste qu'elles formaient avec les anciennes bénédictions de son peuple ; mais elles n'altérèrent pas une minute le calme de ses observations critiques, que ses conducteurs écoutaient avec autant de curiosité que d'étonnement.

Arrivé dans le vestibule qui précède la salle des séances législatives, il trouva ses conseils, qui, sur le refus de la Commune, s'étaient transportés chez le président de la Convention, dont un ordre les avait fait introduire. Il s'entretint avec eux en se promenant pendant vingt-trois minutes qu'on le fit attendre. Malesherbes, Tronchet et de Sèze se tenaient à quelque distance de lui, et employaient encore en lui parlant les mots de Sire et de Majesté. Treilhard, membre de la Convention, entra tout à coup, et, furieux d'entendre les expressions dont se servaient les défenseurs du Roi, il s'arrêta devant eux en s'écriant : Qui vous rend donc si hardis de prononcer ici des noms que la Convention a proscrits ?Mépris pour vous et mépris de la vie ! répondit Malesherbes[43].

Invité à se rendre à l'Assemblée, Louis prend place entre Malesherbes et Tronchet : c'était un spectacle touchant que celui de ce Prince assisté de ces deux vieillards, et comme soutenu par eux au bord de l'abîme. De Sèze, debout, dans une attitude modeste et digne, prononce, avec l'entraînante énergie que lui donnait sa vénération pour l'accusé, cette apologie qui, pour son importance, pour sa solennité, son éclat, son retentissement dans les siècles, aurait mérité plusieurs mois de méditations et d'efforts, et pour laquelle il n'avait pas eu seulement huit jours[44]. Ce fut un beau mouvement quand, promenant lentement ses regards sur tous les membres de l'Assemblée, l'orateur s'écria : Je cherche parmi vous des juges, et je n'y vois que des accusateurs ! La partie de l'exorde qui ne louchait qu'aux principes avait été écoutée avec faveur ; il n'en fut pas de même de la réfutation des faits imputés à l'accusé. Quelques députés royalistes essayèrent de manifester leur adhésion ; un mouvement contraire se fit tout aussitôt. La péroraison, pleine de chaleur, était de nature à produire un grand effet ; mais à cette phrase : Le peuple demanda la liberté, il la lui donna[45], un murmure d'improbation se fit entendre dans les tribunes, garnies des plus ardents ennemis de la royauté, qui, dès la veille au soir, s'y étaient installés et y avaient passé la nuit. Cependant, malgré les dispositions hostiles d'un public si prévenu, M. de Sèze avait plus d'une fois ébranlé, par la force de la vérité, ceux qui l'écoutaient ; mais ces impressions heureuses ne pouvaient, devant le parti pris de la haine, avoir qu'une courte durée : c'étaient des rayons de lumière qui allaient s'éteindre dans la fange des passions. Le discours du jeune orateur dura près de trois heures. Lorsqu'il eut fini de parler, Louis se leva, et prononça d'un ton ferme et mêlé de sensibilité ces paroles, les dernières qu'il ait proférées en public :

Messieurs, on vient de vous exposer mes moyens de défense ; je ne les renouvellerai point. En vous parlant peut-être pour la dernière fois, je vous déclare que ma conscience ne me reproche rien, et que mes défenseurs ne vous ont dit que la vérité.

Je n'ai jamais craint que ma conduite fût examinée publiquement ; mais mon cœur est déchiré de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation d'avoir voulu faire répandre le sang du peuple, et surtout que les malheurs du 10 août me soient attribués.

J'avoue que les gages multipliés que j'avais donnés dans tous les temps de mon amour pour le peuple, et la manière dont je m'étais toujours conduit, me paraissaient devoir prouver .que je craignais peu de m'exposer pour épargner son sang, et éloigner à jamais de moi une pareille imputation.

 

Qui ne serait frappé de tout ce que contiennent ces simples et nobles paroles : Je n'ai jamais craint que ma conduite fût examinée publiquement ? Ne dirait-on pas que ce n'est plus une procédure judiciaire dans laquelle Louis XVI entend être impliqué, mais un examen de sa conduite qu'il permet à tous de faire ? Ne dirait-on pas que ce n'est plus une plaidoirie qu'il a prononcée par l'organe de son défenseur, mais un compte de ses actions qu'il ne craint pas de rendre à son peuple ? Oui, ces paroles, sans offenser l'orgueil de ses accusateurs, semblent relever la majesté royale des humiliations qu'ils lui faisaient subir, et couvrir d'une sainte égide les droits et la dignité de la couronne.

Dès que le Roi eut achevé, un des secrétaires de la Convention lui présenta un trousseau de clefs déposé sur le bureau, avec la note écrite de la main de Thierry, et le président lui demanda s'il reconnaissait cette note et ces clefs. Il répondit qu'il avait donné des clefs à Thierry, aux Feuillants, parce que, ses coffres ayant été forcés, il n'avait plus besoin de clefs, mais qu'il ignorait si c'étaient les mêmes. Le président lui demanda s'il n'avait plus rien à dire pour sa défense, il répondit que non ; le président lui dit qu'il pouvait se retirer, et il se retira avec ses conseils.

Sorti de cette assemblée, qu'il ne devait plus revoir, et rentré dans la salle des députations, il prit entre ses bras M. de Sèze et le tint étroitement embrassé ; puis, lui rendant les soins d'un ami, il s'informa s'il n'y avait pas moyen de le faire changer. Il est tout en nage, dit-il ; ne serait-il pas possible de lui procurer tout de suite du linge ? M. de Sèze entra dans le cabinet voisin, où il passa une chemise que le Roi avait chauffée lui-même[46].

La municipalité vint prendre Louis XVI pour le ramener au Temple. Laissons parler Coulombeau :

Nous sommes remontés en voiture ; il a conservé le même calme, la même sérénité que s'il eût été dans une position ordinaire. En passant devant le dépôt des ci-devant gardes françaises, il a remarqué avec beaucoup d'étonnement la superbe maison que l'on bâtit sur cet emplacement[47].

Un peu plus loin, il me dit en plaisantant de ce que j'avais mon chapeau sur la tête : La dernière fois que vous êtes venu, vous aviez oublié votre chapeau ; vous avez été plus soigneux aujourd'hui. Peut-être m'a-t-il fait cette observation sans dessein particulier ; peut-être aussi, se rappelant ses anciennes prérogatives, a-t-il voulu me témoigner que, dans son système, je devais tenir chapeau bas devant lui. Chaumette m'a fait, signe du coude à cette remarque, en faisant peut-être la même réflexion que moi.

A propos de l'indisposition du procureur de la Commune, la conversation est tombée sur les hôpitaux de Paris : il a fait des réflexions sur la dépense de ces maisons ; il a dit qu'il serait utile d'en instituer dans chaque section, que les pauvres en seraient bien mieux soignés et plus soulagés. Il a fait ensuite diverses questions à Chaumette ; il a demandé de quel pays il était, quelles étaient ses occupations ; il a même porté la curiosité jusqu'à lui demander des détails de sa famille.

Puis, comme en allant je saluai plusieurs de mes camarades que je reconnaissais, il m'a dit : Ces personnes que vous saluez sont-elles de votre section ?Non, ce sont des membres de l'ancien conseil général, que je vois avec plaisir s'occuper du soin de maintenir l'ordre. Là-dessus il m'a dit qu'il y en avait un d'entre eux qui n'était pas resté longtemps : il voulait parler de Lemeunié. Lorsqu'il était de service au Temple, m'a-t-il dit, il lui est souvent échappé des mouvements de trouble en entendant tirer des coups de fusil ; il paraît qu'il les craignait beaucoup. Je lui ai répondu que c'était moins un effet de la crainte, que de la surprise de voir que l'arrêté du conseil qui défendait de tirer des coups de fusil dans la rue n'était point exécuté. Il est mort bien malheureusement, m'a-t-il répliqué. J'ignore qui l'instruit si bien, mais, comme vous voyez, il sait presque toutes les particularités arrivées aux membres du conseil.

Il a pris ensuite la boite du maire ; il lui a demandé si ce portrait qui était gravé d'un côté était celui de sa femme ; mais avant que le maire put lui répondre, la conversation a été coupée par des cris de : Fermez les fenêtres ! fermez les fenêtres ! Sur cela il a dit : C'est abominable !C'est une mesure de sûreté que l'on a prise, lui a répondu Chaumette ; l'on a défendu d'ouvrir les fenêtres. — Je croyais que l'on criait : Vive la Fayette ! ce serait une sottise. Sans doute que Louis Capet s'occupait en cet instant de la différence qu'il y avait entre la garde brillante de la Fayette et celle qui l'escortait, composée en grande partie de sans-culottes[48].

 

Il était cinq heures quand la voiture rentrait au Temple. Les officiers municipaux qui avaient accompagné le prisonnier à la barre le remirent entre les mains des commissaires de service, en prirent décharge, puis se retirèrent.

Rentré dans son appartement et devinant toute l'inquiétude de sa famille, le Roi prit la plume, et pensa sans doute avec tristesse que ce mot qu'il traçait à la hâte pour la rassurer ne lui parviendrait qu'à huit heures du soir, bien qu'il ne fût séparé d'elle que par l'épaisseur du plafond. Il passa ensuite dans la salle 4 manger ; le repas qu'on lui servait fut, ce jour-là, tout à la fois son diner et son souper. Malesherbes, Tronchet et de Sèze arrivèrent au moment où il se levait de table : il leur offrit de prendre quelques rafraîchissements. De Sèze fut le seul qui accepta. Le Roi lui renouvela les expressions de sa reconnaissance, puis ils passèrent tous ensemble dans la chambre à coucher. Dès qu'ils furent seuls : Etes-vous bien convaincus à présent, leur dit-il, qu'avant même que je fusse entendu, ma mort avait été jurée ?Non, Sire, nous ne le sommes pas, répondit Tronchet ; nous ne le sommes nullement, et la Convention elle-même ignore quel sera le vote de sa majorité. Quand le Roi a été parti, elle a ordonné que sa défense serait signée de lui et de nous : nous vous l'apportons ; elle a ordonné que cette défense et le discours que le Roi a prononcé, signé aussi de lui, seraient remis sur le bureau, imprimés et distribués ; elle a ordonné enfin que la discussion serait terminée, toute affaire cessante, jusqu'à la prononciation du jugement. — Pures formes ! reprit Louis XVI ; cette journée a tout fini pour moi ; et c'est pour cela que vous me trouvez si calme. La lutte est terminée. Ils m'ont renvoyé au Temple, voulant prendre le temps de donner une apparence judiciaire à leur décision, déjà bien arrêtée. Je ne leur ai pas demandé, comme Charles Ier, par quelle autorité j'ai été amené devant eux ; mais je dis comme mon devancier : Il y a longtemps qu'on m'a ôté toutes choses, hormis celles qui me sont plus chères que la vie, savoir : ma conscience et mon honneur.

Les discours réclamés par la Convention lui furent reportés signés. De Sèze avait pris soin de rayer sur son manuscrit les mots qui avaient excité des murmures dans sa péroraison : Le peuple voulut la liberté, il la lui donna. La Convention ordonna que cette phrase fût rétablie.

Les défenseurs firent alors la déclaration suivante : Un de nous avait rayé cette phrase sur le manuscrit, par respect pour la Convention, et parce qu'elle avait excité des murmures dans les tribunes ; mais ce retranchement étant devenu la matière d'un décret, nous nous croyons obligés de déclarer que par ce mot donna nous n'avions eu d'autre intention que celle de rappeler que Louis avait préparé la liberté de la France par la convocation qu'il avait ordonnée des Etats généraux ; et le décret de la nation du 4 août 1789, qui avait proclamé Louis restaurateur de la liberté française, nous avait lui-même inspiré ce mouvement.

A huit heures du soir un billet passait, par un fil invisible, du second au troisième étage de la tour.

Dans la journée du 27 décembre, de Sèze remit au Roi un certain nombre d'exemplaires de sa défense qu'il avait fait imprimer. Un municipal, du nom de Vincent, de garde près de Louis XVI, se chargea d'en aller porter secrètement un exemplaire à la Reine. Homme courageux et compatissant, Vincent avait déjà rendu plus d'un service à la famille royale. Il profita, cette fois, du moment où le Roi le remerciait pour lui demander quelque chose qui lui eût appartenu. C'est ainsi que, dans les temps primitifs du christianisme, on demandait aux confesseurs de la foi un morceau de leur robe dans la veillée qui précédait leur martyre. Louis détacha sa cravate et en fit présent à ce commissaire[49]. Quelques instants plus tard, les deux municipaux parlèrent devant le Roi du plaidoyer de de Sèze et de leur désir de le lire. Je veux bien vous le remettre, leur dit le Prince, mais ne puis-je pas aussi le donner à Cléry ?Nous n'y voyons pas d'inconvénient, répondirent les municipaux ; et c'est ainsi que le fidèle Cléry en reçut aussi un exemplaire.

Le Roi ne s'était pas trompé ; il avait bien lu, la veille, sur la figure de ses accusateurs. A peine, en effet, était-il sorti de l'Assemblée, que déjà on demandait son sang avec une telle avidité, que le sanctuaire de la législation, disent quelques journalistes du temps, se changea en une arène de gladiateurs. Tout ce que purent faire ceux qui avaient horreur de la précipitation avec laquelle on creusait la fosse de la victime, fut d'obtenir qu'on s'occuperait, toute affaire cessante, de son jugement. La motion portée à la tribune pour réserver la faculté d'un appel au peuple après le verdict, fut écartée sous le prétexte que c'était demander la guerre civile.

Ce jour-là la conversation se prolongea au delà de neuf heures entre le Prince et ses trois défenseurs. L'esprit et le cœur se retrempaient au sein de ces épanchements ; Louis XVI ne regrettait ni la couronne ni la vie ; il ne s'affligeait que de la déplorable erreur de l'opinion publique et des sanglantes calamités qui en seraient la suite. Que deviendrez-vous tous, mes amis ? leur dit-il ; peut-être vous fera-t-on un crime de m'avoir défendu et consolé ! Quelle situation est la mienne ! Je laisse mon peuple égaré, ma patrie malheureuse, ma famille prisonnière, mes amis menacés : mon sang suffira-t-il pour apaiser là colère de Dieu ? Avec quelle joie j'en ferais le sacrifice s'il devait rendre la paix, la concorde et la justice à la France !

Les 28, 29 et 30 décembre, ceux que Louis XVI appelait ses amis vinrent comme de coutume à la tour, mais ces trois jour-, nées ne furent marquées par aucun incident nouveau, par aucun entretien particulier recueilli dans les souvenirs que j'ai interrogés.

Le 31 au soir, il fut moins question, dans les causeries du Temple, des déclamations féroces qui se succédaient à la tribune nationale, que d'une dénonciation faite, le jour même, par Marat contre le ministre Roland. On parla, surtout, de la fermentation qui existait dans tout le pays et chez les peuples voisins : les nouvelles arrivées de Genève annonçaient que les sans-culottes de cette ville avaient chassé le grand et le petit conseil qui formaient le gouvernement, et s'étaient établis en comités populaires. Ce n'est pas avec l'anarchie que l'on fait de sages et de durables réformes, avait dit Tronchet. — J'ai voulu les faire autrement, repartit Louis XVI ; j'ai pris l'initiative en abolissant de plein gré la servitude dans mes domaines. J'ai cherché à diriger mon gouvernement dans la voie de l'économie et de la suppression des abus. Il y a six ans qu'à pareil jour, et pour ainsi dire à pareille heure[50], j'ai convoqué la première assemblée des notables, pour aviser avec elle au soulagement et à la liberté de mes peuples. Mon désir du bien a été méconnu, mes intentions ont été mal comprises ou mal exécutées ; les jours que je voulais heureux pour mon pays deviennent bien sombres ; cette année s'achève pour lui dans l'inquiétude, et pour moi sous les verrous ! Et comment se passera celle qui commence demain !Espérons, Sire ! répondirent les confidents du royal prisonnier en lui offrant l'hommage de leur respect et de leurs vœux. — Depuis longtemps, dit le Roi, je ne crois plus au bonheur ; j'ai foi dans votre zèle et dans votre affection, mais je n'ai d'espérance qu'en Dieu.

Le mardi 1er janvier 1793, Cléry entra avant le jour dans la chambre de son maître, s'approcha de son lit et lui demanda à voix basse la permission de lui présenter ses vœux les plus ardents pour la fin de ses malheurs. Je reçois vos souhaits, lui dit affectueusement Louis XVI en lui tendant une main que Cléry baisa et arrosa de ses larmes. Le Roi, aussitôt qu'il fut levé, poussa la porte entr'ouverte de sa chambre et pria un municipal d'aller, de sa part, savoir des nouvelles de sa famille et lui présenter ses souhaits pour la nouvelle année. Les commissaires furent émus de l'accent avec lequel étaient prononcées ces simples paroles, si poignantes dans la situation où était le Roi. Pourquoi, dit l'un d'eux à Cléry lorsque le Roi fut rentré dans sa chambre, ne demande-t-il pas à voir sa famille ? A présent que les interrogatoires sont terminés, cela ne souffrirait aucune difficulté ; c'est à la Convention qu'il faudrait s'adresser.

Le municipal qui était monté chez la Reine rentra et annonça à Louis que sa famille le remerciait de ses vœux et lui adressait les siens. Quel jour de nouvelle année ! dit le Roi.

Les seules personnes de toute la France à qui l'entrée du Temple fût permise, Malesherbes, Tronchet et de Sèze, ne pouvaient manquer de s'y présenter à pareil jour ; mais Louis XVI n'accepte d'eux qu'une courte visite. a Vous avez, leur dit-il, des parents, des amis, des affaires qui vous réclament aujourd'hui ; je ne me pardonnerais pas de vous enlever à vos devoirs de position, encore moins à vos affections de

 

famille. Et comme Malesherbes tentait de se soustraire aux volontés du Roi : Quant à vous, mon cher Malesherbes, je serais encore plus coupable de vous garder ; car, plus avancé qu'aucun de nous, vous avez derrière vous trois générations qui vous chérissent et vous attendent ; ne me brouillez pas avec elles ; adieu, adieu donc, et à demain ! Et le Prince généreux demeura dans sa solitude, où il n'avait pas même la consolation d'être seul, et préféra les tristesses de ses pensées à des distractions égoïstes.

Le soir, à son coucher, Cléry lui dit qu'il croyait être certain au consentement de la Convention, si le Roi demandait qu'il lui fût permis de voir sa famille. Dans quelques jours, lui répondit Louis XVI, ils ne me refuseront pas cette consolation ! il faut attendre.

Le lendemain, mercredi 2 janvier, vers neuf heures, Malesherbes attendait dans la salle du Conseil le moment d'être introduit dans la tour ; il parcourait quelques feuilles périodiques, un municipal l'interpella : Comment, lui dit-il, vous, l'ami de Louis, osez-vous lui communiquer des écrits dans lesquels il est si maltraité ?Louis XVI, répondit Malesherbes, n'est pas un homme comme tant d'autres. En effet, autant le Roi avait montré d'indécision sur le trône, autant, depuis sa première comparution à la barre de la Convention, la fermeté de son âme, son calme inaltérable faisaient l'admiration de ses défenseurs. Les diatribes frénétiques de la tribune, les orgies sanguinaires de la presse le révoltaient, non point comme expression de haine et de menace contre lui-même, mais comme témoignage de honte et de misère pour l'humanité. Il lisait tous les discours de la Convention relatifs à son procès, et souvent il en donnait à lire à Cléry. Comment trouvez-vous, lui disait-il, l'opinion de Thirion, celle de Chazal, de Raffron, de Lakanal, etc. ?Je ne saurais assez exprimer mon indignation, répondait Cléry ; mais vous, Sire, comment pouvez-vous lire tout cela sans horreur ?Je vois, disait tranquillement Louis XVI, jusqu'où va la méchanceté des hommes, et je ne croyais pas qu'il s'en trouvât de semblables. Le Roi ne se couchait jamais sans avoir lu ces différentes feuilles, et, pour ne pas compromettre Malesherbes, il avait ensuite la précaution de les brûler lui-même dans le poêle de son cabinet.

Une gazette de ce jour-là rapportait, en la défigurant et en la chargeant de ridicule, l'anecdote du refus fait par Louis de déjeuner un jour des Quatre-Temps[51]. Lisez, dit le Roi à son valet de chambre en lui donnant cette gazette ; il est aussi question de vous ; ils vous traitent de malicieux ; ils auraient sans doute mieux aimé pouvoir vous traiter d'hypocrite.

Cependant l'opinion paraissait redevenir favorable au Roi ; elle se manifesta le soir au Théâtre-Français, où fut donnée la première représentation de l'Ami des lois. Le noble et courageux auteur de cette comédie, M. Laya, tout en la dédiant aux représentants de la nation, disait dans sa préface, où, sous le style du temps, percent les intentions les plus honorables : ... Qu'elle est imposante cette masse d'opinions qui se prononce si énergiquement, si unanimement, pour le saint amour des lois, de l'ordre et des mœurs ! Que son poids est accablant pour les ennemis cachés et ouverts de la liberté ! Vous qui calomniez Paris, venez le voir ; il n'est pas dans ces assemblées tumultueuses où triomphent l'intrigue et le crime, où c'est le plus déraisonnable ou le plus furieux qui l'emporte ; venez le voir dans ce concours de citoyens ivres de liberté, mais de lois sans lesquelles il n'est point de liberté, s'enflammant à tous ces saints noms, s'embrasant d'étincelles civiques, attachant leurs yeux et leurs cœurs sur cet ami des lois, dont chacun d'eux est le modèle.

Le Vaudeville donnait, à la même époque, la pièce de la Chaste Susanne. Un des personnages disait aux deux vieillards : Comment pouvez-vous être accusateurs et juges tout ensemble ? Ce mot et d'autres allusions-au procès de Louis XVI étaient saisis et applaudis avec transport. Plus le moment du jugement approchait, plus les angoisses publiques devenaient vives[52]. L'agitation était partout, excepté dans le cœur de l'accusé. Lorsque ses trois conseils entrèrent le soir dans sa chambre : Avez-vous, messieurs, leur demanda-t-il, rencontré, dans les environs du Temple, la femme blanche ?Non, Sire, répondit Malesherbes étonné. — Eh quoi ! répliqua le Roi en souriant, vous ne savez donc pas que, suivant le préjugé populaire, lorsqu'un prince de ma maison va mourir, une femme vêtue de blanc erre autour du palais ?[53]

Le 3 janvier, madame Cléry vint voir son mari, et lui annonça la réaction heureuse qu'on remarquait dans les esprits, et dont le grand succès de l’Ami des lois était un nouveau symptôme. Elle le prévint aussi, de la part de quelques personnes dévouées, qu'une somme considérable, déposée chez M. Pariseau, auteur dramatique[54], était à la disposition du Roi ; qu'on priait Cléry de prendre ses ordres, et que, s'il le permettait, cette somme serait remise entre les mains de M. de Malesherbes. Cléry en rendit compte à son maître. Remerciez bien ces personnes de ma part, lui dit le Roi ; je ne puis accepter leurs offres généreuses, ce serait les exposer. — Je prie le Roi d'en parler au moins à M. de Malesherbes. — Je verrai, répondit le Roi. Ce qui voulait dire : Je n'en ferai rien ; car il voyait toujours le salut des autres avant le sien. Il n'en parla point à Malesherbes, et les choses en restèrent là.

Louis XVI avait appris par sa correspondance nocturne, qui continuait toujours, que sa fille était malade. Il en était fort inquiet. Les préoccupations politiques s'effaçaient devant les inquiétudes paternelles. Le soir, dans ses épanchements avec ses défenseurs, ses paroles comme sa pensée revenaient sans cesse vers sa famille.

Au milieu de toutes mes tribulations, disait-il, la Providence m'a ménagé de tendres consolations ; ma vie a dû un grand charme à mes enfants, à la Reine et à ma sœur. Je ne vous parlerai point de mes enfants, déjà si malheureux... à leur âge ! continua t-il avec émotion ; ni de ma sœur, dont la vie n'a été qu'affection, dévouement et courage. L'Espagne et le Piémont avaient paru désirer son alliance ; à la mort de Christine de Saxe, les chanoinesses de Remiremont lui offrirent de l'élire abbesse[55] ; rien n'a pu la séparer de moi ; elle s'est attachée à mes malheurs comme d'autres s'étaient attachés à mes prospérités ! Mais je veux vous entretenir d'un cruel sujet de peine pour mon cœur ; c'est de l'injustice des Français pour la Reine. S'ils savaient ce qu'elle vaut, s'ils savaient à quel degré de perfection elle s'est élevée depuis nos infortunes, ils la révéreraient, ils la chériraient ; mais, dès longtemps, ses ennemis et les miens ont eu l'art, en semant des calomnies parmi le peuple, de changer en haine cet amour dont elle fut si longtemps l'objet.

Vous l'avez vue, reprit-il, arriver à la cour ; elle sortait à peine de l'enfance. Ma grand'mère et ma mère n'étaient plus ; mes tantes lui restaient, mais leurs droits sur elle n'étaient pas les mêmes. Placée au milieu d'une cour brillante, vis-à-vis d'une femme que l'intrigue y soutenait[56], chaque jour la Reine, alors Dauphine, avait sous les yeux l'exemple du faste et de la prodigalité. Quelle opinion ne dut-elle pas concevoir de sa puissance et de ses droits, elle qui réunissait sur sa tête tant d'avantages !

Vivre dans la société de la favorite était indigne de la Dauphine. Forcée d'embrasser une sorte de retraite, elle adopta ce genre de vie exempt d'étiquette et de contrainte ; elle en porta l'habitude sur le trône. Ces manières, nouvelles à la cour, se rapprochaient trop de mon goût naturel pour que je voulusse les contrarier. J'ignorais alors de quel danger il est pour les souverains de se laisser voir de trop près. La familiarité éloigne le respect dont il est nécessaire que ceux qui gouvernent soient environnés. D'abord, le public applaudissait à l'abandon des anciens usages ; ensuite il en a fait un crime.

La Reine voulut avoir des amies ; la princesse de Lamballe fut celle qu'elle distingua davantage. Sa conduite dans le cours de nos malheurs a pleinement justifié ce choix. La comtesse Jules de Polignac lui plut ; elle en fit son amie. A la demande de la Reine, j'accordai à la comtesse, depuis duchesse de Polignac, et à sa famille, des bienfaits qui éveillèrent l'envie. La Reine et son amie sont devenues l'objet de la plus injuste censure.

Il n'est pas jusqu'à son sentiment pour l'empereur Joseph II, son frère, que la calomnie n'ait attaqué ; d'abord on a débité sourdement, puis imprimé dans plusieurs journaux, enfin on a affirmé à la tribune de l'Assemblée nationale que la Reine avait fait passer à Vienne et donné à l'Empereur des millions sans nombre ; calomnie atroce qu'un député a victorieusement détruite.

Les factieux ne mettent cet acharnement à décrier et à noircir la Reine que pour préparer le peuple à la voir périr. Oui, mes amis, sa mort est résolue. En lui laissant la vie, on craindrait qu'elle ne me vengeât. Infortunée princesse ! mon mariage lui promit un trône ; aujourd'hui quelle perspective lui offre-t-il ?

 

En prononçant ces derniers mots les yeux du Roi se remplirent de larmes, et sa main, en tombant, vint s'appuyer sur celle de M. de Malesherbes[57].

Le lundi 7 janvier, le municipal Ragoneau[58] s'étant trouvé un moment seul avec Louis XVI, lui dit : Je serais fâché que mu présence vous gênât. J'obéis à un devoir ; mais, Sire, ne croyez pas que je veuille insulter à celui qui a été roi des Français et qui peut encore me rendre heureux. — Je ne puis rien pour vous, répondit Louis XVI. — Pardon, Sire, répondit tout bas Ragoneau en s'inclinant respectueusement : la moindre chose qui vous a appartenu me serait bien précieuse.

Louis XVI prit ses gants et les lui donna. L'échafaud n'était pas dressé encore, et déjà, nous l'avons dit, les objets les plus futiles qui avaient appartenu à la victime étaient regardés comme des reliques sacrées. Ragoneau, dans ce partage des dépouilles du royal martyr, fut heureux de sa part, comme Vincent l'avait été de la sienne.

Longtemps après cette époque, Ragoneau, rappelant cette anecdote de son séjour au Temple, racontait avec quel sentiment il était entré dans la tour et avec quel sentiment il en était sorti : J'avais en horreur le tyran, disait-il, je m'étais bien promis de lui reprocher ses crimes ; mais chaque fois que je venais à rencontrer le regard paternel du tyran, je sentais mon civisme désarmé. Plus d'une fois même, après l'avoir entendu parler, je me suis senti les yeux humides : j'ai compris que je n'étais pas né républicain. J'ai baisé la main du tyran, et je ne donnerais pas sa paire de gants pour tous les trésors du monde.

Quelques jours s'écoulèrent sans accident remarquable. La lecture des discours de la Convention prenait au Roi la plus grande partie de la journée. Il les lisait tous avec la sérénité confiante d'un homme qui se sait innocent, qui a un témoin au ciel et qui aperçoit déjà la lumière de la réhabilitation dans l'avenir. Cléry lui avait remis un exemplaire de f Ami des lois, dont la vogue immense avait suscité la plus vive opposition : Louis XVI fut touché de quelques mots généreux qui avaient trait à sa situation. Il dit à Cléry : C'est mieux qu'une bonne comédie, c'est un grand acte de courage.

Le lundi 14 janvier, la représentation de cette pièce suscita un grand trouble au Théâtre-Français. Plus le moment du jugement du Roi .approchait, plus l'esprit public cherchait des aliments à ses émotions. A ces vers :

Et le salut du peuple est la suprême loi. —

Fort bien. Mais cet effroi, selon vous, salutaire,

Ne peut être excusé qu'autant qu'il est sincère ;

Et, quoi qu'enfin du peuple ordonne l'intérêt,

S'il frappe l'innocence, il n'est plus qu'un forfait.

(Acte III, scène I.)

une explosion d'applaudissements, partie de tous les coins de la salle, fut à l'instant combattue par un tonnerre de murmures mêlés de sifflets. Des propos, des défis, des menaces s'échangèrent ; l'autorité intervint, et la salle fut évacuée.

Le Roi, depuis quelques jours, était préoccupé de la santé de sa fille ; les nouvelles qu'il en recevait chaque soir à huit heures ne le rassuraient pas entièrement.

Le 13, à son coucher, il avait dit à Cléry : Essayez de savoir l'état réel de ma fille. Je crains que, pour m'épargner de la peine, on ne me cache la gravité de son mal.

Le 14, Cléry ne put avoir aucune communication avec Turgy. Un municipal, officieusement prié de demander des nouvelles, n'en apporta point, et ce silence inquiéta encore davantage le malheureux père. Sa préoccupation fut remarquée le soir par ses défenseurs : il leur en confia le motif. Ils promirent de se plaindre au conseil de ce manquement d'égards. Mais à huit heures, Louis XVL les ayant quittés un instant, rentra ; et comprimant à regret la joie de son cœur : Messieurs, leur dit-il avant de se séparer d'eux, j'ai réfléchi sur la démarche que vous voulez faire, je vous prie de la remettre à demain, et même de ne la point tenter avant de m'avoir revu.

Dès qu'ils arrivèrent le lendemain, il s'empressa de leur dire : Je sais maintenant que ma fille est mieux, que Brunyer doit venir la voir, et que la Reine est tranquille : Dieu soit loué ![59]

Le mardi 15, un décret de la Convention nationale déclara Louis Capet coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat à la sûreté générale de l'Etat. Un autre décret parut ensuite, déclarant que le jugement prononcé par la Convention nationale ne serait pas soumis à la sanction du peuple. Il en était temps ! Il en était temps pour sa femme, pour sa sœur, pour ses enfants, qui se consumaient dans une angoisse plus cruelle encore que la certitude d'un malheur tout à la fois irréparable et inévitable. Il en était temps pour lui, qui n'avait plus d'espérance. Depuis un mois il disputait son honneur contre les calomnies ameutées, plutôt que sa vie contre l'échafaud révolutionnaire. On lui faisait des crimes de ses actions, des crimes de ses écrits, des crimes de ses pensées, ou plutôt son véritable crime était d'avoir été roi. Au fond, la révolution immolait, à la manière des sauvages, à la fin de la bataille', son ennemi vaincu et captif : elle appelait cela le juger. Il n'avait que trois hommes et ses vertus pour le défendre contre une armée de pamphlétaires, des myriades d'espions et un parlement de bourreaux. Calme au milieu des préoccupations et des tressaillements universels, Louis XVI, créé pour l'infortune et non pour l'autorité, était autrement grand au Temple qu'à Versailles, et plus digne du trône à mesure qu'il en descendait les degrés hérissés de pointes sanglantes. Il était entré dans la douleur comme dans son véritable royaume ; et, à mesure qu'il avançait vers le terme fatal ; il se transfigurait dans la splendeur de sa vertu et dans la gloire de son martyre.

Ce soir-là, comme d'habitude, il reçut la visite de ses défenseurs. MM. Tronchet et de Sèze le prévinrent de leur absence pour le lendemain.

Dans la matinée du 16, M. de Malesherbes passa quelques heures à la tour, pendant que ses deux collègues étaient à la Convention. En sortant, il dit au Roi qu'il viendrait lui rendre compte de l'appel nominal aussitôt qu'il en saurait le résultat. — J'ai une autre demande encore à vous faire, lui dit Louis XVI, c'est de dire de ma part à M. de Firmont de se tenir prêt : le jour approche. — La pensée de M. de Malesherbes s'arrêtait encore sur la terre en songeant au Roi ; celle du Roi, qui avait déjà dit un adieu à la terre, se tournait tout entière du côté du ciel.

Malesherbes, en se rendant à la Convention, rencontra un Anglais de sa connaissance, qui lui dit : Ce qui rassure les bons citoyens, c'est que le plus malheureux des rois a pour défenseur le plus vertueux des hommes. — Si Louis XVI succombe, répondit Malesherbes, le défenseur du plus vertueux des rois sera le plus malheureux des hommes. A six heures du soir, quatre municipaux — Du Roure était du nombre — entrèrent dans la chambre et lurent au Roi un arrêté portant en substance : qu'il serait gardé à vue, jour et nuit, par quatre commissaires, et que deux d'entre eux passeraient la nuit à côté de son lit. — Mon jugement est-il prononcé ? dit Louis XVI. — Ma foi, je n'en sais rien, répondit Du Roure en s'asseyant dans le fauteuil du Roi qui était resté debout, je ne m'inquiète pas de ce qui se passe à la Convention. J'ai entendu dire cependant qu'on en était à l'appel nominal.

Quelques instants après, M. de Malesherbes revint ; il annonça au Roi qu'en effet la séance n'était pas encore terminée, et qu'elle se prolongerait vraisemblablement fort avant dans la nuit.

Le feu prit, dans ce moment, à la cheminée d'une chambre où logeait le porteur de bois au palais du Temple. Un rassemblement assez considérable de peuple entra dans la cour. Un municipal vint, tout effaré, dire à M. de Malesherbes de se retirer sur-le-champ ; M. de Malesherbes sortit, après avoir promis au Roi de revenir l'instruire de son jugement. Quelle est la cause de votre frayeur ? demanda Cléry à ce municipal. — On a mis le feu au Temple, répondit avec exaltation le commissaire, on l'a mis exprès pour sauver Capet dans le tumulte ; mais je viens de faire environner les murs par une forte garde. On apprit bientôt que le feu était éteint, et qu'il n'avait eu d'autre cause qu'un simple accident.

Dès le jeudi matin, 17 janvier, on n'ignorait plus dans Paris que l'œuvre d'iniquité était accomplie, et la victime ne connaissait pas encore son arrêt ; c'était à M. de Malesherbes qu'était destinée la mission pénible de le lui apprendre. Il était neuf heures du matin lorsque les trois défenseurs du Roi arrivèrent au Temple : Malesherbes entra le premier ; Cléry allant au-devant de lui : Tout est perdu, lui dit le vieillard, le Roi est condamné !

Louis XVI était assis, le dos tourné vers la porte, les coudes appuyés sur une table, le visage couvert de ses deux mains ; le bruit que firent ses conseils en entrant le tira de sa méditation. Il se leva pour les recevoir et leur dit : Depuis deux heures, je recherche en ma mémoire si, durant le cours de mon règne, j'ai donné volontairement à mes sujets quelque juste motif de plainte contre moi. Eh bien ! je vous le jure dans toute la sincérité de mon cœur, comme un homme qui va paraître devant Dieu, j'ai constamment voulu le bonheur de mon peuple, et je n'ai pas formé un seul vœu qui lui fût contraire.

La terrible tâche dont étaient chargés les trois visiteurs, le contraste des douces paroles du Roi avec l'arrêt de mort qu'ils lui apportaient, avaient jeté le trouble dans les profondeurs de leur âme. Malesherbes ne put contenir sa douleur ; il se jeta aux pieds du Roi, et, suffoqué par les sanglots, il resta plusieurs instants sans pouvoir parler. Louis XVI le releva et le serra dans ses bras avec effusion : Je m'attendais à ce que vos larmes m'apprennent ; remettez-vous donc, mon cher Malesherbes. Tant mieux, oui, mieux vaut sortir enfin d'incertitude ! Si vous m'aimez, loin de vous attrister, ne m'enviez pas le seul asile qui me reste. — Sire, tout espoir n'est pas perdu ; on va délibérer s'il y aura sursis, et, fût-il refusé, nous aurons encore l'appel à la nation. La nation est généreuse, et vous êtes un prince bienfaisant ! Louis, par un signe de tête, indiqua qu'il n'attendait rien de ces deux dernières ressources. Non, non, dit-il, il n'y a plus d'espoir ; la nation est égarée, et je suis prêt à m'immoler pour elle. Puisse mon sang, dont on est altéré, sauver le peuple des horreurs que je redoute pour lui !

Le Roi fit asseoir ses défenseurs, et Malesherbes, s'étant calmé, lui rendit compte du résultat de l'appel nominal. Dénonciateurs, ennemis personnels, laïques, ecclésiastiques, députés absents, tous avaient opiné, et malgré cette violation de toutes les formes, ceux qui avaient prononcé la mort, les uns comme mesure politique, les autres parce qu'ils trouvaient le Roi coupable, n'avaient obtenu qu'une majorité de cinq voix ; plusieurs n'avaient voté la mort qu'avec sursis. On avait ordonné un second appel nominal sur cette question, et il était à présumer que les voix de ceux qui voulaient retarder l'exécution du régicide, jointes aux suffrages qui n'étaient pas pour la peine capitale, formeraient la majorité. Mais aux portes de l'Assemblée, des assassins dévoués à la députation de Paris, et toute cette population révolutionnaire, aguerrie au crime par tant d'excès et habituée au meurtre par les massacres de septembre, effrayaient de leurs cris, menaçaient de leurs armes quiconque refuserait d'être leur complice, et, soit stupeur, soit indifférence, Paris n'osait ou ne voulait rien entreprendre pour sauver Louis XVI, qui allait ainsi périr par la fureur des uns et par la lâcheté des autres.

Cependant Malesherbes dit au Roi : En sortant de la Convention, quelques personnes m'ont entouré dans les corridors de la salle, et m'ont assuré que de fidèles sujets arracheront le Roi des mains de ses bourreaux, ou périront avec lui. — Les connaissez-vous ? demanda Louis. — Non, Sire, mais je pourrais les retrouver. — Eh bien ! tâchez de les rejoindre, et déclarez-leur que je les remercie du zèle qu'ils me témoignent. Toute tentative exposerait leurs jours et ne sauverait pas les miens. Quand l'usage de la force pouvait me conserver le trône et la vie, j'ai refusé de m'en servir : voudrais-je aujourd'hui faire couler pour moi le sang français !Du moins, dit Tronchet, le Roi ne peut nous empêcher de nous servir de tous les moyens légaux. Nous le prions donc d'écrire de sa main et de signer la déclaration que voici. Pressé par les instances de ses trois amis, Louis copia et signa les lignes suivantes, que Tronchet venait de rédiger sur le coin de la table :

Je dois à mon honneur, je dois à ma famille de ne point souscrire à un jugement qui m'inculpe d'un crime que je ne puis me reprocher. En conséquence, je déclare que j'interjette appel à la nation elle-même du jugement de ses représentants, et je donne par ces présentes, à mes défenseurs, le pouvoir spécial, et je charge expressément leur fidélité de faire connaître cet appel à la Convention nationale par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, et de demander qu'il en soit fait mention dans le procès-verbal de ses séances.

Fait à la tour du Temple, ce 16 janvier 1793[60].

LOUIS.

 

Ayant tracé cet écrit, Louis XVI semblait hésiter encore à le remettre à ses conseils. C'est beaucoup plus, dit de Sèze, dans l'intérêt du peuple que dans celui du Roi que nous avons demandé cette déclaration. — Non, reprit le Roi avec une bonté souriante qu'il est impossible de peindre, c'est beaucoup plus dans mon intérêt que dans celui du peuple que vous me la demandez ; mais moi je vous la donne dans son intérêt beaucoup plus que dans le mien. Le sacrifice de ma vie est si peu de chose auprès de sa gloire ou auprès de son bonheur ! et ne croyez pas, messieurs, que la Reine et ma sœur montrent moins de force et de résignation que moi : mourir est préférable à leur sort !

Les trois conseils[61] se disposaient à sortir ; le Roi retint M. de Malesherbes, et les municipaux n'y mettant pas obstacle, il le conduisit dans son cabinet, dont il ferma la porte, et resta environ une heure seul avec lui. Au moment de se séparer du Roi, Malesherbes ne put retenir ses larmes. Mon ami, dit Louis XVI en lui serrant la main, ne pleurez pas : une meilleure vie nous réunira. Je regrette de quitter un ami tel que vous. Adieu ! Au sortir de ma chambre, contraignez-vous, il le faut. Songez qu'on vous observera. Puis, l'ayant reconduit jusqu'à la porte d'entrée, il lui dit encore : Revenez de bonne heure ce soir, j'ai besoin de vous voir souvent dans ce moment critique... Adieu ! adieu !...

Malesherbes se retira le cœur brisé, mais il ne se doutait pas plus que ses deux confrères qu'ils avaient vu le Roi pour la dernière fois.

La douleur de ce bon vieillard m'a vivement ému, dit Louis XVI en entrant dans sa chambre, où l'attendait Cléry. Depuis l'annonce de l'arrêt fatal, Cléry avait été pris d'un tremblement fiévreux. Il avait cependant préparé tout ce qui était nécessaire pour que le Roi pût se raser. Le Prince se mit le savon lui-même. Debout et en face, rapporte Cléry, je tenais son bassin. Forcé de concentrer ma douleur, je n'avais pas encore osé regarder mon malheureux maître. Je levai les yeux sur lui, et mes larmes coulèrent malgré moi. Je ne sais si l'état où je me trouvai rappela au Roi sa position, mais une pâleur subite parut sur son visage ; son nez et ses oreilles blanchirent tout à coup. A cette vue mes genoux se dérobèrent sous moi ; le Roi s'aperçut de ma défaillance, me prit les deux mains, les serra avec force et me dit à demi-voix : Allons, plus de courage ! Il était observé : un langage muet lui peignit toute mon affliction ; il y parut sensible ; son visage se ranima, il se rasa avec tranquillité ; ensuite je l'habillai.

Sa Majesté rentra dans sa chambre jusqu'à l'heure de son diner, occupée à lire ou à se promener. Dans la soirée, je la vis aller vers son cabinet de lecture, et je l'y suivis. Vous avez, me dit le Roi, entendu le récit de mon jugement ?Ah ! Sire, lui dis-je, espérez un sursis : M. de Malesherbes ne croit pas qu'on le refuse. — Je ne cherche aucun espoir, me répondit le Roi, mais je suis bien affligé de ce que M. d'Orléans, mon parent, ait voté ma mort. Lisez cette liste. Il me remit alors la liste de l'appel nominal qu'il tenait à la main. Le public, lui dis-je, murmure hautement. Dumouriez est à Paris ; on dit qu'il est porteur du vœu de son armée contre le procès que l'on fait à Votre Majesté, Le peuple est révolté de la conduite de M. d'Orléans. Le bruit se répand aussi que les ministres des puissances étrangères vont se réunir pour aller à l'Assemblée. Enfin, l'on assure que les conventionnels craignent une émeute populaire. — Je serais bien fâché qu'elle eût lieu, répondit le Roi ; il y aurait de nouvelles victimes. Je ne crains pas la mort ; mais je ne puis envisager sans frémir le sort cruel que je vais laisser après moi à ma famille, à la Reine, à nos malheureux enfants !... Et ces fidèles serviteurs qui ne m'ont point abandonné, ces vieillards qui n'avaient d'autres moyens pour subsister que les modiques pensions que je leur faisais, qui va les secourir ? Je vois le peuple livré à l'anarchie devenir la victime de toutes les factions, les crimes se succéder, de longues dissensions déchirer la France ! Puis, après un moment de silence : Ô mon Dieu ! était-ce là le prix que je devais recevoir de tous mes sacrifices ? N'avais-je pas tout tenté pour assurer le bonheur des Français ? En prononçant ces paroles il me serrait les mains : pénétré d'un saint respect, j'arrosais les siennes de mes larmes : il me fallut le quitter en cet état.

Le Roi attendit vainement M. de Malesherbes. Le soir il me demanda s'il s'était présenté. J'avais fait la même question aux commissaires ; tous m'avaient répondu que non.

 

On eût dit que Dieu accordait au Roi, arrivé au terme de ses malheurs, cette clairvoyance singulière qu'il donne quelquefois aux mourants. Il apercevait l'abîme qui allait s'ouvrir pour la France sous l'échafaud qu'on dressait pour lui. Les dissensions, les crimes, l'anarchie lui apparaissaient dans leur terrible réalité, et l'avenir redoutable qu'il laissait à son pays lui rendait plus douloureux encore les derniers moments qu'il avait à passer sur la terre.

Le vendredi 18, les conseils du Roi ne parurent pas à la tour[62]. L'absence de M. de Malesherbes inquiétait surtout Louis XVI. Un ancien Mercure de France étant tombé sous sa main, il y lut un logogriphe qu'il donna à Cléry à deviner. Cléry en chercha le mot inutilement. Comment ! vous ne le trouvez pas ? Il m'est pourtant bien applicable dans ce moment ; le mot est Sacrifice ! Mais ce ne sont plus là les livres qu'il convient que j'ouvre maintenant. Allez me chercher dans la bibliothèque le volume de l'Histoire d'Angleterre qui contient le récit de la mort de Charles Ier. Cléry apprit, à cette occasion, que depuis son entrée au Temple Louis XVI avait lu deux cent cinquante volumes.

La soirée fut triste et longue.. Le Roi, comme de coutume, reçut des nouvelles de sa famille ; mais les consolations qui s'échangeaient, la nuit, entre les deux étages, se tournaient en afflictions profondes. Le crieur avait appris à la Reine la condamnation du Roi ; femme, sœur, enfants, tout était plongé dans le désespoir.

Le nom de M. de Malesherbes sortit plusieurs fois de la bouche du Roi. Cléry prit la liberté de lui faire observer qu'il ne pouvait être privé de ses défenseurs que par un décret de la Convention ; que le conseil de la Commune ne pouvait pas prendre sur lui de leur fermer l'entrée du Temple, et qu'il ferait bien de réclamer. Toujours patient et résigné, Louis répondit : Attendons à demain.

Le samedi 19, à neuf heures du matin, un municipal — il s'appelait Gobeau — entre un papier à la main ; Mathey, concierge de la tour, l'accompagne et porte une écritoire. Le commissaire dit au Roi qu'il avait ordre d'inventorier les meubles et autres effets. A la manière dont on traitait le Roi, on eût dit qu'il n'était plus ; on venait, comme dans la chambre des morts, dresser chez lui un inventaire. Louis XVI laisse Cléry avec les deux visiteurs et se retire dans sa tourelle avec le volume de Charles Ier.

Sous le prétexte d'un inventaire, le municipal se met à fouiller avec le soin le plus minutieux, pour s'assurer qu'aucune arme, qu'aucun instrument tranchant n'a été caché dans l'appartement. Il restait à visiter le petit bureau dans lequel le Roi serrait ses papiers, et dont il avait la clef ; il fallut le déranger ; il vint, sans laisser paraître la moindre contrariété, ouvrir lui-même tous les tiroirs, déplaça et montra chaque papier l'un après l'autre. Il y avait trois rouleaux au fond d'un tiroir. Gobeau veut en examiner le contenu. C'est de l'argent qui n'est pas à moi, dit le Roi ; il appartient à M. de Malesherbes, je l'ai préparé pour le lui rendre. Nous avons dit ailleurs que sur chacun de ces rouleaux le Prince avait eu, dès la fin de décembre, la précaution d'écrire : A rendre à M. de Malesherbes.

Les recherches, terminées dans la chambre à coucher, recommencèrent dans la tourelle ; le Roi rentra dans sa chambre et s'approcha du feu. Mathey est dans ce moment devant la cheminée, tournant le dos au feu, en se carrant et tenant son habit retroussé. Louis XVI ne peut se chauffer qu'avec peine par un des côtés. L'impassible concierge affectant de rester toujours immobile à la même place, le Roi lui dit avec hauteur : Eloignez-vous donc. Mathey se retire ; les municipaux sortent aussi, après avoir terminé leurs perquisitions.

Le soir, le Roi dit aux commissaires de demander à la Commune les motifs qui s'opposent à l'entrée de ses conseils dans la tour, en ajoutant qu'il désire au moins s'entretenir avec M. de Malesherbes. Ils promettent d'en parler ; mais l'un d'eux avoue qu'il leur a été défendu de faire part au conseil général d'aucune demande de Louis, à moins qu'elle ne soit écrite et signée de sa main. Et pourquoi, répond Louis XVI, m'a-t-on laissé depuis deux jours ignorer ce changement ?[63] Il prend aussitôt la plume et écrit le billet suivant :

Je prie MM. les commissaires de la Commune d'envoyer au conseil général mes réclamations, 1° sur l'arrêté de jeudi, qui ordonne que je ne serai perdu de vue ni jour ni nuit : on doit sentir que, dans la situation où je me trouve, il est pénible de ne pouvoir être seul et avoir la tranquillité nécessaire pour me recueillir, et que la nuit on a besoin de repos ; 2° sur l'arrêté qui m'interdit la faculté de voir mes conseils ; un décret de l'Assemblée nationale m'avait accordé de les voir librement, sans fixer de terme, et je ne sache pas qu'il soit révoqué.

LOUIS.

 

Remis immédiatement aux municipaux, ce billet ne fut porté que le lendemain matin (dimanche 20) à la Commune1. Hébert, comme témoin de ce qui s'était passé au Temple, fit observer au conseil que cette lettre de Louis avait été écrite avant que son jugement lui eût été annoncé, et que conséquemment il ne fallait pas y avoir égard[64].

 

 

 



[1] Archives de l'Empire, carton E, n° 6206.

[2] Moelle, membre du conseil général de la Commune, qui a laissé quelques détail sur le Temple, dit que ce municipal était un ancien procureur au parement ; que son véritable nom était Guillaume Leroi, qu'il avait changé, depuis le 10 août, pour celui de Sermaize, village de Champagne, son lieu de naissance.

(Six journées passées au Temple ; Dentu, 1820, p. 18.)

[3] Voir à la fin du volume, Documents et Pièces justificatives, n° VIII.

[4] Il demeurait rue du Faubourg-Saint-Jacques, n° 168, section de l'Observatoire.

[5] Quelques souvenirs ou notes fidèles sur mon service au Temple, depuis le 8 décembre 1792 jusqu'au 26 mars 1793. 2e édit. ; Paris, 1817.

[6] Voici dans quels termes était formulé cet arrêté de la Commune :

Le conseil général arrête :

1° Que le citoyen Cléry, valet de chambre des prisonniers, sera logé et couchera dans la tour, du côté gauche donnant dans la salle à manger, sans qu'il puisse coucher ailleurs sous aucun prétexte ;

2° Que le conseil du Temple sera placé dans la tour ;

3° Que le citoyen Mathey, concierge, aura la surveillance de ladite tour, et ne pourra en sortir sous aucun prétexte ;

4° Que les guichetiers actuels, devenant inutiles par la nouvelle disposition, seront réformés immédiatement, après avoir été payés de ce qui leur est dû ;

5° Que la cuisine sera placée dans la tour, et que les agents sous-employés ne sortiront point ;

6° Pendant la nuit, deux officiers municipaux garderont les prisonniers de chaque étage ;

7° Et enfin la même cuisine servira pour les commissaires du Temple.

Nota. L'article 1er depuis longtemps était observé ; chaque soir les municipaux avaient soin de fermer la porte de la chambre de Cléry, donnant dans le couloir qui conduisait à la chambre du Roi, et d'en emporter la clef. L'article 5e ne fut pas mis à exécution : il y eut impossibilité matérielle de placer la cuisine dans la tour.

[7] Sans vouloir contester l'exactitude d'une date donnée par un narrateur aussi honorable, nous nous croyons toutefois obligé de déclarer que le nom de M. Lepitre figure pour la première fois le jeudi 13 décembre parmi les noms des officiers municipaux envoyés au Temple.

[8] Jacquotot (Antoine-Edme-Nazaire), homme de loi, demeurant rue du Faubourg-Saint-Jacques, n° 191.

[9] Toulan (François-Adrien), né à Bordeaux, était employé à l'administration des biens des émigrés, autrement dit des biens nationaux.

[10] Quelques souvenirs et notes fidèles déjà cités.

[11] Chambon de Montaux (Nicolas), né en 1748 à Brevannes (Haute-Marne), médecin à Langres, était venu, en 1780, s'établir à Paris, ou il avait fait ses études médicales. A l'époque de la révolution, il était médecin en chef de la Salpêtrière. Il quitta cette position pour remplir des fonctions administratives. Élu maire de Paris le 3 décembre 1792, il se fit remarquer par la modération de son caractère, et fut un de ceux qui réclamèrent avec le plus de chaleur la représentation de l'Ami des lois. Il eut beaucoup à souffrir pendant la courte durée de ses fonctions municipales, dont il donna la démission le 3 février 1793. Outre les nombreux ouvrages qu'il avait publiés sur la médecine, il fit paraître, en 1814, un Mémoire justificatif de sa conduite à l'époque du procès du Roi. Il est mort en 1826.

[12] Ordre pour la marche et l'escorte de Louis Capet depuis le Temple jusqu'à la Convention nationale.

On passera par la rue du Temple, les boulevards, la rue Neuve des Capucines, la place Vendôme et la cour des Feuillants.

— L'ordre commence par la désignation des postes que doivent occuper les légions :

Chaque section gardera deux cents hommes de réserve. Il y aura en outre deux cents hommes à chaque prison et à chaque place publique, et autres dépôts ou magasins, etc.

Pour l'escorte. Chaque légion fournira une pièce de canon, ce qui formera trois pièces en avant et trois pièces en arrière, rendues à huit heures précises au Temple. Il y aura deux caissons, un devant et un derrière. Chaque légion fournira deux capitaines, quatre lieutenants, quatre sous-lieutenants et cent hommes armés de fusils et munis chacun de seize cartouches, sachant bien manœuvrer ; ils se rendront au Temple à huit heures avec la liste de leurs noms ; ce qui formera un corps de six cents hommes, lesquels, sur trois de hauteur, borderont la haie des deux côtés de la voiture.

La gendarmerie fournira quarante-huit cavaliers les plus instruits pour former l'avant-garde.

La cavalerie de l'École militaire fournira également quarante-huit cavaliers sachant parfaitement manœuvrer, pour faire l'arrière-garde ; le tout devra être rendu à huit heures précises au Temple.

Il y aura dans le jardin des Tuileries deux réserves : la première, près du château, sera de deux cents hommes d'infanterie ; la seconde, près du pont tournant, sera munie de six canons fournis par la sixième division, huit canonniers, quarante-huit fusiliers par chaque légion, et un caisson, le tout sera également rendu à huit heures.

Une troisième réserve sera composée du bataillon des piquiers, et sera placée dans les cours des Tuileries.

La garde descendante du Temple restera à son poste avec la garde montante jusqu'après la séance de la Convention.

Tous les postes, dans toute la ville, seront doublés.

La garde du Temple montera à huit heures du matin. L'appel se fera d'heure en heure dans les postes ; quiconque s'absentera sans permission sera puni.

Les ordres qui-défendent de tirer aucune arme à feu seront exécutes strictement.

Chaque légion fournira huit canonniers et huit fusiliers pour l'escorte des canons, lesquels auront chacun une carte qui les. nomme et désigne, signée des présidents et commandants de leurs sections ; le tout rendu à huit heures au Temple.

(Archives de l'Empire, BB., n° 52.)

Après avoir entendu la lecture du plan pour la sûreté générale de Paris dans le moment critique où nous nous trouvons, lequel a été envoyé à la Commune par le conseil exécutif, le conseil général l'a approuvé par acclamation, et a arrêté que mention honorable en serait faite au procès-verbal.

(Archives de l'Hôtel de ville.)

[13] Le conseil général arrête que trente de ses membres accompagneront à cheval la voiture de Louis Capet, lorsqu'il se rendra à la Convention nationale et lors de son retour au Temple. Les commissaires nommés à cet effet sont les citoyens :

DESTOURNELLES, ROARD, DU ROURE, BICHARD, JALLIER, BOUTET, VIGUIER, CAVAIGNAC, PAF. AVRIL, LION, CARNOT, DUMONTIER, VÉRON, LEGENDRE, LEGENDRE DU LOUVRE, TRAVERSE, MOELLE, LAFISSE, CHAULIN, TOULAN, PERRIÈRE, RETOURNAT, LAUVIN, LEVASSEUR, FALLET, BERTHOLON, MICHONIS, CHENEAUX, ÉTIENNE SERNAIZE, JOSSE et GROUVELLE.

(Séance du dimanche 9 décembre 1792.)

[14] Il se nommait Hyvonnet, et était commis aux impositions. Santerre fit le soir même un rapport contre lui au conseil général, qui, considérant qu'il était de son devoir de faire respecter le sanctuaire des lois et de maintenir l'obéissance aux autorités constituées, arrêta que ledit citoyen Hyvonnet, comme prévenu de projets séditieux, et convaincu d'avoir insulté aux magistrats du peuple, serait traduit à la prison de l'Abbaye.

[15] Récit de Marie-Thérèse-Charlotte.

[16] Voir le procès-verbal de la séance de la Convention du 15 décembre 1792.

[17] Target, qui refusait son ministère à Louis XVI malheureux, avait été le défenseur du cardinal de Brienne, si justement méprisable et méprisé. Il est mort le 7 septembre 1807.

[18] Avant de faire cette démarche, M. Guillaume avait adressé à l'Assemblée une pétition demandant que le jugement du Roi fût renvoyé devant un ou deux tribunaux, et qu'il se fit au scrutin secret. Ce fut lui qui, le 1er juillet 1792, à la tête d'une députation, avait apporté à la barre de l’Assemblée nationale une adresse connue sous le nom de la pétition des vingt mille, réclamant la punition des attentats commis contre le Roi dans la journée du 20 juin. M. Guillaume, épargné par la révolution, habitait encore Paris en 1805. Nous n'avons pu trouver la date de sa mort.

[19] Les Archives de l'Empire contiennent quantité de ces lettres adressées au président de la Convention.

[20] Je n'ai pas juré en Aulide avec les Grecs de détruire la nation troyenne.

[21] Souvenirs et notes déjà cités.

[22] Souvenirs et notes déjà cités.

[23] Voir la séance de la Convention du 15 décembre 1792.

[24] Perriac (François-Pierre), cinquante et un ans, salpêtrier, faubourg Saint-Denis, n° 28.

[25] Arthur (Robert-Jean-Jacques), trente et un ans, fabricant de papiers peints, rue des Piques, n° 20, mis hors la loi comme traître à la patrie par décret du 9 thermidor, et exécuté le 10.

[26] Bodson (Joseph), vingt-sept ans, peintre graveur, quai de l’Horloge, n° 58, de la section du Pont-Neuf.

[27] Mercereau (René-Charles), trente-quatre ans, de la section du Panthéon français, demeurait rue des Amandiers-Sainte-Geneviève, n° 4.

[28] Le Roi, dans cette lettre, félicitait M. de Bouillé sur la conduite qu'il avait tenue à Nancy.

[29] Séance du Conseil général de la Commune du 27 décembre 1792.

[30] Séance du Conseil général de la Commune du 27 décembre 1792.

[31] Nous en avons fait mention au début du livre IV.

[32] Madame de Sénozan périt sur l'échafaud avec Madame Elisabeth.

[33] Michel, chevalier de Cubières (frère du marquis de Cubières, écuyer de Louis XVI), connu sous le nom de Palmezaux et plus encore sous celui de Dorat-Cubières (il avait pris ce dernier nom parce qu'il avait eu Dorat pour maître), a rempli de petits vers les Almanachs et Etrennes lyriques du temps, et composé une foule de pièces de théâtre. Depuis 1789, aucun événement de quelque importance n'avait échappé à sa muse banale. Après avoir, dans des poèmes justement oubliés, encensé les Étals généraux et bafoué l'abbé Maury, on le vit exalter les douceurs de l’heureux gouvernement qui venait de remplacer la monarchie, demander des autels pour Lepelletier, prendre le titre de poêle de la Révolution, rimer le Calendrier républicain, et plus tard composer des hymnes pour le nouveau culte que des insensés se proposaient d'établir sur les ruines du christianisme. Cubières, a dit madame Roland, prêcha le sans-culottisme comme il chantait autrefois les Grâces fit des vers à Marat comme il en faisait à Iris ; et, sanguinaire sans fureur comme amoureux sans tendresse, il se prosterne humblement devant l'idole du jour ; peu lui importe, pourvu qu'il rampe et qui gagne du pain. — Né en 1752, Dorat-Cubières est mort en 1820.

[34] Alexandre-Jean-Baptiste Jon, de la section de Bon-Conseil, marchand épicier, rue Saint-Denis, 405.

[35] Extrait du registre des délibérations du conseil des commissaires de la Commune de service au Temple.

De 22 décembre 1792, an Ier de la République française.

A midi et demi, le conseil étant assemblé et composé de tous ses membres, au nombre de huit, le citoyen Jon, un d'eux, a rapporté que ce matin Louis Capet avait, en présence des commissaires de garde auprès de lui, témoigné le désir, à raison d'une fluxion sur les dents dont il est attaqué depuis quelques jours, que l'on fît venir un dentiste qu'il consulterait sur ce mal, et il a désigné à cet effet le citoyen Dubois-Foucault.

La chose mise en délibération, il a été dit par quelques membres que, non-seulement pour soulager Louis Capet, l'humanité exigeait que l'on accédât à sa demande, mais qu'il le fallait encore pour éviter que l'on fît à cet égard des reproches au conseil ; mais par d'autres membres il a été objecté que s'agissant d'une fluxion, qui est un accident passager et de courte durée le secours d'un artiste ne serait d'aucune utilité ; qu'il en pouvait même résulter l'inconvénient que le mal augmentât, ou que l'on supposerait ce prétexte ; ce qui occasionnerait des propos bien plus à craindre que les propos dont il vient d'être parlé ; que d'ailleurs Louis Capet avait observé formellement que cette fluxion ne lui causait aucune souffrance.

Sur quoi, et la discussion suffisamment approfondie, tous les délibérants se sont réunis à l'opinion qu'il était convenable que sur un tel sujet le conseil s'abstînt de statuer, et qu'il serait mieux d'en référer au conseil général de la Commune, qui, dans sa sagesse, saurait concilier ce qui peut être dû d'égards à Louis Capet et ce que nécessite la prudence dans une telle occasion.

Ont signé au registre :

CONCEDIEU, ROBERT, GIRAUD, FIGUET, JON, CHUILLEZ, JACQUES ROUX et DESTOURXELLES.

Pour copie conforme au registre, lesdits jour, mois et an que ci-dessus.

DESTOURXELLES, officiel municipal.

[36] Extrait du registre des délibérations des commissaires de la Commune de service au Temple.

Du 23 décembre 1792, an Ier de la République française.

A six heures du soir, le conseil s'est rassemblé pour prendre une délibération sur les deux objets ci-après :

1° Louis Capet paraît embarrassé de la longueur de sa. barbe ; il l'a témoigné diverses fois. On lui a proposé de le faire raser. Il en a montré de la répugnance et a laissé voir le désir de se raser lui-même.

Le conseil pensa hier pouvoir lui donner l'espérance d'accéder aujourd'hui à sa demande, mais ce matin on s'est aperçu que les rasoirs de Louis Capet n'étaient pas restés au Temple : on a pris de là occasion de discuter de nouveau la matière ; elle a été amplement controversée, et le résultat a été l'opinion unanime de soumettre la question au conseil général de la Commune, qui, dans le cas où il jugera convenable de permettre à Louis Capet de se faire lui-même la barbe, voudra bien ordonner qu'il lui soit confié un ou deux rasoirs dont il fera-usage sous les yeux de quatre commissaires, auxquels ces mêmes rasoirs seront aussitôt rendus, et qui constateront que la remise leur en aura été faite.

2° La femme, la sœur et la fille de Louis Capet ont demandé qu'il leur soit prêté des ciseaux pour se couper les ongles.

Le conseil en ayant délibéré, a pareillement arrêté à l'unanimité que cette demande serait soumise au conseil général de la Commune, qui serait prié dans le cas où il y donnerait son consentement, de fixer aussi le mode à employer à cet égard.

Arrête que la présente délibération sera envoyée au conseil général de la Commune, dans le jour et d'assez bonne heure pour que la réponse soit connue dès aujourd'hui au conseil du Temple.

Et ont signé au registre :

MAUDERT, DEFRASNE, JON, LANDRAGIN, ROBERT, MALIVOIR et DESTOURNELLES.

Pour copie conforme, les jour, mois et an que dessus.

DESTOURNELLES, officier municipal.

[37] Madame Victoire-Louise-Marie-Thérèse de France.

[38] Voir les Mémoires de Sénart publiés par M. Dumesnil. Paris, 1824.

[39] Ce duplicata fait partie de la collection de M. Feuillet de Conches.

[40] Rapports faits à la Commune sur la seconde translation de Louis XVI à la Convention. — Voyez Histoire du dernier règne de la monarchie, tome I, page 262.

[41] Rapports faits à la Commune sur la seconde translation de Louis XVI à la Convention. — Voyez Histoire du dernier règne de la monarchie, tome I, page 262.

[42] Rapports faits à la Commune sur la seconde translation de Louis XVI à la Convention. — Voyez Histoire du dernier règne de la monarchie, tome I, page 262.

[43] Détails donnés par Malesherbes lui-même à M. Hue, qui les a relatés dans les Dernières années de Louis XVI, 2e édit., page 417.

[44] Expressions de de Sèze dans son plaidoyer.

[45] Expressions de de Sèze dans son plaidoyer.

[46] Ce détail, donné par M. Hue (Dernières années de Louis XVI, p. 394), m'a été confirmé par Balza, huissier adjoint attaché à la Convention nationale, qui était présent et a apporté la chemise.

[47] Entre la Chaussée d'Antin et la rue du Helder. Elle fait le coin du boulevard et de la rue du Mont-Blanc, où elle porte le n° 2.

[48] Rapport fait à la Commune le 27 décembre. — Voyez Histoire du dernier règne de la monarchie, tome I, page 265.

[49] Nous reproduisons ce fait à la date du 27 décembre indiquée par Cléry, quoique le registre de la Commune ne désigne Vincent comme ayant été de surveillance au Temple que le 4 janvier. Vincent était entrepreneur de bâtiments, rue des Tournelles, n° 5, section de la place des Fédérés.

[50] C'est, en effet, le 31 décembre 1786 que le Roi avait convoqué une assemblée de notables, s'en promettant les plus heureux résultats.

[51] Le mercredi 19 décembre.

[52] Nous trouvons un nouveau symptôme de cette disposition des esprits dans la difficulté toujours croissante qu'éprouvait le conseil général de la Commune à trouver des commissaires pour aller au Temple ; loin d'ambitionner ces fonctions, on les évitait.

Dès le 19 décembre, on lit dans les registres de la Commune un arrêté pour expédier une ordonnance à un commissaire nommé Favanne, qui, désigné pour cet office, n'a pas obéi. Le 31 du même mois, le conseil, indigné du refus opiniâtre et peu civique de Favanne, arrête qu'il sera nominativement censuré, et que cette censure sera rendue publique par la voie de l'impression et de l'affiche, et l'envoi aux quarante-huit sections.

Enfin, dans la séance du 15 janvier, après avoir délibéré sur la difficulté de trouver des membres pour ce service, le conseil général arrête que ceux qui ne seraient pas allés au Temple depuis huit jours seront choisis pour y aller. Un membre propose de faire payer une amende à ceux qui, après avoir été nommés pour le Temple, refuseraient de se rendre à leur poste. Cette proposition est adoptée. Le procureur-syndic sera tenu de poursuivre les refusants par-devant le tribunal de police municipale, et prononcera la condamnation sur la seule minute du jugement. La quotité de la somme fixée pour l'amende est de dix livres.

Huit mois plus tard, il était encore plus difficile de trouver des commissaires pour la surveillance du Temple. Le conseil général, dans sa séance du 12 septembre 1793, arrêta que lorsqu'un de ses membres auquel il aura été écrit pour aller au Temple refuserait ce service, deux gendarmes seraient chargés de l'aller conduire au Temple. Arrêta, en outre, que le présent serait mis sur les lettres d'invitation.

[53] Hue, Dernières années de Louis XVI, 2e édit., page 428.

[54] Pariseau (Pierre-Germain), né à Paris vers 1753, y demeurant rue Meslay, n° 59, après avoir reçu une bonne éducation, s'était fait comédien. Nommé en 1778 directeur du théâtre des Elèves de l'Opéra, il n'occupa cette place que deux ans. Il donna en 1779 son premier ouvrage dramatique (Veni, vidi, vici, ou la prise de Grenade), dans lequel il joua le rôle du comte d'Estaing. Il passa successivement au théâtre de Nicolet, de l'Ambigu-Comique et des Variétés. Arrêté comme suspect sous la Terreur, il fut incarcéré au Luxembourg. Ses amis obtinrent son élargissement ; ils se présentèrent à sa prison pour lui apporter cette bonne nouvelle. Ils apprirent qu'il y avait dix-sept jours qu'il avait été mis à mort.

Avec lui avaient été jugés (le 22 messidor an II — 10 juillet 1794) et guillotinés, le même jour, trente-sept autres conspirateurs des prisons, parmi lesquels figuraient Aimé-Jacques-Raoul Caradeuc, dit La Chalotais, âgé de 64 ans, né à Rennes (département d'Ille-et-Vilaine), ex-procureur général au ci-devant parlement de Rennes, arrêté à Dinan le 17 septembre dernier, et Georges-Louis-Marie Leclerc Buffon fils, âgé de 30 ans, né à Montbard (département de la Côte-d'Or), ci-devant major en second du régiment d'Angoumois, demeurant à Paris, rue Matignon, n° 9.

[55] Le 24 juillet 1786. Ce fut sur son refus que mademoiselle de Condé fut élue.

[56] Madame la comtesse du Barri.

[57] Tous ces détails ont été fournis par écrit à M. Hue et reproduits par celui-ci dans les Dernières années de Louis XVI.

[58] 21 ans, homme de lettres, de la section du Temple.

[59] Le conseil général, sur le rapport de la commission du Temple, qui observe que Marie-Antoinette désire pouvoir appeler auprès de sa fille, qui se trouve atteinte d'une incommodité grave, le citoyen Bruzier (sic), demeurant à Versailles,

Arrête que Bruzier pourra voir et saigner la fille d Antoinette.

Le conseil général arrête, en outre, que le citoyen Bruzier ne pourra communiquer avec Marie-Antoinette qu'en présence du commissaire de service, et que toutes les drogues seront dégustées par l'apothicaire.

(Séance du conseil général de la Commune du dimanche 13 janvier 1793.)

[60] On remarquera cette date du 16 au lieu du 17. — Le jugement ayan t été rendu la veille à onze heures du soir, Tronchet avait-il voulu conserver la même date à cette déclaration ? ou est-ce seulement une erreur, bien simple dans un tel moment de préoccupation ?

[61] M. Tronchet (François-Denis), né à Paris en 1726, sénateur, grand officier de la Légion d'honneur, mourut le 10 mars 1806, et fut enseveli avec pompe au Panthéon.

M. de Sèze (Romain), né à Bordeaux en 1750, comte, pair de France, grand trésorier de l'ordre du Saint-Esprit, commandeur des ordres du Roi, premier président de la cour de cassation, mourut en 1828. Il avait à l'Académie française succédé à Ducis, qui avait succédé à Voltaire,

[62] Commune de Paris. — Du 18 janvier 1193.

Extrait du registre des délibérations du conseil général.

Sur le compte rendu au conseil général par les citoyens Garrin, Jon et Bruneau, commissaires, nommés dans la séance d'hier, qu'ils se sont présentés ce matin à la Convention nationale, et qu'ils ont persévéramment sollicité leur admission à la barre jusqu'à huit heures du soir, sans l'avoir pu obtenir,

Le conseil général, considérant que la mission des conseils de Louis Capet a cessé au moment du jugement prononcé par la Convention ; que, par l'arrêté du pouvoir exécutif de ce jour, la municipalité de Paris est spécialement chargée de toutes les mesures de sûreté, et qu'il importe à la tranquillité publique que Louis Capet n'ait aucune communication extérieure,

Le procureur de la Commune entendu, et sans s'arrêter à son réquisitoire, arrête que toute communication entre Louis Capet et ses ci-devant conseils sera suspendue, et charge son président d'informer sur-le-champ la Convention nationale du présent arrêté ;

Arrête, en outre, que les commissaires de service au Temple seront tenus de faire les plus exactes recherches dans l'appartement de Louis Capet.

Signé : BAUDRAIS, vice-président.

COULOMBEAU, secrétaire-greffier.

[63] Voir les rapports faits au conseil général de la Commune.

[64] Voir les rapports faits au conseil général de la Commune.