LA GRANDE CHARTE D’ANGLETERRE

OU L'ÉTABLISSEMENT DU RÉGIME CONSTITUTIONNEL EN ANGLETERRE

 

CHAPITRE HUITIÈME.

 

 

Destruction de la flotte française. — Étienne Langton et les évêques proscrits rentrent en Angleterre. — Promesses du roi. — Agitation parmi les barons. — Assemblée de Saint-Albans. — La charte de Henri est retrouvée. — Levée de l'interdit. — Bataille de Bouvines. — Confédération des barons à Saint-Edmundsbury. — Innocent III prend le roi sous sa protection. — Premières hostilités. — Alliance des bourgeois de Londres avec les barons.

 

Pierre n'avait pas menti, car, en ce jour de l'Ascension, le vrai roi d'Angleterre et d'Irlande, c'était le pape, suzerain de Jean sans Terre, et non plus Jean, vassal du pape. Pour comble d'humiliation, cet acte qui, en abaissant la majesté royale, forçait tous les barons anglais de rétrograder d'un rang dans la hiérarchie féodale, bien loin d'avoir été, comme le précédent, arraché par la contrainte, se produisait au contraire librement et volontairement. Placé entre trois ennemis dont l'alliance, tous les jours plus intime, menaçait, en se resserrant, d'étouffer sa puissance, Jean avait cru faire un coup de maitre, non-seulement en désarmant, par sa soumission, le plus redoutable, mais en mêlant sa cause à la sienne : voilà pourquoi il courut au-devant de la servitude.

Il faut dire que l'événement parut d'abord justifier sa politique. Le protecteur qu'il n'avait pas accepté, mais qu'il s'était donné lui-même, commença par lui rendre un signalé service. Ce même Pandolphe, dont l'ardeur belliqueuse avait mis la Prame entière sous les armes, parut sur le continent pour conjurer l'orage. Mais tous ses efforts eussent peut-être échoué contre l'indignation de Philippe Auguste, si le comte de Flandre, allié secret du roi d'Angleterre, n'avait donné le signal de la défection en refusant de suivre son suzerain dans une expédition qu'il prétendit injuste. La colère de Philippe retomba sur l'insolent vassal ; forcé de renoncer à l'Angleterre qu'on lui avait promise ; il jura, par tous les saints de France, ou que la France serait Flandre, ou que la Flandre serait France. Mais il parut que Dieu, n'était plus avec lui : sa flotte, surprise entre Dam et l'Écluse par Guillaume de Salisbury, frère du roi Jean, fut presque totalement détruite, et il fut obligé de rentrer, tout frémissant, dans son royaume.

Un tel succès réveilla l'orgueil du roi d'Angleterre, qui se crut au moment de recouvrer ses domaines du continent. Oubliant et ses infortunes si récentes et l'anathème qui paralysait encore son pouvoir, il ordonna à tous ses vassaux, convoqués à Portsmouth, de se tenir prêts à passer dans le Poitou. Mais les barons le rappelèrent rudement au souvenir de ses humiliations et des conditions expresses sans lesquelles il ne pouvait être relevé de la sentence pontificale. Aucun d'eux ne voulut s'embarquer avant que les bannis eussent été rappelés et réintégrés dans tous leurs droits. Arrêté par cet obstacle, le roi envoya les chartes de vingt-quatre comtes et barons à l'archevêque et aux évêques proscrits, pour les engager à rentrer sans crainte en Angleterre. Leur retour fut un triomphe ; en arrivant à Winchester, où Jean était venu les recevoir, ils le trouvèrent prosterné, les suppliant avec larmes d'avoir pitié de lui et du royaume. Alors ils le relevèrent en pleurant, et, se plaçant à droite et à gauche, ils le menèrent sous le porche de la cathédrale. Là, après qu'on eut chanté le cinquantième psaume, ils lui donnèrent solennellement l'absolution, suivant les rites de l'Église, et le roi, en présence de tous les barons, la main étendue sur les saints Évangiles, jura qu'il chérirait et défendrait contre tous adversaires la sainte Église et ses membres, qu'il rétablirait les bonnes lois de ses prédécesseurs, et principalement celles du bon roi Édouard, et qu'il détruirait les mauvaises, qu'il jugerait tous ses hommes selon les justes jugements de sa cour, et qu'il rendrait à chacun son droit. Il renouvela enfin le serment de fidélité et d'obéissance au pape Innocent et à ses successeurs catholiques. Ensuite l'archevêque, l'ayant introduit dans l'église, célébra le saint sacrifice, qui fut suivi du banquet royal où la commune allégresse sembla le gage d'une réconciliation sincère.

Jamais pourtant cérémonie publique n'étala plus de mensonge. L'archevêque et le roi s'étaient embrassés en pleurant ; mais l'un pleurait de joie et l'autre de honte au spectacle du despotisme vaincu., En mettant le pied sur le sol de l'Angleterre, Langton avait cessé d'être, ou plutôt il n'avait jamais été, dans sa conscience, la créature du pape. Anglais et homme de cœur, ainsi qu'Innocent l'avait proclamé lui-même en le recommandant aux suffrages des moines de Cantorbéry, il ne s'était jamais proposé que de maintenir l'indépendance de son pays et la dignité de son Église. Chef, par son droit primatial, du clergé d'Angleterre, il se plaça d'abord, sans intrigue comme sans violence, par la seule autorité de son caractère et la seule force de son génie, à la tête de l'aristocratie féodale, si naturellement et si justement que personne ne s'étonna qu'il fût venu du premier coup au premier rang.

Jean lui-même, quoiqu'il regardât Langton comme son principal ennemi, fut obligé de céder à l'entraînement général, et quand, exonéré de l'anathème, il s'empressa de retourner à Portsmouth pour exécuter enfin ses grands projets sur le Poitou, il ne put faire autrement que de recommander à Fitz-Peter, le justicier, et à l'évêque de Winchester, auxquels il confiait la régence, de prendre l'avis de l'archevêque de Cantorbéry sur toutes les affaires du royaume. Leur premier soin, après le départ du roi, fut de convoquer à Saint-Albans une assemblée où se rendirent en foule les évêques et les barons. On y publia solennellement la paix récente ; et il fut ordonné, sous forme de proclamation royale, que les lois de Henri Ier fussent partout observées, les abus supprimés, avec défense expresse aux vicomtes, forestiers et autres officiers royaux, de commettre aucune injustice envers qui que ce fût, s'ils tenaient à conserver leur vie et leurs membres.

Jean cependant subissait à Portsmouth un nouvel et bien sensible échec. II avait trouvé d'abord une grande foule de chevaliers ; mais ceux-ci prétendaient que, depuis l'époque de la première convocation, à laquelle ils s'étaient hâtés d'obéir, le temps de leur service était légalement expiré, qu'ils avaient dépensé tout leur argent, et que, si le roi ne leur fournissait pas sur le fisc les sommes nécessaires, ils ne pourraient le suivre en Poitou. Jean s'emporta, refusa et mit à la voile au premier vent favorable ; au bout de trois jours, il abordait à Jersey avec sept navires ; aucun chevalier ne vint le rejoindre ; ceux qu'il attendait se pressaient autour de Langton à l'assemblée de Saint-Albans. Il revint donc, tout ému de colère, et jurant de punir les traîtres qui l'avaient encore une fois abandonné. Mais, tandis qu'il armait à grand bruit ses mercenaires, l'archevêque vint le trouver à Northampton, et lui remontra que ce serait une grave atteinte au serment qu'il avait prêté le jour de son absolution, que d'attaquer, sans un jugement de sa cour, quelqu'un de ses vassaux. A ces mots, le roi protesta bruyamment qu'il n'allait pas différer les affaires de son royaume pour l'archevêque, qui d'ailleurs n'avait rien à voir aux jugements laïques. Le lendemain, au point du- jour, il partit pour Nottingham comme un furieux. L'archevêque l'y suivit et lui déclara avec fermeté que, s'il ne se désistait au plus tôt de ses entreprises, lui, Étienne, envelopperait dans les liens de l'anathème tous ceux, le roi seul excepté, qui tourneraient leurs armes contre qui que ce fût avant la levée de l'interdit. Il n'en fallut pas davantage pour abattre le grand courroux du prince, qui crut pallier sa défaite en sommant les barons de comparaître, à jour marqué, devant sa cour.

On comprend combien un tel succès, obtenu par la seule énergie de son caractère, dut augmenter la popularité de Langton et donner de force à la cause nationale. A quelques jours de là, le 25 août 1213, une grande assemblée fut convoquée à Londres, dans l'église de Saint-Paul. Le prétexte était de peu d'importance, quelques règlements relatifs aux offices canoniques ; mais, dans une réunion secrète des principaux du royaume, le cardinal leur parla ainsi : Vous savez comment j'ai absous moi-même le roi à Winchester, et comment je l'ai forcé de jurer qu'il détruirait les mauvaises lois pour rétablir les bonnes, c'est-à-dire celles du roi Édouard, et les faire observer par tous dans le royaume. Or, on vient de découvrir une charte de Henri Ier, roi d'Angleterre, par laquelle, si vous le voulez, vous pourrez restaurer dans leur premier état vos libertés depuis longtemps perdues. Et il en donna lecture. Dans ces temps d'ignorance, où les idées étaient si rares et les moyens de les communiquer plus rares encore, on s'entretenait quelquefois des lois d'Édouard, des libertés anciennes ; on les regrettait, mais sans les connaître. La révélation de Langton fut donc accueillie avec enthousiasme : les vagues murmures, dont Jean s'inquiétait peu, se traduisirent désormais en expressions nettes et précises ; la nation anglaise enfin avait retrouvé ses titres, que les barons s'engagèrent par serment à défendre, s'il le fallait, jusqu'à la mort, quand les temps seraient venus.

Jean ignora ou feignit d'ignorer cette conjuration. Tel était son caractère ; il niait le péril pour n'avoir pas à s'en préoccuper ; et, quand il y. avait échappé en courbant la tête, il en noyait le souvenir dans le vin et la débauche. Passant avec rapidité de l'extrême abattement à l'extrême orgueil, il célébrait alors comme une victoire la mort de Geoffroi Fitz-Peter, le grand justicier. Ce fut, dit la chronique, une grande perte pour le royaume, dont il était la plus ferme colonne. Homme de haute naissance, connaissant les lois, riche en toute sorte de biens, allié par le sang ou par l'amitié à tous les grands barons de l'Angleterre, Geoffroi Fitz-Peter était plus redoutable au roi que tout autre, car il tenait les rênes du gouvernement. Après sa mort, l'Angleterre devint comme un vaisseau sans gouvernail pendant la tempête. Cette tempête, à vrai dire, avait commencé le jour de la mort de Hubert, archevêque de Cantorbéry, prédécesseur de Langton.

Lorsqu'on vint annoncer au roi Jean que Fitz-Peter n'était plus, il dit par manière de raillerie : Quand il sera descendu en enfer, qu'il salue l'archevêque Hubert ; il l'y trouvera sans aucun doute. Et, se tournant vers les assistants, il ajouta : Par les pieds du Seigneur, je commence aujourd'hui à être roi et souverain d'Angleterre. Il haïssait tous ses barons comme race de vipères, mais surtout Saër de Quency, Robert Fitz-Walter et l'archevêque de Cantorbéry. Pour les perdre, il résolut d'implorer contre eux, à titre de vassal et de tributaire, l'assistance du pape, et d'attirer les foudres de l'Église sur la tête de ceux-là mêmes dont Innocent naguère était le patron. Une fois excommuniés, Jean pourrait exercer contre eux toute sa rage, les dépouiller, les charger de fers, les torturer, les égorger à plaisir.

En ce moment arrivait en Angleterre Nicolas, évêque de Tusculum, chargé, comme légat du Saint-Siège, de lever l'interdit après avoir réglé les derniers différends entre le roi et ceux qui avaient souffert pour la cause d'Étienne Langton. Jaloux de mettre dans ses intérêts ce puissant personnage, Jean s'empressa de renouveler devant lui l'humiliante cérémonie où Pandolphe, quelques mois auparavant, avait joué un rôle si superbe. Devant le maître-autel de l'église de Saint-Paul, en présence du clergé et du peuple, il mit entre les mains du légat sa couronne royale ; il fit plus : la charte d'obéissance qui avait été remise à Pandolphe n'avait qu'un sceau de cire, celle qui fut donnée à l'évêque de Tusculum était munie du sceau d'or ; Pandolphe n'avait reçu que le serinent de fidélité, Nicolas reçut l'hommage comme s'il avait été le pape lui-même. Aussi, dans les longues discussions que soulevèrent les questions de restitution et de dommages à propos de l'affaire de Cantorbéry, l'évidente partialité du légat souleva parmi les intéressés de vives récriminations. On l'accusait en outre de s'immiscer, contrairement aux privilèges de l'Église anglicane, dans les élections canoniques et dans la distribution des bénéfices.

Toutes ces contestations furent portées à Rome. Pandolphe, chargé de soutenir, avec l'assentiment du roi, les prétentions de l'évêque de Tusculum, dénigra, autant qu'il put, l'archevêque de Cantorbéry aux yeux du pape, et fit au contraire un grand éloge du roi d'Angleterre, disant qu'il n'avait jamais vu dans un prince tant d'humilité et de modestie ; aussi le roi obtint bientôt toute la faveur du pontife. Simon de Langton, frère de l'archevêque, eut beau répondre aux allégations de Pandolphe ; la charte royale, scellée du sceau d'or, eut plus d'éloquence que maitre Simon, et legs évêques ne purent obtenir gain de cause. Vers le milieu de l'année suivante, toutes les indemnités étant réglées par le souverain pontife, l'interdit fut solennellement levé pour tout le royaume, le jour de la fête des saints apôtres, dans la cathédrale de Saint-Paul ; il avait duré six ans trois mois et quatorze jours.

A cette époque, le roi Jean n'était pas en Angleterre ; il avait enfin réussi à passer sur le continent. Tandis que ses alliés, l'empereur d'Allemagne Othon et Ferrand, comte de Flandre, attaquaient la France par le nord, Jean, qui avait pris terre à la  Rochelle, menaçait l'Anjou et la Bretagne. La bataille de Bouvines rompit toutes ses mesures. A la nouvelle de ce grand désastre, il dit à ceux qui l'entouraient : Voyez quel malheur ! depuis que je me suis réconcilié avec Dieu et que j'ai soumis à l'Église romaine ma personne et mon royaume, rien ne m'a réussi, je n'ai subi que des disgrâces. Quoiqu'il eût une armée nombreuse, il n'attendit pas le vainqueur ; mais il sollicita une trêve de cinq ans, et s'enfuit en Angleterre. De nouvelles tribulations l'y attendaient.

Un mois à peine après son retour, le 20 novembre 1214, les barons se réunirent à Saint-Edmundsbury, sous prétexte d'y prier, dit la chronique, mais en réalité pour délibérer sur les moyens de revendiquer les libertés contenues dans la charte de Henri Ier. Le résultat de leurs délibérations fut grave. S'avançant tour à tour, et dans l'ordre hiérarchique, au pied de l'autel, les barons jurèrent que, si le roi se refusait à octroyer les lois et libertés susdites, ils renonceraient à leur allégeance et lui feraient la guerre jusqu'à ce qu'il eût confirmé toutes leurs demandes par une charte munie de son sceau. Ils convinrent ensuite unanimement de se présenter tous ensemble devant le roi, après la fête de Noël, pour obtenir de lui la confirmation des libertés anciennes, et jusque-là, de se pourvoir de chevaux et, d'armes, de façon que si Jean voulait, comme ils le croyaient bien d'après sa duplicité habituelle, se dégager de son propre serment, ils l'obligeassent sur-le-champ, par la prise de ses châteaux, à leur donner satisfaction.

C'était la coutume, aux fêtes de Noël, que les barons vinssent saluer le roi tenant sa cour, et recevoir ses présents. Mais en se voyant presque seul à Worcester, où il s'était rendu cette année-là, Jean prit peur et courut à Londres s'enfermer dans le Temple-Neuf. Quelques jours après, le 5 janvier 1215, les barons se présentèrent, dans un appareil militaire assez redoutable, et demandèrent au roi la confirmation des lois du roi Édouard, ainsi que des libertés octroyées à la noblesse, au royaume et à l'Église d'Angleterre, telles qu'elles étaient contenues dans la charte de Henri Ier. Ils affirmèrent en outre qu'à l'époque de son absolution à Winchester, il avait promis de rétablir et d'observer ces vieilles lois et libertés. Le roi, voyant la ferme résolution des barons et craignant pardessus tout d'être attaqué, répondit que ce qu'ils demandaient était une chose grave et difficile, qu'il les priait de lui donner trêve jusqu'à Pâques closes, afin qu'il pût en délibérer et pourvoir à la dignité de sa couronne. Enfin, après de longs pourparlers de part et d'autre, Jean se vit contraint d'offrir à ses adversaires, comme garant de sa parole, le chef même de la ligue, Étienne Langton, avec l'évêque d'Ely et Guillaume Marshall, comte de Pembroke.

Dans cet intervalle, il mit tout en œuvre pour sortir d'une situation désespérée. Par toute l'Angleterre, il se fit jurer fidélité à lui seul contre tous et renouveler les hommages ; les châteaux furent approvisionnés, les défenses mises en état, les garnisons renforcées d'une foule de chevaliers et de mercenaires tirés de la Flandre et du Poitou. En même temps, il cherchait à semer la division parmi ses ennemis ; pour ramener le clergé à sa cause, il garantit par une charte la liberté des élections canoniques, promettant de n'user désormais d'aucune influence pour diriger les suffrages des chapitres sur tel ou tel candidat.

Des deux côtés on envoya des députés à Rome, Guillaume de Mauclerc pour le roi, Eustache de Vesci pour les barons. Le jugement du pape ne pouvait être douteux : écrivant d'abord à Langton, il lui dit qu'on l'accusait d'avoir fomenté ces troubles, et lui commanda d'employer toute son autorité à rétablir l'harmonie entre le roi et la noblesse ; dans une seconde lettre aux barons, il employait à la fois les caresses et les menaces, leur promettant, s'ils se conduisaient avec humilité, d'obtenir de la bonne volonté du roi tout ce qu'ils pouvaient raisonnablement attendre, prêt d'ailleurs à lancer l'anathème contre toute conjuration qui aurait pour but d'extorquer par la violence ce qu'ils auraient dû solliciter comme une faveur. Menaces et promesses, tout fut inutile : les barons avaient trop conscience de leur droit et de leur force pour s'émouvoir des derniers retours d'un adversaire aux abois, non pas même du vœu qu'il fit, le 2 février, jour de la Purification de la bienheureuse Vierge, de conduire une armée en Palestine, afin, dit Matthieu Pâris, de se mettre sous la protection de la Croix ; mais, ajoute le malin chroniqueur, il agit ainsi plutôt par crainte que par dévotion ; dans le doute, il faut adopter l'opinion la plus favorable.

Pendant la semaine de Pâques, deux mille chevaliers, presque toute la noblesse d'Angleterre, avec une foule d'écuyers, de sergents, de gens de pied, tous bien armés, s'étaient réunis à Stamford, dans le comté de Lincoln ; le lundi après l'octave de Pâques, ils s'avancèrent jusqu'au bourg de Brackley. Le roi, qui était à Oxford, envoya vers eux l'archevêque de Cantorbéry, Guillaume Marshall, comte de Pembroke, le comte de \Varenne et quelques autres prud'hommes, pour leur demander quelles étaient ces lois et ces libertés qu'ils réclamaient. Alors les barons remirent à ces envoyés une cédule qui contenait les antiques lois et coutumes du royaume, affirmant que, si le roi ne les leur octroyait sur-le-champ et ne les confirmait de son sceau : ils sauraient bien l'y contraindre par la force.

L'archevêque, de retour avec ses compagnons, présenta la cédule au roi, et se mit à lui en réciter de mémoire tous les articles les uns après les autres. Tout à coup le roi se prit à ricaner d'un air sinistre : Comment, s'écria-t-il, comment peuvent-ils se contenter de ces exactions iniques ? Pourquoi ne demandent-ils pas aussi mon royaume ? Leurs réclamations sont vaines, mensongères, sans prétexte ni fondement raisonnable. Puis il ajouta avec un affreux jurement : Jamais je ne leur accorderai de telles libertés, qui de roi me feraient esclave. Cependant, connue il ne se sentait pas en état de soutenir la lutte, et qu'il n'avait pas grande confiance dans l'appel qu'il avait fait au pape, suzerain de l'Angleterre, il offrit en premier lieu d'abolir les mauvaises coutumes qui s'étaient introduites sous son règne et sous le règne de Richard, puis même de s'en rapporter au jugement de sa cour pour les abus qui remontaient au temps de Henri II. Les barons furent inflexibles. Alors Pandolphe et l'évêque d'Exeter, qui tenaient pour le roi, sommèrent l'archevêque de Cantorbéry d'excommunier les rebelles, suivant l'ordre du pape ; mais Langton répliqua qu'il connaissait mieux les intentions d'Innocent, et les menaça à son tour d'excommunier les troupes étrangères que Jean avait depuis peu introduites dans le royaume. Enfin, à bout d'expédients, le roi revint à l'idée de soumettre le différend au pontife, mais en lui adjoignant huit arbitres, choisis en nombre égal par les barons et par lui-même.

A cette dernière proposition, qui leur parut dérisoire, les barons, assemblés à Wallingford, répondirent en renonçant solennellement à leur serment d'allégeance et en mettant à leur tête Robert Fitz-Walter, qui prit le titre de maréchal de l'armée de Dieu et de la sainte Église. Tout aussitôt les hostilités commencèrent. Pendant quinze jours les barons assiégèrent Southampton ; mais, comme ils n'avaient ni pierriers ni machines de guerre, ils furent obligés de se retirer, après avoir perdu, entre autres gens de marque, le chevalier qui portait la bannière de leur chef, d'un trait d'arbalète qui lui traversa le crâne. Ce premier échec fut réparé d'ailleurs par la soumission de Bedford, dont Guillaume de Beauchamp leur ouvrit les portes. Mais un plus grand succès vint hâter leur triomphe. Tandis qu'ils étaient à Bedford, ils reçurent une députation des bourgeois de Londres, qui les appelaient dans leur ville, où leur cause était en grande faveur, par haine surtout des étrangers dont le roi s'entourait. Les barons aussitôt montèrent à cheval, et, ayant marché toute la nuit, ils arrivèrent au point du jour devant Londres ; les portes étaient ouvertes, ils y mirent des gardes et entrèrent paisiblement dans la ville, tandis que les habitants assistaient aux offices solennels du dimanche.

Maîtres de la capitale, les chefs de la noblesse écrivirent sur-le-champ au petit nombre des barons qui ne s'étaient pas encore déclarés, en les menaçant, s'ils hésitaient plus longtemps, de les traiter comme ennemis publics, c'est-à-dire de ruiner leurs châteaux, de brûler leurs maisons, de détruire leurs garennes, leurs parcs et leurs vergers. Ces menaces eurent leur effet. Aussitôt cessèrent les séances de l'Échiquier et les audiences des vicomtes dans toute l'Angleterre, car il n'y avait plus personne qui voulût payer finance au roi ou lui obéir en quoi que ce fût.

On l'accusait en ce temps-là d'avoir contrefait les sceaux des évêques, et d'avoir fait écrire en leur nom, sur le continent, que tous les Anglais étaient des apostats méritant l'exécration du monde entier, et que quiconque voudrait les attaquer à main armée serait mis par le roi, avec l'assentiment du pape, en possession de toutes leurs terres et de tous leurs biens. Mais, dit la chronique, les nations étrangères avaient refusé d'ajouter foi à de telles imputations, parce qu'il était constant que, de tous les chrétiens, les Anglais étaient les plus fidèles à la religion. Et ainsi, quand la vérité fut connue, le roi Jean se trouva pris dans ses propres lacs.