LES ASSYRIENS ET LES CHALDÉENS

 

CHAPITRE V — LE SECOND EMPIRE ASSYRIEN JUSQU’AUX SARGONIDES.

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

§ 1. — BELITARAS ET LES COMMENCEMENTS DE SA DYNASTIE (VERS 1020 AV. J.-C.)

Le chroniqueur byzantin Agathias raconte, en invoquant le témoignage d’Alexandre Polyhistor et de Bion, que la famille de Ninus et de Sémiramis s’éteignit dans la personne de Beleus, fils de Delcetades, et qu’un certain Belitaras, de son métier intendant dès jardins du roi, s’étant emparé du pouvoir, fonda une nouvelle dynastie qui se maintint jusqu’à la chute de Ninive. Sans rechercher quels sont les noms assyriens qui se dissimulent sous ces formes grécisées de Delcetades et de Beleus, il est un rapprochement que personne ne saurait hésiter à reconnaître : c’est celui de Belitaras avec le nom assyrien Bel-kat-irassu ou mieux Bel-ida-irassu. Or, une inscription de Raman-nirar II qui énumère ses ancêtres, appelle Bel-ida-irassu celui qui fut l’origine de la royauté, celui que le dieu Assur a appelé à l’empire depuis une époque fort éloignée. Il semble donc qu’une conspiration ou une intrigue de palais ait renversé le malheureux Assur-rab-amar, coupable surtout d’avoir été vaincu et qui, abreuvé d’humiliations, n’était plus qu’un fantôme de roi régnant sur les débris d’un grand peuple. La tâche du relèvement national qui. lui incombait était trop lourde pour ses épaules, et peut-être le sang qui coulait dans ses veines était-il bien affaibli. Un audacieux lui ravit le trône et personne ne protesta.

Le fils de Belitaras régna sans conteste après son père : il s’appelle Salmanasar II. Il parait avoir dirigé une campagne heureuse du côté des sources du Tigre où il installa comme vice-roi, son lieutenant Hulaï, qui résidait dans la ville dé Damdamus ; mais nous ne connaissons pas les détails de cette expédition. C’est Salmanasar qui transporta à Kalah le siège de la royauté[1], car la position d’Ellassar, infestée des souvenirs de l’ancienne dynastie et sans cesse à la merci d’un coup de main des Babyloniens, n’était plus tenable. Kalah, au confluent du Zab supérieur et du Tigre, un peu en aval de Ninive, outre qu’elle était bien plus éloignée de la frontière, se trouvait mieux défendue qu’Ellassar par sa position naturelle ; les deux fleuves enveloppaient ses murs sur les deux tiers de leur circuit, et l’élévation des collines sur lesquelles elle était bâtie rendait un siège difficile. Du côté du nord, le seul point vulnérable, Salmanasar fît construire un solide rempart flanqué de cinquante-huit bastions ; à l’intérieur, dans l’angle sud-est de là ville, une seconde enceinte enveloppait une plate-forme à laquelle on accédait par un escalier facile à défendre, tandis qu’au nord-ouest une seconde citadelle dominait le cours du Tigre : c’est dans celle-ci que Salmanasar avait établi sa résidence.

Nimroud (Kalah) et ses environs[2]

Il y vécut d’ailleurs sans éclat comme ses successeurs immédiats Irib-Raman et Assur-iddin-ahi. Les suivants, Assur-dan-il I et Raman-Nirar II, creusèrent des canaux et réparèrent les digues que les débordements du Tigre avaient endommagées. Teglath-Adar fit de même et reconstruisit le vaste entrepôt dans lequel on déposait le butin fait sur les champs de bataille et les contributions de guerre. Il annonçait ainsi son intention de reprendre l’œuvre de conquête des vieux rois d’Assur et il se mit effectivement en campagne. N’osant s’attaquer aux Babyloniens, il se dirigea du côté des sources du Tigre où l’effet moral produit par les anciennes victoires de Teglath-pal-asar devait contribuer à ses propres succès. Son fils, Assur-nazir-pal, qui raconte ces détails, ajoute que Teglath-Adar fit élever aux sources du Tigre une stèle commémorative de son triomphe à côté de celle de Teglath-pal-asar, et il le glorifie d’avoir encore surpassé ce dernier par sa cruauté en faisant empaler les cadavres des vaincus.

Les deux règnes de Raman-Nirar II et de Teglath-Adar II sont les premiers qui soient signalés sur une précieuse catégorie de documents cunéiformes que l’on appelle les listes des limmu. Ces listes, au nombre de quatre, conservées au Musée Britannique, présentent une suite de noms de magistrats éponymes, ou limmu, qui donnaient leur nom à l’année pendant laquelle ils étaient en charge, comme les archontes à Athènes et les consuls à Rome. On conçoit de quel secours sont pour la chronologie ces tablettes qui nous font connaître, presque sans lacune, les noms de ces magistrats annuels depuis Raman-Nirar II jusqu’à la destruction de Ninive : les noms antérieurs sont mutilés. Les rois étaient limmu durant leur première année de règne. Nous savons ainsi que Raman-Nirar régna vingt ans et son fils Teglath-Adar six ans seulement : ils vivaient à peu près vers l’an 900 ou 880 avant notre ère.

 

§ 2. — REGNE D’ASSUR-NAZIR-PAL (882 à 857).

A la faveur de l’indifférence el de l’apathie des rois de Babylone, l’empire assyrien renaissait de ses cendres et il s’était déjà essayé, sous les derniers règnes, à quelques pointes hardies sur les contrées qui, jadis, avaient été ses tributaires. Le succès lui rendit la confiance dans ses propres forces, et en montant sur le trône, Assur-nazir-pal, se trouvait en mesure non plus de se tenir sur la défensive, mais de se montrer résolument agresseur. L’œuvre de conquête de Teglath-pal-asar était à recommencer ; Assur-nazir-pal se sent à la hauteur de cette mission, qu’il accomplira avec une cruauté digne du héros qu’il prenait pour modèle, et ses successeurs s’appliqueront comme lui à venger, les armes à la main, l’humiliation momentanée d’Assur. C’est l’éternelle loi des réactions, et l’histoire n’est-elle pas tout entière une suite d’alternatives qui font osciller sans cesse, entre deux points opposés, le pôle de la civilisation et de la prépondérance politique ? Il y a quelques siècles, c’était l’Égypte qui, franchissant l’Euphrate, imposait sa volonté à tout l’Orient ; aujourd’hui, c’est l’Assyrie qui fait la loi, et nous verrons bientôt ses soldats reprendre en sens inverse ce chemin battu, dont parle l’Écriture, qu’avaient si fièrement parcouru les légions de Thoutmès et d’Amenhotep, et porter la torche incendiaire jusque dans les temples de Memphis et de Thèbes.

A peine assis sur le trône, Assur-nazir-pal commença parfaire un dénombrement de ses armées ; les chars de guerre et les hommes d’armes étaient nombreux et bien équipés : on pouvait se mettre en marche. En ce temps-là, de quelque côté que l’on dirigeât ses pas, il ne fallait pas aller bien loin pour rencontrer la frontière et l’ennemi. Parti de Ninive dont il fit sa capitale pendant la première moitié de son règne, Assur-nazir-pal, remontant la rive gauche du Tigre, arriva après une ou deux journées de marche, au pied du haut plateau des monts Djudi, qui forment comme un vaste croissant enveloppant la côte méridionale du lac de Van. Des affluents du Tigre comme le Zab supérieur, le Kurnib, le Sort viennent y prendre leur source, et des villes importantes comme Djulamery, Amedia, Moks, Tauk, Chizan, Saird ou Sort y fleurissent encore aujourd’hui. C’était, à l’époque d’Assur-nazir-pal, un pays d’une grande fertilité, habité par une population très dense, qui se rattachait à la confédération du Naïri et comprenait trois principaux cantons, celui de Kirhi, représenté par la ville moderne de Kurkh, la Carcathiocerta des géographes classiques, et ceux de Nummê et de Rirruri, ce dernier plus rapproché du lac de Van, là où est actuellement le pays de Karkar.

C’est le district de Nummê qui eut à subir le premier choc ; accoutumés à une longue paix, les habitants n’avaient même pas songé à prendre des moyens de défense ; ils se sauvèrent dans les montagnes à l’approche des Assyriens qui s’emparèrent sans coup férir des villes de Libê, de Surra, d’Abukun, d’Arura, d’Arubê, sises aux pieds des monts Rimi, Aruni et Etini. Ces pics majestueux, raconte Assur-nazir-pal, s’élèvent comme la pointe d’un poignard, et seuls les oiseaux du ciel, dans leur vol, peuvent en atteindre le sommet ; les indigènes s’y installèrent comme dans des nids d’aigles. Parmi les rois mes pères, jamais personne n’avait pénétré jusque-là ; en trois jours, j’ai gravi la montagne, j’ai porté la terreur au milieu de leurs retraites, j’ai secoué leurs nids, j’ai fait passer par les armes deux cents prisonniers, je me suis emparé d’un riche butin et de leurs troupeaux. Leurs cadavres jonchaient la montagne comme les feuilles des arbres, et ceux qui échappèrent durent se réfugier dans des cavernes. Cet exemple terrifia les paisibles habitants du district de Kirruri, qui s’empressèrent d’accourir de Simesi, de Simera, d’Ulmania, d’Adanit, de Hargai, de Harmasai pour se prosterner devant le conquérant et lui offrir d’avance, comme tribut, ce qu’il s’apprêtait à piller : des chevaux, des bœufs, des moutons, des ustensiles de cuivre. On leur donna un gouverneur, assyrien. L’épouvante était telle dans tout le Naïri que, tandis qu’il campait encore dans le Kirruri, Assur-nazir-pal reçut les ambassadeurs des pays de Kirzan et de Hubuskia qui venaient, de bien loin à l’est, demander les chaînes de l’esclavage et apporter des présents.

Du Kirruri, le roi d’Assyrie passe, un peu à l’est dans le district de Kirhi (Kourkh), pille d’étape en étape une dizaine de villes, ce qui le mène jusqu’à la limite du pays d’Urarthu (Ararat). Il ne rencontra de résistance sérieuse que sous les murs de Nistun qui paya cher cet acte courageux : Mes guerriers, dit l’inscription, fondirent sur ses défenseurs comme des oiseaux de proie ; j’ai fait passer par les armes 260 combattants, je leur coupai la tête et j’empalai leurs cadavres. Un lieutenant d’Assur-nazir-pal fut installé comme gouverneur sur les ruines de la ville ; quant au chef de la rébellion, Bubu fils de Babua, emmené chargé de fers jusqu’à Arbèles, il fut écorché vif, et sa peau fut exposée sur le rempart.

Alors, le roi d’Assyrie fonda sur le théâtre de ses exploits une ville à laquelle il donna son nom, et devant la porte, il fit ériger sa statue avec une inscription racontant la campagne qui venait de prendre fin.

Ces débuts du règne promettaient pour l’avenir. Assur-nazir-pal n’attendit pas même l’année suivante pour recommencer. En effet, pendant qu’il se trouvait encore investi de la dignité de limmu, le 24e jour du mois d’Ab (juillet-août), il se remit en route pour aller razzier un pays situé là où est le Bohtan actuel, entre le Tigre et les contreforts occidentaux des monts Djudi : c’étaient alors les cantons de Nipur et de Pazate ; plus de vingt bourgs importants, parmi lesquels ceux d’Atkun et de Pilazi furent pillés et brûlés. Assur-nazir-pal traverse ensuite le Tigre et pénètre dans le pays de Kummuh pour réclamer la contribution de guerre qu’on oubliait de fournir.

Au moment où il songeait à s’enfoncer plus au nord-ouest chez les Moschiens, un émissaire lui apporta une lettre qui renfermait la nouvelle suivante : La ville de Suru (Surieh actuelle) qui dépend de Bit-Halupê vient de se révolter ; les habitants ont tué Hamataia, leur gouverneur, et ils ont proclamé roi Ahiabab, fils de Lamaman, qu’ils ont appelé de Bit-Adini. Furieux à ce récit, Assur-nazir-pal invoque Assur et Raman, compte ses chars et ses soldats et vole au danger en descendant le cours du Habour. Sur son passage, chacun s’empresse d’accourir les mains pleines de présents et la bouche de protestations de fidélité. C’est Salman-hamam-ilane de Sadikanna, Ilu-Raman de Suna et cent autres. La ville de Suru prit peur et les rebelles vinrent à sa rencontre lui apportant les clefs de la citadelle et lui baisant les pieds. Assur-nazir-pal fut inflexible : J’en tuai un sur deux, dit-il, et la moitié du reste fut réduit en esclavage. Ahiabab prisonnier, assista au pillage de son palais ; il vit enchaîner ses femmes, ses fils et ses filles, emporter ses dieux tutélaires, son char, son armure et tous ses trésors. Il vit écorcher vifs tous ses ministres et les principaux chefs de la rébellion : une pyramide élevée à l’entrée de la ville fut tapissée de leur peau ; quelques-uns furent murés dans la maçonnerie, d’autres mis en croix ou exposés sur des pals le long des côtés delà pyramide. J’en ai fait, dit Assur-nazir-pal, écorcher un grand nombre en ma présence, et j’ai fait couvrir le mur de leurs peaux ; je fis des pyramides de leurs têtes et des trophées de leurs cadavres mutilés. Enfin, j’ai emmené Ahiabab à Ninive où je le fis écorcher et j’étendis sa peau sur le rempart de la ville.

Est-il rien de comparable à une pareille sauvagerie et serait-il possible de citer de semblables atrocités chez les populations les plus dégradées de l’Océanie ou du centre de l’Afrique ? On hésiterait à y ajouter foi et l’on prendrait volontiers les monarques assyriens pour des fanfarons de cruauté, si les bas-reliefs dont ils décoraient les murs de leurs palais et qui font aujourd’hui l’ornement de nos musées, ne parlaient à nos yeux comme les inscriptions, qui les accompagnent, parlent à notre intelligence. On s’ingénie à trouver des raffinements aux tortures et de nouveaux genres de supplices : ici, ce sont des malheureux dont la bouche est close par un anneau de fer fixé à une chaîne que tient d’une main le roi, tandis que de l’autre, il leur crève les yeux avec une pointe de flèche ; là, ce sont des prisonniers mis en croix qu’on écorche ; d’autres, auxquels le bourreau arrache les membres ; il en est qui sont empalés par la poitrine, et ceux-là s’estiment favorisés auxquels on tranche la tête ou qu’on se contente de rouer de coups de verge en leur mettant des entraves de fer aux pieds et aux mains. Voilà les œuvres de la superbe Ninive ! Certes, mieux vaut mille fois la barbarie qu’une pareille civilisation ; et cependant, nous sommes forcés d’admirer la beauté artistique de ces bas-reliefs, l’habileté extrême du ciseau qui les a sculptés ; nos yeux restent éblouis de l’éclat des richesses féeriques qui s’étalaient sous les lambris des palais assyriens, et notre étonnement est à son comble quand nous réfléchissons que c’est à ce foyer de barbarie savante que l’humanité est en partie redevable du bienfait des sciences et des arts, ainsi inventés par des monstres de génie.

Assur-nazir-pal n’était rentré à Ninive qu’après avoir fait une promenade militaire dans les contrées qui se trouvent au confluent du Habour et de l’Euphrate, et qui formaient le pays de Lakê ; tous les petits dynastes de ce pays lui apportèrent leur tribut ; il s’avança même jusqu’à Hindan sur l’Euphrate, frontière du pays des Suhites. En rentrant dans sa capitale, le roi était suivi par des files sans fin de troupeaux d’esclaves, de chevaux, de bœufs et de moutons, de chariots chargés d’étoffes de laine et de lin, de lingots d’or, de bronze et de fer, d’ustensiles en cuivre, en plomb, de bois de charpente : le butin, dit-il, était sans nombre comme les étoiles du ciel. On faisait main basse sur toute espèce d’objets, et la soldatesque à qui l’on distribuait ces dépouilles en partage trouvait moyen d’utiliser toutes choses.

A Ninive, le roi s’occupa de l’embellissement de ses palais, en attendant le printemps suivant ; il se fit ériger une statue de grandeur colossale, au milieu de l’une des cours intérieures, et l’on grava sur les portes du palais l’histoire des conquêtes qu’il venait d’achever. Chaque jour il avait à recevoir les hommages d’ambassadeurs venus de loin reconnaître sa suzeraineté, offrir des présents, réclamer le triste honneur de servir un tel maître, car on savait, par expérience, qu’il était trop tard, pour une ville, d’offrir sa soumission quand le roi était aux portes. C’est ainsi que le roi de Suhi, Elipus, vint en personne à Ninive apporter de l’or, de l’argent, et remettre ses enfants en otage.

Cependant, Assur-nazir-pal était en pleine fête au milieu de sa cour, lorsqu’on lui annonça une révolte de la région située vers les sources du Tigre : le chef de l’insurrection était un assyrien, Hulaï, que Salmanasar avait autrefois nommé gouverneur de Damdamus et de Halziluh. Le roi partit aussitôt ; en arrivant aux sources du Tigre, il retrouva les statues que ses prédécesseurs Teglath-pal-asar et Teglath-Adar y avaient jadis fait élever ; il y fit aussi tailler la sienne. En passant, il leva un tribut sur le pays de Zalla et il emporta d’assaut les villes de Kinabu, de Mariru, de Tiela. Après un combat meurtrier sous les murs de cette dernière place, il fit crever les yeux, couper le nez et les oreilles aux prisonniers qu’il épargna ; Hulaï fut écorché vif.

Il existait dans ces contrées, en la terre de Nirbi, une ville qui portait le nom d’Assur et qui avait probablement été bâtie par Teglath-pal-asar pour surveiller le pays ; comme elle avait pris part elle-même à la rébellion, Assur-nazir-pal la fit raser jusqu’aux fondements ainsi que la ville de Tusha, sur les ruines de laquelle il éleva une pyramide surmontée de sa statue avec une inscription qui redisait la conquête du pays de Naïri. Là, il reçut les tributs des rois du Naïri, comme Ammebaal, fils de Zamani, d’Anhite, du pays de Ruri, de Labtur, fils de Tubuz, du pays de Nirdun ; les districts d’Urume et de Bituni apportèrent aussi leurs présents. Mais à peine Assur-nazir-pal eut-il le dos tourné que toutes ces tribus du Naïri se révoltèrent. Il fallut revenir et organiser dans les montagnes une véritable chasse à l’homme. Les Assyriens fouillèrent jusqu’aux cavernes des rochers, et ils pénétrèrent jusqu’aux bords du fleuve Lukia, en traversant le pays de Kirhi déjà subjugué dans la première guerre.

L’année avait été bien remplie, et l’on pouvait dès lors prévoir que les désastres qui avaient suivi le règne de Teglath-pal-asar seraient complètement réparés. En trois campagnes, Assur-nazir-pal avait promené la torche incendiaire dans une partie du pays de Naïri, au sud et à l’est du lac de Van, aux sources du Tigre, dans le bassin du Habour et le long du cours de l’Euphrate. Mais, pareille à l’inconstance dé l’ouragan qui passe et dévore tout, la domination assyrienne ne s’imposant que par la terreur, était fatalement éphémère, et tout s’agitait dès que le bras qui châtie paraissait s’être retiré. Chaque année la tuerie était à recommencer ; il fallait que les rois de Ninive fussent d’une activité dévorante pour se montrer partout où apparaissait le danger, partout où surgissait la rébellion. Malheur à l’Assyrie, quand elle avait à sa tête un monarque indolent, disposé à s’ensevelir au fond de son palais pour y jouir des richesses que plusieurs générations y avaient accumulées ; des révoltes partielles dans les provinces, gagnant de proche en proche, et encouragées par l’impunité, ne tardaient pas à envelopper Ninive comme dans un cercle de fer impossible à briser.

Rassuré du côté du Naïri qu’il avait si durement traité, Assur-nazir-pal tourna ses regards vers les fertiles coteaux étages le long de la rive gauche du Tigre ; il risquait de s’y heurter aux Babyloniens, mais ces derniers n’étaient plus guère à craindre pour lui, et les tribus cosséennes affaiblies et désagrégées n’étaient à redouter pour personne. Dans les vallées du Physcus et du Gyndès se trouvaient plusieurs districts dont les plus importants étaient ceux de Dagaru, de Zamua, de Nisir et de Laru ; on y remarquait les villes florissantes de Babitu, Kakzi, Mezu, Zamri. Dans l’année où Assur-iddin était limmu, Assur-nazir-pal apprit la révolte de Zabbin, préfet de Naziku, au pays de Dagaru, qui avait entraîné à la défection le canton de Nisir. Les insurgés s’étaient postés dans un immense camp retranché, que le roi d’Assyrie força non sans peine, et où il fit des milliers de prisonniers et un immense butin. Babitu, Dagaru, Bara, Kakzi et vingt autres places subirent le sort réservé aux villes prises d’assaut ; cent cinquante bourgs furent pillés et incendiés, et tout le pays de Nisir fut saccagé.

La saison des pluies suspendit les hostilités et Assur-nazir-pal rentra dans Ninive prendre ses quartiers d’hiver ; mais dès que le temps le permit, le premier jour du mois de Sivan (mai) il revint dans le Zamua, franchissant le Zab inférieur, le Radanu, le Turnat, le Lallu et l’Ëdir. La capitale du Zamua était Zamri, et c’est là que résidait le roi Amiktu ; incapable de résister, ce dernier se réfugia dans les montagnes où Assur-nazir-pal n’osa le poursuivre, se contentant de faire main basse sur les richesses du palais. Tous les districts des environs s’empressèrent d’offrir leur soumission, à l’exception de la ville de Mizu qui fut emportée d’assaut. En ce temps là, ajoute l’inscription, Sibir, roi du pays de Kar-Dunias, avait pris la ville d’Atlila au pays de Zamua ; il l’avait ruinée et réduite à n’être plus qu’un monceau de décombres ; moi, Assur-nazir-pal, roi du pays d’Assur, je la pris à mon tour, je fis mon palais de sa forteresse et j’y établis ma demeure ; je l’ai ornée, restaurée et rétablie dans son ancien état ; j’en fis un entrepôt des denrées des pays environnants et je l’appelai Dur-Assur.

L’année d’après fut consumée en courses militaires aux sources du Tigre, dans les pays de Kummuh, de Kirhi, de Kasiari où certaines villes comme Mattiati, Irisia négligeaient de payer l’impôt ou avaient manifesté quelque velléité de rébellion. Assur-nazir-pal n’éprouva de résistance sérieuse et bien organisée que sous les murs de Pituru, en la terre de Dirra. La ville, dit-il, couronne une hauteur et elle est entourée de deux enceintes concentriques qui la protègent ; elle s’élève comme le pouce au-dessus de la montagne. Par l’aide d’Assur, mon seigneur, je l’attaquai avec mes valeureux soldats ; pendant deux jours je l’assiégeai du côté du soleil levant ; les traits tombaient sur elle comme la grêle du dieu Raman. A la fin, mes guerriers dont j’encourageais l’ardeur, s’abattirent sur la ville comme des vautours. Je pris la forteresse, je fis passer huit cents hommes par les armes et je leur coupai la tête... J’ai fait un tumulus devant la porte de la ville avec les cadavres ; les prisonniers eurent la tète tranchée et je les fis mettre en croix au nombre de sept cents. La ville fut saccagée et démolie ; je la transformai en un monceau de ruines. Passant de là au pays de Kirhi, Assur-nazir-pal y commit les mêmes horreurs : deux cents captifs eurent les poignets coupés et deux mille autres furent réduits en esclavage. Un des rois de ce pays qui avait réussi à conquérir ses bonnes grâces dès l’époque de la première guerre, Amnibaal, fils de Zamani, était devenu odieux à son peuple, précisément à cause de son amitié pour le tyran : il fut tué par ses officiers. Le roi d’Assyrie vole pour venger son fidèle vassal. Quand ils virent s’avancer l’orage, les coupables essayèrent de le conjurer en se dépouillant de tout ce qu’ils possédaient pour l’offrir à l’envahisseur. Ils craignirent, dit l’inscription, la force de mes armes et la main terrible de ma puissance ; ils m’envoyèrent des chars, des équipages pour les hommes et pour les chevaux, quatre cent soixante chevaux harnachés, des lingots d’argent et d’or, cent talents d’étain, cent talents de fer, trois cents talents de bronze, cent kam de fer, trois cents katpi de fer, des instruments en fer, des vases de fer, mille vêtements de laine et de lin, des statues dorées, les meubles du palais et toutes sortes d’ustensiles, deux mille bœufs, cinq mille moulons, la femme d’Amnibaal, ses meubles, ses filles, les principaux officiers du palais, et des richesses de toute sorte.

C’eût été perdre son temps, après cela, que de vouloir piller un désert ; Assur-nazir-pal le comprit cette fois et se tint pour satisfait ; il se proclame heureux et puissant, le plus grand roi de la terre, le favori des dieux.

Il fut, poursuit le texte, sans égal parmi les rois des quatre régions ; roi, il régna sur tout le pays compris entre le Tigre et la crête des monts Labnana (le Liban) et la grande mer du pays de Lake, y compris le pays de Suhi et la ville de Rapik. Il soumit à son autorité toute la région comprise entre les sources du fleuve Supnat et la frontière du pays de Sabitani d’une part ; entre le pays de Kirruri et celui de Kilzani d’autre part ; depuis le passage du Zab jusqu’à la ville de Tulbari qui est au-dessus de Zaba ; depuis Tul-sa-abtan jusqu’à Tul-sa-zabtan ; en outre, il annexa à son empire les villes de Kirimu, de Kuratu, les pays de Birut et de Kar-Dunias, et il imposa des tributs à tout le Naïri.

Il est difficile de se rendre un compte exact des données géographiques que nous venons de reproduire, et nous manquons de points de repère qui puissent servir de base, à cette délimitation de frontières ; il sera peut-être à jamais impossible d’identifier à des noms modernes la plus grande partie des noms de lieux cités au cours des inscriptions historiques des rois d’Assyrie, et dont la nomenclature est rendue par là presque aussi inutile que barbare pour nos oreilles.

Que faire de tant de richesses accumulées sans relâche dans les magasins de Ninive, et pour qui cet or, ces pierreries, ce bronze, ces riches étoffes ? A quoi pouvait-on employer ces milliers d’esclaves qui couraient le risque de devenir des bouches inutiles ? Assur-nazir-pal eut l’idée de bâtir un palais qui surpassât tout ce que ses prédécesseurs avaient pu rêver et il en fixa l’emplacement dans la ville de Kalah, plus spécialement la ville de sa dynastie. J’ai refait, dit-il, la ville de Kalah ; j’ai rasé l’ancienne terrasse jusqu’au niveau des eaux ; j’ai élevé au-dessus cent vingt tikpi et j’y ai construit un temple au dieu Adar, mon seigneur. J’ai sculpté l’image du dieu Adar, qui n’a pas de rivaux ; dans la piété de mon cœur, j’ai immolé à sa grande divinité un taureau sur des tables de marbre recouvertes d’or pur ; je l’ai choisi pour être la divinité protectrice de Kalah, et j’ai établi en son honneur des fêtes au mois de sabat (janvier) et au mois d’ulul (août) ; j’ai élevé un temple en briques et j’ai consacré un autel au dieu Adar ; j’ai aussi bâti un temple dans Kalah, à la déesse Belit, au dieu Sin, à Gula, à Nisruk, à Raman, le gardien du ciel et de la terre.

Les archéologues anglais qui ont particulièrement exploré les ruines de Kalah, émerveillés des richesses qu’ils ont trouvées enfouies sous les tumulus de Nimroud ont essayé de reconstituer par la pensée et d’après les documents l’aspect général de la ville au temps d’Assur-nazir-pal qui y a semé partout son nom et ses inscriptions. La nouvelle capitale qui grandissait de jour en jour, dit M. G. Rawlinson[3], était assise dans un site salubre et naturellement fortifié, sur un petit éperon du Djebel-Maklub, protégé de part et d’autre par un fleuve. Palais après palais s’éleva sur la haute plate-forme, chacun somptueusement décor de boiseries ouvragées, de lames d’or, de peintures, de sculptures d’ouvrages émaillés, chacun rivalisant de splendeur avec les palais déjà construits par les anciens rois. Des lions de pierre, des sphinx, de obélisques, des sanctuaires, des tours sacrées embellissaient la scène et en rompaient la monotonie par leur variété. La grande pyramide ou zigurrat annexée au temple d’Adar, dominait toute la ville et ralliai autour d’elle cette vaste forêt de palais et d’édifices sacrés. Le Tigre qui baignait à l’ouest le pied de la terrasse, reflétait la ville dans se eaux, et doublant la hauteur apparente des murailles, dissimulait un peu l’écrasement qui était le défaut de cette architecture. Quand le soleil couchant dardait ses rayons obliques sur tout cet ensemble, il se formait des teintes éclatantes qu’on ne voit que sous le ciel d’Orient, et Kalah devait sembler une vision féerique au voyageur qui l’apercevait pour la première fois. Du haut de la pyramide du temple d’Adar, les prêtres assyriens observaient les révolutions sidérales, calculaient le retour des éclipses et interrogeaient l’avenir. Dans le temple qui fut fouillé par M. Layard, on a constaté partout les traces d’Assur-nazir-pal, et comme il le dit lui-même, la gloire de son nom. On y a retrouvé son portrait répété une douzaine de fois sur les bas-reliefs et sa statue en pied : il a tous les traits d’un monarque corrompu et cruel. Son front bas et fuyant manque de noblesse ; l’œil est démesurément grand, les pommettes des joues saillantes, le nez rond et busqué, les narines trop larges ; la moustache coupée en brosse et frisée aux extrémités laisse entrevoir des lèvres épaisses et sensuelles, tandis que le menton et la face sont couverts de cette grande barbe postiche que portent tous les rois et qui retombe sur la poitrine en cordelettes symétriques. Le cou énorme et court, les épaules larges, et le corps trapu donnent au prince un aspect robuste et vigoureux. Sa statue qui est au Musée Britannique le représente debout ; d’une main il tient une faux, et de l’autre un sceptre. Sur sa poitrine, on lit : Assur-nazir-pal, grand roi, roi puissant, roi des légions, roi d’Assyrie, fils de Teglath-Adar, grand roi, roi puissant, roi des légions, roi d’Assyrie, fils de Raman-Nirar, grand roi, roi puissant, roi d’Assyrie. Il possède les terres depuis les rives du Tigre jusqu’au Liban ; il a soumis à sa puissance la grande mer et tous les pays depuis le lever jusqu’au coucher du soleil.

Quelques années après avoir érigé cette statue, Assur-nazir-pal n’eut point fixé la chaîne du Liban comme la limite occidentale de son empire, car la fortune des armes ne cessant de le favoriser, il fut le premier des monarques assyriens qui vit la Méditerranée. Désormais, c’est de Kalah et non plus de Ninive qu’il s’élance, comme le lion de sa tanière, pour aller promener la terreur aux quatre coins de l’horizon, et la dernière partie de son règne est remplie par deux grandes expéditions dans lesquelles il se couvrit de gloire : la soumission définitive de la région du moyen et du bas Euphrate, y compris le pays de Kar-Dunias, et la conquête d’une partie de la Syrie et de la Phénicie.

Une révolte des pays de Laki et de Suhi, sur le moyen Euphrate, fut un excellent prétexte pour recommencer la guerre interrompue un instant par les travaux d’embellissement qu’on exécutait à Kalah. Le 22e jour du mois de Sivan (mai) Assur-nazir-pal partit à travers la Mésopotamie et s’arrêta dans la ville de Tabite pour percevoir les impôts ; de là, il quitta le cours du Harmis pour rejoindre celui du Habour dans la ville de Magaris. Les étapes successives de sa route furent ensuite Sadikanni (aujourd’hui Arban), Katni, Dur-Kumlim, Bit-Halupe, Sirki (la Circesium classique), Supri, Nakarabani, Hindani, Haridi. Partout il prélevait un butin qu’on lui apportait sans même oser murmurer. Il ne s’arrêta qu’aux portes d’Anat où il ne dit point qu’il entra ; il alla ensuite ravager les environs de Suri[4], place forte qui dépendait du royaume de Suhi dont le roi était alors Sandudu. Depuis longtemps déjà ce petit pays de Suhi faisait la guerre aux Assyriens : sans cessé battu et rançonné, il relevait sans cesse la tête et, favorisé par son éloignement, il était parvenu jusqu’ici à maintenir tant bien que mal son indépendance. Depuis une époque extrêmement reculée, il avait une dynastie de souverains dont quelques-uns seulement sont mentionnés dans les inscriptions cunéiformes ; voisins des rois de Babylone, ils paraissent avoir eu avec eux de continuelles relations d’amitié, au moins chaque fois qu’il s’agissait de résister aux hommes du Nord.

Cette fois encore les Suhites firent appel aux Chaldéens que l’inscription, par tradition sans doute, appelle encore les Kasschi ou Cosséens. Sandudu, dit Assur-nazir-pal, se fia aux armées du vaste pays de Kasschi (Chaldée), et il s’avança contre moi pour me livrer bataille. Après deux jours de combat, je poursuivis ma marche en avant contre la ville de Suri que j’assiégeai. Alors, Sandudu et ses guerriers, craignant la puissance de mes armes, s’enfuirent de l’autre côté de l’Euphrate. Je pris la ville ainsi que cinquante cavaliers et les soldats de Nabu-pal-iddin, roi du pays de Kar-Dunias ; Zabdan, son frère, trois cents morts et Bel-pal-iddin, leur général, tombèrent entre mes mains ainsi qu’un grand nombre de prisonniers. J’ai pris de l’argent, de l’or, de l’étain, des bijoux, des pierres précieuses, tout ce qu’il y avait au palais, des chars, des chevaux, les insignes royaux, des vêtements d’hommes, des harnais pour les chevaux, les femmes du palais et une foule d’esclaves ; j’ai ravagé et démoli la ville. C’est ainsi que j’établis ma domination sur le pays de Suhi.

Alors, la terreur s’empara de l’âme du faible Nabu-pal-iddin, roi de Babylone, et toute la Chaldée trembla. Que s’était-il passé dans cette région depuis le jour où nous avons vu ses armées aux portes d’Ellassar, nous ne le savons guère que par conjecture. Des guerres malheureuses et des querelles intestines avaient mis Babylone hors d’état de lutter contre la prépondérance assyrienne qui envahissait tout. Cependant Assur-nazir-pal ne dit pas qu’il soit entré dans Babylone qu’il paraît même avoir prudemment respectée. Il se contente de raconter qu’il fit ériger sa statue dans la ville de Suri et qu’il répandit l’épouvante en Chaldée et dans tous les pays arrosés par l’Euphrate. Même chez les Suhites et dans le bassin moyen du fleuve, la conquête n’était pas définitive et il fallut l’achever au printemps suivant. Le 18e jour du mois de Sivan, Assur-nazir-pal quitte de nouveau son palais, franchit le Tigre et passe sur le Habour. De Bit-Halupê, sur ce dernier fleuve, il rayonne un instant dans les environs, visite en conquérant la villa de Suri, puis, descend l’Euphrate jusqu’à la ville de Sibate, dans la terre de Suhi.

Les habitants de Suhi, de Laki et de Hindani, dit-il, avaient eu confiance dans leurs chars, dans leur armée, dans leurs forces ; ils comptaient six mille soldats qui m’offrirent la bataille. J’acceptai le combat et je les mis en fuite ; je pris leurs chars et je tuai cinq mille six cents d’entre eux. Le reste prit la fuite du côté des marais, sur les bords de l’Euphrate. J’occupai la contrée depuis la ville de Haridi qui dépend du pays de Suhi jusqu’à la ville de Kipina et les villes des pays de Hindani et de Laki situées sur l’autre rive du fleuve. Le roi du pays de Laki, nommé Aziel, essaya de continuer la lutte en se retranchant dans la citadelle de Kipina, qui fut obligée de se rendre après avoir perdu mille de ses défenseurs ; Aziel réussit pourtant à s’échapper ; le malheureux, errant en fugitif, remonta le cours de l’Euphrate, poursuivi de près par Assur-nazir-pal, auquel il finit pourtant par échapper en se cachant dans les montagnes ; mais ses lieutenants lia et Himti furent chargés de fers. Deux forteresses furent bâties sur l’Euphrate pour surveiller le pays, l’une au delà du fleuve reçut le nom de Dur-Assur-nazir-pal, l’autre en deçà fut appelée Nibarti-Assur. Avant de rentrer à Kalah, le roi d’Assyrie voulut se donner le plaisir de la chasse dans les forêts qui longeaient la rive droite de l’Euphrate ; il tua cinquante buffles, en prit huit tout vivants, tua vingt aigles et en prit vivants un pareil nombre.

L’année suivante il eut à réprimer une révolte des montagnards qui habitaient les pentes méridionales du mont Masius, en pleine Mésopotamie : c’était le pays de Bit-Adini dont les villes principales étaient Katrabi et Tul-Abne (Tell-Aban). Assur-nazir-pal y disperse une armée de huit mille cavaliers, et transporte à Kalah deux mille quatre cents esclaves pour travailler à l’embellissement de sa capitale.

La paix régnant désormais dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate dont les ressources étaient d’ailleurs complètement épuisées, Assur-nazir-pal résolut de tenter un grand coup du côté de l’Occident et d’exercer ses rapines dans des contrées vierges et que nul Assyrien n’avait vues avant lui. L’occasion paraissait favorable, car, à l’ouest de l’Euphrate, les Hittites n’étaient guère en état de faire la guerre ; ils ne s’étaient pas encore suffisamment relevés des coups terribles que leur avait portés autrefois Teglath-pal-asar, et leur résistance, en tout cas, ne pouvait être bien sérieuse. Assur-nazir-pal se porta droit devant lui, traversant les pays de Bit-Bahian, d’Anila, de Bit-Adini, jusqu’à l’Euphrate qu’il franchit sur des radeaux, en vue de Karkémis, où il entra sans coup férir et où il reçut l’hommage et le tribut du roi Sangar. Un prince hiltite, Lubarna, qui régnait dans le bassin du fleuve Apre (le Ifrîn moderne) et possédait des places considérables comme Hazaz[5] et Kunulua, avait eu un instant la pensée de s’opposer à la marche de l’envahisseur ; mais, le voyant approcher, il se prosterna à ses pieds et se dépouilla de tout ce qu’il possédait pour le lui offrir. C’est ainsi que le roi d’Assyrie, suivant la route que parcoureront bien des fois les légions de ses successeurs, déboucha tout à coup dans le bassin de l’Oronte. Il guerroya quelque temps dans ces parages, passade la vallée de l’Oronle, qu’il suivit durant plusieurs jours, dans celle du Sangura et occupa la ville d’Aripua qui est probablement l’Alep moderne. Il fut bientôt maître des deux versants du Liban et il put voir la grande mer de Phénicie. Là, émerveillé et reconnaissant envers les dieux de tant de bienfaits, il leur offrit un sacrifice d’actions de grâce sur un rocher battu par les flots. J’ai reçu, dit-il, le tribut des rois du pays de la mer, des gens de Tyr, de Sidon, de Byblos, de Mahallat, de Maiza, de Kaiza, d’Aharri, d’Aradus qui est située en pleine mer : ils m’apportèrent de l’argent, de l’or, de l’étain, du fer, des instruments en fer, des vêlements de laine et de lin, de grands et de petits pagut, du bois de santal, de l’ébène, des peaux d’animaux marins, et ils baisèrent mes pieds.

Assur-nazir-pal, protégé par Adar et Nergal, les dieux de la force, monta sur les vaisseaux qu’il captura dans le port d’Aradus et fit une promenade en mer dans laquelle il tua un dauphin. Il chassa quelques jours plus tard dans les gorges escarpées du Liban, tua des buffles et des sangliers, et en captura un certain nombre tout vivants qu’il fit transporter en Assyrie. Il se vante même d’avoir tué cent vingt lions (deux soixantaines), et il prétend que ces animaux tombaient de frayeur devant sa toute-puissance. Il énumère encore des troupeaux d’animaux sauvages qu’il força dans leurs repaires : des antilopes, des cerfs, des bouquetins, des gazelles, des tigres, des renards, des léopards ; il tua aussi des aigles et des vautours. 11 s’oubliait dans les montagnes en vrai fils de Nemrod, lorsque le roi d’Égypte, à qui la renommée de ses exploits était parvenue, lui envoya une ambassade pour le complimenter et lui demander son amitié. En témoignage d’admiration, les émissaires égyptiens apportaient au roi d’Assyrie un crocodile (namsuh) pris sur les bords du Nil, et de grands poissons d’une espèce particulière à l’Égypte[6]. Quand plus tard les rois d’Égypte et d’Assyrie se rencontreront de nouveau sur les rives de la Méditerranée, ce ne sera plus pour se féliciter mutuellement et s’envoyer des présents.

Après cela, Assur-nazir-pal remonta vers les vallées de l’Amanus où il fit abattre pour servir à ses grandes constructions de Kalah, des cèdres, des pins et des cyprès. Sur un des plus hauts sommets de cette chaîne de montagne, il offrit de nouveaux sacrifices aux grands dieux et érigea une stèle commémorative de ses conquêtes. Nul ne saura jamais ce qu’il fallut d’efforts et de vies d’esclaves pour transporter à travers un pays accidenté et sans routes, jusque sur les rives du Tigre, les poutres gigantesques coupées dans les forêts de l’Amanus. Les grands dieux Adar, Sin et Samas et la déesse Islar, dont les temples furent embellis, achevés et agrandis, purent être satisfaits des hommages du prince qui n’était point ingrat ; mais l’Orient tout entier trouvait sans doute que les dieux d’Assyrie étaient bien cruels et que ces maîtres du monde comptaient pour bien peu de chose les bras et le sang des esclaves.

Assur-nazir-pal ne revint plus sur les bords de la Méditerranée, et il ne fit, comme Moïse, qu’entrevoir de loin la terre promise que ses successeurs viendront conquérir et dont ils exploiteront si longtemps les inépuisables richesses. Ce que nous savons du reste de son règne se compose d’expéditions peu importantes, destinées surtout à faire rentrer les impôts, dans le nord de la Mésopotamie et aux sources du Tigre. Le district de Kipani et sa capitale Huzirina, ainsi que le pays d’Assa, de Rirhi et d’Adini, éprouvèrent une nouvelle fois ses rigueurs ; la ville d’Amida, la moderne Diabekr, vit s’élever devant ses murs uue pyramide de têtes humaines, et trois mille esclaves, auxquels on ne creva pas les yeux ou qu’on ne fit pas crucifier, furent dirigés sur Ninive : on les employa au creusement d’un grand canal d’irrigation qui amenait dans la plaine les eaux du Zab supérieur et dont les bords furent plantés d’arbres arrachés dans les forêts de la Syrie.

Les inscriptions d’Assur-nazir-pal jusqu’ici retrouvées s’arrêtent après la dix-septième année de son règne, bien que, d’après la liste des limmu, il ait occupé le trône pendant vingt-cinq ans. Les huit dernières années de sa vie paraissent avoir été plus calmes que les précédentes, bien qu’on ne puisse guère supposer qu’il les passa dans une paix profonde, aussi incompatible avec son caractère turbulent et sanguinaire, qu’avec l’horrible situation des pays qu’il avait conquis et qui n’aspiraient qu’à ressaisir leur liberté. En tous cas et contrairement à Teglath-pal-asar, il laissa à ses successeurs un empire immense, la frontière intacte et la domination assyrienne reconnue depuis la chaîne des monts Zagros jusqu’à l’Amanus, et depuis les sources de l’Euphrate jusqu’aux portes de Babylone. Ce prince put donc, avec un légitime orgueil, élever des monuments durables de sa gloire, retracer sur la pierre, à l’aide du burin, des louanges éternelles à ses dieux favoris, exalter devant la postérité leur toute puissance dont il s’était fait le terrible champion. Sur les ruines, disait-il, ma figure s’épanouit, et dans l’assouvissement de mon courroux, je trouve ma satisfaction. Ses protecteurs favoris sont Adar, l’Hercule assyrien, le maître des batailles, et Samas, le lumineux, l’astre brillant du ciel et de la terre ; mais Assur vient toujours en tête des invocations : il est le grand Dieu par excellence, le roi de l’assemblée des dieux.

Toutes les grandes collections de l’Europe possèdent quelques échantillons des bas-reliefs qu’Assur-nazir-pal multiplia à foison dans les palais de Kalah : ces monuments sont ordinairement défigurés par une bande d’inscriptions qui passe sur le corps des personnages et contient partout le même texte plus ou moins abrégé, selon la place dont disposait le lapicide. De gigantesques taureaux à face humaine, et des lions non moins colossaux, portent ces textes gravés entre leurs jambes. L’inscription la plus développée est écrite sur un énorme monolithe de 5 m. 50 de large, qui formait le pavé d’une niche en forme d’alcôve dans l’une des salles du palais du nord. On avait cru reconnaître dans les premières lignes l’indication d’une éclipse de soleil, ce qui aurait suffi pour fixer en toute certitude la place chronologique du règne d’Assur-nazir-pal ; mais cette conjecture n’est pas suffisamment justifiée.

 

§ 3. — RÈGNE DE SALMANASAR III (827 A 822).

Au fur et à mesure que l’empire assyrien prend une extension plus grande et développe sa ligne de frontières du côté de l’Occident, il se rapproche des Étals qui s’étaient fortement constitués dans la Syrie centrale, à la faveur de ta décadence de la domination égyptienne. La confédération des Hittites du nord, il est vrai, toujours morcelée en cent petites souverainetés rivales, n’était pas de taille à lutter contre le colosse assyrien, bien qu’elle possédât sur son territoire des places importantes comme Karkémis, Alep et Hamath : les révoltes partielles qui surgissaient dans ce pays étaient étouffées dans leur germe. Mais la côte de Phénicie et la Palestine comptaient des royaumes jeunes, et vigoureux, défendus par des forteresses que, la plupart du temps ; la nature rendait inexpugnables. Assur-nazir-pal avait pu un instant réclamer le tribut et l’hommage de Tyr et de Sidon qu’il avait surprises en pleine révolution intérieure ; mais il suffisait que le hasard mit sur le trône de Tyr un homme actif et énergique, à la place des princes éphémères et impuissants qui succédèrent à Itho-baal Ier, pour que le roi d’Assyrie put avoir à se repentir d’approcher des remparts des grandes cités phéniciennes. En Palestine, les royaumes d’Israël et de Juda après la période d’affaissement et de décadence déterminée par le grand schisme des dix tribus, s’étaient lentement relevés et suivaient séparément le cours de leurs destinées. Omri avait fondé Samarie, et Jérusalem conservait encore aux yeux de tout l’Orient quelque chose du vieux renom de force et de splendeur que lui avaient donné David et Salomon. Assur-nazir-pal avait jugé prudent de ne point trop s’aventurer dans cette direction, et malgré ses solennels bulletins de victoire, il n’osa se mesurer avec les rois de Damas qui, depuis Ben-Adar Ier avaient réussi à constituer un état puissant en groupant autour d’eux les tribus hittites du sud. Tyr, Damas, Samarie et Jérusalem, unies par une alliance défensive eussent formé un infranchissable rempart pour les légions assyriennes qui fussent venues vingt fois se briser à ses pieds. Mais le particularisme et un étroit égoïsme étaient toute la politique des peuples chananéens, sans cesse disposés à se trahir réciproquement et incapables de marcher d’accord autrement que sous le joug d’un commun esclavage. Les monarques de Ninive, toujours à l’affût d’une proie facile, se montreront d’autant plus empressés à profiter de ces divisions, que l’Égypte ne paraissait pas se trouver en état, pour le moment du moins, de s’occuper des affaires de Syrie. Depuis la mort de Sheshonq Ier ou Sésac qui, cinq ans après le schisme des tribus, avait envahi la Judée et pris Jérusalem, l’Égypte traversait une période de décadence pendant laquelle elle ne parut plus se soucier de ce qui se passait au dehors : on ne pouvait prévoir le relèvement qui, après un siècle d’oubli, devait suivre tout à coup l’avènement de Shabak et porter les Pharaons à disputer leur proie aux Assyriens. Nous allons bientôt assister au début de cette lutte gigantesque dont le théâtre et l’enjeu sont la Syrie et la Palestine.

Les annales du règne de Salmanasar III, fils et successeur d’Assur-nazir-pal, étaient consignées en plusieurs exemplaires plus ou moins abrégés sur les parois d’un palais qu’il se fît construire à Kalah et dont M. H. Layard a retrouvé les ruines au centre même de la colline de Nimroud. Mais les textes les plus importants et qui se complètent l’un l’autre, sont ceux qui se trouvent inscrits sur les taureaux du palais, sur une grande stèle découverte à Kourkh en Arménie, sur les bas-reliefs de bronze des grandes portes du palais de Balawat, et enfin sur le monument célèbre sous le nom d’obélisque de Nimroud. Ce dernier qui n’a pas deux mètres de hauteur, contient en cent quatre vingt dix lignes le sommaire des trente et une expéditions militaires de Salmanasar. Sur chacune des quatre faces, vers la partie supérieure, on remarque cinq registres de bas-reliefs superposés, qui représentent le roi d’Assyrie recevant l’hommage des vaincus et leurs gages de fidélité : une légende explicative ne laisse aucun doute sur l’interprétation de ces scènes curieuses. Ici, c’est le tribut de Sua, roi du pays de Kirzan composé de lingots d’or, d’argent, d’étain, de fer, d’ustensiles et de dromadaires ; là c’est Jéhu, roi d’Israël, appelé fils d’Omri ; il apporte des lingots d’argent et d’or, des coupes d’or, des armes royales[7] ; le troisième registre représente le tribut du pays de Musri dans lequel on remarque des dromadaires, des singes et des éléphants ; le quatrième est l’offrande de Marduk-pal-iddin, du pays de Suhi : de l’argent, de l’or, des cornes de buffles, des étoffes de laine et de lin. Enfin, le hittite Garparund apporte aussi des lingots de divers métaux, des peaux, des cornes et de l’ébène.

Les cinq premières années du règne de Salmanasar III furent remplies par des guerres qui avaient pour but de faire reconnaître l’autorité du jeune prince dans l’intérieur même de l’empire. Des révoltes avaient éclaté sur tous les points à la fois, chez des populations récemment annexées, qui s’étaient flattées de ressaisir leur indépendance à la faveur du changement de règne. Mais Salmanasar était aussi actif et non moins batailleur que son père, et il déconcerta l’ennemi par son énergie et la rapidité de ses marches militaires. Il commença par châtier la ville d’Aridi au pays de Minni, et cet exemple intimida les contrées voisines qui envoyèrent leurs impôts. Mais plus loin, du côté du nord, il fallut encore employer la force pour faire rentrer dans l’ordre les turbulents : la ville de Hubuskia fut livrée aux flammes, et les petits dynastes du nord, comme Arami, roi du district de l’Ararat, virent leur pays une nouvelle fois ruiné : la ville de Subuniga fut saccagée, et sur ses décombres Salmanasar éleva une pyramide de têtes humaines. Sur la frontière orientale du Naïri qu’il venait d’atteindre, le roi d’Assyrie se fit ériger une statue, comme pour défier l’ennemi et conjurer les révoltes en son absence, puis il rentra à Ninive en passant par le Guzani, la Gauzanitis des géographes classiques. Presque immédiatement après, il fallut de remettre en campagne pour étouffer une vaste rébellion qui, bien que nullement concertée à l’avance, avait éclaté à la fois dans le massif du mont Masius, vers les sources du Tigre, dans le bassin du Habour, tout le long de l’Euphrate et dans le pays des Hittites jusqu’à l’Amanus. C’en eut été fait peut-être de l’empire assyrien si un plan général eut présidé à cette levée en masse, et si un chef unique eut dirigé les bataillons insurgés ; mais ils se firent bravement et inutilement égorger les uns après les autres. Hapimi, roi de Tul-Abne ; Kalazi, roi du pays de Kummuh ; Ahuni, fils d’Adini, qui gouvernait les villes de Tur-Barsip, Lalate, Puburna, Kiau ; Mutalli, roi de Gumgum ; Hanu, roi de Samlu et d’autres dynastes vassaux qui s’étaient révoltés contre leur suzerain, furent châtiés avec la dernière rigueur. Le roi de Karkemis, Sangaru, essaya de résister à la tête de l’insurrection hittite, mais Salmanasar le mit en fuite en un clin d’œil, ravagea son pays en tous sens, et ne laissant derrière lui qu’un désert, gravit les pentes de l’Amanus où s’étaient réfugiés les rebelles. Il se reposa un instant aux sources de Satuaru où il érigea en son honneur un nouveau monument, puis il descendit dans la vallée de l’Oronte, où les confédérés, acculés à la mer, ne pouvaient plus éviter la bataille. La coalition s’était grossie en route de tous les fuyards, mais ce n’était qu’une cohue sans discipline, sans armes et démoralisée par la peur. Le roi d’Assyrie avait en face de lui : Sapalul, gouverneur du pays de Patinu (Batnae), Ahuni, fils d’Adini, Sangaru de Karkemis, Hainu du pays de Samatu, Pihirim de Hilaku (la Cilicie), Baranati du pays d’Yasbaka et une foule d’autres princes hittites. Honteusement battus, ils laissèrent deux mille six cents morts sur le champ de bataille, et quatorze mille six cents prisonniers qui tombèrent entre les mains des Assyriens furent garrottés et conduits sous bonne escorte à Ninive.

Cependant les chefs hittites, sauf Baranati qui fut pris dans la mêlée, avaient réussi à s’échapper, et à peine Salmanasar se fut-il éloigné pour mettre en lieu sûr le butin et les esclaves, qu’ils organisèrent de nouvelles armées et reprirent pied à pied le terrain qu’abandonnait momentanément le vainqueur. Ils s’avancèrent ainsi hardiment jusqu’à l’Euphrate, et Ahuni, fils d’Adini, releva les fortifications de Tul-Barsip sa capitale. Salmanasar vole pour la seconde fois- à la conquête de l’Occident ; Tul-Barsip, Tazi, Surana, Paripa, Pitru, sur le Sagurri, Dabigu sont emportées d’assaut, et deux cents bourgs sont la proie des flammes. Le roi de Karkemis, Sangaru, avait fortifié Sazabi qui succombe à son tour. Ce qui restait dans le pays n’eut la vie sauve qu’en souscrivante un traité qui affamait toute la contrée. Au pays de Patid, dit Salmanasar, j’imposai trois talents d’or, cent talents d’argent, trois cents talents de fer, mille instruments de fer, mille vêtements de laine et de lin ; je réclamai en outre les filles du roi avec de nombreux bijoux, vingt talents de zamat, cinq cents bœufs, cinq mille moutons, un demi-talent d’or, un demi-talent de zamat, cent poutres de cèdres, et je transportai ces tributs dans ma ville d’Assur. A Kayana, fils de Gabari qui habite aux pieds de l’Amanus, j’imposai un talent d’argent, un talent de cuivre, un talent de fer, trois cents vêtements de laine et de lin, trois cents bœufs, trois mille moutons, deux cents poutres de cèdre, ses filles avec leurs bijoux, et en surplus, dix mines d’argent et trois cents poutres de cèdre. A Aruma, fils d’Aguri, j’imposai dix mines d’or, six talents d’argent, cinq cents bœufs, cinq mille moutons. A Sangaru de Karkémis, deux talents d’or, soixante talents d’argent, quarante talents de cuivre, cent talents de fer, vingt talents de samat, ses filles avec leurs bijoux, cent filles nobles, cinq cents bœufs cinq cents moutons, et en surplus, une mine d’or et un talent d’argent. A Kalazil, du pays de Kummuh, vingt mines d’argent et trois cents poutres de cèdre.

Déjà ruinés par la guerre, les vaincus se trouvaient dans l’impossibilité matérielle de s’acquitter d’une pareille rançon. Ils n’en livrèrent qu’une partie, et Salmanasar impitoyable prit la résolution de les exterminer, de faire périr jusqu’à leurs noms et de raser leurs villes. La ville de Tul-Barsip reçut une garnison assyrienne et s’appela désormais Rar-Salmanasar ; Napigi fut changée en Lillu-Assur ; Alpigi, Pitur, Mulkima eurent aussi des dénominations nouvelles et furent habitées par des colonies d’Assyriens.

Rassuré désormais sur la tranquillité des contrées qui s’étendent depuis le Tigre jusqu’à l’Amanus, Salmanasar fut libre d’entreprendre une grande expédition contre le pays de Naïri, dans lequel il n’avait pu faire qu’une courte apparition au début de son règne. Ces tribus du nord, insuffisamment réprimées, se croyaient à l’abri des coups du terrible despote ninivite, et depuis un certain temps elles n’envoyaient plus la contribution de guerre. Le roi d’Assyrie partit de Kar-Salmanasar, traversa les districts de Sugabli, Zamani, Namdan et atteignit les premiers contreforts des montagnes arméniennes. Le canton de Bit-Zite fut saccagé ; il en fut de même de ceux de Dayeni où Salmanasar entra après avoir franchi le fleuve Arzania (l’Araxe). Le roi Aramu du pays d’Urarthu (Ararat) prit peur et s’enfuit vers les montagnes d’Adduri : il perdit trois mille quatre cents hommes dans une bataille, et Arzaska sa capitale fut la proie des flammes. Il échappa lui-même au vainqueur, mais ses généraux eurent la tête tranchée. Poursuivant toujours sa marche du côté de l’Orient, Salmanasar entra à Aruste, à Zanziu, et pour la seconde fois, vit la frontière du Naïri. Il s’y reposa quelque temps, invoqua la protection d’Assur, offrit un sacrifice solennel aux grands dieux, érigea une stèle en mémoire de sa conquête, puis il reprit lentement le chemin de l’Assyrie, soumettant sur son passage le pays de Gilzan ou Rirzan, dont le roi Asa avait essayé de lui résister. Kaki, roi de Hubuskia, fut aussi complètement battu ; sa ville d’Asibifut ruinée ; le roi d’Assyrie y prit trois mille esclaves avec d’immenses troupeaux de bétail, puis il rentra à Ninive en passant par Arbèles.

Les années qui suivirent furent aussi agitées que les précédentes et l’infatigable monarque bataillait sans relâche ni trêve. Ahuni, fils d’Adini, qui s’était encore révolté, finit par être fait prisonnier et il fut conduit à Ninive chargé de fers. C’était une bonne prise qui acheva la pacification de la vallée de l’Euphrate. Mais les lointains pays de l’Occident, que Salmanasar avait une fois conquis sans pouvoir profiter de sa victoire, excitaient la convoitise du roi d’Assyrie. De son poste d’observation de Kar-Salmanasar qu’il avait fait construire en face de Karkémis, il épiait une occasion favorable pour reprendre le chemin du soleil couchant, et contempler en conquérant les flots de la grande mer de Phénicie. Quand il se crut prêt et qu’il eut reformé les effectifs de ses bataillons, il traversa l’Euphrate sur des radeaux, perçut sur son passage les tributs du roi de Karkémis, d’Arumi, fils de Gasi, de Lalli, roi de Lallida, de Girparund, roi de Patinu (Batnae), des villes de Pitru et de Hulsar, puis, avant de franchir l’Amanus, il voulut s’assurer la protection des grands dieux par un sacrifice gigantesque : mille moutons furent immolés à Raman, le dieu du tonnerre et de la grêle, car c’est lui qui avait la puissance de faire pleuvoir comme la grêle les flèches des Assyriens sur les armées ennemies.

Cette précaution n’était point inutile, car Salmanasar se trouva tout à coup en face d’une formidable coalition sur laquelle il ne comptait guère. Les chefs en étaient Irkulina, roi de Hamath et le vieux Ben-Adar Ier, roi de Damas, qui avait de la guerre une expérience consommée et avait groupé sous son sceptre toutes les tribus hittites de l’Occident. Il était l’âme des confédérés et il eut peut-être réussi à barrer la route aux Assyriens s’il n’eut préalablement épuisé ses ressources par ses guerres avec Omri, roi d’Israël. Douze rois, dit Salmanasar, avaient réuni contre moi leurs troupes ainsi composées : 1.200 chars, 1.200 cavaliers et 20.000 archers de Ben-Adar (Bin-idri) de Damas (Dimasqa) ; 700 chars, 7.000 cavaliers, 10.000 archers de Irkulina de Hamath ; 2.000 chars et 10.000 archers d’Ahabbu de Sirlaï (Achab, roi d’Israël) ; 500 hommes de Gua ; 1.000 hommes de Musur[8], 10 chars et 10.000 hommes du pays d’Irkanatu ; 200 hommes de Matinbaal, roi d’Arvad (Aruadu) ; 200 hommes du pays d’Usanatu ; 900 chars et 10.000 hommes d’Adonibaal, roi de Sisana ; 1.000 chameaux de Gendib, roi d’Arabie ; 1.000 hommes de Basa, fils de Ruhut, du pays d’Amuni (l’Ammonite). C’était donc en tout une armée de 63.000 fantassins, 8.200 cavaliers et 5.000 chars de guerre qui se mirent en ligne pour repousser l’agression assyrienne. Les petites principautés chananéennes avaient compris enfin qu’elles devaient oublier leurs jalousies mesquines et leurs querelles étroites pour courir au danger qui les menaçait toutes à la fois. Dans la liste qui précède, nous voyons figurer Achab, roi d’Israël, qui vint avec son contingent se ranger sous les ordres de Ben-Adar l’irréconciliable ennemi d’Israël : c’est la première fois que les Hébreux vont se trouver en contact avec les Assyriens, et il est assez singulier de constater que l’Écriture sainte fait à peine allusion à cette redoutable guerre[9].

Le choc dut être terrible et le carnage effroyable. La bataille se livra sous les murs de Karkar dont l’emplacement n’est pas bien déterminé. Salmanasar finit par l’emporter, mais au prix de cruels sacrifices, car les confédérés, obligés de battre en retraite, reculèrent lentement sans se laisser entamer depuis Karkar jusqu’à Gilza ; à la fin, ce fut une débandade générale, et Salmanasar se vante de s’être précipité sur eux comme le dieu Raman, et de leur avoir tué 14,000 hommes. Je les poursuivis jusqu’au delà de l’Oronte, dit-il, et je n’ai eu qu’à recueillir sur mon chemin leurs chars, leurs cavaliers et leurs chevaux.

Pourtant, Ben-Adar parvint à rallier les débris de son armée et même à recruter de nouvelles troupes, grâce au répit que lui laissa Salmanasar, car le roi d’Assyrie s’était trouvé, par les pertes qu’il avait subies, dans l’impossibilité de profiter de sa victoire. La guerre recommença donc plus terrible encore qu’auparavant ; elle se termina par une mêlée décisive dans laquelle Ben-Adar laissa 20.500 hommes sur le champ de bataille. Pour ne pas tomber vivant entre les mains de l’ennemi, le malheureux roi de Damas s’enfuit du côté de la mer et s’embarqua avec ses principaux officiers. Salmanasar se vante d’être monté lui-même avec son armée sur des vaisseaux et de l’avoir poursuivi au milieu des flots, mais il ne put l’atteindre et fut obligé de regagner la côte.

Ben-Adar en liberté, c’était de nouveau la guerre à courte échéance : le vieux roi contre lequel la fortune s’acharnait avec tant de cruauté sur la fin de sa carrière, se ressouvenait trop de son ancienne puissance pour ne pas chercher jusqu’au bout à en ressaisir les lambeaux ; et son âme eut été brisée par l’amertume s’il n’eut conservé l’espoir de la vengeance, quand il songeait à l’effondrement subit de l’empire hittite qu’il avait rêvé et déjà réalisé en partie lorsque étaient survenus les Assyriens. Salmanasar sera donc encore une fois contraint de revenir arroser de sang les pentes fertiles du Liban et la belle vallée de l’Oronte. Pour l’heure, il fut obligé de rentrer subitement en Mésopotamie où des révoltes locales lui procurèrent des lauriers plus faciles à cueillir. Ce fut d’abord Habini, gouverneur de Tul-Abne, sur un affluent du Habour, qui subit bien vite la peine de sa témérité, puis quelques principicules du haut Tigre qui obligèrent Salmanasar à une promenade dans ces parages où il se fit ériger une nouvelle statue.

 

Le roi d’Assyrie n’était pas rentré à Ninive qu’un événement fortuit attira ses regards d’un autre côté et lui fournit une merveilleuse occasion de conquête. Il y a longtemps que Babylone ne joue plus qu’un rôle secondaire dans les affaires de la Mésopotamie, et son histoire est restée dans une obscurité presque absolue depuis le jour où Marduk-nadin-ahi, tenant en échec la puissance assyrienne, s’était montré sous les murs d’Ellassar. C’est à peine si, de temps à autre, les chroniques des rois d’Assyrie en parlent comme d’une puissance déchue qu’on ne respecte guère que par tradition ou par une sorte de superstitieuse terreur. Babylone ne paraissait plus qu’un cadavre, mais c’était le cadavre à peine attiédi d’un géant qui avait fait trembler le monde et qui aurait peut-être pu ressusciter. Tout en le convoitant, Salmanasar n’osait donc, pas plus que ses prédécesseurs, l’approcher de trop près, lorsqu’une circonstance vint favoriser ses secrets desseins. A cette époque, le roi de Babylone s’appelait Marduk-innadin ; il avait un frère illégitime du nom de Marduk-bel-usate qui essaya de lui ravir le trône, et était parvenu, à force d’intrigues, à se trouver à la tête d’un parti puissant. La guerre civile éclata et favorisa le rebelle ; alors, Marduk-innadin, désespéré, alla mendier le secours du roi d’Assyrie. Salmanasar s’empressa d’accourir et d’occuper d’abord la ville de Me-Turnat, à la jonction du Tornadotus et du Tigre. Quelque temps après, il s’avança dans l’intérieur du pays d’Accad et s’empara de la ville de Ganati, puis sous prétexte de protéger son allié, il envahit la Chaldée tout entière et entra dans Babylone. Marduk-bel-usate, dit-il, fut terrifié par la puissance d’Assur, mon seigneur ; pour sauver sa vie, il s’enfuit dans les montagnes. Je m’acharnai à sa poursuite et le fis passer par les armes avec ses partisans. Alors, je me suis rendu dans les temples des dieux et j’ai offert des sacrifices dans les villes de Babylone, de Borsippa et de Gutha ; j’ai élevé des autels en leur honneur, puis, je suis descendu en Chaldée dont j’ai occupé les villes ; j’ai imposé des tributs à tous les rois de ce pays et j’ai étendu ma gloire jusqu’à la mer. Cette prise de possession de la Chaldée par les Assyriens ne fut pourtant qu’éphémère ; Babylone reconquit une ombre d’indépendance à la faveur des embarras qui appelèrent Salmanasar sur un autre terrain, et nous verrons les successeurs de ce prince entreprendre de nouveau contre elle des expéditions à main armée.

Les populations chananéennes domptées mais non soumises, relevaient déjà la tête et commençaient à redevenir menaçantes ; Ben-Adar et Irkulina étaient encore les instigateurs de ce mouvement, mais nous avons moins de détails sur cette prise d’armes que sur les guerres précédentes. Cinq fois Salmanasar passe l’Euphrate avec une armée de 120.000 combattants. Dans une bataille, il tua 10.000 hommes à l’ennemi et il prit successivement près de deux cents villes ou bourgs, qui furent pillés et livrés aux flammes, et cependant il ne parvint pas à disperser définitivement la coalition hittite. Ses succès furent-ils aussi incontestés qu’il l’affirme lui-même ? On en pourrait douter, car Ben-Adar, nous le savons par le texte biblique, continua à régnera Damas, sans être plus inquiété, et il consuma les dernières années de sa vie à faire la guerre contre Israël. Ce fut un de ses officiers, Hazaël, qui se fit roi à sa place, à l’époque même où Jéhu montait sur le trône de Samarie en remplacement d’Achab.

Salmanasar ne se fit pas faute de profiler des désordres qui bouleversèrent à ce moment les pays chananéens et que nous raconterons dans une autre partie de cet ouvrage. Dans sa dix-huitième campagne, il franchit l’Euphrate pour la seizième fois et se précipita sur la Syrie. Hazaël, roi du pays d’Aram, dit-il, s’était fié dans la force de ses armées ; il avait rassemblé ses guerriers en grand nombre ; il avait soumis la terre de Sanir et le versant des montagnes du Liban ; j’ai combattu contre lui, je lui ai tué 18.000 hommes, pris 1.121 chars, 470 cavaliers et tous ses bagages. Il s’enfuit pour sauver sa vie. Je me mis à sa poursuite jusque vers la ville de Damas, sa capitale ; j’ai coupé les plantations de ses jardins. Je suis parti de là dans les montagnes du Hauran, où j’ai détruit, ravagé et brûlé quantité de villes, et j’en ai emporté des dépouilles sans nombre. Salmanasar poursuivit sa marche jusqu’à la frontière du pays de Balirari, où il s’arrêta pour y élever un monument à sa propre gloire. Ce fut alors qu’il reçut les tribus de Gebal (Byblos), de Tyr, de Sidon et de Jéhu, roi d’Israël.

Dans les années qui suivirent, le roi d’Assyrie se montra dans le pays de Tabal, probablement les Tibaréniens voisins des Moschiens, dans les régions cappadociennes, puis, il revint encore deux fois sur les côtes de la Méditerranée, dans sa 25e et sa 26e campagne. Si les tribus hittites du sud restaient dans le devoir, il avait à cœur de punir les Hittites du nord qui avaient toujours pris une part active à la rébellion et n’étaient pas encore tombés directement sous son courroux : c’étaient les populations qui habitaient le versant nord-ouest de l’Amanus et les vallées de la Cilicie. Là, régnaient Hattê, roi du pays de Kasam, et Arami, fils d’Arakzi, dont une des villes principales était Muru, qui fut emportée d’assaut et démolie. Tanakum et Timur subirent le même sort. Puis, ayant traversé les montagnes du pays de Lamina, Salmanasar entra dans la ville de Tarse dont les habitants l’accueillirent en suppliants. La renommée de ses exploits était parvenue jusqu’aux oreilles de ces populations lointaines qui furent tout étonnées de sa magnanimité quand il se contenta, après avoir accepté de riches présents, de leur imposer pour roi Kirri, fils de Hattê, qui jura d’être fidèle. C’était la première fois que les Assyriens pénétraient en Asie-Mineure, et bien que Salmanasar n’y fil qu’une courte apparition, les fameuses piles de Syrie étaient forcées et un horizon jusque-là inconnu s’ouvrait aux rois de Ninive : c’étaient des peuples nouveaux à conquérir, un butin incalculable qu’il suffisait d’étendre la main pour s’en rendre maître.

Salmanasar ne revint plus en Syrie ; il préféra courir à des conquêtes plus faciles et qui lui coûtassent moins cher. Sur la fin de son règne, le nord et l’est attirent plus particulièrement ses regards. Dans sa vingt-quatrième campagne, il passe, vers les sources du Zab inférieur, la chaîne des monts Zagros que ses pères avaient toujours regardée comme infranchissable et il rançonne les pays de Namri, de Karhar et de Bar-sua. Huit ans auparavant, il avait déjà fait une pointe jusqu’au Namri, dont il avait chassé le roi Marduk-Mudammik, pour mettre à sa place Yanzu, fils de Hamban ; mais l’ingrat Yanzu ayant voulu se proclamer indépendant, attira l’orage sur son pays. Toutes ses villes furent prises, les unes après les autres, et lui-même n’échappa qu’à grand’peine au roi d’Assyrie, qui rançonna également le pays de Barsua en imposant tribut à ses vingt-sept rois. Les régions d’Amadai, Aruzias, Tarzanabi furent aussi dépouillées ; enfin, au pays de Karhar, Yanzu fut fait prisonnier et emmené en esclavage avec toute sa famille.

Les autres expéditions de Salmanasar furent toutes dirigées contre le pays de Naïri ; déjà vieux et fatigué, le roi d’Assyrie envoya dans cette région le grand turtan de son armée, Dayan-Assur qui battit, dans une première expédition, Siduri, roi d’Urarthu (Ararat), prit les forteresses du canton de Zamani, la ville d’Ambar et franchit le fleuve Arzania, qui est probablement l’Araxe. Trois ans plus tard, Dayan-Assur passe le Zab supérieur, traverse les districts de Hubuskia et de Madahir et déclare la guerre à Udaki, roi de Van, en attaquant sa ville de Zirta ; puis, c’est le tour de Sulusun, roi de Harru, d’Artasari, roi de Surdira, enfin du pays de Barsua qu’on a souvent confondu avec la Perse. L’année suivante, le lieutenant du roi d’Assyrie retourne dans les mêmes régions ; il impose en passant un tribut à Data, préfet de Hubuskia, marche contre le Muzasir où il s’empare de Zapari et de quarante-six autres villes. Les pays d’Urarthu, de Kirzani, Haran, Sargana, Andia succombent ensuite les uns après les autres. Tournant vers l’est, Dayan-Assur gagne, en passant par le Barsua, la région montagneuse de Namri dont les tribus sont toujours en insurrection. Il brûle deux cent cinquante villes et s’avance vers le sud jusqu’au Halvan, probablement la Chalonitis des géographes classiques, au nord du Gyndès.

Ici s’arrêtent les annales de Salmanasar qui nous conduisent jusqu’à la trente et unième année de son règne. Épuisé par tant de fatigues et de courses à travers l’Asie, le vieux roi qui était parvenu à constituer et à conserver intact un empire immense, eut la douleur de voir les quatre dernières années de son règne empoisonnées par la révolte de son fils aîné et par la guerre civile. Il fallait aux Assyriens un prince toujours vigoureux et marchant à leur tête pour les mener au pillage : des murmures éclatèrent de toutes parts quand Salmanasar fut obligé de rester au fond de son palais ; Assur-danin-pal, jaloux de voir le commandement des armées entre les mains du grand turtan, et trouvant que son père vivait trop longtemps, exploita ces mécontentements en appelant les Assyriens eux-mêmes à la révolte. Vingt sept villes du pays d’Assur, parmi lesquelles Ellassar, Amida, Arbèles, Tul-Abne se déclarèrent pour le rebelle et la soldatesque affamée suivit son parti. Kalah et Ninive restèrent seules fidèles à Salmanasar qui confia les rênes du pouvoir à son second fils Samsi-Raman. Ce dernier mit quatre ans à réprimer l’insurrection, el l’on ne sait ce que devint Assur-danin-pal. Salmanasar eut la consolation de mourir, après trente cinq ans de règne, sur un trône consolidé ; mais ses grandes conquêtes lointaines étaient perdues. Trente ans de guerres acharnées n’avaient servi qu’à procurer à Ninive des trésors et des esclaves : les limites de l’empire, à la mort de Salmanasar, étaient moins étendues qu’au jour de son avènement.

 

§ 4. — SAMSI-RAMAN III, RAMAN-NIRAR III ET LES ROIS FAINÉANTS (822 À 745)

Les Assyriens, même à l’époque de la plus grande extension de leur puissance, ont toujours distingué deux catégories de provinces parmi les pays qui faisaient partie de leur empire. Les unes étaient celles que la force et la conquête leur avaient annexées, qui payaient de lourdes contributions annuelles, et étaient habitées par des populations étrangères à la religion et à la descendance d’Assur ; les autres étaient le pays d’Assur proprement dit, qui seul constituait la race privilégiée, sorte d’aristocratie dominante à qui les peuples subjugués fournissaient les esclaves, les vivres, les vêtements, les parures, pour qui ils bâtissaient des palais et des temples. Cette organisation sociale était, sauf les modifications inhérentes à la civilisation moderne, assez comparable à la constitution de l’empire turc, où la race conquérante a détenu longtemps, presque exclusivement, tous les pouvoirs publics. L’Assyrien est avant tout guerrier : c’est lui, et non ses vassaux, qu’on voit l’arc en main, le casque conique sur la tête, souvent vêtu d’une grande cotte de mailles, mille et mille fois reproduit sur les bas-reliefs de nos musées. Il jouit de la faveur des dieux, et nul autre que lui n’est admis à y participer. Cet égoïsme extraordinaire, ce mépris des autres races et cette sélection outrageante par laquelle on évitait toute fusion et tout contact avec le vaincu, explique en grande partie pourquoi l’empire d’Assyrie s’effondrait soudain aussitôt que la répression d’une révolte paraissait seulement devoir se faire attendre. La plupart du temps, les populations vaincues n’eussent sans doute pas mieux demandé que de se fondre dans la grande famille de leurs maîtres, d’abdiquer leur religion et leur nationalité, et de contribuer à la gloire d’Assur en bénéficiant de la civilisation qui fleurissait à Ninive. Mais elles n’y participaient que comme tributaires ou comme esclaves et n’en tiraient nul profit.

Les limites géographiques de la contrée spécialement appelée pays d’Assur nous sont données au commencement de la stèle qui contient le récit des campagnes de Samsi-Raman. On distinguait la haute et la basse Assyrie qui, probablement, se trouvaient en amont et en aval du Tigre, par rapport à Ninive. Les villes principales en étaient Ninive, Kalah, Ellassar, les capitales, puis Nisur, Adia, qui a peut-être donné son nom à l’Adiabène classique, Sibanib, non loin du Haser qui se jette dans le Tigre près de Ninive ; Imgur-Bel ; Issapri ; Bit-Imtir, peut-être Atra ; Simu ou Limmu ; Hulhinis, sans doute le village actuel de Hinnis près de Bavian ; Parnusur ; Kibsuna, non loin du cours du Zab inférieur ; Kurban ; Tidu ; Nabulu ; Kapa, la Cepha des géographes classiques, sur le haut Tigre ; Urakka ; Sallat ; Huzirina, peut-être Arzène, près de Cepha ; Dur-Balat ; Dariga ; Zaban, probablement, comme son nom l’indique, sur le Zab inférieur ; Lubdu ; Arbaha, la capitale de l’Arrapachitis des Grecs ; Arbèles ; Amida, aujourd’hui Diarbekr, enfin Hindan, plus à l’ouest en descendant vers l’Euphrate. Malheureusement la plupart de ces villes sont encore d’une identification douteuse et parfois même impossible à tenter. Il en est de même de la ligne de frontières qui est ainsi fixée d’après la même inscription : Le territoire du pays d’Assur comprend depuis la ville de Paddir qui est au pays de Naïri, jusqu’à Kar-Salmanasar, en face deKarkemis, d’une part ; depuis Zaddi sur la frontière du pays d’Accad jusqu’au pays de Belzi d’autre part ; enfin depuis la ville d’Aridi jusqu’au pays de Suhi, sur l’Euphrate. Plusieurs de ces points extrêmes étant incertains, on ne peut que se faire une idée approximative des limites du territoire habité par la race qui se prétendait exclusivement issue d’Assur.

Quand toute cette contrée fut pacifiée et que les partisans d’Assur-danin-pal furent rentrés dans le devoir, l’œuvre de Samsi-Raman consista à recommencer la conquête des provinces qui, à la faveur de la guerre civile, s’étaient empressées de secouer leurs chaînes. Nous ne possédons jusqu’ici, sauf quelques fragments peu importants, qu’un seul monument qui raconte les événements du règne du fils de Salmanasar. C’est une grande stèle découverte à Kalah, sur la face de laquelle est sculpté en haut-relief le portrait du roi, et sur les côtés, le récit de ses faits d’armes, jusqu’à sa quatrième campagne ; mais nous savons par la liste des limmu qu’il régna treize ans.

L’inscription débute par une invocation au dieu Adar, le dieu de la force et de la guerre : c’était la divinité favorite de Samsi-Raman qui se met sous sa protection comme s’il eut voulu marquer parla que dans les conjonctures difficiles où il se trouvait, il avait besoin surtout de participer aux attributs de l’Hercule assyrien. Au dieu Adar, le puissant seigneur, le héros, le géant, le dominateur, le champion des dieux, qui préside au gouvernement du ciel et de la terre, le prince des Ighigs, le tout puissant, le chef des archanges, le très haut, le sublime, le soleil du sud, qui chevauche sur les nuages, qui, pareil à Samas la lumière des dieux, illumine les régions, le fils aine du dieu Bel, le principe de toute force, le seigneur qui a son sanctuaire à Kalah,Samsi-Raman, le roi puissant, le roi des légions, qui est sans rival, le gardien des sanctuaires, le porteur du sceptre de justice, qui règne sur tous les pays, le roi dont les dieux ont, de toute éternité, proclamé le nom, le pontife suprême,, le restaurateur du temple E-Sarra, le gardien du E-Kur, qui adore tous les dieux de son pays et se montre attentif à exécuter leurs ordres, fils de Salmanasar, roi des quatre régions, le rival de tous les rois, le conquérant de tous les pays ; petit-fils d’Assur-nazir-pal, le ravisseur du butin et des trésors de toutes les contrées.

Samsi-Raman eut un double objectif dans les expéditions militaires qu’il entreprit aussitôt qu’il eût gravi les marches du trône : la conquête du Naïri et celle de la Chaldée ; obligé de courir au plus pressé, il n’eut pas le loisir de tourner ses armes soit contre les Hittites qui s’étaient proclamés indépendants jusque sur l’Euphrale, soit contre la région du Zagros. Le Naïri fut soumis sans grand effort après trois campagnes successives, dirigées soit par Samsi-Raman en personne, soit par son grand échanson, Musakil-Assur qui était, dit l’inscription, instruit et savant dans l’art de la guerre. Dans la deuxième campagne, Musakil-Assur pénétra jusqu’à la mer Noire. A Sarsina, fils de Mekdiar, il prend trois cents villes et onze places de guerre ; il en conquiert deux cents autres sur le roi Uspina. Il extermina leurs guerriers ; il emporta leurs dépouilles et toutes leurs richesses, leurs dieux, leurs fils et leurs filles ; il détruisit leurs villes et les livra aux flammes. A son retour, il tua les hommes de guerre du district de Sunbai, et il imposa comme tribut des chevaux de trait aux rois du Naïri.

L’année suivante, Samsi-Raman lui-même franchit le Zab supérieur et monta au Naïri. Sur son passage il reçut l’hommage et les présents de Dadi, roi de Hubuskia, de Sarsina, fils de Mekdiar, ainsi que des rois de Sunba, de Van, de Barsua et de Talikla. Au lieu de se soumettre, les gens du pays de Mesa abandonnèrent leurs villes et s’enfuirent dans les montagnes. Ils s’installèrent, dit le texte épigraphique, sur trois pics suspendus au ciel comme des nuages et qu’un oiseau même ne saurait atteindre dans son vol. Je m’élançai à leur poursuite et je parvins à m’emparer de ces pics montagneux. En un jour, je fondis sur eux comme un aigle, j’exterminai la plupart de leurs soldats et je mis la main sur leurs trésors, leurs bœufs, leurs ânes, leurs troupeaux, leurs chevaux de trait et d’autres richesses innombrables. Je détruisis et livrai aux flammes cinq cents bourgs de leur territoire. A la suite de cet exploit, Samsi-Raman se porta plus à l’est, dans la direction de la mer Caspienne. En entrant dans le pays de Giratbund, il s’empara de la ville de Kinaki et reçut la soumission de Titamaska, roi de Samasaya, et de Kiara, roi de Kar-Sibutaya. Les indigènes épouvantés se concentrèrent dans la ville d’Uras sous les ordres du roi Pirisati ; une grande bataille fut livrée sous les murs de la ville : les Assyriens tuèrent six mille ennemis, et firent prisonniers Pirisati avec douze cents de ses soldats. Après cela, Belgur, gouverneur de Sibar, vint au-devant du vainqueur qui entra dans sa capitale où il fit ériger une stèle qui racontait la conquête du Naïri ; puis, il n’eut pas de bien grandes difficultés à soumettre aussi les pays d’Epizi, de Matu, d’Ekummur et enfin d’Ara-zias, dont le roi Munir-Suarta ne se rendit pourtant qu’après avoir vu son pays ruiné et incendié, et onze cents de ses soldats passés par les armes.

Au comble du succès, Samsi-Raman résolut de provoquer une démonstration solennelle de sa puissance en mandant auprès de lui tous les rois du Naïri, pour les contraindre à faire, en masse, acte de soumission et de vassalité. Ils arrivèrent des pays les plus lointains, au nombre de vingt-six, et se rencontrèrent au camp assyrien. Samsi-Raman dut tressaillir d’orgueil quand il se vit entouré de cette cour de rois, accourus des bords de la mer Noire comme de ceux de la Caspienne, pour lui rendre hommage et lui jurer fidélité ; aussi, il ériumère pompeusement tous leurs noms et. il ajoute : Grâce à la bienveillance d’Assur, de Samas et de Raman, les dieux qui me protègent, je leur imposai pour toujours un tribut de chevaux dressés au joug. Ce n’est qu’après avoir étalé à leurs yeux l’éclat de sa magnificence et la puissance de son invincible armée qu’il quitta le pays de Naïri où il ne revint plus : la soumission et la paix étaient de ce côté désormais assurées, pour quelque temps.

Nous voici, à présent, parvenus à un nouvel épisode de la guerre entre Babyloniens et Assyriens, guerre sans merci qui ne pourra se terminer que par la ruine de l’une des deux grandes capitales qui se disputent la prépondérance dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate. L’une des deux tuera l’autre, car l’empire doit être sans partage ; mais ce duel de géants, cette lutte atroce de deux peuples frères qui s’égorgent pour dominer, est loin encore de finir. Dans les premiers assauts, Babylone l’emportait ; maintenant, c’est Ninive, et à l’époque de Samsi-Raman on pouvait croire que le soft des armes lui serait définitivement favorable.

Au mois d’avril de sa quatrième année de règne, Samsi-Raman se mit en marche pour le pays de Kar-Dunias. Il franchit le Zab inférieur auprès de Zaddi et de Zaban, se donna, en passant dans les montagnes, la distraction d’une partie de chasse dans laquelle il tua trois lions, puis il soumit le canton d’Ebih et entra dans Me-Turnat. Les habitants de cette ville étaient de la race d’Assur ; aussi le roi d’Assyrie spécifie bien qu’il eut garde de les réduire en esclavage : ceux qui furent déportés dans le nord, furent traités, dit-il, comme des habitants de mon pays. La ville d’Arnê fut pillée et brûlée, puis le pays de Yatman, la ville d’Ul-duya et vingt autres. Dans une première bataille rangée, les Ghaldéens eurent plus de trois cents tués et la ville de Kiribti succomba après une résistance acharnée. Alors, dit l’inscription, les gens du pays d’Accad craignirent ma puissance et le choc de mes armes dont le succès est sans égal. Ils se retranchèrent dans la place de Dur-Papsukal qui forme une Ile au milieu du fleuve. J’ai pris cette ville forte et j’ai passé par les armes treize mille de leurs guerriers. Leur sang avait teint les eaux du fleuve ; je fis une pyramide de leurs cadavres ; trois mille prisonniers tombèrent entre mes mains.

Le roi de Babylone, Marduk-balat-irib, ne paraît pas avoir encore, jusqu’ici, pris une part directe à la lutte ; il n’entra en lice que lorsqu’il était déjà trop tard. Marduk-balat-irib eut confiance dans la puissance de ses armées. Il avait sous ses ordres des hommes de Ghaldée, du pays d’Elam, des pays de Namiï et d’Arumu : ses troupes étaient sans nombre. Il s’avança pour me livrer bataille jusqu’à Daban, aux portes de Dur-Papsukal ; il rangea ses bataillons. J’acceptai le combat et je le mis en déroute ; je lui tuai 5.000 hommes ; 2.000 prisonniers tombèrent entre mes mains ; je pris aussi 200 chars, 200 cavaliers, l’étendard royal et tous les bagages du camp. Ce passage est du plus haut intérêt, car il nous montre toute une coalition des peuples du sud et de l’est groupée autour du roi de Babylone pour résister à l’invasion assyrienne. Malheureusement, nous ne savons quelle fut l’issue définitive de cette guerre, ni si Babylone elle-même fut forcée d’ouvrir ses portes au vainqueur, car le texte de la, stèle s’arrête ici brusquement, comme si le lapicide eut été interrompu par quelque circonstance imprévue. La liste des limmu, le seul document qui nous renseigne laconiquement sur les huit dernières années du règne de Samsi-Raman, mentionne encore deux expéditions de ce prince en Chaldée, mais sans indiquer ni l’issue ni le moindre détail. Qui sait même si Samsi-Raman ne périt point dans la lutte ? Si l’on ne peut à cet égard que formuler une conjecture, il reste toutefois positif que Babylone ne succomba pas complètement, car la guerre se prolonge, incessante et acharnée, sous successeurs de Samsi-Raman.

Ce fut d’abord Ramah-Nirar III qui continua les conquêtes de son père et qui, durant ses trente ans de règne, porta l’empire d’Assyrie à l’extension qu’il n’avait jamais connue jusque-là, et qui dépassa même les limites de Salmanasar. Il est regrettable que nous n’ayons encore jusqu’ici du règne de ce prince, qu’une brève énumération de ses conquêtes ; mais elle suffît toutefois à nous laisser entrevoir que Ramah-Nirar ne demeura pas un seul jour dans le repos, et que chacune de ses années fut marquée par une campagne victorieuse, tantôt à l’est, du côté de la mer du soleil levant, c’est-à-dire la mer Caspienne, tantôt au couchant jusqu’à la Méditerranée, tantôt vers le sud jusqu’au golfe Persique. A l’est et au nord-est, il parcourut en triomphateur les pays d’Elam, d’Illippi, de Karhar, d’Arazias, de Misu, de Madaï (la Médie propre), de Giratbund, de Munna, de Barsua, d’Allabria, d’Abdadan et d’Andia. A l’ouest, à partir de l’Euphrate, ses armées envahirent successivement le pays des Hittites, puis la Phénicie, y compris Tyr et Sidon, le pays d’Omri, c’est-à-dire le royaume d’Israël, l’Idumée, enfin le pays des Philistins qui, sous le nom de Palasta (Palestine), apparaît pour la première fois dans les textes cunéiformes, et qui fut razzié jusqu’à la grande mer du soleil couchant. Le royaume de Damas, bien affaibli depuis le temps de Ben-Adar et de Hazaël, succomba à son tour. Raman-Nirar entra dans Damas et fit prisonnier le roi Mariah qui embrassa en suppliant les genoux du roi d’Assyrie : La crainte immense d’Assur, mon seigneur, le frappa ; il prit mes genoux et fit sa soumission. Je lui imposai comme tribut deux mille trois cents talents d’argent, vingt talents d’or, trois cents talents de cuivre, cinq mille talents de fer, des étoffes de laine et de lin ; je pris un lit d’ivoire, un siège d’ivoire, une table élevée, ses meubles et son trésor qui était immense, et tout ce qui se trouvait à Damas sa capitale et dans son palais.

Nous ne connaissons pas d’autres circonstances de ces guerres dont le résultat immédiat fut de rendre au royaume d’Assyrie son ancienne splendeur et la prédominance sur la Syrie tout entière ; cependant la table des limmu paraît faire croire que Raman-Nirar ne fit qu’une expédition du côté de la Méditerranée, et que ses conquêtes n’y furent qu’éphémères tandis, qu’il pénétra, au contraire, jusqu’à trois fois dans le pays de Van, et qu’il envahit une dizaine de fois le Naïri et les cantons du nord-est. Enfin, il porta un coup fatal à la puissance babylonienne en subjuguant la Chaldée : il fut assez heureux pour entrer dans Babylone et sacrifier sur les autels de Bel, de Nabu et de Nergal. Il confia le gouvernement de la Chaldée à sa femme, la reine Sammuramat qui résidait à Babylone et qui, contrairement aux usages assyriens, paraît avoir joué un rôle historique : c’est peut-être ce rôle qui, défiguré par la tradition grecque, aura été l’origine première de la légende de Sémiramis.

La reine Sammuramat se trouve mentionnée au cours d’une inscription pieuse, gravée sur la statue du dieu Nabu que fit élever Bel-hassi-ilum, gouverneur de Kalah, pour attirer la protection divine sur Ramar-Nirar et sur sa femme. La prière est dédiée au seigneur suprême de son maître, à Nabu, le protecteur de Raman-Nirar, roi du pays d’Assur ; le protecteur de Sammuramat, l’épouse du palais, la souveraine.

 

On ne se douterait guère, quand on parcourt la liste des provinces soumises au sceptre de Raman-Nirar III, et que l’on voit l’Orient tout entier apporter le tribut au monarque de Ninive, que l’empire assyrien est sur le point de subir une épouvantable crise qui va le conduire à deux doigts de sa perte. Cet édifice immense, sans cesse reconstruit depuis la base jusqu’au sommet, s’écroulait toujours au moment où lès architectes s’apprêtaient à en poser le couronnement. La Providence se jouait de ces orgueilleux monarques qui, dans l’ivresse du triomphe, se proclamaient rois des quatre régions du monde, et qui aspiraient à poser les bornes de leur empire, là où finit la terre elle-même. C’était comme le renouvellement périodique de l’histoire de la tour de Babel : la confusion régnait toujours dans l’empire assyrien, et les éléments hétérogènes avec lesquels on cherchait à le constituer ne pouvaient avoir ni cohésion ni durée. On ne saurait élever une montagne en amassant les sables du désert que le vent emporte et disperse au fur et à mesure, et ces tribus à demi nomades pour la plupart, qu’on voulait fondre et rapprocher, étaient plus mobiles encore que les tourbillons de poussière sur lesquels elles posaient leurs lentes. De la mer Caspienne à la Méditerranée, de la mer Noire au golfe Persique, Raman-Nirar a promené ses armes victorieuses : les Hittites comme les gens du Naïri, les Chaldéens comme les tribus de la Médie, ont senti le poids de la redoutable main qui s’est appesantie sur eux, et voici tout à coup que cette main s’évanouit comme un fantôme et que les nations s’aperçoivent que l’empire d’Assyrie agonise et va mourir. Rien n’est venu jusqu’ici clairement expliquer cet affaissement soudain qui pourtant ne nous surprend pas. C’est un Salmanasar, le IVe du nom, qui succède à Raman-Nirar : la table des limmu nous dit qu’il fit quelques expéditions lointaines, essayant d’empêcher l’empire de tomber en décomposition. Cinq fois il envahit l’Ararat, une fois il se porte sur Damas, et deux ou trois de ses autres marches militaires sont dirigées vers le nord-est, du côté du pays de Namri : ce sont les seules indications que nous ayons sur ce règne qui ne fut pas sans gloire.

Après Salmanasar IV, vient Assur-dan-il, contre lequel toutes les provinces se soulèvent, et qui est impuissant à faire face à tous ses ennemis à la fois. Insurrection dans la ville de Libzu ; insurrection à Arrapha, presque aux portes de l’Assyrie ; insurrection au pays de Guzana, la Gauzanitis classique, en pleine Mésopotamie ; et par surcroît des épidémies et des signes dans le ciel : le soleil s’éclipsa[10]. Assur-dan-il II laissa le trône à Assur-nirar II qui le garda huit ans (752 à 745), et la huitième année, après avoir inscrit le nom de Nergal-nasir, la table des limmu ajoute ces simples mots : Révolte dans la ville de Kalah. Assur-nirar disparaît dans celte révolution.

Les annales assyriennes sont discrètes sur les tragiques événements qui préparèrent une pareille catastrophe. Cependant, à plusieurs reprises, elles enregistrent sous le règne d’Assur-nirar cette mention : « Paix dans le pays, » ce qui était loin de faire le compte des légions assyriennes accoutumées à vivre de rapines et de pillage. On murmurait partout contre le prince indolent qui s’enfermait dans son palais pour se rassasier de jouissances de toutes sortes : ce n’était pas impunément qu’on avait excité chez le peuple d’Assur ces appétits sanguinaires qui demandaient maintenant à être satisfaits comme par le passé. Aussi, la mémoire des princes fainéants qui se succédèrent alors sur le trône de Ninive fut-elle maudite par les Assyriens, et l’écho de celte réprobation est arrivé jusqu’aux Grecs, sous la forme d’une légende accréditée par Ctésias, et aussi historiquement fausse que la légende de Ninus et de Sémiramis : Assur-nirar est le Sardanapale des Grecs, type à jamais fameux du prince voluptueux et efféminé, et ses débauches auraient amené, racontent les auteurs classiques, une première destruction de Ninive.

Sardanapale, au dire de la légende, s’était plongé dans les débauches du harem et ne sortait plus de son palais, renonçant à toute vie virile et guerrière. Il régnait ainsi depuis sept ans, et le mécontentement allait toujours croissant, le désir d’indépendance se propageait parmi les provinces encore soumises, le lien de leur obéissance se relâchait chaque année davantage et devenait plus près de se rompre, quand Arbace, chef des contingents mèdes de l’armée et Mède de nation lui-même, eut l’occasion de voir, au fond du palais de Ninive, le roi vêtu en femme, le fuseau à la main, cachant derrière les clôtures du harem la lâche oisiveté de sa vie voluptueuse. Il jugea que l’on aurait facilement raison d’un prince aussi dégradé, qui serait incapable de renouveler les traditions vaillantes de ses ancêtres ; le temps lui parut donc, venu, pour les provinces que la force des armes retenait seule, de secouer définitivement le joug du despotisme assyrien. Arbace communiqua ses pensées et ses projets au prince alors placé à la tête de Babylone, le Chaldéen Phul, surnommé Balazu (le terrible), ce que les Grecs ont rendu par Bélésis ; celui-ci y adhéra avec l’empressement que l’on pouvait attendre de cette nation des Babyloniens dont on avait vu les soulèvements se renouveler périodiquement. Arbace et Balazu se concertèrent avec les autres chefs des contingents étrangers, avec les princes vassaux des pays qui aspiraient à l’indépendance ; tous résolurent de renverser Sardanapale. Arbace s’engagea à soulever lés Mèdes et les Perses, tandis que Balazu insurgerait Babylone et la Chaldée. Au bout de l’année, les chefs rassemblèrent leurs soldats au nombre de quarante mille, en Assyrie, sous prétexte de relever, selon l’usage, les troupes qui y avaient fait le service l’année précédente. Une fois là, les soldats se mirent en état de rébellion ouverte. La tablette du Musée Britannique nous apprend que ce fut à Ivalah que commença l’insurrection.

Sardanapale, poursuit la fable, tiré brusquement de ses débauches par un péril qu’il n’avait pas su prévoir, se montra tout à coup plein d’activité et de courage ; il se mit à la tête des troupes proprement assyriennes, qui lui restaient fidèles, affronta les rebelles et les battit complètement à trois reprises successives. Déjà les conjurés commençaient à désespérer du succès, lorsque Phul, appelant la superstition au secours d’une cause qui paraissait perdue, leur déclara que s’ils voulaient tenir encore cinq jours, les dieux, dont il avait consulté la volonté en observant les astres, leur assureraient infailliblement la victoire.

En effet, quelques jours après, un corps considérable que le roi avait appelé à son secours, des provinces voisines de la mer Caspienne, passa en arrivant du côté des insurgés et leur donna la victoire. Sardanapale, alors, se renferma dans Ninive, bien déterminé à s’y défendre jusqu’à la mort. Le siège dura deux ans, caries murs de la ville défiaient les machines et il fallut la réduire par la famine. Sardanapale ne redoutait rien, confiant dans un oracle qui avait déclaré que Ninive ne serait jamais prise, à moins que le fleuve ne devînt son ennemi. Mais la troisième année il tomba des pluies si abondantes que les eaux du Tigre inondèrent une partie de la ville et renversèrent une muraille de ses fortifications sur une étendue de 20 stades. Alors le roi, persuadé que l’oracle était accompli, désespéra de son salut, et pour ne pas tomber vivant aux mains de l’ennemi, il fit dresser dans son palais un immense bûcher, sur lequel il plaça son or, son argent, ses vêtements royaux ; puis, s’enfermant avec ses femmes et ses eunuques dans une chambre construite au milieu du bûcher, il disparut dans les flammes[11].

Ninive ouvrit ses portes aux assiégeants ; mais cette soumission tardive ne sauva pas l’orgueilleuse cité. Elle fut pillée, livrée aux flammes, puis rasée avec un soin haineux dans lequel on peut voir quelles colères les implacables sévérités des conquérants assyriens avaient amassées dans le cœur des peuples qu’ils avaient soumis. Les Mèdes et les Babyloniens ne laissèrent pas pierre sur pierre des remparts, du palais, des temples ou des maisons de la cité qui, pendant deux siècles, avait dominé sur toute l’Asie antérieure. L’histoire, d’après ce conte grec, n’offre pas un second exemple d’une destruction aussi radicale. L’empire assyrien fut renversé comme sa capitale, et les peuples qui avaient pris part à la révolte formèrent des États indépendants, les Mèdes sous Arbace, les Babyloniens sous Phul ou Balazu, les gens de Suse sous le roi Sutruk-Nahunta. Quant à l’Assyrie, réduite à la condition d’esclavage où elle avait tenu les autres contrées, elle devint pour quelque temps une dépendance de Babylone.

Il est aujourd’hui historiquement certain que cette première chute de Ninive n’est qu’une fable sans fondement, et que cette alliance des Mèdes avec les Babyloniens n’a pu exister à cette époque, non plus qu’Arbace et Bélésis. Les fouilles modernes n’ont rien mis au jour qui put être un indice de cette grande catastrophe. Ce qui est néanmoins positif, c’est que pendant les derniers règnes, la puissance ninivite subit une éclipse qui eût pu lui être fatale, en permettant à tous ses vassaux de reconquérir l’indépendance qu’on leur avait tant de fois et si cruellement ravie. Mais cette éclipse ne fut que passagère et ne dura pas plus d’une trentaine d’années ; elle n’eut pas pour Ninive les conséquences désastreuses qu’on aurait pu craindre, parce que les peuples rendus à la liberté ne surent profiter de leur affranchissement que pour s’abîmer dans les guerres civiles. Ce fut sans doute à l’époque de cet affaissement momentané de la puissance assyrienne qu’il faut rapporter l’épisode de la prophétie de Jonas criant à travers les rues de la grande ville : Encore quarante jours et Ninive sera détruite. Le souvenir du prophète d’Israël est resté traditionnellement dans le pays où fui la capitale de l’Assyrie : A un kilomètre de Koyoundjik, écrit M. l’abbé Vigouroux, on rencontre une colline de ruines et de décombres, restes d’un vieux palais assyrien qui, au temps de la splendeur de la grande ville, s’appelait Bit-Kutalli, la maison des choses nécessaires ; elle contenait les dépendances, les greniers, les établissements militaires de la demeure royale. Depuis plusieurs siècles, sinon depuis le commencement de l’islamisme, cet endroit passe pour le théâtre principal de la prédication de Jonas, et a reçu en conséquence le nom de Nebbi Yonnès. Les musulmans l’appellent aussi Tell-et-Tanbeh, tumulus du repentir. Ils prétendent que c’est en ce lieu qu’est le tombeau du prophète. Dans une mosquée élevée en son honneur, au milieu d’une salle sombre, est placée un sarcophage en bois, entièrement couvert par un riche lapis vert sur lequel sont brodées des sentences du Koran. C’est là que reposent les restes de Nebbi Younès. Au-dessus sont suspendus des œufs d’autruche et des glands de diverses couleurs. Les vrais croyants de tout le voisinage ont la dévotion de se faire enterrer auprès de ce lieu sacré : de là, les innombrables pierres sépulcrales qu’on trouve tout alentour. Cependant, la tradition qui place le tombeau de Jonas au milieu des ruines situées à l’est de Mossoul, sur la rive gauche du Tigre, ne s’appuie sur aucun fondement sérieux ; la tradition juive le plaçait avec beaucoup plus de vraisemblance, au temps de saint Jérôme, à Gath-Hépher, dans la tribu de Zabulon[12].

 

§ 5. — RÈGNE DE TEGLATH-PAL-ASAR II (745 À 726).

L’instigateur de la conspiration qui renversa Assur-nirar, fut, selon toute vraisemblance, le prince actif et énergique qui régna après lui et qui restaura le grand empire d’Assyrie. C’est le Teglath-pal-asar de la Bible ; on ne sait rien sur ses origines, soit qu’il appartint à la race royale et que, plus heureux qu’Assur-danin-pal, il fut parvenu à ravir le trône à son légitime possesseur, soit que, comme Belitaras, il fut de basse extraction et ne dût son élévation qu’à son audace, ou bien qu’il fut un soldat de fortune porté sur le pavois par la soldatesque qu’on ne menait plus à la guerre. Son palais a été retrouvé à Kalah, dans la partie occidentale de la grande plate-forme, et les explorateurs anglais ont pu constater que les inscriptions de ce prince avaient été intentionnellement mutilées par les rois ses successeurs. On sait quelles précautions les monarques assyriens prenaient pour assurer la transmission de leurs écrits à la postérité la plus reculée : les plus terribles anathèmes étaient portés contre quiconque oserait violer ces inscriptions sacrées qu’on ne se contentait pas d’étaler en plusieurs exemplaires dans les salles des palais, mais que souvent on enfouissait aussi dans les fondations des édifices. Maintes et maintes fois nous avons vu des princes recherchant pieusement les textes de leurs prédécesseurs pour les remettre en honneur et les empêcher de tomber dans l’oubli. Il n’en fut pas ainsi pour les annales de Teglath-pal-asar. Son palais fut intentionnellement violé et renversé, par la main des Assyriens eux-mêmes. C’est ainsi que des fragments d’inscriptions qui lui appartiennent ont été retrouvés épars et pêle-mêle dans les murs d’un palais bâti par Assarhaddon, un de ses successeurs ; une mutilation sacrilège a réduit en lambeaux les annales de ce prince, sans que nous puissions encore nous expliquer les motifs de cette réprobation qui a pesé sur la mémoire, pourtant glorieuse, de Teglath-pal-asar II.

Monté sur le trône le 13 Iyar (avril) de l’an 745, après une période de désastres sans nom, et favorisé par tout ce qu’il y avait encore dans la nation assyrienne de remuant et de passionné pour la guerre, épris lui-même de l’ancienne splendeur de l’empire ninivite et jaloux de surpasser les plus grands des anciens rois, Teglath-pal-asar n’eut qu’à indiquer le chemin de la frontière à ses soldats pour triompher d’un ennemi imprévoyant et divisé contre lui-même. Les difficultés étaient grandes parce qu’il eut fallu se montrer sur tous les points de l’horizon à la fois ; cependant l’adversaire le plus inquiétant et le plus dangereux était le roi de Babylone : ce fut lui qui subit le premier choc. Au commencement de mon règne, dit un des fragments des annales de Teglath-pal-asar, j’ai étendu ma puissance depuis les villes de Dur-Kurigalzu, de la Sippar de Samas, de Pasil qui dépendent du pays de [Kar-Dunias] jusqu’à Nipur, sur les tribus de Itu, de Rubu et le district d’Arumu en totalité, lequel s’étend sur le bord du Tigre et du Surapi, jusqu’au fleuve Ukni qui se jette dans la mer inférieure. A la place de Tul-Hamri, forteresse dépendant de la ville de Humut, j’ai bâti un autre château-fort que j’ai appelé Kar-Assur ; j’y ai placé les soldats des pays que j’avais vaincus et j’y ai mis un de mes lieutenants pour les gouverner. J’ai trituré comme, du mortier tout le pays de Bit-Silan ; j’ai changé en solitude la ville de Sarraban, j’y ai fait des prisonniers et j’ai fait mettre en croix le roi Nabu-usabsi, à la porte de la ville. J’ai pris [toutes les richesses] de son pays, sa femme, ses fils, ses filles, ses biens ; j’ai pillé son palais. J’ai broyé comme du blé la terre de Bit-Amukan, et j’ai déporté en Assyrie ses principaux habitants et leurs trésors. J’ai mis en déroute les tribus de Pukud, de Ruya, de Libzu, et je les ai déportées ; j’ai soumis à mon sceptre toutes les tribus d’Arumu et je leur ai imposé des gouverneurs. J’ai prélevé des contributions de guerre sur le pays de Kar-Dunias et sur le pays de Rasan qui dépend de la Chaldée.

Toute la basse Mésopotamie et les petits royaumes environnants devinrent ainsi tributaires de l’Assyrie, et Teglath-pal-asar entra dans Babylone où il sacrifia sur les autels des dieux du pays et prit le titre de roi des Sumers et des Accads. Cependant la Chaldée se révolta plus tard à la faveur des guerres que Teglath-pal-asar eut à soutenir sur d’autres frontières de son empire ; quinze ans après, sur la fin de son règne, il fut obligé de retourner vers le bas Tigre, et cette fois il pénétra jusque sur le golfe Persique, et châtia durement tout le pays. Je pris, dit-il, les villes de Harbar et de Yapaldu avec 3.000 hommes, leurs richesses, leurs dieux et les villes environnantes. J’ai fait prisonnier Zakiru, fils de Saalli... J’ai soumis les hommes de Bit-Saalli ; j’ai pris leurs biens et leurs forteresses, et j’ai réduit en servitude 5.400 des leurs... ; j’ai pris la ville d’Amlilalu... j’ai changé toute la terre de Bit-Saalli en un monceau de ruines, et j’ai réuni les plaines de ce pays au territoire de l’Assyrie. J’ai fait prisonnier Kin-ziru, fils d’Amukan, dans la ville de Sapi, une de ses places fortes ; j’ai tué des masses de prisonniers devant la grande porte de la ville... ; j’ai couvert de ruines les pays de Bit-Silan, de Bit-Amukan et de Bit-Saalli. J’ai reçu les tributs de Balazu, fils de Dakkur.... Les sujets de Marduk-pal-iddin, fils de Yakin, sous les rois, mes pères, n’avaient jamais été soumis et ils n’avaient pas embrassé leurs pieds. La crainte d’Assur, mon seigneur, s’empara de Marduk-pal-iddin et il vint au-devant de moi dans la ville de Sapî ; il baisa mes pieds, et je lui imposai un tribut de poussière d’or et de vases d’or.

Ce sont là à peu près les seuls textes qui nous renseignent sur les expéditions de Teglath-pal-asar II en Chaldée. Si mutilés qu’ils soient, peut-être à cause même de ces mutilations, ils ne laissent pas que de soulever de difficiles questions de chronologie dont la solution ne saurait encore être donnée à l’heure présente. Le roi d’Assyrie rencontre en Chaldée au moins cinq rois : d’abord, Nabu-usapsi, fils de Silani, donné, dans un texte que nous n’avons pas rapporté, comme souverain de la Chaldée entière, par conséquent roi de Babylone ; puis Zakiru, fils de Saalli, qui ne régnait probablement pas à Babylone ; Kin-ziru, fils d’Amukani, peut-être roi seulement de Sapi ; Balazu, fils de Dakkur ; enfin Marduk-pal-iddin, fils de Yakin. Plusieurs de ces noms, qui appartiennent à des princes qui se sont succédé ou ont été contemporains, se reconnaissent aisément sous la forme grecque que leur donne Bérose ou le canon de Ptolémée. Kin-ziru est évidemment le Kivppo ; de Ptolémée, Balazu pourrait être Bélésis, l’auteur de la prétendue chute de Sardanapalc et Marduk-pal-iddin, qui jouera plus tard un grand rôle dans cette histoire, est le Merodach-Baladan d’Isaïe, altéré en grec sous la forme Μαρδοκεμπάδος. D’après les sources grecques, ces princes sont les successeurs de Nabonassar, qu’on a regardé pendant longtemps comme le fondateur du grand empire de Chaldée ; c’est lui qui ouvre l’ère astronomique fameuse à laquelle Ptolémée a attaché son nom, et qui substitue l’année solaire à l’année lunaire jusque-là usitée. Voici ce que rapporte le Syncelle au sujet de ce prince : A partir de Nabonassar, dit-il, les Chaldéens ont soigneusement enregistré les mouvements des astres, et, d’après les Chaldéens, les mathématiciens grecs. En effet et comme le racontent Alexandre Polyhistor et Bérose, compilateurs des annales chaldéennes, Nabonassar, après avoir réuni les documents qui racontaient les actes des rois antérieurs, les fît détruire, afin que désormais l’on ne put compter qu’à partir de lui les rois de Chaldée[13]. Comme, d’après les calculs les plus autorisés, l’ère de Nabonassar commence en 747 avant notre ère et que Teglath-pal-asar II règne en Assyrie à partir de 745 seulement, il est étrange que Nabonassar (en assyrien, Nabu-nasir), qui régna quatorze ans, ne soit pas mentionné dans le récit de la campagne du roi d’Assyrie en Chaldée, au début de son règne, tandis que nous y rencontrons les noms de plusieurs de ses successeurs. Il y a là un problème de chronologie que la science, à l’heure actuelle, est impuissante à résoudre ; mais, comme nous le constaterons ailleurs, ce n’est pas la seule difficulté de ce genre que présente le règne de Teglath-pal-asar II.

Les autres conquêtes de ce prince se partagent en deux grands groupes : celles qu’il fit au nord et à l’est, en Arménie et en Médie, et celles qu’il conduisit à l’ouest, du côté de la Méditerranée. En revenant de Chaldée, il partit dans la région du nord-est et franchit le Zagros vers les sources du Zab inférieur ; il fit reconnaître son autorité et payer rançon par quelques tribus mèdes qui étaient cantonnées entre le Zagros et la mer Caspienne, comme les pays de Bit-Hamban, de Hazu, d’Umlias, de Bit-Hasil, de Barsua, et en remontant toujours vers le nord il atteignit la frontière du pays d’IJrarthu ou d’Ararat. Le roi de ce pays, Sardu, s’était uni à l’un de ses voisins nommé Matiel, et il se présenta en ennemi aux avant-postes de Teglath-pal-asar, auprès de la ville de Hummuk. Battu, il s’enfuit du côté du pays de Bit-Kapsi, probablement la région de la mer Caspienne ; mais acculé à la mer, il ne put échapper au vainqueur qui le prit dans la ville de Thurus et le força à demander grâce. Le district d’Ullub, les villes de Saduri, de Piru, de Tasuk, de Manbu, de Babul, de Lusin et une foule d’autres furent dépeuplés et les habitants transportés dans les villes de Sikibru et d’Arda, en pleine Assyrie. Une colonie d’Assyriens fut, en revanche, installée dans une ville fondée tout exprès dans le pays subjugué, et qui prit le nom d’Assur-Basa. La plus grande partie de Naïri fut ainsi de nouveau soumise au joug, et le gouvernement en fut confié au grand turtan des armées d’Assur, avec la mission de châtier sévèrement la moindre velléité de rébellion. Trois ou quatre campagnes suffirent pour rendre le roi d’Assyrie maître de l’immense région montagneuse qui se développe depuis la frontière septentrionale de la Susiane jusqu’aux sources de l’Euphrate en passant par la Caspienne et le mont Ararat[14]. Au milieu de la longue et fastidieuse énumération des pays soumis et dont l’identification est la plupart du temps impossible f nous relevons notamment du côté de l’est, les cantons de Bikni, d’illibi et d’Umlias, termes extrêmes qu’atteignit Teglath-pal-asar dans la direction du soleil levant, et qui étaient voisins de la frontière septentrionale de la Susiane ; l’Ara-kattu, dans lequel on a voulu reconnaître l’Arachosie, le Namri, où l’on pénétrait en venant d’Assyrie, aussitôt qu’on avait franchi le Zagros ; la ville de Zikruti, probablement l’origine du nom de Zagros, à moins que ce soit la Sagartie de la géographie classique, située en pleine Médie ; le pays de Matti, sur les bords du lac d’Ourmia ; un des généraux assyriens, Assur-danin-ani, fut chargé de tenir en respect les cantons mèdes, sur lesquels il préleva cinq mille chevaux, des esclave ?, des bœufs et des moutons en nombre considérable. Teglath-pal-asar lui-même mit le sceau à ses conquêtes dans l’est en se faisant élever des statues dans la ville de Bit-Istar au pays de Tikrakki, à Sibur, dans le pays d’Ariarmi, enfin dans la ville de Sithaz, dont l’emplacement n’est pas autrement déterminé.

Les guerres que Teglath-pal-asar entreprit du côté de l’ouest, dans les régions de la Syrie, pleines encore du souvenir de Salmanasar, furent beaucoup plus difficiles et plus meurtrières. Teglath-pal-asar s’y couvrit de gloire, et ici, le texte biblique vient heureusement en aide aux inscriptions cunéiformes, horriblement mutilées pour cette période de l’histoire assyrienne[15]. D’après un fragment qui contenait le récit d’une première expédition en Syrie, en 743, Teglath-pal-asar s’avance de victoire en victoire à travers les gorges de l’Amanus jusqu’à la vallée de l’Oronte destinée à être, tant que Ninive vivra, le chemin battu par les armées d’Assur se dirigeant sur la Palestine et sur l’Égypte. Il établit son camp sur une montagne voisine delà ville d’Arpad, aujourd’hui Tell-Erfâd, à deux lieues environ au nord d’Alep, et là il convoqua tous les souverains de la Syrie, sommés d’accourir avec des présents pour faire acte 3e vassalité : l’abstention eut été une déclaration de guerre. Les malheureux furent bien forcés de se rendre tous à l’appel du monarque : Uriakki, roi de Que, Hiram de Tyr, Razin de Damas, Kustasp de Commagène, Pisiris de Karkémis, Tarhular de Gaugama, probablement Menahem, roi de Samarie, et beaucoup d’autres arrivèrent suivis de longues files de chariots, de chevaux et de chameaux qui apportaient les productions de leurs contrées respectives avec des lingots d’or, d’argent et de cuivre, du fer et du plomb, des aromates, des cornes de buffles, des étoffes de laine et de lin. Il y avait longtemps que les pays situés entre l’Euphrate et la Méditerranée n’avaient été rançonnés : ils étaient redevenus riches, et Teglath-pal-asar trouva suffisants les cadeaux qu’on lui fit en cette circonstance. Ce fut même, peut-être, ce qui porta l’insatiable tyran à revenir dans ces parages dès l’année suivante ; mais cette fois, les petits rois syriens crièrent à l’injustice, et quand le monarque se montra prêt à fondre des hauteurs de l’Amanus sur les régions méditerranéennes, une ligue de résistance se forma bien vite à l’instigation des gens d’Arpad. On y voit figurer, entre autres, Azarialr, roi de Juda, et les princes de Hamalh, de Hadrasch, près de Damas, de Damas elle-même et de Samarie. L’objectif de Teglath-pal-asar fut Arpad qui fut assiégée ; elle résista plus longtemps que le roi d’Assyrie l’avait présagé, car elle ne succomba qu’au bout de deux ans, en 740, mais sa chute précipita la ruine de la Syrie tout entière. Hamath ouvrit, à son tour, ses portes au vainqueur qui en déporta 1.223 habitants à Ullubu et à Birtu, vers les sources du Tigre ; les villes d’Uznu, de Sianu, de Baal-Zabun (Baalséphon), d’Amana, de Hadrasch, de Rullani, laKalano d’Isaïe, furent emportées d’assaut, et Azariah, roi de Juda, qui se trouvait placé à la tête des confédérés, fut vaincu dans une grande bataille. Alors, les légions ninivites couvrirent tous les pays araméens qui furent subdivisés en districts gouvernés par les généraux assyriens. Le système de la déportation fut pratiqué de manière à dépeupler presque complètement le pays : 600 femmes d’Amlate, 5.400 femmes de Dur, 1.200 hommes de la tribu d’Illil, 6.208 de la tribu de Nakkip et de Buda, 250 des Bêla, 554 des Banita, et des milliers d’autres furent emmenés comme un vil troupeau et parqués dans les forteresses des rives de l’Euphrate ou du Tigre, où l’on employait ce bétail humain aux travaux de fortification et de terrassement.

Alors, les rois araméens apportèrent le tribut qu’ils avaient si longtemps refusé ; Teglath-pal-asar énumère orgueilleusement tous ces malheureux : Je reçus le tribut de Kuslasp de Commagène, de Razin de Syrie, de Menahem de Samarie, d’Hiram de Tyr, de Sibitti-baal de Gebal, d’Urikki de Que, de Pisiris de Karkémis, d’Eniel de Hamalh, de Parsamma de Samhala, de Tarhular de Gaugama, de Sulumal de Milid, de Dadilu de Kaska, deVassurmi deTubal, d’Usitti de Tuna, d’Ur-palla de Tuhana, de Tuhammi d’Istunda, d’Urimmi de Husinna, et de Zabib, reine d’Arabie. Ils apportèrent de l’or, de l’argent, du plomb, du fer, des peaux de buffles, des cornes de buffles, des étoffes de laine et de lin, de la laine violette, de la laine teinte en pourpre, des poutres, du bois pour faire des armes, des esclaves femelles, des trésors royaux, des toisons de brebis, teintes en couleur de pourpre, des oiseaux dont les plumes étaient d’une couleur violette étincelante, des chevaux de trait et de selle, des bœufs, des moutons, des chameaux et des chamelles avec leurs petits. Ils étaient dix-huit ; Teglath-pal-asar leur laissa leurs trônes, et il eut l’occasion de s’en repentir un peu plus tard. Rassasié de butin pour le moment, il s’en retourna en Assyrie et il passa quelque temps à achever la conquête de la Médie et de l’Arménie.

Au lieu de profiter du départ du roi d’Assyrie pour se relever de leurs ruines, réparer leurs forces et restaurer les remparts de leurs villes démantelées, les peuples de la Syrie occidentale n’eurent rien de plus pressé que de retourner à leurs vieilles dissensions et de s’entre-déchirer mutuellement. Il est remarquable que chaque fois qu’une nation a disparu de la scène du monde, sa ruine a été provoquée beaucoup plutôt 1 par les divisions intérieures et les haines de partis, que par les coups de l’ennemi, à la frontière ; mais on doit reconnaître que nulle part l’esprit d’aveuglement dans un pays n’a été poussé plus loin que chez les malheureuses populations des bords de l’Oronte et du Jourdain. Après des meurtres et de criminelles compétitions, Phacée, roi d’Israël, et Razin, roi de Damas, se liguèrent et formèrent le projet de s’emparer de la Judée, qu’ils se devaient partager, et, se sentant trop faibles pour exécuter seuls leur projet, ils s’assurèrent l’alliance de Shabak, roi d’Égypte[16]. Achaz, roi de Juda, se vit bientôt assailli de toutes parts par les confédérés auxquels s’étaient joints les Philistins et les Iduméens, et Jérusalem fut assiégée. Sur le point de perdre son trône, Achaz tourna les yeux du côté du roi d’Assyrie à qui il envoya des présents avec ce message : Je suis ton serviteur et ton fils. Viens, sauve-moi des mains du roi de Syrie et du roi d’Israël, qui se sont coalisés contre nous[17].

C’était attirer la foudre pour éviter l’incendie. Teglath-pal-asar accourut à la tôle d’une formidable armée ; on était en 734 : les troupes de Razin et de Phacée furent taillées en pièces, et, pour sauver sa vie, Razin dut s’enfuir seul, comme un cerf, jusque dans sa capitale, selon la pittoresque expression de l’inscription. Ses principaux lieutenants pris vivants furent mis en croix. Damas fut assiégée, mais ne succomba point toutefois. Teglath-pal-asar, laissant un corps d’investissement devant la place, dut se retirer après avoir coupé les arbres des environs et dévasté toute la plaine. La ville de Samalla fut prise, et 1.800 hommes furent emmenés en captivité, ainsi que 750 femmes de Kurruzza et 550 de Mi-tuma. En tout, il y eut 591 villes ou bourgs, répartis dans seize cantons de la Syrie, qui furent balayés comme par un violent tourbillon ; la reine des Arabes, Samsi, fut aussi sévèrement châtiée. Du pays de Damas, le roi d’Assyrie se dirigea sur Israël ; après s’être emparé de Simirra (Za-mar) et d’Arka, deux cités chananéennes mentionnées dans la Bible et assises au pied du Liban, au nord de Samarie, il entra dans Galaad, Abel-Beth-Mâcha, Ijon, Janoha, Kedes, Hatzor. Des généraux assyriens furent installés comme gouverneurs des places fortes. Hannon, roi de Gaza, se sauva jusqu’en Égypte, et le pays des Philistins fut envahi à son tour. Tous les principaux chefs du royaume d’Israël furent déportés en Assyrie et jusqu’en Médie, et Phacée ayant été tué, Teglath-pal-asar entrant dans Samarie[18], plaça sur le trône d’Israël, Osée, sur la fidélité duquel il crut pouvoir compter, et qui lui paya dix talents d’or et mille talents d’argent. Il retourna ensuite sous les murs de Damas, toujours investie ; au bout de deux ans de siège, Razin fut tué et la vieille capitale de la Syrie succomba (en 732). Huit mille des habitants furent transportés à Kir, en Arménie : l’empire hittite de Damas ne se releva jamais. Le royaume de Juda était délivré des ennemis qui avaient juré sa perte, mais c’était au prix de son indépendance. Achaz comprit qu’il n’échapperait au sort qu’il avait attiré sur son peuple qu’en allant au-devant de la servitude ; aussi il fut un des premiers à baiser les pieds du monarque ninivite et à lui apporter le tribut, lorsque ce dernier convoqua ses vassaux avant de s’en retourner en Assyrie. Il y eut en tout vingt-cinq rois, parmi lesquels un grand nombre de ceux qui avaient déjà figuré lors des conquêtes précédentes : Kustasp de Commagène, Urikki de Que, Sibitti-baal de Gebal, Pisiris de Karkémis, Éniel de Hamath, Punammu de Sambala, Tarhular de Gaugama, Sulumal de Milid, Dadil de Kaska, Vassurmi de Tubal, Usitti de Tuna, Urpalla de Tuhana, Tuhammi d’Is-tunda, Urimmi de Husinna, Mattanbaal d’Arvad, Sanip de Bit-Ammon, Salaman de Moab, Metinti d’Ascalon, Achaz de Juda, Kamos-melek d’Édom, Hannon de Gaza, et quelques autres dont les noms se trouvent mutilés. Un général assyrien fut envoyé à Tyr, dont le roi Mieb-Baal paraissait faire le récalcitrant : il versa 150 talents d’or et conserva son royaume.

Après cela Teglath-pal-asar s’en retourna à Kalah où il se fil construire un Bit-Hilani sorte de harem, sans doute, analogue, dit-il, à ceux qu’il avait vus dans les palais des rois de Syrie. L’expédition contre Marduk-pal-iddin, roi du Bit-Yakin sur le golfe Persique que nous avons racontée plus haut, fut la seule qu’il fit ensuite jusqu’à sa mort qui arriva en 726 : il avait régné dix-huit ans et n’avait passé que les trois dernières années de sa vie sans faire la guerre[19]. Avant de mourir, il put s’écrier avec orgueil : Je suis le roi qui, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, ai mis en fuite tous mes ennemis ; j’ai dompté les nations, j’ai gouverné les hommes des régions montagneuses et de la plaine, j’ai renversé les rois et j’ai installé mes lieutenants à leur place. C’est à l’époque du règne de Teglath-pal-asar II qu’on peut déjà appliquer les paroles du prophète Ézéchiel : Assur est comme un cèdre du Liban ayant de belles branches et des rameaux d’une grande hauteur qui font de l’ombre partout ; sa cime est touffue... Tous les oiseaux du ciel ont fait leur nid dans ses branches, et toutes les bêtes des champs ont déposé leurs petits sous ses rameaux, et les grandes nations habitent sous son ombre. Seulement, l’ombre d’Assur n’était ni bienfaisante ni protectrice, et les peuples qu’elle abritait eussent préféré le plein soleil du désert.

 

§ 6. — SALMANASAR V (726 à 721)

Des poids en bronze trouvés au monticule de Koyoundjik et dans les ruines d’un palais à Nimroud (Kalah) sont, avec un certain nombre de contrats d’intérêt privé les seuls documents cunéiformes du règne du successeur de Teglath-pal-asar II, qui porte le nom de Salmanasar V. Aucune inscription historique de ce prince ne nous est parvenue, et peut-être n’écrivit-il rien, car il périt subitement au bout de cinq ans de règne (de 721 à 726), et les rois d’Assyrie avaient coutume de ne rédiger leurs inscriptions monumentales qu’au bout d’une série d’années, quand ils avaient de glorieuses expéditions guerrières à leur actif. Cependant l’histoire de Salmanasar Y nous est, d’une manière générale, assez bien connue. Josèphe[20] nous a conservé un extrait de Ménandre qui concerne ce prince, et la Bible parle de lui assez longuement à cause du coup fatal qu’il porta à Israël. Le moment était venu où allait se réaliser la terrible malédiction du prophète Osée : Périsse Samarie ! Elle s’est révoltée contre son Dieu : son roi sera l’Assyrien ; elle sera transportée en Assyrie ; le roi de Samarie disparaîtra comme l’écume des flots[21]. Il arriva qu’à la mort de Teglath-pal-asar, les peuples de la Syrie occidentale crurent le moment opportun pour se soulever et secouer le joug étranger : Israël et la Phénicie coururent aux armes. Mais la peur fît l’irrésolution et le mouvement manqua d’unité. On discutait encore sur les mesures à prendre quand le nouveau tyran se présenta pour distribuer les châtiments : tout le monde s’enfuit ou fit le mort. Salmanasar parcourut la Phénicie où il eût pu croire que rien n’avait bougé, et Osée, roi de Samarie, accourut au-devant de son suzerain les mains pleines de présents. En prince généreux, le roi d’Assyrie accepta pour ce qu’elles valaient ces protestations de fidélité et il s’en retourna en Mésopotamie ; mais, averti par ce qui venait de se passer, il ne cessa d’avoir l’œil fixé sur les provinces occidentales de ses États ; ses espions firent le guet et le peu rusé roi d’Israël se laissa prendre au piège.

Un jour, des émissaires de l’Assyrien vinrent lui rapporter qu’Osée entretenait des rapports secrets avec Shabak, roi d’Égypte, à qui il avait envoyé des présents. Le Juif fut aussitôt mandé à la cour de son suzerain ; il balbutia des explications insuffisantes, et, sans autre forme de procès, fut jeté, chargé de fers, dans un cachot où il périt oublié. Cette justice expéditive fut immédiatement suivie de l’invasion du royaume d’Israël. Salmanasar comprenait que le grand danger pour son empire consistait dans une alliance entre les peuples araméens et le roi d’Égypte ; il fallait empêcher par la terreur une pareille ligue de se produire, ou bien, dans tous les cas, prévenir par une action rapide et vigoureuse l’arrivée du Pharaon. Tout ce que le royaume d’Israël, réduit alors à la seule tribu d’Éphraïm, avait encore d’hommes valides et en état de porter les armes, se jeta à la suite de l’aristocratie du pays, dans Samarie pour attendre le monarque assyrien. Il parut bientôt à la tête de ses immenses bataillons et la place fut investie. Les opérations du siège paraissent avoir été dirigées par un des principaux généraux de l’armée assyrienne, Sarukin ou Sargon, tandis que Salmanasar, en personne, partit en Phénicie pour punir Lulya, roi de Tyr, qui avait, lui aussi, levé l’étendard de la révolte. Il fut facile de réduire la zone de terre ferme qui dépendait de la ville de Tyr (Palae-Tyr), mais la place elle-même résista à tous les efforts du roi d’Assyrie dont l’orgueil dut se trouver singulièrement humilié. Ce fut en vain qu’il réquisitionna chez ses vassaux de Sidon, d’Arvad et de Gebal, une flotte de soixante vaisseaux avec laquelle il essaya de transporter ses troupes jusque dans l’île. Douze navires tyriens, au dire de Ménandre, suffirent pour couler bas ces lourds bâtiments montés par des marins improvisés, et les Assyriens laissèrent cinq cents prisonniers entre les mains de l’ennemi. Cet échec ne fit qu’accroître la rage de Salmanasar qui résolut de transformer le siège en blocus et d’attendre que la famine contraignit à se rendre les courageux défenseurs. Personnellement il retourna devant Samarie où les Israélites se défendaient avec l’héroïsme du désespoir. Il y avait déjà près de trois ans que duraient les travaux du siège, lorsque Salmanasar mourut, on ne sait comment : soit qu’il fut tué dans un assaut ou une sortie des assiégés, soit qu’il fut victime d’une conspiration militaire qui remit le sceptre d’Assur dans la main de Sargon, une des plus grandes figures de l’histoire assyro-chaldéenne.

 

 

 



[1] C’est à tort que divers historiens ont attribué la fondation de Kalah à Salmanasar Ier.

[2] D’après G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. I, p. 563.

[3] The five great Monarchies, t. II, p. 99.

[4] On ne peut se rendre compte des mouvements de l’armée d’Assur-nazir-pal dans toute cette guerre qu’en admettant l’existence de deux villes de Sur, l’une située non loin de l’endroit où le Belik rejoint l’Euphrate, et où se trouve la Surieh actuelle (Thapsacus), l’autre beaucoup plus bas sur l’Euphrate, dans les environs d’Anah. Celte dernière est peut-être la capitale des Suhites même, dont le scribe assyrien aura écrit le nom Suri au lieu de Suhi.

[5] Aujourd’hui encore Azaz, au nord d’Alep.

[6] Ces détails sont racontés sur le monolithe brisé qu’on a attribué à tort à Teglath-pal-asar Ier.

[7] Le deuxième registre de la face A de l’obélisque de Nimroud représente Jéhu, roi d’Israël, prosterné aux pieds de Salmanasar ; on lit, au-dessus : Madatu sa Iahua, abal Humri, kaspu, tribut de Jéhu, fils d’Omri, de l’argent.

[8] Ce n’est pas l’Égypte, comme l’ont cru à tort quelques auteurs.

[9] V. l’abbé Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, t. IV, p. 38-39.

[10] Parmi les chronologistes, les uns placent cette éclipse de soleil le 13 juin 809, et les autres, le 13 juin 763 avant notre ère, de sorte que sa constatation ne saurait guère, jusqu’ici, servir de base à une chronologie rigoureuse. (V. G. Smith, Ancient History from the Monuments, p. 72.)

[11] Il s’est groupé autour du nom de Sardanapale, comme autour de celui de Nemrod et de Sémiramis, une série de légendes puériles, sur lesquelles il serait hors de propos d’insister ici. Nous citerons cependant, celle qui attribue à Sardanapale, la fondation des villes de Tarse et d’Anchiale, en Cilicie : c’est là que la tradition grecque plaçait son tombeau, et voici à ce sujet, ce que rapporte Strabon :

Un peu au-dessus de la mer, est Anchiale, fondée par Sardanapale, comme nous l’apprend Aristobule. C’est là qu’est le monument de Sardanapale et sa statue en pierre qui agite les doigts de la main droite comme pour leur faire rendre un son ; on y lit l’inscription suivante, en caractères assyriens : Sardanapale, fils d’Anacyndaraxe, a bâti Anchiale et Tarse en un seul jour : mange, bois, joue, sans t’inquiéter du reste. Voilà ce que répétait la statue. Chœrile a aussi rappelé ces mêmes choses, et de plus, les vers suivants sont devenus populaires : Je possède ce que j’ai mangé et tous les plaisirs que m’a procuré ma passion assouvie, et cependant j’en laisse et des meilleurs.

Les monnaies de Tarse à l’époque de la domination romaine, représentent celte prétendue statue de Sardanapale.

[12] L’abbé Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, t. IV, p. 77.

[13] Ed. Muller, collect. Didot, Fragm., l. II, 11 a.

[14] Rien dans les inscriptions de Teglath-pal-asar II n’autorise à admettre, comme l’ont fait quelques auteurs, que ce prince ait atteint jusqu’aux rives de l’Inclus. Le district d’Ariarmi est certainement tout autre chose que l’Inde ou Ariana. Cf. Delattre, Le Peuple et l’empire des Mèdes, p. 85 et suiv.

[15] Quand nous traiterons de l’histoire des Israélites nous exposerons les difficultés que soulève l’accord du texte biblique avec les inscriptions cunéiformes, et les différents systèmes que l’on a proposés pour résoudre le problème.

[16] V. plus haut, Hist. anc. de l’Orient, t. II.

[17] II Rois, XVI, 7.

[18] II Rois, XVII, 6 ; XVII, 11.

[19] Teglath-pal-asar II fit successivement la guerre, d’après ses inscriptions, à trois rois d’Israël : Menahem, Phacée et Osée ; et à deux rois de Juda, Azarias et Achaz. D’autre part, la Bible (II R., XV, 19-20 ; I Chron., V, 26) dit qu’un roi d’Assyrie, nommé Phul, fit la guerre à Menahem, roi d’Israël, à qui il imposa un tribut considérable. Phul est le premier des rois d’Assyrie que citent les Livres Saints, et chose étrange, les textes assyriens ne mentionnent aucun roi du nom de Phul ; d’après eux, le roi dont Menahem est tributaire est Teglath-pal-asar. Enfin, sur la liste des limmu, complète pour cette époque, année par année, il ne figure aucun roi Phul. Bien des systèmes chronologiques ont été étayés pour rendre compte de cette contradiction apparente. L’hypothèse à laquelle on s’arrête le plus généralement aujourd’hui considère Teglath-pal-asar comme étant le Phul biblique, bien que le nom de Teglath-pal-asar se trouve également dans la Bible ; de sorte que ce prince porterait dans le texte sacré à la fois deux noms : Teglath-pal-asar et Phul. Ce dernier ne serait qu’une abréviation du premier devenu Pal-asar, puis Pal ou Phal et enfin Phul. Voir sur ce sujet, notamment Schrader, Die Keilschriften und das alte. Testament (2e édit.) p. 222 et pass. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, t, IV, p. 81 et suiv. Massaroli, Phul e Tuklatpalasar II. Salmanasar V e Sargon, Rome, 1882, in-8°. A côté de la question d’identification des noms propres, il y a encore un problème de chronologie et de synchronisme non moins insoluble, sur lequel nous reviendrons en traitant de l’histoire des Israélites.

[20] Josèphe, Ant. jud., IX, 4.

[21] Osée, XIV, 1 ; XI, 5 ; X, 6-7.