I. Pendant
que ces hommes, appelés depuis les Thermidoriens, préparaient les moyens
d'abattre par la force la tyrannie ; les comités s'occupaient avec plus
d'astuce des moyens de compromettre, d'isoler, de cerner Robespierre dans
l'opinion publique et dans la Convention. Pour lutter d'influence contre lui
devant les Jacobins, il fallait lutter de rigueur et de férocité dans
l'application de la loi terrible du 22 prairial. Aussi jamais la terreur
n'avait frappé en masse plus de coupables, plus de suspects, plus d'innocents
que depuis le jour où Robespierre avait résolu d'y mettre un terme.
Fouquier-Tinville, les jurés et les bourreaux ne pouvaient suffire à
l'immolation quotidienne commandée par les comités. Le comité de sûreté
générale surtout, qui s'était tenu dans l'ombre et qui n'avait eu qu'un rôle
subalterne, pendant que Robespierre dominait et effaçait tout au comité de
salut public, était devenu insatiable de proscriptions depuis son absence. Il
y avait une émulation de rigueur et de mort entre les deux comités. Vadier,
Amar, Jagot, Louis du Bas-Rhin, Voulland, Élie Lacoste, membres dominants du
comité du sûreté générale, égalaient en ardeur Collot-d'Herbois et
Billaud-Varennes. On assaisonnait la mort de sarcasmes. « Cela va bien, la
récolte est bonne, les paniers s'emplissent, » disait l'un en signant les
longues listes d'envoi au tribunal révolutionnaire. — « Je t'ai vu sur la
place de la Révolution au spectacle de la guillotine, » disait l'autre. — «
Oui, » répondait celui-ci, « je suis allé rire de la figure que font ces
scélérats. — Ils vont éternuer dans le sac, » reprenait un troisième. « Je
vais souvent assister aux supplices. — Allons-y demain, » répliquait un plus
sanguinaire, « il y aura une grande décoration. » Ces hommes allaient en
effet contempler quelquefois les exécutions des fenêtres d'une maison
voisine. Prodigues de sang, ils étaient cependant intègres de dépouilles.
Billaud-Varennes, mourant de misère à Cayenne, ne se reprochait pas une obole
dérobée à la république qu'il avait décimée. Vadier,
parvenu au dernier terme de ses années, exilé et mendiant à l'étranger,
disait au fils d'un de ceux qu'il avait envoyés à l'échafaud : « J'ai
quatre-vingt-douze ans. La force de mes opinions prolonge mes jours. Il n'y a
pas dans ma vie un seul acte que je me reproche, si ce n'est d'avoir méconnu
Robespierre et d'avoir pris un citoyen pour un tyran. » Levasseur,
Montagnard exalté, proscrit et indigent à Bruxelles, s'écriait devant un de
ses compatriotes qui allait le plaindre dans sa caducité : « Allez dire à vos
républicains de Paris que vous avez vu le vieux Levasseur retournant lui-même
son lit, pour soulager sa fidèle compagne de quatre-vingts ans, et écumant de
sa propre main la marmite de haricots, seul aliment de leur misère. — Et que
pensez-vous aujourd'hui de Robespierre ? » lui demanda le jeune Français. — «
Robespierre ! » répondait Levasseur, « ne prononcez pas son nom, c'est notre
seul remords : la Montagne était sous un nuage quand elle l'immola. » Le
vieux Souberbielle parlait de même sur son lit de mort : « Les révolutions
les plus sanglantes, » s'écriait-il, sont les révolutions consciencieuses.
Robespierre était la conscience de la Révolution. Ils l'ont immolé parce
qu'ils ne l'ont pas compris. » Ainsi la conscience et l'opinion s'étaient
tellement confondues dans l'âme des hommes de ce temps, que, même après de
longues années, ils prenaient encore l'une pour l'autre, et qu'en montrant
leurs mains vides de rapines, ils croyaient porter à Dieu et à la postérité
une vie pure de reproches, et fière de la constance d'une théorie fanatique,
que la vieillesse même n'avait ni éclairée, ni refroidie. II. Mais
quelques-uns des prescripteurs s'étaient tellement habitués au sang qu'ils
mêlaient la mort aux élégances, aux délices et aux débauches de leur vie.
Cruels le matin, voluptueux le soir, ils sortaient des comités, du tribunal
ou de la place de l'échafaud, pour aller s'asseoir à des tables somptueuses,
savourer la musique et la poésie dans des loges grillées, ou respirer dans
des jardins autour de Paris, avec des femmes faciles, l'oubli des affaires
publiques, la sérénité de la saison, le loisir et la paix. Ils semblaient
pressés de donner aux jouissances des heures qui n'avaient pas de lendemain,
et que les factions pouvaient à chaque minute abréger. Ils maniaient avec
indifférence, contre leurs ennemis, la hache qu'ils attendaient, avec
résignation, pour eux-mêmes. Ces maisons des champs étaient quelquefois des
conciliabules, comme ceux des Dantonistes à Sèvres. Barrère
surtout était un homme de raffinement et d'élégance, complaisant de la
Révolution plus qu'apôtre de la vertu républicaine. On l'avait surnommé
l'Anacréon de la guillotine, parce qu'il jetait sur ses rapports des images
douces mêlées aux décrets sinistres comme des fleurs livides sur du sang. Il
avait meublé au village de Clichy une maison de plaisance. Il s'y retirait
deux fois par semaine pour rafraîchir sa pensée et retremper sa plume. C'est
là qu'il préparait, dit-on, ces rapports souples comme son âme, dans lesquels
il commandait à son style de prendre l'accent, le ton, les formes de tous les
partis dominants. C'est là aussi qu'il conduisait les épicuriens de la
Révolution et entre autres le financier Dupin. Dupin était fameux par son
rapport sur les soixante fermiers-généraux qu'il avait fait condamner en
masse à la mort. Il était renommé pour son penchant aux recherches de la
table. Des femmes belles et artistes, fières d'approcher les maîtres de la
république, s'asseyaient à ces festins de Clichy. Légères comme le plaisir,
mais discrètes comme la mort, ces femmes entendaient tout sans rien retenir.
Amar, ami particulier de Dupin, Voulland, Jagot, Barras, Fréron,
Collot-d'Herbois, le sévère Vadier lui-meme se rendaient quelquefois dans
cette retraite pour s'y concerter avec Barrère et d'autres Conventionnels
ennemis de Robespierre. Le prétexte du plaisir y couvrait la conjuration. On
ne soupçonnait pas le complot dans le délassement. Il se nouait cependant. III. Barrère
et ses collègues se croyaient obligés de feindre un patriotisme de jour en
jour plus ombrageux pour éviter le soupçon de modérantisme. Ils ne cessaient
de pousser la Convention aux rigueurs implacables. Robespierre, de son côté,
pour conserver son ascendant sur les comités et pour les intimider de ses
accusations, se croyait forcé d'exagérer en lui le type du patriote
inflexible. Les Jacobins ne semblaient plus reconnaître la pureté
révolutionnaire qu'à l'excès des soupçons. Celui des deux partis qui aurait
détendu le premier le nerf de la terreur, était certain de succomber à
l'instant sous l'accusation de faiblesse, ou de complicité avec les ennemis
de la république. C'est là le secret de ces derniers temps de meurtre
politique. La situation était d'autant plus extrême qu'elle allait se briser.
La terreur n'était plus seulement un emportement mais une tactique. Moins on
la voulait, plus on la feignait des deux côtés. Le sang d'innombrables
victimes ne servait qu'à teindre le masque de cette exécrable hypocrisie de
patriotisme. On a vu
qu'après la tentative d'assassinat contre Collot-d'Herbois, et après l'ombre
d'assassinat contre Robespierre, les membres exaltés des comités de sûreté
générale avaient résolu d'englober dans l'accusation de Ladmiral et de Cécile
Renault une foule de soi-disant complices entièrement étrangers aux deux
accusés. Ils simulaient ainsi une sollicitude cruelle de la vie de
Robespierre et une vengeance éclatante de ses dangers. Élie Lacoste avait
terminé le rapport, Vadier y avait concouru. On se souvient que Vadier avait
impliqué dans l'accusation une foule d'innocents ; que Robespierre s'était
opposé avec énergie à cette partie du rapport ; que Vadier avait insisté avec
l'âpreté d'un inquisiteur qui retient sa proie, et que cette altercation,
dégénérant en querelle et en violence, avait été l'occasion de la défaite de
Robespierre, de ses larmes de colère, et de sa retraite définitive du comité.
Voici les circonstances, leurs causes secrètes et leurs conséquences sur la
double conspiration qui se tramait d'un côté dans l'intimité de Robespierre,
et de l'autre dans les conciliabules des deux comités. Le temps a dévoilé
l'enchaînement de faits qui semblaient étrangers les uns aux autres. IV. L'âme
humaine a besoin de surnaturel. La raison seule ne suffit pas pour expliquer
sa triste condition ici-bas. Il lui faut du merveilleux et des mystères. Les
mystères sont l'ombre portée de l'infini sur l'esprit humain. Ils prouvent
l'infini sans l'expliquer. L'homme
cherche éternellement à percer ces ténèbres. Tous les peuples, tous les âges,
toutes les civilisations ont eu leurs mystères. Puérils dans le peuple,
sublimes dans les philosophes, ils montent des sibylles à Platon et
redescendent de Platon aux plus abjects jongleurs. Depuis que la philosophie
du dix-huitième siècle avait sapé les superstitions du moyen âge dans
l'esprit de l'Europe, la passion du surnaturel avait changé, non de nature et
de crédulité, mais d'objet. Jamais un plus grand nombre de doctrines
occultes, de philosophies chimériques ou de théosophies transcendantes
n'avaient fasciné le monde intellectuel. Swedemborg en Suède, Weipsaut sur le
Rhin, le comte de Saint-Germain, Bergasse, Saint-Martin en France, les
francs-maçons, les rose-croix, les illuminés et les théistes partout, avaient
fondé des écoles, recruté des adeptes, rêvé des mystères. Les crédulités
mystiques succédaient de toutes parts aux crédulités populaires. La
Révolution, en ébranlant davantage l'imagination des hommes, n'avait pas
diminué cet attrait instinctif de l'humanité pour le merveilleux. Elle
l'avait exalté au contraire jusqu'au délire dans certaines âmes, et même dans
la masse. Plus les événements sont grands, plus les catastrophes sont
générales, plus les destinées sont tragiques, plus l'homme aussi reconnaît
son insuffisance, et plus il croit voir la main de Dieu remuer elle-même les
événements, les hommes et les choses qui s'agitent, qui s'écroulent ou qui
surgissent autour de nous. De cette disposition de l'esprit humain au
surnaturel, et de ce vide que la disparition du culte ancien laissait dans
les âmes, une secte religieuse et politique était éclose dans l'ombre et
recrutait des milliers de sectaires dans la population avide de nouveautés. V. Il y
avait alors, dans un quartier reculé et sombre des extrémités de Paris, une
vieille femme, nommée Catherine Théos, ou la mère de Dieu. Cette femme,
possédée toute sa vie par sa propre imagination, et affaiblie encore par la
caducité de l'intelligence, se croyait ou feignait de se croire douée des
dons surnaturels de vision et de prophétie. Pythonisse surannée d'un autre
Endor, elle avait vu dans Robespierre un nouveau Saül. Elle le proclamait
l'élu de Dieu. Elle montrait en lui à ses adeptes le sauveur d'Israël, le
régénérateur de la vraie religion, le fondateur de l'ordre parfait sur la
terre. Un ancien chartreux, nommé dom Gerle, confondant dans sa tête étroite
et embarrassée le mysticisme de son premier état avec la passion d'une
transformation religieuse du monde, s'était lié avec la prophétesse de la rue
Contrescarpe, par cet attrait qui attire la crédulité au merveilleux. Dom
Gerle s'était fait le premier disciple de cette inspirée, il recueillait, il
éclaircissait ses oracles. Il avait fondé avec elle une sorte d'église où les
fidèles venaient recevoir en foule l'initiation et les révélations du culte
nouveau. Des cérémonies étranges, un langage métaphorique, des inspirations
convulsives, des obsessions de l'Esprit saint, des jeunes filles d'une beauté
céleste, des apparitions, des chants, des musiques, des baisers fraternels,
le mystère qui couvrait le sanctuaire donnaient à cette religion naissante
les prestiges de l'âme et des sens. Dans toutes les communications
surnaturelles de la prêtresse avec les néophytes, la Révolution était
signalée comme l'avènement de l'esprit divin sur la tête du peuple. Les
prêtres et les rois devaient disparaître de la face de l'univers. Robespierre
était représenté, en termes couverts, comme le Messie, à la fois religieux et
politique, qui devait tout régulariser et tout reporter à Dieu. Le peuple
s'initiait en foule à cette foi. VI. Dom
Gerle avait été membre de l'Assemblée constituante. Son penchant aux
crédulités pieuses s'y était déjà manifesté : il avait porté à la tribune de
cette assemblée les prétendues révélations d'une jeune fille nommée Suzanne
Labrousse. Un rire universel avait accueilli ces puérilités. Suzanne
Labrousse, repoussée de Paris, était allée prophétiser à Rome. Elle y était
morte, martyre innocente de sa propre hallucination, dans les cachots du
château Saint-Ange. Dom Gerle s'obstinait à ses visions. Assis à côté de
Robespierre à l'Assemblée, et partageant les théories régénératrices du
député d'Arras, il n'avait pas cessé, depuis cette époque, d'entretenir avec
lui des rapports de familiarité qui allaient jusqu'à l'enthousiasme et
jusqu'au culte. Robespierre recevait souvent l'ancien moine chez Duplay. Il
avait pour dom Gerle l'affection et l'indulgence qu'un génie supérieur a pour
la crédulité qui l'admire. On pardonne aisément à la superstition dont on est
l'objet. Dom
Gerle entretenait souvent Robespierre des prophéties de Catherine Théos sur
sa grandeur future. Robespierre n'était pas superstitieux. Sa religion
n'était qu'une logique. Il croyait la raison si divine, qu'il la proclamait
sans cesse le seul dogme et la seule Providence du genre humain. Le but de
ses travaux et l'esprit de ses institutions étaient de la faire régner seule
et sans auxiliaire sur les nations. Mais soit que son élévation eût donné à
la fin à Robespierre une certaine superstition envers lui-même, soit qu'il
voulût donner cette superstition aux autres pour fortifier sa popularité d'un
prestige surnaturel, soit plutôt qu'il voulût s'attirer la faveur de cette
partie de la nation qui regrettait les anciens temples, et laisser espérer
une reconstruction du christianisme ; il tolérait, s'il ne favorisait pas,
les réunions de Catherine Théos. C'était son point de contact avec le
catholicisme et avec l'esprit religieux qu'il voulait rattacher à lui comme
une des forces sociales. Il recevait des lettres de la prophétesse et de ses
adeptes, dictées, disait-on, par l'esprit révélateur. Il y avait dans la
proclamation de l'Être Suprême, dans les symboles de cette cérémonie, dans
les noms mêmes qu'il avait donnés à Dieu et à la nature, des ressemblances
avec les noms, les cérémonies et les signes du culte caché. L'opinion bien ou
mal fondée du public était qu'il voulait réaliser en sa personne un
pontificat suprême ; que les tentatives de dom Gerle, son confident, étaient
un essai d'organisation religieuse ; et que s'y faire initier c'était flatter
le dictateur par sa faiblesse ou par son ambition. Ce préjugé amenait au
cénacle de la rue Contrescarpe plus de néophytes que la foi. VII. Or, il
y avait au même moment dans un des plus somptueux hôtels du centre de Paris,
récemment bâti par l'opulent philosophe Helvétius, une jeune femme d'une
incomparable beauté si elle n'avait eu une fille de seize ans aussi belle et
aussi séduisante que sa mère. Cette femme s'appelait madame de
Sainte-Amaranthe. Bien qu'elle se dît veuve d'un gentilhomme immolé dans les
journées des 5 et 6 octobre en défendant la porte de la reine à Versailles,
et qu'elle affectât les dehors, le ton et le luxe d'une grande existence, il
régnait sur cette femme, sur son origine, sur ses habitudes, un mystère et un
doute qui laissaient flotter l'opinion entre l'admiration pour sa beauté, le
respect pour ses malheurs et l'ambiguïté de son rôle clans la société. Sa
maison, attrayante à tant de titres, avait réuni par le goût des arts, du jeu
et des plaisirs, depuis le commencement de la Révolution, les hommes éminents
de toutes les factions. Les royalistes, les constituants, les Orléanistes,
les Girondins tour à tour. Mirabeau, Sieyès, Péthion, Chapelier, Buzot,
Louvet, Vergniaud l'avaient successivement fréquentée. Les grâces de madame
de Sainte-Amaranthe et la séduction de son esprit avaient effacé autour
d'elle les nuances et comblé les abîmes entre les opinions. Elle
conservait néanmoins un attachement ostensible aux souvenirs et aux
espérances de la royauté. Elle était liée avec les royalistes de l'ancienne
aristocratie. Elle gardait dans ses salons, sans trop de mystère, les
portraits du roi et de la reine. Elle ne déguisait pas sa vénération pour ces
images proscrites d'un meilleur temps. Le prestige de ses charmes semblait
éloigner d'elle le danger. La nature la défendait contre l'échafaud. Un
jeune homme de l'ancienne cour, fils de M. de Sartines, ministre de la police
de Paris, venait d'épouser la fille de madame de Sainte-Amaranthe. M. de
Sartines avait entretenu des relations avec une actrice du théâtre des
Italiens, mademoiselle Grandmaison. Quoique abandonnée par son amant, cette
jeune actrice lui écrivait encore. Elle l'informait des progrès ou des
ralentissements de la terreur. Sartines, touché de tant de constance, venait
de temps en temps à Paris. Il y voyait secrètement son ancienne amie. Il
savait par elle les secrets de la politique. Mademoiselle Grandmaison les
arrachait à Trial, acteur du même théâtre, patriote fougueux et ami de
Robespierre. Les
espérances de clémence conçues au moment de la proclamation de l'Être Suprême
étaient un piège auquel les royalistes, les suspects et les proscrits
aimaient à se laisser prendre. On ne s'entretenait partout que de la
toute-puissance du nouveau Cromwell ou du nouveau Monk ; de ses tentatives
pour amortir les persécutions religieuses ; de ses vœux d'abolir l'échafaud ;
de son génie pour reconstruire l'ordre ; et des arrière-pensées de règne ou
de restauration de règne qu'on lui supposait. Les débris épars du parti
religieux et du parti royaliste se consolaient par ces rêves. La popularité
de Robespierre était plus grande peut-être en ce moment dans le parti des
victimes que dans le parti des bourreaux. Madame de Sainte-Amaranthe en fut
éblouie. Elle voulut revenir à Paris et rouvrir sa maison aux fêtes et aux
plaisirs au milieu du deuil général. Elle se fiait au génie de Robespierre.
Elle brûlait du désir de le connaître, de le séduire et de l'attirer à ses
opinions. En vain mademoiselle Grandmaison, tremblant pour son amant,
écrivait-elle à M. de Sartines que le moment était sinistre, que les comités
et Robespierre étaient en lutte, que la hache de la guillotine était en
suspens entre un adoucissement espéré et une terreur plus active. Madame de
Sainte-Amaranthe n'écouta que ses illusions. Elle entraîna sa fille, son
gendre, et un enfant de quinze ans, son fils, à Paris. VIII. Là,
elle se confirme de plus en plus, par l'entretien de quelques amis, dans les
dispositions qu'elle supposait au triumvir. Sans doute même ces dispositions
lui furent insinuées par des agents de Robespierre. Il cherchait en ce moment
à tout rallier à son nom, jusqu'aux royalistes, par le vague des espérances. M. de
Quesvremont, anciennement familier de la maison d'Orléans, aujourd'hui
briguant la familiarité de Robespierre, fit partager à madame de
Sainte-Amaranthe son enthousiasme pour l'homme prédestiné, disait-il, qui
n'attendait que l'heure où ses desseins seraient mûrs, et qui n'accordait à
la terreur que ce qu'il n'était pas encore permis de lui arracher. Disciple
fanatique de Catherine Théos, M. de Quesvremont parla à madame de
Sainte-Amaranthe du nouveau culte comme d'une profonde conception du restaurateur
de l'ordre. Il lui inspira ainsi qu'à sa fille et à son gendre le désir de se
faire initier. C'était, disait-il, un acte qui inspirerait confiance à
Robespierre. Une marquise de Chastenais, ardente royaliste, plus ardente
adepte de la Mère de Dieu, acheva de déterminer madame de Sainte-Amaranthe à
cette affiliation. Sartines, sa belle-mère et sa femme furent introduits
nuitamment dans le grenier de la Mère de Dieu. Ces deux belles royalistes
reçurent sur leur front le baiser de paix de l'infirme sibylle, qui devait
être sitôt pour elles le baiser de la mort. Soit
que cette condescendance de ces deux jeunes femmes eût été en effet un gage
aux yeux de Robespierre ; soit qu'on eût fait pénétrer dans son esprit le
désir et l'orgueil de voir les deux plus célèbres beautés de Paris s'incliner
devant son génie ; soit plutôt qu'il voulût tendre par elles une amorce aux
partis proscrits pour les rattacher à l'ordre régulier qu'il méditait, il
consentit à une entrevue avec ses deux admiratrices. Trial, homme de théâtre
et ami commun, conduisit Robespierre chez madame de Sainte-Amaranthe. Il y
fut reçu en dictateur qui consent à laisser pressentir ses desseins. Il
s'assit à sa table au milieu d'un cercle de convives choisis par lui-même. Il
respira l'enthousiasme. Il se laissa gourmander doucement sur les excès qu'il
souffrait trop longtemps. Il parla en homme qui retournerait contre les seuls
coupables la guillotine qui frappait encore tant d'innocents. Il entr'ouvrit
ses desseins pour y laisser luire l'espérance. IX. Soit
indiscrétion de ses hôtes, soit infidélité des convives, le comité de sûreté
générale eut vent de ces entrevues et de ces demi-confidences. Vadier avait
déjà fait introduire un de ses agents, Sénart, dans les réunions de la Mère
de Dieu pour y observer les pensées et pour y noter les noms des principaux
adeptes. Vadier savait que Robespierre en était l'idole. Il l'en supposait
l'instigateur. Il le soupçonnait depuis le 26 prairial de vouloir se
rattacher le peuple par les superstitions, et de caresser la classe
supérieure par des présages de clémence. Vadier voulut prendre Robespierre à
la fois en ridicule et en trahison. Il n'osait pas s'attaquer directement à
un nom qui repoussait le soupçon et qui déconcertait l'agression. Mais il
espérait ainsi déverser indirectement sur ce nom un ridicule qui rejaillirait
sur sa puissance. C'était de plus une entreprise hardie que de montrer une
première fois à la Convention que les amis de Robespierre n'étaient pas purs,
et que ses sectateurs n'étaient pas inviolables. Le
comité de sûreté générale, secrètement d'accord avec la majorité du comité de
salut public et avec les conspirateurs de la réunion Tallien, ordonna donc
l'arrestation de Catherine Théos et de ses principaux adeptes. Les comités
ordonnèrent en même temps l'arrestation de la marquise de Chastenais, de M.
de Quesvremont, de M. de Sartines et de toute la famille Sainte-Amaranthe,
sans en excepter le fils, qui touchait à peine à sa seizième année. Ils
firent arrêter aussi mademoiselle Grandmaison et son domestique Biret. On
résolut de confondre toutes ces accusations, étrangères les unes aux autres,
dans le grand acte d'accusation qu'Élie Lacoste rédigeait contre Ladmiral et
Cécile Renault sous le nom générique et vague de conspiration de l'étranger.
Vadier avait été chargé de rédiger le rapport préalable contre la secte de
Catherine Théos. On s'en rapporta à la malignité de ce vieillard pour donner
aux puérilités de dom Gerle les couleurs sombres d'une conjuration, et un
vernis de ridicule qui déteignît sur le nom de Robespierre. X. Ce nom,
que tout le monde savait caché au fond de cette affaire, devait être d'autant
plus visible qu'il serait moins prononcé par Vadier. Robespierre avait senti
le coup d'avance. Mais le poignard était enveloppé de respect. Il ne pouvait
prendre ouvertement la défense de ces sectaires dans un moment où on
l'accusait lui-même de vouloir raviver les superstitions pour sanctifier sa
dictature. Il s'était efforcé de faire ajourner, sous prétexte de mépris, la
lecture du rapport de Vadier à la Convention. Vadier avait été inflexible. Il
avait fallu subir en silence les sarcasmes du rapporteur, les sourires de
l'auditoire, les insinuations malignes contre son rôle de Mahomet. Le
ridicule avait effleuré ce nom terrible, le soupçon avait jeté son ombre sur
cette incorruptibilité. Les amis de Robespierre l'avaient, senti. On
l'avertissait confidentiellement de prendre garde à Vadier, espèce de Brutus
feignant la rusticité pour déguiser la haine. « Faites tous vos efforts, »
écrivait Payan à Robespierre, « pour diminuer aux yeux de l'opinion
l'importance qu'on veut donner à l'affaire de Catherine Théos, et pour
convaincre le peuple que c'est une jonglerie puérile qui ne mérite que le
rire et le mépris des hommes sérieux. » Enfin,
bientôt après, Élie Lacoste avait fait le rapport du décret qui proposait
l'envoi au tribunal révolutionnaire de tous les accusés. On y voyait, accolés
à l'assassin Ladmiral et à Cécile Renault, le père, la mère et jusqu'aux
frères de cette jeune fille, M. de Sartines, madame de Sainte-Amaranthe,
madame de Sartines, sa fille, son fils qui n'avait pas même l'âge du crime,
MM. de Laval-Montmorency, de Rohan-Rochefort, le prince de Saint-Maurice, MM.
de Sombreuil père et fils échappés aux assassins de septembre, M. de Pons,
Michonis, municipal du Temple, coupable de compassion et de décence envers
les princesses captives ; madame de Lamartinière, la veuve de d'Espréménil,
enfin l'actrice Grandmaison, punie de l'amour de Sartines, et jusqu'au
domestique de cette actrice, puni de son attachement à sa maîtresse. On
joignit à ces soixante accusés le portier de la maison où Ladmiral avait
tenté d'assassiner Collot-d'Herbois, et la femme de ce concierge : coupables
tous deux, disait l'accusateur, de n'avoir pas fait éclater assez de joie
quand l'assassin avait été arrêté ! XI. Robespierre,
en écoutant les noms de madame de Sainte-Amaranthe et de sa famille, s'était
tu. Il craignait de paraître protéger des contre-révolutionnaires. Il savait
bien que c'était son nom qu'on frappait, mais il retirait timidement ce nom
pour ne pas paraître frappé lui-même ; situation déplorable des hommes qui
prennent la popularité au lieu de la conscience pour arbitre de leur
politique. Ils se couvrent du corps de victimes innocentes au lieu de se
couvrir de leur intrépidité ! Ces
soixante-deux accusés prétendus complices se virent pour la première fois
devant le tribunal. Ladmiral fut ferme ; Cécile Renault, naïve et touchante.
Elle demanda pardon à son père, à sa mère, à ses frères de les avoir
entraînés, par sa légèreté, dans l'apparence d'un crime qu'elle n'avait
jamais conçu. Elle affirma devant la mort que son prétendu projet
d'assassinat n'était que la curiosité de voir un tyran. Les
Montmorency, les Rohan, les Sombreuil conservèrent la dignité de leur
innocence et de leurs noms. Ils ne démentirent pas devant la mort la noblesse
de leur sang. Ils moururent comme leurs aïeux combattaient. Madame
de Sainte-Amaranthe s'évanouit entre les bras de ses enfants. Sartines, en
passant devant mademoiselle Grandmaison, arrosa les mains de l'actrice de ses
larmes. Il la pria de lui pardonner la mort dans laquelle son attachement
pour lui l'entraînait. Sa femme fut au-dessus de ses années par la
résignation, au-dessus de sa beauté par sa tendresse. Elle se réjouit de
mourir avec sa mère, son mari, son frère. Elle les pressa tour à tour dans
ses bras. Elle ne repoussa pas même mademoiselle Grandmaison, qu'un sort
cruel associait à leur infortune. Toute jalousie et toute distance
disparurent devant la mort. Les mourants ne formèrent plus qu'une famille. Afin de
frapper les yeux du peuple d'un plus grand prestige de culpabilité, on avait
revêtu pour la première fois, depuis Charlotte Corday, tous ces condamnés de
la chemise de laine rouge, vêtement des assassins. Une escorte de cavalerie
et des pièces de canon chargées à mitraille précédaient et suivaient le
cortége. Huit charrettes le composaient. Dans la première on avait fait
monter madame de Sainte-Amaranthe et madame d'Espréménil sur le premier banc
; madame de Sartines et mademoiselle Grandmaison sur le second, ces deux
victimes d'un même amour ! Dans la charrette suivante, M. de Sartines et son
beau-frère enfant, M. de Sombreuil et son fils. Les trois autres chars
portaient, à côté des Montmorency et des Rohan, le pauvre et fidèle serviteur
de mademoiselle Grandmaison, Biret, qui pleurait non sur lui-même, disait-il,
mais sur sa maîtresse. La marche était lente, l'échafaud lointain, le ciel
printanier, la foule immense. Tous les regards s'élevaient vers ce groupe de
têtes de femmes tout à l'heure tronquées. Les reflets ardents de la chemise
rouge relevaient encore la blancheur de leur cou et l'éclat de leur teint. La
multitude s'enivrait de cet éblouissement de beauté qui allait s'éteindre.
Les victimes échangeaient entre elles de tristes sourires, des paroles à voix
basse, et des regards de mutuelle commisération. Ladmiral s'indignait et
s'apitoyait sur le sort de ses soi-disant complices. « Pas un seul, »
s'écriait-il, « n'a connu mon dessein, j'ai voulu seul venger l'humanité. »
Puis se tournant vers Cécile Renault, qui priait avec ferveur : « Vous avez
voulu voir un tyran, » lui disait-il avec une ironique pitié, « eh bien !
regardez, en voilà des centaines sous vos yeux. » La
marche dura trois heures. On immola les plus obscurs les premiers ; puis
Cécile Renault, mademoiselle Grandmaison, Ladmiral, madame d'Espréménil, les
gentilshommes de l'ancienne monarchie, et le jeune Sainte-Amaranthe. Sa sœur
et sa mère virent précipiter son corps décapité dans le panier. Leur tour
approchait. La fille et la mère s'embrassèrent d'un long et dernier baiser,
qu'interrompit l'exécuteur. La tête de la fille rejoignit celle de son jeune
frère. Madame de Sainte-Amaranthe mourut l'avant-dernière ; Sartines le
dernier. Il avait vu tomber, pendant un supplice de trois quarts d'heure, la
tête de sa maîtresse, celle de son beau-frère aimé comme un fils, celle de sa
belle-mère, celle de sa femme. Il était mort par tous ses sentiments ici-bas
avant de mourir par le couteau. Ce
carnage souleva le peuple contre Robespierre. Le crime de ses ennemis
rejaillit sur lui. On ne le croyait pas assez déchu de son influence dans les
comités pour leur permettre des supplices qu'il n'aurait pas désirés. On ne
le croyait pas surtout assez lâche pour subir des crimes qu'il aurait
réprouvés. Ceux qui espéraient en lui s'indignèrent. Ses amis s'étonnèrent.
Ses ennemis s'encouragèrent. Il leur avait donné le secret de sa faiblesse.
Ils redoublèrent de férocité. Ils le couvrirent pendant quarante jours du
sang qu'ils versaient. Il n'osait avouer ni répudier ce redoublement de
meurtres. Il se débattait en vain sous la responsabilité de la terreur.
L'opinion la rejetait tout entière sur son nom. Situation cruelle,
intolérable, méritée. Leçon éternelle aux hommes populaires, sur qui la juste
postérité accumule tous les crimes contre lesquels ils n'ont pas osé
protester. XII. Le
langage de Robespierre aux Jacobins pendant ces quarante jours se ressentait
de l'oppression de son âme. Il était vague, obscur, ambigu comme sa
situation. On ne pouvait comprendre s'il accusait les comités de cruauté ou
d'indulgence. Tantôt il gourmandait la cruauté, tantôt la modération. Ses paroles
à deux tranchants grondaient sans cesse et ne frappaient jamais. Il tenait sa
colère en suspens. On ne devinait pas si elle tomberait sur les bourreaux ou
sur les victimes. Un homme politique qui n'ose pas expliquer ses vues
s'aliène à la fois les deux partis : « Il est temps, citoyens, » s'écria-t-il
enfin peu de jours avant la crise, « que la vérité fasse entendre dans cette
enceinte des accents aussi libres et aussi mâles que ceux dont elle a retenti
dans les plus grandes circonstances de la Révolution. Irons-nous, comme les
conspirateurs, concerter dans des repaires obscurs » (allusion aux
conciliabules de Clichy)
« les moyens de nous défendre contre les perfides efforts des scélérats ? Je
dénonce aux hommes de bien un système qui tend à soustraire l'aristocratie à
la justice nationale et à perdre la patrie en frappant les patriotes. Quand
les circonstances se développeront, je m'expliquerai plus clairement.
Maintenant j'en dis assez pour ceux qui comprennent. Il ne sera jamais au
pouvoir de personne de m'empêcher de déposer la vérité dans le sein de la
représentation nationale et des républicains. Il n'est pas au pouvoir des
tyrans et de leurs séides de faire échouer mon courage. Qu'on répande des
libelles contre moi, je n'en serai pas moins toujours le même. Si l'on me
forçait à renoncer à une partie des fonctions dont je suis chargé (le bureau de
police), il me
resterait encore ma qualité de représentant du peuple, et je ferais une
guerre à mort aux tyrans et aux conspirateurs ! » Ces
tyrans et ces conspirateurs vaguement désignés ici étaient Billaud-Varennes,
Collot-d'Herbois, Barrère, Carnot, Léonard Bourdon, Vadier et tous les
membres des comités. Ils n'osaient plus paraître aux Jacobins depuis que
Robespierre y régnait seul, ou ils n'y venaient que silencieux pour épier et
pour dénoncer ses paroles. Ils l'accusaient en sortant d'insinuer au peuple
l'existence d'un foyer de complots dans la Convention, et de prêcher la
nécessité d'une épuration violente et insurrectionnelle comme celle du 31
mai. XIII. Quelques
jours plus tard, Robespierre s'expliqua plus ouvertement ; il se posa en
victime, il appela sur lui l'intérêt et presque la pitié des patriotes : «
Ces monstres, » s'écria-t-il, « dévouent à l'opprobre tout homme dont ils
redoutent l'austérité des mœurs et l'inflexible probité. Autant vaudrait
retourner dans les bois que de nous disputer ainsi les honneurs, la renommée,
les richesses dans la république. Nous ne pouvons la fonder que par des
institutions protectrices, et ces institutions ne peuvent être assises
elles-mêmes que sur la ruine des ennemis incorrigibles de la liberté et de la
vertu. Mais ces scélérats ne triompheront pas, » continua-t-il ; « il faut
que ces lâches conjurés renoncent à leurs complots ou qu'ils nous arrachent
la vie ! Je sais qu'ils le tenteront. Ils le tentent tous les jours. Mais le
génie de la liberté plane sur les patriotes ! » Ces
accents passionnaient vivement le petit nombre de Jacobins qui se pressaient
autour de lui chaque soir. Ces hommes de main étaient prêts à marcher avec
Robespierre au but qu'il leur indiquerait. Ils devançaient même son
impulsion. Leur impatience aspirait ouvertement à une insurrection. Ils
conjuraient leur maître de nommer ses ennemis. Ils juraient de les immoler à
sa cause. Buonarotti, Lebas, Payan, Couthon, Fleuriot-Lescot, Henriot,
Saint-Just ne cessaient de lui reprocher sa temporisation et ses scrupules.
Le peuple était prêt à se lever à sa voix et à remettre entre ses mains le
pouvoir et la vengeance. Robespierre continuait à se refuser à la dictature
avec une inexplicable obstination. Le nom de factieux lui faisait horreur.
L'ombre de Catilina se levait toujours devant lui. Il respectait, disait-il,
dans la Convention la patrie, la loi, le peuple. La pensée d'attenter par la
force à la représentation et de se montrer ainsi le violateur de cette
souveraineté nationale qu'il avait toute sa vie professée, lui paraissait une
sorte de sacrilège. Il ne voulait entacher d'usurpation ni sa vertu,
républicaine ni sa mémoire. Il aimait mieux être, disait-il, la victime que
le tyran de sa patrie. Il voulait le pouvoir sans doute, mais il le voulait
donné, non dérobé. Il croyait fortement à lui-même, à la toute-puissance de
sa parole, à son inviolabilité populaire. Il ne doutait pas d'arracher à la
Convention, par la seule force de la vérité et de la persuasion, cette
autorité qu'il ne voulait pas déchirer en la disputant par la main
tumultueuse d'une sédition. Il pensait que la république reconnaîtrait
d'elle-même en lui la suprématie du génie et de l'intégrité. Idole de
l'opinion, élevé par l'opinion, grandi, adulé, déifié depuis cinq ans par
elle, il voulait que l'opinion seule le proclamât le dernier mot et le
premier homme de la république. « Malheur aux hommes, » répétait-il souvent à
ses amis, qui résument en eux la patrie et qui s'emparent de la liberté comme
de leur bien propre. Leur patrie meurt avec eux, et les révolutions qu'ils se
sont appropriées ne sont que des changements de servitude. Non, point de
Cromwell, ajoutait-il sans cesse, « pas même moi ! » XIV. Dans
cette pensée, Robespierre préparait lentement pour toute arme un discours à
la Convention. Discours dans lequel il foudroierait ses ennemis en laissant
seulement éclater aux regards du peuple leurs trames et sa propre intégrité.
Il retouchait à loisir ce discours profondément étudié, aussi vaste que la
république, aussi théorique qu'une philosophie, aussi passionné que la
Révolution. Il y résumait avec la plume de Tacite le tableau de tous les
crimes, de toutes les corruptions, de tous les dangers, qui dégradaient,
souillaient ou menaçaient la république. Il en faisait rejaillir avec une
allusion continue la responsabilité de nos désastres sur le gouvernement et
sur les comités. Il faisait des portraits si ressemblants et si personnels
des vices de la Convention qu'il ne restait plus qu'à leur donner le nom de
ses ennemis. Enfin, il concluait vaguement à la réforme des institutions
révolutionnaires, sans préciser ces réformes, et il provoquait la Convention
à réfléchir. Cette
conclusion, plus impérative que s'il avait formulé lui-même un décret de mort
contre ses ennemis, devait arracher des résolutions plus terribles contre ses
envieux et des pouvoirs plus absolus pour lui-même que celles qu'il aurait
formulées. La tyrannie a sa pudeur, il faut qu'on lui fasse violence. Ce
qu'on lui donne va toujours au delà de ce qu'elle oserait demander. Ce
discours était divisé en deux parties et devait occuper deux séances. Dans la
première partie, Robespierre tonnait sans frapper et désignait sans nommer.
Dans la seconde partie, qu'il réservait pour réplique si quelqu'un avait
l'audace de répondre, il sortait du nuage, il éclatait comme la foudre il
étreignait homme à homme, corps à corps, les membres hostiles des comités. Il
précisait les accusations et les crimes. Il nommait, il stigmatisait, il
frappait, il entraînait de la tribune à l'échafaud les coupables laissés
jusque-là dans l'ombre. C'est pour cet usage qu'il avait ébauché dans les
notes secrètes de sa police les portraits destinés à ce pilori public. Armé
sous ses habits de ces deux discours, Robespierre attendait la lutte avec
confiance ; ses adversaires commençaient à se défier. Aucun n'avait dans sa
considération personnelle la force de lutter corps à corps avec l'idole des
Jacobins. On savait que le peuple lui restait fidèle. Son ascendant
intimidait la Convention. La mort pouvait tomber d'un de ses gestes sur
toutes les têtes. Dans cette perplexité, Barrère insinuait des transactions.
Collot-d'Herbois parlait de malentendus. Billaud-Varennes lui-même prononçait
le mot de concorde. Les comités tendaient à fléchir sous le seul effet de son
absence. Des négociateurs officieux s'interposaient pour éviter un
déchirement. Legendre caressait. Barras, Bourdon, Fréron, Tallien couvaient
presque seuls l'âpreté de leur haine et le feu de la conjuration. Ce feu
était entretenu dans Tallien par l'amour. Un soir, en rentrant chez lui, un
inconnu lui glissa dans la main, au coin de la rue de la Perle, un billet de
Theresa Cabarus. Ce billet, qu'un geôlier séduit avait consenti à laisser
sortir de la prison des Carmes, était écrit avec du sang. Il ne contenait que
ces mots : « L'administrateur de police sort d'ici, il est venu m'annoncer
que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire à l'échafaud. Cela ressemble
bien peu au rêve que j'ai fait cette nuit. Robespierre n'existait plus et les
prisons étaient ouvertes... Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se
trouvera bientôt plus personne en France capable de le réalise !... » Quand
l'héroïsme est éteint partout, on le rallume au foyer de l'amour dans un cœur
de femme. Tallien répondit laconiquement : « Soyez aussi prudente que je
serai courageux, et calmez votre tête ! » XV. Cependant
les négociations avaient abouti à une entrevue entre Robespierre et les
principaux membres des deux comités. Ils consentirent à se rencontrer au
comité de salut public. Couthon, Saint-Just, David, Lebas étaient avec
Robespierre. Les physionomies étaient contraintes, les yeux baissés, les
bouches muettes. On sentait que les deux partis, tout en se prêtant à une
tentative de réconciliation, craignaient également de laisser transpirer
leurs pensées. Élie Lacoste articula les griefs des comités. « Vous formez un
triumvirat, » dit-il à Saint-Just, à Couthon et à Robespierre. — « Un
triumvirat, » répondit Couthon, « ne se forme pas de trois pensées qui
se rencontrent dans une même opinion ; des triumvirs usurpent tous les
pouvoirs, et nous vous les laissons tous. — C'est précisément ce dont nous
vous accusons, » s'écria Collot-d'Herbois : « retirer du gouvernement, dans
un temps si difficile, une force telle que la vôtre, c'est le trahir et le
livrer aux ennemis de la liberté. » Puis se tournant vers Robespierre et
prenant devant lui le ton et le geste théâtral d'un suppliant, il affecta de
vouloir se précipiter à ses genoux : « Je t'en conjure au nom de la patrie et
de ta propre gloire, » lui dit-il, « laisse-toi vaincre par notre franchise
et par notre abnégation ; tu es le premier citoyen de la république, nous
sommes les seconds ; nous avons pour toi le respect dû à ta pureté, à ton
éloquence, à ton génie ; reviens à nous, entendons-nous, sacrifions les
intrigants qui nous divisent, sauvons la liberté par notre union ! » Robespierre
parut sensible aux protestations de Collot-d'Herbois. Il se plaignit des
accusations sourdes qu'on semait contre sa prétendue dictature ; il afficha
un complet désintéressement du pouvoir ; il proposa de renoncer même à la
direction du bureau de police, qu 'on lui reprochait de dominer ; il parla vaguement
de conspirateurs qu'il fallait avant tout écraser dans la Convention. Carnot
et Saint-Just eurent une explication très-aigre au sujet des dix-huit mille
hommes que Carnot avait détachés de l'armée du Nord exposée à toutes les
forces de Cobourg, pour les envoyer envahir la Flandre maritime. « Vous
voulez tout usurper, » s'écria Carnot, « Vous déconcertez tous mes plans,
vous brisez les généraux dans mes mains, vous écourtez les campagnes. Je vous
ai laissé l'intérieur, laissez-moi le champ de bataille ; ou si vous voulez
le prendre comme le reste, prenez aussi la responsabilité des frontières !
Que sera la liberté si vous perdez la patrie ? » Saint-Just
se justifia avec modestie et se déclara plein de déférence pour le génie
militaire de Carnot. Barrère fut caressant et conciliateur. Billaud seul se
taisait. Son silence inquiétait Saint-Just. « Il y a des hommes, » dit le
jeune fanatique, « qu'au caractère sombre de leur physionomie et à la
pâleur de leurs traits, Lycurgue aurait bannis de Lacédémone. — Il y a des
hommes, » repartit Billaud, « qui cachent leur ambition sous leur jeunesse et
jouent l'Alcibiade pour devenir des Pisistrate ! » A ce
nom de Pisistrate, Robespierre se crut désigné. Il voulut se retirer. Robert
Lindet intervint avec des paroles sages et douces. Billaud dérida son visage,
et tendant la main à Robespierre : « Au fond, » dit-il, « je ne te reproche
rien que tes soupçons perpétuels ; je dépose volontiers ceux que j'ai
moi-même conçus contre toi. Qu'avons-nous à nous pardonner ? N'avons-nous pas
toujours pensé ou parlé de même sur toutes les grandes questions qui ont
agité la république et les conseils ? — Cela est vrai, » dit Robespierre ; «
mais vous immolez au hasard les coupables et les innocents, les aristocrates
et les patriotes ! — Pourquoi n'es-tu pas avec nous pour les choisir ? Il est
temps, » répondit Robespierre, « d'établir un tribunal de justice, qui
ne choisisse pas, mais qui frappe avec l'impartialité de la loi et non avec
les hasards on les préventions des factions. » La discussion s'établit sur ce
texte. Les enjeux étaient les têtes de milliers de citoyens. Robespierre
voulant régulariser et modérer la terreur, les autres la déclarant plus
nécessaire que jamais pour exterminer et pour extirper les conspirateurs. «
Pourquoi donc » avez-vous forgé la loi du 22 prairial, » dit Billaud, «
était-ce pour la laisser dormir dans son fourreau ? — Non, » dit Robespierre,
« c'était pour menacer de plus haut les ennemis de la Révolution sans
exception, et moi-même si j'élevais jamais ma tête au-dessus des lois. » On convint, dit-on, de s'entendre à loisir sur le sort du petit nombre d'hommes dangereux qui remuaient dans la Convention ; de les sacrifier, s'ils étaient coupables, à la sécurité de la république et à la concorde dans le gouvernement. Il fut convenu que Saint-Just ferait un rapport sur la situation des choses, propre à éteindre l'apparence des dissentiments et à démontrer à la république que l'harmonie la plus complète était rétablie entre les hommes. On se sépara avec les symptômes de la réconciliation. |