I. Le
caractère des peuples survit même à leurs révolutions. La certitude de mourir
ne répandait pas l'horreur sur l'intérieur des prisons de Paris. La sensation
de la mort s'était émoussée, à force de se renouveler dans les âmes. Chaque
jour d'oubli était une fête de la vie qu'on se hâtait de consacrer au
plaisir. L'insouciance de sa propre destinée élevait les détenus jusqu'à
l'apparence du stoïcisme. La légèreté du caractère imitait l'intrépidité. Des
sociétés, des amitiés, des amours se nouaient pour une heure entre les
prisonniers des deux sexes. On prodiguait à la distraction et aux affections
des moments dévoués à la mort. Les entretiens, les rendez-vous, les
correspondances mystérieuses, les jeux du théâtre imités dans les cachots, la
musique, les vers, la danse se continuaient jusqu'aux dernières heures. On
venait arracher l'un au jeu, il laissait ses cartes à l'autre ; celui-ci à la
table, il achevait de vider son verre ; celui-là aux embrassements d'une
femme ou d'une amante, et il épuisait le dernier regard et le dernier
serrement de main. Jamais le génie à la fois intrépide et voluptueux de la
jeunesse française n'avait joué de si près avec le danger. Le supplice
rendait cette jeunesse sublime, sans avoir pu la rendre sérieuse. La
religion, cette visiteuse des infortunés, consolait le plus grand nombre. Des
prêtres emprisonnés, ou introduits sous des déguisements, célébraient les
mystères du culte, rendus plus touchants par la similitude du sacrifice. La
poésie, ce soupir articulé de l'âme, notait pour l'immortalité les dernières
palpitations du cœur des poètes. M. de
Montjourdain, commandant de bataillon de la garde nationale, adressa, la
veille de sa mort, les strophes suivantes à la jeune femme qu'il allait
laisser veuve : L'heure
approche où je vais mourir ; L'heure
sonne et la mort m'appelle ; Je
n'ai point de lâche soupir, Je
ne fuirai point devant elle. Demain
mes yeux inanimés Ne
s'ouvriront plus sur tes charmes ; Tes
beaux yeux à l'amour fermés Demain
seront noyés de larmes. Si
dix ans j'ai fait ton bonheur, Garde
de briser mon ouvrage ; Donne
un moment à la douleur, Consacre
au bonheur ton jeune âge. Qu'un
heureux époux à son tour Vienne
rendre à ma douce amie Des
jours de paix, des nuits d'amour, Je
ne regrette plus la vie. Si
le coup qui m'attend demain N'enlève
pas ma pauvre mère, Si
l'âge, l'ennui, le chagrin N'accablent
pas mon pauvre père, Ne
les fuis pas dans ta douleur, Reste
à leur sort toujours unie ; Qu'ils
me retrouvent dans ton cœur, Ils
aimeront encor la vie. L'auteur
du Poème des mois, Roucher, l'Ovide moderne, posait devant un peintre
au moment où l'on vint lui apporter l'ordre de comparaître au tribunal. Un
tel ordre équivalait à une condamnation. Roucher n'était coupable que de son
mérite qui avait jeté de l'éclat sur la modération de ses principes. Il
savait que la démagogie ne pardonnait pas même à l'aristocratie du talent. Il
supplia les guichetiers d'attendre que son portrait, destiné à sa femme et à
ses enfants, fût achevé. Pendant que le peintre donnait les derniers coups de
pinceau, il écrivit lui-même sur ses genoux l'inscription suivante pour
expliquer à l'avenir la mélancolie de ses traits : Ne
vous étonnez pas, objets chéris et doux, Si
quelqu'air de tristesse obscurcit mon visage : Quand
un crayon savant dessinait cette image, On
dressait l'échafaud, et je pensais à vous. II. André
Chénier, âme romaine, imagination attique, que son courageux patriotisme
avait enlevé à la poésie, pour le jeter dans la politique, avait été
emprisonné comme Girondin. Les rêves de sa belle imagination avaient trouvé
leur réalité dans mademoiselle de Coigny, enfermée dans la même prison. André
Chénier rendait à cette jeune captive un culte d'enthousiasme et de respect,
attendri encore par l'ombre sinistre de la mort précoce qui couvrait déjà ces
demeures. Il lui adressait ces vers immortels, le plus mélodieux soupir qui
soit jamais sorti des fentes d'un cachot. C'est la jeune fille qui parle et
qui se plaint dans la langue de Jephté. LA JEUNE CAPTIVE. Saint-Lazare. L'épi
naissant mûrit de la faux respecté ; Sans
crainte du pressoir, le pampre tout l'été Boit
les doux présents de l'aurore ; Et
moi, comme lui belle et jeune comme lui, Quoique
l'heure présente ait de trouble et d'ennui, Je
ne veux pas mourir encore ! Qu'un
stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi
je pleure et j'espère. Au noir souffle du nord Je
plie et relève ma tête. S'il
est des jours amers, il en est de si doux ! Hélas
! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts ? Quelle
mer n'a point de tempête ? L'illusion
féconde habite dans mon sein ; D'une
prison sur moi les murs pèsent en vain, J'ai
les ailes de l'espérance. Échappée
au réseau de l'oiseleur cruel, Plus
vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomèle
chante et s'élance ! Est-ce
à moi de mourir ? Tranquille je m'endors Et
tranquille je veille, et ma veille aux remords Ni
mon sommeil ne sont en proie. Ma
bienvenue au jour me rit dans tous les yeux. Sur
des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux Ranime
presque de la joie. Mon
beau voyage enfin est si loin de sa fin ! Je
pars, et des ormeaux qui bordent le chemin J'ai
passé les premiers à peine. Au
banquet de la vie à peine commencé, Un
instant seulement mes lèvres ont pressé La
coupe, en mes mains encor pleine. Je
ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson ; Et
comme le soleil, de saison en saison, Je
veux achever mon année. Brillante
sur ma tige, et l'honneur du jardin, Je
n'ai vu luire encor que les feux du matin ; Je
veux achever ma journée. Ô
mort, tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi : Va
consoler les cœurs que la honte, l'effroi, Le
pâle désespoir dévore. Pour
moi Palès encore a des asiles verts, Les
amours des baisers, les muses des concerts : Je
ne veux pas mourir encore. » ————— Ainsi,
triste et captif, ma lyre toutefois S'éveillait,
écoutant ces plaintes, cette voix, Ces
vœux d'une jeune captive ; Et
secouant le joug de mes jours languissants, Aux
douces lois des vers je pliais les accents De
sa bouche aimable et naïve. III. Aux
Carmes, un cachot étroit et sombre, clans lequel on descendait par deux
marches et qui ouvrait, par une lucarne grillée, sur le jardin de l'ancien
monastère, renfermait trois femmes jetées de la plus haute fortune dans la
même prison. Jamais la sculpture n'avait réuni, dans un pareil groupe, des
visages, des charmes, des formes plus propres à attendrir les bourreaux.
L'une était madame d'Aiguillon, femme d'un nom illustre ; le sang de sa
famille fumait encore sur l'échafaud ; l'autre, Joséphine Tascher, veuve du
général Beauharnais, récemment immolé pour avoir été malheureux à l'armée du
Rhin ; la dernière et la plus belle de toutes était cette jeune Theresa
Cabarus, aimée de Tallien, coupable d'avoir amolli le républicanisme du
représentant à Bordeaux et d'avoir soustrait tant de victimes à la
proscription. Le comité de salut public venait de l'arracher à la protection
du proconsul, sans pitié pour ses murmures, et de la jeter dans les cachots,
toute suspecte encore de son influence sur Tallien. Une tendre amitié
unissait deux de ces femmes entre elles, bien qu'elles se fussent disputé
souvent l'admiration publique et celle des chefs de l'armée ou de la
Convention. Des deux dernières, l'une était prédestinée au trône où l'amour
du jeune Bonaparte devait l'élever ; l'autre était prédestinée à renverser la
république en inspirant à Tallien le courage d'attaquer les comités, dans la
personne de Robespierre. Un seul
matelas étendu sur le pavé, dans une niche au fond du cachot, servait de
couche aux trois captives. Elles s'y consumaient de souvenirs, d'impatience,
et de soif de vivre ; elles écrivaient, avec la pointe de leurs ciseaux, avec
les dents de leurs peignes, sur le plâtre de leurs cloisons, des chiffres,
des initiales, des noms regrettés ou implorés, des aspirations amères à la
liberté perdue. On lit encore aujourd'hui ces inscriptions. Ici : « Liberté,
quand cesseras-tu d'être un vain mot ? » Ailleurs : « Voilà aujourd'hui
quarante-sept jours que nous sommes enfermées. » — Plus loin : « On nous dit
que nous sortirons demain. » — Sur une autre face : « Vain espoir ! » — Un
peu plus bas trois signatures réunies : « Citoyenne Tallien, citoyenne
Beauharnais, citoyenne d'Aiguillon. » L'image
de la mort présente à leurs yeux n'épargnait ni leurs regards ni leur
imagination. Leur cachot était une des cellules où les assassins de septembre
avaient massacré le plus de prêtres. Deux des égorgeurs lassés de meurtres
s'étaient reposés un moment, et avaient appuyé leurs sabres, la pointe à
terre, contre la muraille, pour reprendre des forces. Le profil de ces deux
sabres, depuis la poignée jusqu'à l'extrémité de la lame, s'était imprimé en
silhouettes de sang sur l'enduit humide, et s'y dessinait comme ces glaives
de feu que les anges exterminateurs brandissent dans leurs mains autour des
tabernacles. On y suit encore de l'œil leurs contours aussi nettement tracés
et aussi frais d'empreinte que si cette trace ne devait plus sécher. Jamais
la jeunesse, la beauté, l'amour et la mort n'avaient été groupés dans un tel
cadre de sang. IV. Mais il
y avait une seule prison dans Paris où ne pénétraient depuis huit mois ni le
bruit du dehors, ni les consolations de l'amitié, ni les images de l'amour,
ni les derniers sourires de la vie ; tombe scellée avant la mort. C'était le
Temple. Depuis l'heure où ses portes s'étaient ouvertes pour laisser marcher
la reine à l'échafaud, huit mois s'étaient écoulés. Le Dauphin était déjà à
cette époque remis aux mains du féroce Simon. Cet enfant profané, perverti et
hébété par les rudesses et par le cynisme de Simon, n'avait plus de
communication avec sa sœur et avec sa tante. Elles l'apercevaient seulement,
de temps en temps, à travers les créneaux de la tour. Elles y respiraient
l'air, elles entendaient, avec horreur, le pauvre petit chanter, sans les
comprendre, les chants impurs que Simon lui enseignait contre sa propre mère
et contre sa famille. Madame
Elisabeth, instruite par quelques demi-mots du procès et de la mort de
Marie-Antoinette, n'avait pas révélé toute la vérité à sa nièce. Elle
laissait flotter son ignorance dans ce doute qui suppose les pires
catastrophes, mais qui ne ferme pas le cœur à toute espérance. Resserrées
dans une captivité plus étroite et plus morne, privées de mouvement, de
livres, de feu, presque d'aliments par les agents de jour en jour plus
subalternes de la commune, les princesses avaient passé l'automne et l'hiver
sans rien connaître des mouvements extérieurs ou intérieurs de la république.
Une nouvelle visite de quatre municipaux, délégués par le conseil, et des
perquisitions plus sévères leur apprirent que leur sort allait être plus
rigoureux. On leur enleva leur papier sous prétexte qu'elles faisaient de
faux assignats. On les priva même des jeux de cartes et des jeux d'échecs qui
avaient abrégé leurs longues soirées d'hiver, parce que ces jeux rappelaient
les noms de roi et de reine proscrits par la république. Le 19
janvier, avant-veille de l'anniversaire de la mort du roi, on séquestra
entièrement le Dauphin, comme une bête fauve, dans une chambre haute de la
tour, où personne ne pénétrait plus. Simon seul lui jetait, en entr'ouvrant
la porte, ses aliments. Une cruche d'eau, rarement renouvelée, était son
breuvage. Il ne sortait plus de son lit, qui n'était jamais remué. Ses draps,
sa chemise, ses chaussures ne furent pas renouvelés pendant plus d'un an. Sa
fenêtre, fermée par un cadenas, ne s'ouvrait plus à l'air extérieur. Il
respirait continuellement sa propre infection. Il n'avait ni livre, ni jouet,
ni outils pour occuper ses mains. Ses facultés actives, refoulées en lui par
l'oisiveté et la solitude, se dépravaient. Ses membres se nouaient. Son
intelligence s'asphyxiait, sous la continuité de sa terreur. Simon semblait
avoir reçu l'ordre d'éprouver jusqu'à quel degré d'abrutissement et de misère
on pouvait faire descendre le fils d'un roi. V. Les
prisonnières ne cessaient de gémir et de pleurer sur cet enfant. On ne
répondait à leurs interrogations que par des injures. Le tutoiement, commandé
par l'autorité révolutionnaire d'Hébert et de Chaumette, fut une de celles
qui les révolta le plus. On affectait de l'employer toutes les fois qu'on
leur adressait la parole. Pendant le Carême, on ne leur apporta que des
aliments gras pour les forcer à violer les préceptes de la religion
prescrite. Elles ne mangèrent pendant quarante jours que du pain et du lait
réservé par elles sur le superflu de leur déjeuner. On les priva de
chandelles aux premiers jours du printemps par économie nationale. Elles
étaient forcées de se coucher à la chute du jour ou de veiller dans les
ténèbres. Cette âpre captivité n'altérait néanmoins ni la beauté naissante de
la jeune princesse, ni la sérénité d'humeur de sa tante. La nature et la
jeunesse triomphaient, dans l'une, de la persécution ; la religion
triomphait, dans l'autre, de l'infortune. Leur tendresse mutuelle, leurs entretiens,
leurs souffrances senties et compaties en commun, leur inspiraient une
patience qui ressemblait presque à la paix. On a vu
qu'Hébert, pour jeter un gage de plus à la populace, avait demandé le
jugement des princesses, et que Robespierre avait repoussé cette motion. Mais
après le supplice d'Hébert, supplice qui faisait soupçonner Robespierre de
tendance à la modération, les membres des deux comités de salut public et de
sûreté générale voulurent prouver au peuple qu'ils égalaient au moins en
inflexibilité contre les idoles du royalisme le parti d'Hébert. Robespierre,
Couthon, Saint-Just feignirent le même rigorisme qu'ils avaient flétri
quelques jours avant dans leurs ennemis. Ils sauvèrent seulement la jeune
princesse et son frère. L'ordre de juger madame Élisabeth fut un défi de
cruauté entre les hommes dominants à qui serait le plus impitoyable contre le
sang de Bourbon. VI. Le 9
mai, au moment où les princesses, à demi déshabillées, priaient au pied de
leurs lits avant le sommeil, elles entendirent frapper à la porte de leurs
chambres des coups si violents et si répétés que la porte trembla sur ses
gonds. Madame Élisabeth se hâta de se vêtir et d'ouvrir. « Descends à
l'instant, citoyenne ! » lui dirent les porte-clefs. — « Et ma nièce ? » leur
répondit la princesse. — « On s'en occupera plus tard. » La tante,
entrevoyant son sort, se précipita vers sa nièce, et l'enveloppa dans ses
bras, comme pour la disputer à cette séparation. Madame Royale pleurait et
tremblait : « Tranquillise-toi, mon enfant ! » lui dit sa tante ; « je vais
remonter sans doute dans un instant. — Non, citoyenne ! » reprirent rudement
les geôliers, « tu ne remonteras pas, prends ton bonnet et descends. » Comme
elle retardait par ses protestations et par ses embrassements l'exécution de
leur ordre, ces hommes l'accablèrent d'invectives et d'apostrophes
injurieuses. Elle fit en peu de mots ses derniers adieux et ses pieuses
recommandations à sa nièce. Elle invoqua, pour donner plus d'autorité à ses
paroles, la mémoire du roi et de la reine. Elle inonda de larmes le visage de
la jeune fille, et sortit en se retournant pour la bénir une dernière fois.
Descendue aux guichets, elle y trouva les commissaires. Ils la fouillèrent de
nouveau. On la fit monter dans une voiture, qui la conduisit à la
Conciergerie. Il
était minuit. On eût dit que le jour n'avait pas assez d'heures pour
l'impatience du tribunal. Le vice-président attendait madame Élisabeth et
l'interrogea sans témoin. On lui laissa prendre ensuite quelques heures de
sommeil, sur la même couche où Marie-Antoinette avait endormi son agonie. Le
lendemain, on la conduisit au tribunal accompagnée de vingt-quatre accusés,
de tout âge et de tout sexe, choisis pour inspirer au peuple le souvenir et
le ressentiment de la cour. De ce nombre étaient mesdames de Sénozan, de
Montmorency, de Canisy, de Montmorin, le fils de madame de Montmorin âgé de
dix-huit ans, M. de Loménie, ancien ministre de là guerre, et un vieux
courtisan de Versailles, le comte de Sourdeval. « De quoi se plaindrait-elle
? » dit l'accusateur public en voyant ce cortége de femmes des noms les plus
illustres groupé autour de la sœur de Louis XVI. « En se voyant au pied de la
guillotine entourée de cette fidèle noblesse elle pourra se croire encore à
Versailles. » VII. Les
accusations furent dérisoires, les réponses dédaigneuses. « Vous appelez mon
frère un tyran, » dit la sœur de Louis XVI à l'accusateur et aux juges ; «
s'il eût été ce que vous dites, vous ne seriez pas où vous êtes ni moi devant
vous ! » Elle entendit son arrêt sans étonnement et sans douleur. Elle
demanda pour toute grâce un prêtre fidèle à sa foi pour sceller sa mort du
pardon divin. Cette consolation lui fut refusée. Elle y suppléa par la prière
et par le sacrifice de sa vie. Longtemps avant l'heure du supplice, elle
entra dans le cachot commun pour encourager ses compagnes. Elle présida avec
une sollicitude touchante à la toilette funèbre des femmes qui allaient
mourir avec elle. Sa dernière pensée fut un scrupule de pudeur. Elle donna la
moitié de son fichu à une jeune condamnée et le noua de ses propres mains
pour que la chasteté ne fut pas profanée même dans la mort. On
coupa ensuite ses longs cheveux blonds, qui tombèrent à ses pieds, comme la
couronne de sa jeunesse. Les femmes de sa suite funèbre et les exécuteurs
eux-mêmes se les partagèrent. On lui lia les mains. On la fit monter après
toutes sur le dernier banc de la charrette qui fermait le cortége. On voulut
que son supplice fût multiplié par les vingt-deux coups qui tomberaient sur
ces têtes d'aristocrates. Le peuple rassemblé pour insulter resta muet sur
son passage. La beauté de la princesse transfigurée par la paix intérieure,
son innocence de tous les désordres qui avaient dépopularisé la cour, sa
jeunesse sacrifiée à l'amitié qu'elle portait à son frère, son dévouement
volontaire au cachot et à l'échafaud de sa famille en faisaient la plus pure
victime de la royauté. Il était glorieux à la famille royale d'offrir cette
victime sans tache, impie au peuple de la demander. Un remords secret mordait
tous les cœurs. Le bourreau allait donner en elle des reliques au trône et
une sainte à la royauté. Ses compagnes la vénéraient déjà avant le ciel.
Fières de mourir avec l'innocence, elles s'approchèrent toutes humblement de
la princesse avant de monter, une à une, sur l'échafaud, et lui demandèrent
la consolation de l'embrasser. Les exécuteurs n'osèrent refuser à des femmes
ce qu'ils avaient refusé à Hérault-de-Séchelles et à Danton. La princesse
embrassa toutes les condamnées à mesure qu'elles montaient à l'échelle. Après
ce baise-main funèbre, elle livra sa tête au couteau. Chaste au milieu des
séductions de la beauté et de la jeunesse, pieuse et pure dans une cour
légère, patiente dans les cachots, humble dans les grandeurs, fière devant le
supplice, madame Élisabeth laissa par sa vie et par sa mort un modèle
d'innocence sur les marches du trône, un exemple à l'amitié, une admiration
au monde, un reproche éternel à la république. VIII. Le
nombre et la barbarie des supplices, l'innocence des victimes, le partage des
dépouilles, la dérision des jugements, les ruisseaux de sang, les monceaux de
cadavres transformaient la nation en bourreau et le gouvernement en machine
de meurtre. Gouverner n'était plus que frapper. La France présentait le
spectacle d'un peuple décimé par lui-même. Le gouvernement n'osait se
dessaisir de la guillotine, de peur qu'on ne la tournât contre lui-même. Il
ne conservait quelques jours de pouvoir qu'en s'abritant sous un perpétuel
échafaud. Un tel gouvernement ne pouvait subsister plus longtemps. C'était un
long assassinat. Le crime n'est pas durable dans la nature. On ne fonde pas
la fureur, la vengeance, la spoliation, l'impiété, l'égorgement. On les
traverse, on en rougit, et on secoue la honte de ses pieds. Tel est l'ordre
divin des sociétés humaines. La Révolution, armée pour détruire d'antiques et
odieuses inégalités et pour marcher en ordre à la fraternité démocratique, ne
pouvait pas se dénaturer impunément elle-même, et se changer en sanguinaire
oppression. Après avoir renversé le trône, elle devait chercher enfin un
autre pouvoir régulier dans le peuple et l'organiser par des institutions et
non par des proscriptions. La terreur n'était pas le pouvoir, c'était la
tyrannie. La tyrannie ne pouvait pas être le gouvernement de la liberté. Ces
pensées fermentaient dans la tête de Robespierre. Il brisait son front contre
le problème du pouvoir à fonder pour la république. Ce
problème s'était posé de lui-même, à chaque phase de la Révolution, devant
tous les hommes réfléchis. Ils avaient tous succombé en essayant de le
résoudre. Mirabeau, après avoir descendu le trône au niveau de la nation et
brisé le sceptre, était mort à propos en rêvant de chimériques et puériles reconstructions.
L'Assemblée législative s'était engloutie dans sa constitution de 1791 en
imaginant un vain équilibre. Les Girondins avaient été écrasés sous le
fardeau d'une république mal assise qu'ils voulaient soutenir avec des lois
faibles. Hébert et Ronsin étaient morts pour avoir inventé, à l'imitation de
Marat, une dictature du peuple personnifiée dans un bourreau suprême. Danton
avait péri pour avoir cherché le pouvoir dans l'emportement et puis dans le
vain repentir du peuple. Robespierre, héritier à son tour de toutes ces
tentatives impuissantes et de toutes ces renommées détruites, se demandait ce
qu'il allait faire de son omnipotence d'opinion, et quel gouvernement il
donnerait à la démocratie ? Aurait-il le génie de l'inventer et la puissance
de l'asseoir, ou succomberait-il, comme tous les autres, en essayant de
transformer l'anarchie en unité et la violence en loi ? Ne serait-il que
l'idole sinistre ou serait-il l'homme d'État de la Révolution ? Telle était
la question que l'Europe entière se posait en le regardant et qu'il se posait
à lui-même. Trois mois allaient y répondre. IX. La mort
d'Hébert avait rendu Robespierre maître de la commune. La mort de Danton
l'avait rendu arbitre de la Convention. La persévérance et le spiritualisme
de ses doctrines lui assujettissaient les Jacobins. Son talent, grandi par
des études obstinées et par cinq années passées presque entièrement à la
tribune, donnait à sa pensée et à sa parole une force et une autorité qu'on
ne contestait plus. Aucune éloquence ne pouvait désormais balancer la sienne.
Il était l'unique voix grave de la république. Les Jacobins et la Convention
n'écoutaient plus que lui. Bien qu'il n'eût et qu'il n'affectât pas encore la
domination absolue dans le comité de salut public, l'opinion de la France lui
décernait la supériorité, cette dictature de la nature. Ses collègues s'en
indignaient tout bas, mais feignaient de la lui décerner d'eux-mêmes. La
Convention simulait l'enthousiasme pour déguiser l'asservissement. Les
Cordeliers étaient dispersés. Leurs débris vaincus se réfugiaient aux
Jacobins. La commune, entièrement subordonnée aux agents du parti de
Robespierre, lui répondait des sections ; les sections, du peuple ; Henriot,
de la garde nationale. Robespierre ne régnait pas, mais son nom régnait. Il
n'avait qu'à réaliser son règne et à organiser sa dictature. Mais à ce dernier
pas il hésitait. Les
motifs de cette hésitation étaient dans l'âme de Robespierre vertu et vice
tout à la fois. « Pourquoi, » répondait-il à ses confidents, « ai-je dévoué
ma vie, ma pensée, mes veilles, ma parole, mon nom, mon sang à la Révolution
? Pour détrôner les rois et les aristocrates, pour restituer le pouvoir au
peuple, et pour rendre le peuple capable et digne d'exercer lui-même et lui
seul sa souveraineté naturelle. Et que me propose-t-on aujourd'hui que les
tyrans et les aristocrates sont renversés et que le peuple règne par sa
représentation nationale ? De me mettre moi-même à la place de ces tyrans que
nous avons détruits, et de rétablir dans ma personne, au nom du peuple, la
tyrannie renversée. « J'admets »,
ajoutait-il, « que je n'abuse pas du pouvoir suprême et que ma dictature ne
soit que la dictature de la raison et de la vérité sur la république ; mais
j'aurais en la prenant ou en l'acceptant donné l'exemple le plus séduisant
aux ambitieux et le plus fatal à la liberté. Mon règne sera court. Ma
poitrine, je le sais, est le but secret de cent mille poignards. Après moi,
qui vous répond de mon successeur ? Le danger de la dictature n'est pas tant
dans le dictateur que dans l'institution elle-même. Cette magistrature est
celle du désespoir des nations. Fondée contre la tyrannie, elle se change
involontairement en tyrannie permanente. Elle sauve un jour pour perdre un
siècle. Périsse le jour et que l'avenir soit préservé ! Laissons le peuple
s'égarer, revenir, tomber, se relever, se blesser même plutôt que de lui
donner cette humiliante tutelle qui l'enchaîne, sous prétexte de le guider.
Les nations ont leur enfance, la liberté a son berceau. Il faut surveiller
cette enfance de la liberté, mais non l'asservir. L'unité est nécessaire à la
république, j'en conviens ; placez cette unité dans une institution et non
dans un homme, et que, l'homme mort, l'unité revive dans un autre, à
condition que cette unité, ne se perpétue pas longtemps au pouvoir et que ce
premier magistrat redescende promptement au rang de simple citoyen. Quelques
hommes sont utiles, aucun n'est nécessaire. Le peuple seul est immortel. » Ainsi
parlait Robespierre à ses confidents. Ses manuscrits attestent qu'il se
parlait ainsi à lui-même. Son refus du pouvoir suprême était sincère dans les
motifs qu'il alléguait. Mais il y avait d'autres motifs qui lui faisaient
répugner à saisir seul le gouvernement. Ces motifs, il ne les avouait pas
encore. C'est qu'il était arrivé au bout de ses pensées et qu'il ne savait,
en réalité, quelle forme il convenait de donner aux institutions
révolutionnaires. Homme d'idées plus qu'homme d'action, Robespierre avait le
sentiment de la Révolution plus qu'il n'en avait la formule politique. L'âme
des institutions de l'avenir était dans ses rêves, le mécanisme d'un
gouvernement populaire lui manquait. Ses théories, toutes empruntées aux
livres, étaient brillantes et vagues comme des perspectives, nuageuses comme
des lointains. Il les regardait toujours, il s'en éblouissait, il ne les
touchait jamais avec la main ferme et précise de la pratique. Il ignorait que
la liberté elle-même doit se protéger par un pouvoir fort, et que ce pouvoir
a besoin de tête pour vouloir et de membres pour exécuter. Il croyait que les
mots sans cesse répétés de liberté, d'égalité, de désintéressement, de
dévouement, de vertu étaient à eux seuls un gouvernement. Il prenait la
philosophie pour la politique. Il s'indignait de ses mécomptes. Il attribuait
sans cesse aux complots de l'aristocratie ou de la démagogie ses déceptions.
Il croyait qu'en supprimant de la société des aristocrates et des démagogues,
il supprimerait les vices de l'humanité et les obstacles au jeu des
institutions. Il avait pris le peuple en illusion au lieu de le prendre au
sérieux. Il s'irritait de le trouver souvent si faible, si lâche, si cruel,
si ignorant, si versatile, si indigne du rang que la nature lui assigne. Il
s'irritait, il s'aigrissait, il chargeait l'échafaud de lui faire raison des
difficultés. Puis il s'indignait des excès de l'échafaud lui-même ; il
revenait aux mots de justice et d'humanité. Il se rejetait de nouveau aux
supplices. Il invoquait la vertu et il suscitait la mort. Flottant tantôt sur
les nuages et tantôt dans le sang. Il désespérait des hommes, il s'effrayait
de lui-même : « La mort ! toujours la mort ! » s'écriait-il souvent dans
l'intimité, « et les scélérats la rejettent sur moi ! Quelle mémoire je
laisserai si cela dure ! La vie me pèse. » Une
fois enfin la vérité se fit jour. Il s'écria avec le geste du découragement
de soi-même : « Non ! je ne suis pas fait pour gouverner, je suis fait pour
combattre les ennemis du peuple. » X. Saint-Just,
son seul confident, venait alors, plusieurs fois par jour, s'enfermer avec
Robespierre. Il essayait de persuader à son maître une politique moins vague
et des desseins plus précis. Saint-Just,
quoique jeune, avait, sinon dans les idées, au moins dans le caractère, la
maturité consommée de l'homme d'État. Il était né tyran. Il avait l'insolence
du gouvernement même avant d'en avoir la force. Il ne donnait à la parole que
les formes du commandement. Il était laconique comme la volonté. Ses missions
dans les camps et l'impérieux usage qu'il avait fait de son autorité sur les
généraux au milieu de leurs armées, avaient appris à Saint-Just combien les
hommes fléchissent aisément sous la main d'un seul. Sa bravoure et son
habitude du feu lui avaient donné l'attitude d'un tribun militaire aussi prêt
à exécuter qu'à concevoir un coup de main. Robespierre était le seul homme
devant lequel Saint-Just s'inclinât comme devant la pensée supérieure et
régulatrice de la république. Aussi tout en accusant sa lenteur,
respectait-il ses irrésolutions et se dévouait-il lui-même à sa chute. Tomber
avec Robespierre lui paraissait tomber avec la cause même de la Révolution.
Disciple impatient, mais toujours disciple, il pressait l'oracle, il ne le
violentait pas. Couthon,
Lebas, Coffinhal, Buonarotti étaient fréquemment admis à ces conférences.
Tous républicains sincères, cependant ils sentaient comme Saint-Just que
l'heure de la crise était arrivée ; et que si la république avait horreur
d'un tyran, elle avait besoin d'un pouvoir moins flottant et moins
irresponsable que celui des comités. « L'opinion s'est faite homme en toi, »
disait Buonarotti à Robespierre. « Si tu te récuses ce n'est pas toi que tu
trahis, c'est le peuple lui-même. Si tu t'arrêtes en ayant le peuple derrière
toi et après l'avoir lancé toi-même, il te passera sur le corps et il ira
chercher pour conducteurs ces scélérats qui le précipiteront dans une
anarchie voisine de la tyrannie. » Ainsi que dans toutes les crises où
Robespierre s'était fié au temps et à la fortune plus qu'à la résolution, il
prit le parti de se laisser faire violence par le moment, croyant que
l'oracle était dans la circonstance, et se fiant à la fatalité, cette
superstition des hommes longtemps heureux. XI. Il fut
cependant convenu, entre lui et ses amis, que la république avait besoin
d'institutions, qu'il fallait au-dessus des comités un directeur suprême des
ressorts du pouvoir exécutif, et que si les Jacobins, la Convention et le
peuple se décidaient à donner une tête au gouvernement, Robespierre se
dévouerait à cette magistrature temporaire. On convint. en outre de la
nécessité d'arracher promptement le pouvoir aux membres des comités ; de
surveiller et d'épurer les Jacobins, point d'appui indispensable pour remuer
la Convention ; de s'emparer du conseil-général de la commune, qui avait à sa
disposition l'insurrection ; de rester maître par Henriot de la force armée
de Paris ; de caresser par Saint-Just et Lebas l'opinion des camps ; de
rappeler successivement des départements les députés en mission dont on
n'était pas sûr ; d'éloigner de la Convention ou de perdre dans l'esprit du
peuple ceux qu'on soupçonnait d'ambitieux desseins ; enfin de préparer
d'avance à Robespierre une arme légale si arbitraire, si absolue et si
terrible qu'il n'eut rien à demander de plus quand il serait élevé à la
magistrature suprême, pour faire plier toutes les têtes sous la loi de
l'unité et sous le niveau de la mort. Robespierre se réservait toutefois de
n'agir que par la force de l'opinion, de ne point avoir recours à
l'insurrection, de respecter la souveraineté nationale dans son centre, et de
n'accepter de titre et de pouvoir que ceux qui lui seraient imposés par la
représentation nationale. Couthon fut chargé de préparer un décret qui
donnait la dictature aux comités. Cette dictature une fois votée par la
Convention, on l'arracherait des mains des comités, et on la retournerait au
besoin contre eux. C'est ce décret inexpliqué qu'on appela quelques jours
plus tard le décret du 22 prairial. Saint-Just suspendit, de quelques jours,
son départ pour l'armée du Rhin, afin de lancer avant dans le comité et dans
la Convention quelques-uns de ces axiomes qui tombent de haut dans la pensée
d'une assemblée, qui font pressentir la profondeur des desseins, et qui
préparent les imaginations à l'inconnu. XII. La
circonstance était extrême, le pas glissant. La mort de Danton avait décapité
la Montagne. Les Montagnards s'étonnaient encore d'avoir pu se laisser
enlever, par un coup de main si subit, si hardi et si imprévu, un homme qui
tenait à eux par toutes ses racines et dont l'absence les livrait sans âme, sans
voix et sans bras, à la toute-puissance des comités. Robespierre avait
conquis par ce coup d'État une autorité et un respect qui allaient chez les
Conventionnels jusqu'au tremblement, mais aussi jusqu'à la haine. L'homme qui
avait annulé et tué Danton pouvait tout oser et tout faire. On avait cru
jusqu'alors au désintéressement, on croyait maintenant à l'ambition de
Robespierre. Le soupçon seul de cette ambition était une force pour lui. Il y
a des vices que la lâcheté des hommes respecte plus que la vertu. Du moment
que Robespierre se préparait à régner, on se préparait à obéir. Les esclaves
ne manquent jamais aux tyrans, ni les encouragements à la tyrannie. La
Montagne feignait en masse l'idolâtrie de Robespierre. Cependant,
ce culte apparent était mêlé au fond de crainte et de colère. Les nombreux
amis de Danton éprouvaient une honte secrète de l'avoir abandonné. Le nom de
Danton était un remords pour eux. Sa place restée vide sur la Montagne et que
personne n'osait occuper les accusait. Il leur semblait à chaque instant
qu'il allait se lever de ce banc muet pour leur reprocher leur bassesse et
leur servilité. Son souvenir leur était importun jusqu'à ce qu'ils l'eussent
vengé. Mais à
l'exception de quelques regards d'intelligence et de quelques demi-mots
échangés, nul n'osait confier à son voisin ses murmures intérieurs. Robespierre
en était réduit à chercher sur les physionomies la faveur ou la haine qu'on
lui portait. Pour découvrir une opposition il fallait interpréter les
visages. XIII. Parmi
ces figures significatives qui inquiétaient ou qui offensaient les regards de
Robespierre, on comptait Legendre, couvert cependant du masque de la
complaisance ; Léonard Bourdon, qui déguisait mal le ressentiment ; Bourdon
(de l'Oise), trop intempérant de paroles pour le mutisme de la servitude ;
Collot-d'Herbois, trop déclamateur pour supporter la supériorité du talent ;
Barrère, dont la physionomie ambiguë laissait le soupçon même indécis ;
Sieyès, qui avait étendu sur son visage la nuit de son âme pour qu'on n'y pût
lire que l'insensibilité d'un automate ; Barras, qui simulait l'impartialité
; Fréron, qui cachait les larmes dont son cœur était inondé depuis le
supplice de Lucile Desmoulins ; Tallien, déguisant mal une tristesse sinistre
depuis l'emprisonnement de Theresa Cabarus, qui portait son nom, dans les
cachots des Carmes ; Carnot, dont le front austère et martial dédaignait de
feindre ; Vadier, tantôt caressant, tantôt agressif ; Louis (du Bas-Rhin),
montrant le courage de ses violences ; Billaud-Varennes, figure de Brutus
épiant un César, dont le visage pâle et allongé, le front plissé, les lèvres
minces, le regard acéré et jaillissant comme d'une embûche révélaient une
nature embarrassante à connaître, difficile à plier, impossible à dompter ;
enfin Courtois, député de l'Aube, ami de Danton, n'ayant jamais applaudi ses
crimes mais jamais trahi son souvenir, honnête homme dont le républicanisme
probe et moral n'avait pas endurci le cœur. Quelques
amis de Marat et d'Hébert, des députés tels que Carrier, Fouché et d'autres
Conventionnels rappelés de leurs missions, pour obéir à la clameur publique
contre leurs atrocités, se groupaient ou s'asseyaient mécontents dans les
rangs de la Montagne. La Plaine, composée des restes des Girondins, plus
souple et plus servile que jamais depuis qu'on l'avait décimée, se taisait,
votait et admirait. Mais dans un moment où le nom seul de faction était un
crime, nul ne s'avouait d'un parti. Tous ces hommes jouaient l'enthousiasme
ou la dissimulation de l'enthousiasme et formaient l'unanimité apparente ;
tous aspiraient à se confondre de peur d'être remarqués. L'isolement aurait
ressemblé à de l'opposition, l'opposition au complot. XIV. Dans
l'intérieur des deux grands comités, les partis se touchant de plus près, se
caractérisaient mieux sans s'avouer davantage. Vadier, Amar, Jagot, Louis (du
Bas-Rhin), David, Lebas, Lavicomterie, Moyse Bayle, Élie Lacoste, Dubarran
composaient le comité de sûreté générale. Hommes subalternes par le talent,
ils n'imprimaient aucun mouvement, ils suivaient tous les mouvements. Ils ne
commencèrent à rivaliser d'attributions avec le comité de salut public, qu'au
moment où les divisions de ce comité suprême forcèrent tantôt
Billaud-Varennes et ses amis, tantôt Robespierre et les siens, à provoquer la
réunion des deux conseils, pour y faire prononcer une majorité. Presque tous
ces membres du comité de sûreté générale témoignaient un respect absolu pour
les opinions de Robespierre. Cependant quelques-uns se souvenaient avec
amertume de Danton, quelques autres d'Hébert ; d'autres enfin, comme Amar,
Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Vadier, tentaient de se donner une importance
personnelle et de lutter avec le comité de salut public. David et Lebas y
représentaient uniquement les volontés du dominateur des Jacobins ; le
premier par servilité, le second par sentiment et par conviction. XV. Au
comité de salut public, centre et foyer du gouvernement, l'absence de
plusieurs représentants en mission laissait les délibérations et le pouvoir osciller
entre un petit nombre de membres qui résumaient la république. C'étaient
alors Robespierre, Couthon, Saint-Just, Billaud-Varennes, Barrère,
Collot-d'Herbois, Carnot, Prieur et Robert Lindet. Robespierre,
Couthon et Saint-Just étaient les hommes politiques ; Billaud-Varennes,
Barrère et Collot-d'Herbois les révolutionnaires. Carnot, Robert Lindet et
Prieur étaient les administrateurs du comité. Les premiers gouvernaient, les
seconds frappaient, les troisièmes servaient la république. Entre
le parti de Robespierre et celui de Billaud-Varennes, des dissentiments
sourds, mais profonds, commençaient à éclater. Carnot, Lindet, Prieur
s'efforçaient d'étouffer ces dissensions dans le mystère de leurs séances, de
peur d'encourager au dehors des factions fatales au salut commun. Quelquefois
ces trois décemvirs se réunissaient à Robespierre, plus souvent à
Billaud-Varennes et à Barrère. L'orgueil solitaire de Robespierre, l'âpreté
de Couthon, le dogmatisme de Saint-Just offensaient ces Conventionnels et les
rejetaient involontairement, par la répulsion des caractères, dans une
apathie muette qui ressemblait à de l'opposition. Quand Robespierre était
absent on prononçait le mot de tyran. Il abusait, disait-on, tour à tour de
la parole ou du silence ; il commandait comme un maître ou il se taisait
comme un supérieur qui dédaigne de discuter ; il laissait au comité la
responsabilité de ses actes, après les avoir inspirés ; il se réservait de
blâmer aux Jacobins ce qu'il avait consenti aux Tuileries ; il jouait la
modération, il affichait la clémence ; il défendait les victimes dont le sang
était le plus indispensable à sa propre grandeur ; il rejetait tout l'odieux
du gouvernement sur ses collègues ; il les diffamait par son isolement ; il
usurpait seul toutes les popularités ; il entravait la guerre dans les mains
de Carnot ; il souriait, avec mépris, sur son banc des fanfaronnades
militaires de Barrère ; il ne déguisait pas des arrière-pensées qui portaient
plus loin que sa juste influence dans le comité ; il prenait dans les séances
une contenance qui trahissait le dédain ou la majesté d'un despote. Aucune
familiarité n'adoucissait son autorité ; il arrivait tard ; il entrait d'un
pas négligent ; il s'asseyait sans parler ; il baissait les yeux sur la table
; il appuyait son front dans ses mains ; il défendait à ses lèvres d'exprimer
ni approbation ni blâme ; il feignait habituellement la distraction,
quelquefois le sommeil, pour motiver l'indifférence ou l'impassibilité. Tels
étaient les reproches qui couraient, à voix basse, contre Robespierre, dans
les comités. XVI. A la
commune, il régnait en souverain par Fleuriot-Lescot et par Payan, l'un maire
de Paris, l'autre agent national. Le tribunal révolutionnaire lui était
dévoué par Dumas, par Hermann, par Souberbielle, par Duplay et par tous les
jurés, hommes choisis dans la classe du peuple où le nom de Robespierre était
divinisé. XVII. Aux
Jacobins, Robespierre régnait par lui-même. Dédaigneux au comité, négligent à
la Convention, il était assidu, infatigable, éloquent, caressant, terrible
chaque soir aux séances de cette société. Là était son empire. Il le
consolidait en l'exerçant. Il accoutumait l'opinion à lui obéir, pour
préparer la république à se remettre volontairement dans sa main. Il
commença, peu de jours après le supplice de Danton, à exercer la souveraineté
à leur tribune. Dufourny,
président habituel des Jacobins depuis plusieurs années, avait osé
quelquefois interrompre l'orateur ou le contredire au milieu de ses discours.
Il avait de plus murmuré contre le rapport de Saint-Just et contre la
proscription des Dantonistes. Attaqué par Vadier, Dufourny essaya de se
justifier. Robespierre, laissant déborder le flot de ressentiments qu'il
accumulait, depuis quelque temps, contre lui : « Rappelle-toi, » dit-il à
Dufourny, « que Chabot et Ronsin furent impudents un jour comme toi, et que
l'impudence est sur le front le cachet du crime ! — Le mien, c'est le calme,
» répondit Dufourny. — « Le calme ! » répliqua Robespierre. « Non, le calme
n'est pas dans ton âme. Je prendrai toutes tes paroles, pour te dévoiler aux
yeux du peuple. Le calme ! les conjurés l'invoquent toujours, mais ils ne
l'auront pas. Quoi ! ils osent plaindre Danton, Lacroix et leurs complices,
quand les crimes de ces hommes sont écrits avec notre sang, quand la Belgique
fume encore de leurs trahisons ! Tu crois nous égarer par tes intentions
perfides ! Tu n'y réussiras pas. Tu fus l'ami de Fabre d'Églantine ! » Après
cette apostrophe, Robespierre fit de Dufourny le portrait d'un intrigant,
d'un ambitieux, d'un mendiant de popularité, et demanda qu'il fût chassé. Dufourny,
confondu par une colère qui était alors le pressentiment du supplice, se
repentit de n'avoir pas deviné plus tôt la puissance et la haine de
Robespierre. Il fut traduit au comité de sûreté générale. XVIII. Saint-Just
relevait, de jour en jour, davantage son rôle dans la Convention. Il
s'efforçait de grandir l'âme de la république à la proportion d'une complète
régénération de la société. Ses maximes avaient le dogmatisme et presque
l'autorité d'un révélateur. On croyait voir dans cet homme, si jeune, si
beau, si inspiré, le précurseur de l'âge nouveau. « Il faut, » dit-il dans un
rapport sur la police générale, « faire une cité nouvelle. Il faut faire
comprendre que le gouvernement révolutionnaire n'est ni l'état de conquête ni
l'état de guerre, mais le passage du mal au bien, de la corruption à la
probité, des mauvaises maximes aux maximes honnêtes. Un révolutionnaire est
inflexible ; mais il est sensible, doux, poli, frugal. Il frappe dans le
combat, il défend l'innocence devant les juges. Jean-Jacques Rousseau était
révolutionnaire, il n'était ni insolent ni grossier sans doute. Soyez tels !
Ne vous attendez point à d'autre récompense que l'immortalité. Je sais que
ceux qui ont voulu le bien ont tous péri. Codrus mourut précipité dans un
abîme. Lycurgue eut l'œil crevé par les fripons de Sparte et mourut en exil.
Phocion et Socrate burent la ciguë. Athènes même, ce jour-là, se couronna de
fleurs. N'importe, ils avaient fait le bien. Si ce bien fut perdu pour leur
pays, il ne fut point caché pour la divinité ! Former une bonne conscience
publique, voilà la police. Cette conscience, uniforme comme le cœur humain,
se compose du penchant du peuple au bien général. Vous avez été sévères, vous
avez dû l'être. Il a fallu venger nos pères et cacher sous ses décombres
cette monarchie, cercueil immense de tant de générations asservies. Que
serait devenue une république indulgente contre des ennemis acharnés ? Nous
avons opposé le glaive au glaive, et la liberté est fondée ! Elle est sortie
du sein des orages et des douleurs, comme le monde qui sort du chaos et comme
l'homme qui pleure en naissant. » (La Convention applaudit avec
enthousiasme.) « Que
les autres peuples nous lisent leur histoire. Leurs berceaux furent-ils moins
agités ? Ils ont des siècles de folie, et nous avons cinq ans de résistance à
l'oppression et d'une adversité qui fait les grands hommes ! Tout commence,
sous le ciel. « Chérissons
la vie obscure. Ambitieux, allez vous promener dans le cimetière où dorment
ensemble les conjurés et les tyrans ; et décidez-vous entre la renommée, qui
est le bruit des langues, et la véritable gloire, qui est l'estime de
soi-même ! Chassez hors de votre sol ceux qui regrettent la tyrannie.
L'univers n'est point inhospitalier. Il y aurait injustice à leur sacrifier
tout un peuple. Il y aurait inhumanité à ne pas distinguer les bons des
méchants. On accuse le gouvernement de dictature ? Et depuis quand les
ennemis de la Révolution sont-ils pleins de tant de sollicitude pour le
maintien de la liberté ? Il n'y eut personne assez éhonté dans Rome pour
reprocher la sévérité que Cicéron déploya contre Catilina. Il n'y eut que
César qui regretta ce traître ! C'est à vous d'imprimer au monde les
empreintes de votre génie ! Formez des institutions civiles auxquelles on n'a
pas encore pensé ! C'est par là que vous proclamerez la perfection de votre
démocratie. N'en doutez pas ! Tout ce qui existe autour de nous aujourd'hui
doit finir, parce que tout ce qui existe autour de nous est injuste. La
liberté couvrira le monde. Que les factions disparaissent ! Que la Convention
plane seule sur tous les pouvoirs ! Que les révolutionnaires soient des
Romains et non des Barbares ! » XIX. Ces
maximes lyriques semblaient faire éclater, au milieu des horreurs du temps,
la sérénité de l'avenir. La Convention les applaudit avec délire. Elle était
lasse de rigueurs. Elle accueillait les moindres pressentiments de clémence,
Elle aspirait aux reconstructions. Robespierre
et ses amis devançaient la Convention dans ce sentiment. On savait que les
paroles de Saint-Just n'étaient que les confidences du maître portées à la
tribune pour éprouver l'opinion. Il y avait deux hommes dans Robespierre :
l'ennemi de l'ordre ancien et l'apôtre de l'ordre nouveau. La mort de Danton
avait terminé son premier rôle. Il était impatient de prendre le second.
Lassé de supplices, il voulait, disait-il, asseoir le gouvernement sur la
morale et sur la vertu, ces deux fondements de l'âme humaine. Pour que la
morale et la vertu ne fussent pas de vains mots et ne portassent pas sur le
vide, il fallait dévoiler au peuple la grande idée de Dieu, qui peut seule
donner un sens à la vertu. La loi n'est rien si elle n'est que l'expression
de la volonté humaine. Il faut, pour la rendre sainte, qu'elle soit
l'expression de la volonté divine. L'obéissance à la loi humaine n'est que
servitude. Ce qui la constitue devoir, c'est le sentiment qui fait remonter
cette obéissance à Dieu. Ainsi, de tyrannie qu'elle est aux yeux de l'athée,
la société devient religion aux yeux du déiste. Ce titre, en rendant la loi
sainte, la rend aussi plus forte, puisque pour juge et pour vengeur elle a
Dieu. L'idée
de Dieu, ce trésor commun de toutes les religions sur la terre, avait été
entraînée et abattue dans les démolitions des croyances ; elle avait été
mutilée et pulvérisée dans l'esprit du peuple par les proscriptions et par
les parodies du culte catholique qu'Hébert et Chaumette avaient provoquées
contre les temples, les prêtres et les cérémonies religieuses. Le peuple, qui
confond aisément le symbole avec l'idée, avait cru que Dieu était un préjugé
contre-révolutionnaire. La république semblait avoir balayé l'immortalité de
l'âme de son territoire et de son ciel. L'athéisme, ouvertement prêché, avait
été pour les uns une vengeance de leur long asservissement à un culte répudié
par eux, pour les autres une théorie favorable à tous les crimes. Le peuple,
en secouant cette chaîne divine de la foi en Dieu, qui retenait sa
conscience, avait cru secouer en même temps tous les liens du devoir. La
terreur sur la terre avait dû remplacer la justice dans le ciel. Maintenant
qu'on voulait écarter l'échafaud et inaugurer des institutions, il fallait
refaire au peuple une conscience. Une conscience sans Dieu, c'est un tribunal
sans juge. La lumière de la conscience n'est autre chose que la réverbération
de l'idée de Dieu dans l'âme du genre humain. Éteignez Dieu, il fait nuit
dans l'homme ; on peut prendre au hasard la vertu pour le crime et le crime
pour la vertu. XX. Robespierre
sentait profondément ces vérités. Il faut le dire, bien qu'on répugne à le
croire, il ne les sentait pas seulement en politique qui emprunte une chaîne
au ciel pour en enchaîner plus sûrement les hommes, il les sentait en
sectaire convaincu qui s'incline le premier devant l'idée qu'il veut faire
adorer au peuple. Il y avait du Mahomet dans ses pensées. L'heure de la
reconstruction commençait. Il voulait reconstruire, avant tout, l'âme de la
nation. De la même main dont il lui donnait tout pouvoir il fallait lui
donner toute lumière. Une république qui ne devait avoir d'autre souveraineté
que la morale devait porter tout entière sur un principe divin. Dans
l'état de désorganisation intellectuelle et de discrédit des idées
religieuses où les philosophes matérialistes du dix-huitième siècle, les
Girondins leurs disciples, et les athées leurs bourreaux, avaient fait
descendre l'esprit public ; en face de Collot-d'Herbois comédien féroce, de
Barrère sceptique railleur de Billaud-Varennes démolisseur implacable, de
Lequinio matérialiste effronté, des amis d'Hébert, des commensaux de Danton,
de cette foule d'hommes indifférents à tous les cultes qui siégeaient dans
les comités et dans la Convention, il ne fallait rien moins que le prestige
de Robespierre pour affronter la colère ou le sourire qu'une telle tentative
risquait de rencontrer dans l'opinion. Robespierre ne se le dissimulait pas.
Aussi ne voulait-il détendre la terreur qu'après cet acte. Il sentait
au-dessus de lui une grande vérité, et dans cette vérité une grande force. Il
osa. Mais il n'osa cependant ni sans hésitation ni sans courage. « Je sais, »
dit-il à un de ses amis, « je sais que je puis être foudroyé par l'idée que
je vais faire éclater sur la tête du peuple. » Plusieurs de ses amis lui
déconseillèrent cette entreprise. Il s'obstina. Au commencement d'avril il
alla passer quelques jours dans la forêt de Montmorency. Il visitait souvent
la chaumière que Jean-Jacques Rousseau avait habitée. C'est dans cette maison
et dans ce jardin qu'il acheva son rapport, sous ces mêmes arbres où son
maître avait si magnifiquement écrit de Dieu. XXI. Le 20
prairial, il monta à la tribune, son rapport à la main. Jamais, disent les
survivants de ce jour, son attitude n'avait témoigné une telle tension de
volonté. Jamais sa voix n'avait puisé dans son âme un accent d'autorité
morale plus solennel. Il semblait parler non plus en tribun qui soulève ou
qui caresse un peuple, ni même en législateur qui promulgue des lois
périssables, mais en messager qui apporte aux hommes une vérité. Le
législateur qui restaure, dans le cœur humain, une idée obscurcie ou mutilée
par les siècles, paraissait en ce moment à Robespierre égal au philosophe qui
la conçoit. La Convention, muette et recueillie, ceux-ci par crainte, ceux-là
par respect, avait dans la contenance la gravité de l'idée à laquelle elle
allait toucher. «
Citoyens, » dit Robespierre après un exorde emprunté aux circonstances, « toute
doctrine qui console et qui élève les âmes doit être accueillie ; rejetez
toutes celles qui tendent à les dégrader et à les corrompre. Ranimez, exaltez
tous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales qu'on a
voulu éteindre. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la
Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine et
qui ne te passionnas jamais pour la patrie ? Quel avantage trouves-tu à
persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au
hasard le crime et la vertu ? que son âme n'est qu'un souffle léger qui
s'éteint aux portes du tombeau ? « L'idée
de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et plus élevés que
celle de son immortalité ? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses
semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace
à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ? Vous qui regrettez un ami
vertueux, vous aimez à penser que la plus pure partie de lui-même a échappé
au trépas ! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse,
êtes-vous consolés par celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une
vile poussière ? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre
dernier soupir est un appel à la justice éternelle ! L'innocence sur
l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe. Aurait-elle cet
ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé ? Plus un homme est
doué de sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent
son être et qui élèvent son cœur, et la doctrine des hommes de cette trempe
devient celle de l'univers. « L'idée
de l'Être-Suprême et de l'immortalité de l'âme est un appel continuel à la
justice ; elle est donc sociale et républicaine, cette idée (on applaudit) ! Je ne sache pas qu'aucun
législateur se soit jamais avisé de nationaliser l'athéisme. Je sais que les
plus sages même d'entre eux se sont permis de mêler à la vérité quelques
fictions, soit pour frapper l'imagination des peuples ignorants, soit pour les
rattacher plus fortement à leurs institutions. Lycurgue et Solon eurent
recours à l'autorité des oracles, et Socrate lui-même, pour accréditer la
vérité parmi ses concitoyens, se crut obligé de leur persuader qu'elle lui
était inspirée par un génie familier. « Vous
ne conclurez pas de là sans doute qu'il faille tromper les hommes pour les
instruire, mais seulement que vous êtes heureux de vivre dans un siècle et
dans un pays dont les lumières ne nous laissent d'autre tâche à remplir que
de rappeler les hommes à la nature et à la vérité. « Vous
vous garderez bien de briser le lien sacré qui les unit à l'auteur de leur
être. « Et
qu'est-ce que les conjurés avaient mis à la place de ce qu'ils détruisaient ?
Rien, si ce n'est 1 le chaos, le vide et la violence. Ils méprisaient trop le
peuple pour prendre la peine de le persuader ; au lieu de l'éclairer, ils ne
voulaient que l'irriter ou le dépraver. « Si
les principes que j'ai développés jusqu'ici sont des erreurs, je me trompe du
moins avec tout ce que le monde révère. Prenons ici les leçons de l'histoire.
Remarquez, je vous prie, comment les hommes qui ont influé sur la destinée
des États furent déterminés vers l'un ou l'autre des deux systèmes opposés
par leur caractère personnel et par la nature même de leurs vues politiques.
Voyez-vous avec quel art profond César, plaidant dans le sénat romain en
faveur des complices de Catilina, s'égare dans une digression contre le dogme
de l'immortalité de l'âme, tant ces idées lui paraissent propres à éteindre
dans le cœur des juges l'énergie de la vertu, tant la cause du crime lui
paraît liée à celle de l'athéisme ! Cicéron, au contraire, invoquait contre
les traîtres et le glaive des lois et la foudre des dieux. Socrate mourant
entretient ses amis de l'immortalité de l'âme. Léonidas aux Thermopyles,
soupant avec ses compagnons d'armes au moment d'exécuter le dessein le plus
héroïque que la vertu humaine ait jamais conçu, les invite pour le lendemain
à un autre banquet dans une vie nouvelle. Il y a loin de Socrate à Chaumette
et de Léonidas au Père Duchesne (on applaudit). « Un
grand homme, un véritable héros s'estime trop lui-même pour se complaire dans
l'idée de son anéantissement. Un scélérat, méprisable à ses propres yeux,
horrible à ceux d'autrui, sent que la nature ne peut lui faire de plus beau
présent que le néant (on applaudit). « Une
secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme qui prévalut
parmi les grands et parmi les beaux esprits ; on lui doit en grande partie
cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système,
regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle
du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût et de
bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits. « Parmi
ceux qui au temps dont je parle se signalèrent dans la carrière des lettres
et de la philosophie, un homme, Rousseau, par l'élévation de son âme et par
la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du
genre humain. Il attaqua la tyrannie avec franchise. Il parla avec
enthousiasme de la Divinité ; son éloquence, mâle et probe, peignit en traits
de flamme les charmes de la vertu ; elle défendit ces dogmes consolateurs que
la raison donne pour appui au cœur humain. La pureté de sa doctrine, puisée
dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris
invincible pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de
philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses
faux amis. Ah ! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le
précurseur et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme
généreuse eût embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité
! Mais qu'ont fait pour elle ses lâches adversaires ? Ils ont combattu la
Révolution dès le moment qu'ils ont craint qu'elle n'élevât le peuple
au-dessus d'eux. « Le
traître Guadet dénonça un citoyen pour avoir prononcé le nom de la Providence
! Nous avons entendu, quelque temps après, Hébert en accuser un autre pour
avoir écrit contre l'athéisme ! N'est-ce pas Vergniaud et Gensonné, qui, en
votre présence même et à votre tribune, pérorèrent avec chaleur pour bannir
du préambule de la constitution le nom de l'Être Suprême que vous y avez
placé ? Danton, qui souriait de pitié aux mots de vertu, de gloire, de
postérité ; Danton, dont le système était d'avilir ce qui peut élever l'âme ;
Danton, qui était froid et muet dans les plus grands dangers de la liberté,
parla après eux avec beaucoup de véhémence en faveur de la même opinion. « Fanatiques,
n'espérez rien de nous ! Rappeler les hommes au culte pur de l'Être Suprême,
c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les fictions disparaissent
devant la vérité et toutes les folies tombent devant la raison. Sans
contrainte, sans persécution, toutes les sectes doivent se confondre
d'elles-mêmes dans la religion universelle de la nature (on applaudit). « Prêtres
ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir votre empire
! Une telle entreprise serait même au-dessus de notre puissance (on applaudit). Vous vous êtes tués
vous-mêmes, et l'on ne revient pas plus à la vie morale qu'à l'existence
physique ! « Et
d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu ? Combien le Dieu de la
nature est différent du Dieu des prêtres (les applaudissements
continuent) !
Je ne connais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils
ont faites : à force de défigurer l'Être Suprême ils l'ont anéanti autant
qu'il était en eux ; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un bœuf,
tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé un dieu
à leur image ; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, implacable ;
ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent les descendants
de Clovis pour régner sous son nom et se mettre à sa place ; ils l'ont
relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appelé sur la terre
que pour demander à leur profit des richesses, des honneurs, des plaisirs et
de la puissance (vifs applaudissements). Le véritable prêtre de l'Être
Suprême, c'est la nature ; son temple, l'univers ; son culte, la vertu ; ses
fêtes, la joie d'un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les
doux nœuds de la fraternité universelle et pour lui présenter l'hommage des
cœurs sensibles et purs. « Laissons
les prêtres et retournons à la Divinité (applaudissements), attachons la morale à des
bases éternelles et sacrées, inspirons à l'homme ce respect religieux pour
l'homme, ce sentiment profond de ses devoirs, qui est la seule garantie du
bonheur social. « Malheur
à celui qui cherche à éteindre ce sublime enthousiasme et à étouffer par de
désolantes doctrines cet instinct moral du peuple, qui est le principe de
toutes les grandes actions ! C'est à vous, représentants du peuple, qu'il
appartient de faire triompher les vérités que nous venons de développer.
Bravez les clameurs insensées de l'ignorance présomptueuse ou de la
perversité hypocrite ! Quelle est donc la dépravation dont nous étions
environnés s'il nous a fallu du courage pour les proclamer ! La postérité
pourra-t-elle croire que les factions vaincues avaient porté l'audace jusqu'à
nous accuser de modérantisme et d'aristocratie pour avoir rappelé l'idée de
la Divinité et de la morale ? Croira-t-elle qu'on ait osé dire jusque dans
cette enceinte que nous avions par-là reculé la raison humaine de plusieurs
siècles ? « Ne
nous étonnons pas si tous les scélérats ligués contre vous vous semblent
vouloir nous préparer la ciguë, mais avant de la boire nous sauverons la
patrie (on applaudit). Le vaisseau qui porte la fortune de la république n'est pas
destiné à faire naufrage, il vogue sous vos auspices, et les tempêtes seront
forcées à le respecter (nouveaux applaudissements). « Les
ennemis de la république sont tous les hommes corrompus (on applaudit). Le patriote n'est, autre chose
qu'un homme probe et magnanime dans toute la force de ce terme (on applaudit). C'est peu d'anéantir les rois,
il faut faire respecter à tous les peuples le caractère du peuple français.
C'est en vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée de nos
armes, si toutes les passions déchirent impunément le sein de la patrie.
Défions-nous de l'ivresse même des succès. Soyons terribles dans les revers,
modestes dans nos triomphes (on applaudit), et fixons au milieu de nous la
paix et le bonheur par la sagesse et la morale. Voilà le véritable but de nos
travaux, voilà la tâche la plus héroïque et là plus difficile. Nous croyons
concourir à ce but en vous proposant le décret suivant. « Art.
1er. Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et
l'immortalité de l'âme. « Art.
2. Il reconnaît que le culte digne de l'Être suprême est la pratique des
devoirs de l'homme. » XXII. D'unanimes
applaudissements accueillirent ce premier retour de la Révolution à Dieu. Des
fêtes furent décrétées pour rappeler l'homme à l'idée de l'immortalité et à
ses conséquences. La première et la plus solennelle devait être célébrée dix
jours après cette profession de foi. Des
députations de la société des Jacobins félicitèrent la représentation d'avoir
fait remonter la justice et la liberté à sa source. Cambon, chrétien intègre
et convaincu, demanda que les temples fussent vengés des profanations de
l'athéisme. Couthon, dans une allocution d'enthousiasme, défia les
philosophes matérialistes de nier le souverain arbitre de l'univers devant la
majesté de ses œuvres, et de nier la Providence devant la régénération du
peuple avili. Le spectacle de cet homme infirme et mourant, soutenu à la
tribune par les bras de deux de ses collègues, et confessant, au milieu du
sang répandu, son juge dans le ciel et son immortalité dans son âme,
attestait dans Couthon la foi fanatique qui lui cachait à lui-même l'atrocité
des moyens devant la sainteté du but. Quel que fût le contraste entre la renommée sanguinaire de Robespierre et son rôle de restaurateur de l'idée divine, il sortit de cette séance plus grand qu'il n'y était entré. Il avait arraché d'une main courageuse le sceau de la conscience publique ; cette conscience lui répondait dans la nation et dans toute l'Europe par un applaudissement secret. Il s'était fortifié et avait, pour ainsi dire, tenté de se sacrer lui-même en faisant alliance avec la plus haute pensée de l'humanité. Celui qui confessait Dieu à la face du peuple ne tarderait pas, disait-on, à désavouer le crime et la mort. Tous les cœurs fatigués de haine et de combats souhaitaient intérieurement à Robespierre la toute-puissance. Ce souhait général, dans un gouvernement d'opinion, est déjà la toute-puissance en effet. Il avait pris la dictature morale, ce jour-là, sur l'autel de l'idée qu'il avait proclamée. La force et la grandeur du dogme qu'il venait de restituer à la république semblait rayonner sur son nom. Le lendemain on transporta au Panthéon les restes mortels de Jean-Jacques Rousseau, pour que le maître fût enseveli dans le triomphe du disciple. Robespierre inspira cette apothéose. Il donnait, par cet hommage à la philosophie religieuse et presque chrétienne de Jean-Jacques Rousseau, son véritable sens à la Révolution. |