L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE

 

VI. — LE CARACTÈRE DE L'IMPÉRATRICE.

 

 

Mme Adam a rapporté comme il suit une conversation qu'elle eut avec le docteur Maure, qui avait beaucoup fréquenté à Cannes Prosper Mérimée, le grand ami de l'Impératrice et de sa mère.

J'étais très curieuse, dit-elle, de savoir ce que Mérimée disait de l'Impératrice, et je harcelai le docteur Maure de mes questions. Le malheureux se faisait tirer l'oreille.

Voyons, docteur, la trouve-t-il intelligente ?

Il veut qu'elle le soit.

Il veut, il veut ! Justement, pour vouloir, il faut un effort. Donc, il ne dit pas simplement, lorsque vous l'interrogez : Oui, elle est intelligente.

Il dit oui et ajoute : Elle a une mémoire merveilleuse.

Suppléante, docteur ?

Comment, suppléante ?

Mémoire merveilleuse, qui supplée à l'intelligence.

C'est comme vous voudrez. Mérimée n'étant pas là, je ne suis pas tenu de combattre votre opinion ; mais, si je résume les impressions recueillies de-ci de-là dans mes conversations avec Mérimée, je crois l'Impératrice séduisante, enchanteresse, mobile, femme autant qu'on peut l'être, plus ondoyante et plus diverse que l'homme de Montaigne, et, avec cela — notez ceci — d'une fidélité absolue. Pas du tout prodigue comme on le prétend, plutôt le contraire.

Est-ce que Mérimée approuve ses façons d'être à certains jours, les chansons, la direction mondaine qu'elle subit de Mme de Metternich ?

Ma chère enfant, vous allez m'arracher des confidences intimes. L'Impératrice aime son époux et elle a un chagrin mortel quand il la délaisse ; alors elle cherche les distractions à tout prix, la diversité des sensations qui lui font oublier un instant ses tristesses conjugales. Théâtre, petits jeux, chansons, parties de campagne, elle use de tout.

Et comme mère, quelle est-elle ?

Parfaite. Elle élève admirablement le Prince impérial, écartant de lui tout ce qui exciterait sa vanité, le voulant instruit et non bourré de savoir. Bref, elle a, comme nous tous, qualités et défauts. Il me semble, depuis que j'ai lu quelques lettres d'elle à Mérimée, que les qualités dominent.

Eh ! mais, docteur, quoique ami de M. Thiers, quoique vieux libéral, quoique orléaniste, il me semble que Mérimée vous a fait aimer l'Impératrice ?

Non, apprécier.

 

Ce qu'on pouvait apprécier en elle, c'était un goût marqué pour les choses de l'esprit, une curiosité naturelle de connaître, une érudition peu commune chez une femme. Elle aimait beaucoup à lire, surtout les ouvrages d'histoire, de philosophie, de science ; elle en faisait des résumés pour elle-même. La fantaisie lui était venue, rapporte Jules Simon, une noble fantaisie et bien digne du rang qu'elle occupait, de se faire enseigner l'histoire de France. Elle demanda un maître à M. Duruy, qui lui désigna Fustel de Coulanges. Fustel de Coulanges était indépendant. Cette indépendance ne l'empêcha pas de réussir. L'Impératrice, et c'est un hommage à lui rendre, goûta beaucoup les leçons du jeune maître. Ces leçons se prenaient dans la bibliothèque des Tuileries, devant l'embrasure d'une large fenêtre. L'auteur de la Cité antique, en habit noir, commença ses conférences par un tableau des sociétés primitives, en particulier de la vieille civilisation égyptienne. Son auditoire se composait de cinq ou six femmes ou jeunes filles, groupées autour de l'Impératrice ; l'Empereur assista à quelques-unes de ses leçons. Pour ceux qui ont connu la probité scientifique de Fustel de Coulanges, il est certain que la nature de l'auditoire n'enlevait rien au sérieux et à l'autorité de sa parole.

Victor Cousin publiait alors, de 1853 à 1865, ses études sur les grandes dames et la société française au milieu du XVIIe siècle ; il les adressa à l'Impératrice. Elle l'en remercia par une lettre qui fut une des dernières joies du grand écrivain et que Mérimée, au dire de Filon, trouvait très jolie.

Sur les listes des invités de Compiègne, à côté des noms des savants, des philosophes, des artistes, on peut relever les noms de presque tous les écrivains de l'époque, Augier, Vigny, Sandeau, Arsène Houssaye, Flaubert, Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Ponsard, Sardou, About ; mais, parmi ces invités, deux avaient les sympathies littéraires de l'Impératrice, Mérimée et Feuillet. Le premier bénéficiait certainement à ses yeux de ses souvenirs d'enfance ; elle goûtait, d'autre part, l'habileté avec laquelle il savait trouver dans un petit fait la matière de tout un récit, comme elle goûtait le mélange de précision et d'ironie dans tout ce qui sortait de sa plume. Un soir à Saint-Cloud, pendant l'été de 1869, elle se fit lire par son auteur favori la nouvelle intitulée Lokis, la dernière qu'il ait écrite, et elle y prit un vif plaisir. Pour Octave Feuillet, son sentimentalisme de bon ton et les aventures de ses héroïnes convenaient aux tendances de l'esprit de l'Impératrice, c'est-à dire une manière de sentir, malgré tout, un peu bourgeoise, le goût des épisodes romanesques, comme aussi l'admiration pour les personnages qui finissent en beauté.

 

Dans la vie de société, l'Impératrice avait une qualité précieuse pour une femme de son rang : elle causait d'une manière fort attachante. Après une soirée de Biarritz, en septembre 1863, le Dr Barthez écrivait à sa femme : J'aurais bien voulu te donner le résumé d'une conversation très intéressante, qui a eu lieu hier entre l'Impératrice et MM. Panizzi et Mérimée. Il s'agissait du prince Napoléon... Quelle verve ! quel entrain ! et quel genre agréable de conversation, dont rien de ce qui nous entoure ne peut donner l'idée. Pendant une heure et demie qu'elle a duré, l'Impératrice nous a tenus sous le charme de sa parole vive, brillante, imagée, nous disant les choses les plus intéressantes, se relevant avec énergie sous la réplique calme et spirituelle de ses interlocuteurs. C'est la deuxième fois depuis huit jours que j'assiste à cette espèce de tournoi de la parole, et je suis encore sous le charme de cette belle et bonne conversation. A cet égard, le contraste était grand entre les deux époux. L'Empereur parlait peu, à voix basse, sans animation ni émotion. L'Impératrice apportait dans sa causerie une sorte de passion ; ses intimes voyaient se succéder en quelques instants, sur les traits mobiles de sa physionomie, les sentiments les plus divers, la joie, la colère, l'admiration, le mépris et, avant tout, un extrême besoin d'activité intellectuelle ; elle posait autour d'elle questions sur questions et, quand la réponse était à son goût, c'était une expression de contentement qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Car, dans le cadre de l'intimité où elle n'avait pas à jouer au personnage officiel, elle était très volontiers en dehors.

Ernest Lavisse, qui avait remarqué sa vivacité d'esprit, sa facilité de passer d'un sujet à un autre, a noté d'elle quelques sentences bien frappées, qui lui venaient au cours de sa conversation primesautière, comme celles-ci : Un coup d'Etat est un boulet qu'on traîne et qui finit par vous paralyser la jambe. — En France, au commencement, on peut tout faire ; au bout d'un certain temps, on ne peut plus se moucher. Il avait gardé le souvenir d'un récit qu'elle lui avait fait d'un combat de cerfs. Les bêtes se ruant l'une sur l'autre dans une rage folle, enchevêtrant et brisant leurs andouillers au milieu de soubresauts scandés par des bramements de fureur et finissant par mourir toutes deux dans ce duel sans merci : il paraît que le récit, fait d'une voix passionnée, égalait la beauté de ce drame sauvage. Et la narratrice avait conclu mélancoliquement par cette réflexion désenchantée : Les cerfs savent ce que c'est que l'amour ; peut-être les hommes primitifs le savaient aussi ; mais les hommes d'aujourd'hui !...

 

L'Impératrice avait-elle des goûts artistiques ? On peut citer à cet égard quelques témoignages en sa faveur ; à vrai dire, il ne semble pas que cela ait été le meilleur côté de son esprit. Si elle connaissait la musique, elle ne l'aimait pas. Nos opéras-comiques lui paraissaient un genre assez insipide. Quand on commence à s'intéresser à ce qu'ils disent, ils se mettent à chanter et, quand on commence à s'intéresser à ce qu'ils chantent, ils se mettent à parler. Un jour, en Angleterre, la musique d'un régiment de highlanders joua en son honneur Partant pour la Syrie ; elle crut que c'était God save the Queen ; quand on lui eut signalé son erreur, elle fut au regret de n'avoir pas remercié les musiciens qui avaient joué à son intention l'air favori de la reine Hortense. Faut-il en conclure qu'elle était incapable de distinguer un air d'un autre ? Ne peut-on admettre une distraction ? Pendant dix-huit ans d'empire, ses oreilles avaient dû être faites à l'air du beau Dunois. O ma mère, disait Napoléon III, qui entendait à tout propos ce morceau, vous ne savez pas ce que vous avez fait le jour où vous avez composé l'air de la Reine Hortense !

Le dessin avait fait partie de son éducation de jeune fille, elle avait une certaine habileté dans l'aquarelle ; cependant elle racontait elle-même cette anecdote. Quand elle habitait Paris avec sa mère et sa sœur, le premier mot d'un ami, qui était venu les voir, fut : Ah ! comme on voit bien que vous êtes en garni !Et à quoi cela se voit-il ?Mais à ces croûtes sur les murs. — Ces croûtes, ajoutait l'Impératrice, c'étaient mes aquarelles. Elle maniait le crayon, paraît-il, avec une certaine habileté, si bien qu'il lui prit fantaisie de concourir incognito pour les projets du nouvel Opéra, en 1861 ; elle demanda au ministre d'Etat, qui était dans la confidence, de lui envoyer un jeune architecte pour traduire en architecture son mauvais croquis. Il ne semble pas que cette fantaisie anonyme ait jamais retenu l'attention du jury.

Le projet de Charles Garnier fut primé. L'architecte fut invité à venir montrer à l'Empereur et à l'Impératrice les plans qu'il avait proposés pour l'Opéra à construire. L'Impératrice — était-ce par jalousie ? — ne les trouva pas à son goût et ne s'en cacha pas. Qu'est-ce que ce style-là ? dit-elle. Ce n'est pas un style ; ce n'est pas du grec, ni du Louis XV, ni du Louis XVI. L'artiste, assez vexé, lui répondit : Non, non ! Ces styles-là ont fait leur temps. C'est du Napoléon III, et vous vous plaignez ! Alors, d'une épaisse moustache, à voix basse, sortirent ces mots à l'adresse du malheureux architecte : Ne vous tourmentez pas : elle n'y connaît rien du tout. Quelques semaines plus tard, Garnier était reçu à Compiègne. Avouez, monsieur Garnier, lui dit l'Impératrice en souriant, que j'ai été bien désagréable pour vous. Je le regrette maintenant. Et l'architecte, courtisan à sa manière, de répondre : Oui, Madame, Votre Majesté a été odieuse.

 

Le lendemain même de son mariage, l'Impératrice avait demandé à l'Empereur de la conduire à Versailles. Ils s'y rendirent, comme un couple d'amoureux, tout seuls, dans une voiture que l'Empereur conduisait lui-même. Ce que la jeune femme désirait voir, ce n'étaient pas les splendeurs des grands appartements de Louis XIV ; ce qui l'attirait, c'était l'intimité même de la vie de Marie-Antoinette. A Versailles et surtout au petit Trianon, elle visita, avec un respect religieux, les pièces où s'était écoulée la vie de la fille de Marie-Thérèse, à l'époque où elle était une jeune reine, heureuse et insouciante. Elle fit réunir plus tard à Trianon tous les objets qui avaient appartenu à la reine ; aux Tuileries aussi, des meubles et des objets de prix lui rappelaient la souveraine à laquelle elle ne cessait de penser. Elle avait toujours sur sa table le livre d'heures qui avait servi à la reine ; le 4 septembre, dans la précipitation du départ, elle l'avait oublié. Metternich, l'ambassadeur d'Autriche, put le retrouver et le lui faire parvenir. D'avoir retrouvé cette relique précieuse, ce fut pour l'Impératrice en exil une consolation.

Ce culte pour la reine que la Révolution envoya à l'échafaud fut chez la femme de Napoléon III un trait dominant de son caractère, qui se révélait de diverses manières dans la vie courante. C'est le même goût, dit un témoin, des amusements familiers, la même passion d'arranger, de plaire, d'orner, de déménager, la même animation entrecoupée de mélancolies courtes et de dégoûts. Elle ressemblait aussi à la reine de sa prédilection par le courage dont elle ne cessa de faire preuve en face du danger. Mérimée lui conseillait de prendre des précautions quand elle sortait, quand elle se montrait en public, pour déjouer des attentats toujours possibles. Si nous pensions à cela, lui répondit-elle, nous ne dormirions pas. Le mieux est de n'y pas songer et de se fier à la Providence.

Le 14 janvier 1858, au moment où la voiture de l'Empereur et de l'Impératrice arrivait à l'Opéra, qui était alors rue Le Peletier, trois bombes firent explosion. On ramassa deux morts et de nombreux blessés. Il y eut un moment de panique épouvantable. L'Impératrice, dont la robe de satin blanc avait été éclaboussée de sang, ne perdit pas une minute son sang froid. A ceux qui s'empressaient autour d'elle et de l'Empereur, elle dit, d'un ton très calme : Ne vous occupez pas de nous : c'est notre métier. Occupez-vous des blessés. La représentation, qui était donnée pour la retraite du chanteur Massol, eut lieu suivant le programme ; les souverains y assistèrent jusqu'à la fin. De retour aux Tuileries, à minuit, l'Impératrice accueillit, avec sa grâce habituelle, les personnes venues pour la féliciter d'avoir échappé à un si grand danger. Enfin, rendue à elle-même, elle put courir à la chambre du Prince impérial, et, prenant dans ses bras cet enfant qui n'avait pas encore deux ans, elle se laissa — alors seulement — vaincre par l'émotion.

Orsini était le principal auteur de cet attentat. Les débats du procès révélèrent en lui une personnalité à part, chez laquelle l'intelligence marchait de pair avec l'énergie ; il avait pris froidement la résolution de tuer l'Empereur, parce qu'il voyait en Napoléon III un obstacle à l'affranchissement de l'Italie. Son attitude devant le jury, le calme avec lequel il réclama pour lui toute la responsabilité du crime, la lettre qu'il adressa à l'Empereur pour l'adjurer de rendre l'indépendance à l'Italie, tout cela avait produit comme un revirement en sa faveur. Par une inconséquence assez singulière, l'Impératrice se prit de pitié pour lui. Il avait été condamné à mort ; elle voulut avoir sa grâce ; cette grâce porterait bonheur à son fils. Ce qui a poussé Orsini à l'assassinat, disait-elle, c'est l'exaltation d'un sentiment généreux. Il aime la liberté avec passion et il déteste non moins énergiquement les oppresseurs de son pays... Ce n'est pas un assassin vulgaire ; c'est un homme hardi, fier, qui a mon estime. D'un ton tranquille, l'Empereur l'interrompit : Vous allez bien loin, ma chère ; prenez garde, voyez à qui vous accordez votre estime.