PRÉCIS DE L'HISTOIRE DU MOYEN ÂGE

PREMIÈRE PARTIE. — DEPUIS L'INVASION DES BARBARES JUSQU'AUX CROISADES, 395-1095

 

CHAPITRE QUINZIÈME.

 

 

Démembrement partiel de l'Empire carlovingien par les Barbares. — Incursions des Sarrasins, des Northmans, des Slaves et des Hongrois.

 

CHARLEMAGNE avait réuni sous ses lois tous les peuples d'origine teutonique, à l'exception des Anglo-Saxons et des Scandinaves. Mais derrière les Germains, subjugués et convertis par lui, il avait trouvé une seconde ligne de Barbares prêts à se déborder à leur tour sur l'Europe civilisée. Ses armes victorieuses avaient un moment arrêté cette nouvelle invasion, qui n'attendait qu'un temps propice. Les divisions qui suivirent la mort de ce grand homme firent tomber de toutes parts les barrières de l'empire, qui Fut assailli en même temps par les Northmans à l'ouest, par les Slaves au nord, par les Hongrois à l'orient, et au midi par les Sarrasins. Cependant l'Europe fut encore une fois sauvée de la barbarie par l'expulsion des Musulmans, et par la conversion au christianisme des autres peuples envahisseurs..

 

§ I. — Les Sarrasins.

 

Pendant le neuvième et le dixième siècle, la France et l'Italie furent assaillies sur tout le littoral de la Méditerranée par les Musulmans d'Espagne et d'Afrique.

Les Sarrasins espagnols, arrêtés au pied des Pyrénées par les comtes de Barcelone et par les Gascons de la Navarre, renoncèrent au pillage de l'Aquitaine et tournèrent leurs efforts du cote de la mer. Lorsqu'ils eurent repris les îles Baléares, la Sardaigne et la Corse, ils reparurent sur les côtes de Provence en 837, 838, 842, 845, 848, 851, 869, etc., pillèrent Marseille et Arles, s'établirent dans la Camargue, et détruisirent plusieurs villes romaines dont il ne reste plus que les ruines. La colonie qu'ils établirent, en 888, à Fraxinet (La Garde-Fraisnet) devint leur place d'armes et le centre de leurs opérations militaires. Pendant près d'un siècle qu'ils l'occupèrent, ils ne cessèrent de faire des courses dans le royaume d'Arles et en Italie. Le comte Hugues de Provence, devenu roi d'Italie, les chassa pour quelque temps de Fraxinet, avec le secours des galères grecques (942). Mais, en voulant les faire servir à ses projets, il leur confia la défense des Alpes contre son compétiteur Bérenger. Dès-lors, cette barrière naturelle ne protégea plus ni la France ni l'Italie. Les postes sarrasins qui formaient une chaîne depuis 'Fréjus jusqu'à Saint-Maurice en Valais, interrompirent les communications entre les deux pays, et le pèlerinage de Rome devint un acte de courage plus encore que de piété.

La reine Berthe de Provence arrêta ces barbares dans la Transjurane, et son fils Conrad le Pacifique les affaiblit par un heureux stratagème, sans pouvoir en délivrer son royaume. Cette gloire était réservée à un de ses feudataires. Les Sarrasins furent chassés de nos rivages par le comte Guillaume Ier, qui mérita par ce service glorieux le titre de Père de la patrie (972). La Provence, presque déserte, fut alors partagée entre les guerriers qui l'avaient affranchie, les monastères qui lui rendirent ses prêtres, et les colons qui la défrichèrent.

L'Italie eut à subir en même temps les déprédations des deux nations musulmanes, mais surtout celle des Africains, sujets des rois Aglabites de Caïroan. Ces infidèles, appelés eI1 Sicile par le rebelle Euphémius en 827, se rendirent maîtres de cette île, dont la conquête ne devait leur être assurée que par la prise et la destruction de Syracuse, en 878.

Du port de Palerme, résidence des émirs africains, sortaient chaque année des flottes qui portaient des troupes de brigands sur divers points de la côte d'Italie où ils formèrent plusieurs établissements militaires, dont les principaux furent ceux de Bari, de Tarente et du Garigliano. L'empereur Louis II leur enleva Bari en 871, après un long siège, et le pape Jean X, marchant sur les traces de son prédécesseur, Léon IV, qui, en 846, avait défendu Rome contre les Musulmans, se mit à la tête des Lombards et des Grecs, et chassa les pirates africains des bords du Garigliano en 915. Cependant les querelles qui divisaient les Grecs et les Lombards, les Lombards et les Francs, donnèrent souvent aux Sarrasins des alliés utiles, aux ducs italiens des protecteurs dangereux. Bénévent et Salerne tombèrent un moment au pouvoir des Musulmans, et sur les deux mers qui baignent l'Italie, les naissantes républiques de Raguse, de Gènes et de Pise ne purent défendre, contre les pirates de la Méditerranée, les richesses que le commerce maritime commençait à apporter dans leurs murs.

 

§ II. — Les Northmans.

 

Les Northmans, ou hommes du nord, étaient originaires de la Cimbrie et de la Scandinavie, qui forment aujourd'hui les trois royaumes de Danemark, de Suède et de Norvège. Ces peuples suivaient la religion guerrière d'Odin, qui avait été, dans des temps reculés, le conquérant, le législateur, et ensuite la divinité suprême des contrées que baigne la Baltique. Adonnés à la piraterie, les Northmans ne cessèrent d'infester les mers du Nord que vers le commencement du onzième siècle, lorsque le christianisme eut adouci leurs mœurs féroces et attaché au sol natal ces vagabonds aventuriers. C'est alors que commence à se débrouiller l'histoire des états scandinaves, dont les traditions acquièrent plus de certitude, sans inspirer encore plus d'intérêt- Pour connaître les anciens peuples du Nord, il faut les suivre hors de leur patrie.

Toutes les côtes de la Baltique, de l'océan Atlantique, et les îles de la mer du Nord, furent infestées par ces pirates durant les neuvième et dixième siècles, et ils y fondèrent des états plus ou moins puissants et durables. Sous le nom de Warègues, ils jetèrent, à Novogorod et à Kief, les fondements de l'empire russe ; dont Rurik, leur chef, fut le premier grand-prince (862). L'Islande tomba en leur pouvoir vers 874, et un siècle plus tard le Groenland reçut leurs éphémères colonies (982). Les îles Britanniques virent se renouveler par eux les calamités de l'invasion saxonne. Repoussés de l'Ecosse, les rois de la mer se rendirent maîtres, en Irlande, de Waterford et de Limerick, et l'Angleterre, deux fois conquise, ne secoua leur joug que pour tomber sous celui d'une autre race de Normands (voyez chap. XVIII). L'Espagne ne fut pas à couvert de leurs déprédations ; mais les chrétiens de la Galice chassèrent ces pirates de leurs rivages ; les Musulmans à leur tour surent défendre la conquête de Musa, et leur éloignement fit peut-être leur sûreté.

Les États carlovingiens présentaient aux insultes des Hommes du Nord une étendue de côtes de trois cents lieues depuis l'Eyder jusqu'à l'Adour, aussi leurs descentes y furent-elles fréquentes, ou plutôt continuelles, depuis la mort de Louis le Débonnaire jusqu'à l'établissement de ces pirates dans la Neustrie. Les cantons maritimes ne furent pas seuls exposés à leurs ravages, les fleuves de l'Allemagne, et surtout de la France, portèrent leurs frêles navires dans le cœur des provinces, et le ravage s'étendit partout. Mais les plus terribles et les plus fréquentes incursions eurent lieu dans les contrées riveraines de l'Escaut, de la Seine et de la Loire. C'est sur ces rivières, ou dans les villes voisines de leur embouchure, que nous trouvons les trois principales colonies ou stations des Northmans.

Station de l'Escaut et du Rhin. — Des îles de Bétau et de Walcheren, où ils s'étaient établis dès l'an 837, ils remontaient l'Escaut, la Meuse et le Wahal, et dévastaient la Flandre, la basse Lorraine et la Hollande. Ils restèrent quelques temps maîtres de la Frise, que Louis !e Débonnaire donna en fief à Harold, et Charles le Gros â Godefried. Sigefried, leur dernier chef, fut tué en 89 r, et c est alors que la Frise fut démembrée en comtés.

Station de la Loire. — L'île de Biere sur Loire et celle de Her ou de Noirmoutier servirent de retraites aux Northmans (830). Le plus célèbre aventurier de cette colonie fut Hastings, qui, après avoir tué Robert le Fort à Brisserte, en 866, poussa ses courses aventureuses jusqu'en Italie. Les Bretons eurent surtout à souffrir du voisinage des pirates de la Loire.

Station de la Seine. — Pendant que toutes les forces de l 'Empire carlovingien étaient employées à décider la querelle des fils du Débonnaire, les Northmans, - commandés par Oscheri (Oger le Danois), pillèrent pour la première fois la ville de Rouen (841). Dans les années suivantes, Régnard Lodbrog les conduisit trois fois devant Paris, dont une partie fut livrée aux flammes. Celte capitale essuya un siège plus fameux sous Charles le Gros, en 886, et dut son salut au courage de son évêque Gozlin et du comte Eudes. Rollon entreprit de fixer la vie vagabonde des Hommes du Nord, et s'étant fortifié dans Rouen, il établit ses compagnons dans cette partie de la Neustrie qui a pris son nom. Le roi Charles le Simple lui en conféra l'investiture par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, et lui donna sa fille Gisèle en mariage (912).

Rollon fit embrasser aux Normands la religion chrétienne, établit dans ses états une police sévère, repeupla les campagnes en y rappelant les laboureurs fugitifs, ouvrit un asile aux aventuriers du Nord, et mit ainsi fin à l'invasion normande en France.

 

§ III. — Les Slaves.

 

Charlemagne avait rendu tributaires de son empire les peuples slaves qui en bordaient la limite orientale et septentrionale. Mais les armes des Francs ne purent ravir entièrement l'indépendance à ces Barbares, et le courage des missionnaires chrétiens ne pat les soumettre au joug salutaire de l'Evangile. Lorsque l'homme puissant qui les avait vaincus eut laisse le pouvoir entre des mains débiles, ils commencèrent de nouveau à s'agiter au-delà de l'Elbe et du Raab ; ceux de la Moravie et de la Savarie se répandirent dans les terres naguère occupées par les Avares, mais ces mouvements hostiles tendirent plutôt à l'affranchissement des tribus slaves qu'à l'envahissement des provinces carlovingiennes. Toutefois elles pesèrent sur l'empire de Charlemagne, pendant que, derrière elles, les Polonais, hors des atteintes des Francs et des Russes Warègues, affermissaient leur domination sous les premiers ducs de la race de Piast (842-1025), dont le plus illustre, Boleslas Chrobry, fut le premier décoré de la dignité royale par l'empereur Othon III (1000).

Les Slaves Moraves, Bohémiens, Wilses, Sorabes, Lutiziens et Obotrites, provoquèrent plus d'une fois par leurs incursions les armes de Louis le Germanique et de son fils Carloman, qui les rendirent tributaires et presque chrétiens. Mais après la mort de Louis, ils secouèrent de nouveau le joug, chassèrent les missionnaires de Corwey qui leur avaient prêché l'Évangile, et conservèrent, a leur insu peut-être, le culte de Saint-Wit qu'ils confondirent avec Swantewit, leur principale divinité.

L'empereur Arnoul, suzerain des ducs de Bohême, eut besoin de l'appui des Hongrois pour faire respecter ses états au duc des Moraves, Zuentibald (Sviatopolk). Henri l'Oiseleur, peu confiant dans ses propres victoires et dans les sermens des Slaves, plaça les Obotritcs du Mecklembourg et les Lutizes de la Lusacc sous la surveillance armée des margraves de Brandebourg et de Misnie, et bientôt ces tribus s'incorporèrent à la nation teutonique. Enfin Othon le Grand imposa pour toujours la suzeraineté impériale aux ducs de Bohême, après la défaite de Boleslas Ier, en 950.

L'adoption de la foi chrétienne fut la condition et le garant de la fidélité des Bohémiens ; et ce bienfait, que Methodius leur avait porté, en 894, sous le règne de Borziwof, fut bientôt après transmis aux Polonais par saint Adalbert, évêque de Prague (995). Telle fut dès-lors l'influence du voisinage de ces deux grandes tribus slaves, qu'à la fin du dixième siècle, les débats du Bohémien Boleslas avec Micislas, duc de Pologne, divisèrent et troublèrent toute l'Allemagne.

 

§ IV. — Les Hongrois.

 

Les Ougres Madgiares, originaires des sources de l'Oural, ayant été chassés des bords du Volga par les Petchénègues, et repoussés de l'Ukraine parles Russes Warègues, arrivèrent dans la Dacie sous le nom de Hongrois (889). Arpad, leur chef, les établit sur les bords de la Theiss, dans une contrée presque déserte où les restes de la nation Avare se mêlèrent avec ces étrangers, qui avaient avec eux une origine commune. Après avoir combattu les Moraves comme alliés de l'empereur Arnoul, ils profitèrent de la jeunesse de son fils pour s'emparer de la Pannonie. Sous le règne de Zoltan, fils d'Arpad, en 907, ils se jetèrent sur l'Allemagne, gagnèrent la sanglante bataille d'Augsbourg où périt le duc Léopold de Bavière, et dévastèrent le royaume jusqu'aux bords du Rhin et de la Saale. Conrad Ier les éloigna par la promesse d'un tribut annuel ; mais la victoire de Mersebourg, remportée par Henri Ier en 933, affranchit la Germanie de cette honte, et Othon le Grand, vainqueur à Augsbourg, fit reconnaître aux wayvodes hongrois la suprématie de sa couronne (955).

L'Italie avait aussi attiré les Hongrois par ses richesses et son beau ciel, et Bérenger Ier ne put triompher de leur courage sur les bords de la Brenta (899). Vaincu par ces Barbares, il les prit ensuite à sa solde pour combattre ses sujets rebelles, et tenir en respect les Sarrasins de Fraxinet, qui harcelaient sa frontière occidentale. Mais ces Barbares, une fois habitués en Italie, y commirent des brigandages dignes des Huns, dont ils prétendaient descendre, et lorsque la mort de Bérenger les eut relevés de le.urs engagements envers lui, ils allèrent brûler sa capitale (924). Le roi Hugues leur prodigua, comme son prédécesseur, les trésors de l'Italie, non pour se servir d'eux, mais pour les éloigner, et il livra à leurs ravages ses anciens sujets du royaume de Provence. Cependant Raymond Pons, comte de Toulouse, les repoussa de ses États, et sauva l'Espagne de leur invasion. Vers ce même temps une autre armée de Hongrois passa le Rhin pour piller la Lorraine et la France neustrienne ; mais le roi Raoul lui fit rebrousser chemin, moins par ses victoires que par ses démonstrations défensives.

Royaume de Hongrie, 1000. — Les excursions des Hongrois cessèrent sous le règne pacifique de leur wayvode Toxun, et depuis ce moment la nation devint sédentaire. Le christianisme commençait à adoucir ses mœurs ; toutefois ce ne fut pas sans obstacles et sans dangers que Geisa Ier et son fils Waïc parvinrent à le faire adopter par leurs sujets. Ce dernier, en recevant le baptême avec son père, de la main de saint Adalbert, avait pris le nom chrétien d'Étienne (996). Ses peuples lui ayant déféré la dignité royale, le pape Sylvestre II lui envoya la couronne apostolique en l'an 1000, et huit ans après l'empereur Henri II confirma le titre de roi à un prince qu'il jugea digne de la main de sa sœur Gisèle. Etienne, apôtre et législateur de la Hongrie, doit être regardé comme le véritable fondateur de cette monarchie, qui eut jusqu'en 1302 des rois de la race d'Arpad. Depuis ce grand règne, l'ardeur belliqueuse des Madgiares n'alarma plus la chrétienté romaine ; mais elle ne cessa pas d'être redoutable aux nations voisines, surtout aux Grecs et aux Slaves de l'Illyrie.