LA TERREUR

TOME SECOND

 

LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE DE PARIS.

 

 

V. — LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC ; LES PRÉSIDENTS ; LES JUGES ET LES JURÉS ; L'ACCUSATEUR PUBLIC ; LES TÉMOINS.

 

Toute justice était dès lors abandonnée au caprice des hommes : et de quels hommes ! D'abord, nous l'avons dit, les membres du Comité de salut public : Robespierre, Saint-Just, Couthon, Billaud-Varennes, Barère, Collot-d'Herbois, Robert Lindet, C.-A. Prieur, Carnot, — Carnot, dont les services rendus à la guerre ne peuvent faire oublier la complicité dans les mesures les plus violentes de cette époque. Son nom se trouve, avec les autres, dans la plupart des résolutions du Comité ; il se trouve, avec les noms de Couthon et de Collot-d'Herbois, au bas des instructions de la commission d'Orange, instructions homicides qui, à la date du 19 floréal, contiennent déjà les dispositions essentielles de la loi du 22 prairial[1]. L'impartialité de l'histoire ne souffre pas que l'on prenne un homme d'un seul côté pour le peindre ; et de Carnot il faut dire que, s'il a organisé la victoire, il a souscrit à la Terreur. C'est le Comité qui pourvoyait les prisons par des mandats d'arrêt dont les motifs n'étaient pas toujours exprimés[2] ; qui envoyait au tribunal révolutionnaire ses victimes, qui lui désignait ses fournées : tout l'accuse. M. Campardon, par un sentiment d'équité louable, sans doute, fait observer que Robespierre, dans ces derniers temps, ne parut plus que rarement dans le Comité : c'étaient Barère, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, c'est-à-dire ceux qui firent le 9 thermidor. C'était pourtant Saint-Just aussi, l'alter ego de Robespierre ; et c'est Robespierre qui a rédigé et les instructions de la commission d'Orange et la loi du 22 prairial. On en a la minute écrite de sa main[3]. Aussi M. Quinet est-il beaucoup moins disposé à le décharger des conséquences d'une loi qui fut surtout son ouvrage : Le texte de la loi de prairial, dit-il, nous est resté tout entier de sa main ; les nombreuses ratures prouvent combien il a été calculé avec art ; et quelle en est la pensée ? un esprit d'extermination par lequel le monde entier est mis sous le glaive[4]. Or, cette loi, c'est l'expression la plus parfaite du régime de la Terreur ; et c'est bien Robespierre, quoi qu'il en soit de ses absences, qui doit en répondre avant tout autre devant la postérité[5].

Quant aux juges, à l'accusateur public et aux jurés, nous les avons vus déjà pour la plupart à l'œuvre.

C'est, à la tête du tribunal, Dumas qui, vice-président, avait présidé aux procès de Mme Roland, d'Hébert, de Mme Élisabeth : dépassant en violences, dans son résumé des débats, le réquisitoire même de l'accusateur public. Veut-on savoir comment il opérait ? En voici un exemple qui lui est commun avec Fouquier-Tinville : il est rapporté dans le procès de Fouquier par un homme présent à l'audience, où Dumas l'avait fait entrer par faveur : Une lettre, pliée comme un poulet du matin d'une ci-devant marquise, est apportée à Dumas, qui d'abord la lit à voix basse, et ensuite à haute voix pour nous la faire connaître. Cette lettre était du ci-devant comte de Fleury, détenu au Luxembourg. Ses expressions étaient celles d'un homme qui voulait mourir plus tôt que plus tard : il prodiguait à Dumas toutes les épithètes qu'un homme désespéré peut adresser à son bourreau ; enfin, il s'exprimait en homme qui n'attend d'autre fin que l'échafaud. Comme Dumas finissait la lecture de cette lettre, entre Fouquier, à qui il la remet en lui disant : Tiens, lis ce billet doux, je crois que ce gaillard-là est pressé. Fouquier lit, répond : Oui, il me paraît pressé, et je vais l'envoyer chercher ! Ce qui fut dit fut fait, et le ci-devant comte de Fleury fut mis en jugement avec les prétendus complices de l'assassinat de Robespierre. (Campardon, t. I, p. 369.)

Mais voici qui est bien autre chose : c'est l'histoire du jeune Saint-Pern. Saint-Pern et sa femme étaient renvoyés devant le tribunal le re thermidor. Par une erreur d'huissier, au lieu de Saint-Pern le père, c'est son fils qui comparaît. Il a dix-sept ans Pour montrer l'erreur, il allègue son âge, et sa mère est là qui ne peut être prise pour sa femme. Mais Dumas s'écrie : Citoyens jurés, vous voyez bien que dans ce moment il conspire ! car il a plus de dix-sept ans. Ce fut en vain, ajoute un témoin, que ce pauvre enfant voulut montrer son extrait de baptême : il fut jugé, condamné et exécuté sans qu'il y ait eu accusation contre lui et pour des faits imputés à son père : ce qui n'empêcha pas de porter Saint-Pern fils et sa mère dans les questions posées au jury et dans le prononcé du jugement (p. 399)'.

Le vice-président Coffinhal, ancien médecin, était digne de son chef. C'est lui qui présidait le tribunal le jour où comparut Lavoisier. Comme celui-ci lui demandait un délai de quinze jours pour achever une expérience utile à la République, Coffinhal lui fit cette fière réponse : La République n'a pas besoin de chimistes ; lui qui, un jour, faisant rentrer une vingtaine d'accusés, après le verdict du jury, leur disait : Vous seriez bien étonnés si je vous annonçais que vous êtes acquittés ? Après quelques moments de silence, quand l'espérance rentrait dans leur cœur, il prononçait leur condamnation (t. I, p. 481). Il aura, dans la période suivante, une affaire qui fait le pendant de celle du jeune Saint-Pern : c'est celle de Loizerolles. Jean-Simon de Loizerolles était détenu, avec son fils François, à Saint-Lazare. Le 7 thermidor, l'huissier vient et appelle le fils : c'est le père qui se présente, oui est amené à la Conciergerie et comparaît devant le tribunal. Là, l'erreur de nom est reconnue. Que fait Coffinhal ? Il substitue le nom de Jean à celui de François ; il change dans la désignation de l'âge le chiffre de 22 en 61, ajoute à l'acte d'accusation la qualité du père et l'envoie à la mort[6]. Ces deux magistrats prévaricateurs, qui ne tenaient pas même à la personne des accusés, et ; pourvu que leur liste fût complète, envoyaient indifféremment à l'échafaud l'un pour l'autre, le père pour le fils, le fils pour le père, la justice aura pour eux de terribles représailles : ils ne seront pas même jugés, ils seront mis hors la loi, et pour les envoyer à la mort, il suffira d'une chose : ON CONSTATERA LEUR IDENTITÉ !

Le vice-président Scellier, quoique moins charge que Coffinhal, faisait aux jurés des allocutions de cette sorte : Citoyens, la Convention nationale, Justement effrayée des forfaits innombrables du gouvernement britannique, vient de déclarer qu'il n'y aurait plus que des combats à mort entre nos armées et celles de ces féroces insulaires, et qu'on ne ferait plus de prisonniers de guerre. N'est-ce pas annoncer, de sa part, qu'elle veut terrasser tous les crimes du même coup ? C'est au tribunal révolutionnaire qu'il appartient de donner à ce décret la latitude la plus étendue ; c'est de son courage et de sa fermeté que la République attend l'anéantissement de tous les conspirateurs qui s'agitent en tous sens pour lui percer le sein. (t. II, p. 187-188.)

Les juges n'étaient que trop portés à seconder, dans l'application de la peine, les vues de leur président. C'est Deliège, l'un de ceux qui siégeaient dans l'affaire Sallier ; c'est Foucaut, dépeint par Montané — qui, présidant le premier tribunal révolutionnaire, le vit à l'œuvre — comme un buveur de sang. Il nous faut du sang, le peuple veut du sang, disait-il à la commission des six, instituée à l'origine au sein de la Convention même, pour prononcer sur la mise en accusation, et bientôt supprimée comme un rouage incommode (t. II, p. 11 et p. 186, 187). Ils justifiaient sans pudeur ce que l'on disait avec une sorte de forfanterie : que la guillotine battait monnaie, qu'un tribunal révolutionnaire composé de jurés solides est le meilleur comité des finances[7] ; et ils méritaient la flétrissure que leur imprimaient quelquefois au front les créatures les plus flétries : De quoi vivez-vous ? disait un jour d'un ton sévère un président à une prostituée. — De mes grâces, comme toi de la guillotine[8]. — La guillotine donna la réplique.

Les jurés surtout avaient été soigneusement choisis après plusieurs mois d'expérience ; et parmi eux, au mépris de la loi qui ordonnait le tirage au sort, Fouquier choisissait encore dans les occasions les plus importantes (t. II, p. 306). C'étaient ceux qu'on appelait les solides ; qui faisaient les feux de file[9] ; qui, au rapport du substitut Cambon, condamnaient ou plutôt assassinaient dans le cours de trois ou quatre heures de temps jusqu'à soixante victimes par jour sans les entendre, leur interdisant la parole, les inculpant, les injuriant (t. II, p. 169, 303, 306, 319).

Nommons le menuisier Trinchard, si attentif à procurer à son épouse le spectacle d'un beau feu de file ; que ses services firent nommer président du comité révolutionnaire de sa section, et qui plus tard disait, pour sa défense : Un juré révolutionnaire n'est pas un juré ordinaire ; nous n'étions pas des hommes de loi, nous étions de bons sans-culottes, des hommes purs, des hommes de la nature ! (p. 195, 324.) — Le peintre Prieur, qui disait : Nous sommes dans l'usage de condamner tous ceux qu'on nous indique par une lettre à côté de leurs noms. Peu nous importe que les ex-nobles soient convaincus : ces messieurs ne sont pas bons républicains ; le seul moyen de s'en débarrasser est de les déclarer de suite convaincus (p. 323) ; et, les exécutant lui-même à sa manière, il employait la séance à. dessiner leurs têtes dégoûtantes de sang (p. 191) ; — Renaudin, que l'on entendait sortant du cabinet de Fouquier-Tinville s'écrier : Ah ! ce sont des b.... qui vont être bien travaillés (p. 192) ; qui se défendait d'être contre-révolutionnaire en disant : Je n'ai jamais voulu acquitter personne (p. 323) ; et que l'on vit un jour quitter sa place, se ranger parmi les témoins pour charger un accusé, puis remonter à son banc pour le condamner (p. 191) ; Brochet, qui, cumulant trois fonctions, officier de la force armée, membre du Comité révolutionnaire et juré, se donnait le triple plaisir d'arrêter, d'interroger et de condamner ; — Fillion, qui s'était proposé comme bourreau volontaire à Lyon, quand Châlier fit la motion d'établir sur le pont Morand une guillotine permanente pour débarrasser la ville des aristocrates (t. I, p. 343) ; — Antonelle le marquis d'Antonelle qui était persuadé en son âme et conscience que le jury révolutionnaire devait obéir dès que le peuple — on sait ce qu'était le peuple du tribunal et des tribunes — avait manifesté sa volonté, et était tenu conséquemment de lui donner la tête d'un accusé aussitôt qu'il la lui demandait ; et il lui arriva aussi de provoquer ces cris homicides par son langage[10] ; — Châtelet qui réclamait encore quatre-vingt mille tètes et avait l'habitude de marquer d'un F — f.... ne veut pas dire fusillé —, les noms de ceux qu'il vouait à la mort (t. II, p. 191, 331) ; — Girard, qui donna au tribunal comme une représentation au naturel de la fable du loup et de l'agneau : Tu es connu dans ta section pour un mauvais citoyen, pour un aristocrate, disait-il à l'accusé Bezar. — J'ai fait tout le bien que j'ai pu faire et j'ai toujours donné plus qu'on ne m'a demandé. — Tu as un frère, interrompit Girard, commandant dans la garde nationale, connu pour un aristocrate déterminé. — Je n'ai pas de frère. — Eh bien, si ce n'est pas toi ni ton frère, c'est au moins ton père, s'écrie Girard en frappant la table. Et la charrette emporta Bezar à la guillotine (t. I, p. 189). Nous avons déjà parlé de Vilate, ex-prêtre, ex-professeur, qui plus tard, dans sa prison, faisait si bien le bon apôtre, en écrivant un livre sur les Causes secrètes de la révolution du 9 thermidor. Ce petit monsieur, dit Beugnot, âgé de moins de trente ans, était doué d'une figure attrayante et douce ; il y conformait ses manières et son ton et affectait en tout une sensibilité exquise. On pouvait dire de lui :

Un papillon blesse lui fait verser des larmes !

et le misérable, ajoute l'auteur, était ce qu'on appelait dans cet antre un juré solide ; c'est-à-dire qu'il ne lui était pas arrivé une seule fois, depuis un an, de voter la non-culpabilité de l'accusé[11]. Ce vernis de douceur s'altérait bien aussi quelquefois, si l'on en croit d'autres témoignages II avait pour maxime qu'en révolution tous ceux qui paraissent devant le tribunal doivent être condamnés. Aussi n'aimait-il pas que le jugement se fit attendre : Les accusés, dit-il un jour, en pleine séance, au président Dumas, sont doublement convaincus, car ils conspirent contre mon ventre ; et, tirant sa montre, il fit voir à Dumas qu'il était l'heure d'aller dîner. Les délibérations du jury, à son avis, devaient être bien plus sommaires encore. Pendant que ses collègues étaient dans leur salle, il se promenait dans le couloir ou allait au greffe voir, par-dessus une cloison, la figure que faisaient ceux qu'il allait condamner (t. II, p. 193, 315). Mais personne ne surpassait Leroy, qui, pour mieux consacrer l'abolition de la royauté en sa personne, avait changé son nom en celui de Dix-Août. Au témoignage du greffier Paris qui, lui, depuis l'assassinat de Lepelletier par un de ses homonymes, s'était appelé Fabricius, il était sourd et prétendait pouvoir, à cause de cette infirmité même, prononcer plus sûrement sur les accusés, n'étant pas exposé à être influencé ni par l'un ni par l'autre. Il entendait pourtant bien assez pour pouvoir jeter son mot dans les débats. Un accusé, qui connaissait ses juges, s'étant écrié : Ce que je dis est aussi vrai qu'il l'est que dans deux heures je ne serai peut-être plus !Il faut que l'accusé se trouve bien coupable, dit Leroy, puisqu'il présume son jugement. Par cela même, en mon âme et conscience, je le déclare convaincu et je le condamne. (p. 190, 191.) Il disait à Chauveau Lagarde — ce n'était pas encourager ce défenseur officieux de tant de victimes — que toute la finance et tous les prêtres (les nobles allaient de droit) y passeraient. On lui a entendu dire, continue le substitut Cambon, qu'il était affligeant que des condamnés tels que Charlotte Corday fe présentassent au supplice avec tant de fermeté ; que s'il était accusateur public, il ferait, avant l'exécution, saigner les condamnés, pour affaisser leur maintien courageux (p. 323).

L'accusateur public Fouquier-Tinville[12], qui datait de l'institution même du tribunal, a, comme on le peut croire, à lui seul, un dossier plus gros que ceux de tous les autres ensemble. Si quelqu'un résume en sa personne les énormités qui s'y commirent, c'est lui. Quand le jour vint d'en rendre compte, sa grande réponse sur les points qu'il avoue, c'est de dire : J'avais des ordres, j'ai obéi ! Mais il y a une loi supérieure à laquelle on doit avant tout obéissance ; et on n'obéit si bien que quand on y est porté de soi-même. Ce n'est pas lui qui a décrété sans doute les lois qu'il appliquait ; ce n'est pas lui qui a fait les procès, dont il se serait vanté pourtant jusqu'à la fin, de Marie-Antoinette, de Mme Élisabeth ; ce n'est pas lui qui a fait le procès des Girondins, le procès de Danton ; ce n'est pas lui qui a inventé les conspirations des prisons dont nous parlerons tout à l'heure ; et, le 9 thermidor, il a requis contre Robespierre, contre son président Dumas et les autres, la peine de mort, sur leur identité constatée. Il invoque ce fait en sa faveur ; et il se défend encore assez bien quand on l'accuse d'avoir fait condamner certains patriotes : des hommes souillés de crimes de toutes sortes, viols, meurtres, etc., ou lorsqu'on lui impute d'avoir voulu établir la royauté (t. II, p. 266, 276). Mais dans la pratique générale et dans les actes particuliers de ses fonctions d'accusateur, il y a bien assez de choses qui ne sont qu'à lui et qui l'accablent.

Il a obéi ! Mais il savait bien commander aussi, quand il disait à propos de l'acquittement d'un condamné : Que l'on me montre la liste des jurés qui l'ont fait acquitter, afin que je les mette au pas[13]. C'est lui qui, dans le procès des Girondins, quand Valazé se déroba par le poignard à sa condamnation, requit du tribunal l'envoi de son cadavre à l'échafaud ; il voulait même qu'on lui coupât la tête. Nous avons cité les procédés de Dumas et de Coffinhal en cas d'erreur de nom et de personne. II faisait mieux. Un jour, il avait donné l'ordre d'extraire de la prison la femme Biron ; l'huissier lui dit qu'il y a deux femmes de ce nom à la geôle : Eh bien, répond Fouquier, amène-les-moi toutes les deux, elles y passeront. Le lendemain, ajoute le substitut Cambon, à qui nous empruntons ce fait, les deux femmes Biron furent en effet accusées, traduites en jugement, jugées, condamnées et exécutées[14].

Comme tous les détenus étaient coupables à ses yeux, et que pour tous il n'y avait qu'une peine, la mort, il lui semblait indifférent qu'on mît plus ou moins de temps, plus ou moins de soin à les juger, qu'on les rangeât en catégories ou qu'on les réunît pêle-mêle dans la même fournée, qu'on entendît leurs témoins, ou qu'on prît, oui ou non, connaissance des pièces qu'ils invoquaient en leur faveur. La femme Pepin des Grouettes, dit le substitut Cambon, était venue le prévenir que certains papiers utiles à. la défense des accusés Lédé et Labattu étaient sous les scellés apposés chez son mari ; néanmoins ces mêmes accusés furent le même jour mis en jugement et condamnés, sans qu'ils eussent pu rien produire à leur décharge[15]. La marquise de Feuquières devait être mise en jugement. Fouquier, cette fois, envoya un huissier à Chatou, pour extraire de dessous les scellés apposés chez elle une lettre qu'elle réclamait pour sa défense. Lorsque l'huissier revenant passa par la place de la Révolution, on démontait la guillotine : madame de Feuquières venait d'être exécutée[16]. Mais quand les pièces lui arrivaient à temps, il ne se donnait même pas toujours la peine de les lire ! On retrouva au parquet, avec cachet intact, des paquets de ce genre, qui pourtant lui étaient parvenus avant le jugement des condamnés (t. II, p. 316).

Il avait des ordres ! Il pratiquait, si l'on veut, à la lettre la sentence de Couthon, qu'aux ennemis de la République on ne doit que la mort. Mais ce n'était pas seulement l'accusateur public qui était implacable en lui, c'est l'homme. Dans la décade prochaine, disait-il avec un cynisme féroce au café voisin du Palais de Justice, j'en déculotterai trois à quatre cents[17]. Il avait le goût du sang ; il jouissait des angoisses de ses victimes ; il les épiait d'une fenêtre dans le guichet et s'irritait quand de simples femmes trompaient sa cruelle attente par leur calme devant les apprêts du supplice. Voyez comme elles sont effrontées, s'écria-t-il en voyant un jour madame de Sainte-Amaranthe et madame de Sartine, sa fille, la figure calme en ce moment fatal, voyez comme elles sont effrontées ! il faut que j'aille les voir monter à l'échafaud, pour savoir si elles conserveront ce caractère, quand je devrais manquer mon dîner ! (t. II, p. 197).

La pitié était un crime pour un pareil homme. Les deux infortunés Louvatière et Lamillière s’apitoyant sur le sort de soixante compagnons d'infortune que l'on conduisait au supplice, Fouquier remarqua cet acte de sensibilité ; il donna l'ordre de les mettre à l'instant au cachot. Le lendemain ils furent jugés et condamnés[18]. Faut-il croire qu'il soit allé jusqu'à salir de ses grossières plaisanteries le deuil des femmes qu'il allait rendre veuves ? Un témoin dépose qu'une de ces malheureuses femmes étant venue le solliciter pour son mari, il lui dit : Console-toi : ton mari sera guillotiné ; ton père déporté ; tu pourras faire des républicains avec qui tu voudras. (t. II, p. 205).

Et pourtant cet homme valait mieux encore que la loi du 22 prairial qu'il devait appliquer ! Parmi les faits beaucoup trop rares qui furent allégués dans son procès à sa décharge, M. Campardon a cité une parole de lui à l'avocat Lavaux. Une loi obligeait les défenseurs officieux à se munir d'un certificat de civisme, et des placards apposés à la porte du tribunal en interdisaient l'entrée à qui n'en avait pas. Lavaux, connu pour ses opinions royalistes, n'avait pas pris de certificat. On le chargeait pourtant souvent de la défense des accusés. Fouquier faisait cas de lui. Mais un jour que, peu rassuré sur sa position vis-à-vis des placards, il s'en expliquait avec le terrible accusateur. F...-toi de cela, lui dit ce dernier, la loi veut qu'il y ait des défenseurs. Or, pour défendre des conspirateurs il faut des aristocrates. — Le rapporteur de la loi du 22 prairial eût trouvé que les défenseurs de ce genre auraient eu grand besoin d'être défendus !

Laissons les substituts de Fouquier[19] ou les huissiers que nous verrons à l’œuvre ; laissons aussi les témoins dont Sirey nous dit en général que c'étaient surtout des dénonciateurs, des hommes poussés par les plus basses passions, la vengeance, la cupidité, l'envie, ou qui n'étaient pas fâchés de venir et de séjourner à Paris aux frais de l'État[20] ; — et disons, sans plus tarder, ce que devint le tribunal révolutionnaire sous l'empire de la loi du 22 prairial.

 

 

 



[1] Voyez Saladin, Pièces, n° 42.

[2] Voyez ci-dessus, et Saladin, Rapport, p. 9-19. — Je n'ai jamais eu connaissance, dit Fouquier-Tinville dans son procès, que le bureau de police générale dont parle Billaud, fût un établissement distinct et séparé du Comité de salut public. Tous les ordres m'ont été donnés dans le lieu des séances du Comité, de même que tous les arrêtés qui m'ont été transmis étaient intitulés : Extraits des registres du Comité de salut public, et signés de plus ou moins de membres de ce Comité. (Ibid., p. 11.)

[3] Voyez pour les instructions de la .commission d'Orange la pièce cotée LB, com. S. P. (Comité de salut public), n° 60, dans le rapport de Saladin, p. 50.

[4] La Révolution, t. Il, p. 278.

[5] Il faut, dit M. Quinet, une singulière audace ou une bien plus étrange illusion d'esprit pour le prétendre étranger à ce régime. Mais à quelle idée plus insoutenable que d'absoudre de la Terreur celui qui a organisé la commission d'Orange, tramé sur ce modèle la loi de prairial, choisi un à un les accusateurs, les juges, les jurés ? Fallait-il donc aussi qu'il bâtit de ses mains l'échafaud ? Qu'importait que Robespierre affectât de ne plus paraître dans les comités durant les deux derniers mois ? Son atroce loi de prairial fonctionnait à sa place. Présente et souveraine au comité, au tribunal, il n'avait qu'à la laisser faire. Comme elle dispensait l'accusateur de toute preuve et qu'elle avait supprimé la défense, les jugements étaient foudroyants. La mort se bâtait ; nul besoin quo Robespierre fût là pour la hâter encore. (La Révolution, t. II, p. 341, 342.)

[6] T. I, p. 415, 416. Voyez la pièce avec les ratures et les substitutions au dossier (Archives nationales, W 432, dossier 971, pièces 42 et 44). — Fouquier, dans son procès, a dit que c'était au père que l'on en voulait (t. II, p. 257). Le procédé de Coffinhal n'en serait pas moins monstrueux. Mais l'allégation de Fouquier est fausse. Sur la liste générale des 75 à 76 prisonniers désignés pour les fournées de Saint-Lazare (les signes 0, —, XX, dont ils sont marqués, prouvent que cette liste a servi aux divers appels : Archives nationales, W 431, dossier 968, pièce 1 bis), on trouve au n° 18 Loiserolles fils, et nulle part ailleurs Loiserolles père. C'est le fils qui était appelé seul, et ce sont les noms du fils que portait l'acte d'accusation. Sur le registre d'écrou de Saint-Lazare le fils et le père sont inscrits à la suite l'un de l'autre, sous la date du 11 pluviôse et avec les n° 233 et 233 bis. Ils sont inscrits avec les mêmes prénoms François-Simon. Seulement pour le père le nom de François est rayé et remplacé par le mot Jean. En marge de l'écrou du père on lit : Transféré à la Conciergerie le 7 thermidor en vertu d'ordre signé Fouquier, accusateur près le tribunal révolutionnaire, et en marge de l'écrou du fils : Mis en liberté le 6 brumaire [an nt] en vertu d'ordre du comité de sûreté générale, signé Bourdon de l'Oise, Legendre, Clauzel et autres.

[7] Histoire des prisons, t. IV, p. 270.

[8] Beaulieu, Essais, t. V, p. 317.

[9] Les jurés du tribunal avaient entre eux une manière de se communiquer leurs opinions par le mot : Feu de file, ce qui voulait dire : A la mort la totalité des accusés. (Histoire des prisons, t. I, p. 264. — Cf. Beaulieu, Essais, t. V, p. 217.)

[10] Beaulieu, Essais, t. V, p. 200 et suiv. Dauban, la Démagogie en 1793 à Paris, p. 486, 489.

[11] Mémoires du comte Beugnot, t. I, p. 278.

[12] Fouquier-Tinville, ci-devant Fouquier de Tinville, procureur de son état, avait été quelque peu aristocrate sous l'ancien régime. Le nom de Tinville est un nom de terre qu'il avait appliqué à. son nom roturier de Fouquier, comme son frère s'était appelé Fouquier d'Hérouel, pour se donner un vernis de noblesse, et quand on parcourt sa correspondance aux Archives (W 121), on voit qu'il se laissait appeler assez volontiers, selon le plus ou moins de familiarité qu'on avait avec lui, M. de Tinville ou mon cher Tinville. Il avait même fait des vers en l'honneur de Louis XVI.

Sous l'autorité paternelle

De ce prince, ami de la paix,

La France a pris une splendeur nouvelle,

Et notre amour égale ses bienfaits.

La Muse, dans ses premières inspirations, a trahi plus d'un futur démocrate.

[13] T. I, p. 346 ; t. II, p. 303. Renaudin disait de lui à Guelon, accusé de Troyes, mis en liberté par le 9 thermidor : Que veux-tu, les jurés étaient dans la main de Fouquier-Tinville, comme la hache dans les mains du bûcheron. (Histoire des prisons, t. III, p. 266.)

[14] T. II, p. 305. — On les trouve toutes les deux, en effet, comme condamnées le même jour, 9 messidor, dans la liste des personnes traduites devant le tribunal révolutionnaire. (Ibid., p. 383.)

[15] T. II, p. 304. — Condamnés le 28 floréal an II, voyez p. 437 et 447.

[16] Campardon, t. II, p. 198. — Je garde le fait principal, tout en notant que la mise en scène, reproduite sans observation par M. Campardon, est contestable. Pour revenir de Chatou au Palais de Justice on devait passer par la place de la Révolution. Mais les exécutions ne se faisaient plus là. Le 12 messidor an II, date de la mort de Mme de Feuquières, et depuis le 26 prairial, elles avaient lieu à la barrière du frêne.

[17] Histoire des prisons, t. I, p. 264.

[18] Campardon, t. II, p. 305 : le 22 messidor an II. Il faut chercher le second sous le nom de Cornette Laminière dans la liste des victimes, ibid., p. 400.

[19] Parmi les substituts que Fouquier eut près de lui, dans la première période de ses fonctions, citons seulement Donzé-Verteuil qui, devenu accusateur public du tribunal révolutionnaire établi à Brest, à l'instar de celui de Paris, écrivait à un de ses amis qu'il songeait à mettre en jugement une armée navale tout entière, composée de douze ou treize gros vaisseaux (t. I, p. 12). Il avait profité à l'école de Fouquier.

[20] Sirey, Tribunal révolutionnaire (frimaire an III), p. 42, 47.