HISTOIRE DE NAPOLÉON

TOME SECOND

 

CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.

 

 

SOMMAIRE : Départ de Napoléon. — Ouverture de la campagne. — Bataille de Lutzen.— Mort de Bessières. — Vurtzen et Bautzen. -- L'empereur et le vice-roi. — Mort de Duroc. — Armistice. — Bernadotte entre dans la coalition. — Reprise de Hambourg et Lubek. — Le roi de Danemark fidèle allié de Napoléon. — Revers en Espagne. — Perte de la bataille de Vittoria. — Rupture de l'armistice. — Retour de Murat à l'armée. — Désastre de Culm. — Les journées de Leipsick. — Combat de Hanau. — Situation des places fortes. — Revers en Italie, en Espagne, en Hollande.

1813.

 

Napoléon quitta Paris le 15 avril, et quarante-huit heures après, il arriva à Mayence, où se trouvait réunie une immense quantité de recrues. Le sentiment de l'honneur animait ces jeunes gens, et leur faisait supporter les fatigues d'une marche précipitée. Tous brûlaient de mériter le titre glorieux de soldats français, tous couraient avec empressement vers ces champs de bataille qu'avaient illustrés leurs aînés.

Les confédérés du Rhin, qui devaient contribuer à la recomposition de notre armée, n'obéissaient qu'avec lenteur. Le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade agissaient seuls avec un zèle véritable ; et la Bavière, qui devait le plus à Napoléon, ne montrait qu'une froide indifférence à sa cause ; elle cherchait encore à se rattacher à la maison d'Autriche, son ennemie naturelle, et retirait de nos rangs une division qui y comptait encore.

Malgré tant d'obstacles dans la levée des troupes, malgré la mauvaise volonté la plus manifeste de la part de ses alliés, Napoléon, au moment de rentrer en compagne, pouvait disposer de cent cinquante mille hommes d'infanterie. La cavalerie, plus difficile à former, ne comptait guère que quatre mille chevaux. L'artillerie, toute remise à neuf, était sur le pied le plus imposant. Les canonnières de marine, appelés au service de terre, n'avaient pas été longtemps à acquérir l'expérience qui leur manquait ; ils apportaient ce courage et ce sang-froid qui, dans les combats sur mer, fait braver la fureur de tous les éléments. Parmi les immenses convois d'artillerie, on remarquait celui de la jeune garde, composé de soixante pièces. Le total des bouches à feu ne s'élevait encore qu'à trois cent cinquante ; mais ce nombre croissait de jour en jour, à mesure qu'on recevait des attelages.

L'empereur, après avoir passé en revue les régiments de toutes armes, partit de Mayence le 24 avril, et se rendit successivement à Francfort, à Erfurth et à Weimar. A partir de cette dernière ville, il abandonna sa voiture pour ne plus voyager qu'à cheval, et justifier ce qu'il avait promis en passant le Rhin, de faire la campagne comme général Bonaparte, et non comme empereur.

Alexandre et Frédéric-Guillaume étaient à Dresde depuis le 24 avril ; leur armée occupant une étendue de plus de cent lieues, la nôtre put d'autant plus facilement reprendre l'offensive, que le vice-roi, instruit de l'arrivée prochaine de Napoléon, commençait à menacer le flanc droit et les derrières de l'ennemi.

Cette circonstance força les coalisés à repasser la Saalé. L'avant-garde du maréchal Ney, toute composée de conscrits aux ordres du général Souham, enleva à la baïonnette la position de Weissenfels et culbuta la division russe du général Lanskoï. Le maréchal Macdonald, commandant le 11e corps, s'empara de Mersburg et fit deux cents prisonniers prussiens.

Le 1er jour de mai, Napoléon se porta en avant de Weissenfels. Les éclaireurs ayant signalé l'ennemi, la division Souham et la cavalerie du général Kellermann s'avancèrent aussitôt pour forcer le défilé de Rippach. Le combat s'engagea avec beaucoup d'acharnement. Le maréchal Bessières, voulant donner aux soldats un nouvel élan, quitta le commandement en chef de la cavalerie de la garde, pour se mettre à la tête des fantassins. A peine arrivait-il sur le flanc de la hauteur occupé par les Russes, qu'un boulet le frappa dans la poitrine. La mort de ce guerrier, l'un des plus fidèles amis de Napoléon, et qui, pendant dix-huit ans, avait partagé ses travaux et sa gloire, fut pour l'armée l'objet d'une vive douleur, mais elle ne ralentit pas son courage. L'ennemi, enfoncé de toutes parts, nous laissa maîtres de ses positions.

Le vice-roi, qui le matin même avait reçu l'ordre de joindre l'empereur, déboucha dans la plaine de Lutzen, au moment où l'affaire était déjà décidée. Ce prince, après une longue absence, revit Napoléon dans le lieu même où périt autrefois Gustave-Adolphe, et sous les peupliers qui marquent la tombe de ce libérateur de l'Allemagne, il reçut les éloges du premier général du monde. Napoléon allait bientôt par une grande bataille renouveler les héroïques souvenirs de cette plaine si souvent arrosée du sang des braves. Persuadé que l'armée alliée n'était point encore réunie, il pensa qu'il pourrait arriver s Leipsick avant elle, et résolut de passer l'Elster auprès de cette ville pour prendre l'ennemi à revers. Wittgenstein, qui, depuis la mort récente de Kutusow, commandait en chef l'armée russe, voulut signaler son début par un plan hardi, et dont le succès repesait sur l'espoir de surprendre Napoléon. Il feignit de se retirer derrière l'Elster, et s'étant réuni pendant la nuit au corps de Tormasow, il repassa le fleuve par Zwenkaw et Pegau. Le but de cette manœuvre était de lancer derrière nous vingt-cinq mille chevaux, de reprendre Naumburg, Weissenfels, Mersburg, et de nous renfermer entre la Saale et l'Elster pendant que nous marchions sur Leipsick. Le maréchal Macdonald et le général Lauriston ayant pris cette direction le 2 mai, et la canonnade ayant commencé contre le petit village de Listenau, Wittgenstein jugea que le moment était venu de profiter de l'extension de notre ligne peur enfoncer notre centre. Il déboucha en conséquence sur plusieurs colonnes, auprès de Raya. Napoléon ordonna aussitôt au prince Eugène d'appuyer la gauche du maréchal Ney, dont les troupes étaient déjà engagées, tandis que lui-même, à la tête de toute la garde, se tint en réserve derrière le centre où se dirigeaient les plus grands efforts de l'ennemi, Résolu à tout prix de remporter là victoire, il s'exposa à plus de dangers qu'il ne l'avait fait encore depuis qu'il portait la couronne. Sa présence fit éclater l'enthousiasme, et ses nouveaux soldats, pleins du désir de surpasser en bravoure ceux qui les avaient devancés dans la carrière, puisèrent dans ce sentiment une énergie plus puissante que l'habitude des combats. Le champ de bataille présentait une ligne de deux lieues, indiquée dans toute son étendue par de noirs tourbillons de fumée et de poussière. Le maréchal Ney se portait avec ardeur au fort de la mêlée ; atteint de plusieurs blessures, il refusa de quitter son poste ; car, pour tous les Français qui ont du cœur, disait-il, le moment est venu de vaincre ou de mourir. Cependant les Russes, comme s'ils eussent été certains du succès, marchaient pour déborder notre droite du côté de Weissenfels. Peut-être auraient-ils réussi dans cette entreprise sans la généreuse résolution du général Compans, qui les attaqua à la tête de la première division du corps du maréchal Marmont. Les régiments de la marine, chargés par l'élite de la cavalerie des alliés, la repoussèrent plusieurs fois ; ils avaient couvert de morts le terrain qu'ils défendaient, lorsqu'on aperçut les premiers feux du général Bertrand, débouchant sur les derrières de l'ennemi. Le prince Eugène se montrait aussi sur la gauche, et le maréchal Macdonald attaquait la réserve des Russes, qui, redoublant leurs efforts contre notre centre, finirent par emporter le village de Kaya. Il y eut un instant de désordre, Napoléon, jugeant que la crise allait se décider, ordonna au maréchal Mortier de fondre tête baissée sur l'ennemi, tandis que le général Drouot, réunissant quatre-vingts pièces de canon, les formait en batterie en avant de la vieille garde disposée en échelons ; toute la cavalerie était rangée en arrière de cette masse, qui s'ébranla aussitôt. Ecrasés par le feu de notre artillerie, les Russes abandonnent Kaya, et se retirent précipitamment devant le maréchal Mortier, qui, avec la jeune garde, les poursuit au pas de charge : au même instant, le général Bonnet, faisant un mouvement de la gauche sur le centre, culbute plusieurs escadrons. Le général Bertrand n'est pas moins heureux : tout ce qui s'oppose à son passage est renversé ; il s'avance pour joindre ses forces à celles dont le choc a déterminé un premier espoir de succès : il est impatient d'arriver, lorsque Napoléon, pour hâter cette manœuvre, fait pivoter sa droite, sur Kaya, la retraite des Russes était devenue inévitable : ils l'effectuèrent en toute hâte, plusieurs corps se débandèrent. Les Français victorieux poursuivirent les coalisés avec vigueur pendant une lieue et demie ; mais comme notre cavalerie n'était pas nombreuse, et que Napoléon voulait la ménager, les ennemis ne laissèrent que peu de prisonniers : sans cette circonstance fatale, la bataille de Lutzen eût amené des résultats semblables à ceux d'Austerlitz et d'Iéna ; trois cent mille hommes venaient de combattre avec un égal acharnement ; trente mille ennemis jonchaient le champ de bataille, et les destinées de l'Europe restaient incertaines. Des torrents de sang devaient encore couler.

Cette journée prouva qu'aucune force humaine ne peut triompher des Français lorsqu'ils n'ont point à lutter contre la fureur des éléments ou contre la trahison. Nos jeunes soldats, disait Napoléon, ont relevé toute la noblesse du sang français. Notre perte fut de dix mille hommes morts ou mis hors de combat.

Après quelques affaires peu importantes à Borna, à Gersdorf, à Nossen et à Colditz, l'armée française entra dans la capitale de la Saxe, d'où l'empereur de Russie et le roi de Prusse étaient sortis le matin même. Les ponts de l'Elbe, qui avaient été détruits, ayant été rétablis sous le feu de l'artillerie ennemie que la nôtre plus nombreuse força au silence, tous les corps défilèrent successivement sur la rive droite. Sur ces entrefaites, le roi de Saxe, rappelé à Dresde par Napoléon, y fit son entrée le 12 mai au milieu des acclamations de son peuple. Ce souverain, qui d'abord avait paru obéir à la politique de l'Autriche, cimenta bientôt par de puissants renforts sa nouvelle alliance à la cause de son libérateur.

Napoléon, après avoir donné ses ordres pour la direction des troupes, envoya le prince Eugène en Italie, pour veiller à la sûreté du royaume, et hâter l'organisation d'une armée sur les bords de l'Adige.

Le 18 mai, Napoléon quitta Dresde, et rejoignit ses troupes devant Bautzen. Le lendemain, il reconnut sur les bords de la Sprée la position des ennemis. Les immenses travaux qu'ils avaient exécutés pour établir des redoutes, démontraient assez qu'ils étaient décidés à accepter la bataille. Napoléon résolut de rendre inutiles leurs préparatifs, et chargea le maréchal Ney, avec les généraux Reynier et Lauriston, de tourner la droite des alliés. Ceux-ci, informés de l'approche des Français, mais supposant qu'ils n'avaient devant eux qu'une colonne de vingt mille hommes, détachèrent contre elle les généraux Yorck et Barclay de Tolly. Le premier se posta au village de Weissig ; le second au village de Kila : le général Péri, qui y avait été envoyé par le général Bertrand pour maintenir les communications du maréchal Ney, se laissa surprendre par les cosaques, sa division fut mise en déroute ; mais, dans le même moment, le général Lauriston, se présentant à Weissig, culbutait le corps d'Yorck, qui, chassé de sa position, se jeta sur la rive droite de la Sprée. La droite des Russes étant ainsi débordée, Napoléon se porta le jour suivant sur la hauteur en arrière de Bautzen, et donna l'ordre au maréchal Oudinot d'attaquer les montagnes qui appuyaient la gauche de l'armée alliée, tandis que le maréchal Macdonald passerait la Sprée entre ces montagnes et la ville de Bautzen. Le maréchal Marmont suivait la même direction, et le maréchal Soult, qui avait le commandement du centre, devait inquiéter la droite des Russes. A midi, la canonnade, s'engagea, et les mouvements prescrits s'exécutèrent avec succès, malgré la plus opiniâtre résistance : le général Compans enleva Bautzen, et le général Bonnet se rendit maître du plateau que garnissait le centre de l'armée ennemie ; mais il fut impossible d'emporter les hauteurs qui protégeaient sa droite ; et malgré tous les efforts, elle se maintint entre le corps du maréchal Ney et le reste de l'armée française.

Cette action sanglante n'était que le prélude d'une bataille plus terrible. Le 21, Napoléon se porta en avant de Bautzen, sur des hauteurs, d'où il pouvait observer ses troupes dans la nouvelle attaque qu'il préparait. Les maréchaux Oudinot et Macdonald commencèrent un feu violent de mousqueterie sur la gauche de l'ennemi, et le maréchal Ney, culbutant les troupes russes et prussiennes au village de Klix, passa la Sprée, et enleva le village de Preilitz. Les alliés, comprenant alors que le véritable point d'attaque serait sur leur droite, y portèrent toutes leurs réserves. Napoléon, pour paralyser ce mouvement, fit avancer la vieille garde, la cavalerie du général Latour-Maubourg et une nombreuse artillerie. Le maréchal Morutier, avec deux divisions, de la jeune garde, coupa le chemin de Wurschen à Bautzen, et cette puissante diversion fournit au maréchal Ney le moyen d'enlever Preïsig, et de déborder les alliés, qui, effrayés d'un tel échec, battirent aussitôt en retraite : les Français s'élancèrent à leur poursuite, et la déroute devint générale. La journée de Wurschen coûta à l'ennemi près de vingt mille hommes. Notre perte, dans trois journées de combat, s'éleva à douze mille soldats tués ou blessés.

A peine le soleil paraissait-il à l'horizon, que, le 22 mai, toute l'armée se mit en marche, à l'exception du corps d'Oudinot, qui demeura campé sur le champ de bataille. Les Russes et les Prussiens disputaient le terrain avec vigueur, mais n'en étaient pas moins chassés de position eu position. A Reichenbach, leur artillerie s'étant formée sur les hauteurs, tonna quelque temps sur nos colonnes. Leur droite fut tournée par l'infanterie, tandis que la cavalerie de la garde se disposait à culbuter leur gauche. Les alliés, n'apercevant d'abord que les lanciers conduits par le général Lefebvre-Desnouettes, crurent l'écraser facilement en faisant avancer contre lui une division de leur grosse cavalerie : mais aussitôt la nôtre prit part à l'action, et le général Latour-Maubourg, accourant à la tête des cuirassiers, détermina la retraite de l'ennemi, étonné de trouver devant lui près de dix-huit mille cavaliers.

La position de Markersdorf arrêta aussi notre poursuite : Napoléon, impatienté de celte série de combats meurtriers, voulut lui-même commander l'avant-garde ; on le vit, électrisant les soldats par sa présence, pousser le courage jusqu'à la témérité, et toujours à la tête des colonnes, s'exposer au milieu des balles, qui autour de lui portaient la mort dans les rangs. Ce fut après cette action qu'un boulet passant entre l'empereur et le maréchal Mortier, enleva le général du génie Kirgener, et frappa dans le bas-ventre le grand maréchal Duroc. Cette catastrophe plongea Napoléon dans la plus profonde douleur. Il se retira dans sa tente et se livra tout entier aux pensées tristes qui l'agitaient. Que d'évènements malheureux venaient de se succéder ! Quelle incertitude menaçait l'avenir ! Déjà depuis l'ouverture de la campagne, Napoléon avait perdu deux de ses amis les plus fidèles, et ce jouir était l'anniversaire de celui où, dans les plaines d'Aspern, avait péri le maréchal Lannes.

Cependant les souverains alliés, mécontents des combinaisons de Wittgenstein, lui avaient retiré le commandement en chef de leurs troupes, pour le confier à Barelay-de-Tolly. Celui-ci continua son mouvement rétrograde avec moins de fermeté peut-être que son prédécesseur, et nous eûmes peu de combats à livrer. Le maréchal Oudinot avait été dirigé par la route de Luckau, pour attaquer les troupes de Bulow, de Thumen et de Woronzow. Il avait en même temps l'ordre de dissiper les corps nombreux de partisans qui infestaient la Basse-Lusace et de couvrir la Silésie, où nous avions déjà pénétré depuis le 25 mai. Ce pays offrait à l'armée d'abondantes ressources, et l'empereur, en y portant la guerre, saisissait avec plaisir cette occasion de se venger du roi de Prusse. Les campagnes de Frédéric II, dans ces contrées qu'il avait rendues si célèbres, se retraçaient à sa mémoire ; aussi s'informait-il des moindres particularités relatives à cet illustre capitaine. Liegnitz avait été le théâtre d'une de ses plus grandes victoires ; Napoléon, persuadé que les Prussiens disputeraient cette ville, dit en souriant : C'est là que nous renouvellerons d'anciennes connaissances. Mais, en arrivant, les Français trouvèrent Liegnitz abandonnée. L'empereur y était encore, lorsque, le 29 mai, au moment où la garde allait partir, on apprit qu'un parlementaire se présentait aux avant-postes. Il était porteur d'une dépêche de M. Stadion, ministre autrichien, résidant au quartier-général d'Alexandre. Elle annonçait que les alliés acceptaient l'armistice, qu'à son départ de Dresde Napoléon leur avait proposé pour se préparer à un congrès. Aussitôt, que le maréchal Berthier eut donné cette nouvelle à l'empereur, le général Caulaincourt partit pour Walstadt, où il eut un entretien avec le comte Schouwalow et le général Kleist. En peu de jours, les conditions de la trêve furent réglées et exécutées, et Napoléon revint à Dresde pour y attendre l'issue des conférences qui allaient bientôt s'ouvrir.

L'Europe entière crut voir dans ce rapprochement les gages d'une paix prochaine, et sans doute tel en eût été le résultat, si les souverains, moins enorgueillis de leur pouvoir et plus dignes d'en faire usage, n'eussent alors consulté que le besoin des peuples. Mais ce n'était point par de tels motifs que la Russie et la Prusse avaient demandé la suspension des hostilités ; tant que la guerre leur avait été favorable, elles en avaient prolongé le cours ; et leurs cœurs ne parurent sensibles que par l'atteinte des revers. Les victoires de Lutzen et de Wurschen semblaient démontrer que Napoléon ne succomberait pas aux attaques de ses ennemis tant de fois terrassés. La nouvelle armée française apparaissait comme un de ces météores célestes, qui par la rapidité de leur marche échappent à tous les calculs, et dont le retour prophétique est aux yeux du vulgaire le signe certain d'une prochaine catastrophe. Frédéric-Guillaume, épouvanté, se repentit d'avoir attiré sur ses états les premiers coups d'une juste vengeance ; Alexandre lui-même désespéra de sa cause, et tous deux sans doute auraient dès-lors renoncé aux espérances que leur avait fait concevoir la retraite de Moscou, s'ils n'eussent trouvé dans les routes tortueuses de la diplomatie les moyens de parvenir au but qu'ils se proposaient.

L'alliance de l'Autriche, quelque puissante diversion qu'elle dût opérer, ne les rassurait pas encore ; ils devaient redouter que les circonstances n'amenassent des changes mens dans la politique de François II, et ce monarque ne leur présentait pas de suffisantes garanties pour l'entière exécution de leurs projets. Il fallait donc se créer d'autres auxiliaires, en les associant à de nouveaux intérêts. Les vastes dépouilles de Napoléon furent offertes en appât aux princes de l'Europe, et dans l'illusion de cette justice distributive, chacun put s'enrichir en idée du territoire de ses voisins. Aux impulsions de la cupidité se joignirent les séductions de l'amour-propre. Accomplir le grand œuvre d'une régénération philanthropique, se placer au rang des grands souverains, et régner indépendant de toute autre puissance, tels étaient les plus modestes fruits d'une participation à la guerre ; et que n'avait-on pas à craindre, si les liens de la foi jurée, fragiles comme la fortune, ne se brisaient pas à ce premier appel d'une ligue que le succès a sanctifiée ?

L'infortuné Christiern fournit le premier exemple des persécutions odieuses qu'auraient à subir les rois qui, comme lui, voudraient rester fidèles à la France. Les Anglais menacèrent Copenhague d'un nouveau bombardement, et l'empereur Alexandre, détachant de son plein pouvoir la Norvège du Danemark, en accorda l'investiture au prince royal de Suède, qu'il lui importait d'acheter. Déjà le czar avait été sauvé d'une ruine inévitable par le refus des Suédois de participer avec Napoléon à la guerre de 1812 ; mais dans l'état actuel des choses, une neutralité ne suffisait plus à la Russie ; le cabinet de Pétersbourg cherchait un général capable, par ses savantes combinaisons, d'arrêter les progrès de nos armes : il le trouva dans un enfant de nos révolutions, qui, au milieu des rangs français, avait appris le grand art de vaincre, et qui, placé sur un des trônes du Nord, ne connaissait plus d'autre patrie que celle qui lui donnait une cour et des flatteurs. Bernadette, à peine entré dans la coalition, en devint en quelque sorte le régulateur : il fournit un plan de Campagne dont le but tendait à renverser son ancien maître ; et persuadé, comme l'Europe entière, que la France ne pouvait être vaincue que par des Français, il fit reposer le succès de l'entreprise sur le rappel de Moreau. Le ministère anglais accueillit avec empressement le projet de détruire son ennemi le plus redoutable, et, pour en témoigner sa reconnaissance au prince royal, il souscrivit, le 5 mars 1813, un traité d'alliance et de subsides, par lequel il garantit à la Suède la cession de la Norvège, lui donna la Guadeloupe, dans l'espoir sans doute de rendre la Suède irréconciliable avec la France, et lui assura vingt-quatre millions payables par cinquièmes, de mois en mois, à compter du jour où trente mille Suédois, commandés par Charles-Jean, se seraient joints aux troupes de la Russie ou à celles de la Prusse.

Le roi de Danemark, à qui l'on offrait pour indemnité de la Norvège quelques provinces comprises encore dans l'empire français, se trouva dans la cruelle nécessité de dissimuler son mécontentement jusqu'au moment où la nouvelle des victoires de Napoléon lui rendit l'espoir de se soustraire à tant d'humiliations : il fit alors passer en Norvège le prince Chrétien-Frédéric, qui, arrivé à Christiana le 22 mai, publia une proclamation énergique, pour exciter les habitants à défendre leur indépendance : en même temps les Corps danois opérèrent de concert avec le corps de Vandamme ; et pendant que celui-ci s'emparait de Haarburg et des îles voisines, ils sommèrent Tettenborn d'évacuer Hambourg. Nos troupes occupèrent cette place le 1er juin : le lendemain, une brigade danoise entra dans Lubeck. Ainsi, au moment de l'armistice, l'immense territoire de l'empire était tout entier au pouvoir de Napoléon. Le général Vandamme, ayant reçu l'ordre de se rendre à Magdebourg, le maréchal Davoust prit le gouvernement des villes hanséatiques, et le général Haxo fut envoyé près de lui pour faire exécuter de vastes fortifications.

Cependant François II reprenait sa politique incertaine et n'annonçait que vaguement les concessions qu'il exigeait ; mais Napoléon lui déclara qu'il le laissait maître de rejeter son alliance, et qu'il serait moins blessé d'une déclaration hostile que de cette attitude vacillante, ressource ordinaire des traîtres et des lâches. L'Autriche, qui jusqu'alors n'avait fait flotter son étendard entre les deux partis que pour l'offrir au dernier enchérisseur, le fit pencher vers la Russie, dont les promesses plus réelles déterminèrent son choix. Elle refusa de souscrire au démembrement de la Prusse, dont l'existence lui paraissait liée à la sienne, et l'empereur François II se rendit en Bohême, pour se rapprocher du quartier-général d'Alexandre ; avec lequel il eut plusieurs conférences secrètes. Entouré d'officiers russes et prussiens, le chef de la maison de Lorraine vit l'intrigue s'exercer autour de lui sur ses courtisans et même sur son armée ; il souffrit que nos ennemis reconnussent les positions du pays, visitassent les montagnes, les défilés et les places, tandis qu'au mépris de tous les usages on refusait l'entrée de la Bohême aux voyageurs français. Cette conduite constituait un véritable état d'agression, et prouvait assez que l'armistice n'avait été demandé que pour se préparer plus efficacement à la guerre. Dans les relations des ambassadeurs, on retrouvait les mêmes intentions ; et, dès le principe, il fut évident que les négociations n'amèneraient aucun heureux résultat. Cependant les rois coalisés, redoutant l'issue de la lutte terrible et inévitable qui allait s'engager de nouveau, employèrent le temps des conférences à se ménager par la ruse et par la séduction un triomphe qu'ils n'osaient point encore espérer de la réunion de leurs forces.

Les peuples de l'Allemagne, fatigués des sacrifices sans cesse renouvelés que leur imposait la politique de leurs princes, aspiraient à secouer à la fois le joug de la suprématie étrangère et des tyrannies domestiques. A aucune autre époque et chez aucune nation peut-être, le domaine de la pensée n'avait acquis un aussi grand développement que dans la patrie et dans le siècle des Fichts, des Wagner et des Jacoby. L'esprit d'indépendance, puisé dans la connaissance approfondie des devoirs moraux, s'était répandu sur tout le peuple germanique, et formait une masse d'opinions d'autant plus redoutable, qu'elle avait plus d'obstacles à vaincre. Une révolution allait jaillir du sein des écoles, et les restes honteux de la féodalité touchaient au moment de leur entière ruine. Attirés par le sentiment de leurs dangers vers l'appui tutélaire d'une force que jusque-là ils paraissaient avoir méconnue, les rois conçurent l'idée de la faire servir à leur propre cause, en détournant toute son activité pour la diriger contre l'ennemi commun. Les nations du Nord, appelées pour la première fois sur la scène politique, s'y précipitèrent en foule, pour conquérir la liberté qui leur était promise, mais qui n'exista jamais sincèrement dans le cœur des souverains. Ainsi ces mêmes hommes qui naguère avaient cru trouver en nous les libérateurs du mondé, n'attendent plus désormais leur délivrance que de notre chute. Ils accueillent avec avidité les écrits énergiques qui en provoquent le signal : ils saisissent les armes, et s'apprêtent aux combats. Aveugles dans leur élan ils oublient les leçons de l'histoire, les conseils de la prudence la plus vulgaire, et vont s'immoler aux passions quelques hommes, quand ils pensent n'agir que pour les intérêts de l'humanité. Il faut le dire, des écrivains trop fameux vendirent aux monarques l'enthousiasme des sujets, et, dirigeant au gré de leurs maîtres les généreux sentiments qu'ils, feignaient de partager, ils avilirent auprès de leurs concitoyens l'influence des talents, et lui imprimèrent la flétrissure de leur corruption. C'était principalement auprès des sœurs d'Alexandre qu'on voyait réunis, par l'appât des récompenses, ces vils adorateurs du pouvoir.

La grande duchesse d'Oldembourg et la princesse, de Weimar étaient pour la coalition des auxiliaires puissants. La première surtout portait à Napoléon toute la haine dont est susceptible une femme blessée dans son amour-propre ; dès longtemps elle méditait la ruine de celui qui, dit-on, l'avait refusée pour épouse, et lorsque les chances de la guerre lui offrirent l'occasionne réaliser Les vœux de son ressentiment, elle se dévoua pour les faire accomplir. L'attrait de sa beauté, les séductions de son esprit, les promesses et les faveurs, tout fut mis en usage pour former autour d'elle une cour nombreuse et prête à servir sa vengeance ; comme une autre Armide, elle étendit ses enchantements dans le camp même de son ennemi, et fit sortir des rangs français plusieurs généraux de la confédération. Bientôt, sous prétexte d'aller aux eaux de Tœplitz, elle se rendit avec sa sœur à Prague et à Gitschin, où elle eut encore plusieurs entretiens secrets avec l'empereur d'Autrichien dont la politique fut également soumise à l'empire de ses charmes.

De funestes évènements survenus en Espagne depuis la perte de la bataille de Vittoria influèrent aussi d'une manière puissante sur les résolutions de François II. Les Anglais en profitèrent pour ranimer le zèle de leurs alliés et pour ébranler la confiance de ceux de Napoléon, qui, obligé de renvoyer le maréchal Soult vers les Pyrénées, se trouva ainsi privé de la coopération d'un de ses plus habiles lieutenants.

Sur ces entrefaites, Metternich se rendit à Dresde, afin d'engager Napoléon à se soumettre aux circonstances ; mais Napoléon refusa constamment de laisser prendre sur la France les indemnités réclamées par l'Autriche. Il accepta néanmoins son beau-père comme médiateur, et consentit à une prolongation d'armistice, que le ministre d'Autriche se chargea de faire adopter. Par cette démonstration pacifique, le cabinet de Vienne n'avait d'autre but que de gagner le temps nécessaire pour rassembler ses armées. L'armistice fut prolongé jusqu'au 10 août. Si nos ennemis travaillaient avec ardeur à rassembler des forces, de son côté, Napoléon ne négligeait rien de ce qui pouvait lui donner une attitude imposante. Tous les jours, on voyait arriver de France des troupes nouvelles : un grand nombre de canons et de beaux attelages, équipés et harnachés à neuf, avaient renforcé notre artillerie. Des détachements, venus de toutes les parties de l'empire, avaient relevé notre cavalerie, qui compta bientôt plus de trente mille chevaux. Les gardes d'honneur, que Napoléon avait créés, étaient déjà organisés, et leurs premiers escadrons se trouvaient à Mayence. En même temps l'empereur parcourut la rive gauche de l'Elbe depuis Dresde, qu'il avait transformée en une grande forteresse, jusqu'à Magdebourg, qu'occupait le général Vandamme : il inspecta Torgau et Wittemberg, où il fit entrer d'immenses approvisionnements ; il se porta ensuite, le 20 juillet, à Luckau et à Lubben, examinant par lui-même la situation des troupes, et s'assurant des points de défense que présentaient ces contrées, destinées à devenir le théâtre des combats. Napoléon profita aussi de la prolongation de la trêve pour avoir une entrevue avec Marie-Louise, qui l'attendait à Mayence. On crut alors que cette princesse se rendrait à Prague, pour concilier les intérêts de son père et de son époux ; mais de tels moyens de rapprochement étaient indignes d'un homme qui commandait à des Français, et qui, à leur tête, avait imposé des lois à l'Europe.

Les plénipotentiaires, assemblés à Prague, après s'être livrés à de violents débats, presque toujours étrangers au véritable but de leur mission, avaient fini par se séparer sans rien conclure. Napoléon, qui jusque-là s'était flatté que l'Autriche se déterminerait en sa faveur, reconnut alors qu'elle avait toujours été sa plus dangereuse ennemie, et qu'il aurait dû la détruire avant de marcher au Kremlin ; aussi s'écria-t-il dans sa colère qu'il aurait fait la paix avec la Russie, sans la funeste influence d'un cabinet qui avait prostitué ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes : un médiateur, un congrès, et le nom de la paix.

Immédiatement après la rupture des négociations, les souverains coalisés publièrent un manifeste pour annoncer que la voie des armes était la seule qui pût amener le rétablissement de l'équilibre européen ; vaine chimère, prétexte dérisoire, qui, après tant de sang versé, ne devait produire que l'accroissement gigantesque de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche.

Napoléon, prévoyant la reprise des hostilités, avait fait célébrer sa fête le 10 août, afin que les troupes rassemblées à Dresde fussent prêtes à partir le 15. Ce jour arrivé, les équipages furent dirigés vers la Silésie. Au moment où l'empereur se disposait à monter en voiture, on lui annonça l'arrivée du roi de Naples. Après s'être entretenu quelques instants avec lui, Napoléon suivit la route de Pirna, et Murat se rendit à Bautzen, où, au grand étonnement de toute l'armée, il reprit le commandement de la cavalerie. Au moment d'ouvrir la campagne, la totalité de nos forces s'élevait à trois cent mille fantassins et trente-deux mille cavaliers ; mais, sur ce nombre, cent mille hommes se trouvaient dispersés ; les places fortes en renfermaient quarante mille ; le reste était réparti entre le corps d'Augereau, destiné à former à Wurtzbourg une armée d'observation, et celui de Davoust, placé dans les environs de Hambourg. La Bavière avait levé vingt-cinq mille hommes que le général de Wrède dirigeait sur l'Inn ; mais l'on ne pouvait pas compter les Bavarois parmi nos auxiliaires. Ce peuple ingrat, qui devait son existence à Napoléon, paraissait se rapprocher de la puissance dont les dépouilles l'avaient enrichi, et quoique l'Autriche eût établi un corps de troupes sur sa frontière, les deux armées rangées en présence l'une de l'autre, sous des bannières opposées, ne se regardaient plus comme ennemies. Une semblable politique animait les Napolitains ; quoique leur roi servît dans nos rangs, ses soldats, vainement attendus, ne se ralliaient pas au prince Eugène, qui se disposait à tenter sur Vienne une puissante diversion.

Depuis que l'Autriche avait fourni son contingent de cent cinquante, mille hommes, l'armée coalisée, y compris les vingt mille Suédois qu'amenait le prince royal, était double de la nôtre. C'était avec une masse de forces si imposante, que, dans l'espoir de cerner Napoléon à Dresde, les alliés avaient choisi la Bohême pour point d'appui de leurs opérations, et s'apprêtaient à porter les premiers coups sur les derrières de notre armée : tel était le plan, adopté d'après les avis de Moreau. L'arrivée récente de ce général au quartier - général du czar avait excité la plus vive allégresse dans toute l'Allemagne : nos ennemis regardaient sa présence comme un renfort de cent mille combattants, et les souverains lui accordaient d'avance les témoignages de leur gratitude. Enivré de l'encens que les rois et leurs flatteurs prodiguent volontiers aux hommes dont ils ont besoin, Moreau accourait plein de l'espoir de succéder à Napoléon, et d'épouser la grande duchesse d'Oldembourg ; mais si le prestige de la gloire et des services éminents avaient enchaîné la France au char de l'empereur, jamais elle n'aurait reconnu pour souverain un soldat qui n'était plus pour elle qu'un traître qu'elle méprisait. Les alliés, ayant dénoncé l'armistice du 10 août, ne devaient, au terme du traité, commencer les hostilités que le 16. Cependant, dès le 12, ils traversèrent le territoire neutre de la Silésie, et nous attaquèrent le 14. Cette violation avait pour but de nous prévenir dans l'occupation de Breslau, que les Prussiens tenaient à cœur de conserver. Napoléon, résolu à repousser l'armée de Silésie. se rendit le 20 août à Lœwenberg, où il fit jeter des ponts sur le Bober. La division Maison effectua la première le passage, et chassa les alliés jusqu'à Goldierg : un combat violent s'engagea auprès de cette ville. En vain le prince de Mecklenbourg saisit un drapeau pour rallier ses bataillons, leur dérouta fut complète. En même temps le maréchal Ney se portait contre Sacken en avant de Buntzlau, et le maréchal Marmont contre Yorck, ces attaques eurent un plein succès, et forcèrent Blücher à rentrer dans ses anciennes positions.

La Saxe étant le pivot de nos opérations, Napoléon ne Voulut pas passer plus loin. Instruit d'ailleurs que la grande armée alliée marchait sur Dresde, il ne lui restait pas un, instant à perdre pour préserver cette capitale, qu'il regardait comme le centre de son camp retranché, et qui, malgré les forteresses de Torgau et de Wittemberg, restait à découvert par sa gauche tant que nous ne serions pas maîtres de Berlin. Afin d'être tranquille sur ce point, Napoléon avait dirigé sur cette capitale les trois corps formant l'armée du maréchal Oudinot, qui, avancé jusqu'à Trebbin, y avait pris position le 21 août. Le 22, Oudinot battit complètement le corps prussien du général Thumen ; mais la journée suivante nous devint funeste, et, dans une seconde affaire à Gross-Beeren, le prince royal de Suède eut la triste gloire de triompher de son ancien compagnon d'armes.

Sur ces entrefaites, la grande armée alliée pénétrait dans la Saxe. Sa droite attaqua, le 24 août, le maréchal Gouvion-St.-Cyr, qui, pour donner à nos renforts le temps d'arriver, disputa le terrain pied à pied. Le 25, les quatre grandes colonnes ennemies étaient réunies sous les murs de Dresde, dont il se disposait à défendre le camp retranché. Le maréchal, n'ayant que peu de monde avec lui, craignait d'être réduit à accepter sur-le-champ le com - bat : mais le généralissime Schwarzenberg, n'osant pas brusquer une attaque, suspendit l'action jusqu'au lendemain. Le 26, Napoléon, qui la veille s'était arrêté à Slatpen, où sa garde devait le joindre, entendant une vive canonnade, accourut aussitôt, reconnut la position des alliés, et revint au galop pour faire avancer ses colonnes. Les habitants et la famille royale attendaient, dans la plus cruelle anxiété, l'issue de la lutte qui allait s'engager, lorsque l'empereur parut devant le palais, à la tête de son armée qui, pour voler à la rencontre de l'ennemi, traversa Dresde avec la rapidité d'un torrent. Déjà la vieille ville était totalement cernée ; les redoutes de Mocsinsky et du Faucon étaient enlevées, et un corps nombreux menaçait Frédéric Stadt. Napoléon dirigea sur ce point son artillerie de réserve, et ordonna à la jeune garde de se porter sur les deux flancs de l'attaque. La moitié de ce corps, commandé par le maréchal Ney, déboucha par la porte de Plauen, tandis que le maréchal Mortier sortait avec l'autre moitié par la porte de Pirna. Il est impossible de se faire une idée de l'ardeur et de l'enthousiasme qui animaient alors tous les soldats ; en peu d'instants, l'ennemi fut culbuté. Les Prussiens, délogés du grand jardin, abandonnèrent également la redoute de Mocsinsky, et toute l'armée combinée se trouva rejetée en arrière des collines dont elle s'était emparée. La nuit qui survint empêcha Napoléon de compléter sa victoire. Les coalisés, étonnés de la résistance d'une ville qu'ils avaient cru surprendre, renoncèrent à leur premier dessein, et, se confiant dans l'innombrable quantité de leurs masses, ils résolurent de nous attirer en rase campagne, en se portant sur les hauteurs voisines. Au point du jour, Napoléon se rendit dans le faubourg de Plauen pour observer les positions qu'ils avaient choisies : malgré l'obscurité de l'atmosphère et la pluie qui tombait par torrents, il aperçut que leur extrême gauche, placée entré la vallée de Plauen et Priesnitz, ne communiquait point avec leur centre. En conséquence, il ordonna au roi de Naples de faire filer notre droite le long du ravin de Plauen, et fit en même temps manœuvrer sur l'extrême droite ennemie les corps du maréchal Mortier et du général Nansouty, tandis que lui-même attaqua le centre avec les corps des maréchaux Marmont et Gouvion-Saint-Cyr. Murat, à la tête des cuirassiers de Latour-Maubourg, chargea les Autrichiens, que commandait le général Ignace Giulay, les rompit et les tailla en pièces ; et le maréchal Victor, avec un corps de conscrits, s'emparant du village et du vallon de Plauen, coupa les communications de l'aile gauche, qui, malgré le secours qu'on essaya de lui porter, fut forcé de se rendre par bataillons avec ses drapeaux et son artillerie.

Schwarzenberg, au lieu de changer son ordre de bataille pour renforcer sa gauche, acheva de la sacrifier en ordonnant la retraite. Cette résolution timide fut pour Napoléon le plus beau résultat de ses combinaisons. La perte de l'ennemi s'élevait à quarante mille hommes, dont quinze mille prisonniers presque tous Autrichiens. Vingt-six pièces de canon, cent trente caissons et dix-huit drapeaux furent les trophées de cette victoire, l'une des plus étonnantes qu'on eut encore remportées. Pendant que l'empereur parcourait sa ligne au milieu des applaudissements et des cris de joie de l'armée, on vint lui annoncer la mort de Moreau. Cette nouvelle, apportée par un paysan, fut recueillie avec une sorte de recueillement superstitieux, et parut attacher une croyance religieuse aux destinées de Napoléon. Moreau, qui n'avait jamais été blessé en servant sa patrie, fut tué à la première affaire où il prit les armes contre elle ; et ce vainqueur de Hohenlinden, devenu l'allié des Autrichiens, rendit le dernier soupir sur un brancard que les cosaques lui firent de leurs lances.

Napoléon, après cette brillante journée, retourna à Dresde. Il était resté à cheval depuis la pointe du jour ; l'eau ruisselait de sa capote grise et de son chapeau. Le vénérable roi de Saxe reçut son libérateur avec transport. Napoléon fit distribuer de l'argent aux citoyens de Dresde, qui avaient souffert de la canonnade, et fit prendre le plus grand soin des blessas et des prisonniers appartenant aux alliés.

Au point du jour, l'empereur, dont rien n'endormait la vigilance, était encore à cheval, menant ses troupes victorieuses à la poursuite de l'ennemi. Il les divisa en différentes colonnes, afin de ne laisser aux alliés ni repos ni refuge dans les routes de traverse par lesquelles ils étaient obligés de se retirer.

Mais tout-à-coup, au moment où Napoléon venait de rentrer à Dresde, pour se remettre un peu des fatigues que sa rare énergie avait pu seule lui faire supporter, la fortune nous devint contraire.

Le 29 août, les Français continuaient à profiter de leurs avantages. Le roi de Naples, Marmont et Saint-Cyr pressaient la poursuite des colonnes alliées. Un corps d'armée d'environ trente mille hommes avait été confié à Vendamme. C'était par ce bravé général que devaient Commencer les revers des armes françaises dans cette malheureuse campagne. Vandamme s'était avancé jusqu'à Péterswald, chassant devant lui un corps de Russes, qui se retirait sur Tœplitz. Cette ville était le point sur lequel se portaient toutes les divisions en fuite.

Dans la matinée du 29, Vandamme eut la témérité de descendre la hauteur depuis Péterswald jusqu'au village de Culm, situé dans une profonde vallée entre cette ville et Tœplitz. Comme il s'avançait vers Tœplitz, son plan faillit être couronné de succès. L'empereur de Russie et le roi de Prusse, les membres de leur cabinet et tout le quartier-général des alliés étaient sur le point de tomber entre ses mains. Si Vandamme eût réussi, il aurait totalement désorganisé l'armée alliée, que les Français auraient pu poursuivre jusqu'aux portes de Prague ou de Vienne même. L'avant-garde française était à une demi-lieue de Tœplitz, quand le Comte Ostermann, qui s'était jusque-là retiré lentement, fit halte tout-à-coup, et commença la plus opiniâtre résistance, Vendamme multiplia ses attaques furieuses, il fut forcé d'avoir enfin recours à ses dernières réserves qu'il fit descendre des hauteurs de Péterswald dans la profonde vallée, entre Culm et Tœplitz. Ostermann perdit un bras, et ses grenadiers souffrirent beaucoup ; mais ils avaient gagné le temps nécessaire. Barclay de Tolly, qui s'approchait alors du lieu de l'action, amenait les premières colonnes des Russes. Schwartzenberg envoya d'autres secours, et Vandamme, accablé à son tour par le nombre, se retira à Culm aux approches de la nuit.

Le 3, au point du jour, Vandamme se vit attaqué par plus de cent mille hommes. Il résista vaillamment, et se mit en retraite pour regagner les hauteurs de Péterswald. Mais tandis que sa troupe gravissait, elle aperçut le sommet qu'elle se proposait d'atteindre occupé par des soldats prussiens, dans un état de désordre qui annonçait qu'ils échappaient à quelque danger pressant, ou qu'ils couraient à quelque attaque précipitée. C'était le corps du général Kleist, qui, poursuivi par Saint-Cyr, était parvenu à s'échapper en se jetant dans le bois de Schœnwald, d'où il débouchait.

Quand les Prussiens découvrirent les Français, ils crurent qu'ils étaient là pour leur couper le chemin, et au lieu de prendre position pour intercepter la retraite à Vandamme, ils résolurent de se frayer un passage à travers ses troupes, et de les repousser, sur Tœplitz, De leur côté, les Français, se voyant fermer le passage, prirent la même résolution à l'égard du corps de Kleist. Les Prussiens s'élancèrent dé la colline tandis que les Français la gravissaient avec un courage que balançait l'avantage du terrain.

Les deux armées étaient ainsi l'une sur l'autre comme une foule tumultueuse dans un chemin étroit et creux. L'attaque de la cavalerie française, sous Corbineau, fut si terrible, qu'elle passa outre, quoique la pente qu'elle gravissait n'eût pas été facile à monter au trot dans d'autres circonstances ; et les canons des Prussiens furent un moment entre les mains des Français, qui leur tuèrent beaucoup d'artilleurs. Cependant les Prussiens se rallièrent bientôt, et les combattants se mêlèrent encore, moins pour la victoire ou le carnage, que pour s'ouvrir une route à travers les rangs les uns des autres. Tout était en confusion : les généraux prussiens au milieu des Français, les officiers français au centre des Prussiens. Mais l'armée russe, qui était à la poursuite de Vandamme, mit fin à ce singulier combat. Les généraux Vandamme, Haxo ; et Guyot, furent pris avec deux aigles et sept mille soldats, outre un grand nombre de tués et de blessés.

La nouvelle du désastre de Vandamme ralentit les généraux français dans l'ardeur de leur poursuite. Le roi de Naples fit halte à Sayda, Marmont à Zinnwalde, et Saint-Cyr à Liébenau. Le quartier général de l'empereur Alexandre resta à Tœplitz.

Napoléon apprit cette calamité inattendue avec le calme imperturbable qui était une de ses qualités distinctives. Le général Corbineau, qui commandait dans l'admirable charge de cavalerie, sur la colline de Péterswald, se présenta devant l'empereur dans l'état où il était en sortant du combat, couvert de son sang et de celui de l'ennemi, et tenant à la main un sabre prussien que, dans la mêlée, il avait échangé contre le sien. Napoléon écouta tranquillement tous les détails qu'il lui donnait. On devrait, dit il, faire un pont d'or pour un ennemi en fuite, quand il est impossible, comme dans le cas de Vandamme, de lui opposer un rempart d'acier.

Ce désastre de Vandamme commença pour l'empereur une série de revers qui ne fut plus interrompue. L'armée de Silésie, commandée par Macdonald, éprouva une perle de vingt-cinq mille hommes contre Blücher, et fut refoulée en Lusace ; celle qui marchait sur Berlin sous les ordres de Ney, lut battue par Bernadotte ; la fortune semblait se complaire à faire pencher sa balance en faveur de nos ennemis.

Cependant Napoléon, résolu de ne pas quitter la ligne de l'Elbe, jugea que la Bohème était le seul point sur lequel il pût se porter avec vigueur, sans se compromettre : il prit en conséquence la route de Tœplitz, et s'avança avec circonspection jusqu'à Ebersdorf, premier village de la frontière. Parvenu au lieu même où Vandamme avait succombé, Napoléon aperçut devant lui l'armée des souverains alliés, qui se présentait pour l'arrêter. Deux routes s'offraient : celle de Péterswalde ayant été reconnue la plus praticable, il se décida à la suivre. Un parti de cavalerie ennemie l'attendait au débouché d'Hollendorf ; il fit avancer la sienne, et, à la suite d'un léger combat, le premier corps arriva à la montagne de Nollendorf. Cette position importante lui ouvrait ; le passage du défilé ; mais Napoléon, craignant de s'y engager, se rabattit sur Pirna. Les alliés profitèrent de son absence pour faire de nouveaux progrès ; l'empereur revint le 15 septembre avec sa garde, reprit la position qu'il avait quittée, et livra un violent combat en avant de Culm. Cette seconde tentative l'ayant convaincu de l'impossibilité de pénétrer en Bohême, où se trouvait une armée plus que double de la sienne, il se jeta dans la Silésie, afin d'empêcher la jonction de Blücher et du prince royal de Suède.

Mais l'approche de Sacken, dont le corps liait les opérations des deux corps, ne permit de rien entreprendre à cet égard, et les alliés s'avancèrent simultanément pour nous écraser d'un seul coup. Napoléon vit le danger, et se détermina à changer de terrain. Il espérait que, dans la complication des manœuvres exécutées autour de lui, il pourrait profiter d'une faute, ou du moins qu'en rassemblant ses forces sur un seul point, il réduirait la lutte à une seule bataille, et qu'alors il opposerait à la multitude des assaillants la valeur française et son génie. Mais tant d'évènements se pressaient qu'il dut changer toutes ses résolutions. La défection de la Bavière, dont le roi s'était engagé à fournir un contingent de trente mille hommes commandés par le comte de Wrède, lui fit sentir la nécessité de se rapprocher du Rhin. En recevant cette nouvelle, il se montra plus magnanime que ses alliés n'étaient faibles et perfides : il fit sortir des rangs français tous les Bavarois qui s'y trouvaient encore, et les renvoya avec dignité.

Le 15 octobre, l'empereur arriva près de Leipsick, où il vit la plus grande partie des forces de l'ennemi disposée à lui présenter la bataille.

Le 16, trois immenses colonnes, précédées d'une formidable artillerie, s'avancèrent à la fois sur Dœlitz, Waçhau et Liebert-Wohvitz. Bientôt une effroyable canonnade se fit entendre sur toute la ligne : aux ébranlements de la terre, on eût dit que du sein de ses entrailles allait jaillir un volcan ; les feux rapides et croisés de l'artillerie, plus éclatants que ceux de la foudre, ne retentissaient pas avec moins de fracas, et jetaient dans tous les cœurs un sentiment profond d'étonnement et d'inquiétude : l'ennemi, s'élançant contre, nos positions, gagna d'abord du terrain ; mais après quelques alternatives de succès, ses efforts parurent épuisés. Napoléon, pour décider la victoire en sa faveur, ordonna à la vieille et à la jeune garde de marcher, la première sur Dœlitz, et la seconde sur Wachau, pendant que deux autres divisions, précédées de soixante pièces, se portaient sur Holzhauzen. Ces dispositions vigoureuses firent plier le centre des alliés ; alors lé général Kellerman, à la tête de six mille chevaux, fondit sur leurs escadrons et les culbuta : il les eût écharpés, si leurs réserves, ne fussent promptement accourues. La colonne de Schwarzenberg fut la plus maltraitée. Séparée du champ de bataille par la Pleiss, elle essaya d'en forcer le passage pour prendre part à l'action ; mais le corps de Poniatowski, précipita dans le fleuve tous les Autrichiens qui osèrent se présenter. Dans cette journées la perte des alliés, plus que triple de la nôtre, s'éleva à vingt-cinq mille hommes ; nous restions maîtres du champ de bataille, et la guerre eût été terminée, si la France n'avait eu à combattre qu'une seule puissance ; mais des revers partagés en commun, étaient peu sensibles à chacun des coalisés, dont l'armée, déjà innombrable, s'augmentait sans cesse.

Napoléon, dans la supposition qu'une nouvelle bataille ne tarderait pas à lui être offerte, voulut choisir une position plus favorable. Il se rapprocha donc de Leipsick, et fit garder le passage de la Saale : les alliés voyant que les Français reliraient leurs postes, pensèrent qu'ils se disposaient à la retraite, et se préparèrent à l'attaque.

Le 18 octobre, à huit heures du matin, trois colonnes se portèrent en même temps sur Dœlitz, Probstheide et Slolteritz, qui formaient comme les trois n'oints d'appui de notre armée. Nos phalanges étaient rangées en une ligne demi-circulaire, dont Probstheide était le centre et l'angle saillant. Les flancs de ce village, dont la défense était confiée au maréchal Victor, étaient hérissés de canons. Les Prussiens tentèrent deux fois d'enlever celte position formidable, et deux fois ils en furent repoussés avec des pertes énormes. Le courage et la résolution de nos troupes étonnaient les assaillants ; ils désespéraient de la victoire. Tout-à-coup ils suspendirent leur action, et recourant à des dispositions nouvelles, ils dirigèrent contre les Français le feu de toutes leurs batteries. Nos guerriers, écrasés sous une grêle de boulets, aimèrent mieux affronter la mort que de l'attendre ; ils débouchèrent de Probstheide, et s'avancèrent à leur tour ; mais leurs rangs foudroyés de plus près furent bientôt éclaircis ; en vain redoublèrent-ils d'héroïsme pour entamer un ennemi qu'ils s'étonnaient de trouver invincible, ils durent renoncer à leur généreuse entreprise.

Pendant que l'armée de Napoléon paralysait les efforts de celle de Schwarzenberg, le maréchal Ney, sur les bords de la Partha, luttait contre les corps de Blücher et du prince royal de Suède. Ce dernier avait débouché par la route de Taucha, qu'occupait un bataillon Saxon ; mais les lâches qui le composaient ayant mis bas les armes sans combattre, le maréchal Ney fut contraint de rétrograder et d'appuyer sa droite à la gauche de l'empereur avec laquelle il était lié par le corps du général Reynier. L'armée entière se trouva ainsi former autour de Leipsick une demi-circonférence dont toutes les parties paraissaient invulnérables. On était dans cette position lorsqu'une brigade saxonne, abandonnant le poste qu'on lui avait assigné, s'avança vers les Russes, et leur servit d'avant-garde. Immédiatement après, sept bataillons et trois batteries commandés par le général de Russel, ainsi qu'une brigade wurtembergeoise, suivirent cet exemple, et menacèrent de tourner leurs canons contre la division Durutte, qui voulait s'opposer à leur défection. A ce spectacle, nos cuirassiers, transportés d'indignation, résolurent de punir une aussi atroce perfidie ; mais ils ne purent résister à l'immense cavalerie de Platow. La trahison des Saxons nous fit perdre la position de Paunsdorfet le village de Schœnfeld, qui, longtemps disputé, coûta au corps de Langeron deux généraux et quatre mille soldats. La division Durutte, restant isolée, soutint seule les efforts de trente mille Suédois ; le général Delmas, accouru pour la soutenir, périt au milieu de la mêlée. Napoléon, qui venait d'arriver avec un corps de cuirassiers et de grenadiers à cheval, ralentit les progrès de l'ennemi, et le chassa de Reudnitz, dont il s'était emparé. Après avoir rempli avec la vieille garde le vide que les Saxons avaient laissé dans notre ligne, il ordonna au général Nansouty de se porter entre l'armée de Bennengsen et celle de Charles-Jean. Cette manœuvre aurait eu un plein succès, si les Suédois, qui manquaient d'artillerie, n'eussent emprunté le secours de celle des Saxons. Nos troupes, malgré la plus opiniâtre résistance, perdirent Stuntz et Sellerchausen ; mais Blücher et Sacken échouèrent contre le faubourg de Rosenthal. Ainsi finit cette journée, dans laquelle, malgré leurs revers, les Français ajoutèrent à la gloire de tant de triomphes. Les coalisés n'avaient rompu notre ligne que sur un point ; partout où l'empereur commandait, ses soldats étaient demeurés inébranlables ; la trahison des Saxons pouvait seule les empêcher de cueillir des lauriers disputés avec tant de fermeté et de constance.

Napoléon était dans l'intention de continuer sa défense le lendemain, mais les généraux d'artillerie, Sorbier et Dulauloi, lui ayant annoncé que deux cent vingt mille coups de canon, tirés depuis cinq jours, avaient épuisé les munitions, il ordonna la retraite à neuf heures du soir, et rentra dans Leipsick, Cette ville pouvait servir de tété de pont pour protéger le départ des troupes ; Napoléon, ne voulant pas que le roi de Saxe, qui, depuis son départ de Dresde, ne l'avait pas quitté un seul jour, eût à déplorer la ruine d'une des plus belles cités de son royaume, se contenta d'en défendre les approches pendant la journée du 19. Nos fantassins occupant les débouchés des faubourgs, et retranchés dans les maisons, écrasèrent les deux corps de Langeron et de Sacken, qui s'y précipitaient avec une sorte de fureur. Cependant les attaques réitérées de toute l'armée ennemie et une nouvelle trahison de la part des Saxons, qui, du haut des remparts de Leipsick, tirèrent sur nos soldats, les obligèrent à accélérer la retraite. Le défilé de Lindenau était obstrué par les bagages, l'artillerie et la foule entassée, qui cherchait à se faire jour ; au milieu de ces embarras, Napoléon lui-même ne parvint qu'avec beaucoup de peine à se frayer Un passage. La fusillade continuait encore dans plusieurs faubourgs ; mais les alliés, certains d'être bientôt maîtres de la ville, ne paraissaient pas vouloir sacrifier leurs soldats : tout faisait croire que notre arrière-garde pourrait se sauver sans être inquiétée, quand, à l'apparition de quelques tirailleurs russes, le chef des sapeurs qui avaient miné le pont de Lindenau pensa qu'il était temps de le faire sauter. Par cette explosion, près de vingt mille hommes et soixante canons, restés en deçà de Leipsick, se trouvèrent séparés de l'armée : cet accident les livra au plus affreux désespoir. Les uns jurèrent de mourir plus tôt que de se rendre ; d'autres, voyant que toute résistance est inutile, se jettent dans la Pleiss, qu'ils franchissent sans difficulté ; mais, pour le plus grand nombre, les eaux bourbeuses de l'Elster deviennent un gouffre dans lequel ils disparaissent à jamais.

Depuis le matin, le général Poniatowski se battait dans le faubourg de Borna avec sa vaillance accoutumée. Lorsqu'il apprit que tout espoir de salut lui était ravi, il se tourna vers ses officiers, et leur dit avec noblesse : C'est ici qu'il faut succomber avec honneur. A ces mots, il s'élance avec quelques cavaliers au milieu des colonnes ennemies ; atteint de plusieurs blessures, entouré de tous côtés, et voyant qu'il ne peut se faire jour, il traverse la Pleiss, et s'avance vers l'Elster déjà garni de tirailleurs russes et saxons. Poniatowski a pressenti que sa dernière heure est venue ; il s'abandonne à son fougueux coursier, et se précipite dans le fleuve, heureux d'arracher, au prix de sa vie, un trophée de plus aux barbares dominateurs de la Pologne. Un deuil universel honora les mânes de ce noble guerrier, qui, dans les rigueurs de l'exil, était devenu le père de tous ses compatriotes. Digne par son grand cœur du sceptre qu'avaient porté ses aïeux, il cueillit au milieu des rangs français les lauriers du champ de bataille, et mille rois sans gloire se seront succédés que cette couronne immortelle brillera encore sur sa tombe. Le maréchal Macdonalcl, qui faisait aussi partie de l'arrière-garde, ne trouvant aucune issue pour sa retraite, se jeta clans l'Elster qu'il eut le bonheur de traverser à la nage. Le général Dumoutier se noya ; les généraux Lauriston, Reynier, Aubri, Dorsènne, Bertrand et quinze autres, la plupart Polonais, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Outre vingt mille hommes tués sous les murs de Leipsick, dans celte bataille de trois jours, trente mille soldats blessés ou malades, restèrent prisonniers ; enfin, pour compléter celte nomenclature de nos désastres, deux cent cinquante canons et huit cents charriots furent perdus ; mais, il faut le dire à l'honneur de la France, cette ruine fut pour l'armée un nouveau litre de gloire ; jamais la valeur de ses soldats n'avait resplendi d'autant d'éclat ; jamais un ennemi vainqueur n'eut moins à s'enorgueillir de sa victoire.

Napoléon s'arrêta, le 19, dans la plaine de Lulzen, pour y recueillir les débris de ses troupes. En arrivant sous les murs de Hanau, une dernière victoire marqua les derniers pas des Français dans cette contrée. Le général de Wrède, accouru en poste dans l'intention de s'emparer de Napoléon, avait rangé son armée en bataille en avant de cette ville : soixante pièces en batterie couvraient son front, et toute sa cavalerie, liée à un corps nombreux de cosaques, protégeait ses ailes. Dans cette position, il croyait facile d'exécuter le grand coup que Tschitchagow avait manqué sur la Bérézina ; mais dans ses combinaisons, le présomptueux Bavarois n'avait compté parmi les obstacles ni la fureur d'un ennemi au désespoir, ni l'indignation des Français justement irrités contre un allié perfide, ni leur indomptable courage. A midi, deux mille tirailleurs sous les ordres du général Dubreton engagèrent une vive fusillade qui se prolongea pendant trois heures sans aucun résultat décisif. Dès que Napoléon eut rassemblé ses forces, il fit attaquer la gauche de l'ennemi pendant que le général Curial, avec deux bataillons de la garde, que soutenaient cinquante bouches à feu sous la direction du général Drouot, forçait le défilé qui nous fermait l'accès de la plaine. Aussitôt notre cavalerie se précipite sur les escadrons qui s'opposent à notre marche. Les cosaques prennent la fuite et laissent écraser les Austro-Bavarois qui, chargés tour-à-tour par les dragons de la garde, par les cuirassiers de Saint-Germain et par les gardes d'honneur, se dispersent enfin, et nous livrent le champ de bataille. Le général de Wrède, qui naguère encore se flattait qu'aucun de nos soldats ne repasserait le Rhin, eut toutes les peines du monde à rallier ses troupes derrière le Kinsing, sous la protection de Hanau.

Notre armée, campée sur la grande route, attendait avec anxiété le résultat de ces évènements ; on ignorait la force et les intentions de l'ennemi ; le moindre retard pouvait livrer Napoléon aux alliés qui le suivaient de près ; il était important de s'assurer si, à la faveur des ténèbres, on ne pourrait pas joindre la route de Hochstadt à Francfort. L'empereur lui-même, à la tête de son état-major, s'avança à travers les bois, jusque sous les murs de Hanau. Une torche portée par le duc de Vicence éclairait sa marche ; les pas des chevaux troublaient seuls le profond silence de la nuit. Au moment où Napoléon arrivait sur le bord de la rivière, une décharge soudaine de mousqueterie vint l'assaillir : aussitôt la lumière s'éteint, le Cortège s'égare, et après avoir erré pendant plus d'une heure, se retrouve au point d'où il était parti : les domestiques allumèrent un grand feu, et Napoléon, au milieu de ses généraux qui, l'épée à la main, se formèrent en cercle autour de lui, s'assied d'un air calme, mais triste. Ses mains étaient jointes, ses jambes allongées vers le feu et sa tête inclinée sur sa poitrine : on eût cru qu'il dormait. Pendant cette situation, la plus étrange peut-être d'une vie dont toutes les circonstances furent extraordinaires. le général Curial arrive, et frappant sur l'épaule de l'empereur, lui présente un officier qui, ayant pénétré, par le trou d'un moulin, dans les premières maisons de Hanau, avait appris des habitants que l'ennemi allait évacuer la ville. A cette nouvelle, Napoléon bondit sur sa chaise, et appelant son secrétaire, il lui dicte ces mots : Le duo de Raguse se portera à l'instant sur Hanau ; il fera jouer tous ses obusiers, et si l'incendie de la ville est nécessaire, il la brûlera sans pitié. Le maréchal, ayant reçu cet ordre, fit ses dispositions pour l'exécuter ; et déjà les obus tombaient dans les murs de Hanau, lorsque le préfet, accompagné des autres autorités, fit ouvrir les portes et vint trouver Napoléon dans la forêt pour implorer sa clémence. Les habitants de Hanau, lui dit l'empereur, ont reçu avec enthousiasme les Autrichiens et les Bavarois ; mais ils seront assez punis ; je les laisse sous le joug des cosaques.

Le général de Wrède, s'apercevant de notre retraite, essaya de reprendre Hanau. Ses tentatives n'eurent pas plus de succès que celles de la veille ; douze cents Autrichiens, reçus à coups de baïonnettes, furent tous tués, noyés ou pris ; les grenadiers bavarois ne résistèrent pas aux Italiens qui défendaient le pont ; et le général de Wrède fut lui-même atteint d'une balle qui lui traversa le bas-ventre. Ainsi les Bavarois reçurent, sous les murs de Hanau, le châtiment de leur déloyauté.

Le 2 novembre, Napoléon passa le Rhin à Mayence avec les restes de son armée.

Quoique la retraite de Leipsick à Mayence se fût opérée à travers des villes riches et sous un climat tempéré, l'imprévoyance produisit le désordre, l'insubordination et lé désespoir. Dans tous les lieux où passa l'armée, dès que les premières colonnes eurent défilé, il n'y eut plus ni aliments, ni aucune espèce de secours pour les blessés ou les malades dont le nombre augmentait chaque jour d'une manière effrayante. Les habitants, manquant eux-mêmes de subsistances, fuyaient devant ce torrent débordé, et, dans les cités désertes, l'on ne voyait que les tristes vestiges de nos désastres : accablés par la misère, couverts de blessures, ces fiers guerriers dont le monde entier célèbre les exploits, allaient, dans les hôpitaux, expirer d'inanition ou de douleur.

Après la bataille de Hanau, des souffrances plus cruelles encore affligèrent nos légions ; impatientes de toucher le sol de la France, elles s'éparpillèrent sur toutes les routes qui conduisent aux bords du Rhin ; pendant quinze jours des milliers de soldats affluèrent sur la rive gauche du fleuve.

Les habitants de Francfort, dans cette occasion, donnèrent les preuves de la plus touchante humanité en transportant sur le Mein beaucoup de ces infortunés. Néanmoins leur nombre devint si considérable, qu'une multitude d'entre eux, exténués et mourant de faim, se traînèrent à pied jusqu'à Mayence, dont les murs en renfermèrent bientôt plus de quinze mille.

Malgré l'hiver, un affreux typhus ne tarda pas à se déclarer dans les hôpitaux, et à se répandre dans la ville ; militaire ou bourgeois, presque tout le monde en fut atteint. Les maisons étaient remplies de pestiférés et d'agonisants, Pendant deux semaines il mourait jusqu'à cinq cents individus par jour, les cimetières n'étaient plus assez vastes, et le tertre des tombes y excédait la hauteur des murs d'enceinte. Bientôt on n'inhuma plus, et les cadavres n'eurent d'autre sépulture que le Rhin.

Les alliés, campés sur la rive droite, étaient spectateurs attentifs de l'attitude qu'allait tenir la France. Pendant ce temps, leurs ministres, convaincus que Napoléon était trop irrité de ses défaites, pour jamais accepter une paix humiliante, lui firent proposer des conditions qui devaient effacer la trace de ses conquêtes. Le Rhin, les Alpes et les Pyrénées devaient être les limites naturelles de l'empire français. L'indépendance de l'Allemagne et le rétablissement de l'ancienne dynastie espagnole étaient exigés ; enfin l'Italie devait être libre, et gouvernée selon ses lois particulières.

D'après ces bases, les ministres assurèrent que l'Angleterre ferait de grands sacrifices, ajoutant que, si elles étaient adoptées par Napoléon, on pourrait neutraliser, sur la rive droite du Rhin, un lieu où, sans néanmoins suspendre les opérations militaires, les plénipotentiaires des puissances belligérantes se rendraient pour négocier. Le conseil des souverains pensait que l'empereur des Français rejetterait avec obstination les ouvertures qui lui étaient faites. Il trompa leur attente ; alors on fit naître de nouvelles difficultés : il les leva, et Manheim fut la ville fixée pour l'ouverture d'un nouveau congrès ; mais les coalisés étaient loin de vouloir un rapprochement, et, s'ils renouaient les fils de la diplomatie, ce n'était que pour organiser, au sein de la France, des intrigues, des complots et des trahisons, qui, à défaut de victoires, devaient livrer à leurs caprices et à leurs intérêts l'indépendance de notre patrie. Des manifestes fallacieux, des proclamations mensongères, des promesses, des séductions, des menaces, tout fut mis en usage pour tromper la nation ; les grands principes de la morale et du droit des gens furent pompeusement proclamés par des hommes pour qui le despotisme est le premier besoin, et la morale une dérision. En attendant que nous arrivions au dénouement de ces trames insidieuses, faisons connaître les dangers qui, de toutes parts, menaçaient la France.

Le sort des garnisons que Napoléon avait laissées en Allemagne l'inquiétait vivement. Gouvion-Saint-Cyr, à Dresde, capitula le 11 novembre. Il devait évacuer la place et rentrer en France avec sa garnison forte de 55.000 hommes ; mais cette convention fut indignement violée, et le général français ainsi que ses soldats furent emmenés prisonniers.

Dix jours après, Stetin, bloquée depuis huit mois, se rendit ; Dantzick capitula aussi après quarante jours de tranchée ouverte. De même qu'à Dresde, les alliés refusèrent de ratifier le traité qui garantissait le retour de la garnison en France ; elle fut envoyée en Russie. Zamosc, Modlin et Torgau succombèrent également vers les derniers jours de décembre et à la fin de 1813, les seules places situées en arrière des alliés, qui restassent aux Français, étaient Hambourg, Magdebourg, Wittimberg, Custrin, Glogau et les citadelles d'Erfurthet de Wurtybourg, dont les villes avaient été évacuées.

L'Italie, si longtemps le théâtre des triomphes de Napoléon, s'échappait alors rapidement de ses mains. Au commencement de la campagne, le vice-roi Eugène, avec quarante-cinq mille hommes environ, l'avait défendue avec beaucoup d'habileté et de valeur contre le général autrichien Hiller, qui lui opposait des forces triples ; mais il avait enfin été obligé de se retirer derrière l'Adige.

La péninsule espagnole offrait une perspective encore plus alarmante. L'évacuation s'achevait, et Wellington menaçait déjà le midi de la France, où plusieurs individus influents par leur fortune et par la considération dont ils étaient revêtus, avaient préparé les voies à l'étranger.

La révolution delà Hollande, où, à l'approche des Prussiens, on avait arboré l'ancien pavillon de la maison d'Orange, vint aussi augmenter les embarras de Napoléon, dont le frère Jérôme venait d'être renversé du trône de Westphalie.

Ainsi Napoléon perdait toutes ces belles contrées, dont il avait, au prix de tant de sacrifices, agrandi son empire ; et la victoire ayant changé son cours, se retirait alors comme une vaste inondation de tous ces états que sa marche puissante avait envahis et changés d'aspect.