RÉCITS DE L’HISTOIRE ROMAINE AU Ve SIÈCLE

 

CHAPITRE PREMIER — ANTHÉMIUS ET RICIMER.

 

 

État de l’Empire d’Occident. - Voyage de Sidoine Apollinaire en Italie. - Mariage de Ricimer avec la fille d’Anthémius.

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Les Césars se recrutèrent longtemps parmi les chefs des légions romaines : c’était la loi fatale d’un gouvernement à la fois électif et militaire. Mais lorsque, par les vices d’un système qui introduisait clans la composition des armées de Rome plus d’étrangers que de citoyens, il arriva que les chefs militaires furent tous ou presque tous des barbares, ces barbares, ne pouvant se faire eux-mêmes empereurs, se firent les tyrans des empereurs. Alors se produisit dans l’histoire des Césars d’Occident une époque comparable à celle des maires du palais dans l’histoire des Francs mérovingiens, avec cette différence que les maires du palais qui purent se faire rois conservèrent la royauté, tandis que les patrices barbares supprimèrent l’empire. Cette lutte atteignit son plus haut degré de violence â la mort de l’empereur Majorien, en 461, et aboutit à la création d’un royaume barbare d’Italie : elle remplit de ses nombreuses et tragiques vicissitudes les derniers temps de l’empire d’Occident.

Majorien fait un de ces personnages mystérieux qui ne font qu’apparaître au monde, et que le monde poursuit d’un long concert d’admiration et de regrets à travers les siècles, quoique leur gloire reste un secret pour la postérité. De nobles inspirations de clémence au milieu dés rigueurs de la guerre civile, quelques bonnes lois qu’il n’eut pas le temps d’appliquer, et une entreprise patriotique échouée tristement par la faute des hommes plus encore que par celle du sort, voilà tout le règne de Majorien. Mais les contemporains pleurèrent en lui leurs propres espérances évanouies. On peut dire de ce Germanicus des derniers jours, enlevé aux illusions de Rome par un Tibère barbare, ce que Tacite disait de l’autre : Que les amours du peuple romain étaient fragiles et infortunées : jamais elles ne le furent davantage.

La cause probable de l’assassinat de Majorien, après un règne de trois ans, c’est qu’il prétendit gouverner en Romain et par des romains. L’heure des généraux barbares était venue comme autrefois celle des généraux des légions. Ceux-ci avaient aboli dans la république le gouvernement civil ; ceux-là ne voulurent plus que le gouvernement militaire fût romain. Rome n’eut plus de chefs nationaux que sous le bon plaisir de ses mercenaires et sous le contrôle d’un dictateur étranger, son généralissime. La mort de Majorien suivie bientôt de l’empoisonnement de Sévère, son successeur, ouvre cette sombre et dernière période de l’histoire romaine en Occident., dans laquelle s’accomplit le passage du gouvernement des Césars à celui dés patrices barbares, rois d’Italie. Trois hommes, de race germanique, en sont les héros : le Suève Ricimer, le Ruge Odoacre et l’Ostrogoth Théodoric. Le premier prépara cette révolution, le second l’exécuta, le troisième la rendit définitive par l’établissement de la royauté héréditaire d’Italie dans la famille des Amales.

Ricimer avait pris naissance chez les Suèves d’Espagne, dans la famille privilégiée d’où ce peuple tirait ses rois, et il se rattachait en outre par le sang ou par des alliances aux races royales des Visigoths et des Burgondes. Son grand père maternel était ce même roi Vallia qui avait fondé, en 418, le royaume wisigoth de Toulouse ; et sa sœur, mariée jadis au roi Gondiokh, en avait eu Gondobald ou Gondebaud, le plus puissant des quatre frères, qui se partageaient la Burgondie transalpine, et qu’on appelait en Gaule les Tétrarques[1]. Fils, petit-fils et oncle de rois, Ricimer se plaçait au premier rang de cette aristocratie barbare, qui avait fait invasion dans la société romaine, et dont les sauvages grandeurs étaient célébrées par la poésie latine du temps à l’égal du vieux patriciat étrusque ou sabin. En effet, ces mercenaires, qui vendaient leur sang aux Romains, apportaient avec lui, sous le drapeau de l’empire, l’orgueil de leur race, et toutes les prétentions vaniteuses qu’ils avaient pu nourrir dans les forêts de la Germanie sous leurs tentes de peaux. Étaient-ils rois, fils de rois, chefs de haut parage, leur valeur personnelle s’accroissait de leur importance barbare : les grades élevés, les grands commandements leur arrivaient de préférence ; et à mesure que l’élément étranger prit une plus large place dans les cadres militaires de l’empire, Rome dut compter davantage avec les généalogies étrangères. Ainsi, par la transformation graduelle des moeurs, deux noblesses d’origine différente et en quelque sorte opposée, mais marchant presque de pair dans la considération publique, se trouvèrent coexister au sein de la société romaine : l’une nationale, en possession des hautes fonctions administratives et entrant rarement dans l’armée : c’était la noblesse civile, celle de la paix ; l’autre barbare, en possession des hauts emplois militaires et se glissant par eux dans le sénat : c’était la noblesse de la guerre. Cette dernière finit bientôt par dominer l’autre. Si les noms patriciens des Sulpicius, des Anicius et des Gracques résonnaient toujours agréablement aux oreilles du peuple de Rome et conduisaient sûrement ceux qui les portaient aux charges de cour et aux grandes préfectures, l’armée ne les connaissait point. Habituée depuis longtemps à ne voir à sa tête que des Germains ou des Huns, elle n’imaginait pas de descendance plus glorieuse pour un général que celle d’Alaric ou d’Attila.

L’altération produite dans les moeurs romaines par ce mélange en vint au point qu’un Romain de naissance, pour être estimé du soldat, dut prendre des allures barbares. On semblait plus militaire sous une peau de mouton que sous la cuirasse qu’avaient portée Jules César et Trajan ; et il fallut qu’une loi d’Honorius prohibât sous peine d’amende et de bannissement la honteuse usurpation du vêtement des Goths par des Romains dans les murs de Rome[2]. En Orient, c’étaient les nomades d’Asie qui donnaient le ton. On vit les jeunes élégants de Constantinople adopter le costume des Huns, leurs cheveux rasés, leur lourde chaussure, qui gênait la marche et faisait chanceler d’un pied sur l’autre leur tunique flottante et à larges manches. Déjà, dans un temps où l’empire était moins humilié, Aetius avait quêté dans une alliance barbare l’appui qui manquait à sa fortune : sujet romain, il avait recherché en mariage une wisigothe de sang royal, fière Germaine dont l’histoire et la poésie nous parlent[3], qui était sorcière comme Véléda, ambitieuse et cruelle comme Agrippine, et rivalisait de hauteur avec les plus nobles matrones du quartier Viminal ou d’Esquilies[4]. Cette sorte de caste accueillit favorablement Ricimer à ses débuts, et le seconda dans toute sa carrière.

Il apprit la guerre sous ce même Aetius, à la grande école des généraux de l’Occident, où il eut pour compagnons Égidius, Marcellinus et Majorien. Ricimer s’y fit remarquer par son intelligence et son audace, mais aussi par un caractère ombrageux, dissimulé, féroce même, incapable de supporter ni supérieurs ni égaux. Lorsqu’à la chute du maître, assassiné par Valentinien III, les élèves se dispersèrent, les uns rejetant le service d’un prince si aveugle et si lâche[5], les autres proclamant leur indépendance dans les provinces, comme Égidius au nord des Gaules et Marcellinus en Dalmatie, le Suève Ricimer, gardien moins scrupuleux de l’honneur romain, continua de servir l’empereur, qui paya bien sa fidélité. Du parti de Valentinien il passa sans hésiter à celui de Maxime, meurtrier de Valentinien ; puis il embrassa la cause de l’empereur gaulois Avitus, élu des Visigoths. A chaque nouveau règne correspondait pour Ricimer une nouvelle faveur, et on le vit en peu d’années simple général, comte et maître des milices. Quelques faits d’armes brillants en Sicile et en Corse contre les pirates vandales[6] semblèrent justifier, sinon expliquer l’engouement dont il était l’objet de la part des princes, et au milieu des divisions de parti qui écartaient les généraux romains, ce Barbare parut un homme nécessaire. Il commandait les troupes d’Italie lorsque Avitus, accumulant fautes sur fautes, s’aliéna l’esprit du sénat et du peuple de Rome. Habile à saisir l’occasion, Ricimer fit révolter son armée, attaqua dans Plaisance ce vieillard, peu fait pour les orages d’un pareil trône, le força d’abdiquer, et mit à sa place Majorien, qui le nomma patrice. Alors se révéla le plan de domination qu’avait médité Ricimer, et dans lequel il persévéra avec une effroyable constance. Ne pouvant, en sa qualité de Barbare, aspirer au pouvoir impérial, il rêva le gouvernement de l’empire par l’asservissement de l’empereur, et lorsqu’il fit à son ancien compagnon d’armes Majorien le don inattendu de la pourpre, il comptait bien que celui-ci ne la porterait qu’au gré de ses caprices. Le grand coeur de Majorien se refusa à ce vil marché ; il voulut régner, il régna, il se rendit populaire, et Ricimer le fit tuer[7].

Ce meurtre fut suivi d’un interrègne de trois mois pendant lesquels le Suève gouverna seul, se trouva seul en face du sénat comme puissance rivale et armée ; puis il alla prendre on ne sait où, pour le proclamer empereur, un Lucanien nommé Sévère[8], dont la bassesse d’esprit et de condition semblait garantir la docilité. Pourtant Ricimer se lassa de sa créature, et après un règne insignifiant de moins de quatre années, le poison fit pour Sévère ce que l’épée avait fait pour Majorien[9]. L’interrègne recommença, et ce qui rendait la situation plus critique, c’est que le lien d’unité était rompu entre l’Occident et l’Orient, Ricimer ayant disposé du trône occidental sans l’agrément de Léon, n’ayant manifesté depuis aucun souci de se rapprocher, et gardant au contraire vis-à-vis du gouvernement de Constantinople une attitude d’arrogance et de défi : le Barbare voulait isoler l’Italie pour la maîtriser plus facilement.

Ce berceau du monde romain présenta dès lors un spectacle étrange et terrible. Un Suève, chef suprême des troupes de l’empire, composées par ses soins et dans son intérêt de Burgondes, de Goths, de Suèves surtout, tenait sous sa main Rome et le sénat, sans leur donner un prince et sans oser l’être. Cette armée romaine, c’était la sienne, ou plutôt c’était son peuple[10]. Il l’avait cantonnée autour de Milan[11], dans le voisinage des montagnes de Rhétie et de Norique, d’où elle tirait ses recrues de Suèves danubiens, et de là le descendant d’Arioviste, dictateur barbare de Rome, signifiait ses volontés aux descendants de Jules César, ou venait les exprimer lui-même en plein sénat. Bien que magistrat romain et tenant de Rome son autorité, il dédaignait de porter la toge ou la chlamyde, préférant la toison de pourpre des chefs germains[12]. Ce n’était assurément pas la première fois que Rome avait vu à ses portes un de ses généraux et une de ses armées suspendre les pouvoirs réguliers de l’État et lui parler en maîtres ; mais ce dictateur couvert de peaux était un étranger, cette armée était un peuple barbare, et le jour où le nouveau Sylla voudrait récompenser ses vétérans, la conquête de l’Italie serait consommée. La dictature de Ricimer formait comme une dernière halte dans la marche incessante des nations barbares, entre Stilicon et Odoacre.

On se demandera sans doute pourquoi Ricimer ne confisquait pas franchement pour lui-même cette souveraineté impériale qu’il prêtait aux autres à si haut prix, ou qu’il laissait vacante pour n’avoir pas à la retirer, et, puisqu’il ne le faisait pas, quel sentiment généreux ou quel préjugé était capable d’arrêter un pareil homme dans la poursuite d’un pareil but ? Les faits de l’histoire sont la pour répondre. Pendant cinq cents ans que dura l’empire d’Occident, aucun Barbare n’osa prétendre au trône impérial, si ce n’est en 235 le Goth Maximin, proclamé empereur dans une orgie de soldats en révolte, sur les bords du Rhin, après le meurtre d’Alexandre Sévère[13] : encore ce triste produit de la rébellion, né dans une province romaine, parmi des sujets romains, ne mit jamais le pied en Italie, ne fut jamais reconnu par le sénat. Mais aux époques régulières les plus grands généraux de race barbare qui aient servi l’empire, Arbogast et Stilicon, quelle que fût leur passion de dominer, n’élevèrent jamais leurs vœux jusque-là. Un sentiment indéfinissable retenait le barbare ambitieux prêt à franchir le dernier échelon ; on eût dit que les fils des races vaincues tremblaient encore devant cette pourpre romaine, signe de leur sujétion pendant tant de siècles, et qu’ils craignaient de commettre un sacrilège en y portant la main. Ils laissaient à des Romains le soin de l’avilir.

Comme l’interrègne créé par Ricimer se prolongeait de mois en mois[14], que tout était suspendu dans l’administration des affaires publiques et privées, et que l’Italie n’entrevoyait point la fin de ses souffrances, le sénat prit sur lui d’envoyer une députation à Constantinople pour négocier un retour à l’unité, rompue depuis bientôt six ans, et prier Léon de donner un empereur à l’occident[15], puisque Ricimer n’en trouvait point. Il y avait dans cette démarche quelque chose d’inaccoutumé, de hardi, un indice du réveil possible de l’Italie : Ricimer ne s’y trompa point et se tint prudemment à l’écart, sachant bien qu’après tout le nouvel empereur tomberait sous son pouvoir comme les autres, et que, quoi qu’on fît, rien n’arriverait que ce qu’il lui plairait. Au reste, le sénat se montra publiquement plein de déférence et de respect pour sa personne ; l’empereur Léon parut avoir oublié leurs griefs communs, et le patrice, traité en puissance égale au sénat lui-même, laissa la négociation suivre son cours sans essayer de la troubler. Quand Léon proposa le choix d’Anthémius, Ricimer l’agréa. Il agréa de même et avec une sorte d’empressement l’idée de son mariage avec la fille du futur empereur, soit qu’il fût flatté d’une alliance qui mêlerait au sang des rois Suèves et wisigoths le vieux sang des césars orientaux, de qui la jeune fille descendait, soit que la position qu’on lui livrait si près du trône calmât pour le moment ses ombrages. Qu’importaient d’ailleurs des arrangements secondaires qui ne changeaient point le fond des choses ? Ricimer savait qu’il était et resterait maître en Occident.

Le candidat que l’empire d’Orient offrait à celui d’Occident n’était pas dans le monde romain un mince personnage comme Sévère ou un parvenu de mérite comme Majorien : on eût dit que Constantinople, flattée de la déférence que Rome lui témoignait, avait voulu faire un choix digne de toutes deux. Anthémius, gendre d’empereur, était lui-même de race impériale. Sa famille, originaire de Galatie, se rattachait à celle du grand Constantin ; un de ses ancêtres Procope, cousin de Julien, avait en 336 disputé le trône d’Orient à Valens[16] ; son père et son aïeul tenaient le premier rang à la cour byzantine, et lui-même dès sa jeunesse joignait assez de distinction personnelle à son illustration et à sa fortune pour que le vieil et respectable empereur Marcien lui accordât la main de sa fille Euphémie[17]. Il fut dès lors comme le lieutenant de` son beau-père, et à la mort de celui-ci il eût pu lui succéder sans beaucoup d’effort, quoiqu’un parti puissant se déclarât pour Léon ; mais il préféra s’abstenir, et non content de se retirer devant son rival, Anthémius le servit généreusement[18]. Ce bon procédé établit entre eux une amitié sincère. Lors donc que les députés du sénat de Rome arrivèrent à Constantinople, Léon saisit avec bonheur l’occasion de rendre à son ancien protecteur service pour service, ou du moins trône pour trône : il le proposa au choix des Occidentaux.

Anthémius, en ce moment, commandait une flotte orientale en croisière dans la mer Égée[19], pour couvrir les côtes de la Grèce contre les déprédations de Genséric, de sorte que la, négociation se fit à son insu ; et quand un ordre de Léon le rappela subitement à Constantinople, tout se trouvait déjà convenu ; il dépendait de lui d’être empereur. Son consentement s’obtint sans grande peine ; mais l’idée de marier sa fille à Ricimer rencontra de sa part moins d’obéissance. Ce qu’on savait des affaires de l’Italie, ce qu’on racontait du terrible patrice et de ses cruautés, sans effrayer l’homme d’État., confiant en lui-même et résolu à la lutte, si la lutte se présentait, pouvait justement émouvoir le père, et c’est ce qui arriva. On peut croire aussi que la jeune Grecque, nourrie au palais de Constantinople, clans les délicatesses de l’Orient, n’envisagea pas sans répugnance cette union avec un Barbare vêtu de peaux ; comme si la fille et la petite-fille du grand Théodose n’avaient pas subi un sort pareil, l’une en épousant de son plein gré le Visigoth Ataülf, l’autre en se résignant à devenir la bru de Genséric. Il est vrai que Ricimer ne paraissait point d’humeur à se laisser adoucir comme le roi des Goths par la tendresse, et à prendre, aux genoux d’une belle Romaine, des leçons de respect pour Rome et d’enthousiasme pour la civilisation. Quoi qu’il en soit, Anthémius balança longtemps, et après son adhésion tardive il parlait encore de ce mariage comme d’un sacrifice que lui avait arraché l’intérêt des Romains[20]. Ces hésitations, ces paroles, mal interprétées par un homme ombrageux, purent jeter de la froideur entre le futur gendre et le beau-père.

Un grand projet de Léon se rattachait dans son esprit à l’élévation d’Anthémius et au rétablissement de l’unité romaine, le projet de châtier Genséric ; qui, maître absolu des mers de la Grèce et de l’Italie, tenait les deux moitiés de l’empire en état de blocus détruisant leur commerce et promenant le ravage sur toutes leurs côtes. Affranchir la Grèce de la tyrannie des pirates vandales, les poursuivre dans leurs repaires, en Sardaigne, en Sicile, à Carthage surtout, brûler leurs vaisseaux dans leurs ports, les battre sur terre et les chasser enfin de l’Afrique ; c’était un vœu que formait Léon, une idée qu’il méditait depuis longtemps, mais dont la réussite lui paraissait sinon impossible au moins très incertaine sans l’union des deux empirés et la mise en commun des deux flottes. Anthémius, désireux de se faire, dès son début, le vengeur de Rome, s’était engagé de grand cœur dans cette alliance contre Genséric, et le projet ne rencontrait d’ailleurs aucune opposition de la part de Ricimer, ennemi personnel des Vandales et de leur roi[21].

Tout allait bien jusque-là ; mais Léon, sous le prétexte de venir en aide à l’Italie, épuisée de soldats, fit accompagner Anthémius par une division de l’armée orientale[22], très dévouée au nouveau prince. Ce n’était assurément pas un secours à dédaigner pour l’armée italienne recrutée de Barbares, où le sentiment romain avait besoin d’être fortifié : toutefois, dans la circonstance présente, cette division grecque ressemblait trop à une garde de sûreté, chargée de veiller sur le prince grec, au milieu des troupes d’Occident. Bonne et prudente au fond, cette mesure laissait soupçonner une secrète défiance dont le patrice et ses soldats purent se trouver blessés. Au reste, ces deux hommes semblaient destinés à se froisser perpétuellement par le seul contact de leurs caractères. Ricimer en toutes choses était l’opposé d’Anthémius. Celui-ci, vif, impétueux comme un enfant de l’Asie, s’emportait souvent sans beaucoup de raison, et l’habitude d’être obéi l’avait rendu opiniâtre dans ses avis ; Ricimer discutait peu, ne se fâchait point, mais ne comprenait jamais que sa volonté ; et n’en souffrait point d’autre. Lorsque plus tard leur mésintelligence éclata au dehors, le gendre ne désignait plus le beau-père que par le sobriquet de Galate furieux[23], rejetant sur ce caractère irritable et qu’il savait exciter à propos, la responsabilité des catastrophes fatalement préparées par lui-même clans le secret de ses desseins.

Parti de Constantinople avec une suite brillante[24] et sa petite armée d’Orientaux ; Anthémius aborda le 12 avril de l’année 467 au port de Classe, près de Ravenne, où Ricimer l’attendait. Les troupes d’Italie réunies par les soins du patrice, le proclamèrent empereur à son débarquement. Anthémius arrivait avec le titre de César[25] que Léon lui avait conféré à son départ comme une désignation au choix des Occidentaux et un gage de l’unanimité[26] rétablie entre les deux moitiés du monde romain, la collation du titre d’auguste et l’investiture. du manteau impérial du premier degré ayant été réservées au peuple et au sénat de Rome, d’un commun accord entre Ricimer et Léon. Ce retour à l’unité du monde romain, â la paix intérieure, au gouvernement légitime et régulier, après tant de bouleversements, semblait avoir donné aux Italiens une nouvelle vie. On voyait dans le mariage prochain de Ricimer avec la fille d’Anthémius, mariage désiré par le sénat dans un but politique, sollicité par Léon, consenti enfin par Anthémius, le gage assuré d’une longue paix ; l’Italie renaissait à l’espérance, et les témoignages de la joie publique éclataient de toutes parts.

Différentes causes, et en premier ordre une sorte de peste[27] qui sévissait avec assez de rigueur sur le centre et le midi de l’Italie, arrêtèrent dans les murs de Ravenne Anthémius et la jeune fiancée de Ricimer. Ce retard dut contrarier le patrice : il ajouta surtout à l’impatience des habitants de Rome, qui avaient hâte de se constituer un gouvernement définitif, en plaçant sur les épaules du césar le manteau d’auguste, et sur la tête de la jeune grecque le flammeum des nouvelles mariées. Peut-être aussi qu’après avoir connu son futur gendre, et au moment d’engager irrévocablement sa fille dans une fortune si chanceuse. Anthémius sentit renaître ses perplexités. Contraint de céder enfin aux appels réitérés du sénat, et à la nécessité de prendre un parti, il se mit en route sans attendre que la peste eût complètement cessé : Rome l’accueillit comme un sauveur. Sa promotion au rang d’auguste eut lieu vers le commencement du mois d’août[28] dans la plaine de Bontrote, à trois milles de la ville[29], au milieu d’un immense concours de peuple qui saluait de ses acclamations l’aurore du nouveau principat. Tant d’empressement calma l’esprit d’Anthémius ; les inquiétudes du père se dissipèrent en lui avec les préoccupations de l’empereur ; ne songeant plus dès lors qu’à poursuivre jusqu’au bout sa fortune, il fit succéder promptement la cérémonie des noces à celle de l’intronisation.

L’empereur grec[30] (c’est ainsi que beaucoup d’Occidentaux prirent l’habitude de le désigner, les uns par une simple constatation de son origine orientale, les autres dans une pensée d’hostilité ou de critique et comme pour faire de cette qualification un titre à la défaveur de l’Occident), l’empereur grec avait mis à profit, ses loisirs forcés de Ravenne pour étudier un peu sou empire. Parmi les affaires soumises à sa décision, il s’en trouvait une assez grave et assez embrouillée qui concernait la grande cité gauloise des Arvernes ; et la cité, par une requête, demandait l’autorisation d’envoyer un débuté pour soutenir ses droits près du prince ou ‘de son conseil privé. Il paraît que cette affaire, déjà jugée en première instance dans les Gaules, était alors portée en appel dans la métropole de l’empire. L’envoi des députations, ou, comme disait la loi romaine, des légations adressées au gouvernement par les provinces et par les villes, devait être préalablement autorisé[31], soit afin d’épargner le temps de l’empereur, soit afin de ménager l’argent des villes ou celui du trésor impérial, car ces légations, transportées par les chevaux et les voitures de la course publique et hébergées tout le long de la route aux frais de l’État, ne laissaient pas d’être une charge sur laquelle des administrateurs économes faisaient bien d’avoir les yeux. L’Auvergne avait choisi pour son représentant dans cette mission Sidoine Apollinaire, Lyonnais d’origine et de domicile, mais naturalisé Arverne en quelque sorte par son mariage avec une fille de l’empereur Avitus, qui était Arverne, comme on sait. Tout homme tant soit peu lettré, en Orient comme en Occident, connaissait au moins de nom le poète gaulois, en qui se résumait â cette époque l’honneur des lettres latines, et Anthémius crut être agréable à la Gaule en accordant une distinction particulière au plus célèbre de ses enfants. Non seulement la requête des Arvernes fut approuvée, mais un rescrit particulier invita le poète à se rendre en droite ligne a Ravenne, sans attendre le départ de l’empereur pour la ville de Rome[32].

Caïus Sollius Apollinaris Sidonius était alors dans tout l’éclat d’une gloire littéraire mêlée aux événements politiques de son temps, et que rehaussait encore l’illustration de la naissance et des dignités. Né à Lyon dans les rangs d’une noblesse estimée la première des Gaules, fils et petit-fils de préfets du prétoire et de maîtres des milices[33], Sidoine avait reçu l’éducation des jeunes Romains de sa condition. Il avait étudié les lettres, plaidé au barreau. porté les armes, parcouru la carrière des emplois civils ; mais une vocation naturelle le ramena toujours a la poésie, qui, fout cri satisfaisant le noble penchant de son âme, devint le marchepied de sa fortune. Sa réputation d’homme d’esprit., de correspondant épistolaire élégant et fin, de versificateur habile, était déjà bien établie en Gaule, lorsque Avitus, le personnage le plus important de l’Auvergne, ou pour mieux dire de toute l’Aquitaine, lui accorda la main de Papianilla, sa fille. Bientôt l’élévation inespérée du beau-père, devenu empereur après le meurtre de Maxime, conduisit le gendre, du petit théâtre où son renom littéraire était borné, sur la grande scène du forum romain. Il y prononça le panégyrique d’Avitus aux applaudissements du peuple et du sénat, charmés de ses vers, et Rome lui décerna l’insigne honneur d’une statue de bronze dans la bibliothèque Ulpienne[34], non loin de Claudien, qu’il n’égalait assurément point malgré ses saillies spirituelles et son ingénieuse facilité. Il devint dès ce moment le panégyriste obligé des empereurs ; ce fut, un droit que sembla réclamer la puissance, et que Sidoine ne sut jamais refuser. En h58, non seulement il chanta le vainqueur et le successeur d’Avitus, Majorien, qui du moins était grand par le mérite et par la clémence ; mais il poussa l’oubli de lui-même jusqu’à louer Ricimer, dont l’ingratitude et les noires trahisons avaient précipité la ruine de sa famille[35]. On le blâma, tout en pardonnant au besoin qu’avait le poète de la faveur des puissants, à l’entraînement de sa vanité, à la légèreté innée de son caractère. Au fond, Sidoine était un homme droit, ami sincère de son pays, amoureux de la civilisation romaine, dont il était un des ornements, et par instinct opposé aux Barbares, qui lui apparaissaient comme un épouvantail pour la civilisation, pour les lettres, pour l’orthodoxie chrétienne ; cependant son jour de force et de courage n’était pas venu : Sidoine Apollinaire ne devait arriver au vrai patriotisme que par la religion.

La réception du sacré mandement[36] (expression officielle pour désigner la dépêche impériale) ne causa pas plus de joie à Sidoine que d’orgueil à la ville de Lyon, sa patrie ; chacun voulut le voir, l’embrasser, lui souhaiter un bon voyage et un heureux retour. Sur la route, ce fut la même chose. Ses amis, ses proches le guettaient à chaque relais de la course publique, se disputant la faveur de l’héberger et ne le laissant partir qu’à grand’peine. Cet empressement suffit perdre un temps précieux, qu’il dut regretter plus tard. J’allais bien lentement, dit-il dans la lettre où il fait le récit de ce voyage, non pas que les chevaux fussent rares, mais les amis ne l’étaient pas assez[37]. Dans les Alpes, autres embarras, autres délais ; les routes se trouvèrent encombrées par une neige si épaisse qu’il fallut y creuser des tranchées[38]. Enfin il gagna les plaines de la Ligurie, puis Pavie, où finissait la voie de terre et commençait la voie fluviale. L’in de ces bateaux, à la fois solides et légers, affectés aux transports publics et qu’on appelait cursoriœ, le prit à son bord, et les eaux du Tessin le versèrent rapidement dans celles du Pô.

Le Gaulois traversait alors pour la première fois les plaines et les fleuves de l’Italie septentrionale ; tout était nouveauté, tout était enchantement pour lui. L’Éridan m’entraînait, écrivait-il, quelques semaines plus tard à un de ses amis de Lyon, Héronius, son confident poétique et poète lui-même, et tout en voguant je contemplais ces soeurs de Phaéton aux larmes d’ambre que nous avions chantées si souvent la coupe en main ; mais en les voyant je ne pus m’empêcher de rire de nos folies. Je coupai à leur embouchure le Lambro bourbeux, l’Adda azuré, l’Adige indomptable et le Mincio paresseux, fleuves dont les uns descendent des monts liguriens, les autres des collines euganéennes. Mon oeil tâchait de sonder au passage leurs gouffres profonds et de les suivre au loin sous les berceaux de chênes et. d’érables qui les recouvrent. De toutes parts s’élevait un doux concert d’oiseaux de rivière cachés sous des abris de roseaux, et dont les innombrables nids, suspendus à la pointe des joncs, se balançaient au moindre souffle comme des édifices aériens. Nous arrivâmes bientôt à Crémone, cette fatale voisine de Mantoue, dont Virgile déplorait la proximité[39]. A Brixillum, nous devions changer de bateau ; nos rameurs Vénètes nous quittèrent pour faire place aux mariniers de la province émilienne. Nous ne fîmes qu’entrer et sortir, car Ravenne nous appelait, Ravenne, où nous nous dirigeâmes en droite ligne de toute la vitesse de nos rames[40]. Sidoine n’y trouva plus l’empereur, parti pour Rome plus tôt que lui-même n’avait pensé. Avant. de se remettre en route pour gagner la ville de Romulus, le poète gaulois eut tout le loisir de visiter en détail celle d’Honorius et de Valentinien III.

Cette honteuse capitale des derniers Césars, qui n’avaient rien trouvé de mieux pour protéger l’établissement d’auguste que les lagunes de l’Adriatique et les bourbiers du Pô, Ravenne, ne lui causa que du dégoût. Son air malsain, les cloaques de ses canaux, d’où s’exhalait au mouvement des rames et sous la perche des bateliers une odeur empestée[41], ses maisons mal assurées sur un sol toujours détrempé, son manque absolu d’eau potable, tout cela lui déplut moins encore que les moeurs de ses habitants, cupides et dissolus, l’amollissement de ses soldats, la licence de son clergé. Cette aversion pour Ravenne ne le quitta plus, et il se venge du séjour forcé qu’il y fit par des épigrammes acérées et presque blessantes. Un Ravennate, originaire de Césennes, nommé Candidianus, lui ayant écrit, à quelque temps de là, qu’il le félicitait d’être à Rome, où du moins il pouvait voir le soleil, spectacle curieux pour un Lyonnais, Sidoine, prenant fait et cause pour sa chère ville de Lyon, n’épargne dans sa réponse ni le mauvais plaisant, ni Césennes, ni surtout Ravenne, dont il fait, le tableau le moins flatté. En flagellant son ami Candidianus, il châtiait du même coup la prétention surannée des Italiens, qui ne voulaient voir au delà des Alpes qu’une terre sauvage et des Barbares.

Tes félicitations, mon cher Candidianus, lui écrit-il[42], sont bien saupoudrées de sarcasmes. Tu te réjouis de ce que, devenu client de ton pays, j’aperçois enfin le soleil, que nous connaissons à peine, nous autres buveurs des eaux de la Saône, et là-dessus tu me reproches les brouillards où vivent les pauvres Lyonnais, et notre jour, dont les vapeurs matinales se dissipent à peine en plein midi. Tu m’oses dire cela, toi Césennate, qui as pour patrie un four plutôt qu’une ville ! Tu nous as montré du reste quel cas tu fais de ses plaisirs en t’allant réfugier à Ravenne, entre les nuées de moucherons qui vous percent les oreilles et les grenouilles, vos concitoyennes, troupe bavarde et insolente qui mêle si agréablement la danse à ses coassements. Quelle ville ou plutôt quel marais que ton domicile ! Toutes les lois de la nature y sont perverties. Des murs flottants et des eaux immobiles, des tours qui marchent et des navires à sec, des thermes à la glace et des maisons où l’on brûle, voilà Ravenne. Les vivants y meurent de soif, et les morts y nagent dans leurs fosses. La vie qu’on y mène est aussi le renversement complet de ce qui se passe ailleurs. Là les voleurs veillent et les magistrats dorment ; les clercs prêtent à usure comme des Syriens, et les Syriens psalmodient comme des clercs ; les marchands entreprennent la guerre et les soldats le négoce ; enfin les eunuques s’exercent aux armes, et les Barbares fédérés aux lettres. La ville où tu as transplanté tes lares domestiques a pu trouver un territoire plus aisément qu’un peu de terre. Montre-toi donc plus clément envers ces innocents Transalpins, qui se contentent de jouir des bienfaits de leur ciel et ne cherchent pas à s’en glorifier pour ravaler les autres. Adieu.

Il en sortit le plus tôt, qu’il put pour prendre, à travers les montagnes des Apennins, la route qui conduisait à Rome. La vue du Rubicon lui rappela son pays, il se souvint que ce petit fleuve avait été la limite d’un grand État fondé en Italie par les Gaulois, qui partagèrent pendant plusieurs siècles avec les races italiennes la domination des villes de l’Adriatique[43]. Arrivé sur le revers occidental de cette longue chaîne, il se trouva gravement incommodé par l’air des marais de la Toscane, qu’il qualifie de pestilentiel[44]. et l’alternative de la chaleur du jour et des froids du soir et du matin lui donna la fièvre. La fièvre s’acharne sur moi sans relâche, écrivait-il à Héronius ; une soif ardente me ravage jusque dans les retraites les plus intimes du cœur, elle pénètre jusqu’à la moelle de mes os. J’épuiserais, si j’en croyais mon désir, et le lac Fucin, et le Clitumne, et l’Anio, et le Nar, et le Tibre, et tous les cours d’eau que je traverse. Quand il atteignit Rome, il était exténué et prêt, dit-il, à rendre l’âme. N’ayant point le courage d’aller chercher un logement à l’intérieur de la ville et sentant le besoin de se reposer, il s’arrêta hors des portes, dans le faubourg qui touchait au mont Vatican. Sidoine était sincèrement chrétien, en même temps qu’il était avide d’émotions poétiques, et dès que sa faiblesse le lui permit, il courut au tombeau des apôtres saint Pierre et saint Paul, construit, comme on sait, au pied de la montagne, et y pria prosterné dans une sorte d’extase. Il nous raconte lui-même que, durant sa prière, il sentit une force vivifiante se glisser de proche en proche dans tous ses membres, et qu’il se releva guéri[45]. Cette petite scène nous peint au juste le poète gaulois, souvent léger et sceptique dans la vie du monde, mais accessible comme chrétien aux sentiments les plus profonds et à toute la puissance de l’exaltation religieuse.

Sidoine comptait à Rome de nombreux amis ; il avait connu, lors de son premier voyage, sous le règne de l’empereur Avitus, plus d’un haut personnage qui lui aurait ouvert son palais de marbre et se serait fait un honneur de l’avoir pour hôte ; mais il n’en vit aucun. Il loua dans une auberge modeste un logement où il acheva sa convalescence[46]. Rome semblait sens dessus dessous ; toutes les affaires étaient suspendues, les administrations vaquaient, et le palais impérial était inabordable : l’empereur Anthémius mariait sa fille au patrice Ricimer, et les fêtes avaient déjà commencé. Le Transalpin, comme il nous le dit lui-même, jugea à propos de se renfermer chez lui jusqu’à ce que toute cette agitation fût passée, partageant le temps des réjouissances entre un repos dont sa santé avait besoin et une correspondance qui nous est restée en partie.

Me voici en plein tumulte de noces, écrivait-il à son ami Héronius[47]. Le patrice Ricimer épouse la fille de notre prince toujours auguste, espérance donnée à la sécurité publique. Tu penses bien qu’au milieu de cette joie de chacun et de tout le monde, des ordres, des classes, des individus, ton Transalpin a préféré se cacher, et tandis qu’il trace pour toi ces lignes, il entend au loin l’écho des vers fescennins dont retentissent les théâtres, les marchés, les prétoires, les places, les temples, les gymnases, toute la ville enfin. Pour contraster avec ce bruit assourdissant, les études se taisent, les araires se reposent, les juges sont muets, les audiences des légations sont remises indéfiniment ; il n’y a plus de brigue d’aucune sorte, et ceux qu’amènent des procès sérieux n’ont plus qu’à promener leur impatience parmi les bouffonneries des histrions. Déjà la vierge a été livrée par son père ; l’époux a pris sa couronne, le consulaire sa robe palmée, les compagnes de l’épouse la cyclade d’usage[48] ; le sénateur se pavane sous sa toge, et le plébéien dépouille la vile casaque pour revêtir l’habit de fête. Néanmoins, la pompe des noces n’a point fait tout son fracas, il faut encore que l’épousée passe de la maison du père dans celle du mari. Quand la fête sera terminée, je te tiendrai au’ courant de mes travaux. Si toutefois la fin de la solennité doit clore aussi ces vacances très occupées de toute une ville.

Le temps des affaires revint, et Sidoine fit ses visites. Il n’eut qu’à paraître pour retrouver de chauds amis ou de riches patrons empressés de le loger sous leur toit ; il choisit, entre toutes, la maison d’un ancien préfet de la ville, nominé Paulus, homme aussi savant que respectable. C’était une bonne fortune pour Paulus d’avoir sous sa main le poète illustre dont il apercevait chaque jour la statue sur le forum de Trajan, dans le vestibule qui séparait la bibliothèque grecque de la bibliothèque latine[49], et dont il enviait sans doute la facile abondance ; c’était un égal bonheur pour le Gaulois de pouvoir s’entretenir avec son hôte de ses occupations favorites comme avec un juge compétent, car Paulus lui-même était poète, ou du moins s’efforçait de l’être. On était alors clans cette période d’extrême décadence où la littérature, après avoir passé de l’inspiration à l’art, est descendue de l’art au métier. Une nouvelle rhétorique se crée ; la subtilité des pensées ne suffit plus ; il faut la recherche du style, les oppositions de mots, les contournements savamment agencés, les consonances, les expressions techniques, l’obscurité enfin ; la littérature n’est plus que le jargon de quelques adeptes. Sidoine Apollinaire était expert en ce genre, mais il trouva son maître dans Paulus. L’un fit payer, l’autre paya son hospitalité par un échange de jeux d’esprit, d’épigrammes, de vers et de prose sur tous les sujets. Mon hôte, disait Sidoine dans une de ses lettres à son confident Héronius[50], est bien le premier homme du monde en tout genre de savoir et d’art. Son Dieu, comme il sait glisser une énigme dans une proposition, une figure de rhétorique dans titi lieu commun, une coupe savante dans un vers ! Quel parfait mécanicien, et comme il fait œuvre de ses doigts !

Cet habile homme était en même temps un fort. bon homme, qui se prit de goût pour Sidoine, et s’attacha à. rendre fructueux, pour l’Auvergne et pour lui, le séjour qu’il faisait dans la ville éternelle. On n’approchait plus d’Anthémius, qu’absorbaient tout entier les préoccupations de son gouvernement, et qui, suivant toute apparence, avait oublié avec l’affaire des Arvernes le député mandé par ses ordres à Ravenne. Paulus chercha une combinaison qui pût lui rappeler l’un et l’autre, et obtenir à Sidoine une audience impériale que celui-ci souhaitait ardemment[51]. Il en parla à quelques familiers du palais, qui étaient aussi ses amis, et il s’organisa autour du Gaulois une petite conspiration innocente, dans laquelle après tout chacun devait trouver son compte, l’empereur comme le poète, et les protecteurs comme le protégé.

Quoique Paulus fût bien en cour, il ne manquait pas d’hommes pour qui l’abord du palais était plus facile, et dont l’intervention, au point de vue des affaires, serait plus efficace près du conseil privé ou des bureaux de la chancellerie impériale. Après avoir passé en revue avec Sidoine tous les membres du sénat, Paulus arrêta son choix sur deux consulaires qui tenaient la tête de l’ordre illustre, et, suivant son expression, étaient, dans le rang des dignitaires civils, princes après le prince revêtu de la pourpre[52]. Il introduisit bientôt son ami près de ces deux personnages, qui mirent gracieusement au service dis affaires d’Auvergne et du député de cette province leur immense crédit. Grâce à la familiarité qui s’établit entre eux, et dont Sidoine fit la confidence à son correspondant transalpin, nous pouvons nous représenter aujourd’hui deux types curieux d’hommes politiques, pris dans cette Rome prête à périr, qui se débattait si douloureusement sous l’étreinte d’un Barbare, mais où la vie sociale marchait toujours, comme le mouvement d’une machine puissante montée pour des siècles par un bras vigoureux.

Ils se nommaient Gennadius Aviénus et Cécina Basilius. Le premier descendait de Valérius Corvinus, le second de Décius, ou du moins ils prétendaient en descendre, ce qu’on leur accordait assez volontiers, car les peuples ne voient pas sans regret disparaître les noms historiques dont la gloire se confond avec celle de la patrie. Ce qui était. plus incontestable que la généalogie d’Aviénus, c’était l’honneur insigne que lui avait fait en 452 le sénat romain en l’envoyant, de compagnie avec le pape saint Léon, vers Attila, maître de la haute Italie, pour détourner le roi des Huns de son projet d’attaquer Rome[53]. Basilius et lui, égaux en crédit, égaux en dignités, attiraient également tous les regards, et l’on ne parlait jamais de l’un sans penser aussitôt à l’autre. Tous deux étaient parvenus au consulat, la distinction suprême et le faîte des grandeurs. On notait cependant entre ces deux hommes, comparables par la fortune, de grandes différences de caractère et de considération. Le bonheur avait été pour beaucoup dans la carrière d’Aviénus, le mérite clans celle de son rival, et l’on disait malignement que les dignités accourues au-devant du premier avec un empressement plein de grâce avaient été enlevées par le second tardivement, mais toutes d’un seul coup[54].

Une foule de clients en station aux portes de leur demeure suivant l’ancien usage, les précédait, les flanquait, les suivait, dès qu’ils en avaient franchi le seuil ; c’était comme une tribu, comme une armée qui leur faisait cortége à travers la ville[55]. Cependant des sentiments bien divers agitaient l’un et l’autre camp ; les clients d’Aviénus n’avaient dans leur patron qu’une confiance timide, ceux de Basilius croyaient fermement en lui. Entouré de fils, de gendres et de frères qu’il poussait de son mieux, Aviénus rendait au favoritisme ce qu’il en avait reçu ; mais le soin réclamé par ses candidats domestiques ne lui laissait plus assez de temps ni de crédit pour s’occuper efficacement des autres[56]. Il promettait beaucoup et tenait peu. Basilius, tout entier à ses protégés, guettait l’occasion de les servir et ne la manquait pas : aussi préférait-on la clientèle des Décius à celle des Corvinus. Tous deux d’ailleurs étaient facilement accessibles, affables et sans faste. Près d’Aviénus, on obtenait sans trop de peine une familiarité protectrice ; près de Basilius, une protection réelle. Sidoine, après avoir étudié les deux caractères et pesé la double situation, fit son choix en homme sensé : il rendit au descendant de Valérius Corvinus les hommages d’un homme du monde et porta ses affaires chez Basilius.

Le jour que ce sénateur et lui parcouraient les pièces jointes à la requête des Arvernes, et dissertaient sur les chances favorables ou contraires d’une affaire qui présentait beaucoup de difficultés, Basilius s’interrompit tout à coup : Voici, dit-il, les calendes de janvier qui approchent, et notre prince va prendre sou consulat d’avènement. Allons, mon cher Sollius, à l’ouvrage ! Si intéressant que soit tout ce fatras dont vous vous êtes chargé, il faut le quitter pour quelques instants ; il faut réveiller la vieille muse en faveur du nouveau consul, je l’exige de vous, mon ami. Malgré le peu de temps qui vous reste encore pour vous préparer, prenez en main votre lyre et rendez-nous des sons, ne fussent-ils que tumultuaires. Je vous promets pour cela bon accueil près du prince, butines dispositions chez les autres, et je me charge du succès. Croyez-en non expérience, cher Sollius, ce petit jeu peut amener des choses très sérieuses[57]. Basilius, en protecteur avisé, faisait sa cour à l’empereur en thème temps qu’il servait son client : il procurait au début du nouveau règne titi éclat littéraire qui n’avait pas manqué à ceux d’Avitus et de Majorien ; il fournissait enfin à Anthémius l’occasion ou le prétexte de verser sur un enfant de la Gaule quelque faveur extraordinaire qui glorifierait en même temps ce pays ; et, pensait-il, la requête des Arvernes ne s’en trouverait pas plus mal. Sidoine comprit tout cela d’un mot et se mit au travail. Son hôte applaudit à une résolution qu’il avait sans doute préparée ; sans doute aussi il aida le poète de sa critique et de ses conseils, et les salles de la maison de Paulus retentirent nuit et jour de la cadence des hexamètres et du fracas des coupes à effet.

 

 

 

 



[1] Gundiochus, Gundieuchus, Gundiacus. — Gundobaldus, Gundobadus, Gundivarus. — Tetrarcham nostrum. Sidoine Apollinaire, Epist. V, 7.

[2] Usum tzangarum atque bracharum intra urbem venerabilem nemiui liceat usurpare... Majores crines, indumenta pellium... præcipimus inhiberi. Si quis auteur contra hanc sanctionem venire tentaverit, spoliatum eum omnibus facultatibus tradi in perpetuum exilium præcipimus. Code Théodosien, t. V, lib. XIV, tit. 10, p. 237.

[3] Sidoine Apollinaire, Carm., V, v. 126 et sqq.

[4] C’étaient les quartiers aristocratiques de Rome. V. Juvénal, Sat. III, v. 68.

[5] Vir nobilis, et olim familiaris Aëtio ; quo interfecto, obsequium abnuerat imperatori... Procope, Bell. Vand., I, 6.

[6] Sidoine Apollinaire, Carm., II, v. 366.

[7] Idat. Chron., p. 40. — Evagr. II, 7. — Jornandès, B. Get., 45. — Cf. Sidoine Apollinaire, Ed. Sirm. Not., p. 112.

[8] Cassiod., Chron. ad ann. 465. — Jornandès, De regn. succ., 46. — Idat., Chron. ub. sup. — Marcel. Com., Chron. — Theophan., p. 97.

[9] Ricimeris fraude... Romæ, in palatio, veneno peremptus. Cassiod., Chron. — Cf. Cuspin., in Cassd., p. 433.

[10] Proprio marte... Sidoine Apollinaire, Carm., II, v. 353.

[11] Mediolani residentem... Ennodius, Vit. Epiphan., p. 340. Ed. Schot., 1611.

[12] Pellitus. Ennodius, Vit. Epiphan., p. 340.

[13] On peut consulter sur l’usurpation et la mort du Goth Maximin, mon Histoire de la Gaule sous l’administration romaine, t. II, p. 134 et suiv.

[14] L’interrègne dura de la fin de 465 au mois d’avril 467.

[15] Legati Senatus. Theophan., p. 98. — Ex legatione Romanorum Occidentalium, Evagr., II, 6. — Chron. Alex., p. 743.

Petiit quem Romula virtus,

Et quem vester amor.

Sidoine Apollinaire, Carm., II, v. 13.

[16] .................. Prisea propago

Augustis venit a proavis.

Sidoine Apollinaire, Carm., II, v. 67.

— Cf. Ammien Marcellin, XXVI, 10. — Zosime, IV, p. 736.

[17] Evagr. II, 6. - Euphemiam Sidoine Apollinaire, Carm., II, v. 482.

[18] Ibid., v. 210 et sqq.

[19] Ibid., v. 505 et sqq.

[20] Ennodius, Vit. Epiphan., p. 339 et sqq.

[21] Procope, Bell. Vand., I, 5, 6. — Theophan., p. 99. — Sidoine Apollinaire, Carm., II, passim.

[22] Cum ingenti multitudine exercitus copiosi. Idat., Chron., p. 41. — Procope, Bell. Vand., I, 6.

[23] Galata concitatus. Ennodius, Vit. Epiphan., p. 336.

[24] Cum comitibus, viris electis. Idat., Chron., p. 41.

[25] Leo Anthemium, ex patricio Cæsarem ordinans, Romae in imperio destinavit. Jornandès, De regn. succ., c. 46.

[26] Unanimitas. Ce mot signifiait dans son acception politique, au temps de l’Empire, la reconnaissance mutuelle des deux empereurs, et par suite l’accord parfait des deux gouvernements, leur réunion sous une seule loi et une direction commune. On peut voir là-dessus le morceau que j’ai inséré dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars 1857, sous le titre : Arles et le tyran Constantin.

[27] Labb., Concil., t. IV, p. 1236.

[28] Idat., Chron., p. 44. — Cf. Tillemont, Hist. des Empereurs, t. VI, p. 344.

[29] Cassiodor., Chron. — Vict. Tun., Chron. — Idat., Chron., compte huit milles. — Cf. Cuspin., in Cassd., p. 453. — Tillemont, ub. supr.

[30] Græcus imperator, Sidoine Apollinaire, Epist., I, 6. — Græculus. Ennodius, Vit. Epiphan., p. 336.

[31] Code Théodosien, De legat. et Decret. legat., t. IV, l. XIX, tit. 12. — Ibid., 1. 32. De cursu publico.

[32] C’est ce qu’on peut induire des diverses circonstances relatées par l’auteur lui-même dans sa lettre à Héronius. Epist., I, 5.

[33] Pater, sorer, avus, proavus, præfecturis urbanis, prætorianisque, magisteriis palatinis, militaribus micuerunt. Sidoine Apollinaire, Epist., I, 3. — Grégoire de Tours, Hist. Franc., II, 21.

[34] Sidoine Apollinaire, Carm., VIII. — Id, Epist., IX, 16.

[35] Sidoine Apollinaire, Carm., V, v. 267 et sqq.

[36] Sara mandata, sacri apices.

[37] Moram vianti non veredorum paucitas, sed amicorum multitudo faciebat. Sidoine Apollinaire, Epist., I, 5.

[38] Cavatis in callem uivibus, itinera mollita. Id. ub. sup.

[39] Virgile, Ecl., IX, v. 29.

[40] Sidoine Apollinaire, Epist., I, 5.

[41] Cloacali pulte fossarum discursu lintrium ventilata... Nantieis cuspidibus foraminato fundi glutino... Sidoine Apollinaire, Epist., I, 5.

[42] Epist., I, 8.

[43] Ibid., I, 5.

[44] Ibid.

[45] Ibid.

[46] Ibid.

[47] Ibid.

[48] La cyclade était une robe arrondie par le bas et garnie d’un galon de pourpre : c’était le vêtement des matrones qui assistaient l’épousée le jour des noces.

[49] Sidoine Apollinaire, Epist., IX, 16.

[50] Sidoine Apollinaire, Epist., I, 9.

[51] Ibid.

[52] Ibid.

[53] Prosp. Aquit., Chron. ad ann. 451. — On peut voir ce récit dans mon Histoire d’Attila, t. I, c. 7.

[54] Sidoine Apollinaire, Epist., I, 9.

[55] Ibid.

[56] Ibid.

[57] Sidoine Apollinaire, Epist., I, 9.