HISTOIRE LA TERREUR 1792-1794

TOME QUATRIÈME

 

LIVRE XVII. — LA GIRONDE ET LA MONTAGNE.

 

 

I

Nous avons laissé la Commune de Paris aux prises avec la Gironde sur l'interminable question de ses comptes, toujours promis, jamais rendus, et sur une autre question non moins brûlante, celle de l'organisation d'une garde départementale destinée à protéger la représentation nationale contre les attentats de la démagogie parisienne. Dans le courant du mois d'octobre, le camp sous Paris, le remboursement des bons émis par les caisses patriotiques, enfin les subsistances apportèrent un nouvel aliment aux débats irritants qui avaient signalé les débuts de la Convention. Le feu des passions, l'ardeur des haines n'étaient-ils pas d'ailleurs entretenus par mille faits secondaires qui venaient sans cesse échauffer les esprits et éclairer l'avenir d'une clarté sinistre ? Raconter jour par jour, heure par heure, tous les incidents qui se produisaient au sein de l'Assemblée, de la Commune, dans les quarante-huit sections, dans les clubs et jusque sur la place publique, faire l'historique complet et détaillé de ces semaines d'inquiétude fiévreuse et d'agitation continuelle serait chose impossible ; un volume entier n'y suffirait pas. Contentons-nous d'indiquer les faits culminants et de donner ainsi la mesure des obstacles dont était hérissée la route qui s'ouvrait devant les nouveaux souverains de la France.

Dès le lendemain de la révolution du 10 août, la formation d'un camp sous Paris avait été décrétée avec d'autant plus d'enthousiasme que Louis XVI y avait opposé son veto. La Législative, en mettant à exécution tous les décrets auxquels la royauté abattue avait cru devoir refuser sa sanction, avait hâte de prouver qu'elle seule désormais était souveraine. C'était Servan qui, deux mois auparavant, avait provoqué la création du camp[1]. Ramené au ministère, grâce au triomphe de ses amis, il n'eut rien de plus pressé que de réaliser le projet dont la présentation à l'Assemblée nationale, sans l'aveu du monarque, avait été l'une des causes principales du renvoi du premier cabinet girondin.

Mais, si la souveraineté était en apparence dans les mains de l'Assemblée, en fait elle résidait à l'hôtel de ville ; la Commune insurrectionnelle s'en était emparée et en usait à son gré. Elle exigea qu'on lui abandonnât tout le détail des travaux, de la garde, de la police et de l'approvisionnement du camp. Son immixtion, illégale dans une affaire qui devait exclusivement regarder le ministre de la guerre et dont les dépenses devaient être soldées sur les fonds de l'État, donna naissance à d'incroyables désordres.

La garde du camp devait se composer de deux compagnies fournies à tour de rôle par les quarante-huit sections et relevées tous les quatre jours[2], de gardes nationaux envoyés par les districts voisins de Paris, de six bataillons de fédérés à choisir parmi ceux que les départements dirigeaient vers les frontières du nordet de l'est, enfin de deux divisions de gendarmerie parisienne à pied et à cheval[3].

La Commune obtint que le pouvoir exécutif fût obligé de la consulter, ainsi que les sections, sur le choix du commandant général et des officiers de toutes armes qui devaient servir sous ses ordres. Le Conseil général et ses quarante-huit comités affidés eurent bien vite la haute main sur le personnel du camp, comme ils l'avaient déjà sur le matériel et les travaux. Toutes les fois qu'un officier voulait s'opposer aux malversations, prêcher l'ordre et la discipline, on l'accusait d'aristocratie, on le dénonçait comme suspect d'incivisme ; son remplacement ne se faisait pas attendre.

Pendant quelque temps, le camp fut à la mode. On allait en foule à Montmartre, à Saint-Denis, à Nogent-sur-Marne, remuer patriotiquement de la terre et élever des talus. Ce travail se faisait gratis, comme aux beaux temps de la fédération de 1790. Les citoyens et les citoyennes de chaque section piochaient le terrain qui leur avait été assigné, en chantant des airs patriotiques. Mais lorsque les bataillons fédérés eurent été dirigés sur Châlons, lorsque la population parisienne eut été plongée dans le marasme par les massacres de septembre, il ne se trouva plus personne qui acceptât avec joie les gardes extraordinaires et les corvées. La plupart des sections cessèrent de fournir leurs contingents de travailleurs et de soldats.

Bientôt il ne resta aucune force régulière au camp. Le flot des volontaires, qui, à la voix de la patrie, était sorti des profondeurs du pays et avait débordé sur Paris, s'était vite écoulé vers la frontière. Il n'avait laissé derrière lui que son écume, c'est-à-dire les pseudo-fédérés qui, comme les Marseillais du 10 août, préféraient rester au service de la démagogie plutôt que de rejoindre les vrais soldats de la liberté dans les plaines de la Champagne.

Les travaux menaçaient d'être abandonnés faute de bras s'offrant gratuitement. On admit d'abord, en fait plutôt qu'en droit, que si le nombre des travailleurs volontaires aux jours déterminés pour chacune des sections se trouvait insuffisant, des ouvriers soldés à la journée pourraient être employés à la confection des retranchements. Bientôt l'exception devint la règle, et un décret du 13 septembre, rendu sur l'insistance de la Commune, donna une sanction légale aux pratiques qui s'étaient établies depuis quelques jours[4], grâce à la connivence de certains commissaires municipaux.

Armée de ce décret, la Commune, qui avait la complète administration de travaux qu'elle n'était pas appelée à solder, se donna libre carrière. Elle promit quarante-deux sols par jour aux ouvriers qui viendraient s'embrigader, et fit publier cet appel à son de trompe dans les quarante-huit sections. C'était le meilleur moyen d'attirer vers le camp tous les mauvais sujets de Paris et des environs ; ils s'étaient tenus à l'écart tant que les braves gens et les bons ouvriers s'étaient rendus à la butte Montmartre ; ils y affluèrent aussitôt qu'ils furent certains de ne plus les y rencontrer. L'écume des bataillons provinciaux, mêlée aux éléments impurs fournis par la capitale, ne tarda pas à fermenter. Le camp inventé par Servan et ses amis devint un foyer permanent de turbulence démagogique ; en quelques jours les désordres furent intolérables.

Ce ne fut cependant pas l'administration de la guerre qui, la première, se plaignit ; ce furent les honnêtes et laborieux ouvriers du faubourg Saint-Antoine qui crurent remplir un devoir patriotique en envoyant, par deux fois en quelques jours, des délégués dénoncer à la barre de l'Assemblée législative ceux qui vivaient aux dépens de l'État en travaillant aussi peu que possible ou plutôt en ne travaillant pas du tout[5]. Le gardien vigilant du Trésor, Cambon, convertit aussitôt en motion le moyen pratique proposé par les pétitionnaires pour mettre fin à la dilapidation des fonds publics. Il fit décréter que le pouvoir exécutif prendrait toutes les mesures nécessaires afin que les ouvrages des fortifications parisiennes fussent donnés aux journaliers et manouvriers à marché fixe et non à la journée[6].

Dès ses premières séances, la Convention fut, comme la Législative, assaillie de réclamations contre la manière dont le travail était conduit et la discipline observée dans le camp sous Paris[7]. Le 26 septembre, le comité militaire vint, par l'organe de Letourneur, ancien officier du génie, proposer une loi en deux titres et vingt-neuf articles ; c'était un code tout entier[8]. Les précautions minutieuses que prenait le comité militaire pour éviter autant que possible les abus et les désordres font sentir en présence de quelles difficultés se trouvaient placés les directeurs des travaux du camp. Les ouvriers soldés étaient tenus d'être domiciliés dans l'arrondissement de la section qui les envoyait et d'être inscrits au comité de cette section. On ne pouvait recevoir parmi eux ni les femmes, ni les enfants au-dessous de quinze ans, ni les ouvriers d'arts ou de métiers capables d'être employés à d'autres objets du service public. Le travail à la tâche était la règle. Celui à la journée ne devait avoir lieu que très-exceptionnellement. Tout était déterminé par la loi, jusqu'au prix de chaque nature de déblai, jusqu'à la distance à laquelle devaient s'effectuer les transports de terre, etc. Le prix de la journée alloué précédemment par la Commune était diminué ; il était fixé à trente-cinq sols pour les hommes forts et à vingt-cinq sols pour les hommes faibles. Les sections étaient tenues d'indiquer, sur la feuille d'enregistrement, lequel de ces deux prix serait alloué à chaque citoyen à raison de sa force. Enfin, il était formellement interdit à tout cabaretier et vivandier de s'établir au camp sans l'autorisation du général chargé de la défense de Paris.

 

II

On conçoit sans peine combien toutes les dispositions de la loi Letourneur, qui semblaient autant d'entraves à l'omnipotence des sections, soulevèrent de mécontentements. Le 2 octobre, une bande de soi-disant travailleurs présentait à la barre une pétition, que les comités de seize sections avaient contresignée, et dans laquelle il était dit :

Le décret que vous avez rendu ne s'accorde pas avec la véritable égalité, puisqu'il ôte cinq sols sur la journée du fort et quinze sols sur la journée du faible. Le salaire ne doit pas être réglé sur la proportion du plus ou moins de forces de chacun, car tous ont les mêmes besoins. Si la Convention eût consulté sa justice et son humanité, elle aurait dû plutôt augmenter les journées. Dans cette saison pluvieuse, le travail à la tâche est impossible. La disproportion du salaire entre les différents individus de la République, lorsqu'elle est trop grande, conduit à l'ambition, qui bientôt conduit aussi à l'aristocratie que vous abhorrez tous. Plusieurs des députés de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative ne sont devenus aristocrates que parce que la nation a donné naissance à leur ambition en les payant trop généreusement, c'est-à-dire en leur payant un salaire trop fort. Le salaire de tous les individus au service de la nation devrait être gradué dans une juste proportion. Vous devez faire faire un pas rétrograde à votre décret. Les ouvriers sont presque tous pères de famille ; ce sont les soutiens de la nation ; car ce sont eux qui se sont levés au 10 août[9].

 

A peine la lecture de cette insolente pétition est-elle terminée, que Kersaint s'élance à la tribune. La manière dont cette adresse est rédigée, dit-il, n'a point échappé à votre pénétration. Son érudition, quelque soin qu'on ait mis à la cacher sous des phrases triviales, a trahi ses auteurs. Le piège est trop grossier. Seulement songez à l'arme terrible que les ambitieux peuvent trouver dans une masse d'hommes que leur indigence livre aux suggestions de l'erreur ou de la malveillance. Je demande que vous passiez à l'ordre du jour sur cette pétition et que vous chargiez votre commission des Six de faire une proclamation paternelle pour éclairer le peuple sur les manœuvres par lesquelles on cherche à l'égarer.

Cette double proposition est décrétée, mais, trois jours après, Letourneur est obligé d'annoncer à la Convention qu'une grande effervescence règne parmi les ouvriers du camp. La commission militaire, expose-t-il[10], a pris un arrêté pour faire suspendre les travaux pendant deux jours, afin de changer le régime et de toiser l'ouvrage déjà fait. Cet arrêté a eu une espèce d'exécution, mais des malveillants, et surtout des chefs d'ateliers institués par les sections elles-mêmes, ont :saisi ce prétexte pour soulever les ouvriers, les ont engagés à continuer comme par le passé, leur ont promis de les payer de même. Les plus animés parmi les malveillants ont formé des rassemblements hostiles, ont déclaré qu'ils extermineraient les premiers qui travailleraient à la tâche, qu'ils étaient les maîtres, que l'argent qu'on leur donnait était l'argent de la nation et leur appartenait ; ils menacent de se rassembler au nombre de 45.000 pour exiger le salaire à la journée.

Les girondins, qui voient cette armée d'oisifs et d'émeutiers toute prête à seconder les vues ambitieuses de la Commune, s'empressent de démontrer la complète inutilité du camp sous Paris depuis que l'armée austro-prussienne est en pleine retraite. Ils demandent que les ateliers soient dissous, les bataillons qui, campent sur le terrain réorganisés et envoyés aux frontières, les ouvriers parisiens et autres rendus à leurs travaux habituels. Lanjuinais, Goupilleau, Camus, Buzot, Cambon, prennent successivement la parole dans ce sens. Tallien reconnaît lui-même que le camp devient de moins en moins nécessaire à la défense de la République. Mais s'il ne sert pas à cet objet, ajoute-t-il, il servira de camp d'instruction. La Convention juge que dépenser un million par mois, c'est payer un peu cher l'instruction de volontaires qui aiment mieux rester à Paris que de marcher aux frontières. Sur la proposition de Kersaint, elle renvoie au comité de la guerre, réuni à la commission des Six, l'examen des nouvelles propositions qui viennent de lui être faites.

Pendant ce temps, l'agitation croissait parmi les habitués du camp. Le lundi 8 octobre, au moment de la reprise des travaux, une foule d'hommes apostés envahissent l'atelier dirigé par les commissaires de la section de la Fontaine de Grenelle, et menacent les ouvriers de leur faire un mauvais parti, parce qu'ils gâtent le métier. Ces commissaires étaient spécialement désignés à la vengeance des émeutiers, parce que, depuis quinze jours, ils avaient su maintenir l'ordre et la discipline dans la portion des travaux qui leur était confiée. Dès qu'ils paraissent, ils sont environnés, saisis, entraînés. Pour leur sauver la vie, les commandants de la force armée doivent promettre de les conduire immédiatement à l'Hôtel de Ville. Les plus acharnés les y accompagnent, en poussant des cris féroces, depuis Montmartre jusques à la place de Grève[11].

Peu de jours après, les deux comités se décident à faire connaître à la Convention le véritable état des choses. Rouyer vient en leur nom lire un long rapport dans lequel il reprend la question du camp sous Paris dès son origine[12]. Les travaux ont été conduits par un sieur Belair, que la Commune a revêtu du titre de directeur général ; cet individu n'en a soumis ni l'ensemble ni les détails au ministre de la guerre, il a reçu sans distinction tous les ouvriers qui se sont présentés ; ce n'est qu'à travers des difficultés sans cesse renaissantes que l'on est parvenu à contenir cette multitude. Mais le désordre est arrivé à son comble lorsqu'un autre individu, nommé Williams de Varennes, s'établissant de sa propre autorité inspecteur général des travaux, y a introduit 1,200 'ouvriers et a formé une administration nouvelle dans le sein d'une administration déjà si peu réglée. Aussi le camp n'a-t-il pas tardé à devenir un foyer d'intrigues et de cabales, le rendez-vous de perfides agitateurs, d'hommes vicieux, endurcis dans le crime, d'ennemis de la patrie semant la méfiance, répandant la calomnie, prêchant la licence, la révolte et la sédition. En vain le corps législatif a-t-il délégué trois de ses membres pour rétablir l'ordre ; en vain a-t-il, sur leur rapport, réglé de la manière la plus sage le mode et le salaire du travail. Les désordres ont redoublé d'intensité. Cependant, après une inspection faite par le général Berruyer, chargé de la défense de Paris, on s'est aperçu que la plupart des travaux entamés étaient inutiles, qu'ils avaient occasionné un surcroît de dépense de 220.000 fr., et que, pour mettre Paris à l'abri d'une surprise, il fallait les refaire d'après un plan nouveau, sur une étendue de 16.000 toises. L'exécution de ce plan a été commencée. Mais il s'agissait de liquider le passé. On n'avait pu tenir aucun registre des travailleurs varennes. On savait que peu d'entre eux avaient travaillé, on savait aussi que beaucoup, et beaucoup trop, s'étaient rendus sur les travaux. Presque tous étaient inconnus. Lors des payements, il se présentait une foule de demandeurs que l'on ne pouvait admettre ni rejeter en connaissance de cause. Il a donc fallu, dit Rouyer en terminant cet exposé des faits, il a donc fallu se contenter des certificats délivrés par le citoyen Williams de Varennes, quoiqu'il n'eût tenu aucun registre et qu'il n'eût reçu à cet effet aucune mission. La dépense en pure perte résultant de ce seul chef monte à 250.000 livres ; de sorte que sur une dépense totale de 860.000 livres faite à ce jour, 330.000 livres seulement ont été employées d'une manière utile. On évalue à 8,800.000 livres la somme nécessaire pour l'achèvement des travaux[13].

Mais le camp doit-il être achevé ? Oui, répond le rapporteur, car, de l'avis de tous les généreux et citoyens expérimentés, il offrira la défense la plus imposante. Oui, car il servira d'école militaire ; nos enfants transmettront à nos neveux l'époque de sa formation ; ceux-ci se souviendront avec enthousiasme qu'il fut fait par leurs pères dans les premiers jours de la République. Paris, en conservant les arts et les talents qui en font un séjour agréable, présentera un front guerrier si convenable à la fierté républicaine.

En conséquence, le comité propose de décréter :

1° Que les travaux du camp seront continués dans toute leur étendue ;

2°. Que le nombre des ouvriers à y employer ne sera pas fixé, mais que les ouvriers ne pourront y travailler qu'à la tâche ;

3° Que ceux, qui ne voudront pas travailler ainsi, ne seront pas payés, étant réputés travailleurs bénévoles ;

4° Qu'il n'entrera dans le camp qu'un nombre de gardes nationaux parisiens égal au nombre des gardes nationaux des départements ;

5° Que la commission nommée par la Convention continuera d'être chargée de la direction des travaux à la place de la Commune et de ses agents.

L'Assemblée goûte peu le projet des comités, elle persiste à croire à l'inutilité de la dépense et au danger que présente une si grande agglomération d'individus indisciplinés pour le travail, enrégimentés pour le désordre. En vain Letourneur, qui s'était beaucoup mêlé des travaux du camp en sa qualité d'officier du génie, veut-il défendre une œuvre qui est devenue à moitié la sienne à raison du concours qu'il lui a prêté. Il est obligé de reconnaître que l'Assemblée législative, en décrétant la formation du camp retranché sous Paris, avait adopté une mesure dont l'exécution paraissait physiquement impossible à tous les gens de l'art. Au milieu des circonstances orageuses qui nous environnent, ajoute-t-il, le temps et les moyens manquaient évidemment pour mettre Paris en état de défense contre l'attaque présumée des envahisseurs. Mais ces travaux devaient produire un effet moral bien précieux en rassurant les esprits faibles, en calmant les inquiétudes. Aujourd'hui nos armes sont couronnées des plus heureux succès ; gardons-nous de passer d'un extrême à l'autre ; il faut tout prévoir, même les disgrâces. Qui peut répondre qu'une coalition formidable des puissances ennemies de notre liberté ne nous exposera pas au printemps prochain à de nouvelles attaques, d'autant plus dangereuses, qu'elles auront été plus longuement méditées ? Paris a été et est encore le foyer de la Révolution ; il est et sera toujours l'objet de la cupidité et de la vengeance de nos ennemis, tant qu'il restera un tyran en Europe. Attendra-t-on, pour mettre Paris en défense, pour reprendre les travaux que l'on propose de suspendre, que des circonstances difficiles nous mettent dans l'impossibilité de les terminer à temps, au risque de s'exposer encore à des désordres inextricables, lorsque les moyens se trouvent en disproportion avec les besoins de la plus prompte exécution ? Il est une considération très-frappante. Le travail à la tâche est un véritable bienfait pour la ville de Paris. L'ordre est rétabli. Tout annonce qu'il ne sera plus troublé. Vous n'aurez plus à craindre ces grands rassemblements d'hommes oisifs qui ne se présentent au travail que pour jouir d'un salaire assuré, mais non mérité.

A quoi Kersaint réplique : Et moi je fais la motion de supprimer totalement les travaux du camp sous Paris..... En cas de défaite de nos armées, se retrancher dans Paris serait un projet imprudent, désespéré, désastreux. Et il cite à l'appui de son opinion l'avis de Dumouriez, l'exemple de l'Amérique insurgée, qui n'a jamais commis la faute de se renfermer dans les murs de ses principales villes. La France n'est plus dans Paris, s'écrie-t-il... Vos camps sont les quatre-vingt-trois départements. Quoi ! Lorsque vous faites frémir l'Europe, vous pourriez encore faire sous Paris un camp retranché ? Je demande la question préalable sur le projet de décret.

Kersaint n'avait pas en vain invoqué le nom de Dumouriez. Ce général était à Paris depuis quelques jours. Il venait de vaincre à Valmy et s'apprêtait à envahir la Belgique. Il désirait très-vivement hériter de tout le matériel entassé dans l'enceinte à peine formée autour de la butte Montmartre, surtout des tentes et des autres effets de campement. Pour arriver à ce résultat qui devait assurer le succès de sa campagne d'hiver, il flattait à tour de rôle montagnards et girondins ; il s'était mis au mieux avec Santerre, qui se croyait déjà un général sérieux, parce que le vainqueur de l'Argonne daignait se promener bras dessus bras dessous avec lui et se servait de lui comme d'introducteur dans les clubs, dans les sections et dans les conciliabules de la démagogie. D'un autre côté, il multipliait les notes qu'il remettait sous main aux députés influents du parti de la Gironde, aux commissaires du camp, aux principaux membres du comité de la guerre.

Ces notes secrètes, ces conversations intimes, ces demi-confidences habilement ménagées, avaient porté leur fruit. La question préalable proposée par Kersaint n'est point combattue et le projet du comité est écarté. Trois jours plus tard, Albitte vient proposer au nom du comité militaire lui-même la cessation des travaux du camp.

Après quelques observations de Lanjuinais, d'Osselin et de Lecointe-Puyraveau, la Convention décide que le licenciement des ateliers aura lieu le samedi suivant, 20 octobre, jour de paye ; qu'une gratification de trois journées de travail sera accordée à chaque ouvrier, mais qu'elle ne pourra leur être payée qu'une fois qu'ils seront rentrés dans leurs communes respectives ; qu'il y a lieu de passer à l'ordre du jour sur le surplus des réclamations adressées à l'Assemblée au nom des ouvriers du camp.

Il ne suffisait pas d'avoir voté la dissolution, il fallait la réaliser. Pendant plusieurs jours, on menace la Convention de mutineries et de séditions[14]. Le 23 octobre, on lui annonce que 4.000 ouvriers sont rassemblés sur la place Vendôme et menacent de s'insurger s'ils ne sont pas immédiatement admis à présenter leurs plaintes. Mais on va aux informations et l'on apprend que les 4.000 insurgés se réduisent à 300 individus qui n'ont pu recruter un plus grand nombre d'adhérents et qui ne tardent pas à se disperser d'eux-mêmes. Le dimanche suivant, jour de réception des pétitionnaires, une nouvelle députation se présente à la barre de l'Assemblée : De l'ouvrage ou du pain, dit son orateur, voilà ce que vous avez promis aux ouvriers du camp sous Paris. Quarante-deux sections ont adhéré à notre pétition ; elles attendent la réalisation de votre promesse. Puis, terminant d'une manière moins menaçante, il s'écrie : Soyez nos pères ; les pères doivent nourrir leurs enfants.

Les représentants du peuple, réplique sèchement le président Guadet, sont les pères de vingt-cinq millions de citoyens ; c'est entre eux tous que doit être répartie la fortune de la République[15].

C'était annoncer assez clairement que la Convention ne voulait pas se charger de nourrir l'armée recrutée par la municipalité parisienne. Celle-ci se le tint pour dit et n'insista plus. Le 2 novembre, afin de hâter le départ des ouvriers non parisiens attachés au camp, la Convention accorda un secours de trois sols par lieue aux ouvriers qui retourneraient dans leurs départements[16]. Elle vota pour cet objet un crédit de 50.000 livres.

Mais la plupart des individus qui avaient été recrutés par la Commune restèrent à Paris, où ils avaient pris leurs habitudes et où ils s'étaient affiliés à toute sorte de conciliabules secrets ; ils devinrent l'instrument de toutes les insurrections, la milice permanente du désordre, et formèrent plus tard le noyau de la fameuse armée révolutionnaire.

 

III

Le resserrement de la consommation, la raréfaction des capitaux, l'épuisement du crédit, la détresse du commerce, telles sont les suites presque inévitables de toute grande perturbation politique ou sociale. Paris, la France entière, étaient depuis quatre ans en pleine crise commerciale, industrielle et financière, sans que les remèdes empiriques employés pour combattre cette crise eussent abouti à autre chose qu'à en augmenter l'intensité. Le numéraire n'avait cessé, depuis 1789, de sortir de France ou de se cacher.

Deux milliards d'assignats avaient été créés pour mobiliser la valeur des immeubles que la nation avait enlevés au clergé en promettant de pourvoir à tous ses besoins. Mais cette masse énorme de papier-monnaie jeté en deux ans dans la circulation avait eu pour conséquence naturelle de faire monter le prix de chaque chose et de faire enfouir les écus, qui ne voulaient pas s'échanger contre ces valeurs de nouvelle création. Les émigrés, au moins les plus prévoyants d'entre eux, avaient emporté une quantité assez considérable d'cr et d'argent. Le commerce lui-même avait largement exporté des espèces métalliques, soit afin de se procurer les blés dont plusieurs mauvaises récoltes successives avaient rendu l'acquisition nécessaire, soit afin d'acheter des lettres de change sur l'étranger, placement plus sûr et moins sujet à de brusques variations que les valeurs françaises.

Les premiers assignats avaient été divisés en coupures d'une valeur assez importante. Cela était naturel, puisque, dans l'origine, ils ne devaient servir qu'à payer les propriétés domaniales que l'on se proposait de mettre successivement en vente. Mais, à cause de la rareté du numéraire, on s'était bientôt vu contraint de se servir des assignats comme de monnaie courante. C'est le propre de toute valeur fiduciaire, s'il s'élève quelque doute sur les garanties qu'elle présente, de chercher à se substituer aux espèces métalliques dans tous les payements journaliers ; car ceux qui la reçoivent sont fort empressés de la passer aux mains de leurs voisins. La moindre transaction est l'objet d'une discussion entre acheteur et vendeur, entre patron et ouvrier, l'un proposant de se libérer au moyen d'une monnaie que l'autre refuse de recevoir. Au milieu de ces conflits sans cesse renaissants, les affaires se resserrent, le travail s'arrête. La tendance de l'un des deux signes d'échange étant de disparaître et l'autre de se produire, le marché est bien vite envahi par la valeur fiduciaire, lorsqu'elle est nouvelle et ne s'éloigne pas d'une manière trop sensible de son taux d'émission. Mais, pour qu'elle puisse circuler facilement et se plier à tous les besoins des transactions usuelles, il faut qu'elle soit divisée en coupures de l'importance des pièces d'or, d'argent et même de billon, auxquelles elle tend à se substituer.

Les coupures de vingt-cinq francs et au-dessus, adoptées pour les premiers assignats, ne se prêtaient pas à une facile diffusion. Afin de satisfaire aux besoins du commerce de détail, des gens honnêtes, mais peu clairvoyants, avaient inventé un expédient qui, au premier abord, paraissait assez bien conçu.

Dès 1791, il s'établit dans plusieurs grandes villes, surtout à Paris, des caisses patriotiques. Ces caisses émettaient des bons au porteur d'une valeur très-minime, puisqu'il y en avait de vingt, de dix, et même de cinq sous. La valeur des bons émis ne devait pas cesser d'être représentée dans la caisse de la société par une valeur égale en assignats, de manière que les bons pussent toujours être remboursés aux porteurs en une monnaie ayant cours légal et garantie par l'État. La nouvelle institution de crédit avait pris naissance au sein de certaines sections parisiennes. Des souscriptions particulières recueillies dans le quartier, sans intérêt de lucre, avaient fourni le capital de ces premières caisses — généralement 40 ou 50 mille livres —. Leur administration était gratuite. Leurs opérations étaient conduites avec sagesse et probité par des hommes bienfaisants et entourés de la considération publique.

La réussite toute locale de ces caisses et la confiance accordée aux billets par elles émis n'avaient pas tardé à éveiller l'attention de ces spéculateurs qui savent tourner au profit de leur friponnerie les idées les plus honnêtes. Des individus, qui se proclamaient dans des prospectus magnifiques les bienfaiteurs de la classe ouvrière, ouvrirent bientôt, eux aussi, des caisses dites de secours et de confiance, dont les opérations devaient être basées, prétendaient-ils, sur le même principe. Ils s'attirèrent par les plus séduisantes promesses la clientèle du petit commerce de Paris, accaparèrent tout le capital dont il pouvait disposer, en échangeant les assignats à coupure embarrassante contre des billets au porteur qu'ils fabriquaient eux-mêmes sans contrôle et sans surveillance, et qui, par leur forme et leur libellé, présentaient une analogie complète avec ceux émis par les caisses des sections. Mais les assignats, qu'ils retiraient ainsi de la circulation, au lieu de rester oisifs entre leurs mains, comme ils l'avaient promis, étaient employés par eux dans les spéculations les plus hasardeuses. Pour faire face au remboursement des billets émis, ils n'avaient dans leurs portefeuilles que des signatures de gens très-peu solvables, dans leurs magasins que des marchandises dont ils exagéraient audacieusement le prix d'achat.

Un pareil état de choses ne pouvait longtemps subsister sans grand péril pour les fortunes privées et pour la tranquillité publique. Au mois de mars 1792, Lafond-Ladebat présenta à. l'Assemblée législative un rapport à la suite duquel fut rendue une loi qui mettait toutes les caisses patriotiques, de confiance et de secours sous la surveillance et le contrôle immédiat des autorités municipales. Occupé de tout autres soins, le Conseil général de la Commune de Paris n'exerça sur ces caisses qu'une surveillance peu efficace ; les émissions de billets de confiance ne cessèrent pas d'être aussi désordonnées que par le passé.

Cependant les discussions qui avaient eu lieu dans le sein de l'Assemblée avaient fort ébranlé le crédit des caisses. Elles ressentirent le contre-coup de la secousse violente qui renversa le trône de Louis XVI et furent frappées de mort par la stagnation complète des affaires, suite naturelle des journées de septembre. La principale de ces banques, dite la maison de secours, suspendit ses payements ; son gérant, un sieur Guillaume, fut arrêté comme prévenu de malversations graves. Ce fut le signal d'une panique universelle.

Les ouvriers, les petits marchands, et spécialement tous ceux qui faisaient le commerce d'approvisionnement des balles, étaient habitués à opérer toutes leurs transactions avec des billets de confiance. Ils en avaient les mains pleines, parce que de plus habiles et de mieux avisés avaient su s'en débarrasser à temps. Il fallait attendre la liquidation de la maison de secours pour savoir ce que vaudrait le papier émis par elle. Mais les porteurs de ces billets de confiance pouvaient-ils attendre ? Ces pauvres revendeurs, ces malheureux artisans étaient dans l'impossibilité d'exercer leur industrie, d'acheter même du pain, puisque la seule monnaie qu'ils possédassent n'avait plus de cours et que tout le monde la refusait. Dans leur embarras, ils s'adressaient à la municipalité, formaient des rassemblements tumultueux au marché des Innocents et sur la place de Grève, déclarant qu'ils sauraient bien obtenir de gré ou de force le remboursement de leurs billets contre des assignats de même valeur. Ils répétaient sur tous les tons qu'ils n'auraient pas accepté les soi-disant billets patriotiques si on ne leur avait pas assuré que l'émission en était faite sous le contrôle légal des magistrats du peuple.

Le conseil général de la Commune crut devoir s'emparer de l'actif et du passif de la maison de secours et opérer elle-même cette liquidation si embarrassée. Pour parer aux premiers besoins, elle fit verser sur les fonds de la ville 400.000 livres dans la caisse de cette banque, puis s'adressa à l'Assemblée législative, qui accorda également une avance de 300.000 livres. Mais tous les billets émis par la caisse venant en même temps à présentation, ces deux sommes furent absorbées en quelques jours. Sur ces entrefaites, la Convention se réunit, et un des premiers objets dont elle eut à s'occuper fut la demande formée par la Commune d'une nouvelle avance pour faciliter la liquidation de la maison de secours. Cette fois le chiffre de la demande montait à deux millions.

A l'annonce de ce chiffre exorbitant, le vigilant gardien du Trésor public, Cambon, éclate de colère. De millions en millions, dit-il, on ruine la France pour le profit d'une troupe de voleurs qui, avec le moule d'impression signé Guillaume, feront passer toutes les papeteries de la République en billets de confiance. Il est temps que la Commune de Paris soit assimilée à toutes les autres communes de la République ; je demande qu'au lieu d'accorder les deux millions, vous réclamiez le compte de l'emploi des trois millions avancés pour différents objets à la ville de Paris, et que l'on vous fournisse l'état de situation de la maison de secours. Combattue par Osselin, Danton, Tallien, la motion de Cambon est adoptée par l'Assemblée[17].

Mais bientôt la Commune revient à la charge. On nous réclame à grands cris le remboursement des billets de la caisse de secours, disent ses délégués, nous ne répondons plus de la tranquillité publique si l'on ne nous accorde pas une nouvelle avance. La Convention presse son comité des finances de déposer le rapport qu'elle lui a ordonné de faire. Le 11 octobre, Cambon expose que le comité a examiné les comptes de la maison de secours et les a trouvés incomplets, insuffisants, non certifiés. La municipalité, ajoute-t-il[18], n'a pas inspecté cette banque ainsi que le voulait la loi, elle n'en a jamais connu la situation vraie ; jamais elle n'a pu obtenir le compte de l'actif. Depuis que le gérant Guillaume a été arrêté, la municipalité a pris la gestion de la maison de secours, mais elle n'a pas fait apposer les scellés ; elle s'est emparée des caisses sans inventaire. S'il fallait, dit en terminant le rapporteur, rembourser tous les billets de cette maison de banque, la nation perdrait 5 à 6 millions en outre des sommes déjà délivrées. La presque totalité de ces billets a été émise depuis que la loi a défendu les nouvelles émissions. Si la loi est ainsi méprisée et qu'on vienne ensuite nous demander de l'argent pour rembourser des dilapidations, nous n'en finirons pas et nous épuiserons le trésor public. Adoptant les raisons exposées par Cambon, la Convention passe à l'ordre du jour sur la pétition de la Commune.

Trois jours après, celle-ci ayant risqué une nouvelle démarche, Cambon s'écrie encore : Si nous continuons les avances, le peuple perdra d'une main ce qu'il aura reçu de l'autre. Paris ne peut exclusivement préoccuper la Convention. Il faut garder de quoi sauver la France. Peut-être Coblentz a-t-il des fabriques de ces billets innombrables dont le remboursement épuiserait à la fin le trésor national ? — Tout ce qu'on peut faire, selon l'intraitable financier, c'est d'accorder à la municipalité la somme nécessaire pour rembourser les billets présentés durant encore un jour ou deux ; immédiatement après, on liquidera la maison de secours, on vendra tout ce qu'elle possède. — Camus est du même avis : Qu'un dernier sec- ours soit accordé et qu'on en finisse une fois pour toutes, car cette affaire devient de plus en plus trouble ; les délégués de la Commune, qui sont à la barre, ont refusé d'apporter au comité les comptes de la maison de secours, et l'ex-administrateur Guillaume vient de prendre la fuite avec deux officiers municipaux à la garde desquels il avait été confié ! Très-émue et en même temps très-dégoûtée, la Convention consent cependant à voter une avance de 30.000 livres, à raison de 5.000 livres par jour, pour être employées au remboursement des billets de la maison de secours et à condition que cette avance sera restituée sur les premiers fonds qui rentreront dans cette caisse. Elle décrète, en outre, qu'il sera établi sur la ville de Paris une contribution extraordinaire afin de faire face aux pertes que pourra occasionner la liquidation définitive[19].

Les 30.000 livres disparaissent dans le gouffre en quelques instants, et le bureau où s'opère le remboursement des billets de la maison de secours est assailli par une foule d'autant plus furieuse qu'elle a vu quelques heureux, qu'elle prend pour des privilégiés, en sortir avec de bons assignats. Mais comment faire face à ces réclamations, s'il est vrai, comme l'a dit Cambon, que des billets faux ont été et sont encore tous les jours mis en circulation ? Le 25 octobre, une députation des commissaires des sections se présente à la barre de l'Assemblée nationale et prononce le chiffre de 6 millions comme celui des avances indispensables à l'apaisement du désespoir populaire. Sur quoi ce chiffre est-il basé ? Sur rien ; car la. Commune oublie toujours de dresser un compte sérieux, de fournir le bilan de la maison de secours.

La colère de tous les financiers de la Convention éclate en même temps[20]. Il faut, s'écrie Cambon, démêler toutes ces intrigues, arrêter ces dilapidations, déjouer ces manœuvres et punir les coupables ! Je suis bien déterminé à périr plutôt que de souffrir que l'on attaque ainsi la fortune publique. — Nous y sommes tous déterminés, répète l'immense majorité des représentants. — Je m'opposerai constamment, continue l'orateur, à ce que vous accordiez à la Commune les sommes qu'elle vous demande. Savons-nous où s'arrêteront ces dépenses ruineuses ? Si demain, pour tout délai, les membres de la Commune n'ont pas fourni l'état de situation de la maison de secours et des billets en circulation, je demande qu'ils soient suspendus de leurs fonctions et poursuivis devant les tribunaux !Il existe une loi contre les rebelles, dit Lidon ; qu'elle soit exécutée ! Les membres de la Commune, en refusant d'obéir aux différents décrets que vous avez rendus, sont coupables. Leur intention est sans doute d'aller rejoindre leurs camarades qui sont à Londres — Guillaume et ses gardiens — ; je demande que vous préveniez leur départ en les décrétant sur-le-champ d'accusation. Sur la proposition de Defermon et de Gensonné, la Convention décide qu'en exécution des ordres qu'elle a précédemment donnés, la municipalité de Paris sera tenue de fournir, le lendemain à midi, l'état de situation et les comptes relatifs à l'émission des billets de la caisse de secours, ainsi crue l'exposé des mesures qu'elle a dû prendre relativement à la fuite de Guillaume et des deux personnes qui l'ont accompagné.

 

IV

Le 26, au moment où midi sonne, Rouyer se lève et interpelle le comité des finances sur l'exécution du décret voté la veille. Au même instant, les délégués du Conseil général font avertir le président qu'ils sont prêts à paraître. On les introduit immédiatement. Après avoir donné lecture de tous les arrêtés pris à l'Hôtel de Ville relativement à la maison de secours, l'orateur de la Commune annonce que l'officier municipal, Bidermann, est chargé de présenter les comptes réclamés. Chacun attend que des rangs de la députation sorte le financier qui a su enfin porter la lumière dans le chaos de ces comptes. Mais l'attente est vaine, personne ne se présente, et la députation est obligée de convenir que Bidermann n'est pas avec elle. L'Assemblée se croit à bon droit le jouet d'une mystification, elle témoigne son mécontentement par de violents murmures. Danton les domine, criant de toute la force de ses robustes poumons : On n'interrompt pas même un criminel, et ici on a l'audace... — Danton, je vous rappelle à l'ordre ! s'écrie le président, et il fait signe au délégué du Conseil général qu'il ait à continuer.

Celui-ci reprend son discours en demandant, au nom de la Commune, une nouvelle avance de 2,500.000 livres. Pour faire diversion aux récriminations très-vives que ce chiffre suscite, l'orateur se lance dans d'interminables divagations sur les calomnies dont, prétend-il, les membres de la Commune insurrectionnelle sont abreuvés : Les ennemis du peuple calomnient, persécutent les hommes du 10 août ; ils veulent avilir cette révolution. Ne pouvant attaquer notre civisme, ils nous accusent de dilapidations. Nous sommes victimes en ce moment du peu de surveillance que nos prédécesseurs ont apporté dans l'examen de la gestion du sieur Guillaume. Comparez notre conduite avec celle qu'ont tenue les officiers municipaux du 20 juin. Les uns ont tout fait pour perdre la liberté ; nous, ne l'avons-nous pas sauvée ?

Quoi ! vous vous prétendez calomniés parce qu'on vous demande des comptes ? On vous parle finances, et vous répondez politique ! vous accusez d'être les ennemis du peuple ceux qui, au nom de la République entière, veulent savoir où passe l'argent de la France ! — Tel est lei thème que développent successivement Kersaint et Cambon. — Rouyer fait remarquer que la députation de la Commune ne demande plus aujourd'hui que 2.500.000 livres, tandis qu'elle réclamait la veille 6.000.000. Que signifie ce changement de chiffre ? — La contradiction n'est qu'apparente, répond un membre de la députation. La pétition d'hier ne provenait pas de la Commune, mais des quatre-vingt-seize commissaires des sections ; et c'est pourquoi ils vous ont demandé six millions ![21] A cette étrange explication, l'Assemblée reste stupéfaite. Eh bien ! continue Rouyer, comprenez-vous maintenant dans quelle anarchie d'administration les citoyens de Paris sont plongés ? doit-il y avoir deux corps de représentants de la Commune ? le souffrirez-vous ?... Les autorités révolutionnaires doivent-elles exister après la Révolution ? J'avais pensé que la Révolution était finie le jour que nous avons aboli la royauté. Qu'avons-nous à redouter encore, si ce n'est l'anarchie ? Je ne sais si vous êtes libres ici ; aucun pouvoir ne vous l'assure. Je demande que le ministre de l'intérieur vous rende compte de l'état de Paris et qu'il vous dénonce les rebelles à la loi ; vous saurez bien les faire rentrer dans le silence !Et moi, ajoute Camus, je demande que le directoire du département de Paris soit réintégré dans toutes ses fonctions, et que désormais la Commune ne puisse communiquer directement avec la Convention nationale.

Si la Commune a demandé les six millions, dit Tallien, c'était pour venir en aide à toutes les caisses de confiance de la République ! Cette explication était trop tardive, on la considère comme inventée pour le besoin de la cause. Afin de couper court à de nouveaux mensonges, la Convention se hâte de décréter : La Commune de Paris devra, dans les trois jours, donner l'état de situation de l'actif des maisons de secours de cette ville ; dans le même délai, le ministre de l'intérieur fera rapport à l'Assemblée de l'état où se trouvent, depuis le 10 août dernier, les autorités publiques à Paris, notamment le département, la municipalité et la Commune. Il fera connaître les obstacles que l'exécution des lois éprouve en cette ville et les moyens d'y remédier.

Loin de clore la discussion, le vote de ce décret semble en augmenter la vivacité. Kersaint dénonce l'existence d'une assemblée de quatre-vingt-seize commissaires de section qui, sans faire partie du Conseil général, s'est emparée du service des subsistances. Ainsi, dit le courageux girondin, cette partie si délicate de l'administration est livrée à je ne sais qui.

Les amis des dictateurs de l'Hôtel de Ville nient le fait avec une indicible fureur. En vain le président Guadet les engage-t-il au calme, les menace-t-il d'un rappel à l'ordre ; il lui devient impossible de dominer le tumulte. La droite demande que le président se couvre, que la séance soit levée. Mais Guadet, pour faire preuve d'impartialité et pour ramener le calme en détournant l'orage, accorde la parole à un autre membre de la députation de la Commune, qui l'a réclamée pour rectifier, dit-il, quelques faits. Le nouvel orateur a l'air doucereux et le parler tranquille. Petit et grêle, il n'a rien de l'encolure d'un tribun ; c'est le fameux Hébert, le père Duchêne en personne. Le matin, en qualité de substitut du procureur-syndic de la Commune, il prêche à l'Hôtel de Ville les vertus douces et pures, il fait étalage de cette sensibilité fade, mise à la mode par les plagiaires de J.-J. Rousseau. Le soir, simple citoyen, il reprend son ancien métier de folliculaire, écrit ces pages immondes dont l'annonce, hurlée à chaque coin de rue, jette la terreur et le désespoir dans le cœur de tous les honnêtes gens. Son double caractère se reflète dans les quelques paroles qu'il prononce quand, pour la première fois, il parait à la barre de la Convention. Il entame son discours par des paroles de paix, il le finira par une déclaration de guerre.

La Commune de Paris, dit-il, ne mérite point le reproche qui lui a été fait d'avoir laissé s'élever d'autres autorités constituées, d'autres commissions que celles autorisées par vos décrets. Ces commissaires qui vous sont dénoncés sont des commissaires nommés tous les matins par les sections de Paris pour la vérification des comptes de leurs collègues ; c'est un véritable bureau d'indication et non une autorité constituée. C'est ainsi qu'on dénature les faits, c'est ainsi que l'on agite le peuple, c'est ainsi que l'on cherche à avilir le Conseil général de la Commune aux yeux de ses concitoyens, c'est ainsi que ceux qui veulent que la Convention quitte Paris...

A ces mots la Gironde se soulève d'indignation ; des cris : A l'ordre ! couvrent la voix de l'orateur. Les membres de la droite quittent leurs bancs et se précipitent au milieu de la salle. Le président cherche en vain à apaiser le tumulte et ne voit d'autre ressource, pour couper court aux nouvelles insolences des commissaires de la Commune, que de lever brusquement la séance[22].

Le surlendemain 28, ce n'est plus une députation du Conseil général ni des quatre-vingt-seize commissaires des sections, c'est une députation du corps municipal qui se présente devant la Convention[23]. Elle fait entendre la contre-partie des allégations produites par Hébert et ses compagnons. Bidermann en est l'orateur. S'il n'avait pas paru l'avant-veille, c'est qu'il n'avait pas voulu servir de complice à la Commune insurrectionnelle pour déguiser à la Convention l'état réel des choses. Aujourd'hui, il vient lui faire connaître la vérité, autant qu'il est permis de la démêler au milieu des réticences, des omissions et des dissimulations calculées dont ne se sont pas fait faute les commissaires qui ont mis la main sur les caisses de la maison de secours sans dresser ni bilan ni inventaire. Bidermann convient avec franchise que cette maison, comme presque toutes les caisses du même genre, présentera une liquidation désastreuse. L'actif, sauf nouveau mécompte, peut être évalué à 4.600.000 livres ; et les billets encore en circulation à 3.000.000.

Ceci exposé, l'orateur croit devoir prendre la défense du corps municipal dont il fait partie, et renvoyer à la Commune insurrectionnelle toutes les accusations qu'elle a portées contre les administrateurs qui, depuis 1791, sont à la tête des principaux services de la ville de Paris. Le corps municipal a été dénoncé par le conseil général comme coupable d'imprévoyance, d'impéritie et même d'incivisme, dit-il. Vous ne confondrez pas les amis de la liberté avec des intrigants qui, depuis que les dangers sont passés, sont venus s'asseoir à côté de nous, pour partager la gloire d'avoir sauvé la patrie et pour y chercher des bénéfices que plusieurs y ont trouvés. Nous avons toujours été avec Pétion ; nous méritons d'être comptés parmi les hommes du 10 août, mais nous laissons à ceux qui sont venus depuis, l'honneur de la journée du 2 septembre. Bientôt, à la fin de notre carrière, nous déposerons l'écharpe municipale ; si quelques gouttes de sang s'y trouvent, ce ne sera que celui des fonctionnaires qui la portent.

La Convention avait naturellement écouté Bidermann avec plus de faveur qu'Hébert ; elle savait maintenant à quoi s'en tenir sur l'effroyable anarchie qui régnait à l'Hôtel de ville. C'était à elle d'aviser ; elle n'avisa pas et se contenta de renvoyer à son comité des finances l'exposé des administrateurs parisiens, comme elle l'avait fait pour l'adresse du conseil général. Ainsi, sans oser se prononcer, elle demandait à ses commissions rapport sur rapport, aux ministres exposé sur exposé ; elle fulminait menaces sur menaces, rendait décrets sur décrets, mais elle n'aboutissait à rien et s'épuisait en efforts impuissants.

Il fallait bien cependant en finir avec cette question des billets patriotiques ; ils s'étaient répandus dans les départements avoisinant Paris par suite de l'immense commerce d'approvisionnement que ces départements font avec la capitale[24] ; il y avait eu aussi des caisses établies dans certaines localités. Le 2 novembre, Cambon fit son rapport sur l'ensemble de l'affaire. Le déficit des différentes caisses de Paris était définitivement évalué à cinq millions, déduction faite de l'actif et des sommes à recouvrer sur les particuliers dont la responsabilité pouvait être engagée. Qui devait payer ce déficit ? L'État ou les communes ? Le rapport du comité des finances posait en principe que, dans aucun cas, ce déficit ne pouvait former une dette à la charge de la nation, mais qu'il était du devoir de la Convention de prendre des mesures pour que la portion du peuple la moins fortunée ne fût pas victime de l'insolvabilité ou des manœuvres coupables des personnes qui les avaient émis. Le soin de pourvoir à la liquidation de chaque caisse devait être laissé à la charge de la Commune sur le territoire de laquelle elle avait été établie. Seulement, pour les caisses de la capitale, Cambon proposait de décider que le département tout entier, c'est-à-dire non-seulement Paris, mais encore les deux districts de Sceaux et de Saint-Denis, coopérerait au remboursement des billets et que la dépense qui en résulterait serait couverte au moyen d'un véritable impôt progressif. Cambon, dans son rapport, donnait lui-même la théorie de cet impôt en ces termes : Le citoyen riche doit être taxé infiniment plus que celui qui n'a qu'une fortune médiocre et l'on ne peut faire payer celui qui n'a que le simple nécessaire. Ce principe est d'autant plus vrai dans ses applications au cas particulier dont il s'agit, que l'on ne peut contester que c'est aux gros propriétaires, aux entrepreneurs, aux chefs d'atelier qu'ont été principalement utiles les billets de secours, puisqu'ils les ont dispensés d'acheter du numéraire.

Théorie et application, tout parut très-contestable à la Convention. Malgré l'urgence qu'il y avait à décider le plus tôt possible une question aussi brûlante, elle ajourna la discussion. Six jours après, elle rendit un décret qui ordonnait en principe la liquidation de toutes les caisses patriotiques instituées à Paris et dans les départements tant par des particuliers que par les municipalités, et qui prescrivait aux directoires de district de procéder sur le champ à la liquidation des caisses municipales ayant émis des billets au porteur. Les directoires devaient vérifier les comptes et convertir en espèces et assignats les valeurs formant l'actif, puis briser les planches, retirer de la circulation et brûler les billets. Les maires et officiers municipaux ayant fait les émissions étaient rendus responsables du déficit et tenus d'y pourvoir. Les municipalités avaient mission d'agir exactement de la même manière à l'égard de toutes les compagnies particulières ayant émis des billets au porteur d'une valeur inférieure à vingt-cinq livres. Les compagnies et les particuliers responsables devaient être contraints de pourvoir au déficit sur leurs biens propres et même par corps. Si le déficit de ces caisses ne pouvait être couvert par les compagnies ou par les particuliers, il devait rester à la charge des municipalités, que la Convention autorisait d'ores et déjà à emprunter à cet effet. A dater du 1er janvier 1793, aucun billet au porteur, de quelque somme que ce fût, ne devait rester en circulation. Défense expresse était faite d'en émettre à partir du jour de la promulgation du décret ; les contrevenants devaient être poursuivis et punis comme faux monnayeurs[25].

 

V

La colère des démagogues contre le projet de la garde départementale s'était d'abord exhalée dans les journaux et dans les clubs. Elle revêtit bientôt une forme officielle. Ce fut encore au sein de la Commune que l'initiative de l'attaque fut prise, et ce fut Chaumette, alors vice-président du conseil général, qui se chargea de la formuler. Le 15 octobre, dans une cérémonie solennelle organisée à l'occasion de la remise des nouveaux drapeaux aux sections armées, il s'écriait :

Tous nos ennemis ne sont pas abattus ; si le sceptre est brisé, les poignards de la calomnie ne le sont pas encore. Nous avons à combattre une armée d'intrigants ambitieux, dévorés de la soif de régner, qui veulent donner à la Convention nationale une garde qui bientôt serait la leur propre... Comment ne pas redouter une assemblée souveraine investie d'une armée ?... Partout où il faut des armes pour faire exécuter les lois, à coup sûr les lois sont mauvaises... Évoquons les mânes criminels des Sylla, des Lépide, des César, des Antoine, des Cromwell ; demandons-leur quel fut le marche pied qui leur servit pour atteindre à la toute-puissance, à la suprématie du crime ?... Jetons un coup d'œil sur l'histoire des tyrans et des usurpateurs ; frémissons à la seule idée de la force armée entre les mains et à la disposition exclusive du législateur... En vain nous dit-on qu'on ne veut qu'une garde d'honneur. Qu'est-ce donc qu'une garde d'honneur pour une assemblée populaire créée, environnée, défendue par des hommes libres ?... Je ne sais si je me trompe, le temps le prouvera ; mais je doute que les partisans de cette garde aient voté de bonne foi pour l'établissement de la République. On a créé les mots : agitateurs et perturbateurs, et on a peint les citoyens de Paris comme un assemblage confus d'assassins et de furieux. Puis on s'est attaqué au conseil général de la Commune ; on y a introduit des gens sur qui, citoyens, nous appelons toute la sévérité de la loi. des gens dont la Commune du 10 août vous fera justice. Mais cette commune elle-même était-elle à l'abri de la méchanceté ? On la calomniait ; on en arrachait les citoyens les plus zélés et les plus purs, on les chargeait de commissions et on les faisait remplacer par des gens qui sans doute étaient payés pour la déshonorer et faire tomber sur le conseil général les inculpations dont on avait besoin. Ils espéraient sans doute, les traîtres, anéantir la confiance des citoyens de Paris en leurs délégués. afin d'amener de nouveaux troubles et de pouvoir proposer à la Convention nationale de quitter Paris. Voilà où ils en veulent peut-être venir[26].

 

Toutes ces allégations étaient aussi impudentes que bouffonnes. Comment qualifier le passage dans lequel Chaumette insinuait que les fameux commissaires pris dans le sein du conseil général pour étre envoyés dans les départements n'étaient pas partis de leur plein gré, mais avaient été arrachés de leur siège, que leurs remplaçants avaient été payés pour se déshonorer et pour déshonorer le conseil ? Les collègues de l'orateur comprirent ou ne comprirent pas la portée des phrases qu'il débitait devant eux, mais, dans tous les cas, ils ne s'en émurent nullement ; preuve certaine que toute cette comédie était concertée entre eux et n'avait d'autre but que de donner le change à la Convention.

La harangue officielle de Chaumette donna le mot d'ordre aux sections qui se hâtèrent d'organiser une de ces manifestations dont elles avaient l'habitude depuis le 20 juin. Ce fut la section des gardes françaises, ci-devant de l'oratoire du Louvre qui cette fois prit l'initiative[27]. A son appel quarante-huit délégués se réunirent pour rédiger une adresse à la Convention contre la nouvelle garde prétorienne. Après avoir employé trois jours à l'élucubration de ce factum, les délégués qui s'étaient fait investir de pouvoirs plus ou moins réguliers, se rendirent en grande pompe au sein du conseil général de la Commune. La pétition préparée est lue, accueillie avec enthousiasme ; le conseil adjoint six (le ses membres aux quarante-huit prétendus délégués, et tous se rendent immédiatement à l'Assemblée nationale. Ils y sont reçus avec d'autant plus de facilité qu'ils viennent, suppose-t-on, entretenir la Convention de la question des billets patriotiques à l'ordre du jour de la séance. Mais la méprise cesse bientôt quand on entend l'orateur débuter ainsi :

Citoyens mandataires du Souverain,

Vous voyez devant vous les députés des sections de Paris ;

Ils viennent vous faire entendre des vérités éternelles, vous rappeler des principes que la nature et la raison ont gravés dans le cœur de tous les hommes libres ; point de mots, des choses !

On vous a proposé de vous mettre au niveau des tyrans en vous environnant d'une garde...

 

A ces mots la plus vive indignation éclate dans l'Assemblée. Lidon, l'un des plus courageux parmi les girondins, s'avance au milieu de la salle : Je demande, dit-il, que le décret sur la force publique soit prononcé sur le champ !Oui ! oui ! lui répondent un très-grand nombre de députés, il faut faire connaître au peuple français que nous sommes libres, et aux agitateurs que nous bravons leurs menaces[28]... Nous saurons, s'il le faut, mourir à notre poste, nos suppléants nous remplaceront[29].

L'agitation est à son comble. On demande la levée de la séance et le dépôt sur le bureau de l'adresse des pétitionnaires. — Non, dit la droite par l'organe de Defermon, il faut que la pétition soit entendue, que la députation soit invitée à la séance, que les représentants du peuple ne se séparent qu'après avoir pris un parti.

Il est temps, ajoute Lasource, que la République sache ce que les sections de Paris viennent vous dire à la barre. — Qu'ils présentent au moins leurs pouvoirs, s'écrient d'autres membres.

Les pétitionnaires tirent de leurs poches et agitent en l'air des chiffons de papier. Cette singulière manière de produire des pouvoirs, dont personne naturellement ne peut, dans ce moment de trouble, vérifier le libellé, est vivement applaudie par les tribunes. Le président se croit obligé de rappeler solennellement aux spectateurs que la loi leur interdit toute marque d'approbation et d'improbation ; il menace de faire sortir les perturbateurs qui, méprisant les lois et ses ordres, agitent les tribunes.

Le calme renaît enfin. L'orateur peut reprendre la parole :

Les sections de Paris, après avoir pesé la valeur des principes sur lesquels repose la souveraineté du peuple, vous déclarent par notre organe qu'elles trouvent le projet d'une garde départementale odieux et dangereux : odieux, parce qu'il n'est point de l'essence d'une constitution populaire et républicaine ; dangereux, parce qu'il ne peut que détruire les bases d'une telle constitution...

Pendant un quart d'heure, le délégué des sections et de la Commune continue sur ce ton. Sa lecture terminée, il se croise les bras et ajoute : Les sections attendent votre décision.

Guadet occupait le fauteuil ; il répond fièrement :

Citoyens, c'est ici que réside l'exercice de la souveraineté du peuple français ; c'est à la Convention nationale que tous les droits de la République sont confiés ; elle saura les défendre. Elle recevra toujours avec plaisir les conseils des bons citoyens ; mais elle promet que, d'ordres, elle n'en recevra que du peuple français. Elle vous invite à sa séance.

La Convention applaudit aux paroles de son président et déclare passer à l'ordre du jour sur la pétition. Quelques membres demandent que l'adresse des sections et la réponse de Guadet soient imprimées ; mais Gensonné s'écrie : Donner tant d'importance à une commune, ce serait autoriser toutes les autres à en prendre autant, ce serait fédéraliser la France en 44.000 républiques..... Pour empêcher qu'on ne suppose la commune de Paris tout entière coupable de ce qui ne peut être que le crime de quelques individus, je demande que l'on ensevelisse dans l'oubli la pétition qui vous a été présentée et que la Convention maintienne le décret par lequel elle a passé à l'ordre du jour.

La motion de Gensonné est adoptée, mais personne ne songe à reprendre celle qu'à faite Lidon, quelques instants auparavant, de voter immédiatement la création de la garde départementale. Par une défaillance inexplicable, la Gironde elle-même semblait reculer devant la réalisation d'une mesure qu'elle avait si laborieusement préparée et à l'occasion de laquelle elle n'avait pas craint de soulever tant de colères[30]. Peut-être voulait-elle tenir ce vote suspendu comme une menace sur la tête de la Commune. Peut-être attendait-elle d'avoir, en fait, rassemblé le noyau de cette garde avant d'en décréter, en droit, la formation,

 

VI

La Convention ne tarda pas à s'apercevoir que, si elle avait risqué le coup d'audace que lui avait proposé Lidon, elle aurait trouvé derrière elle, dans Paris même, d'énergiques auxiliaires. Dès le 20, le président de la section de la butte des Moulins écrit à la Convention pour lui déclarer que cette section n'a nullement participé à l'adresse présentée le 19 et qu'elle en désapprouve le style et la forme. Le 21, Popincourt et la Fontaine de Grenelle envoient des délégués faire à la barre de l'Assemblée nationale les mêmes déclarations[31]. Le président Guadet leur répond :

Citoyens, les agitateurs cherchent à égarer les citoyens de Paris ; votre pétition en est une double preuve. On nous avait présenté une adresse comme le vœu de quarante-huit sections ; vous la désavouez. On vous a fait croire que la Convention nationale a l'intention de créer une garde pour elle ; on vous avait trompés. C'est pour vous, citoyens, c'est pour la ville de Paris ; c'est pour assurer l'unité de la République. Au reste, c'est à vous à éclairer vos concitoyens, à vous qui réunissez au civisme pur les lumières qui captivent la confiance[32].

En même temps que certaines sections parisiennes se détachaient résolument du faisceau que la Commune avait espéré former contre la Gironde, les municipalités de province et les administrations départementales envoyaient des adresses approbatives du décret présenté par Buzot. A ces démonstrations écrites, qui affluaient de tous les points de la France, vint bientôt s'ajouter une autre démonstration plus significative encore. Le dimanche 21 octobre, apparaissent à la barre les délégués du bataillon marseillais, dont Barbaroux a déjà annoncé plusieurs fois l'arrivée à la Convention.

Nous venions des bords de la Méditerranée, dit Lallemand, leur orateur, offrir notre sang à nos frères de Paris menacés par les soldats des despotes. Mais les jours de péril sont passés, et les seuls ennemis qui nous restent à combattre ici sont les agitateurs avides de tribunat et de dictature. Nous vous offrons nos bras contre eux... Citoyens représentants, vous appartenez aux quatre-vingt-trois départements, vous êtes donc à nous comme aux citoyens de Paris, et le service militaire auprès de vous, auprès des établissements publics, est un droit commun à tous les soldats de la patrie, dont nous vous demandons l'exercice. Nous savons que certains hommes disent aux Parisiens que cette réclamation est une injure, comme s'il était injurieux pour eux de reconnaître que nous sommes leurs frères et que nous avons les mêmes droits. Nous savons encore qu'on leur répète que la Convention nationale veut établir autour d'elle une garde prétorienne. Un mot répond à cette calomnie : Nous y serons ! Les enfants de Marseille savent obéir comme ils savent se battre ; ils haïssent les dictateurs comme les rois, et vous pouvez compter sur eux pour le maintien de vos lois contre les hommes qui n'en voudraient aucune[33].

A peine la députation marseillaise a-t-elle quitté la barre qu'une autre députation s'y présente au nom des hommes du 14 juillet et de la section des Quinze-Vingts. L'orateur n'est autre que Gonchon, le plus célèbre comme le plus verbeux des orateurs populaires. Nous ne le suivrons pas dans la série interminable de ses axiomes politiques, de ses comparaisons ampoulées, de ses phrases sentimentales. Il y avait de tout dans son discours, des appels réitérés à la concorde, des éloges pompeux donnés au peuple de Paris, des malédictions contre la loi martiale, des paroles d'amitié adressées aux frères des départements[34].

Au fond, quel était le but de cette harangue dont l'auteur avait des relations secrètes avec Roland et ses amis, et à laquelle le président Guadet fit une réponse aussi sympathique que possible[35] ? La Gironde était, à la fin d'octobre, dans le plus fort de sa lutte avec la Montagne, elle avait l'appui évident des départements ; elle voulut sans doute, par une habile diversion, apaiser les préoccupations parisiennes et donner un gage de la modération avec laquelle elle userait de la victoire qui semblait ne pouvoir lui échapper.

Ce furent très-probablement les girondins ou au moins quelques membres de ce parti, les intimes de la maison Roland, qui suscitèrent la pétition Gonchon. Les inspirateurs du soi-disant délégué du faubourg Saint-Antoine lui avaient permis de donner libre carrière à son éloquence, pourvu que. dans sa conclusion, il adhérât au principe d'une garde dont les départements fourniraient les principaux éléments ; ils l'avaient même autorisé à demander, pour gage d'alliance entre l'Assemblée et les masses populaires, l'abrogation de la loi en vertu de laquelle le champ de Mars avait été ensanglanté le 17 juillet 1791. Cette concession devait compenser, suivant eux, ce que la formation d'une garde départementale pouvait avoir d'agressif vis-à-vis de la population parisienne.

Mais l'espèce de mise en scène dont le premier acte avait été l'apparition des compatriotes de Barbaroux, le second celle de Gonchon et des comparses qu'on lui avait adjoints, n'aboutit à rien par la faute même de ceux qui l'avaient préparée. La Gironde ne fit aucune proposition formelle. La Montagne, plus habile, sut choisir dans le fatras que Gonchon avait apporté à la tribune, la seule idée qui pût convenir à ses desseins l'abolition immédiate de la loi martiale. Chabot la propose, les girondins ne peuvent la refuser après avoir si bien accueilli l'orateur populaire qui l'avait demandée. Elle est votée à l'instant même à l'unanimité, et la séance est levée au milieu de l'enthousiasme universel. En sortant, chaque parti se félicite de la journée. La Gironde avait fait une énorme dépense de phrases vides et sonores, avait étalé de magnifiques sentiments, entendu et applaudi de superbes harangues, mais elle n'avait rien obtenu. La Montagne avait, en un tour de main, enlevé de l'arsenal des lois une arme qui, dans un moment donné, aurait pu devenir funeste à elle et à ses alliés.

 

VII

L'escamotage parlementaire si habilement exécuté par Chabot n'avait pu apaiser le ressentiment des démagogues parisiens. L'Assemblée avait refusé d'accorder l'honneur banal de l'impression à l'insolente pétition que les soi-disant délégués des quarante-huit sections étaient venus lui apporter. Les meneurs de l'Hôtel de ville ne veulent pas que cette pièce d'éloquence soit perdue pour la France ; ils font prendre par le conseil général de la Commune un arrêté, en vertu duquel ce document sera imprimé aux frais de la caisse municipale, affiché sur les murs de Paris, expédié aux quatre-vingt-trois départements et aux quarante-quatre mille communes de France.

Ce nouveau défi jeté à la face de la représentation nationale est dénoncé, le 25 octobre, par Barbaroux. Au milieu du violent tumulte soulevé par son jeune ami, Buzot s'écrie : On dénonçait il y a quelques mois à vos prédécesseurs des actes émanés de directoires de départements qui semblaient vouloir, à l'occasion des événements du 20 juin, former entre eux une coalition ; ces actes ont été annulés. Et maintenant voilà un corps municipal qui prend des arrêtés pour envoyer officiellement une pétition à toutes les communes de France ! Citoyens, notre gouvernement est un, toutes les parties ont un centre, il est ici. Mais si quelques communes venaient à se coaliser, à s'écarter de ce centre commun, bientôt sur les ruines de la République s'établirait un gouvernement municipal qui ne serait autre chose que la plus monstrueuse des anarchies[36].

Charlier, Jean Bon Saint-André, Manuel, Legendre demandent la question préalable sur la dénonciation de Barbaroux, et invoquent le principe de la libre circulation des idées. Mais toutes les fois qu'une proposition nette et précise dans le sens des opinions modérées lui était présentée, l'Assemblée n'hésitait pas à l'adopter ; aussi vote-t-elle sans plus de débat le décret rédigé par le jeune député de Marseille. Ce décret était ainsi conçu :

La Convention nationale casse et annule l'arrêté de la commune de Paris comme contraire aux lois et tendant à établir une correspondance officielle des municipalités entre elles, à détruire l'unité et l'indivisibilité de la République ; décrète que les membres du conseil général, qui ont pris ledit arrêté, seront personnellement responsables des dépenses occasionnées par l'impression et l'envoi de cet arrêté aux départements et aux municipalités de la République.

 

Mais cette décision, bien loin de terminer la querelle, ne fait que l'envenimer. Le 30 octobre, Roland écrit à la Convention, qu'au mépris du décret du 25, la Commune fait expédier par la poste, et sous le contre-seing de Pétion, des paquets qui contiennent la fameuse adresse. Qui est le plus étonné de cette nouvelle ? C'est certainement l'ancien maire. Il est obligé de venir à la tribune avouer qu'il ignore  complètement l'abus que l'on a pu faire de son nom. La faveur du contreseing, c'est-à-dire de l'expédition gratuite des lettres et papiers revêtus de son sceau, lui avait été accordée après le 10 août. Depuis six semaines qu'il a donné sa démission de maire de Paris, les électeurs n'ont pu encore réussir à lui trouver un successeur légal. En attendant il reste titulaire du contre-seing, mais les bureaux de la Commune s'en servent à leur guise et sans qu'il puisse donner d'éclaircissement à cet égard. Sur cette singulière révélation, on propose de retirer au maire de Paris, quel qu'il puisse être, la faveur concédée au premier magistrat de la capitale, lorsque tous les pouvoirs étaient, en fait sinon en droit, réunis entre les mains de la Commune. Chabot, fier du succès qu'il a obtenu quelques jours auparavant, veut mettre à profit le nouvel incident pour faire tomber Roland dans un piège. Il demande comment le ministre a pu savoir ce que renfermaient les paquets qu'on a arrêtés à la poste ; ce ne peut être qu'en violant le secret des lettres. L'ex-capucin s'élève avec une violence extrême contre le rétablissement de l'Inquisition. L'image pouvait paraître assez étrange dans la bouche de l'orateur ; mais le plus extraordinaire, c'était d'entendre le défenseur de la Commune attaquer le ministre de l'intérieur pour avoir fait, un jour et dans une circonstance donnée, ce que la municipalité parisienne s'était permis pendant des mois entiers, quand, après le 10 août, elle avait montré aussi peu de respect pour la liberté des correspondances que pour la liberté de la presse[37]. La gauche appuie vivement Chabot et insiste pour que Roland soit immédiatement mandé à la barre ; la Gironde veut que la conduite du ministre, bien loin d'être incriminée, reçoive de l'Assemblée une approbation formelle. Quelques députés allant beaucoup plus loin demandent que l'on suspende à l'instant même le conseil général de la Commune. Ces diverses propositions s'entrecroisent et soulèvent un inexprimable tumulte. Cependant il s'apaise un instant lorsque l'on voit Barrère monter à la tribune. La partie flottante de l'Assemblée s'était engouée de cet homme qui devait bientôt mériter un si triste renom par sa lâcheté, ses trahisons et ses rapports à deux tranchants ; elle le regardait comme son représentant le plus accrédité, comme son oracle le plus sûr. L'influence, que cet orateur à double face avait déjà acquise, il cherchait à la consolider en affectant de tenir la balance absolument égale entre les girondins et les montagnards.

Barrère commence par tonner contré la Commune pour avoir le droit de conclure contre Roland. Je demande, dit-il, que le conseil général qui a si souvent donné et qui donne encore en ce moment l'exemple de la violation des lois, soit immédiatement suspendu. Ce corps, né de l'anarchie, doit disparaître avec l'anarchie : Je demande aussi que le ministre de l'intérieur soit sans retard mandé à la barre et interrogé sur la manière dont il a été informé de l'envoi des paquets confiés à la poste. C'est pour l'honneur même du ministre que je fais cette proposition. Quoiqu'il ne soit pas directement accusé, le soupçon a plané sur sa tête. Vous ne pouvez l'y laisser plus longtemps.

La première proposition n'avait été présentée par Barrère que pour faire plus sûrement accepter la seconde. Il n'insiste pas sur la suspension de la municipalité, mais il fait adopter le décret qui mande Roland à la barre. Celui-ci y obéit sur-le-champ, et vient donner à l'Assemblée les explications qui lui ont été demandées.

J'ai, dit-il, suspendu l'envoi des paquets parce que je savais qu'ils contenaient des exemplaires d'une adresse soi-disant émanée des quarante-huit sections parisiennes, adresse que la Convention a improuvée, que plusieurs des sections auxquelles on l'attribuait ont rétractée, adresse qui tendait à discréditer les représentants du peuple dans l'esprit de leurs commettants et était de nature à porter le trouble dans les départements. Ces paquets étaient d'ailleurs revêtus du contre-seing d'un homme qui le désavouait.

— Mais comment, dit le président, qui interrogeait le ministre au nom de l'Assemblée, avez-vous eu connaissance de cet envoi ?

— J'ai reçu un billet d'une personne qui avait coopéré à faire les paquets. Cette personne, je ne dois pas la nommer, parce que je puis bien me compromettre pour le salut public, mais je ne puis compromettre celui qui m'a donné un avis de confiance et par zèle pour la République[38].

 

Merlin (de Thionville) essaie de parler contre Roland, mais il est interrompu par les murmures de l'immense majorité de l'Assemblée. On veut donc, s'écrie-t-il, tuer la République ? Si l'on s'acharne contre la municipalité parisienne, c'est que l'on veut donner à Louis XVI et à l'infâme Marie-Antoinette le doux plaisir de voir égorger ceux qui les ont mis dans la tour du Temple ?

En jetant ainsi dans le débat le nom d'illustres prisonniers, Merlin cherchait à le passionner encore davantage ; cela n'était guère nécessaire, car depuis une heure, les colères bouillonnaient au fond des cœurs et éclataient à chaque instant par les plus violentes interruptions. Les amis de la Montagne aussi bien que ceux de la Gironde sentaient que cette querelle, qui avait l'air presque puérile puisqu'elle s'agitait à l'occasion de quelques paquets d'imprimés arrêtés momentanément à la poste, résumait en réalité tous les dissentiments qui creusaient un abime de plus en plus infranchissable entre les deux partis de la Convention.

En vain Barrère tente-t-il de contenter tout le monde en déclarant qu'à ses yeux la municipalité et le ministre sont également coupables, le ministre, parce qu'il n'a pas consulté la Convention avant d'opérer la saisie des paquets ; la Commune, parce qu'elle a essayé d'expédier des paquets faussement contresignés. La gauche veut absolument que l'Assemblée déclare que Roland a violé le secret des lettres. La droite s'y oppose avec non moins d'énergie. L'agitation prend un tel caractère de violence que le président se couvre et fait inscrire nominativement au procès-verbal Merlin, le provocateur du scandale. Enfin l'Assemblée, longtemps indécise, semble vouloir prendre un parti décisif. Elle passe à l'ordre du jour sur tout ce qui concerne la conduite du ministre, et accorde la parole à Barbaroux, qui annonce avoir à faire les propositions les plus importantes pour le salut de la République.

L'anarchie règne autour de nous, dit le fougueux marseillais, et nous n'avons rien fait pour la réprimer. Les provocateurs au meurtre, les administrateurs infidèles, les souleveurs d'une poignée de citoyens égarés sont encore triomphants ; n'est-ce donc plus ici la volonté nationale qui commande ? Les représentants de vingt-cinq millions d'hommes doivent-ils courber la tête devant trente factieux ? Nous n'avons pas assez calculé les conséquences terribles de notre longue patience. Quelle opinion les peuples, chez lesquels nous allons porter la liberté, peuvent-ils se former de notre République, lorsqu'ils voient le crime siéger à côté de la vertu, les dictateurs respirer le même air que les hommes du 14 juillet ?

L'orateur girondin démontre que, si les désordres ne sont pas promptement réprimés, la Convention se déshonorera à la face de l'Europe, et laissera la démagogie parisienne entraîner la France à l'abîme. Discutant les calomnies des désorganisateurs, il prouve qu'il n'y a point de parti qui veuille une république fédérative. Il somme Marat de dénoncer les traîtres qu'il accuse dans son journal de vouloir démembrer la patrie. Il affirme que les citoyens que l'on intitule fédéralistes sont précisément ceux qui, depuis dix ans, combattent ce système de gouvernement. Le projet d'une garde départementale, ajoute-t-il, a aussi servi de prétexte aux plus absurdes calomnies. Sans doute, Paris ne veut pas opposer sa volonté à la volonté de quatre-vingt-trois départements. Il n'y a plus de capitale dans une république, et tous ces mouvements de quelques sections de Paris, ces arrêtés insolents, ces menaces coupables, dont nous sommes témoins tous les jours, auront moins d'influence sur nous que la paisible pétition du plus petit village.

Barbaroux est interrompu par les vociférations des tribunes et de la Montagne. Mais plusieurs salves d'applaudissements, partis du centre et du côté droit, lui prouvent qu'il exprime les sentiments de l'immense majorité des représentants du peuple ; il continue donc son discours. Selon lui, les dictateurs de l'Hôtel de Ville ne suscitent toute sorte d'embarras et d'agitations, à propos des travaux du camp, des billets de la caisse de secours, comme de la garde départementale, que dans un seul but : celui de se soustraire au châtiment que méritent leurs déprédations.

Ils vous disent qu'il faut attendre la reddition des comptes de la Commune, pour la juger. Futile objection ! Sans doute il est des comptes que les corps administratifs ne doivent donner qu'à des époques déterminées et pour la rédaction desquels on conçoit qu'il faut nécessairement du temps. Mais le compte d'un dépôt doit être rendu dès qu'il est demandé. Un retard est un délit que la loi doit punir ; la Commune de Paris n'est que dépositaire de l'argenterie, de l'or et des effets enlevés dans les maisons des particuliers émigrés ; il faut donc qu'elle s'en déssaisisse à l'instant et que ces objets tombent ou dans la caisse nationale ou sous le balancier de la monnaie.

La désorganisation s'étend autour de nous. De vingt-cinq sections qui ont rendu compte de l'élection du maire, treize ont violé la loi qui leur commandait de faire cette élection au scrutin secret.... La section du Panthéon français a délibéré de se porter en armes à la barre de la Convention nationale, si son président y était mandé. La section des Piques, que préside Robespierre, a osé improuver le décret par lequel vous avez cassé l'arrêté du conseil général ; bien plus, elle a demandé que cet arrêté, qui ordonne l'envoi à chaque municipalité de la pétition injurieuse des prétendus délégués des quarante-huit sections, fût modifié en ce sens qu'au lieu d'un exemplaire, il en fût adressé vingt-quatre à chacune des 44.000 communes de France, ce qui ferait monter l'impression à plus d'un million d'exemplaires.... Si dans ce moment le tocsin sonnait, quel moyen auriez-vous pour ramener l'ordre ou prévenir les attentats ? Le pouvoir exécutif ? il est sans force et peut-être encore exposé à des mandats d'amener. Le département ? on ne reconnaît plus son autorité. La Commune ? elle est composée en majeure partie d'hommes que vous devez poursuivre. Le commandant général ? on l'accuse d'avoir des liaisons avec les triumvirs. La force publique ? il n'en existe point. Les bons citoyens ? ils n'osent se lever. Les méchants ? Oui, ceux-là vous entourent, et c'est Catilina qui les commande.

 

Cela dit, Barbaroux propose quatre projets de décrets :

I

La Convention déclare qu'elle reste à Paris.

Lorsque la représentation nationale aura été avilie dans la ville où le corps législatif tient ses séances, cette ville perdra le droit de posséder le corps législatif et les établissements qui en dépendent.

Le présent décret sera sur-le-champ envoyé à la sanction du peuple.

II

Les bataillons fédérés, les dragons de la République, les gendarmes nationaux et autres corps de troupes de ligne et de volontaires qui se trouvent soit dans Paris, soit dans le voisinage, feront, concurremment avec la garde nationale de Paris, le service de la Convention et de tous les établissements publics.

III

La Convention nationale, en vertu des pouvoirs qui lui ont été donnés par le peuple, se constitue en cour de justice pour le jugement des conspirateurs.

IV

La Convention nationale casse la municipalité et le conseil général de la Commune de Paris, et ordonne que le directoire du département nommera des commissaires parmi les administrateurs pour exercer provisoirement les fonctions municipales.

Les sections de Paris cesseront dès aujourd'hui d'être permanentes[39].

 

Des mesures aussi capitales n'auraient pas dû être proposées sans la certitude qu'elles seraient soutenues par la Gironde tout entière. Or les plus intimes amis de Barbaroux n'avaient point été avertis de la levée de boucliers qu'il allait provoquer. Il avait voulu se réserver la gloire d'être l'unique auteur des mesures qui, pensait-il, devaient assurer le salut de l'empire. L'Assemblée n'était nullement préparée à entendre, encore moins à voter de pareilles propositions. Elle est surprise et comme abasourdie. Les timides interrogent les audacieux du regard. Ceux-ci font signe que l'orateur n'a pas daigné les meure dans la confidence, et qu'ils n'ont pu se concerter pour avoir une opinion raisonnée sur un ensemble de projets combinés dans une seule tête et produits inopinément au milieu d'un débat déjà si irritant. Personne ne se sent d'humeur à soutenir la discussion sur le terrain nouveau où l'a placé Barbaroux. On se remet à délibérer, comme si de rien n'était, sur les détails de la saisie opérée à la poste par les soins du ministre de l'intérieur. Pétion lui-même reconnaît que la quadruple motion du représentant des Bouches-du-Rhône doit être ajournée. Sans même aller aussi loin que Barrère, il propose et il fait adopter un décret ordonnant au conseil général d'envoyer le lendemain dix commissaires à l'Assemblée pour donner des explications sur l'abus qui a été fait du contre-seing du maire de Paris.

Le 31, à l'heure dite, se présente une députation de la Commune, conduite par Anaxagoras Chaumette. Celui-ci va-t-il donner à l'Assemblée nationale une seconde édition du discours qu'il a prononcé le 15 à l'Hôtel de Ville[40], et dans lequel il adressait de loin aux adversaires des jacobins et des sections révolutionnaires les injures les plus vives, les comparant à Sylla, César et Cromwell ? Nullement. Autant il était audacieux et insolent lorsqu'il se trouvait dans son milieu habituel, en présence d'un auditoire dont il avait toutes les sympathies ; autant il est souple et obséquieux lorsqu'il est vis-à-vis de la représentation nationale[41]. L'embarras de l'orateur se traduit par l'incohérence et l'emphase de son discours. Si la justice et la vérité, dit-il, étaient exclues de la terre, ce serait ici qu'on pourrait les retrouver. Je prie, au nom du salut public, les législateurs de m'entendre jusqu'au bout. Il faut, vous rappeler ce qu'est aujourd'hui le conseil général. Au 10 août, il était composé d'hommes vigoureusement patriotes ; c'étaient des hommes fermes dans les principes. Peu d'entre eux, il est vrai, étaient capables d'administrer une aussi grande ville. Quelque temps après, le conseil changea de face : eh bien ! la face de ce conseil est encore changée depuis. Le petit nombre d'hommes qui compose le conseil est bien décidé à faire cesser cette lutte exécrable de quelques anarchistes. Les lâches sont toujours cruels ; ils ont quitté leur poste. Ceux qui sont restés se sont écriés tous : Périsse le conseil de la Commune plutôt que la tranquillité publique soit troublée, que le salut du peuple soit compromis !

Chaumette fait à moitié l'aveu des crimes que l'on reproché au conseil général ; en son nom, il en promet la punition. Il y a eu des prévaricateurs dans la Commune, s'écrie-t-il, le petit nombre d'hommes purs qui siègent au conseil les mettra sous la hache de la loi !... Nous dénoncerons nous-mêmes ceux d'entre nous qui ont commis des dilapidations, mais vous ne confondrez pas les innocents avec les coupables.... N'altérez pas la confiance des citoyens en nous !... Comment voulez-vous que nous arrêtions les provocateurs au meurtre, que nous empêchions les insurrections d'éclater, que nous démasquions les pervers qui les excitent ? — Arrivant enfin au fait particulier sur lequel il est tenu de s'expliquer, Chaumette n'entre dans aucun détail, mais il désavoue tout ce qui a pu froisser la représentation nationale. Le conseil général, dès qu'il a eu connaissance du décret qui improuvait l'arrêté municipal du 19, a fait suspendre l'envoi de cette malheureuse pétition qui nous a tant agités. Quant au contre-seing, s'il a été appliqué sur des paquets déjà préparés pour la poste, c'est par suite d'un usage établi depuis longtemps. Cela s'est toujours fait sans que le maire en fût instruit. Si le conseil général a paru donner son assentiment à la pétition contre la garde départementale, c'est qu'il a cru ne devoir pas résister au vœu exprimé par les commissaires de section. Ces commissaires ne représentaient pas tout Paris, mais la majorité des sections parisiennes.

La Gironde s'estime satisfaite des explications de Chaumette ; elle les croit assez humiliantes pour la Commune et se figure que son ennemie sera d'autant plus vaincue et abaissée devant l'opinion publique, que la Convention se montrera plus dédaigneusement généreuse envers elle. Puisque la pétition n'a pas été envoyée, puisque le conseil général confesse qu'il a eu tort de l'approuver, puisqu'il reconnaît qu'elle n'avait pas l'aveu de toutes les sections, Pétion et Lasource eux-mêmes invitent leurs collègues à décerner les honneurs de la séance aux municipaux repentants et à voter l'ordre du jour. L'Assemblée ne paraît pas vouloir se montrer aussi indulgente que les chefs de la Gironde. Ce n'est qu'à la suite de deux épreuves douteuses qu'elle accorde en ces termes un bill d'indemnité à la municipalité parisienne :

La Convention nationale, après avoir entendu la lecture de l'arrêté de la Commune du 30 octobre[42], passe à l'ordre du jour sur le délit de cette Commune compris dans l'envoi à la poste des paquets arrêtés hier par ordre du ministre.

 

Enfin, pour consacrer religieusement le principe de l'inviolabilité du secret des lettres, l'Assemblée décrète que les paquets arrêtés à la poste seront rendus aux expéditeurs sans avoir été ouverts[43].

 

VIII

La commission des Six, devenue depuis la commission des Neuf, avait été chargée de préparer, en outre du projet de loi sur l'organisation de la garde départementale, un décret contre les provocateurs au meurtre et à l'assassinat[44]. Buzot fut encore choisi par la commission pour lui servir d'organe ; il déposa son second rapport le 27 octobre. Il ne s'y dissimulait pas que la loi, proposée par ses collègues et lui, touchait aux immunités de la presse, que des républicains voulaient voir jouir d'une liberté indéfinie ; mais il se hâtait d'ajouter : Nous sommes devant une nécessité triste et pressante ; nous sortons à peine, ou plutôt nous sommes encore environnés de ces révolutions qui donnent à l'espèce humaine tout son ressort, mais qui développent en même temps toutes les passions dont une société corrompue a nourri toutes les semences. Ainsi, d'une part, l'élévation du caractère, l'énergie des sentiments, l'activité de l'esprit, la grandeur de l'enthousiasme animent et exaltent les natures généreuses, tandis que la basse stupidité, la cruelle envie, l'ambition désordonnée, la défiance sanguinaire, la rage de détruire, la fureur de dominer égarent, d'autre part, ces individus malheureux dont les vices de l'ancien gouvernement avait opéré l'avilissement et préparé les crimes. L'affreuse association de tous les vices et de tous les crimes produit bientôt les effets qu'on doit en attendre. Le peuple, toujours agité, toujours misérable, finit par regretter le repos du despotisme et s'y laisse entraîner par lassitude et par épuisement. Voilà où les Français arriveront infailliblement, si vous ne les arrêtez pas d'une main ferme et hardie sur le bord du précipice, où de perfides flatteurs veulent les précipiter... C'était dans le profond silence de la retraite et du recueillement que les anciens législateurs méditaient le bonheur des hommes. Sera-ce au milieu du frémissement des passions les plus sanguinaires, des torches qu'elles agitent, des poignards qu'elles appellent que nous pouvons poser froidement les bases de la félicité d'une grande nation ?... Au sortir des scènes désastreuses de ces derniers temps, sachons imposer à l'agitation, à la malveillance, à la perversité ; qu'une loi provisoire, mais nécessaire, austère et sage, réprime les passions cruelles qu'ont enfantées nos discussions politiques.

Le rapport de Buzot était suivi d'un projet de décret, aux termes duquel toute personne qui, par des placards ou affiches, par des écrits publics ou colportés, par des discours tenus dans des assemblées publiques, aurait provoqué ou conseillé à dessein le meurtre, l'assassinat ou la sédition, devait être puni de douze ans de fers, si le meurtre ou l'assassinat ne s'en était pas suivi, de mort, si le meurtre ou l'assassinat avait été perpétré : Les imprimeurs devaient être punis de quatre années de gêne, et les colporteurs de trois à six mois d'emprisonnement. Le rapport et le projet de décret sont reçus avec de très-vifs applaudissements. On demande que la discussion soit aussitôt entamée ; mais sur l'opposition de plusieurs membres, la Convention décide que le projet présenté par Buzot sera mis à l'ordre du jour du surlendemain[45].

Au même instant Gensonné réclame la parole, et annonce qu'il désire appeler l'attention de l'Assemblée sur une motion urgente, qu'il regarde comme indispensable pour éteindre tout esprit de parti et déjouer toute espèce d'intrigue. Il faut, s'écrie-t-il, réduire à néant les calomnies de ces hommes qui ne feignent de servir le peuple que pour le tromper, qui ne respirent qu'au milieu des proscriptions et des meurtres ; de ces hommes qui sont déjà aux aguets pour attaquer l'œuvre constitutionnelle que la Convention s'apprête à élever, pour propager le désordre, établir l'anarchie en système, et préparer la division violente de toutes les parties de la République et l'infaillible résurrection du despotisme. Otez à ces hommes un puissant prétexte d'accusation contre vous, en prouvant à tous votre absolu désintéressement. Songez que l'Europe vous regarde. Partout les despotes publient que l'abolition de la royauté en France est l'ouvrage' d'une poignée de factieux qui veulent s'en partager les dépouilles. Eh bien ! voici votre réponse : Décrétez qu'aucun membre de la Convention nationale ne pourra accepter et remplir une fonction quelconque que six ans après l'établissement de la nouvelle constitution.

Oui ! oui ! répond l'Assemblée, qui, tout entière debout, décrète par acclamation le principe posé par l'orateur girondin[46].

Cependant, à peine le premier moment d'enthousiasme est-il passé, que la réflexion revient à quelques membres. Garran-Coulon fait observer qu'une résolution si précipitamment prise viole la souveraineté du peuple, dont nul n'a le droit de limiter le choix. Barrère rappelle que la Constituante décréta aussi l'inéligibilité de ses membres. Mais alors, dit-il, les circonstances étaient bien différentes. Nous avions une cour corrompue et corruptrice ; nous avions une liste civile immense, nous voulions prévenir la ruine de la patrie. Robespierre fit une motion généreuse. Elle fut adoptée avec enthousiasme ; elle devait l'être, il s'agissait de la Liberté ; nous sentions bien que c'était restreindre la souveraineté du peuple, que c'était gêner l'exercice de son droit d'élection. Mais aujourd'hui, votre détermination ne doit pas être la même ; vous ne pouvez pas exhéréder civilement sept cent quarante-neuf citoyens qui, je l'espère, auront bien mérité de la patrie ; jugez du peu de danger de la rééligibilité par l'exemple de l'Assemblée constituante. Sur douze cents hommes passés à travers la filière de l'opinion publique, quatre-vingts à quatre-vingt-dix seulement sont revenus à la Convention nationale.

Billaud-Varennes, Mathieu, Mailhe, insistent pour le maintien du décret et accumulent, pour en démontrer l'opportunité, toute sorte de citations grecques et latines. Désirant concilier les opinions opposées, Camus demande que l'exclusion votée sur la motion de Gensonné ne s'applique qu'aux fonctions salariées. Je m'oppose à cette distinction, s'écrie Chabot ; c'est au pouvoir et non pas au salaire que nous devons renoncer. Persuadée qu'elle fait un grand acte de civisme, l'Assemblée maintient son vote.

Le lendemain, à l'occasion de la lecture du procès-verbal, Rewbell, qui a été l'un des rares adversaires de la motion Gensonné, veut discuter de nouveau un décret qui, dit-il, a été enlevé à l'enthousiasme de la vertu. A ces mots une très-vive agitation se manifeste ; on réclame l'ordre du jour avec acharnement.

On veut vous précipiter dans l'abîme ! s'écrie l'orateur, c'est un piège tendu à votre désintéressement. Sa voix se perd dans le tumulte. La parole lui est cependant maintenue, grâce à l'insistance de Lanjuinais et de Ducos, qui rappellent leurs collègues au respect de la liberté des opinions. Le silence rétabli, Rewbell reprend : Je demande une patrie, je soutiens que la Convention n'avait pas le droit de décréter ce qu'elle a décrété. Quand je suis arrivé ici, j'étais citoyen. Vous avez osé me priver de mon droit... Je ne veux pas d'une république où je ne serais pas citoyen. On a cité Lycurgue : Lycurgue s'est exilé volontairement. Qu'aurait-il dit si on lui avait enlevé le plus beau titre dont il aurait assuré la possession à ses concitoyens ? De grands événements se préparent, bien des incidents retarderont vos travaux. On veut vous éliminer parce que vous aimez l'ordre ; on veut vous désunir, vous dissoudre même. Ayez le courage de surmonter une fausse honte en rapportant votre décret, et renvoyez cette motion pour la discuter avec votre Constitution.

Jean Debry et Camille Desmoulins répètent de nouveau les lieux communs déjà présentés la veille à l'appui du décret, et l'Assemblée, quoique très-fortement ébranlée, passe à l'ordre du jour pur et simple[47].

Par cet exemple — on en pourrait citer vingt autres — que l'on juge de l'incroyable décousu des discussions conventionnelles. Loin de se discipliner sous des chefs habiles, résolus, persévérants, la majorité, que l'on aurait pu réunir en un faisceau indissoluble, éparpillait ses forces, usait son énergie dans des luttes stériles. La Convention en masse pourra-t-elle du moins échapper à cette inconsistance qui énerve et discrédite les individus et les partis ? Non. Chaque jour des motions contradictoires, intempestives, sans application immédiate, étaient lancées au hasard suivant le caprice de l'initiative individuelle. Elles étaient soutenues ou combattues tour à tour par des orateurs siégeant sur les mêmes bancs, professant d'ordinaire les mêmes opinions ; les Girondins faisaient souvent assaut de popularité avec les plus violents Montagnards. Nous verrous bientôt l'Assemblée se laisser arracher lambeau par lambeau le manteau de pourpre souveraine dont le suffrage populaire l'avait revêtue ; puis, s'asservir lâchement aux volontés tyranniques de quelques décemvirs ; enfin, quand elle aura subi toutes les avanies et tous les outrages, quand elle aura été violentée, décimée, se réveiller au lendemain du 9 thermidor, se maudissant elle-même. Honteuse de ses faiblesses, de ses hésitations, de ses entraînements, elle prendra, pour ainsi dire, le contre-pied de tous ses premiers votes et reviendra sur ses décisions les plus solennelles.

De ces étranges contradictions, aucune n'est plus frappante que celle qui se produira sur la question soulevée par Gensonné. Jeune, forte, pleine de vie, la Convention décrète que tous ses membres seront pour six ans inéligibles à toutes fonctions publiques. — Vieillie par le combat, usée par la proscription, redoutant les conséquences du dégoût et de l'horreur qu'inspirent les excès commis en son nom, elle ne trouvera d'autre moyen de garantir le maintien de la République et la durée de son œuvre constitutionnelle, qu'en décidant que les deux tiers de ses membres feront nécessairement partie de la législature appelée à lui succéder. Au début de sa carrière, elle avait violé le principe de la souveraineté du peuple en déclarant ses membres inéligibles ; à son déclin elle le violera encore en circonscrivant d'une manière tout anormale le cercle dans lequel le choix des électeurs pourra se mouvoir. Est-il un rapprochement qui puisse mieux démontrer le peu de foi que les nations doivent avoir dans ces constitutions immuables qui durent un an, dans ces pompeuses déclarations qui sont oubliées le lendemain du jour où elles ont été prononcées, dans ces protestations de désintéressement si vite démenties par l'avidité et l'ambition de ceux mêmes qui s'en sont servis pour éblouir les masses ignorantes et crédules ?

 

IX

Pendant que la discussion d'un décret, qui ne devait pas être exécuté, retardait celle de la loi contre les provocateurs au meurtre et à l'assassinat, les plus mauvaises nouvelles arrivaient des départements. La Vendée, déjà fort agitée durant les derniers jours de la Législative, commençait à courir aux armes. Dix mille paysans s'étaient emparés de Châtillon et marchaient sur Bressuire. Ils avaient été, à la vérité, repoussés par la levée en masse des gardes nationaux des Deux-Sèvres ; mais ce premier mouvement avorté en annonçait manifestement un beaucoup plus considérable. La captivité de Louis XVI et le massacre des prêtres dans les prisons avaient poussé au paroxysme les passions royalistes et catholiques des populations de l'Ouest.

A Lyon, des émeutiers avaient forcé les portes du magasin qui renfermait la guillotine, et l'avaient établie en permanence sur la place de la Maison Commune. Les prisons, déjà si tristement visitées par le meurtre le 9 septembre, avaient été de nouveau envahies. Sept détenus en avaient été arrachés ; deux avaient péri, malgré tous les efforts des officiers municipaux, qui n'avaient pu sauver les cinq autres qu'en risquant leur propre vie.

Le ministre de l'intérieur, dans la lettre par laquelle il avertissait la Convention de ces lamentables événements, réclamait le vote immédiat d'un décret qui ordonnât, conformément à la demande même du conseil général de Lyon, le renouvellement intégral de la municipalité. Vitet, le courageux maire de la seconde ville de France, qui s'était démis de ses fonctions pour venir siéger à la Convention, s'empresse de confirmer ce qu'écrit Roland, et de convertir sa demande en motion. Le conseil général, dit-il, n'est plus composé que de seize membres au lieu de soixante-trois. La municipalité est sans maire, sans force et sans moyens. Tous les désordres que l'on vient de retracer à vos yeux sont l'ouvrage de commissaires se disant envoyés par la Commune de Paris. Ils ont jeté parmi les Lyonnais les soupçons, les défiances ; ils ont prêché le mépris des lois et des autorités constituées. Les agitateurs de Lyon sont en correspondance avec les agitateurs de Paris. L'anarchie est à son comble ; les propriétés sont violées, les massacres se renouvellent sans que les assassins soient poursuivis et punis : il est temps que les lois ne soient plus enfreintes, que les autorités constituées soient respectées, que la liberté ne soit plus confondue avec la licence et que le crime soit également puni dans toute la République[48]. Legendre, l'un des commissaires envoyés le mois précédent avec Vitet et Boissy d'Anglas pour rétablir le calme dans le chef-lieu de Rhône-et-Loire, veut atténuer les allégations de l'ancien maire ; il affirme que lorsqu'il a quitté Lyon, les lois étaient respectées, les citoyens unis et frères. Mais, sans daigner prendre en considération ce que vient de dire le boucher parisien, la Convention décrète que la municipalité lyonnaise sera renouvelée sur-le-champ, que trois commissaires pris dans son sein seront de nouveau envoyés pour rétablir l'ordre et faire respecter les lois. Les commissaires élus sont, comme la première fois, Vitet et Boissy d'Anglas. Legendre seul est remplacé par Delacroix (de la Marne). Par cette exclusion, la majorité montrait assez la tendance qu'elle avait à soutenir résolument les opinions et les hommes de la Gironde et à écarter de toute mission importante les Montagnards que, dans son impartialité, elle avait d'abord appelés à y prendre part dans une certaine proportion[49].

A peine cet incident est-il terminé que des délégués des tribunaux criminels siégeant à Paris demandent à être entendus. C'est le célèbre avocat Target, naguère membre de l'Assemblée constituante et maintenant président de l'un des tribunaux parisiens, qui est à la tête de la députation[50].

L'orateur rappelle les principales dispositions de la loi sur l'instruction criminelle, puis il ajoute : Citoyens, voilà la loi et voici les faits : Les prisons ont été vidées il y a sept semaines par une sanguinaire catastrophe ; elles sont déjà remplies. On ne sait par quels motifs tant de citoyens sont arrêtés ; les écrous ne sont point en règle, et aucune plainte n'a été portée aux tribunaux par les officiers de police. Ainsi la Commune réduit les tribunaux à l'inaction ; de là vient que les citoyens d'une république sont plus opprimés qu'on ne l'est sous le despotisme. Les ambitieux d'un jour, les déprédateurs qui ne peuvent cacher leurs malversations que dans les troubles, saisissent ces prétextes pour faire croire au peuple que la loi est impuissante, pour l'égarer, l'agiter et le porter à des excès. En conséquence les pétitionnaires demandent qu'il soit nommé dans chaque section deux commissaires-visiteurs des prisons, lesquels prendront connaissance des noms des personnes incarcérées, de l'état des écrous et de la manière dont les prisonniers sont traités. Ils rendront compte à la Convention de toutes les violations de la loi qu'ils auront pu relever.

La pétition de Target est couverte d'applaudissements. Kersaint s'écrie : Vous voyez qu'on appelle l'ordre et les lois de tous les côtés. Il est temps de punir le crime. Quand on n'a plus de roi, c'est la loi qu'il faut mettre sur le trône. Hérault-Séchelles annonce que le comité de sûreté générale s'est déjà occupé, depuis le décret du 8 octobre[51], de l'état des prisons de Paris, qu'il s'en occupe avec la plus grande sollicitude et qu'il sera bientôt en mesure de présenter son rapport.

Mais si le rapport du comité n'était pas prêt, celui de Roland l'était. La Convention avait ordonné que le ministre de l'intérieur lui rendrait compte de l'état où se trouvaient les autorités publiques à Paris depuis le 10 août, des obstacles que l'exécution des lois éprouvait claie cette ville, et des moyens d'y remédier. Le 29octobre, Roland vint confirmer officiellement toutes les accusations dirigées depuis un mois contre la Commune : Enlèvements, sans reçu, d'argenterie et d'objets précieux dans les maisons particulières et les dépôts publics de la capitale et des départements ; usurpation de fonctions, confusion de pouvoirs, attentats graves à la propriété et à la sûreté individuelle, refus absolu de fournir aucun compte ; désordre et désobéissance, mépris de toute autorité, force publique sang énergie et sans cohésion, annihilée par un mauvais commandant. Un grand nombre de pièces justificatives accompagnaient le mémoire ministériel ; l'une d'elles contenait une dénonciation contre le fameux Fournier l'Américain, qui avait déclaré que d'ici à quinze jours on saurait se défaire de la cabale de Roland, de Brissot, Vergniaud et Lasource ; que du reste il n'y avait qu'un homme qui pût sauver la patrie, et que cet homme était Robespierre. Cette dénonciation avait été transmise à Roland par Dubail, vice-président du tribunal du 17 août. Celui-ci, il faut le dire, connaissait mieux que personne tout ce dont Fournier était capable, puisqu'il s'était trouvé face à face avec lui, lorsque ce chef des bandes parisiennes avait enlevé les prisonniers d'Orléans pour les faire égorger à Versailles[52].

Craignant que la faiblesse de son organe ne lui permit pas d'être entendu par tous les membres de l'Assemblée, Roland avait prié Lanjuinais, l'un des secrétaires, de faire la lecture du rapport et de ses annexes[53]. Pendant tout le temps que retentit la voix vibrante du courageux breton, le plus profond silence règne dans la salle du manège. Seulement des mouvements d'étonnement et d'horreur[54] se manifestent à la lecture de certains passages ; tous les regards se tournent vers Robespierre, Marat, Panis et leurs amis, qui restent immobiles sur leur banc. A peine Lanjuinais a-t-il repris sa place au bureau qu'un grand nombre de députés demandent l'impression et l'envoi à tous les départements, à toutes les communes, même à toutes les sociétés populaires, du terrible compte rendu du ministre de l'intérieur.

Je réclame la parole contre l'impression de ce rapport, s'écrie Robespierre. — De violents murmures couvrent sa voix. — Oui, ajoute-t-il, je veux parler non-seulement contre l'impression, mais aussi sur le fait personnel, sur l'insinuation dangereuse qui se trouve dans la pièce dont il a été donné lecture à la suite du rapport.

Je ne puis, dit le président Guadet, laisser parler en ce moment que sur la demande d'impression. — Je n'ai pas besoin de vos officieuses instructions, réplique insolemment Robespierre ; je sais sur quoi j'ai la parole.

A l'ordre, à l'ordre ! vocifère la droite. — Il a déjà l'air d'un dictateur ! s'écrie le girondin Henri Larivière. Le tumulte augmente, la voix tonnante de Danton peut à peine le dominer : Président, maintenez la parole à l'orateur ! je la demande, moi aussi ; il faut que tout cela s'éclaircisse !

Guadet invite de nouveau Robespierre à parler sur l'impression. Celui-ci entame un interminable exorde, sans cesse interrompu par le même cri : Au fait ! Il veut s'élever contre ce qu'il appelle un système de calomnie dont le but unique est d'opprimer les patriotes[55]. Non, lui réplique-t-on, il s'agit de démasquer les imposteurs[56]. — Si vous ne parlez pas contre l'impression, répète le président, je vais la mettre aux voix. — Au moins, s'écrie Robespierre, écoutez ce que je émis dire. — Nous ne voulons pas le savoir ; aux voix l'impression ! Le président rappelle les interrupteurs à l'ordre, ce qui n'empêche pas l'orateur de se plaindre de la partialité avec laquelle les débats sont dirigés. A cette injuste récrimination, de violents murmures s'élèvent. On demande que l'orateur soit réprimandé pour avoir insulté le président. Guadet se contente de répondre : Robespierre, vous voyez les efforts que je fais pour ramener le silence ; je vous pardonne une calomnie de plus.

Le chef du parti jacobin continue longtemps encore à se plaindre des dénonciations vagues dont il est l'objet, et de la violation des droits du peuple qui l'a envoyé siéger à la Convention. Quoi, s'écrie-t-il, lorsqu'ici il n'est pas un homme qui osât m'accuser en face en articulant des faits positifs contre moi ! Lorsqu'il n'en est pas un qui osât monter à cette tribune et avoir avec moi une discussion calme et sérieuse... — Eh bien ! je m'offre contre toi, Robespierre, s'écrie J. B. Louvet en s'élançant au milieu de la salle ; oui, c'est moi qui t'accuse. Et nous aussi, nous t'accusons, répètent en même temps Rebecqui et Barbaroux, voulant rappeler l'accusation qu'ils avaient déjà lancée, un mois auparavant, contre le chef de la démagogie parisienne[57].

Il se fait dans l'Assemblée un silence effrayant.. Robespierre reste muet et immobile. Louvet monte les degrés de la tribune et arrive près de l'orateur. Continue donc, Robespierre, s'écrie Danton, les bons citoyens sont là qui t'entendent !

Il faut que Louvet soit entendu tout de suite, propose Tallien, il faut que les rayons de la vérité confondent les calomniateurs !

Il est nécessaire, dit Robespierre le jeune, accouru auprès de son frère, il est nécessaire que l'accusateur soit entendu avant l'accusé.

Robespierre, surmontant enfin son émotion, essaie de reprendre le fil de son discours, mais sa voix est profondément altérée, ses traits sont contractés, sa figure est pâle et livide.

Je réclame, dit-il, la liberté de terminer l'exposé de mon opinion. Déjà on a tenté de m'envelopper dans deux accusations. La première était si vague, si peu soutenue, qu'elle semblait avoir été jetée en avant, non pas pour amener des preuves, mais pour laisser dans vos esprits des impressions fâcheuses, car c'est là le grand art de la calomnie. La seconde est celle qui vient de se produire. Veut-on étouffer notre voix ? Veut-on sacrifier un patriote ? Je demande à être entendu à mon tour, je demande à être écouté avec attention et impartialité.

C'est juste, répond l'Assemblée entière[58].

Puisque un membre s'est présenté pour m'accuser, je demande qu'il soit entendu ; mais je demande que l'Assemblée fixe un jour pour, après l'impression du rapport, discuter les faits présentés par le ministre.

Lasource déclare que lui aussi a été nommé dans la pièce annexée au rapport de Roland. Eh bien ! dit-il, je m'avoue coupable. Je déclare que si vouloir le respect des lois est une cabale, estimer Roland comme un honnête homme est une cabale... — Nous en sommes tous, s'écrient un très-grand nombre de représentants.

Le président Guadet fait observer à Lasource qu'il n'est pas accusé et que, dès lors, il n'a pas besoin de se défendre. L'impression du rapport de Roland et des pièces qui y sont jointes est adoptée sans conteste, on en demande la discussion à jour fixe. Ce sont les montagnards Albitte et Tallien qui la réclament, c'est Danton qui l'appuie.

Il est temps, s'écrie l'ex-ministre de la justice, il est temps que nous sachions enfin de qui nous sommes les collègues, il est temps que nos collègues sachent qui nous sommes. On ne peut se le dissimuler, il existe de grands germes de défiance entre ceux qui composent cette assemblée. Eh bien ! ces défiances, il faut qu'elles cessent, et, s'il y a des coupables parmi nous, il faut en faire justice. Je déclare à la Convention nationale, je déclare à la République entière que je n'aime pas l'individu Marat J'ai fait l'expérience de son tempérament ; il est non-seulement volcanique et acariâtre, mais insociable. Après un tel aveu, qu'il me soit permis de dire que je suis sans parti et sans faction, que ma pensée m'appartient, que je suis décidé à mourir plutôt que d'être la cause d'un déchirement dans la République.

Les applaudissements presque unanimes de l'Assemblée répondent à ces nobles paroles. Danton reprend : Je demande à énoncer ma pensée tout entière sur la situation politique, je comprends que la philanthropie fasse gémir tous les citoyens et le ministre de l'intérieur sur les malheurs de la Révolution ; mais ces malheurs étaient inséparables de la Révolution, comme l'a très-bien expliqué dans son récent rapport le ministre de la justice, Garat[59]. Sans doute, tout républicain a le droit d'appeler les vengeances de la justice contre ceux qui n'auraient excité des mouvements révolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulières, mais il ne faut pas que, par amour passionné de l'ordre et des lois, on aille jusqu'à voir sous la couleur de l'esprit de faction et de grand complot d'État, ce qui n'est peut-être que la réunion d'intrigues petites et misérables dans leur objet comme dans leurs moyens... Réunissons nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques ressentiments et de quelques préventions personnelles. Ne nous laissons pas effrayer par de vains et chimériques complots dont on serait bien embarrassé d'avoir à prouver l'existence. Pour moi, je n'ai accusé personne et je suis prêt à repousser toutes les accusations ; je suis inattaquable. Je demande que la discussion soit fixée à lundi prochain (5 novembre), afin que ceux qui veulent accuser et ceux qui auront à se défendre aient le temps de se préparer au combat auquel on semble nous défier.

Buzot répond à Danton : Je pense que l'Assemblée ne doit pas prendre le change sur le véritable état de la question ; la Convention nationale ne doit pas être transformée en un club ; cette auguste enceinte n'est pas une arène de gladiateurs se battant les uns contre les autres pour des passions privées. Vous devez vous occuper uniquement de ce qui a trait à la Commune de Paris. Le mémoire du ministre contient à cet égard des faits importants. Il faut vérifier les faits ; s'ils sont vrais, y appliquer des remèdes ; s'ils sont faux, prendre des mesures contre le ministre. Quant à Robespierre, s'il se trouve calomnié, qu'il s'adresse aux tribunaux.

ROBESPIERRE. — En ce cas, que la Convention fasse les frais du procès.

LE PRÉSIDENT, avec un sourire ironique. — Voulez-vous que je mette votre proposition aux voix ?

ROBESPIERRE. — La Convention a fait les frais de l'impression de l'accusation, elle doit aussi, si elle ne veut pas m'entendre, faire les frais de l'impression de ma défense.

On rit et l'on murmure. — Le député de Paris s'élance à la tribune ; mais le président l'arrête d'un mot. Robespierre, dit-il, je vous rappelle à l'ordre et à votre place.

Rebecqui ajoute en le menaçant du geste : Je demande que cet individu n'exerce pas ici le despotisme de la parole qu'il a su exercer ailleurs.

Aussitôt que le tumulte suscité par cet incident est quelque peu apaisé, Buzot reprend : Je veux éloigner de moi cette discussion sur les personnes, déjà trop longue et trop fastidieuse. Mon intention n'est pas de jeter de nouveaux ferments de troubles dans cette assemblée. Vous avez demandé au ministre de l'intérieur un rapport sur l'état actuel de la ville de Paris. Il vous présente les faits, le résultat de ses investigations, les moyens de remédier au mal. On vous demande de discuter le rapport, et pourquoi ? Est-ce pour renouveler les divisions et les personnalités ? Il s'agit ici des choses et non des hommes. Je vous ai présenté, au nom d'une commission nommée par vous, deux rapports, l'un sur la garde départementale, l'autre sur les provocateurs au meurtre. Je demande que vous vous occupiez le plus tôt possible de ces deux propositions, et surtout de la dernière. Ceux qui trouvent qu'il est bon que l'on puisse assassiner ou provoquer à l'assassinat, tandis qu'il est défendu, par les lois, de menacer même la maison de son voisin, pourront nous faire part de leurs idées. Je nicherai de leur répondre. Mais à moins que de laisser le champ libre à toutes les passions haineuses, il est impossible d'établir une discussion sur le rapport du ministre en lui-même : il faut le renvoyer à la Commission et le discuter en même temps que le projet de décret auquel il sert de commentaire.

La Convention prononce la clôture de la discussion et le renvoi du mémoire de Roland à la commission des Neuf. Mais, aussitôt après le vote, Robespierre veut protester contre cette décision qu'il prétend avoir été surprise à l'Assemblée. Sa voix est couverte par les murmures de l'immense majorité des députés. Comme il insiste, Louvet demande à motiver l'accusation qu'il a annoncée une heure auparavant et qu'il est prêt à justifier à l'instant même. En vain la Montagne réclame-t-elle l'ordre du jour. La curiosité l'emporte sur l'impartialité. Louvet a la parole contre Robespierre.

 

X

Louvet débute ainsi : Une grande conspiration a un instant menacé de peser sur la France. Bile n'a que trop longtemps pesé sur la ville de Paris. A votre arrivée, vous avez cru que votre seule présence déjouerait toutes les trames. L'état dans lequel nous sommes depuis que vous êtes ici annonce qu'elles ne furent qu'un instant interrompues, qu'on les suit avec une ardeur nouvelle. Il est temps de savoir si la faction dont on parle est composée de 7 à 8 membres de cette Assemblée ou des 730 autres qui la combattent. Il faut que de cette lutte insolente vous sortiez vainqueurs ou avilis. Il faut que vous rendiez compte à la France des raisons qui vous font conserver dans votre sein cet homme sur lequel l'opinion publique se développe avec horreur, — et d'un geste dédaigneux, l'orateur désigne Marat — il faut que par un décret solennel, vous reconnaissiez son innocence ou que vous nous délivriez de sa présence. Il faut que vous preniez des mesures, et contre cette Commune désorganisatrice qui prolonge une autorité usurpée, et contre les agitateurs qui sèment le trouble par leurs écrits et par leurs placards.

Louvet, après ce rapide exorde, aborde les faits ; sa parole, comme une hache fraîchement aiguisée, entre au cœur de l'arbre qu'il s'est promis d'abattre. Pour porter une lumière éclatante sur les desseins des anarchistes, il doit remonter de six mois en arrière et rappeler ce qui se passait alors dans un lieu célèbre où se rassemblaient mille à quinze cents des plus ardents patriotes de Paris.

Ce lieu, dit-il, je vous prie de ne me pas obliger de le nommer...

Aux Jacobins ! nommez-les, crient un grand nombre de députés.

Je demande qu'il soit permis à Louvet de toucher le mal et de mettre le doigt dans la blessure, s'écrie Danton.

Oui, Danton, je vais le toucher, réplique l'orateur, mais ne criez donc pas d'avance...

Dans ce lieu, dont je ne parle qu'avec un certain respect, à raison des immenses services que les membres de la société qui s'y rassemblent ont rendu naguère encore à la patrie, il se formait, dès les premiers mois de l'année 1792, un parti faible de moyens et de nombre, mais fort d'audace et d'immoralité, qui mêlait déjà aux inculpations contre la cour les inculpations les plus atroces contre l'excellent côté gauche de la Législative. A la tête de ce groupe était un homme qui semblait vouloir usurper le monopole de la parole, un homme dont quelques parleurs fougueux faisaient constamment le plus fastueux éloge, à moins qu'il ne le fit lui-même ; un homme que ses affidés déclaraient le seul homme vertueux, le seul à qui on pût confier le soin de sauver la patrie ; un homme qui prodiguait les plus basses flatteries à quelques centaines de citoyens, d'abord qualifiés le peuple de Paris, puis seulement le peuple et enfin le souverain ; un homme qui, répétant sans cesse l'éternelle accumulation des mérites, des perfections, des vertus sans nombre dont il se reconnaissait pourvu, ne manquait jamais, après avoir vingt fois attesté la force, la grandeur, la bonté, la souveraineté du peuple, de jurer qu'il était peuple aussi. Ruse grossière au moyen de laquelle, confondant ensemble et l'idole et les adorateurs, on parvient à les rendre solidaires les uns des autres ; ruse coupable qui a réussi à tous les usurpateurs, depuis César jusqu'à Cromwell, depuis Sylla jusqu'à Masaniello.

Après avoir ainsi fait justice de l'idole des jacobins, Louvet dessine à grands traits les adulateurs qui l'entourent et l'encensent, toujours plus impudents dans leurs calomnieuses persécutions ; plus rampants dans leur populacière flagornerie, plus imprudents dans leur ridicule apothéose. Il énumère toutes les intrigues aux quelles Robespierre a été mêlé avant le 10 août, lui dénie toute espèce de part dans l'insurrection, lui reproche néanmoins d'avoir voulu s'en attribuer l'honneur.

Deux jours après cette journée glorieuse, ajoute Louvet, je siégeais dans le conseil général provisoire. Un homme entre ; il se fait un grand mouvement. J'en crois à peine mes yeux ; c'était lui-même, il venait s'asseoir au milieu de nous, je me trompe, il était allé s'asseoir à la place prééminente qu'il s'était lui-même choisie au bureau.

Depuis longtemps, il n'y avait plus d'égalité pour lui. Quoi ! Robespierre, l'orgueilleux Robespierre qui dans des jours de péril avait quitté le poste où la confiance de ses concitoyens l'avait appelé, qui depuis avait vingt fois pris l'engagement solennel de n'accepter aucune fonction publique, qui seulement un soir, devant quinze cents témoins, avait bien voulu s'engager à se faire le conseiller du peuple, pourvu que le peuple en témoignât le vif désir, Robespierre consentait à devenir simple officier municipal ! De ce moment, il me fut démontré que le conseil général devait exécuter de grandes choses et que plusieurs de ses membres étaient appelés à de hautes destinées.

Mais cette révolution du 10 août que Robespierre et ses amis semblaient vouloir confisquer à leur profit, est-ce qu'elle est à eux ? Elle est l'œuvre des faubourgs et des fédérés au milieu desquels ils ne se trouvaient pas ; elle est l'œuvre de la Législative qu'ils ne cessaient d'attaquer ; elle appartient à ces deux cents courageux députés[60] qui, ici même, au bruit des décharges de l'artillerie, rendirent le décret de suspension contre Louis XVI et plusieurs autres que la commission des Vingt-et-un tenait tout prêts ; elle appartient à tous, la révolution du 10 août. Mais celle du 2 septembre, conjurés barbares, elle est à vous, elle n'est qu'à vous. Eux-mêmes s'en glorifient ; eux-mêmes, avec un mépris féroce, ne nous désignent que comme les patriotes du 10 août, se réservant le titre de patriotes du 2 septembre. Ah ! qu'elle reste cette distinction, digne en effet de l'espèce de courage qui leur est propre ! Qu'elle reste, et pour notre justification durable et pour leur long opprobre !

Les prétendus amis du peuple ont voulu rejeter sur le peuple de Paris les horreurs dont la première semaine de septembre fut souillée. Ils lui ont fait le plus mortel outrage, ils l'ont indignement calomnié. Je le connais, le peuple de Paris, car je suis né, j'ai vécu au milieu de lui ! Il est brave, mais, comme les braves, il est bon ; il est impatient, mais il est généreux. Il ressent vivement une injure, mais après la victoire, il est magnanime. Le peuple sait combattre, mais non assassiner. Il est vrai qu'on le vit tout entier le 10 août devant les Tuileries ; il est faux qu'on l'ait vu le 2 septembre devant les prisons. Dans l'intérieur, combien les bourreaux étaient-ils ? deux cents, pas deux cents peut-être. Au dehors, combien y avait-il de spectateurs retenus par une curiosité véritablement incompréhensible ? pas le double.

 

Quelques montagnards interrompent. — Louvet s'écrie : Vous niez ? eh bien ! interrogez Pétion, c'est lui-même qui m'a attesté le fait. Mais, dit-on, si le peuple n'a pas participé à ces meurtres, pourquoi ne les a-t-il pas empêchés ? Pourquoi ? Parce que l'autorité du maire de Paris était enchaînée, parce que Roland parlait en vain, parce que le ministre de la justice ne parlait pas, parce que les présidents des quarante-huit sections, tout prêts à réprimer tant d'affreux désordres, attendaient des réquisitions que le commandant général ne fit pas ; parce que les officiers municipaux revêtus de leurs écharpes présidaient à ces atroces exécutions. Mais l'Assemblée législative, que ne les a-t-elle empêchées ? L'Assemblée législative, représentants du peuple, vous la vengerez. L'impuissance où vos prédécesseurs étaient réduits est, à travers tant de crimes, le plus grand de ceux dont il faut punir les forcenés que je vous dénonce. L'Assemblée législative, elle était journellement méconnue, avilie par un insolent démagogue qui venait à la barre lui imposer des décrets, qui ne retournait au conseil général que pour la dénoncer, qui revenait jusque dans la commission des Vingt-et-un la menacer de faire sonner le tocsin.

Depuis une heure que Louvet jetait sa parole brûlante du haut de la tribune, l'Assemblée l'écoutait avec une attention pour ainsi dire fébrile, comprimant les murmures, retenant même ses applaudissements, afin de ne rien perdre des paroles de l'orateur et de ne pas détourner le cours de son éloquence torrentielle. Mais, en ce moment, l'indignation tourne à la fureur. Lacroix et Cambon, qui, certes, n'étaient ni l'un ni l'autre Girondins, interrompent l'orateur pour confirmer ses paroles.

Cambon, sentant se réveiller en lui le souvenir de toutes les luttes qu'il a eues à soutenir contre les membres de la Commune, montre le poing aux Marat, aux Sergent, aux Panis, et leur crie d'une voix de stentor : Misérables, voilà l'arrêt de mort des dictateurs !

Lacroix. qui tient à rappeler à ses collègues de la Convention le courage dont il fit preuve à l'époque rappelée par Louvet, prie l'orateur de lui céder un instant la parole. Je veux, dit-il, préciser les faits qui viennent seulement d'être indiqués. Quelque temps après le 10 août, un soir, pendant ma présidence à l'Assemblée législative, j'avais cédé le fauteuil à Héraut-Séchelles, vice-président ; Robespierre, à la tête d'une députation du conseil général de la Commune, vint demander qu'un décret confirmât l'anéantissement déjà opéré de fait du directoire du département. J'eus le courage de combattre cette proposition et l'Assemblée celui de passer à l'ordre du jour. En descendant de la tribune, je me retirai à l'extrémité du côté gauche, et, de la barre où il était, Robespierre me dit que si l'Assemblée ne faisait pas de bonne volonté ce qu'il demandait, on saurait bien le lui faire faire avec le tocsin[61].

Robespierre bondit vers la tribune, son frère l'y suit ; des cris à la barre l'accusé ! se font entendre.

Je n'ai pas fini, reprend Lacroix, en clouant d'un geste Robespierre à sa place. Cette menace fut répétée par plusieurs membres du conseil général de la Commune et entendue par plusieurs de mes collègues.

Oui, nous l'attestons ! s'écrient un certain nombre d'anciens députés.

Je remontai à la tribune et je dénonçai le fait à l'Assemblée. La Commune de Paris, ajoutai-je, peut nous Faire assassiner ; mais nous faire manquer à notre devoir ? jamais ! Malgré cette menace réitérée du tocsin, l'Assemblée maintint son refus. Robespierre et les autres membres de la députation allèrent nous dénoncer à la Commune, et, deux heures après, plusieurs dé mes collègues vinrent m'avertir de ne pas passer par la cour des Feuillants, parce qu'on m'y attendait pour m'égorger.

Un mouvement général d'horreur se manifeste dans l'Assemblée : Robespierre veut de nouveau s'emparer de la tribune. Le président l'arrête : Robespierre, la Convention ne vous refusera pas la justice de vous entendre. Lorsque vos accusateurs auront fini de parler, vous répondrez à tous en même temps.

Louvet reprend donc sa philippique ; il reproche à son antagoniste et ce qu'il a fait et ce qui s'est fait autour de lui : la fameuse dénonciation qu'il lança le jour même des massacres contre les députés patriotes auxquels il avait osé reprocher d'être vendus à Brunswick ; la fermeture des barrières, la proclamation homicide adressée à toutes les municipalités de France ; le vote à haute voix imposé au corps électoral sous la menace des poignards ; l'élection de Marat, ce monstre que la Convention rejettera de son sein, s'il y a quelque justice sur terre.

Le bouillant orateur développe ensuite, aux applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée, une série d'accusations plus virulentes les unes que les autres :

Oui, Robespierre, je t'accuse d'avoir depuis longtemps calomnié les patriotes les plus purs, d'avoir calomnié ces mêmes hommes avec plus de fureur encore à l'époque des premiers jours de septembre, c'est-à-dire-dans un temps où tes calomnies étaient de véritables proscriptions.

Je t'accuse d'avoir, autant qu'il était en toi, méconnu, persécuté, avili la représentation nationale, et de l'avoir fait méconnaître, persécuter, avilir ;

Je t'accuse de t'être continuellement produit comme un objet d'idolâtrie, d'avoir souffert que devant toi on dit que tu étais le seul homme vertueux de la France, le seul qui pût sauver la patrie, et de l'avoir vingt fois donné à entendre toi-même ;

Je t'accuse d'avoir tyrannisé l'Assemblée électorale de Paris par tous les moyens d'intrigue et d'effroi ;

Je t'accuse d'avoir évidemment marché au suprême-pouvoir !

 

Faire examiner par le comité de sûreté générale-la conduite de Robespierre ; voter immédiatement la loi contre les provocateurs au meurtre et à l'assassinat ; investir le ministre de l'intérieur du droit de requérir la force publique, à charge d'en instruire sans retard la Convention nationale ; soumettre au comité de constitution la question de savoir si, pour le maintien de la liberté-publique devant lequel tout intérêt particulier doit disparaître, il ne serait pas nécessaire de porter une loi prononçant, comme en Grèce, le bannissement de tout homme qui aurait fait de son nom un sujet de division entre les citoyens ; telles sont les conclusions de Louvet.

Mais, dit-il en terminant, il est au milieu de vous un homme dont le nom ne souillera plus ma bouche, que je n'ai pas besoin d'accuser, car il s'est accusé lui-même. Ne vous a-t-il pas dit qu'il fallait faire tomber encore deux cent soixante mille têtes ? ne vous a-t-il pas avoué, ce qu'au reste il ne pouvait nier, qu'il avait conseillé la subversion du gouvernement, qu'il avait provoqué l'établissement de la dictature et du triumvirat. Cet homme est encore au milieu de vous ; la France s'en indigne et l'Europe s'en étonne. Pour notre gloire, pour le salut de la patrie, ne nous séparons pas sans l'avoir jugé.

 

Louvet descend de la tribune au milieu des plus vifs applaudissements[62].

Plusieurs députés demandent que l'on prononce immédiatement sur Marat, et que Robespierre soit mandé le lendemain à la barre pour répondre de sa conduite. Mais Lacroix fait observer que la Convention a renvoyé à l'examen de son comité de sûreté générale plusieurs dénonciations contre Marat, et qu'elle ne peut prononcer sans avoir entendu le rapport que ce comité est chargé de lui faire. Quant à Robespierre, comme il est monté à la tribune, on croit qu'il va répondre tout de suite à son accusateur, mais il se borne à demander, avant comme après le discours de Louvet, un délai pour examiner les inculpations dirigées contre lui et un jour fixe pour les réfuter. La Convention y consent à l'unanimité.

 

XI

Au sortir de la Convention, Robespierre et ses amis se rendirent au club des jacobins. La foule y était énorme, l'agitation extrême : on demandait à grands cris la radiation de Louvet qui venait, disait-on, de se dépouiller lui-même de son titre de jacobin en osant s'attaquer à l'incorruptible. Quelques membres moins ardents proposaient de prendre Pétion pour juge entre Robespierre et Louvet, mais le bouillant Merlin (de Thionville) s'écrie : Quoi ! vous voulez établir un arbitrage entre les principes et l'erreur ? Pétion n'est-il pas faillible ? Pétion ne voit-il pas Roland ? Pétion ne reçoit-il pas Lasource, Vergniaud, Barbaroux et tous les intrigants qui nous poursuivent ?

Jamais la liberté ne fut plus en péril, s'écrie Robespierre jeune ; tout le peuple n'est pas pour nous ; il n'y a pour nous que le peuple de Paris ; vous êtes les seuls qui soyez bien éclairés sur les mouvements de la faction... Il faut éclairer les départements, il faut que chaque membre de la société, que chacun des spectateurs des tribunes écrive, dans les provinces, la vérité sur ce qui se passe.

Legendre, Bentabole, Fabre d'Églantine font part à l'assistance des appréhensions qui les agitent ; enfin, Maximilien, jusqu'à ce moment silencieux, intervient dans le débat, et, au nom de la patrie, réclame l'ajournement de toute discussion personnelle. Chabot alors invite le club à déférer aux conseils de son oracle et à examiner à loisir ces trois questions : 1° La Convention a-t-elle le droit de lancer des décrets d'accusation ? 2° Peut-elle qualifier de crime et punir comme tels les faits arrivés en temps de révolution ? 3° Peut-elle, sans le consentement de la nation, rejeter un homme de son sein et altérer ainsi la représentation nationale[63].

Les jacobins, on le voit, étaient fort inquiets. Ce qui redoublait leurs craintes, c'était l'attitude de plus en plus hostile que prenaient, à Paris, contre Robespierre, Marat et leurs partisans, un grand nombre de fédérés accourus à la voix de Barbaroux et de plusieurs autres députés girondins ; en province, une grande partie des sociétés affiliées qui semblaient chaque jour prêtes à se détacher du faisceau commun. Citoyens, s'écriait quelques jours plus tard à la tribune du club, Saint-Just, le jeune séide du prophète Robespierre, je ne sais quel coup se prépare, mais tout remue, tout s'agite dans Paris ; Paris regorge de soldats, et c'est au moment où il s'agit de juger le ci-devant roi, où l'on veut perdre Robespierre, qu'on appelle tant d'hommes armés... L'influence des ministres est si grande que, dès qu'ils paraissent dans l'Assemblée, une voix perçante convertit en motion ce qu'ils n'ont pas dit encore... On propose des décrets d'accusation contre des représentants du peuple. Encore un moment, et l'on proposera de juger le peuple ; Barbaroux donnera des conclusions contre le souverain... Quel gouvernement que celui qui plante l'arbre de la liberté sur l'échafaud, et met la faulx de la mort entre les mains de la loi !

Cette dernière pensée était assurément belle et profonde. Mais par qui était-elle exprimée avec tant de force et d'apparente conviction ? par un des futurs membres du comité du salut public ! Les démagogues sont toujours les mêmes. Lorsqu'ils ne se sentent pas les plus forts, lorsqu'ils craignent pour eux les ostracismes, les proscriptions, ils prêchent la conciliation et la clémence. Ils demandent l'abolition de la peine de mort lorsqu'ils ne l'ont pas à leur disposition. Ils se déclarent prêts à se dévouer pour le salut de tous, mais ils comptent bien qu'on ne les prendra pas au mot. Ainsi, à la suite de Saint-Just, nous voyons Robespierre jeune chercher à attendrir les habitués du club Saint-Honoré sur le sort qu'il prétend être réservé à son frère ; nous l'entendons s'écrier : Laissez sacrifier Maximilien, la perte d'un homme n'entraînera pas la perte de la liberté[64].

La presse jacobine était, comme le club, très-peu rassurée sur les conséquences de la dénonciation de Louvet. Les Révolutions de Paris se montrent furieuses contre les Buzot, les Barbaroux, les Kersaint qui, disent-elles, retardent le jugement de Louis XVI, la Constitution et l'organisation de l'instruction publique. Elles reprochent à Robespierre d'avoir demandé huit jours pour répondre, et à Danton de n'avoir ouvert la bouche que pour désavouer lâchement son agent subalterne, Marat[65].

La population de Paris était elle-même très-divisée ; on entendait à chaque instant retentir des cris de mort, ici contre Louvet, là contre Marat.

Le jardin du Palais-Royal, les Tuileries, étaient tous les soirs remplis de rassemblements tumultueux. C'est au milieu de cette agitation (30 octobre) que s'ouvre la discussion du projet présenté par Buzot, au nom de la commission des Neuf, contre les provocateurs au meurtre et à l'assassinat. Elle s'entame par deux discours, l'un de Bailleul (de la Seine-Inférieure), qui trouve le projet trop indulgent, l'autre de Lepelletier Saint-Fargeau, qui demande que l'on n'apporte aucune restriction à la liberté de la presse. L'ex-constituant rappelle la discussion qui a eu lieu deux ans auparavant sur le même sujet dans le sein de la première Assemblée nationale. Ce souvenir agit puissamment sur tous les assistants. L'Assemblée républicaine déploiera-t-elle contre la presse des sévérités devant lesquelles ont reculé jadis les constitutionnels. Danton décide la question en s'écriant de sa voix de stentor : La liberté de la presse ou la mort ! On réclame de tous côtés l'ajournement du projet ; personne, pas même le rapporteur ne s'y oppose, et la commission des Neuf, dont la création avait été pour la Gironde, un mois auparavant, un triomphe éclatant, voit ainsi la deuxième partie de son œuvre subir un échec pareil à celui qui avait frappé la première. Un élan d'indignation avait fait instituer cette commission ; un sentiment d'invincible découragement fit abandonner les projets qu'elle avait préparés, aussi bien ceux destinés à punir les provocateurs au meurtre que ceux destinés à former la garde départementale.

Par ces revirements soudains, l'Assemblée croyait peut-être apaiser les ressentiments et inaugurer le règne de la conciliation. Elle ne faisait que enhardir les démagogues et leur apprendre une fois de plus, qu'en osant tout, ils pourraient tout obtenir de ses irrésolutions, ou du moins tout arracher à sa faiblesse.

 

XII

Au moment même où la Convention se refusait à sévir contre les provocateurs au meurtre, celui qui eût été le premier frappé par la loi proposée, abuse, suivant son habitude, et de la liberté de la tribune et de la liberté de la presse.

Dans son Journal de la République, Marat dénonce chaque jour la clique hypocrite et barbare de la Gironde et des Bouches-du-Rhône, le pédant Buzot, le formaliste Lacroix, l'irascible Guadet, le perfide Brissot, le trouble Gensonné, le tartufe Roland, le frère Coupe-choux Gorsas et Michel Morin Barbaroux. A la tribune, il accuse Roland de renouveler les lettres de cachet de l'ancien régime, et, comme on lui reproche d'avoir dit qu'il fallait, pour avoir la tranquillité, faire tomber deux cent soixante-dix mille têtes, il réplique impudemment : Eh bien, oui ! c'est mon opinion.

En entendant une pareille profession de foi, l'Assemblée tout entière se soulève d'horreur. Mais Marat ne fait pas attention à ces manifestations, auxquelles il est habitué. Oui, je le répète, s'écrie-t-il, tant que la République ne sera pas débarrassée de ses oppresseurs, tant que vous ne les aurez pas envoyés tous à l'échafaud, vous ne serez pas tranquilles. Telle est la confession de mon cœur. Et maintenant, lancez, si vous le voulez, un décret contre moi !

Barbaroux l'accuse d'avoir cherché à embaucher les fédérés arrivés récemment de Marseille et de les avoir excités à se mutiner contre leurs chefs. Marat tourne la chose en plaisanterie et déclare qu'il est absurde de convertir en démarches d'État des honnêtetés patriotiques. Ce n'est pas un crime, dit-il, d'offrir à déjeuner à de braves sans-culottes.

L'Assemblée, qui ne peut prendre longtemps au sérieux le Triboulet de la démagogie, se met à rire et renvoie au comité de sûreté générale les nouvelles accusations portées contre l'ami du peuple. Mais le comité était divisé d'opinion ; la majorité y était vacillante et incertaine. Toutes les pièces incriminant Marat et ses acolytes s'accumulaient dans ses cartons, et l'on remettait toujours au lendemain la rédaction d'un rapport.

Depuis que les fédérés marseillais avaient repoussé les avances de Marat, la Commune s'inquiétait de leur présence à Paris. Craignant qu'ils ne deviennent le noyau de l'armée de l'ordre, elle adresse ses doléances au ministre de la guerre[66]. Pache lui répond qu'il n'a appelé aucune force à Paris et qu'il ne connaît point de cause qui en rende le séjour nécessaire dans la capitale ; il promet de donner promptement aux fédérés l'ordre de rejoindre les armées. Sa lettre est aussitôt imprimée, affichée ; invitation est faite aux sections de faire le recensement des volontaires des départements qui se trouvent dans leurs circonscriptions, de prendre des renseignements sur les motifs de leur arrivée, sur leurs moyens d'existence, et enfin d'envoyer des délégués à l'Hôtel de ville pour collationner les procès-verbaux et présenter au pouvoir exécutif l'état des citoyens dont il peut disposer[67]. Une fois rassemblés, les commissaires des sections s'empressent, suivant leur habitude, de rédiger une adresse, que leurs délégués apportent à la Convention le 4 novembre.

C'était un dimanche, jour consacré aux pétitionnaires. Les délégués des sections se trouvent devancés par ceux des fédérés eux-mêmes ; ceux-ci venaient se plaindre des insultes et des menaces qu'à leur arrivée ils avaient eues à subir, non de leurs frères de Paris, mais des agitateurs. On dit, s'écrie leur orateur, que nous voulons emmener la Convention hors de Paris ; ce sont bien plutôt nos accusateurs qui veulent expulser l'Assemblée nationale, renouveler les scènes du 2 septembre, piller le trésor, nager dans le sang de tous leurs ennemis, de tous les bons citoyens... Si l'insurrection qu'ils rêvent éclate, malheur à eux ! Nous sommes ici, nous éclairerons, nous calmerons le peuple ; ni les protestations de patriotisme de ces agitateurs, ni la fuite, ni les souterrains, ne pourront les dérober à la vengeance des lois[68]...

Les acclamations de l'immense majorité de l'Assemblée accompagnent les pétitionnaires jusqu'après leur sortie. Elles retentissent encore lorsque les délégués des sections présentent leur pétition, qui est naturellement la contre-partie de celle que l'on vient d'entendre.

Le camp n'existe plus, expose le nouvel orateur ; la capitale n'a plus besoin, pour se défendre, ni de fortifications ni d'armée. Cependant, et quoiqu'il soit de principe constitutionnel que les troupes ne peuvent s'approcher à vingt mille toises du lieu où siège l'Assemblée, des corps armés ne cessent d'arriver de tous côtés. Serait-ce pour étouffer la voix, pour enchaîner la volonté du peuple ?... Rappelez-vous que nous avons tous juré de maintenir l'inviolabilité des personnes et des propriétés ; le peuple de Paris n'a jamais violé ses serments... Quel est le motif de ces rassemblements de troupes ? les représentants du peuple français ne sont-ils pas assez défendus par le patriotisme et par les vertus du peuple de Paris ? Préféreriez-vous des baïonnettes à l'amour et à la confiance du peuple ? Auriez-vous les terreurs des despotes, vous qui les avez fait trembler, vous qui n'avez mérité notre confiance que par votre courage à les combattre ? Ah ! soyez toujours forts de votre conscience, et vous ne craindrez pas la voix du peuple ; nous nous sommes dépouillés de nos armes pour les donner aux volontaires qui marchaient à la défense des frontières. Nous sommes sans armes et environnés de soldats armés. Nous vous le disons avec franchise : le temps presse, l'orage s'annonce dans le lointain, votre devoir est de le prévenir ; vous le remplirez, vous ordonnerez au plus tôt au conseil exécutif de faire marcher contre l'ennemi les généreux défenseurs de la patrie... C'est le vœu de tout le peuple de Paris.

Ces audacieuses paroles font naître dans le sein de l'Assemblée des sentiments divers. La Gironde réclame l'ordre du jour ; la Montagne, le renvoi de la pétition au ministre de la guerre, pour faire donner aux fédérés un ordre de départ.

Citoyens, s'écrie un courageux député de la droite, Rouyer, en s'adressant aux délégués des sections qui étaient restés à la barre, vous voulez de la franchise, je vais en user avec vous ; vous voulez la vérité, je vais vous la dire : Parisiens, qu'avez-vous fait, que faites-vous pour réprimer les agitateurs, pour empêcher qu'au milieu de vous des hommes audacieusement criminels provoquent chaque jour au meurtre et â la violation des lois ?... Tant que les commissaires des sections parleront au nom du souverain, lorsqu'ils n'en forment qu'une très-petite portion ; tant que vous-mêmes, citoyens de Paris, vous n'obéirez pas aux décrets portés par les représentants de toute la République, nous ne vous regarderons pas comme dignes de la liberté que vous avez conquise. A peine des fédérés sont-ils arrivés ici qu'on lance contre eux des soupçons injustes et offensants : je suis certain qu'il n'est pas un député qui ne réponde des volontaires de sen département. Pour moi je déclare que plusieurs de ces fédérés sont de ma ville, et j'en réponds sur ma tête. Ils sont nos frères ; ils ne combattront jamais que pour la liberté et pour faire rentrer dans la poussière des reptiles insolents.

A Rouyer succède Barrère, c'est-à-dire à la franchise, la duplicité.

Depuis plusieurs jours, dit l'ex-constituant, nous nous livrons à des débats qui ne tournent point au profit de la chose publique, il nous semble que nous n'osons pas aborder la vérité, et cependant nous sommes à la veille d'un jour où l'on doit s'occuper non pas de l'intérêt de la République, mais de l'intérêt de quelques particuliers, de quelques dictateurs qui n'auront pas même l'honneur de voir leurs noms inscrits dans les mémoires historiques de la Révolution française. D'un côté ce sont les fédérés qui demandent la tête de Marat, de l'autre ce sont des agitateurs qui préparent des mouvements pour demain. Les uns et les autres sont à mes yeux des hommes qui ne méritent les regards de la loi que pour en être frappés.

Cet exorde avait conquis à Barrère la sympathie des centres, il se croit dès lors assez fort pour porter le coup de grâce au projet de la Gironde.

Toutes ces agitations, continue-t-il, semblent naître du projet qui vous a été présenté relativement à la création d'une force armée. J'ai cru et je crois encore que, s'il y a une mesure insuffisante et ridicule, c'est celle de cette garde d'honneur ; car quel autre nom peut-on donner à la garde départementale que l'on vous a proposée ? Que pourrait une force de quatre mille hommes contre une population telle que celle de Paris ? Pourrait-elle empêcher une émeute dirigée contre vous ? Notre garde d'honneur doit être l'opinion publique. C'est la seule qui nous convienne, c'est la seule sur laquelle nous puissions compter.

Ayant ainsi frappé à droite, Barrère devait, pour conserver son renom d'impartialité, frapper aussi à gauche. Il n'y manque pas

Il est un monstre qu'il faut enfin attaquer, qu'il faut abattre ; c'est le monstre de l'anarchie, dont la tête s'élève du sein de la Commune de Paris et dont les bras s'étendent sur toute la cité. Les sections se sont-elles soumises à la loi sur le scrutin ? Non. Elles ont oublié que le scrutin fermé était la sauvegarde de la liberté des opinions. Le scrutin fermé est celui qui convient au citoyen, parce qu'en exprimant son vœu, il doit être indépendant et libre comme s'il écrivait dans son cabinet. Le vote à haute voix ne peut convenir qu'aux mandataires du peuple, parce que leurs opinions doivent être publiques et toutes leurs opérations connues. Les sections de Paris, dans les élections auxquelles elles procèdent, donnent chaque jour l'exemple de la violation de ces principes. Il faut que vous fassiez cesser cette anarchie, il faut que le conseil général de la Commune vous fasse connaître les prévaricateurs qu'il a promis de vous dénoncer et qu'il ne vous dénonce pas.

 

Comme conséquence des vues exposées dans son discours, Barrère propose de faire imprimer et expédier aux départements les deux adresses contradictoires qui viennent d'être lues à la barre, l'une par les fédérés, l'autre par les commissaires des sections ; de demander compte au ministre de la guerre des mesures qu'il a dû prendre relativement à la force armée de Paris et au casernement des fédérés ; d'obliger la Commune à répondre si, comme elle l'a promis, elle a dénoncé aux autorités constituées les agitateurs et les prévaricateurs qu'elle a trouvés dans son sein ; enfin, de charger le comité de sûreté générale de faire un rapport sur l'état de Paris et de sa force publique, ainsi que sur les moyens d'y maintenir l'ordre.

Merlin (de Thionville), Legendre, Osselin présentent des motions supplémentaires, mais elles sont écartées, et l'Assemblée convertit purement et simplement en décret les propositions de Barrère.

 

XIII

Le lundi, 5 novembre, avait été le jour fixé pour entendre la réponse de Robespierre à Louvet. La séance est ouverte comme d'ordinaire entre neuf et dix heures du matin, au milieu d'un concours considérable de députés et de spectateurs. Les tribunes sont pleines, les escaliers sont encombrés de curieux, tous les alentours de la salle du Manège sont occupés par une foule énorme dont les mouvements tumultueux manifestent l'anxieuse curiosité, Le fauteuil de la présidence, depuis le 2 novembre, n'est plus occupé par Guadet, dont la quinzaine est expirée, mais par un homme d'opinions mixtes et indécises, Hérault-Séchelles. En l'appelant au fauteuil, la Convention a évidemment tenu à faire preuve d'impartialité.

Cependant plusieurs heures se passent en discussions d'un assez médiocre intérêt. Vers midi, l'Assemblée commence à s'impatienter de ne pas voir Robespierre. A une heure, Louvet s'écrie : Je demande que Robespierre monte là ![69] et du doigt il désigne la tribune.

A la tribune, Robespierre ! répète-t-on de toutes parts.

Le héros des jacobins paraît enfin. Son entrée est saluée par les tribunes d'une triple salve d'applaudissements. Le président réprime ces manifestations et donne la parole au député de Paris. Celui-ci, dès l'abord, dédaigne de paraître en accusé et se pose en triomphateur.

Tout mandataire du peuple, dit-il, se doit à l'intérêt public ; je répondrai donc au monstrueux assemblage de calomnies que depuis plusieurs années peut-être on élève si laborieusement contre moi. De quoi suis-je accusé ? d'avoir aspiré à *la dictature, au triumvirat, au pouvoir suprême ? Mais où étaient mes trésors, mes armées, les grandes places dont j'étais pourvu ? Tous les pouvoirs étaient entre les mains de mes adversaires... Mes relations avec Marat n'ont jamais existé ; je n'ai eu avec lui qu'une seule conversation, et il a déclaré dans sa feuille qu'il avait pu se convaincre que je n'avais ni les vues ni l'audace d'un homme d'État.

 

L'orateur reprend un à un tous les griefs énoncés par monsieur Louvet : ainsi affecte-t-il de désigner son accusateur, lui donnant un vernis d'aristocratie qui ne peut manquer de le rendre suspect aux vrais sans-culottes.

A l'assemblée électorale, il n'a pas désigné plus particulièrement Marat que tous les écrivains courageux qui avaient combattu ou souffert pour la cause de la Révolution. Le despotisme d'opinion qu'on lui reproche d'avoir exercé aux Jacobins n'était que l'empire des principes. Depuis le renversement du trône il a paru à peine six fois au club. Il n'a été nommé au conseil général de la Commune que le 10 août dans la journée ; s'il n'a pas partagé les périls de ses collègues nommés dès le 9 au soir, il ne demande pas à partager leur gloire, il veut seulement les défendre lorsqu'ongles incrimine injustement.

On parle sans cesse d'intrigants dans le sein de la Commune ; quel corps fut absolument exempt de ce fléau ? — On dénonce éternellement quelques actes répréhensibles ; il ignore les faits ; il ne les nie ni ne les croit. Quant à lui-même, il n'a été chargé d'aucune espèce de commission, ne s'est mêlé d'aucune opération particulière, n'a jamais un instant présidé le conseil, ni eu la moindre relation avec le comité de surveillance tant calomnié.

On reproche à la Commune des arrestations arbitraires. — Est-ce donc le code à la main qu'il faut apprécier les précautions qu'exige le salut public dans les temps de crise, amenés par l'impuissance même des lois ? Que ne nous reprochez-vous d'avoir brisé les plumes mercenaires dont l'emploi était de blasphémer contre la liberté ? Que n'instituez-vous des commissaires pour recueillir les plaintes des écrivains aristocrates et royalistes ? Que ne nous reprochez-vous d'avoir désarmé les, citoyens suspects, d'avoir écarté des assemblées où nous délibérions sur le salut public les ennemis de la Révolution[70] ? Que ne faites-vous à la fois le procès et au corps électoral et aux sections de Paris, et aux assemblées primaires des cantons et à tous ceux qui nous imitaient ?... Toutes ces choses étaient illégales, aussi illégales que la Révolution, que la chute du trône et de la Bastille elle-même... Citoyens, vouliez-vous une révolution sans révolution ?... Qui peut marquer, après coup, le point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection populaire ?... Les Français amis de la liberté, réunis à Paris, au mois d'août dernier, ont agi à ce titre au nom de tous les départements, il faut les approuver ou les désavouer tout à fait. Leur faire un crime de quelques désordres apparents ou réels inséparables d'une grande commotion, ce serait les punir d'avoir sauvé l'État... Nous, nous n'avons point failli, j'en jure par le trône renversé et par la République qui s'élève sur ses ruines !

 

Arrivant aux massacres de septembre, Robespierre répète le récit qui traîne depuis six semaines dans toutes les feuilles démagogiques. Il les attribue à un mouvement irréfléchi du peuple parisien tout entier. Que pouvaient faire les magistrats contre la volonté d'un peuple indigné de la trop longue impunité dont avaient joui ses ennemis ? Ils ne pouvaient que l'engager à suivre des formes nécessaires, dont le but était de ne pas confondre avec les coupables qu'il voulait punir les citoyens détenus pour des causes étrangères à la conspiration du 10 août. Ces formes ont été suivies. Des officiers municipaux ont rempli l'office de juges ; c'était là le seul service que les circonstances leur permettaient de rendre à l'humanité, et c'est pour ce service qu'on vous les a représentés comme des brigands et des monstres sanguinaires ![71]

L'orateur n'a pas de peine à prouver que ses adversaires n'ont pas tenu tout d'abord sur les journées de septembre le langage qu'ils tiennent aujourd'hui, et que, par leurs lâches apologies de la justice du peuple, ils se sont Tendus solidaires des crimes qu'ils reprochent à la Commune. Roland lui-même n'a-t-il pas reconnu l'esprit de prudence et de générosité du peuple ? Monsieur Louvet lui-même ne commençait-il pas une de ses affiches de la Sentinelle par ces mots : Honneur au conseil général de la Commune ! Il a fait sonner le tocsin, il a sauré la patrie ! Robespierre est moins bien inspiré lorsqu'il s'attendrit sur le sort d'un innocent, le seul, assure-t-on, qui ait péri ce jour-là.

Certes, deux mois après que l'effroyable statistique des massacres avait été dressée par les bourreaux eux-mêmes, quand à Bicêtre seulement quarante-trois enfants âgés de moins de dix-sept ans avaient été immolés[72], il fallait une horrible impudence au défenseur officieux du comité de surveillance pour prétendre qu'une seule méprise avait eu lieu, qu'un seul innocent avait succombé.

Continuant à déguiser la crudité de ses sentiments haineux sous cette sensiblerie de commande si fort à la mode à cette époque, Robespierre s'écrie : Réservez vos larmes pour cent mille patriotes immolés par la tyrannie, pour les fils des citoyens massacrés au berceau et dans les bras de leurs mères ; consolez-vous en assurant le bonheur de votre pays et en préparant celui du monde. La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la liberté, m'est suspecte ; cessez d'agiter sous nos yeux la robe sanglante du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans les fers. En lisant ces tableaux pathétiques du désastre des Lamballe, des Montmorin, des Lessart, n'avez-vous pas cru entendre le manifeste de Brunswick ou de Condé ?

Robespierre nie tout ; il nie le propos tenu à Lacroix et les menaces de tocsin ; il nie et les insolentes pétitions qu'il était venu, au nom de la Commune, apporter à la barre de la Législative, et ses dénonciations dirigées contre les chefs de la Gironde. Il termine son discours par cette adroite péroraison :

Vous tentez depuis longtemps d'arracher à la Convention nationale une loi contre les provocateurs au meurtre. Qu'elle soit portée ! elle vous devra frapper vous-mêmes les premiers ! N'avez-vous pas dit calomnieusement, ridiculement, que j'aspirais à la tyrannie ? N'avez-vous pas juré par Brutus d'assassiner le tyran ? Vous voilà donc convaincus par votre propre aveu d'avoir provoqué tous les citoyens à m'assassiner...

Indépendamment du décret sur la force armée que vous cherchez à extorquer par tant de moyens, indépendamment de cette loi tyrannique contre la liberté individuelle et contre celle de la presse que vous déguisez sous les spécieux prétextes de la provocation au meurtre, vous demandez sous le nom d'ostracisme une loi de proscription contre les citoyens qui vous déplaisent... Ainsi vous avez pensé que, pour faire de la Convention nationale l'instrument de vos coupables desseins, il suffirait de prononcer devant elle un roman bien astucieux et de lui proposer de décréter sans désemparer la perte de sa liberté et son propre déshonneur. Que me reste-t-il à dire contre des accusateurs qui s'accusent eux-mêmes ?

Ensevelissons, s'il est possible, ces misérables machinations dans un éternel oubli... Pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions qui me soient personnelles... Je renonce à la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre mes calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le retour de la paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez d'un pas ferme et rapide votre glorieuse carrière, et puissé-je, aux dépens de ma vie et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur de notre commune patrie[73].

 

Robespierre avait été fréquemment interrompu par les applaudissements des tribunes et de la Montagne ; au moment où il regagne son banc, ces témoignages d'approbation redoublent. Louvet s'avance pour lui répondre. les séides des tribunes le menacent du geste et de la voix, l'extrême gauche demande que l'on fasse immédiatement justice de toutes ces attaques dirigées contre son héros. La clôture de la discussion est vivement réclamée par une partie de l'Assemblée ; d'autre part, on en demande la continuation. Le président annonce qu'une grand nombre d'orateurs se sont fait inscrire : notamment, pour l'ordre du jour, Saint-Just, Jean Bon Saint-André, Garnier (de Saintes) ; contre, Louvet, Chénier, Biroteau, Buzot, Barbaroux ; sur, Barrère, Bailleul, Pétion.

Louvet et Barbaroux sont déjà tous deux à la tribune et réclament avec insistance leur tour de parole. On demande à grands cris l'ordre du jour.

Hérault-Séchelles consulte l'Assemblée au milieu du bruit et déclare que l'ordre du jour est adopté ; mais on proteste contre ce vote enlevé par surprise au milieu du tumulte ; la discussion continue comme si l'Assemblée n'avait rendu aucune décision. Louvet réclame la parole contre le président ; un décret formel la lui refuse. Barbaroux descend alors à la barre et déclare qu'il veut signer sa dénonciation contre Robespierre non plus comme député, mais comme simple citoyen. Plusieurs députés de la Montagne demandent qu'on prononce la censure contre le jeune Marseillais qui, disent-ils, avilit le caractère de représentant du peuple.

Barrère, qu'enorgueillit son succès de la veille, s'aperçoit que le centre n'est pas moins fatigué de la turbulence de Louvet et de Barbaroux que de l'outrecuidance de Robespierre ; il profite de cette disposition des esprits pour continuer son rôle de modérateur indispensable entre les partis extrêmes. Je m'oppose, dit-il, à ce que notre collègue soit entendu à la barre. Cette attitude est celle d'un accusé, et Barbaroux ne l'est pas. Il ne peut être pétitionnaire, car un représentant du peuple juge les pétitions et ne les fait pas. S'il est accusateur, il a les tribunaux ouverts... Mais que signifient aux yeux d'un législateur politique toutes ces accusations de dictature, d'ambition du pouvoir suprême, et ces ridicules projets de triumvirat ? Citoyens, ne donnez pas de l'importance à des hommes que l'opinion générale saura mieux que nous remettre à leur place. Ne faisons pas des piédestaux à des pygmées... Des hommes d'un jour, de petits entrepreneurs de révolution, des politiques qui n'entreront jamais dans le domaine de l'histoire, ne sont pas faits pour occuper le temps précieux que vous devez aux grands travaux dont le peuple vous a chargés. Terminons enfin ces duels politiques, ces combats singuliers de la vanité et de la haine ; détruisons ces ferments de discorde qu'une adroite politique a lancés au milieu de nous ; n'offrons plus à l'Europe attentive le triste spectacle des passions misérables qui dominent les hommes et qui doivent être étrangères à des législateurs... Je vous rappelle aux grands intérêts de la patrie, et je propose que la Convention motive ainsi son décret :

La Convention nationale, considérant qu'elle ne doit s'inquiéter que des intérêts de la République, passe à l'ordre du jour.

Je ne veux pas de votre ordre du jour, s'écrie Robespierre, si vous y mettez un préambule qui est injurieux.

Pendant longtemps encore l'Assemblée est agitée de mouvements tumultueux. On demande que Barbaroux soit tenu de quitter la barre où il est resté. Lanjuinais essaye de soutenir son jeune ami, mais les cris de la Montagne lui coupent la parole à cinq ou six reprises différentes. Quelques députés réclament le vote par appel nominal. La gauche s'y oppose.

La Gironde hésite à continuer la lutte ; elle reconnaît que, dans l'état des esprits, elle ne pourra obtenir de l'Assemblée ni un décret d'accusation contre Robespierre ni même un ordre du jour motivé. L'ordre du jour pur et simple laissera, pense-t-elle, les choses dans un état vague et indéterminé qui doit, suivant ses calculs, humilier son ennemi et lui faire perdre toute influence morale. Elle se rallie donc à cette proposition, que Lasource et Lacroix renouvellent, que l'Assemblée adopte en confirmant ainsi le vote rendu une demi-heure auparavant. Louvet, qui ne veut pas que les effets de sa philippique soient  complètement mis à néant, demande que la Convention ordonne au moins à ses comités de législation et de surveillance de faire promptement leur rapport sur Marat ; mais cette motion se perd au milieu du bruit, et le président Héraut-Séchelles, qui veut couper court à tout nouveau débat, se hâte de déclarer la séance levée.

Un bill définitif d'indemnité venait, en réalité, d'être accordé à Robespierre, à Marat, à tous leurs complices de la députation de Paris et de la Commune insurrectionnelle. Quelques illusions que pût se faire un instant la Gironde sur la portée du vote auquel elle avait elle-même accédé, il fut considéré, et il devait l'être, par l'opinion publique, comme une victoire pour le parti montagnard.

Les Girondins ne pouvaient imputer qu'à eux-mêmes leur défaite ; ils ne pouvaient l'attribuer qu'à la manière malhabile dont ils avaient engagé le combat et soutenu la lutte. Les impatients du parti, les confidents les plus intimes du cénacle Roland, Barbaroux, Louvet, Buzot, avaient attaqué sans s'informer d'avance s'ils seraient appuyés par le gros du parti. Les sages et les prudents, Vergniaud, Brissot, Gensonné, étaient restés sous leur tente, gourmandant peut-être tout bas l'ardeur de ces jeunes téméraires qui s'étaient lancés dans l'arène sans avoir pris le mot d'ordre, sans même s'être concertés entre eux. Ces véritables chefs de la Gironde n'avaient pas voulu se laisser entraîner à combattre sur un terrain qu'ils n'avaient pas eux-mêmes choisi. Ils n'avaient pas daigné porter secours à leurs amis, après la levée de boucliers que ceux-ci s'étaient permis de faire sans leur assentiment préalable. Aussi Robespierre avait-il vaincu avant même que de paraître à la tribune. Il avait vaincu, non par la justice de sa cause, mais grâce aux hésitations de ses adversaires. Se croyant en mesure d'écraser, quand ils le voudraient résolument, celui qu'ils regardaient presque comme un rival indigne de leur colère, ils laissèrent grandir dans l'ombre sa puissance occulte ; ce fut une faute grave. L'heure passée ne revient plus ; l'occasion négligée ne se retrouve pas ; Vergniaud et ses amis ne l'apprendront que trop tôt à leurs dépens.

 

 

 



[1] Voir tome Ier, livre II, § I.

[2] En vertu du décret du 19 août 1792, les sections armées avaient remplacé les anciens bataillons de la garde nationale. Sous ce nouveau régime, les citoyens de chaque quartier se trouvaient former un corps armé à la disposition du comité de la section. Chaque section armée se subdivisait en autant de compagnies qu'elle comptait de fois 126 citoyens en état de porter les armes.

Il y avait ainsi sur le papier 90.000 gardes nationaux, mais en fait il n'y en avait pas la vingtième partie. Tous les jeunes gens, tous les ouvriers laborieux et honnêtes, avaient quitté Paris pour courir à la frontière ; les personnes paisibles s'abstenaient autant que possible de tout service. La nouvelle garde civique se composait presque exclusivement de gens à pique et à bonnet rouge, qui, loin de se préoccuper du maintien de la tranquillité publique, étaient toujours disposés à concourir à tous les désordres. Pendant les journées de septembre, elle était restée immobile. Quelques-uns des assassins avaient même été vus en uniformes de gardes nationaux. Bientôt, pour suppléer à l'absence de toute force publique régulière, il fallut organiser dans chaque section une réserve soldée et composée d'une centaine d'hommes. Ce fut une dépense considérable qui retomba encore à la charge de l'État.

[3] Au mois de juillet 1792, s'occupant d'organiser la défense du territoire national et de désorganiser la défense de la royauté, la Législative avait créé un nouveau corps de gendarmerie spéciale pour Paris. En vertu du décret du 16 de ce mois, la gendarmerie parisienne devait être formée des hommes du 14 juillet qui avaient concouru avec la garde nationale à la conquête de la liberté. Naturellement elle fut composée d'anciens soldats du régiment des gardes françaises, de gardes des ports et eaux de la ville et d'autres débris de corps spéciaux qui avaient pris part à toutes les émeutes. Au 10 août, les nouveaux gendarmes ne se trouvèrent naturellement pas parmi les défenseurs de la royauté ; nous en avons vu un détachement massacrer, sur la place Louis XV, les derniers survivants du régiment des gardes suisses (livre VIII, § V du tome II). Quelques officiers fidèles à leur serment étaient restés dans les rangs de la gendarmerie. Mais, dès le lendemain du triomphe de la démagogie, la troupe désordonnée qui portait alors ce nom vint demander à la Législative l'autorisation de se débarrasser de son état-major composé d'aristocrates et d'élire elle-même ses officiers. Cette autorisation lui fut accordée et l'on croira facilement que ce ne furent pas les meilleurs sujets que l'élection mit à la tête d'un corps si étrangement épuré.

[4] Il est bon de rapporter ici le texte de ce décret, qui contenait un article 3, assez inoffensif au premier abord, mais qui détruisait l'économie du reste de la loi.

L'Assemblée nationale, considérant qu'il est d'un intérêt frappant de seconder le vœu hautement exprimé par les citoyens de la capitale et par les communes approximantes, de concourir gratuitement à l'accélération des travaux du camp retranché sous Paris, décrète qu'il y a urgence.

L'Assemblée nationale après avoir décrété l'urgence décrète ce qui suit :

ART. Ier. Les officiers chargés de la direction des travaux du camp retranché sous Paris désigneront 48 postes et parties de retranchement pour chacune des 48 sections de Paris, et il sera posé sur chacune des 48 parties un fanion qui portera le nom de la section qui devra y travailler.

ART. II. Les citoyens de chaque section qui voudront concourir à ces travaux se rendront à leurs sections à l'heure indiquée et seront conduits sur le terrain par un commissaire de la dite section.

ART. III. Les citoyens payés pour travailler journellement aux retranchements seront divisés en 48 parties et attachés à chacun des 48 postes désignés aux sections. Ils seront tenus de se rendre à l'heure indiquée pour partir avec les autres citoyens. Les directeurs des travaux pourront cependant former une réserve des personnes payées, pour l'employer où besoin sera. Collection des lois, t. XI, p. 341.

[5] Voici le texte même des deux adresses de la section des Quinze-Vingts. Ces adresses si remarquables par l'esprit qui y règne n'ont été, à notre connaissance, citées par aucun des historiens qui nous ont précédé :

Législateurs, un fait n'a pu échapper à la section des Quinze-Vingts qui toujours veille pour le bien public et ne peut souffrir d'abus.

Vous avez ordonné un camp sous Paris qui demande les travaux les plus assidus, votre intention n'est donc pas qu'on enrôle des gens pour ne rien faire ; néanmoins on en reçoit à tout âge ; des filles se présentent même déguisées en hommes. Par ordre de la municipalité, la caisse a battu pour avertir que l'on donnerait 4.1 sous par jour à tous ceux qui travailleraient.

Tous ces faits existent avec preuve.

Un seul moyen de remédier à ces abus et de ne payer que des ouvriers utiles serait de payer à la tâche et non à la journée. Vous indiquer le mal et le remède nous assure, législateurs, qu'il sera promptement détruit par vos ordres.

VIOLET, président ; RENÉ, secrétaire-greffier.

 

Extrait du registre des délibérations d'assemblée générale de la section des Quinze-Vingts.

L'an 1792 et IV de la liberté, Ier de l'égalité, le 17 septembre, sur l'exposé fait par un membre des abus qui sont commis journellement par les chefs et ouvriers dudit camp ;

L'Assemblée indignée de voir quo la presque totalité des ouvriers qui ont des états et de l'ouvrage quittent leurs maîtres où ils ne gagnent de l'argent qu'en travaillant pour aller gagner 52 sols au dit camp à presque rien faire, ce à quoi ils ont été recrutés à son de caisse ; tous les travaux étant à la veille de manquer de bras par cette perversité ;

L'Assemblée a nommé MM. Violet, Guyot, Giffet, Colin, Seigneury et Villard pour porter son vœu à ce sujet à l'Assemblée nationale, qui est : qu'aucun ouvrier n° pourra être admis aux travaux du camp s'il ne prouve qu'il est sans ouvrage et qu'il n'en peut trouver ; plus, qu'aucun ouvrier dudit camp ne sera payé qu'au prorata de l'ouvrage qu'il aura fait, soit à la tâche, soit à la toise et non autrement.

VIOLET, président ; RENÉ, secrétaire.

[6] Le texte de ce décret (18 septembre) n'est ni au Moniteur, ni au Journal des Débats. Nous en avons retrouvé la minute signée par Cambon.

[7] Le 25 septembre, dans la séance du soir, la section des Sans-Culottes qui n'est guère plus suspecte d'aristocratie quo celle des Quinze-Vingts, vient déclarer :

Le service du camp dévore par semaine 260.000 l.

Il y a là 8.000 hommes qui ne font rien, gardés par 200 hommes qui n'empêchent aucun désordre.

Le 26 septembre, le procureur général syndic du département de Paris écrit ce qui suit aux administrateurs du district de Saint-Denis :

Citoyens, le maire de la Chapelle nous avertit que l'on dévaste les cultures de sa municipalité, que pour se chauffer au camp on abat les arbres de l'avenue de Saint-Denis. Vous savez ce que votre patriotisme vous inspire, et ce que la loi vous prescrit pour le maintien des propriétés : essayez do remontrer aux citoyens quo la société ne peut se maintenir, si la propriété des particuliers, si celles de la république ne sont respectées. Parlez au nom de la patrie, que tous les bons citoyens chérissent, que les méchants n'osent ouvertement méconnaître quand ses droits sont invoqués. Concertez-vous avec les chefs du camp qui peuvent contenir les citoyens s'écartant des règles de la justice, et si ces moyens sont insuffisants, employez, en cas de délits graves et persévérants, la force publique et donnez-nous sur le champ avis des événements. Nous vous seconderons do tout notre pouvoir pour rétablir l'ordre, sans lequel la république ne peut subsister.

Le procureur général syndic, BERTHELOT.

[8] Le texte se trouve au Moniteur, n° 274.

[9] Journal des Débats et Décrets, compte rendu de la séance du 2 octobre, n° 13 p. 221. — Moniteur, n° 277

[10] Le rapport de Letourneur est au Moniteur, n° 284 ; au Journal des Débats et Décrets, n° 16, p. 276.

[11] Le récit de cette émeute se trouve au Moniteur, n° 286. Ce journal qui, comme on a pu le remarquer maintes fois, est très-partial en faveur de la Commune et de ses adhérents, déclare que l'émeute du 8 octobre a été suscitée par des individus qui gagnent au camp 20 sols de moins par jour que dans les ateliers de leur profession, où l'ouvrage abonde. Le rédacteur ajoute cette réflexion importante : Ils ont donc un salaire secret qui les dédommage ?

[12] Le rapport de Rouyer se trouve tout entier au Moniteur, n° 290.

[13] Le Moniteur dit 2.200.000 livres ; mais ce chiffre est évidemment une erreur d'impression ; le chiffre véritable 8.800.000 livres est donné par le Journal des Débats et Décrets, n° 26, p. 478.

[14] L'Assemblée reçut, les 22 et 23 octobre, les deux lettres suivantes :

COMITÉ DE POLICE DU CAMP SOUS PARIS.

Il est midi ; il y a près de 3.000 ouvriers qui demandent hautement leur paie et aucun conducteur ne s'est encore présenté pour les satisfaire. Représentants, le comité ne cherchera pas en ce moment la cause de ce retard ; mais il peut avoir des effets funestes au repos public et son devoir est de vous le dénoncer. Peut-être cela tient-il à des projets que nous n'osons assurer.

L. TERRASSON, DESCOMBET.

 

Citoyen président,

Je vous préviens que les ouvriers du camp sous Paris, réunis en grand nombre, sont à la place Vendôme ; ils demandent à être entendus par l'organe de 20 d'entre eux. Il est instant de les admettre si l'on veut éviter une insurrection.

MERCIER, officier municipal de Paris, président de la commission du camp.

[15] Moniteur, n° 303.

[16] Moniteur, n° 308.

[17] 28 septembre, Journal des Débats et Décrets, n° 9, p. 152-154.

[18] Journal des Débats et Décrets, n° 22, p. 396-398.

[19] Journal des Débats et Décrets, séance du 15 octobre, p. 432.

[20] Séance du 25 octobre. Le compte rendu du Journal des Débats et Décrets est beaucoup plus complet que celui du Moniteur.

[21] Journal des Débats et Décrets, n° 37, p. 695.

[22] Moniteur, n° 302, et Journal des Débats, n° 37, p. 697.

[23] Nous avons exposé, tome Ier, note III, le mécanisme de l'organisation de la Commune de Paris, divisée en un corps municipal d'administrateurs et en un Conseil général de notables. Nous avons expliqué, tome III, livre X, § IX, comment les administrateurs, formant le corps municipal, étaient restés en fonctions après l'envahissement du Conseil général par les prétendus commissaires des sections, dans la nuit du 9 au 10 août. Ces deux autorités siégeaient toutes deux concurremment à l'Hôtel de Ville ; on conçoit sans peine à quels perpétuels conflits d'attributions devait donner lieu leur coexistence, quand on sait combien différente était leur origine, combien étaient hostiles les opinions qu'elles représentaient.

[24] Voir au Moniteur, n° 308, au commencement de la séance du 2 novembre, la réclamation des administrateurs du département de Seine-et-Marne qui viennent se plaindre du discrédit dans lequel sont tombés les billets de confiance.

[25] Voir au Moniteur, n° 308, le rapport de Cambon, et, au n° 334, le décret spécial à Paris, en date du 21 novembre. D'après ce décret on peut évaluer à 5.200.000 livres ce que coûta aux contribuables du département le remboursement de la somme avancée par le trésor public pour l'échange des billets dits de parchemin ou de la maison de secours. Quant au système de répartition qui fut définitivement adopté, il différait de celui proposé par Cambon. Une partie de la somme fut demandée à la contribution foncière au moyen de sous additionnels ajoutés à toutes les cotes et proportionnellement à leur chiffre, une autre partie à la contribution mobilière, suivant une progression qui montait du simple au quintuple, depuis les revenus présumés de 900 livres jusqu'aux revenus les plus élevés ; ceux au-dessous de 900 livres en étaient exempts.

[26] Le Moniteur, n° 292, donne le commencement du discours de Chaumette, c'est-à-dire la partie inoffensive qui s'adressait aux commandants des sections armées ; il omet à dessein la seconde moitié. la seule importante, la seule où se manifestent les colères qui fermentaient au sein du conseil général. Nous avons copié tous les passages que nous donnons sur le registre même des délibérations du conseil général.

[27] Journal du Club des Jacobins, n° 386 et 287.

[28] Débats, n° 30, p. 565.

[29] Moniteur, n° 295.

[30] Voir au Moniteur, n° 494. Et au Journal des Débats et Décrets, n° 30, page 558, la discussion qui s'élève à ce sujet entre Buzot et Chabot. C'est le montagnard qui demande que l'on fixe un jour pour la discussion définitive du projet de la garde départementale ; c'est le girondin qui répond qu'il y a à l'ordre du jour des questions plus urgentes, qu'il faut avant tout terminer les lois sur les corps administratifs, sur les émigrés et sur les subsistances. Cet incident, curieux à noter, eut lieu dans la séance du 19 octobre, une heure avant que les délégués des quarante-huit sections ne fussent introduits. Probablement les girondins attendaient les Marseillais de Barbaroux qui n'arrivèrent que le 21 octobre (voir au § suivant.)

[31] Quelques jours après les sections Mirabeau, des Tuileries, de Molière et Lafontaine, de la Fraternité, du Marais adhérèrent à ces protestations.

[32] Le Moniteur ne donne pas cette réponse du président ; elle se trouve dans le Journal des Débats et Décrets, p. 592.

[33] Le discours de l'orateur marseillais est beaucoup moins complet dans le Moniteur, n° 296 que dans le Journal des Débats et Décrets, n° 32, p. 589.

[34] Le discours de Gonchon se trouve in extenso au Moniteur, n° 199, et au Journal des Débats el Décrets, n° 34, page 634.

[35] Voici le texte même de la réponse de Guadet :

Estimables et généreux citoyens, vous parlez de la liberté nomme vous savez la défendre. Rien n'égale votre amour, si ce n'est l'énergie avec laquelle vous la proclamez, et lorsque je vous parle ainsi, je ne flatte pas, je raconte. Car, si la liberté pouvait se perdre dans la république française, elle se retrouverait au faubourg Saint-Antoine. La Convention nationale vous invite à sa séance.

[36] Journal des Débats et Décrets, p. 667. Moniteur, n° 295.

[37] Voir tome III, livre IX, § I.

[38] Journal des Débats et Décrets, p. 782, n° 42.

[39] Moniteur, n° 306.

[40] Voir livre XVII, § V.

[41] Voici comment M. Michelet s'exprime sur Chaumette à l'occasion de ce discours (tome IV, note IV, § II) : Chaumette vint, à plat ventre, se roula dans la bassesse d'une hypocrite humilité, déclama contre les anarchistes (c'est-à-dire contre lui-même).

[42] Cet arrêté était ainsi conçu : Le conseil général, par respect pour la loi, passe à l'ordre du jour et arrête que la loi sera envoyée aux quarante-huit sections. L'espèce d'amende honorable que s'était imposée la municipalité parisienne était, on le voit, formulée dans des termes d'une sécheresse assez significative.

[43] Cet exemple du respect des principes donné par la Convention sera vite oublié par les démagogues parisiens, en faveur desquels ce bill d'indemnité avait été prononcé. Comme ils l'avaient fait au 10 août, ils violeront encore le secret des lettres au 31 mai, lorsqu'ils pourront se venger sans pitié ni merci de l'insultante générosité de la Gironde.

[44] Voir livre XV, § IV, et livre XVI, § II, de ce volume.

[45] Journal des Débats et Décrets, n° 38, page 708, Moniteur, n° 303.

[46] Moniteur, n° 303 ; Journal des Débats et Décrets, n° 38, page 711.

[47] Journal des Débats et Décrets, n° 40 ; Moniteur, n° 304.

[48] Nous avons retrouvé le discours entier de Vitet. Le Journal des Débats et Décrets, n° 39, p. 722, en donne un résumé. Le Moniteur, n° 304, le mentionne à peine.

[49] Le rapport des nouveaux commissaires envoyés à Lyon se trouve au Moniteur, n° 324 ; l'approbation des mesures financières qu'ils proposèrent est consignée au n° 330.

[50] Journal des Débats et Décrets, n° 39, p. 721. Le Moniteur, n° 303, consacre quelques lignes seulement à l'annonce de cette députation ; mais il n'en nomme pas l'orateur.

[51] Le décret du 8 octobre était ainsi conçu :

La Convention nationale décrète que les citoyens détenus dans les maisons qui ne sont ni prisons, ni maisons d'arrêt, seront transférés dans le délai de quinze jours dans les prisons et maisons d'arrêt établis par la loi ; ledit délai expiré, tout citoyen contre lequel il n'y aura ni mandat d'arrêt, ni décret d'accusation, sera mis en liberté. En outre le comité de sûreté générale se divisera à l'effet de faire la visite de toutes les prisons et maisons de Paris où des citoyens sont détenus, il prendra tous moyens nécessaires et fera son rapport sur le nombre des détenus, la cause de leur détention et les actes en vertu desquels ils ont été arrêtés.

Le comité de sûreté générale ne fit son rapport que le 15 novembre par l'organe de Delaunay (d'Angers).

[52] Voir tome III, livre XIII, § VIII.

[53] Le Journal des Débats et Décrets le donne dès le 30 octobre, dans son n° 41, où il occupe 8 pages. Le Moniteur ne le donne que dans son numéro du 10 novembre.

[54] Ce sont les expressions mêmes dont se sert le Journal des Débats et Décrets, p. 748.

[55] Journal des Débats et Décrets, p. 749, n° 2.

[56] Moniteur, n° 303.

[57] Voir le récit de la séance du 25 septembre, livre XV, § V.

[58] Journal des Débats et Décrets, p. 751.

[59] Garat (voir tome III de cet ouvrage, note XXVII) avait présenté, le 22 octobre, un rapport dans lequel il posait cette question :

Les prisonniers mis en liberté dans les journées des 2, 3 et 4 septembre doivent-ils être poursuivis do nouveau pour les délits dont ils étaient accusés, ou bien les craintes auxquelles ils ont été en proie, les borreurs.de la mort qu'ils ont éprouvées par la situation où ils se sont trouvés, ont-elles expié suffisamment les crimes dont ils pourraient être coupables ? doit-on se borner à prononcer la déportation contre ceux qui sont coupables d'assassinat ?

Un long extrait de ce rapport est donné au Moniteur, n° 318. Dans ce document le ministre de la justice avait parlé des événements de septembre d'une manière tout autre que son collègue de l'intérieur en parlait huit jours après. Au milieu de la phraséologie sentimentale dont Garat avait orné son rapport, il y avait des passages qui avaient été fort appréciés par Danton et ses amis, ceux, par exemple, dans lesquels Garat reconnaissait aux habitants de la ville, où siègent les autorités constituées, le droit et le devoir de s'insurger au nom de la nation entière, toutes les fois que, de leur autorité privée, ils jugent la souveraineté nationale en danger. C'était reconnaître à Paris, suivant l'expression même de Garat, la représentation du droit insurrectionnel de la nation. De pareils principes étaient trop conformes aux pratiques. dont avait déjà usé la démagogie parisienne et dont elle comptait bien user encore, pour qu'elle hésitât à couvrir de sa protection spéciale le ministre qui venait de leur donner une consécration si éclatante.

[60] 200 députés sur 749 dont se composait la Législative. Ce mot de Louvet confirme ce que nous avons dit (tome II, livre VII § X, et livre VIII, § X), du petit nombre de députés qui siégeaient le 10 août sur les bancs de l'Assemblée et votèrent la déchéance de Louis XVI.

[61] Nous avons raconté cette scène, t. III, livre X, § IV.

[62] Cela est constaté par le Moniteur comme par le Journal des Débats et Décrets. Dans les comptes rendus qu'ils donnent de la séance du 29 octobre, ces deux journaux diffèrent sur quelques points ; nous en avons combiné les éléments pour écrire notre récit.

[63] Journal des débats des Jacobins, n° 292 et 293.

[64] Journal des débats des Jacobins, n° 293.

[65] Révolutions de Paris, n° 173, du 27 octobre au 4 novembre.

[66] Voir dans le Moniteur, n° 303, 307, 308, les démarches de la Commune auprès du département de Paris et du ministère de la guerre.

[67] Moniteur, n° 309.

[68] Voir le Journal des Débats et Décrets, n° 47, p. 52. Moniteur, n° 310.

[69] Journal des Débats et Décrets, n° 47, p. 63.

[70] Ici Robespierre, comme on le voit, préconise et s'approprie les odieuses et violentes pratiques quo la démagogie employa après le 10 août, et que nous avons racontées et flétries, tome III, pages I et suivantes.

[71] Ici encore Robespierre confirme lui-même, et de la façon la plus explicite et la plus approbative, le fait que des officiers municipaux assistaient, comme juges et revêtus de leurs écharpes, aux effroyables exécutions de la Force et des autres prisons.

[72] Voir tome III, livre XII, § IX, et note XXIII. Les états du comité de surveillance sont datés du 10 septembre, et les listes particulières pour chaque prison sont datées du mois d'octobre. Robespierre, le 5 novembre, avait donc eu temps de se renseigner parfaitement sur le nombre, l'âge et les antécédents des victimes, puisqu'un intervalle de deux mois séparait les boucheries de septembre de son panégyrique.

[73] Le discours de Robespierre se trouve in extenso dans le Moniteur du 6 novembre, n° 354 ; dans le Journal des Débats et Décrets, n° 48.