HISTOIRE ROMAINE

 

LIVRE II — CHAPITRE NEUVIÈME

 

 

OCTAVE, Antoine et Lépide avaient cessé d’être ennemis : forcés par un intérêt commun de se réunir pour abattre Pompée dans l’Occident, Cassius et Brutus dans l’Orient, et le parti nombreux qui favorisait les conjurés à Rome et dans toute l’Italie, ils se rendirent de concert sur les rives du Panaro, près de Modène, suivis chacun de cinq légions. Ils choisirent pour le lieu de leur conférence une petite île située au milieu de ce fleuve. Lepidus y entra le premier pour s’assurer qu’on n’avait point de piège à y craindre : Sur le signal qu’il fit aux deux autres généraux de s’avancer, ils laissèrent chacun trois cents hommes à la tête des ponts, et entrèrent dans l’île.

Leur conférence se tint dans un lieu nu et découvert. Octave, comme consul, les présidait ; leur délibération dura deux jours. On y décida qu’Octave donnerait sa démission du consulat, et que, pour faire cesser toutes les calamités de la guerre civile, le gouvernement de la république serait confié à un triumvirat composé de Lepidus, d’Antoine et d’Octave, que les triumvirs nommeraient à toutes les magistratures pour cinq ans, et qu’ils se partageraient les gouvernements des provinces.

Antoine eut celui de toute la Gaule, excepté la Narbonnaise qui fut donnée avec l’Espagne à Lepidus : Octave prit pour lui l’Afrique, la Sicile et la Sardaigne. On ne parla point des provinces d’Orient, parce qu’elles étaient au pouvoir des conjurés. Rome et l’Italie devaient être gouvernées en commun par les triumvirs.

On décida qu’Antoine et Octave seraient chargés de diriger la guerre contre Brutus et Cassius ; que Lepidus, revêtu du consulat, resterait à Rome pour y maintenir l’ordre, et gouvernerait l’Espagne par ses lieutenants. Les triumvirs partagèrent aussi entre eux les légions ils en eurent chacun vingt sous leurs ordres.

Comme ils voulaient exciter le zèle de l’armée, ils lui abandonnèrent tout le territoire et toutes les propriétés de dix-huit grandes villes, telles que Capoue, Reggium, Benevente, etc., dont les habitants se virent ainsi dépouillés de leurs biens. Ils convinrent enfin, sous prétexte de se délivrer de tout danger intérieur pendant qu’ils porteraient la guerre au dehors, d’exterminer leurs ennemis par une proscription.

Le premier motif qui porta les triumvirs à ordonner le massacre de tant de citoyens fut le besoin d’argent. Cassius et Brutus levaient avec facilité dans l’Orient d’immenses contributions qui assuraient la solde et la subsistance de leurs nombreuses armées. Les triumvirs, au contraire, manquaient de tous les moyens nécessaires à l’entretien de leurs troupes. L’Italie était épuisée par la guerre civile ; la Gaule par les concussions des proconsuls ; Rome jouissait du droit de ne point payer d’impôts, et les flottes de Sextus Pompée interceptaient la plupart des secours qu’on pouvait tirer de l’Afrique et de l’Occident.

De plus, ces mêmes triumvirs n’avaient sous leurs yeux que trop d’exemples récents propres à enflammer leurs passions. Le cruel Sylla s’était vu tranquille possesseur du pouvoir suprême ; et profitant de la terreur qui survivait à sa puissance, il avait fini paisiblement ses jours en simple citoyen, au milieu des familles consternées de ses victimes.

La douceur de Pompée encourageant au contraire l’audace de ses ennemis, il s’était vu lâchement servi et cruellement immolé. Enfin, tout à l’heure, on venait de voir tomber César sous le poignard de conjurés qui devaient la vie à sa clémence. Octave, Antoine et Lépide, moins grands, plus haïs et plus ambitieux que Sylla, résolurent de l’imiter.

Dans les premiers moments ils n’ordonnèrent la mort, que de dix sept proscrits, désignés par leur haine, et redoutables par leur influence.

La vengeance partagea entre eux leurs victimes, comme ils s’étaient partagé les légions et les provinces de l’empire. Ils se firent mutuellement l’affreux sacrifice des sentiments les plus chers et des devoirs les plus sacrés. Antoine livra au fer de ses collègues son oncle Lucius ; Lepidus, son propre frère ; Octave, son tuteur Torranius, et Cicéron, dont il défendit quelque temps la vie, moins sans doute par reconnaissance que par la crainte d’imprimer à sa mémoire une tache éternelle. Cet illustre orateur fut immolé à la haine implacable d’Antoine,

Les agents des triumvirs portèrent sur-le-champ à Rome l’ordre fatal qui tranchait les jours de ces premiers proscrits : les uns furent saisis et frappés dans les bras de leurs femmes et de leurs enfants ; d’autres dans les temples, dans les rues et sur les places publiques ; quelques-uns au milieu de la joie tranquille des festins ; plusieurs, tels que le tribun du peuple Salvius, au moment où ils remplissaient les fonctions de leurs charges.

Ces exécutions sanglantes répandent dans la ville un effroi d’autant plus grand qu’on ignorait encore jusqu’où s’étendait la proscription. Chacun tremblait pour lui-même ; le tumulte devient universel ; les plus timides se cachent dans les lieux les plus retirés ; les plus prudents s’éloignent, les plus hardis songent à se défendre : d’autres, dans leur désespoir, se disposent à incendier les édifices publics et leurs propres maisons. Dans cette ville immense, au milieu des ombres de la nuit, la mort semblé planer sur toutes les têtes ; chaque citoyen, en rencontrant un homme, le prend pour un bourreau.

Le consul Pédius parcourait les rues de Rome, précédé de hérauts ; il parvint enfin à calmer cette agitation, en promettant qu’au lever du jour toutes les inquiétudes seraient dissipées. Il publia en effet le lendemain la liste des dix-sept victimes dévouées à la mort ; et comme les triumvirs ne l’avaient point mis dans leur fatal secret, il garantit à tous les autres citoyens une entière sécurité ; Pédius était tellement excédé de ses efforts pour apaiser le soulèvement du peuple, qu’il en mourut dans la journée.

Les triumvirs rentrèrent peu de temps après dans Rome à la tête de leurs cohortes prétoriennes ; ils y furent reçus successivement, et chacun de leurs triomphes dura trois jours. Le tribun du peuple Publius Titius proposa solennellement et fit décréter une loi qui établit pour cinq ans le triumvirat confié à Lepidus, à Antoine et à Octave, avec une autorité égale à celle des consuls.

Les jours suivants on plaça sous les yeux du peuple, dans différents quartiers de la ville, de nouvelles tables de proscriptions. La première contenait cent cinquante noms. La cupidité, la peur, la haine et la vengeance, ces quatre funestes éléments des fureurs de la tyrannie, étendirent successivement ces tables sanglantes qui comprirent enfin dans leurs funèbres registres trois cents sénateurs et plus de deux mille citoyens.

Toutes les têtes dévouées à la mort étaient mises à prix. Chacun vendait sa conscience, l’homme libre pour de l’or, l’esclave pour de l’argent et pour la liberté. On ne touchait cet affreux salaire qu’en présentant la tête du proscrit. La mort punissait la vertu qui voulait dérober une victime aux tyrans, et les ordres les plus sévères ordonnaient à tout citoyen d’ouvrir ses foyers, jusque-là toujours inviolables, aux recherches des bourreaux. Ainsi le crime ne rencontrait point d’obstacle, et l’innocence ne trouvait point de refuge.

Les usurpateurs puissants et sanguinaires, couronnés par la fortune, encensés par la flatterie de leurs contemporains ; n’ont pour juges que la postérité, et la vertu qu’ils foulent aux pieds ne peut être vengée que par l’histoire. C’est son burin seul qui grave sur leurs fronts les traits ineffaçables de la haine et du mépris. Il nous a conservé le préambule des tables de proscriptions, que nous transcrivons textuellement, et qu’on avait ainsi rédigées :

Marcus Lepidus ; Marcus Antonius, Octavius César, élus par le peuple pour rétablir l’harmonie et ramener le bon ordre dans la république, proclament ce qui suit : Si les méchants, par un effet de leur déloyauté naturelle, ne s’efforçaient point à exciter la commisération quand elle leur est nécessaire, et si, ne devenant point ensuite ennemis de leurs bienfaiteurs, ils ne conspiraient pas contre ceux qui les avaient sauvés, Caïus César ne se serait point vu assassiné par les ingrats que la guerre lui avait livrés ; et qu’il avait comblés d’amitié, de richesses et de dignités, après leur avoir sauvé la vie.

Nous-mêmes, enfin, nous ne nous verrions pas forcés de sévir avec tant de rigueur contre les mêmes hommes, qui, non contents de nous accabler d’outrages, nous ont déclarés ennemis de la patrie. L’expérience nous a convaincus qu’on ne peut désarmer par la clémence ceux qui ont conspiré notre perte, et dont les mains fument encore du sang de César ; et lorsque nous prévenons nos ennemis pour ne point nous exposer à devenir leurs victimes on ne peut nous accuser d’injustice, de cruauté, ni d’excès dans nos vengeances.

On doit se rappeler les maux que nous avons soufferts et ceux qu’éprouva César. Ses captifs, les hommes qu’il avait garantis de la mort, et que son testament appelait même à sa succession, l’ont percé en plein sénat de vingt-trois coups de poignard, en présence des dieux, quoiqu’il fût revêtu de la principale magistrature, quoiqu’il, fût investi du suprême pontificat. Ils ont étendu à leurs pieds ce grand homme qui avait soumis au peuple romain les nations les plus formidables, franchi les Colonnes d’Hercule, traversé des mers que n’avaient point encore bravées les navigateurs, et découvert des régions jusqu’alors inconnues aux Romains.

Après cet attentat, les autres citoyens qu’une juste sévérité nous force à punir, loin de remplir leurs devoirs, et de livrer ces assassins à la rigueur des lois, leur ont confié des magistratures et des provinces, qui leur donnent le pouvoir de s’emparer des trésors de la république, de lever des troupes contre nous, et d’appeler aux armes des peuples barbares, implacables ennemis de Rome. On les a vus soulever par la terreur, contre la république, des nattions alliées, et porter le fer et la flamme dans les villes qui ont voulu nous rester fidèles.

Déjà notre vengeance a fait justice de quelques-uns de ces misérables ; bientôt, avec l’assistance des dieux, leurs complices subiront le même sort. Nous venons d’exécuter ce noble dessein dans l’Espagne, dans les Gaules, et en Italie ; il ne nous reste plus qu’a combattre quelques meurtriers de César qui se trouvent encore armés au-delà des mers : mais lorsque nous nous disposons, citoyens, à entreprendre pour vous cette guerre étrangère, il serait également contraire aux intérêts de la république et à votre sûreté, comme à la notre, de laisser en liberté derrière nous le reste de nos communs ennemis, trop disposés à profiter de notre absence et des chances, diverses de la guerre.

L’expédition dont nous nous sommes chargés est urgente : nous avons pensé qu’au lieu de compromettre la patrie par une funeste lenteur, nous devions nous hâter d’exterminer les hommes qui, les premiers, ont voulu nous flétrir du nom d’ennemis de la patrie, nous et les armées qui servaient sous nos ordres.

De quel immense nombre de citoyens, leurs barbares décrets avaient prononcé la ruine, sans craindre le courroux des dieux ni celui des hommes ? Notre vengeance ne sera pas aussi cruelle que leur furie, nous ne l’étendrons pas sur une aussi grande multitude de victimes ; nous n’immolerons point tous ceux qui se sont déclarés nos ennemis, ou qui ont conspiré contre nous ; on ne verra point dans nos tables de proscriptions tous ceux dont la fortune ou les hautes dignités ont pu exciter quelques haines ou quelques rivalités ; nous n’imiterons pas la rigueur de ce magistrat suprême qui, avant nous et comme nous, se vit chargé de rétablir le calme dans la république, et auquel vous décernâtes le nom d’Heureux en considération de ses succès.

Nous ne nous vengerons que des plus coupables ; sans cette mesure, que votre propre intérêt exige autant que le nôtre, vous vous verriez bientôt tous en proie aux plus affreuses calamités. Il est également nécessaire d’accorder quelque satisfaction à l’armée, exaspérée de tant d’injures, et proclamée ennemie de la patrie lorsqu’elle combattait pour elle.

Nous pourrions sans doute frapper nos criminels ennemis successivement, et sans rendre leur liste publique ; mais il nous a semblé préférable, au lieu de les saisir à l’improviste, de faire inscrire leurs noms sur ces tables de proscriptions, pour éviter toute méprise funeste, et pour empêcher que nos soldats, dépassant les bornes qui leurs sont prescrites, n’immolent ceux que nous voulons sauver. Par cette mesure, nous sommes certains qu’ils n’attaqueront que les coupables dont l’arrêt est prononcé.

Fassent donc les dieux que personne ne donne asile aux proscrits, que personne ne les défende et ne se laisse corrompre par eux ! Quiconque sera convaincu d’avoir tenté directement ou indirectement de les sauver sera inscrit sans pitié sur ces tables.

Ceux qui leur auront donné la mort et qui nous présenteront leurs têtes recevront de nous, pour chaque victime, l’homme libre, vingt-cinq mille drachmes attiques ; l’esclave, dix mille et la liberté, avec les droits de cité dont jouissait son maître.

Ceux qui feront connaître la retraite d’un proscrit obtiendront la même récompensé : au reste les noms des dénonciateurs et de tous ceux qui auront exécuté nos ordres ne seront écrits sur aucun registre, afin qu’ils restent à jamais inconnus.

Ce monument de la plus affreuse tyrannie dévoilait les secrets qu’elle s’efforce ordinairement de dérober à tous les regards. Dans tous les temps l’esprit de parti excite les mêmes passions, porte aux mêmes cruautés ; mais il se couvre au moins du voile de la justice, et peu de tyrans eurent l’impudeur de publier ainsi leurs plus honteuses pensées.

Dès que les tables de proscriptions furent affichées, on ferma les portes de la ville, et de nombreuses troupes de soldats se répandirent autour des remparts pour ôter toute voie de salut aux proscrits.

De ce moment les satellites des triumvirs, se dispersant dans Rome, commencèrent leurs sanglantes exécutions. Un nouveau genre de terreur plana sur la capitale du monde ; ce n’était point cette terreur qu’éprouve une ville assiégée, et qui laisse encore quelque espoir dans le secours des armes et dans la modération du vainqueur. Les victimes livrées au fer des tyrans, plus malheureuses que celles qui sont frappées d’une horrible contagion et qui voient les objets les plus chers fuir leur approche, non seulement ne trouvaient ni consolations, ni retraites, ni défenses, mais elles redoutaient à la fois le poignard de leurs bourreaux, la trahison de leurs esclaves, la cupidité perfide de leurs plus proches parents. Les uns se précipitaient du haut des murs dans le fleuve ; les autres, la torche à la main, périssaient dans leurs maisons enflammées ; ceux-là se jetaient dans les puits, ceux-ci se cachaient dans les égouts, au milieu des immondices. Les personnages les plus distingués, se prosternant en larmes aux pieds de leurs esclaves, empruntaient leur vil costume dans l’espoir d’échapper à la mort : enfin d’autres, plus courageux, ne voulant pas mourir sans vengeance, allaient au-devant des assassins, les attaquaient, et ne tombaient sous leurs coups qu’après en avoir immolé un grand hombre.

Ces jours affreux réveillèrent tous les ressentiments et servirent toutes les haines. Chacun dénonçait, assassinait son ennemi, pillait sa maison et s’emparait de ses richesses. La crainte des tyrans forçait l’amitié à la fuite et la nature au silence.

L’or corrupteur des triumvirs récompensa des crimes inouïs ; des fils dénaturés, des épouses infâmes, portant à la main la tête de leurs pères et de leurs époux, vinrent audacieusement recevoir le honteux salaire de leurs exécrables forfaits.

Mais si le ciel permet que le crime opprime souvent la vertu sur la terre, elle ne peut jamais en être totalement bannie ; et, dans les temps de la corruption la plus déplorable, on voit encore briller quelques-uns de ses nobles rayons. Au milieu de tous ces actes de tyrannie, de trahison, de lâcheté, Rome eut à citer des traits nombreux de courage et de générosité.

La mère d’Antoine avait caché quelque temps chez elle son frère Lucius. Les assassins, découvrant son asile, voulaient l’arracher de ses bras ; elle court au Forum et, s’adressant à son fils aîné, assis sur son tribunal avec ses collègues : Triumvir, lui dit-elle, je viens me dénoncer moi-même : j’ai donné asile à Lucius, à votre oncle, à un proscrit. Il restera chez moi jusqu’au moment où vous aurez donné l’ordre de m’égorger en même temps que lui, puisque votre loi applique la même peine aux proscrits et à ceux qui veulent les sauver de la mort.

Antoine lui reprocha sa pitié pour son frère, elle ne l’avait point empêché d’approuver le décret qui le déclarait lui-même ennemi de la patrie ; cependant, vaincu par la nature, cet homme barbare demanda à ses collègues la grâce de Lucius.

La femme d’Acilius, prodiguant toutes ses richesses aux satellites des triumvirs, sauva la vie de son époux, qui s’échappa escorté par les soldats chargés de le poignarder.

L’épouse d’Ancius enferma son mari dans une malle, le fit sortir sur le dos d’un portefaix, et l’accompagna dans sa fuite.

Un esclave de Panopion, couchant dans le lit de son maître et couvert de ses habits se laissa égorger à sa place.

Le fils de Geta, ayant fait courir le bruit de la mort de son père, feignit de brûler ses restes sur un bûcher ; s’étant ensuite déguisé avec lui sous un costume rustique, il gagna les bords de la mer, porta le vieillard sur ses épaules, et mérita la même gloire que le pieux Énée.

Quelques proscrits traversèrent l’Italie, travestis en satellites des tyrans, et répandant partout, l’effroi qui les poursuivait. Sextus Pompée couvrait alors les côtes d’une foule de bâtiments légers ; il recueillit sur ses vaisseaux un assez grand nombre de ces malheureux, échappés à la rage des proscripteurs.

Cicéron, fuyant loin de Rome, s’était embarqué dans une nacelle ; l’état de souffrance où il se trouvait ne lui permit pas de supporter le mouvement des flots ; il revint à terre, et s’enferma dans une de ses maisons de campagne près de Capoue.

Le croassement de plusieurs corbeaux, excités par l’approche des soldats qui le cherchaient, éveilla ses esclaves : ils prirent ce bruit pour un avertissement des dieux, placèrent leur maître dans une litière, et le portèrent au fond d’une forêt, dont l’épaisseur leur laissait l’espoir d’échapper à tous les yeux.

Déjà les soldats envoyés à la poursuite de l’illustre proscrit, trompés par le faux bruit de son embarquement, se disposaient à s’éloigner, mais un client de Claudius, mimé par une vieille haine, indiqua au centurion Lénas le sentier que Cicéron avait suivi. Marchant promptement sur ses traces, il ne tarda pas à l’atteindre. Dès que Cicéron le vit approcher, sans proférer une parole il présenta sa tête aux assassins, qui la coupèrent ainsi que sa main, et les portèrent dans Rome à son implacable ennemi.

Antoine était sur son tribunal dans le Forum, lorsque Lénas lui présenta les restes sanglants du père de la patrie : Antoine, à leur aspect, laissa éclater une cruelle et indécente joie, décerna une couronne à l’assassin, lui donna deux cent cinquante mille drachmes, et commanda d’attacher à la tribune aux harangues la tête et la main de cet orateur célèbre.

Les regrets du peuple firent longtemps accourir près de cette tribune une foule désolée, plus nombreuse que celle qu’attirait autrefois son éloquence.

La féroce Fulvie, veuve de Claudius, femme d’Antoine, et digne par ses fureurs de ses deux époux, vint jouir du plaisir barbare de la plus méprisable vengeance, armée d’un poinçon d’or, elle perça cruellement la langue de ce grand homme, dont elle croyait encore entendre tonner la voix dans ses Philippiques.

Fulvie, plus avide et plus déhontée que les triumvirs, payait comme eux des assassins, et désignait à la mort ses propres victimes. Elle avait longtemps convoité la riche campagne de Ruffus ; le malheureux fut égorgé ; et lorsqu’on présenta ses restes à Antoine, le triumvir, se souvenant que le nom de Ruffus ne se trouvait pas inscrit sur les tables, dit froidement : Ceci ne me conche pas ; portez cette tête à Fulvie.

Tous ces massacres ne remplissaient pas assez promptement le trésor des proscripteurs ; et comme il leur manquait encore vingt millions de drachmes pour les besoins de la guerre, ils en rendirent compte au peuple, et firent publier un décret qui levait un énorme tribut sur quatorze cents femmes, les plus distinguées et les plus riches de Rome.

Le même décret les obligeait à déclarer leur fortune, et promettait de fortes récompenses à ceux qui dénonceraient les biens qu’on aurait voulu cacher.

Les dames romaines frappées par cette loi, espéraient d’abord émouvoir en leur faveur les femmes et les parentes des triumvirs. La sœur d’Octave et la mère d’Antoine les accueillirent avec douceur, mais sans pouvoir leur prêter un utile appui. Fulvie leur ferma sa porte ignominieusement.

Indignées de cet affront, elles se rendent au Forum, traversent la foule ; et s’approchent de la tribune. Hortensia, fille du célèbre orateur Hortensius, s’adressant aux triumvirs, leur dit avec fermeté : Décidées à suivre d’abord une marche convenable à notre sexe, nous avons imploré le secours de vos femmes, mais l’accueil indécent de Fulvie nous force à venir sur la place publique vous demander justice.

Déjà vos rigueurs nous ont enlevé nos pères, nos époux, nos frères, sous prétexte qu’ils vous avaient traités en ennemis. Si vous nous privez aujourd’hui de nos biens et de tout moyen d’élever nos enfants, vous nous précipiterez dans un abaissement indigne de nos mœurs et de notre rang.

Nous accusez-vous d’avoir agi hostilement contre vous ainsi que ceux dont nous pleurons la mort ? Alors inscrivez-nous comme eux sur vos tables de proscriptions ; mais si vous reconnaissez que des femmes n’ont pu rendre aucun décret contre vous, qu’elles n’ont ravagé aucune de vos maisons, et qu’elles n’ont point armé de légions pour vous combattre, pourquoi nous donner part aux châtiments, quand nous n’en avons pas pris aux injures ?

Nous ne vous envions ni les commandements, ni les magistratures, ni les honneurs que vous vous disputez au prix de tant de sang ; notre fortune, dites-vous vous est nécessaire pour soutenir la guerre. Et dans quel temps la république, qui a toujours eu des ennemis à combattre, a-t-elle soumis les dames romaines aux taxes que vous exigez ? Une fois seulement, il est vrai, nos mères, animées d’un sentiment héroïque, croyant la république exposée aux plus grands périls, et Rome réduite à la dernière extrémité par les Carthaginois, offrirent de contribuer aux besoins publics ; mais cette contribution volontaire ne fut point prise sur leurs terres, sur leurs dots, sur tout ce qui était nécessaire à la subsistance de leurs familles ; elles ne sacrifièrent à la patrie que leur luxe, leurs bijoux, leurs ornements, et n’eurent à redouter ni contrainte, ni violence, ni délations.

Aujourd’hui quel est donc le danger qui menace l’empire romain ? Que les Parthes, que les Gaulois paraissent aux pieds de nos murs, »et vous verrez que nous égalons nos mères en vertus ! Mais jamais nous n’offenserons les dieux en contribuant aux frais d’une guerre civile : vous implorez en vain nos secours, lorsque vous allez vous déchirer mutuellement, nous n’en avons offert ni à César ni à Pompée ; Marius n’en exigea pas de nous ; Cinna ne tenta point de nous y contraindre, et Sylla lui-même, le tyran de notre patrie, plus juste que vous qui prétendez rétablir l’ordre et la paix, n’osa point nous imposer de tribut.

A ce discours, les triumvirs, frémissant de rage et de colère et craignant ce premier exemple de courage, ordonnèrent aux licteurs d’éloigner ces femmes de la tribune, et de les chasser de la place publique ; mais une grande rumeur s’étant élevée de tous côtés parmi le peuple, les licteurs n’osèrent obéir. Les triumvirs rompirent l’assemblée. Le jour suivant ils révoquèrent en grande partie leur décret, et convertirent l’impôt en emprunt d’une valeur modique, qu’ils exigèrent de quatre cents femmes seulement.

Ainsi, dans ces jours de décadence, d’horreurs et de lâcheté, tandis que les maîtres du monde courbaient leurs fronts humiliés sous le joug de trois tyrans, les dames romaines, seules résistant aux triumvirs, osèrent leur faire entendre la voix expirante de la justice et de la liberté.

Ces horribles proscriptions répandirent la terreur et la consternation dans toute l’Italie ; mais elles portèrent aussi au plus haut degré la fureur et la soif de la vengeance dans le cœur de tous ceux qui purent échapper aux bourreaux, et trouver le moyen de réunir leurs armes à celles des conjurés.

Les Romains qui conservaient encore quelques vertus, quelque amour pour la liberté, accoururent dans les camps de Brutus et de Cassius, dont les armées se joignirent à Smyrne.

Ces deux généraux, qui avaient abandonné l’Italie en fugitifs, sans avoir une ville pour appui, une cohorte pour défense, se trouvaient alors à la tête de quatre-vingt mille hommes, maîtres de l’Asie et de la Grèce, et en état de défendre la liberté romaine contre ses oppresseurs. Ils se préparaient à marcher en Égypte contre Cléopâtre, dont l’empire s’était armé pour venger la mort de César ; mais ils renoncèrent à cette entreprise lorsqu’ils apprirent qu’Antoine et Octave, laissant à Rome Lepidus, chargé du gouvernement de l’Italie, se disposaient à s’embarquer avec quarante légions pour les combattre.

Avant de s’avancer contre eux, ils se vengèrent des Rhodiens et des Lyciens qui leur avaient refusé des contributions. Rhodes fut soumise et saccagée. Les habitants de cette ville opulente ne conservèrent d’autre bien que la vie. Les Lyciens éprouvèrent encore un sort plus cruel ; enfermés dans Xante, leur capitale, ils ne cédèrent ni aux menaces de Cassius, ni aux prières de Brutus. Combattant jusqu’à l’extrémité, au moment où ils voulaient brûler les tours ennemies qui dominaient leurs remparts, l’incendie se communiqua aux maisons de la ville. Brutus s’efforça vainement d’éteindre les flammes ; les Lyciens, désespérés, leur jetèrent sans cesse de nouveaux aliments, s’y précipitèrent, périrent tous, et ne laissèrent que des cendres aux vainqueurs.

Quelques historiens accusent Brutus de ce désastre : sa vie entière dément cette calomnie. Cassius en eût été plus capable : ce républicain ardent farouche, ambitieux, combattait encore plus par haine pour les tyrans que par aversion contre la tyrannie. Les plus grands ennemis de Brutus vantèrent toujours la générosité de ses sentiments, la douceur de ses vertus. Il ne commit qu’un seul crime, dont son amour pour la liberté fut la cause et peut-être l’excuse.

Ces deux derniers soutiens de la république se rencontrèrent encore à Sardes ; Brutus adressa de vifs reproches à Cassius sur ses concussions et sur d’autres excès qui pouvaient tacher là noble cause que défendaient leurs armes. La querelle s’échauffant était au moment de dégénérer en rupture ; Favonius, un de leurs amis, calma leur animosité.

Après cette conférence, Brutus, retiré le soir dans sa tente, se livrait, suivant sa coutume, à l’étude que n’interrompirent jamais ses occupations publiques ; il lisait à la clarté d’une lampe près de s’éteindre : tout à coup entendant quelque bruit, il lève la tête, et voit sa porte ouverte. Un spectre d’une taille gigantesque, d’un aspect effrayant, se présente à ses regards, et fixe sur lui, un œil menaçant : Es-tu, lui dit intrépidement le Romain, un mortel ou un démon ? Quel est le motif qui t’amène à mes yeux ? — Brutus, répond le fantôme, je suis ton mauvais génie ; tu me reverras à Philippes. — Eh bien ! répliqua Brutus sans s’émouvoir, nous nous reverrons. Le spectre disparut.

Brutus appela ses esclaves qui assurèrent n’avoir rien vu ; il continua sa lecture ; le lendemain, encore, frappé de cette apparition, il en fit le récit à Cassius qui attribua cette illusion à la chaleur de son imagination fatiguée par un trop long travail. Brutus le crût comme, lui.

Sur ces entrefaites, apprenant qu’Antoine et Octave s’avançaient dans la Macédoine, ils passèrent en Thrace, et campèrent près de Philippes, où les triumvirs arrivèrent peu de jours après.

Le monde entier attendait avec effroi l’issue de cette scène sanglante qui devait décider de son sort ; et faire triompher le despotisme ou la liberté.

L’espérance et la crainte agitaient alternativement les deux armées. Brutus seul, satisfait d’avoir rempli son devoir, paraissait tranquille sur l’événement. Il disait à ses amis : Quel que soit l’arrêt du sort, je ne cours aucun danger ; si je suis vainqueur, je rends à Rome sa liberté ; si mes ennemis l’emportent, la mort me délivrera de l’esclavage.

La force des deux partis était à peu près égale ; ils comptaient chacun plus de cent mille combattants. Les triumvirs campaient dans la plaine ; les conjurés occupaient deux collines près de la ville : leur forte position les rendait maîtres de refuser ou de livrer bataille, comme ils le jugeraient convenable. Ils recevaient de l’Orient tous les vivres nécessaires à leur subsistance. L’île de Thasos était leur magasin. L’armée des triumvirs, au contraire, privée de provisions, se trouvait dans un péril d’autant plus éminent, que Pompée, maître de la mer, empêchait l’arrivée de tout secours et de tout renfort : aussi elle souhaitait vivement une action décisive.

Cassius, plus expérimenté que son collègue dans l’art de la guerre, voulait différer le combat, et remporter une victoire plus certaine par la disette que par les armes. Brutus, soit qu’il se méfiât de la constance de ses troupes, soit qu’il ne pût contenir leur ardeur, pressa son collègue de combattre : Je suis impatient, dit-il, de terminer les malheurs du genre humain. Son avis l’emporta.

Lorsqu’ils eurent réglé toutes leurs dispositions, Cassius dit à Brutus : Que ferez-vous si nous sommes vaincus ? — J’ai blâmé autrefois dans mes écrits, répondit celui-ci, la mort de Caton, et je croyais qu’en tranchant soi-même ses jours on commettait un crime contre les dieux ; mais j’ai changé d’opinion : décidé à mourir pour ma patrie, je pense avoir le droit de choisir le genre de mort qui me semblera préférable ; et si la fortune m’est contraire, je quitterai une vie pénible sur cette terre pour un monde meilleur. — Mon ami, s’écria Cassius en se jetant dans ses bras, que rien ne nous arrête à présent, puisque d’après cette résolution, nous n’avons plus à craindre de vainqueurs. A ces mots, ils donnèrent le signal du combat.

Octave, qu’on accusa toujours de manquer de bravoure, était alors retenu loin de son camp par une maladie réelle ou supposée : Antoine, qui commandait seul, attaqua les troupes de Cassius et les fit plier jusqu’à leurs retranchements. Tandis qu’il remportait cet avantage, Brutus se précipita si impétueusement sur l’armée d’Octave qu’il rompit ses rangs, la mit en déroute, et pénétra jusque dans son camp qu’il livra au pillage.

De son côté, Antoine, poursuivant ses succès, mit en fuite la cavalerie de Cassius, et força ses lignes. Cassius montrant une valeur digne de son nom et de sa renommée, fit de vains efforts pour rallier les fuyards : arrachant une enseigne à celui qui la portait, il se précipita au milieu des ennemis, et rétablit un moment le combat. Mais que peut le courage d’un seul ? Son armée, saisie de terreur, resta sourde à sa voix, et il se vit obligé de céder au torrent et de fuir avec elle. Malheureusement un épais nuage de poussière lui dérobait la vue de la défaite d’Octave ; croyant Brutus battu comme lui, et leur cause perdue, il entra dans sa tente et se tua.

Brutus, revenu à la tête de ses troupes victorieuses, rallia celles de Cassius, leur rendit l’espérance et le courage, et reprit avec elles son ancienne position.

Instruit par l’expérience, il voulait, éviter une nouvelle action et affamer l’ennemi ; mais ses soldats, présomptueux depuis leur premiers succès, demandaient à grands cris le combat. Il résista vingt jours à leur impatience ; enfin, ignorant que la flotte des triumvirs venait d’être dispersée par celle de Pompée, et que l’ennemi se trouvait totalement privé de subsistances ; il céda aux instances de son armée, et donna le signal qu’elle désirait. On raconte que la veille de cette fatale journée il crut encore revoir le spectre qui lui était apparu sur la côte d’Asie.

Ses légions rompirent d’abord l’infanterie d’Octave, et sa cavalerie en fit un grand carnage ; mais Antoine, ayant pris en flanc les troupes que commandait précédemment Cassius, les enfonça. Leur terreur se communiqua au centre de l’armée ; tout plia, tout se mêla, on ne conserva pas même assez d’ordre pour se retirer en combattant ; la déroute fut complète. Brutus, entouré de ses plus braves officiers, opposa longtemps au vainqueur une résistance opiniâtre et une vaillance inutile. Le fils de Caton et le frère de Cassius périrent à côté de lui. Enfin, ne pouvant combattre seul une armée, il prit aussi la fuite.

Les triumvirs avaient ordonné qu’on ne le laissât pas échapper ; leur cavalerie le poursuivait avec ardeur. Lucilius, son ami, voyant un corps de Thraces prêt à le prendre, se décide à le sauver aux dépens de sa propre vie ; il marche au-devant des ennemis, leur crie qu’il est Brutus, et se livre à eux. A ces mots, on l’arrête, et Brutus s’échappe.

Antoine, instruit par quelques cavaliers thraces de leurs succès, accourt dans l’intention cruelle d’insulter au malheur de Brutus, et de lui donner la mort : mais Lucilius s’avançant avec courage lui dit : Brutus n’est pas dans vos fers, sa vertu est à l’abri d’un tel outrage ; pour conserver son honneur, j’ai sacrifié ma vie ; je vous ai trompé, frappez-moi.

Vaincu par un dévouement si rare, Antoine embrassa Lucilius, et s’efforça de conquérir par ses bienfaits un ami si fidèle.

Brutus, suivi d’un petit nombre de compagnons, se réfugia la nuit dans une grotte : on lui entendit répéter ces paroles d’Euripide : Malheureuse vertu, j’ai cru longtemps à ton existence ; mais tu n’es qu’une ombre vaine et l’esclave de la fortune ! Étrange aveuglement du malheur ! Il oubliait que cette vertu brille plus dans les revers que dans la prospérité ; qu’elle est immortelle comme notre âme, et qu’éternellement on préférera la mémoire de Brutus vaincu à celle d’Antoine vainqueur.

Brutus aurait mieux pensé s’il n’avait pas eu de reproches à se faire ; mais le sang de César pesait sans doute sur son cœur. Aussi ou l’entendit encore, levant les yeux vers le ciel, prononcer cet autre vers du même poète qui dit que le coupable doit recevoir dans cette vie la punition de ses crimes.

Brutus avait chargé Statilius de s’informer du sort de plusieurs de ses amis ne le voyant pas revenir, et apprenant que ses ennemis s’approchaient, il pria les officiers qui l’entouraient de trancher ses jours ; et comme ils refusaient de lui rendre ce fatal service, il ordonna à l’un de ses esclaves de le frapper ; alors Straton, qui se trouvait prés de lui, s’écria : Il ne sera pas dit que Brutus, cherchant un ami, n’a pu trouver qu’un esclave ! Détournant sa tête avec horreur, il lui présente la pointe de son épée Brutus se précipite sur le glaive et expire. Ainsi mourir cet homme célèbre qu’on appelle le dernier des Romains.

Après la victoire, Antoine et Octave se partagèrent l’empire, et le gouvernement en maîtres souverains. Lepidus n’existait que de nom dans le triumvirat ; il n’avait ni autorité sur l’armée, ni crédit sur le peuple.

Le succès n’adoucit point la férocité des vainqueurs. Ils immolèrent à leurs vengeances un grand nombre de victimes. Hortensius, Drusus, Varrus périrent par leurs ordres ; ils condamnèrent un père et un fils à se tuer mutuellement. Un des proscrits ayant demandé pour unique grâce à Octave d’être enterré après sa mort, le barbare lui répondit : Les vautours te serviront de tombeau.

On plaça la tête de Brutus aux pieds de la statue de César ; les triumvirs envoyèrent cependant ses cendres à Porcia. Cette intrépide romaine, fille de Caton, épouse de Brutus suivit leur exemple, et se donna la mort en avalant des charbons ardents.

Octave revint à Rome en chercha par un règne plus doux à calmer la haine qu’inspiraient ses proscriptions sanglantes. Il relégua Lepidus en Afrique avec quelques légions dont il suspectait la fidélité.

Antoine eut l’Orient en partage ; après s’être rendu à Athènes, où les disputes des philosophes et les harangues des orateurs l’arrêtèrent peu, il passa en Asie, et la parcourut, entouré d’un cortège de rois et de princes qui disputaient à l’envi de bassesses pour obtenir ses faveurs. Un grand nombre de princesses venaient aussi essayer sur son cœur le pouvoir de leurs charmes.

Plus voluptueux que les satrapes les plus efféminés, aussi arrogant que les plus fiers descendant de Cyrus, il leva des contributions sans mesure, donna, ôta et rendit des couronnes au gré de son caprice. La beauté de Glaphyre valut à Sysène, son époux, le trône de Cappadoce. L’adresse d’Hérode lui fit obtenir celui de Judée.

Antoine voulait punir Cléopâtre, et il lui ordonna devenir le trouver à Tarse ; elle y parut, non en suppliante et en accusée, mais en reine qui commande l’obéissance, en divinité qui vient recevoir l’encens des mortels. Son esprit égalait ses charmes ; nulle femme ne la surpassait en magnificence, en adresse, en beauté, en perfidie.

Une foule innombrable accourait sur les bords du Cydnus pour admirer la galère brillante d’or et de pourpre qui portait cette reine charmante que chacun prenait pour Vénus. Antoine conçut pour elle une passion, violente qui devint la cause de sa ruine.

Le triumvir, suivant comme un captif le char de triomphe de Cléopâtre, l’accompagna en Égypte, et oublia dans le sein de la volupté ses victoires, ses rivaux, Rome et l’empire.

Octave ne connaissait qu’une passion, celle du pouvoir. Il devait tout à l’armée, et distribua aux vétérans les terres qu’on leur avait promises. Ainsi leur retour en Italie fut plus funeste à ses habitants que l’invasion des Gaulois. Partout on chassait les citoyens de leurs foyers pour en laisser la possession aux soldats. Les temples et les rues étaient remplis d’une foule d’hommes, de femmes, d’enfants éplorés, demandant à grands cris un asile et du pain. Un seul habitant de Mantoue trouva grâce aux yeux d’Octave ; ce fut le fameux poète Virgile ; il récompensa César de ses bienfaits par dés vers qui lui donnèrent l’immortalité. Telle est la puissance des grands écrivains : Octave ne fit qu’adoucir le sort de Virgile ; Virgile illustra le règne et la mémoire d’Octave.

Le seul triste dédommagement que pouvaient espérer les Romains de la perte de leur liberté, c’était un honteux repos ; mais le sort ne leur permit pas encore d’en jouir, et la guerre civile vint de nouveau aggraver leurs calamités.

Fulvie, femme d’Antoine, avait en vain tenté de séduire Octave ; il méprisa ses charmes et ses vices. Furieuse de se voir rebutée par lui, et d’être en même temps abandonnée par son mari pour une Africaine, elle sema la dissension entre les triumvirs, dans l’espoir que cette querelle réveillerait Antoine de sa langueur et le forcerait à s’éloigner de Cléopâtre. Lucius, son beau-frère, la servit dans ce projet ; réclamant, pour l’armée d’Antoine, une part dans les terres qu’Octave avait distribuées à la sienne, il refusa tout moyen de conciliation, forma six légions qu’il remplit de citoyens qu’on avait dépouillés de leur fortune et déclare la guerre.

Octave le battit, le resserra dans Pérouse, l’assiégea, le contraignit à se rendre, et lui accorda la vie. Honteuse et désespérée, Fulvie abandonna l’Italie. Lorsque Antoine apprit la défaite de son frère, il s’embarqua pour combattre Octave, et rencontra dans Athènes Fulvie, l’infâme Fulvie, auteur de ces nouveaux troubles ; il l’accabla de mépris, et la laissa mourante, non de remords,  mais de rage.

Antoine, s’étant alors réconcilié avec Sextus Pompée, débarqua à Brindes : ses légions étaient nombreuses, mais composées de novelles troupes. Octave conduisait contre lui des vétérans accoutumés à la victoire ; mais ces vieux guerriers paraissaient combattre avec répugnance contre leur ancien général.

Au moment de livrer bataille, les deux triumvirs se rapprochèrent par l’entremise de Mécène de Pollion et de Nerva ; et le mariage d’Antoine et d’Octavie, sœur du jeune César, fut le gage de leur réconciliation. Ils partagèrent de nouveau l’empire entre eux : Octave garda l’Occident ; Antoine l’Orient ; Lepidus, l’Afrique.

Après cet accord, Octave marcha contre Pompée, qui était descendu en Italie : Mécène tenta vainement de prévenir cette nouvelle effusion de sang romain, il demanda la paix, et proposa le mariage de Scribonia, parente de Pompée, avec Octave. Pompée consentit à cette union ; mais il refusa la paix ; et, après avoir remporté quelques avantages, resserra Octave dans une position défavorable, où il courait le risque de perdre l’empire et la vie.

Antoine vint au secours d’Octave, le dégagea et fit un grand carnage des ennemis[1].

Après ce succès, on en revint aux négociations, et les triumvirs conclurent la paix avec Pompée, qui obtint pour son partage la Sicile, la Sardaigne, la Corse et le Péloponnèse, avec la promesse du consulat, et huit millions d’indemnités pour les frais de la guerre.

Ce traité fut signé dans une conférence qui eut lieu entre les triumvirs et Sextus, sur la flotte de Pompée. Pendant le repas qui suivit la conférence, Ménas, affranchi de Pompée, vint secrètement lui proposer de lever l’ancre, de tuer ses convives, et de se rendre ainsi maître de l’univers. Tu devais le faire sans me le dire, répondit Pompée ; mais puisque tu m’en parles, je m’y oppose et ne veux point être parjure.

Antoine demeura quelque temps à Rome ; et comme il perdait habituellement au jeu contre Octave, un astrologue égyptien, chargé probablement des instructions de Cléopâtre, lui prédit que son rival aurait sur lui un éternel ascendant, s’il ne prenait pas le parti de s’en éloigner. L’ambition est souvent aussi crédule et aussi superstitieuse que l’amour ; on dirait que les hommes veulent toujours associer les dieux à leurs passions. Antoine sortit de Rome, et, passa l’hiver à Athènes.

Les Athéniens depuis longtemps n’employaient leur éloquence qu’à décorer leurs bassesses et à rendre leurs flatteries plus pompeuses. Comparant Antoine à Bacchus, ils lui dirent dans leurs harangues qu’il méritait d’être l’époux de Minerve, leur protectrice. Antoine, moins politique ou moins crédule qu’Alexandre, les punit amèrement de ce lâche hommage ; il accepta le mariage proposé, et leur fit payer mille talents pour la dot de la déesse.

Pendant son séjour dans la Grèce, il apprit que son lieutenant Ventidius avait battu trois fois les Parthes, et que, dans une dernière action, il venait de tuer Pacorus, fils d’Orode, leur roi. On lui décerna les honneurs du triomphe ; ce qui parut alors d’autant plus remarquable, qu’autrefois, dans la guerre sociale, ce même Ventidius, chef de l’armée des alliés contre Rome, avait été pris, et s’était vu forcé de suivre, comme captif, le char de triomphe du père du grand Pompée.

Antoine, jaloux de la gloire de son lieutenant sentit se réveiller dans son âme la passion des armes. Il courut à la tête de son armée en Asie, espérant surpasser les succès de Ventidius ; l’événement trompa son attente. Méprisant les avis de ses alliés, et n’écoutant que son ardeur, il s’engagea aussi témérairement que Crassus dans les plaines brûlantes du pays des Parthes. Enveloppé comme lui, il se vit au moment d’éprouver le même sort ; mais il répara l’imprudence de son attaque pas l’habileté de sa retraite. Prouvant par sa vigueur et par son courage qu’il était digne de commander aux Romains, il donna aux soldats l’exemple d’une constance héroïque qui leur fit supporter avec fermeté la chaleur, la fatigue, les besoins et le danger ; il soutint avec intrépidité quatorze combats ; et, après une marche aussi longue que périlleuse, il ramena en Syrie la moitié de son armée, assiégea la capitale du roi de Commagène qui avait donné des secours aux Parthes, et le contraignit à lui payer un tribut.

Cependant Octave, qui ne respectait pas plus alors les mœurs que les lois,  répudia Scribonia sa femme, le jour même où elle était accouchée de Julie. Entraîné par un amour coupable pour Livie, il força Tiberius Néron, son mari, à la lui céder, quoiqu’elle fût alors grosse de six mois. Pour le malheur du monde, Livie avait donné le jour à Tibère.

Il régnait dans ce temps à Rome un tel désordre, que les triumvirs nommèrent jusqu’à soixante-sept préteurs, et qu’il fallut un décret du sénat pour empêcher l’un d’entre eux de paraître en public dans l’arène au rang des gladiateurs ;

Le divorce de Scribonia excitait le ressentiment de Pompée : Ménas, qui n’avait pu le déterminer à une trahison, le trahit lui-même, donna soixante de ses vaisseaux à Octave, et lui livra la Sardaigne ainsi que la Corse. Pompée réclama son esclave fugitif ; Octave refusa de le lui abandonner, et la guerre recommença.

La mer fut le théâtre de différents combats : une action qui eut lieu près de Cumes laissa la victoire indécise. Octave, ayant livré une seconde bataille près de Scylla, fut complètement défait, et une tempête dispersa les débris de sa flotte. Pompée, enivré de ce succès, prit le nom de Fils de Neptune, et perdit, en réjouissances et en fêtes célébrées pour ses victoires, le temps qu’il aurait dû employer à la ruine de son rival ; il ne débarqua point en Italie, comme il aurait pu le faire alors sans obstacle, et laissa ainsi échapper l’occasion que lui offrait la fortune[2].

Octave réunit de nouvelles forces, et se vit bientôt en état de lui résister. A cette époque, les triumvirs, de leur propre autorité, se continuèrent dans leur charge pour cinq ans.

Dans l’Orient, Hérode, secondé par les Romains, s’empara de Jérusalem, fit périr Antigone, et détrôna la famille d’Aristobule. En Europe, un nouvel orage menaçait les Romains ; les Gaulois s’étaient révoltés, et se disposaient à envahir la province romaine. Agrippa, consul, lieutenant et ami d’Octave, conduisit une armée contre eux, remporta plusieurs victoires, et les contraignit à se soumettre. On voulait lui décerner le triomphe ; mais il le refusa, dans la crainte d’humilier par cette solennité le triumvir qui venait d’éprouver une défaite. Un consul assez courtisan pour refuser le triomphe n’annonçait que trop la fin de la république.

Agrippa, illustrant le règne de son maître par ses travaux, comme par ses victoires, réunit les lacs Lucrin et Averne, et en forma un port magnifique, auquel il donna le nom de Jules. Le tremblement de terre qui eut lieu en 1538 a détruit tout ce qui restait encore de ce fameux ouvrage.

Octave, résolu de se venger de ses revers, invita les autres triumvirs à joindre leurs efforts aux siens contre Pompée ; Antoine lui envoya cent vingt vaisseaux ; Lepidus lui amena une flotte nombreuse et douze légions.

Les vents, qui s’étaient déjà montrés si favorables à Pompée, dispersèrent encore la flotte de ses ennemis. Cet événement porta jusqu’à l’excès son puéril orgueil. Quittant la pourpre, et prenant un manteau dont la couleur verte ressemblait à celle de l’Océan, il se croit véritablement le fils du dieu des mers.

Octave avait réparé sa flotte ; il en prit une partie sous ses ordres, tenta encore le sort des armes, et se vit de nouveau battu. Agrippa, qui commandait le reste de ses vaisseaux, fut plus heureux, et s’empara de Tyndarium en Sicile. Octave profita de ce succès, et débarqua dans cette île vingt et une légions. Pompée, dans ce moment, lui proposa de terminer leur querelle, sur la mer, par une bataille générale. Le défi fut accepté ; trois cents vaisseaux combattirent de part et d’autre avec acharnement. Agrippa décida la victoire par son habileté, et détruisit totalement la flotte de Pompée qui se sauva avec dix-sept bâtiments, courut chercher des alliés en Asie, et y trouva la mort qu’on lui donna par les ordres d’Antoine.

Lepidus, aussi présomptueux que malhabile, se voyant à la tête de la plus grande partie de l’armée de terre, crut pouvoir recueillir seul le fruit de la victoire. Octave, connaissait le peu d’estime que ressentait l’armée pour un si médiocre général : dédaignant de le combattre, il arrive sans escorte dans son camp, parle aux officiers, harangue les soldats, leur rappelle la gloire et le nom de César, et les voit tous se ranger en peu d’instants sous ses ordres.

Lepidus, tremblant, honteux, abandonné, ne trouve de ressources que dans sa lâcheté ; renonçant au titre de triumvir, à celui d’imperator, à l’autorité d’un général, il se dépouille des marques de sa dignité, et se prosterne aux pieds d’Octave qui lui permet de vivre en exil à Circeyes, petite ville d’Italie, et de conserver le souverain sacerdoce. Lepidus n’avait dû son élévation qu’au caprice de la fortune et à l’amitié de César. Il n’eut ni les vertus ni les vices qui rendent célèbre.

Octave livra au supplice les principaux officiers de Pompée ; il récompensa les exploits d’Agrippa par une couronne rostrale et reçut lui-même à Rome tous les honneurs que purent inventer et prodiguer la crainte et la flatterie.

Après s’être montré féroce pour arriver à la domination, il voulut paraître généreux pour la conserver ; et, par un exemple presque unique, le butin de l’histoire eut à tracer en lui le portrait de deux hommes tout différents, celui d’Octave, tyran cruel et farouche, et celui d’Auguste monarque sage, clément, chéri et respecté. Il mérita, par la douceur d’un long règne, l’affection d’un peuple qu’il accoutuma au joug. Le repos au-dedans, la gloire au-dehors, le luxe, les fêtes, les arts, les lettres firent oublier la liberté. L’univers adora Auguste, et la postérité donna son nom à son siècle.

Comme Octave ne pouvait prétendre à égaler la renommée militaire d’Antoine, il résolut de miner sa puissance en se faisant aimer par l’aménité de ses formes, par sa générosité, par l’habileté de son administration,  certain qu’Antoine, livré à ses passions, accroîtrait sans cesse la haine qu’inspiraient aux Romains son orgueil, la grossièreté de ses formes et ses excessives débauches.

Il commença donc à chasser de l’Italie les brigands qui l’infestaient. Ses soins y rétablirent la paix et la sûreté : il consola Rome de ses malheurs, en rendant la sécurité aux familles des proscrits : soigneux de cacher le sceptre toujours odieux aux Romains, il voilait son autorité sous des formes républicaines, présidait le sénat comme consul, conduisait le peuple comme tribun, et sûr de son pouvoir, laissait une liberté apparenté aux comices et aux délibérations. Il récompensait avec profusion les exploits de ses généraux, flattait la vanité des grands par de hautes à dignités, satisfaisait le peuple par ses largesses, lui prodiguait les jeux et les fêtes, le détournait des affaires en l’occupant de plaisirs, encourageait les lettres, protégeait les arts, et embellissait la capitale par de nombreux et de magnifiques monuments.

Pour être digne de commander aux Romains, il fallait soutenir leur gloire ; Octave, surmontant la faiblesse qui le portait à craindre les combats, fit la guerre pendant trois ans avec succès contre les Dalmates et les Pannoniens, s’exposa, pour mériter l’empire, aux périls qu’il redoutait, et construisit avec leurs dépouilles, à Rome, un superbe portique où il plaça la riche bibliothèque à laquelle il donna le nom de sa sœur Octavie ; mais ce qui lui concilia le plus l’affection des Romains, ce fut une action généreuse qu’on était loin d’attendre de l’impitoyable auteur de tant de proscriptions. Lorsque Sextus Pompée fut assassiné en Phrygie, on saisit dans ses papiers les lettres d’un grand nombre de sénateurs, dont le contenu pouvait réveiller les soupçons, ressusciter les troubles et provoquer la vengeance. Elles furent envoyées à Octave ; mais, au lieu de les lire, ils les fit brûler sur la place publique, déclarant qu’il sacrifierait désormais sa sûreté personnelle à la tranquillité générale, que l’intérêt de la patrie l’emporterait constamment sur le sien, et qu’il était même disposé à se dépouiller de son autorité dès qu’Antoine aurait vengé Rome des Parthes.

Cette démarche et ces paroles excitèrent les transports du peuple qui croit toujours ce qu’il désire, et ce peuple, dans son enthousiasme, abandonnant les restes d’une liberté dont on ne lui montrait que l’ombre, créa Octave tribun perpétuel. Dans plusieurs villes d’Italie on lui éleva des temples. Malheureux temps où un trait de clémence et de générosité était regardé comme l’action d’un dieu.

Tandis qu’Octave méritait par une conduite si nouvelle pour lui, le nom d’Auguste, qu’il reçut depuis, et que nous lui donnerons désormais, Antoine, aveuglé par l’orgueil, enivré par l’amour, énervé par la volupté travaillait chaque jour à sa propre ruine. Revenu de la guerre des Parthes, il avait retrouvé en Asie la perfide reine qui séduisait ses sens et corrompait son cœur. Retombé dans ses chaînes, oubliait les nœuds qui l’unissaient à la vertueuse Octavie, il suivit Cléopâtre en Égypte, et ne parut plus que son premier esclave.       

Il consumait les jours et les nuits en débauches et en festins, dégradait son nom, son rang et sa patrie, et décernait des prix honteux à tous ceux qui inventaient quelque nouveau genre de volupté. Les trésors de l’Orient opprimé suffisaient à peine pour payer ces scandaleux plaisirs.

Vainqueur, par trahison, d’Artabaze, roi d’Arménie, il le conduisit enchaîné aux pieds de sa maîtresse, et le fit périr parce qu’il refusa de rendre hommage à cette Africaine.

Chaque jour, sans autorisation du sénat, il sacrifiait à sa maîtresse quelques provinces de l’empire. Alexandrie devenait ainsi, par sa munificence et par les conquêtes qu’elle devait à ce honteux amour, la rivale de Rome qui ne pouvait pas longtemps supporter cette injure.

Plus les désordres d’Antoine le rendaient odieux aux Romains, et plus ils flattaient les espérances ambitieuses d’Auguste qui voyait avec un secret plaisir la chute du dernier obstacle que pût craindre son ambition.

Les amis d’Antoine lui écrivirent pour lui faire connaître l’indignation qu’excitait sa conduite, sa folle passion, et les honneurs sans mesure qu’il accordait à ses enfants illégitimes. Antoine redoubla le mécontentement par sa réponse. C’était une apologie aussi scandaleuse que ridicule de ses faiblesses. Loin de promettre la révocation de ses coupables largesses, il disait que la grandeur romaine éclatait moins par ses conquêtes que par la distribution des pays conquis ; que les hommes véritablement grands augmentaient leur illustration en laissant dans les diverses contrées de la terre une nombreuse postérité, nobles rameaux d’une tige immortelle. Hercule, ajoutait-il, dont je me vante de descendre, s’est conduit ainsi, et ce héros, loin de se borner aux liens d’un seul mariage, honora de son amour les plus rares beautés que lui offrirent les trois parties du monde, afin de laisser partout des héritiers de son nom, de son courage et de sa gloire.

Cet excès de démence et d’orgueil lui enleva les partisans qui lui restaient en Italie. Ils se rangèrent tous du côté de son habile et prudent rival.

Quelque avantage qu’Auguste dût espérer en attaquant un ennemi qui se perdait lui-même, il crut devoir dissimuler ses vrais sentiments, et prendre en apparence tous les moyens propres à éviter une nouvelle guerre, dont il voulait rejeter tout l’odieux sur son ennemi.

La sage Octavie lui parut l’instrument le plus propre à remplir ses desseins. Rome entière admirait ses douces vertus ; elle avait déjà désarmé plusieurs fois son frère et son époux ; et l’empire, fatigué des guerres civiles, la regardait comme le seul lien des triumvirs, comme le gage le plus sacré de la tranquillité publique.

Auguste la fit donc partir pour rejoindre son époux, espérant que la jalousie de Cléopâtre lui attirerait une injure qui justifierait la rupture à laquelle il était décidé. Son attente ne fut pas trompée. Aussitôt qu’Antoine apprit par une lettre d’Octavie qu’elle était arrivée dans la Grèce, l’artificieuse Cléopâtre feignit une profonde mélancolie, versa un torrent de larmes, et s’abstint même de prendre aucune nourriture. Son faible amant ne put résister au spectacle de sa douleur : insensible aux charmes d’Octavie, bravant le courroux d’Octave et le mépris des Romains, renonçant même à se venger des Parthes contre lesquels il marchait alors, il ordonna à la malheureuse Octavie de retourner à Rome, et revint lui-même en Égypte, déterminé à livrer aux caprices de Cléopâtre, non seulement tous les trônes de l’Asie, mais Rome elle-même et l’empire tout entier.

Vêtu à l’égyptienne, assis sur un trône d’argent à côté de Cléopâtre et se montrait au peuple sous les habits d’Isis, il la déclara reine d’Égypte, de Chypre, de Lydie, de Syrie, et associa le jeune Césarion à son pouvoir : enfin il investit les deux fils que lui avait donnés la reine, Alexandre et Ptolémée, des trônes d’Arménie, de Médie, de Phénicie, de Cilicie, et même de celui des Parthes, dont sa présomption regardait la conquête comme certaine.

Dès qu’Auguste fut informé du retour d’Octavie et de l’affront qu’elle avait reçu, il en rendit compte au sénat, et, malgré les larmes de sa sœur, qui voulait encore désarmer sa colère, il éclata en plaintes contre Antoine, et manifesta l’intention d’en tirer vengeance, s’il ne donnait à la république comme à lui, une satisfaction convenable.

Comme Antoine croyait alors la guerre inévitable, il résolut de se plaindre le premier de la conduite d’Octave, afin de donner à sa cause quelque apparence de justice ; il reprocha vivement à. son collègue l’invasion de la Sicile, la destitution de Lépide, et lui reprocha d’avoir pris pour lui seul les gouvernements de ce triumvir et ceux de Pompée, tandis qu’il ne conservait que l’Asie pour son partage.

Octave lui répondit avec une maligne ironie, que la mauvaise conduite, de Lépide avait seule causé sa ruine ; qu’il abandonnerait à son collègue une partie de la Sicile et des gouvernements de Lépide, lorsque Antoine aurait partagé avec lui l’Arménie, et que, d’ailleurs, les légions de l’Orient ne devaient point désirer quelques terres médiocres en Europe, lorsqu’elles s’étaient probablement enrichies par les conquêtes de leur brave général, dans le pays des Mèdes et des Parthes.

Cette réponse était une déclaration de guerre ; Antoine envoya en Europe seize légions, et partit lui-même, accompagné de Cléopâtre, pour se rendre à Éphèse, où six cents de ses vaisseaux l’attendaient.

La reine lui en donna deux cents des siens, lui fit présent de huit mille talents, et fournit des vivres à toute l’armée. Domitius, lieutenant d’Antoine, tenta de vains efforts pour engager son général à se séparer de sa maîtresse. Il le conjurait de renvoyer cette reine à Alexandrie, et d’oublier quelque temps son amour pour ne s’occuper que de sa gloire. Mais Cléopâtre redoutait moins les armes d’Octave que les vertus de sa sœur ; elle craignait plus Octavie que Rome. Canidius, séduit par elle, persuada au triumvir qu’en se séparant de Cléopâtre il se priverait des troupes égyptiennes qui ne voulaient combattre que sous les ordres de leur reine.

Les conseils qui flattent les passions sont presque toujours les seuls qu’on écoute : Antoine céda, et Cléopâtre le suivit à Samos.

Oubliant dans cette île, au milieu des fêtes, des jeux et des spectacles, cette activité, mère des succès, et qui lui avait autrefois valu l’estime et la confiance de Jules César, il montrait plus d’empressement pour appeler à Samos, de toutes les parties du monde, une foule de comédiens, de bouffons et de danseurs, que pour y rassembler les troupes levées par tous les princes de l’Orient.

Environné des rois soumis à sa puissance, il ordonna un sacrifice solennel pour la prospérité de ses armes. Toutes les villes de Grèce, et d’Asie envoyèrent chacune un bœuf pour cette solennité.

A la suite de ce sacrifice, la flatterie des esclaves couronnés qui l’environnaient prodigua les trésors de l’Asie en fêtes et en réjouissances, à peine convenables après la plus grande victoire.

Ce long séjour au milieu d’une cour brillante et voluptueuse qui ressemblait à celle de Darius fut la cause du salut d’Octave. L’Italie épuisée lui fournissait lentement les tributs, les hommes, les armes dont il avait besoin, et voyait avec effroi toutes les forces de l’Orient prêtes à fondre sur elle. On craignait les talents militaires d’Antoine, et, s’il se fût pressé d’attaquer son rival, les Romains effrayés se seraient peut-être soumis à son pouvoir, pour éviter une nouvelle effusion de sang, dont la liberté n’était plus le prix.

Mais la crainte qu’inspiraient Antoine et ses nombreuses armées se dissipa dès que l’on connut l’ivresse scandaleuse dans laquelle il était plongé. On cessa de le redouter dès qu’on ne vit plus en lui qu’un satrape au lieu d’un Romain. Dans le même temps le hasard ou la trahison remit entre les mains d’Octave la copie du testament d’Antoine, il le publia. On y vit avec indignation qu’il voulait, s’il mourait à Rome, qu’on portât son corps en Égypte. La haine ajouta : que, si la fortune lui était favorable, il donnerait Rome à Cléopâtre, et qu’Alexandrie deviendrait la capitale de l’empire.

Le fureur s’empara de tous les esprits : Octave, affectant plus de mépris que de courroux, ne déclara la guerre qu’à Cléopâtre ; et parut regarder Antoine comme déjà dépouillé d’un pouvoir qu’il partageait avec une reine étrangère.

Le décret du sénat annonçait aux Romains qu’Antoine ayant perdu sa raison par l’effet des philtres de Cléopâtre, ce n’était pas contre lui qu’on devait combattre, mais contre Charmion, Iras, femmes esclaves de cette reine, et contre l’eunuque Mardion, son favori et son conseil.

Ce même décret, pour diviser les- partisans d’Antoine, promettait de grandes récompenses à. ceux qui l’abandonneraient.

L’Italie, animée par ce sénatus-consulte aussi populaire qu’humiliant pour Antoine, seconda toutes les mesures que prenait la sagesse active d’Auguste : il s’occupa promptement de former ses magasins, de compléter son armée, d’équiper, d’approvisionner sa flotte. Le choix éclairé de ses favoris contribuait aux succès de ses travaux. Le peuple estimait les vertus de Mécène, cher aux lettres, aux arts, à l’agriculture, au commerce ; et le vaillant Agrippa, revêtu des premières dignités de l’empire, jouissait à juste titre de la confiance de l’armée.

Cependant, malgré leurs efforts, ils ne purent opposer, aux forces d’Antoine, qui s’élevaient à cent douze mille hommes sans compter les troupes alliées, et à cinq cents vaisseaux, que quatre-vingt mille légionnaires, douze mille cavaliers et deux cent cinquante voiles.

Octave, après avoir réuni ses forcés navales à Tarente et à Brindes, écrivit à Antoine pour le presser de descendre en Italie, lui promettant que tous les ports seraient ouverts ; et, qu’avant de combattre, il le laisserait débarquer et camper à une journée de la côte.

Antoine répondit à cette provocation en défiant Octave à un combat singulier : il l’invitait, en cas de refus, à vider leur querelle dans les champs de Pharsale, où César et Pompée avaient combattu.

Octave, plus actif que son rival, traversa promptement la mer Ionienne, et s’empara d’une ville d’Épire nommée Thorine.

Antoine se réveilla enfin au bruit des armes, sortit de Samos avec sa flotte, et vint jeter l’ancre près du promontoire d’Actium.

Tous ses généraux le conjuraient de ne point confier sa destinée à l’inconstance des vents et des flots ; ils voulaient que, profitant de la supériorité du nombre de ses légions, il combattit sur terre un ennemi dont les forces, inférieures aux siennes, laissaient peu d’incertitude sur la victoire.

Antoine fut insensible à leurs prières ; Cléopâtre voulait combattre sur mer, il lui obéit.

Domitius, prévoyant son désastre, abandonna sa cause, se jeta dans un esquif, et courut se ranger dans le parti d’Octave. Antoine, loin de le faire poursuivre, lui renvoya généreusement ses esclaves et ses équipages.

La dernière fois qu’il descendit à terre pour passer en revue ses légions, un vétéran couvert de blessures, lui dit : Pourquoi oubliez-vous notre courage dont ces cicatrices sont d’éternelles preuves ! Depuis quand vous défiez-vous de nos épées ? Ne fondez plus vos espérances sur des planches agitées par les flots ; laissez aux Phéniciens et aux Égyptiens les batailles navales, et combat tous sur terre ; nous sommes accoutumés à y vaincre ou à mourir sans reculer. Antoine ému donna des éloges à son courage, et s’embarqua pour exécuter les ordres de la reine.

Peu de jours après, les vents s’étant calmés, les flottes s’approchèrent et se livrèrent bataille.

Antoine confia son aile gauche à Cœlius, le centre à Marcus Octavius et à Marcus Intéius : lui-même il prit, avec Valerius Publicola, le commandement de l’aile droite : Canidius était à la tête de son armée de terre.

Agrippa commandait la flotte ennemie sous les ordres d’Octave.

Les deux armées restèrent quelque temps en présence, immobiles ; elles semblaient hésiter à commencer cette lutte sanglante qui devait fixer les destins du monde. Antoine le premier, fit avancer son aile gauche. Octave recula sa droite, dans le dessein, d’attirer l’ennemi plus au large et de l’éloigner des pointes du golfe, afin que ses bâtiments légers pussent tourner les bâtiments d’Antoine, qui étaient plus pesants et manœuvraient avec moins de facilité. Par ce moyen, chacun des vaisseaux d’Antoine se trouvait attaqué par plusieurs bâtiments d’Octave.

Un mouvement habile d’Agrippa força le centre d’Antoine à se dégarnir : malgré le désordre qui en résulta, l’action se soutenait avec vivacité ; la perte était égale dans les deux partis ; l’ardeur paraissait la même ; la victoire semblait indécise, lorsque l’on vit tout à coup Cléopâtre, effrayée par le bruit des armes et par le carnage, prendre la fuite avec ses soixante vaisseaux.

Ses voiles parurent alors emporter l’âme d’Antoine. On eût dit que, ne faisant plus qu’un seul être avec elle, une force insurmontable l’obligeait à suivre tous ses mouvements. Oubliant l’empire, trahissant sa gloire, abandonnant les braves guerriers qui mouraient pour lui, il se jeta sur un vaisseau léger, et courut sur les traces de la beauté fatale qui avait commencé ses malheurs, et qui consommait sa ruine.

Lorsqu’il eût rejoint la reine, il se plaça près d’elle, absorbé par la douleur, la tête courbée sur ses mains, et n’osant reprocher sa perte à celle qui détruisait sa puissance et sa renommée. Il ne sortit de cet abattement qu’à l’approche de quelques bâtiments d’Octave qui le poursuivaient. Reprenant une ombre de courage, non plus pour vaincre, mais pour défendre l’indigne objet de son amour, il repoussa les assaillants, et continua sa marche jusqu’au promontoire de Ténare. Là. il apprit la défaite entière de sa flotte ; mais croyant que son armée de terre était demeurée intacte, il envoya l’ordre à Canidius de traverser avec elle la Macédoine, et de la ramener promptement en Asie.

Cette armée, qui lui était dévouée, ne pouvait se persuader qu’il eût pris si lâchement là fuite. : ses soldats qu’il av ait si souvent conduits à la victoire, croyaient à chaque instant le voir reparaître au milieu d’eux. Lorsqu’ils apprirent sa honte, ils résistèrent sept jours encore aux offres d’Octave ; mais enfin, abandonnés par Canidius qui s’échappa la nuit de leurs rangs, ils renoncèrent à combattre pour l’esclave d’une femme, et leur soumission compléta la victoire d’Auguste.

L’armée navale, depuis le départ de son chef,.avait- encore longtemps disputé cette victoire ; elle ne se rendit qu’après avoir perdu cinq mille hommes et trois cents vaisseaux.

Antoine apprit sur la côte d’Afrique qu’il n’avait plus d’armée. Dans son désespoir il voulait se donner la mort ; mais le désir de revoir Cléopâtre l’empêcha de se tuer, comme il l’avait empêché de vaincre. Entraîné par sa passion, il revint dans Alexandrie : là, pendant quelques jours, on le vit se livrer tour à tour au plus morne abattement, à la plus trompeuse espérance. Il passait subitement de la solitude au tourbillon des plaisirs, et du plus sombre chagrin aux excès de l’ivresse et de la volupté.

Octave ne lui laissa pas le temps de se réveiller de son délire, et de chercher de nouveaux moyens de défense. Tandis que son armée marchait le long des côtes d’Afrique, il vint avec ses flottes en Syrie, où il reçut les hommages de tous ces rois qui, peu de jours auparavant, composaient la cour d’Antoine à Samos. Hérode, couronné par ce malheureux triumvir, fut le premier qui déposa son sceptre aux pieds de celui que favorisait la fortune ; mais la franchise avec laquelle il parla de sa reconnaissance pour Antoine, des secours et des conseils qu’il lui avait donnés, lui attira la bienveillance d’Auguste, et il dut à sa noble hardiesse la conservation d’un rang que d’autres perdirent par leur lâcheté.

Cléopâtre se montrait moins abattue par ses revers que son amant : elle forma, d’abord le projet de transporter toutes ses richesses au-delà de la mer Rouge ; mais les Arabes attaquèrent ses troupes, pillèrent ses bâtiments, et la forcèrent de renoncer à ce dessein. Aussi, hardie en intrigues que timide dans les combats et peu retenue par l’amour d’Antoine dont la puissance seule avait eu des attraits pour elle, cette artificieuse reine conçut encore l’espoir d’enchaîner pour la troisième fois à son char un maître du monde. Comptant, sur son esprit, autant que sur ses charmes, elle chargea plusieurs envoyés de lettres pour Octave, et commença, dès ce moment, à trahir le vaincu et à tenter la conquête du vainqueur.

Antoine, toujours aveuglé par sa passion, crut qu’elle voulait ménager un accord entre son rival et lui : préférant les chaînes de Cléopâtre au trône et à l’honneur, il proposa lâchement la paix à Auguste, lui offrit de renoncer à tout pouvoir, à toute dignité, et ne lui demanda que la vie.

Auguste ne daigna pas lui répondre, et donna secrètement à la reine de vagues espérances. Antoine se flattait encore que la ville de Péluse opposerait une longue résistance à son ennemi ; son attente fut trompée ; la trahison de Cléopâtre lui en ouvrit les portes, et Octave s’avança sans obstacle près d’Alexandrie.

Antoine, informé de son approché, sentit enfin renaître son courage. Sortant de la ville,à la tête d’un petit nombre de soldats dévoués, il fondit sur la cavalerie d’Auguste avec tant d’impétuosité qu’il la mit en déroute ; et, profitant de ce succès, il la poursuivit jusqu’au camp qu’il remplit d’épouvante..

Après cette victoire, il rentra en triomphe dans Alexandrie, et vint déposer ses lauriers aux pieds de sa perfide reine. Il lui présenta en même temps l’officier qui dans le combat, s’était le plus distingué par son courage. Cléopâtre lui fit présent d’une armure d’or ; mais, au milieu des discordes civiles, on voit souvent l’union déplorable de la bravoure et de la trahison : cet ingrat officier, chargé des bienfaits de son général, l’abandonna le jour même, et passa dans le camp ennemi.

Antoine, pour la seconde fois, défia Octave en combat singulier ; celui-ci lui répondit qu’il lui laissait le choix de tout autre genre de mort. Voyant alors sa perte inévitable, Antoine se décida à répandre quelque éclat sur son dernier jour et à mourir en digne fils de Rome, les armes à la main. Rassemblant toutes les troupes, et armant toutes les galères qui lui restaient, il sortit de la ville, et tenta un dernier effort. Mais, dès que les armées furent en présence, les troupes qui se trouvaient sur ses galères saluèrent Octave du nom d’empereur, et se joignirent à son escadre. La cavalerie imita ce mouvement, l’infanterie, plus fidèle, mais abandonnée, ne se soumit qu’à regret. Ce dernier coup du sort ouvrit un moment les yeux du malheureux Antoine ; il rentra furieux dans Alexandrie, s’écriant : Cléopâtre à qui j’ai tout sacrifié, Cléopâtre m’a trahi.

Ses cris retentirent jusqu’au palais ; la reine, redoutant sa vengeance, se retira dans un tombeau qu’elle s’était fait construire, et fit répandre la nouvelle de sa mort. Antoine alors, oubliant sa perfidie et n’écoutant que son amour, s’écrie : Cléopâtre est morte ! et toi, malheureux Antoine, qui ne voulais vivre que pour elle, tu respires encore ! Une femme a montré plus de courage que toi ! Ah ! suivons au moins l’exemple que j’aurais dû lui donner ; mettons un terme à nos souffrances ; la mort va nous réunir.

A ces mots, il appelle Érox, son affranchi, et lui ordonne de le tuer. Érox tire son glaive, se perce lui-même, et meurt aux pieds de son maître. Mon cher Érox, s’écrie alors Antoine, tu m’apprends mon devoir ! Aussitôt il enfonce son épée dans son sein, et tombe sur son lit.

La blessure était mortelle, mais il respirait encore. Aux portes du trépas, il apprend que Cléopâtre n’est point morte ; il ordonne qu’on le porte à ses pieds, lui adresse ses derniers vœux, et reçoit ses derniers embrassements : Vivez, lui dit-il, oubliez-moi ; vivez tant que vous pourrez exister avec gloire ; rappelez-vous l’éclat de ma vie ; et ne plaignez point ma fin tragique : après s’être vu longtemps le premier citoyen de Rome, je puis mourir sans honte ; je ne suis vaincu que par un Romain. A ces mots il expira.

Après sa mort, on porta son épée à Octave, qui ne trompa personne en feignant de donner des larmes à son malheur.

Délivré de ce rival, il voulait, pour que rien ne manquât à son triomphe, voir dans ses fers et traîner dans Rome, à la suite de son char, l’ambitieuse maîtresse des maîtres du monde mais elle refusait de lui ouvrir la porte de son tombeau, et le priait de conserver ses états aux enfants qu’elle avait eus de Jules César et d’Antoine.

Proculus, officier d’Octave, escalada l’édifice qui lui servait de retraite, et la désarma au moment où elle voulait se poignarder.

Auguste fit avec pompe son entrée dans Alexandrie ; les habitants de cette ville imploraient, à genoux sa clémence : par respect pour la mémoire d’Alexandre qui avait posé les fondements de leurs murs, il leur pardonna d’avoir pris les armes contre lui. Il ordonna d’ouvrir le tombeau du héros macédonien, et vit son cercueil qu’il couvrit de fleurs. On voulait ensuite lui montrer ceux des Ptolémée ; il répondit : Je sais venu ici dans le dessein de voir un roi et non des morts.

Plusieurs princes alliés et quelques sénateurs romains demandaient la permission de rendre à Antoine les honneurs de la sépulture : il laissa ce soin à Cléopâtre, qui lui fit des obsèques dignes de son rang et de son amour.

Octave cherchait en vain à calmer la profonde mélancolie de la reine ; comme elle ne prévoyait que trop sa destinée, elle entreprit de terminer ses jours en s’abstenant de toute nourriture ; mais Octave lui fit dire que la vie de ses enfants dépendait de la sienne. Après avoir accordé quelques jours aux premiers transports de sa douleur, il vint la voir.

Ses cheveux épars, la pâleur de son visage, les traces de son désespoir empreint sur ses traits, et le voile de larmes qui couvrait ses yeux, avaient altéré sa beauté : cependant ses charmes conservaient toujours quelque puissance : c’était encore Cléopâtre.

Dans cette conférence, le désir de plaire et l’espoir de séduire, qui ne pouvaient s’éteindre qu’avec sa vie, se réveillèrent dans son âme, mêlant adroitement dans son discours, à ses regrets pour Antoine, un éloge délicat du mérite d’Octave, elle lui rappela l’amour que César avait eu pour elle, les bienfaits qu’elle tenait de sa générosité, et les promesses sacrées qu’il lui avait faites. Elle lui montra plusieurs lettres de ce grand homme ; et tandis qu’elle employait toutes sortes d’artifices pour persuader à son vainqueur qu’il devait plutôt voir en elle l’amie de son père que la maîtresse de son ennemi, s’animant par degrés, dans cet entretien, elle rendait à ses yeux leur ancien éclat, et découvrait adroitement aux regards d’Octave des charmes qui surpassaient ce qu’il en avait entendu raconter.

-Auguste, trop froid, trop ambitieux, pour se laisser prendre aux piéges de l’amour, l’écouta sans être ému, et feignit seulement de lui laisser quelque espoir de grandeur et d’indépendance.

La reine, trop habile pour être trompée, pénétra ses desseins secrets, et résolut, par une mort courageuse, d’échapper au sort humiliant qui lui était préparé. A la suite d’un festin, s’étant retirée au fond de son palais, elle approcha de son sein un aspic caché dans une corbeille de fruits ; et bientôt une mort douce et prompte, la délivrant des chaînes d’un vainqueur inflexible, termina sa vie et ses malheurs.

Auguste souilla son triomphe par la mort de Césarion. Le maître du monde craignit un enfant. L’ambition étouffait en lui la voix de la nature et de la vertu.

Il laissa la vie aux fils d’Antoine, réduisit l’Égypte en province romaine, et retourna à Rome. Il y fut reçu avec une joie universelle par le peuple, enivré follement d’une gloire qui détruisait pour toujours sa liberté.

Son triomphe dura trois jours ; il ferma le temple de Janus, dont les portes étaient restées ouvertes depuis deux cent cinq ans, et jouit en paix et sans obstacles de l’empire du monde.

Telle fut la fin de la république romaine : elle ne périt point comme la Grèce, sous les coups d’un maître étranger ; elle ne succomba pas, comme Carthage, sous la puissance d’une rivale triomphante ; on ne la vit point s’éteindre, comme d’autres états, dans les langueurs d’une honteuse vieillesse cette république, souveraine des rois, victorieuse des peuples les plus belliqueux, maîtresse des trois parties du monde, ne pouvait être vaincue que par ses propres armes. Jamais sa puissance n’avait jeté plus d’éclat qu’au moment où elle perdit sa liberté ; ses richesses seules causèrent sa ruine ; et comme la vertu ne soutenait plus sa force, elle périt par l’excès même de ses prospérités, et, s’affaissa sous le poids de sa grandeur colossale.

 

 

 

 



[1] An de Rome 714.

[2] An de Rome 716.