HISTOIRE DES PERSES

 

 

 

PARTAGE DE L’EMPIRE DES PERSES ENTRE LES SUCCESSEURS D’ALEXANDRE

Lorsque Alexandre mourut, il ne laissa qu’un fils de Barsine, qui portait le nom d’Hercule. Une autre de ses femmes, Roxane, se trouvait enceinte ; Statira, fille de Darius, espérait l’être, mais sa grossesse n’était pas déclarée. Il existait encore un frère naturel d’Alexandre, qu’on appelait Aridée, et qui prétendait au trône. Le conquérant de l’Asie n’avait désigné aucun héritier, et son vaste empire devint l’objet de l’ambition et la cause des discordes de’ tous les généraux macédoniens. Tous voulaient dominer ; aucun ne voulait souffrir un maître. Les principaux chefs de l’armée se sentaient à peu près égaux en naissance, en valeur, en réputation, et nul ne se montrait assez supérieur à ses collègues en richesses et en pouvoir, pour exiger leur obéissance. La cavalerie demandait qu’on donnât le sceptre à Aridée, dont la raison était affaiblie par le breuvage que sa belle-mère Olympias lui avait fait donner, dans on enfance.

L’infanterie s’opposait au choix d’un prince si faible. Ptolémée et d’autres généraux, qui aspiraient à l’indépendance et à la souveraineté, appuyaient cette opposition. Les peuples d’Orient, consternés de la mort d’Alexandre et effrayés du, vide que laissait ce grand homme sur la terre, prévoyaient que leur pays allait devenir le théâtre des querelles sanglantes de leurs vainqueurs divisés. La Grèce, au contraire, se livrait aux transports d’une joie tumultueuse, et croyait recouvrer sans peine son antique liberté.

Au milieu de cette agitation et de ces incertitudes, tous s’occupant plus de l’avenir que du présent, personne ne gouvernait. On ne prenait aucune décision, et le corps d’Alexandre demeura cinq jours sans être enseveli. Enfin les Égyptiens et les Chaldéens l’embaumèrent, et un officier, qui portait, ainsi que le frère du roi, le nom d’Aridée, fut chargé de le transporter en Égypte.

Les généraux d’Alexandre se réunirent tous en conseil ; et après beaucoup de troubles et d’agitations, ils arrêtèrent d’un commun accord qu’Aridée serait roi. Son imbécillité, qui devait l’exclure du trône, l’y fit monter, parce qu’elle laissant à chacun l’espoir de régner sous son nom.

On convint, encore que si. Roxane accouchait d’un fils, il régnerait conjointement avec Aridée. Perdiccas obtint la tutelle des princes et le, titre de régent. Mais le régent et le roi n’avaient que l’ombre du pouvoir ; les généraux se partagèrent l’empire et administrèrent leurs provinces plus en monarques qu’en gouverneurs. On donna la Thrace et les régions voisines à Lysimaque ; la Macédoine et l’Épire à Antipater ; le reste de la Grèce à Cratère ; Ptolémée, fils de Lagus, eut en partage l’Égypte ; Antigone, la Lycie, la Pamphylie et la Phrygie ; Cassandre gouverna la Carie ; Ménandre, la Lydie ; Léonat, la petite Phrygie ; Néoptolème, l’Arménie.

La Cappadoce et la Paphlagonie résistaient encore aux Macédoniens sous le commandement d’Ariarathe : Eumène fut chargé de soumettre ces deux provinces, et d’y commander. Laomédon reçut la Syrie et la Phénicie : on donna l’une des deux Médies à Atropate, l’autre à Perdiccas. Le gouvernement de la Perse échut à Peuceste ; la Babylonie, à Archon ; la Mésopotamie, à Arcésilas ; la Parthie et l’Hyrcanie, à Phratapherne ; la Bactriane et la Sogdiane, à Philippe. Séleucus eut le commandement de toute la cavalerie ; Cassandre, fils d’Antipater, celui de la garde royale. La Haute Asie et les Indes restèrent sous le pouvoir des gouverneurs qu’Alexandre y avait établis.

Tel fut le premier partage que changèrent de puis les événements d’une guerre longue et sanglante. L’Europe, l’Asie et l’Afrique furent déchirées par les armes de ces nombreux rivaux qui se détrônaient tour à tour ; et l’immense héritage du héros macédonien finit, comme on le verra bientôt, par se diviser en quatre monarchies principales, qui succombèrent successivement sous les armes des Romains, et devinrent des provinces de ce vaste empire. Rome à son tour, après avoir vaincu et dominé toutes les nations civilisées, s’affaiblit par l’abus de son pouvoir, se ruina par l’excès de ses richesses, et fut renversée par les barbares du Septentrion.

Parmi les généraux qui se disputaient les dépouilles de leur roi, Eumène seul montra plus de vertus que d’ambition. Il resta attaché au parti d’Aridée et d’Alexandre, fils de Roxane. Ce général, né en Thrace, d’une famille obscure, s’était fait remarquer dès sa jeunesse par ses rares qualités. Philippe se l’attacha ; Alexandre lui montra la même estime et la même confiance. Il lui fit épouser la sœur de Barsine, la première personne qu’il avait aimée en Perse ; mais toute la famille de ce grand homme était réservée au malheur par le sort : Sisygambis, sa belle-mère, fut si affligée de son trépas qu’elle ne put y survivre. Ses deux petites-filles, Statira, veuve d’Alexandre, et Drypatis, veuve d’Éphestion, ne tardèrent pas à la suivre au tombeau.

Roxane craignait que Statira ne fût enceinte, et qu’un fils qui aurait hérité des droits de Darius et d’Alexandre ne détrônât le sien. Elle invita les deux sœurs à venir chez elle, et les fit mourir secrètement par les conseils et les secours de Perdiccas. Le premier trouble qui s’éleva dans l’empire vint des colonies grecques qu’Alexandre avait établies dans l’Asie supérieure. Les vieux guerriers qui les composaient n’habitaient qu’à regret ce pays. Ils -se révoltèrent, et, s’étant réunis au nombre de vingt mille hommes d’infanterie et de trois mille de cavalerie, sous le commandement de Philon, ils se préparèrent au départ. Perdiccas, prévoyant les suites d’une pareille entreprise, dans un moment où tant de gens aspiraient à l’indépendance, envoya Python avec un corps d’élite pour les combattre. Python essaya d’en gagner une partie afin d’augmenter ses forces, et de se rendre lui-même indépendant ; mais les troupes qu’il commandait, plus obéissantes que lui aux ordres de Perdiccas, combattirent les révoltés, les exterminèrent et égorgèrent même les trois mille hommes qui avaient capitulé avec Python.

A peu près en ce même temps le peuple d’Athènes, dans l’ivresse de la joie que lui causait l’a mort d’Alexandre, secoua le joug des Macédoniens, invita toutes les villes grecques à briser leurs chaînes et entreprit contre Antipater, malgré les conseils de Phocion, une guerre appelée guerre Lamiaque. Tous les Grecs, excepté les Thébains, y prirent part ; Léosthène les commandait. Alexandre, comme tous les conquérants, dépeupla ses états pour envahir des pays lointains. Antipater, menacé d’une attaque générale, ne put réunir et armer que quatorze mille hommes. Il avait écrit en Phrygie et en Cilicie à Léonat et à Cratère pour les inviter à venir à son secours ; et, sans les attendre, il s’avança témérairement à la tête de sa petite armée pour combattre les Grecs, croyant sans doute qu’ils avaient perdu à la fois l’amour et l’habitude de la liberté, et que le nom, seul des Macédoniens devait commander la victoire. Sa flotte, composée de cent dix galères, longeait les côtes de la mer. Les Thessaliens se déclarèrent d’abord pour lui, mais ensuite ils se joignirent aux Athéniens et leur donnèrent une forte cavalerie. L’armée des alliés était nombreuse et vaillante ; Antipater ne put soutenir son choc ; vaincu dans un premier combat, il n’osa en hasarder un antre ; et, ne pouvant se retirer sans danger en Macédoine, il se renferma dams la petite ville de Lamia en Thessalie pour attendre les secours qui devaient lui venir d’Asie. Les Athéniens l’assiégèrent ; l’attaque fut vive et la résistance opiniâtre. Léosthène, voyant ses assauts inutiles, bloqua la ville pour l’affamer. Les assiégés, privés de subsistances, furent bientôt réduits à la dernière extrémité. Cependant ils firent encore une vigoureuse sortie, dans laquelle Léosthène reçut une blessure mortelle. Antiphile prit le commandement des alliés. Sur ces entrefaites Léonat accourut d’Asie pour soutenir les Macédoniens ; mais les alliés empêchèrent sa jonction et lui livrèrent bataille. La cavalerie thessalienne, commandée par Ménon, enfonça ses rangs ; Léonat lui-même périt dans le combat. La phalange Macédonienne se retira sur les hauteurs, et les Grecs vainqueurs élevèrent un trophée sur le champ de bataille.

Antipater, privé d’espoir par cet événement, capitula, évacua la ville de Lamia et se retira avec son armée et les débris de celle de Léonat. Mais bientôt la fortune lui devint plus favorable. La flotte de Macédoine battit celle d’Athènes. Cratère débarqua en Grèce. Antipater, fortifié par son secours, livra aux alliés une bataille près de la ville de Cranon et remporta une victoire complète. Les vaincus proposèrent la paix. Antipater voulut traiter séparément avec chaque ville. Par cette ruse il divisa les alliés qui se débandèrent et rentrèrent chacun dans son pays. Antipater, profitant de cette désunion, marcha sur Athènes. Son approche répandit le trouble dans la ville. Les Athéniens condamnèrent à mort Démosthène, qui les avait excités à la guerre. Phocion, chef de la république dans ces fatales circonstances, fut obligé de se soumettre à discrétion, et de recevoir dans les villes de l’Attique des garnisons étrangères. Cent citoyens qui s’étaient déclarés hautement pour la guerre et la liberté furent exclus de tous les emplois. Démosthène fuyait pour éviter la mort ; l’éloquence de ce célèbre banni inquiétait encore Antipater. Il le poursuivit vivement. Démosthène, n’espérant plus échapper à ses ennemis, s’empoisonna.

Après ces victoires, Antipater donna sa fille à Cratère. Ce mariage resserra les liens de leur amitié.

Les généraux d’Alexandre s’étaient disputé entré eux ses dépouilles mortelles, comme son empire. Mais enfin Ptolémée, arrivant lui-même en Syrie, obligea ses collègues à remplir les dernières volontés du roi. Son corps fut porté en Égypte sous la conduite du général Aridée. Le cortège était pompeux, et le char magnifique ; les rayons des roues dorés ; l’attelage composé de soixante-quatre mulets, qui portaient des couronnes d’or et des colliers de pierreries. Sur un chariot on voyait un pavillon de dix-huit pieds de largeur sur douze de hauteur, soutenu par des colonnes d’or incrustées de pierres précieuses. On admirait des bas-reliefs qui représentaient les principales actions d’Alexandre. Les quatre angles étaient remplis par des statues d’or des lions, du même métal, semblaient défendre l’entrée du pavillon, au milieu duquel on avait élevé un, trôné composé des métaux les plus précieux. Au pied du trône se trouvait le cercueil qui renfermait le corps du roi. Il. était d’or, travaillé au marteau, et rempli d’aromates et de parfums. Entre le trône et le cercueil on avait placé les armes dont le héros macédonien s’était si souvent et si glorieusement servi. Tout le pavillon, couvert de riches étoffes, montrait à soin sommet une immense couronne d’or qui jetait le plus vif éclat.

Un oracle annonçait que la ville qui conserverait les restes d’Alexandre deviendrait la plus liche et la plus florissante de la terre. Cette prédiction excitait l’ambition des gouverneurs de toutes les provinces de l’empire. Perdiccas soutint vivement et vainement les droits de la Macédoine. Ptolémée même, qui l’emporta, voulant conserver la capitale de l’Égypte les avantages prédits par l’oracle, défendit de porter le corps d’Alexandre au temple de Jupiter Ammon. Il le fit conduire à Memphis et déposer ensuite dans Alexandrie, où l’on bâtit, pour le renfermer, un temple superbe qui subsistait encore du temps de Léon l’Africain. Ce fut dans cette ville, fondée par Alexandre, qu’on lui rendit les honneurs divins.

La division qui existait déjà sourdement entre les successeurs d’Alexandre ne tarda pas longtemps à éclater. Perdiccas, après avoir battu, pris et tué le roi Ariarathe, pour établir Eumène en Cappadoce, conçut le dessein d’épouser Cléopâtre, sœur d’Alexandre, qui habitait la ville de Sardes. On s’aperçut bientôt qu’il aspirait à la souveraineté de l’empire, dont la régence lui était confiée. Antigone, Antipater, Cratère et Ptolémée se liguèrent ensemble pour s’opposer à ses projets.

Perdiccas, uni avec Eumène, le chargea de garder l’Asie. Il ajouta à ses gouvernements la Carie, la Lycie, la Phrygie, et lui recommanda de surveiller Néoptolème, gouverneur d’Arménie, qui commandait la phalange, et dont il soupçonnait les intentions. Ces arrangements terminés, il prit avec lui deux rois, Aridée qu’on appelait Philippe, Alexandre, fils de Roxane, et il marcha en Égypte à la tête de son armée.

Après son départ, Eumène attaqua et battit Néoptolème qui se réfugia en Cilicie, où il trouva Antipater et Cratère arrivés. Antipater marchait au secours de Ptolémée ; il détacha Cratère et Néoptolème pour combattre Eumène. Ces deux généraux espéraient que les Macédoniens se rangeraient sous leurs drapeaux plutôt que de rester dans l’armée d’Eumène, dont la majeure partie n’était composée que d’Asiatiques. Eumène sentit le danger de cette position ; il cacha à ses troupes les noms des généraux qu’il allait combattre, n’opposa aucun de ses Macédoniens à’ ceux de Cratère, et ne leur fit combattre que dés troupes alliées thébaines ou athéniennes. La bataille fut rude ; Cratère y périt après avoir fait des prodiges de valeur. Néoptolème et Eumène se joignirent se prirent corps à corps, tombèrent de cheval sans se quitter et combattirent avec acharnement et sans repos jusqu’au moment où Néoptolème reçut le coup mortel.

Eumène, vainqueur, rendit de grands honneurs aux deux chefs ennemis qu’il avait vaincus, et qui avaient été autrefois ses compagnons d’armes et ses amis.

Pendant ce temps Perdiccas était entré en Égypte ; mais il éprouva une résistance qu’il n’attendait pas ; sa sévérité, son orgueil irritaient les esprits. La douceur et les vertus de Ptolémée gagnaient tous les cœurs. Les Égyptiens prenaient les armes pour lui avec enthousiasme ; les Grecs venaient en foule de toutes parts rejoindre ses drapeaux. Les soldats de Perdiccas commençaient à déserter. Malgré ces dispositions, il persista dans son dessein, et força ses troupes de traverser à la nage un bras du Nil. Les Égyptiens le battirent ; il perdit au passage du fleuve deux mille hommes dont la moitié se noya, et l’autre fut mangée par les crocodiles.

Les Macédoniens irrités se révoltèrent et égorgèrent Perdiccas dans sa tente avec tous les amis qui l’entouraient. Deux jours après on apprit la victoire d’Eumène sur Cratère et sur. Néoptolème. Si cette nouvelle fût arrivée plus promptement, elle eût peut-être empêché cette révolte si funeste à Perdiccas, et si favorable à ses ennemis.

Ptolémée, après un léger combat, entra dans le camp royal ; l’armée se prononça en sa faveur. Il fit signer au roi mineur un décret qui déclarait ennemis publics Eumène et cinquante généraux de son parti. Ptolémée ne voulut point être régent ; il regardait les deux rois comme des fantômes et préférait la possession de l’Égypte à une régence illusoire.

On nomma régents les généraux Aridée et Python ; mais ils ne le furent pas longtemps. Eurydice, femme du roi Philippe, intriguait contre eux, et ne leur laissait pas de pouvoir. Ils se démirent de leurs emplois, et Antipater fut déclaré seul régent de l’empire.

Celui-ci fit un nouveau partage des provinces, et en exclut tous lés chefs qui avaient embrassé le parti de Perdiccas et d’Eumène.

Le commandement général de la cavalerie donnait à Séleucus un grand crédit dans l’armée. Il eut dans le nouveau partage le gouvernement dé Babylone, et devint par la suite le plus puissant des successeurs d’Alexandre.

Python obtint la Médie ; mais Atropate, qui en était gouverneur, en conserva une partie, et se rendit indépendant. Antipater retourna en Macédoine et envoya Antigone contre Eumène ; mais comme il ne s’y fiait pas entièrement, il charge à son fils Cassandre de commander sa cavalerie et de le surveiller.

Ce fut dans ce temps que mourut Jaddus, grand-prêtre de Jérusalem : Onias lui succéda[1].

Antigone livra en Cappadoce une bataille à Eumène ; celui-ci, trahi par Apollonide, fut battu ce perdit huit mille hommes. Quelques jours après il s’empara du traître et le fit pendre.

Eumène, pressé vivement, se renferma dans le château de Nora, et y demeura bloqué. Pendant ce temps, Ptolémée conquit la Phénicie, la Syrie et la Judée. Les Juifs de Jérusalem résistèrent ; Ptolémée prit la ville d’assaut, et emmena deus cent mille habitants en Égypte.

Le régent Antipater étant tombé malade en Macédoine, les Athéniens mandèrent à Antigone qu’il devait se hâter et venir s’emparer de la Grèce qui ne tenait plus qu’à un vieux fil près de rompre. L’Athénien Démade, qui avait écrit cette lettre, était ambassadeur en Macédoine. Cassandre s’y trouvait aussi ; ce jeune prince, ayant intercepté la dépêche, poignarda Démade et son fils en présente d’Antipater qui vit ses habits couverts de leur sang. Antipater mourut après avoir nommé Polysperchon régent de l’empire et gouverneur de Macédoine. Cassandre lui fut adjoint ; mais, comme il prétendait seul à ces leur emplois, il forma un parti contre Polysperchon, et s’allia avec Ptolémée et Antigone, dont le but était de détruire, non seulement le régent, mais la régence et les rois, pour être indépendants et pour devenir souverains des portions de l’empire qu’ils gouvernaient.

Antigone paraissait alors le plus puissant de tous. Il possédait les riches provinces de l’Asie-Mineure, commandait une armée de soixante-dix mille hommes, et convoitait la succession d’Alexandre tout entière. Il ôta à Aridée la petite Phrygie, et l’Hellespont à Clitus. Le régent Polysperchon, pour fortifier son crédit et son autorité, rappela en Macédoine Olympias, mère d’Alexandre, et lui proposa de partager le pouvoir suprême. Elle s’était retirée en Épire Eumène lui conseillait d’y rester. Méprisant cet avis, elle vint en Macédoine, brûlant du désir de se venger et de régner, Polysperchon, qui désirait se concilier l’opinion et l’affection publique, rendit la liberté à Athènes et à toutes les villes de la Grèce. Les Athéniens, toujours ingrats, condamnèrent Phocion à la mort ; mais ils ne jouirent pas longtemps d’une liberté dont ils usaient ri mal. Cassandre s’empara de leur ville, et y établit Démétrius de Phalère pour les gouverner.

Eumène, cependant, avait obtenu par un traité la liberté de sortir de Nora. Il leva taie nouvelle armée. Le régent Polysperchon lui envoya, au non des rois, une commission de généralissime pour combattre Antigone et ses collègues, révoltés contre l’autorité royale. Olympias ratifia cet acte ; mais les officiers grecs refusaient d’obéir à Eumène, qu’un ancien décret déclarait ennemi public. Cet habile général, connaissant la superstition de son siècle, raconta qu’Alexandre lui était apparu pour lui recommander de protéger ses enfants, et avait promis que, bien qu’invisible, il présiderait toujours en personne le conseil qu’Eumène rassemblerait. Nul ne douta de la vérité de se récit. On prépara dans la salle du conseil un trône destiné à l’ombre du roi ; et tous les officiers obéirent sans résistance aux ordres qu’ils croyaient émanés d’Alexandre.

Eumène marcha promptement en Syrie ; Antigone, qui commandait des troupes plus nombreuses, le força de se réfugier en Mésopotamie. Là il invoqua vainement l’assistance de Séleucus et de Python. Les gouverneurs n’avaient élu des rois faibles que pour devenir indépendants. Ainsi ils ne pouvaient seconder, les projets du plus habile des capitaines d’Alexandre, qui seul voulait et pouvait affermir l’autorité royale. Tout ce qu’il obtint de Séleucus, ce fut la liberté de passer librement jusqu’à Suze. Là il trouva Peuceste qui avait battu Python ; et, par son secours, il se vit en état dé marcher de nouveau pour combattre Antigone.

Depuis qu’Olympias résidait en Macédoine, elle y jouissait d’une grande autorité, dont elle fit un cruel usage. Aridée ou Philippe n’était que l’ombre d’un roi ; mais cette ombre importunait encore une, reine jalouse du pouvoir suprême. Elle le fit périr, envoya un poignard, une corde et une coupe de ciguë à la reine Eurydice, en lui laissant le choix de ces instruments de mort. Eurydice s’étrangla, après avoir accablé d’imprécations cette femme inhumaine.

Nicanor, frère de Cassandre, et cent de ses amis furent punis de leur attachement au roi par des supplices. Le sort des tyrans est de craindre tous ceux qu’ils font trembler. La cruelle Olympias s’enferma dans la ville de Pydna avec le jeune roi Alexandre, et Roxane sa mère, Déidamie, fille du roi d’Epire, et Thessalonice, sœur Alexandre le Grand.

Cassandre, informé de tous ces massacres, vint assiéger Pydna. Éacide accourait au secours d’Olympias ; mais l’armée d’Épire, indignée de voir son roi soutenir une cause si odieuse, se révolta, se déclara pour Cassandre, et détrôna son souverain. Le jeûne Pyrrhus, fils d’Éacide, fut sauvé par des esclaves qui conservèrent ainsi à la Grèce un grand homme.

Cette révolution en Épire ne laissait plus à la reine de Macédoine d’autre appui que Polysperchon. Il arrivait peur la défendre ; mais Cassandre envoya contre lui Callas qui gagna une partie de ses troupes et le contraignit à fuir en Asie.

Olympias, privée de tout appui, se vit obligée à se rendre. Les familles de ses nombreuses victimes l’accusèrent dans l’assemblée générale des Macédoniens : personne n’osa la défendre ; elle fut condamnée à mort.

Cassandre lui proposa de s’embarquer secrètement sur une galère qui la conduirait à Athènes il ne moulait pas la sauver. Mais son projet était de la faire périr sur la mer en perçant son navire, afin qu’il attribuât sa mort au courroux des dieux. Olympias refusa sa proposition, et dit qu’elle ne fuirait point lâchement ; qu’elle plaiderait sa cause devant le peuple, qui ne pouvait la condamner sans l’entendre. Cassandre, craignant cet éclat, chargea deux cents soldats de la tuer ; mais quand ils furent cil sa présence, la fierté de ses regards, la majesté de son rang, le souvenir du héros auquel elle avait donné le jour, les frappèrent de respect et de crainte. Ils ne purent jamais lever leurs glaives sur la rivière d’Alexandre, et se retirèrent sans avoir exécuté les ordres de leur chef.

Les pareils de Nicanor et des autres victimes d’Olympias, craignant de voir échapper leur vengeance, se précipitèrent dans l’appartement de la reine, et la poignardèrent.

L’ambitieux Cassandre ne croyait plus voir entre le trône et lui que le jeune Alexandre et sa mère Roxane ; mais, avant de renverser cette faible barrière, il chercha les moyens de captiver l’opinion publique. Pour rappeler les crimes d’Olympias, il fit faire de solennelles et magnifiques obsèques à Philippe et à Eurydice. Ce respect hypocrite pour lés rois ne tarda pas à se démentir. Il enferma le jeune Alexandre et sa mère dans le château d’Amphipolis : on les y traita non en princes, mais en captifs. Polysperchon, à la tête d’un corps de troupes en Éolie, continuait de se défendre. Il força même Cassandre à se réfugier en Macédoine : mais son fils, qu’on nommait Alexandre, abandonna son parti, se joignit à Cassandre, et fut bientôt puni de sa trahison ; il périt dans un tumulte à Sicyone.

Le parti royal n’avait plus d’autre soutien que le fidèle Eumène qui résistait en Asie aux efforts réunis d’Antigone, de Python et de Séleucus. Cette guerre fut longtemps mêlée, pour les deux partis, de revers et de succès ; enfin on en vint à une bataille décisive. Eumène y déploya sa valeur accoutumée ; mais Peuceste, dont on avait jusque là vanté la bravoure, abandonna son ami et prit la fuite.

Les soldats d’Eumène se révoltèrent contre lui. Il leur demanda la mort, qu’il préférait à la captivité : il ne put l’obtenir, et ses lâches guerriers le livrèrent à Antigone. Celui-ci hésita longtemps sur le traitement qu’il ferait à cet illustre prisonnier : c’était un ancien ami, mais un redoutable rival.

Démétrius, fils d’Antigone, parlait vivement en faveur d’Eumène : l’ambition l’emporta sur la générosité ; Eumène fut tué dans sa prison. Délivré d’un tel concurrent, Antigone se crut le maître de l’empire. Il cassa plusieurs gouverneurs, en fit mourir d’autres, et même Python, gouverneur de Médie.

Séleucus, à la tête des proscrits, se sauva en Égypte, et forma contre Antigone une ligue avec Ptolémée, Lysimaque et Cassandre. L’Orient et la Grèce devinrent depuis ce moment un théâtre de carnage. L’Asie-Mineure fut ravagée par Cassandre ; le fameux Démétrius, fils d’Antigone, et qu’on nomma Poliorcète (preneur de villes), se formait alors par des revers. Les troupes de Cassandre, plus nombreuses que les siennes, l’obligeaient à de fréquentes retraites. Babylone et Suze étaient conduises et pillées par Antigone qui s’empara de Tyr, de Joppé et de Gaza. Ptolémée, après avoir conquis l’île de Chypre, tua le roi Nicoclès. La reine Axitia, les princesses ses filles et leurs maris mirent le feu à leur palais pour s’ensevelir sous ses débris.

Le roi d’Égypte livra une grande bataille à Démétrius, et remporta une victoire complète qui entraîna la conquête dé la Palestine, de la Cœlésyrie et de la Phénicie. Démétrius répara bientôt sa défaite par un avantage signalé sur un lieutenant de Ptolémée. Cependant Séleucus eut l’audace de rentrer en Mésopotamie avec mille hommes. Cette entreprise hardie fut couronnée de succès ; tous les peuples se déclarèrent pour lui. Il battit Nicanor, et entra dans Babylone. C’est de cette entrée que date la fameuse ère des Séleucides, que les Juifs appelaient l’ère des contrats, et les Arabes l’ère du Biscornu, parce que Séleucus était si fort qu’il arrêtait un taureau en le saisissant par les cornes[2].

Antigone, secondé par Démétrius son fils, continua vivement la guerre contre les alliés. La fortune lui fut quelque temps si favorable qu’il fit perdre à Ptolémée toutes ses conquêtes, et le força de se retirer en Égypte. Ses armes pénétrèrent jusqu’au centré de l’Arabie Pétrée. Démétrius marcha en vainqueur jusqu’à Babylone ; il prit même un de ses forts : mais les excès que commirent ses troupes dans le pays redoublèrent l’attachement, des habitants pour Séleucus.

Ces scènes de carnage furent interrompues par une paix ou plutôt par une trêve.

Ce traité donna la Macédoine à Cassandre jusqu’à la majorité du fils de Roxane ; la Thrace à Lysimaque ; l’Égypte à Ptolémée ; l’Asie-Mineure et la Syrie à Antigone ; la Perse et la Médie à Séleucus.

Les Macédoniens commençaient à se fatiguer de ces guerres continuelles, de l’ambition des gouverneurs des provinces et de leurs discordes interminables. Ils éclataient de toutes parts en murmures et ne dissimulaient pas le projet qu’ils avaient fermé de tirer de prison leur jeune roi, âgé alors de quatorze ans.

Cassandre, redoutant une révolution dont l’objet était de lui donner un maître, fit tuer secrètement, dans le château d’Amphipolis, le jeune Alexandre et sa mère Roxane.

Polysperchon, qui commandait dans le Péloponnèse, prit les armes pour venger son roi. Il fit venir de Pergame dans son camp le jeune Hercule, âgé de dix-sept ans, fils d’Alexandre et de Barsine, veuve de Memnon. Lorsqu’il fut arrivé sur les frontières de la Macédoine, Cassandre lui der manda une entrevue : Il lui représenta que son entreprise, si elle réussissait, perdrait tous les généraux, et lui tout le premier ; que le nouveau roi ne supporterait pas des sujets si puissants, et qu’il les punirait d’avoir si longtemps usurpé l’autorité royale. La vertu de Polysperchon n’était pas assez forte pour résister à la crainte et à l’ambition : il céda aux conseils de Cassandre, et fit mourir Hercule et sa mère.

Il ne restait plus de prince de la famille d’Alexandre. Les gouverneurs, indépendants, reprirent les armes avec plus d’ardeur que jamais pour se disputer l’empire.

Ptolémée, voulant donner plus de force à ses prétentions, engagea Cléopâtre, sœur d’Alexandre et veuve du roi d’Épire, à l’épouser. Cette princesse résidait à Sardes. Comme elle en partait pour aller en Égypte, le gouverneur de Sardes l’arrêta et la fit assassiner par les ordres d’Antigone qui envoya ensuite au supplice les agents de son crime. Séleucus et Ptolémée donnaient une base solide à leur autorité ; ils se faisaient chérir par leur douceur et par leurs vertus. Antigone ne fondait son pouvoir que sur la force. On admirait sa valeur et ses talents ; mais on détestait sa tyrannie : sa politique était perfide, et personne ne croyait à ses promesses ni à ses serments.

Ce fut lui qui le premier osa prendre le titre de roi, au moment où son fils venait de s’emparer de Salamine, de Chypre, et de battre complètement Ptolémée.

Comme il voulait se concilier dans ce premier instant l’amitié des Grecs, il chassa d’Athènes Démétrius de Phalère, et rendit aux Athéniens une liberté illusoire.

Tuas les autres gouverneurs de provinces, profitant de l’exemple d’Antigone, prirent l’e sceptre. Séleucus combattit et tua Nicanor. Il s’affermit en Médie, en Assyrie, et soumit totalement là Perse, la Bactriane et l’Hyrcanie. Il voulait aussi s’assurer des conquêtes d’Alexandre dans les Indes ; mais un roi indien nommé Sandrocotte, à la tête de six cent mille hommes, le força de renoncer à ses prétentions et de se contenter d’un tribut de cinq cents éléphants. Ce fut le seul fruit qui resta aux Grecs de l’expédition sanglante des Macédoniens dans les Indes.

Cassandre et Démétrius combattirent dans l’Attique avec des succès divers. Ptolémée perdit Sicyone et Corinthe, qui s’étaient, mises sous sa protection.

L’orgueil, d’Antigone révolta bientôt tousses collègues. Délivré de la famille d’Alexandre, il se croyait seul digne de l’empire, et méprisait, ouvertement tous ses rivaux. Il disait, ainsi que son fils Démétrius, que Ptolémée n’était qu’un capitaine de vaisseaux marchands, Séleucus un commandant d’éléphants, et Lysimaque un trésorier.

La vanité fait plus d’ennemis que la puissance. Ptolémée, Cassandre, Séleucus et Lysimaque s’allièrent contre Antigone et Démétrius. La plaine d’Ipsus, en Phrygie, fut le champ de bataille où se décida cette grande querelle.

Démétrius commença l’action : son impétuosité mit en fuite un corps de troupes commandé par Antiochus, fils, de Séleucus. Mais, trop ardent à la poursuite, il perdit, en s’éloignant, le reste de son armée, qu’il laissa à découvert. Séleucus, profitant de cette faute y entoura l’infanterie de Démétrius, qui, loin de combattre, se rangea sous ses drapeaux. Antigone, abandonné par la fortune, trahi par ses soldats, combattit longtemps avec fureur, et tomba percé de coups. Il avait quatre-vingts ans.

Démétrius se sauva à Éphèse avec, neuf mille hommes. Il dut son salut au courage d’un ami : le jeune Pyrrhus, si fameux par ses guerres contre les Romains, renversant tout ce qu’il combattait, lui ouvrit un passage au travers des rangs ennemis.

Après la bataille d’Ipsus, les confédérés se partagèrent les états d’Antioche. Par ce traité, l’empire d’Alexandre se trouva définitivement divisé en quatre royaumes. Ptolémée eut l’Égypte, la Libye, l’Arabie, la Cœlésyrie et la Palestine ; Cassandre, la- Macédoine et la Grèce ; Lysimaque, la Thrace, la Bithynie, et quelques autres provinces au-delà du Bosphore et de l’Hellespont. Séleucus posséda tout le reste de l’Asie jusqu’aux frontières des Indes. Son royaume prit le nom de royaume de Syrie, parce qu’il bâtit dans cette province la ville d’Antioche, qui devint sa résidence et celle de ses successeurs ; sa race s’appela Séleucide et gouverna longtemps l’empire des Perses.

 

ROYAUME DE SYRIE

SÉLEUCUS NICATOR

(An du monde 3700. — Avant Jésus-Christ 304.)

Séleucus, jouissant du repos que lui donnait la paix, agrandit et embellit la ville qu’il avait bâtie sur l’Oronte, et qu’il nomma Antioche par tendresse pour son père Antiochus et pour son fils qui portait le même nom. Elle devint la capitale de l’Orient. Il bâtit encore d’autres villes, savoir Séleucie, dans le voisinage de Babylone, dont elle hâta la ruine ; Apamée, du nom de sa femme, fille d’ Artabaze, satrape de Perse ; et Laodice, en mémoire de sa mère. Il accorda dans toutes ces villes beaucoup de privilèges aux Juifs, qui lui avaient donné de grands secours. Aussi modéré dans la prospérité que ferme dans le malheur, il eut la générosité de relever la fortune de Démétrius, qui, après avoir pris tant de villes, ne trouvait d’asile dans aucune. Athènes même, qui lui devait sa liberté, venait de lui fermer honteusement ses portes. Séleucus épousa Stratonice, fille de Démétrius, et se ligua avec lui contre Lysimaque pour donner quelque apanage à son beau-père.

Démétrius, loin de payer ce bienfait par une juste reconnaissance, abandonna bientôt son gendre. Ayant perdu sa femme Phila, sœur de Cassandre, il se raccommoda avec Ptolémée, et épousa sa fille Ptolémaïde.

Le roi d’Égypte lui céda, en faveur de cette alliance, Chypre, Tyr, Sidon, et même la Cilicie ; cette dernière province appartenait de droit à Séleucus, qui devint son ennemi.

Cassandre, le plus barbare des successeurs d’Alexandre, mourut alors d’hydropisie. Il laissait trois fils qu’il avait eus d’une sœur d’Alexandre, nommée Thessalonice.

L’aîné, Philippe, ne survécut pas longtemps à son père. Antipater, le second, voulait lui succéder : mais Thessalonice favorisait, à son préjudice, le troisième de ses fils, nommé Alexandre. Antipater, furieux de cette intrigue, assassina sa mère. Alexandre, voulant la venger, implora le secours de Pyrrhus, roi d’Épire, et de Démétrius, qui, après avoir perdu ses nouveaux états en Asie, était descendu dans la Grèce, avait pris Athènes et vaincu les Lacédémoniens.

Antipater perdit une bataille, et s’enfuit en Thrace, où il mourut. L’ingrat Alexandre, craignant ses protecteurs, voulut renvoyer Pyrrhus en Épire et se défaire de Démétrius ; celui-ci le prévint et le tua.

Ainsi toute la famille du conquérant de l’Asie périt de mort violente. Les Macédoniens placèrent Démétrius sur le trône ; mais, peu satisfait de ce patrimoine d’Alexandre, il ne dissimula pas son projet de conquérir la Grèce et l’Orient. Il fut attaqué par Lysimaque et par Pyrrhus, qui le vainquirent si complètement, qu’il se vit obligé de se déguiser en soldat, et d’échapper à la mort par la fuite.

On déclara Pyrrhus roi de Macédoine ; il céda une partie de ce royaume à Lysimaque.

Démétrius, rentré en Asie, leva des troupes et fit quelques conquêtes. Séleucus le battit et s’empara de sa personne. Lysimaque exigeait sa mort ; Séleucus lui conserva là vie. Mais, forcé de languir dans la captivité et de renoncer à toute ambition, il s’abandonna aux vices, et mourut dans la débauche à cinquante-quatre ans. La veille de sa chute, il se berçait encore des songes de la gloire : dépouillé de ses états et réduit à commander une poignée de soldats, il surveillait la confection d’un manteau magnifique où l’on avait brodé la carte de l’empire d’Alexandre, dont il méditait la conquête.

Son fils Antigone, plus heureux que lui, rassembla ses amis, leva des troupes, conquit la Macédoine, et y établit sa race, qui posséda ce royaume jusqu’au règne de Persée, que les Romains vainquirent et réduisirent en servitude.

Le bonheur dont jouissait Séleucus, et qu’il devait plus encore à ses vertus qu’à ses exploits, fut quelque temps troublé par un violent chagrin. Antiochus, son fils, plongé dans une mélancolie bus pour profonde, s’acheminait lentement au tombeau. Personne ne pouvait expliquer le genre et la cause du mal qui le consumait. Le médecin Érasistrate, remarquant l’agitation qu’éprouvait le jeune prince lorsque la reine Stratonice, sa belle-mère, s’offrait à ses yeux, découvrit le secret de son cœur et de sa maladie ; mais, aussi prudent que pénétrant, il usa d’une sage précaution pour communiquer sa découverte au roi, et lui dit que la femme de son médecin était l’objet de la passion d’Antiochus, et serait probablement la cause de sa mort. Séleucus, brûlant du désir de sauver son fils, offrit tous ses trésors à Érasistrate, pour l’engager à répudier sa femme et à la céder au prince.

Le médecin, après avoir résisté quelque temps, découvrit par degrés au roi la vérité tout entière, en l’invitant à prendre pour lui-même le conseil qu’il lui avait donné.

Le roi, réduit à la nécessité de renoncer à sa femme ou de perdre son fils, sacrifia l’amour conjugal à l’amour paternel, rompit ses liens avec Stratonice, et lui permit d’épouser son fils.

Depuis la mort d’Alexandre, une amitié constante unissait Séleucus à Lysimaque. A l’âge de quatre-vingts ans, ils se brouillèrent et se déclarèrent la guerre. Séleucus reprit la ville de Sardes dont Lysimaque s’était emparé, et lui livra ensuite bataille en Phrygie : Lysimaque fut vaincu et tué. Séleucus se rendit maître de ses états. Il restait ainsi le seul des capitaines d’Alexandre, et, comme il le disait lui-même, le vainqueur des vainqueurs. Il prit alors le titre de Nicator (victorieux). Six mois après, s’étant mis en route pour conquérir la Macédoine, il périt assassiné par Ptolémée Céraunus.         

Séleucus régna vingt ans depuis la bataille d’Ipsus, et trente et un, si l’on date son règne de l’ère des Séleucides. On le regretta dans l’Orient, qu’il avait conquis et pacifié. Les Athéniens lui payèrent un juste tribut d’éloges. Loin de contribuer, comme ses collègues, à leur oppression, il leur avait renvoyé généreusement la bibliothèque dont Xerxès s’était emparé.

ANTIOCHUS SOTER

(An du monde 3720. — Avant Jésus-Christ 284.)

Lorsque Lysimaque périt en Phrygie, dans le combat que lui avait livré Séleucus, il laissa le trône de Thrace à ses fils et la régence à Arsinoé sa femme. Ptolémée Céraunus, chassé de son pays par les Égyptiens, était le frère d’Arsinoé. Il se réfugia en Thrace, où, conformément aux mœurs de l’Asie et de l’Afrique, il engagea sa sœur à l’épouser, promettant d’être le tuteur et l’appui de ses enfants. Mais, après le mariage, il assassina les jeunes princes Lysimaque et Philippe, exila la reine eu Samothrace, monta sur le trône, et, ainsi que nous l’avons rapporté, fit périr avec perfidie Séleucus qui était entré en Thrace comme conquérant.

Tous ces crimes lui attirèrent bientôt un châtiment aussi imprévu que mérité.

La Gaule, trop peuplée, envoyait alors dans toute l’Europe des colonies guerrières qui cherchaient dans les pays les plus éloignés de nouvelles richesses, une nouvelle gloire et une nouvelle patrie. Ils entrèrent en Thrace. Céraunus voulut en vain les repousser ; ils le battirent, le tuèrent, pillèrent le pays, passèrent l’Hellespont, entrèrent en Asie, où ils- exercèrent beaucoup de brigandages, et contractèrent une alliance avec Nicomède, roi de Bithynie. Par ce traité, ils obtinrent la possession de cette partie de l’Asie-Mineure qu’on appela depuis Galatie.

Antiochus, en montant sur le trône de son père, se trouva forcé de soutenir la guerre en Thrace et en Asie contre les Gaulois, et en Macédoine contre Antigone, fils de Démétrius. Les Gaulois avaient fait une invasion dans ce royaume ; mais Sosthène les en chassa. Après quelques combats dont le succès resta indécis, Antiochus fit la paix, laissa la Macédoine à Antigone et lui fit épouser une fille qu’il avait eue de Stratonice, nommée Philœ. Débarrassé de cette guerre le roi de Syrie marcha contre les Gaulois qui dévastaient l’Asie. Il leur livra bataille, remporta sur eux une victoire complète, et en délivra le pays. Cette action glorieuse lui mérita le surnom de Soter ou Sauveur.

Dans ce temps Pyrrhus entreprit la conquête de l’Italie. Il s’acquit d’abord une grande renommée par plusieurs victoires ; mais il fut obligé de céder à la fortune des, Romains. Il avait épouvanté l’Italie, tyrannisé la Sicile ; et, semblable à la plupart des conquérants qui ne savent point borner leur ambition, il perdit tout le fruit de ses exploits, et se vit obligé de rentrer en Épire. Un tel royaume était trop petit pour un si grand nom. Il attaqua Antigone, le battit et lui enleva presque toute la Macédoine.

Les Lacédémoniens s’étant déclarés contre lui, il entra dans leur pays et fit le siège, de Sparte ; mais il fut blessé, et ne put forcer les murailles d’une ville que défendaient de braves guerriers et de sages lois. Il s’en éloigna et marcha contre Argos. Cette expédition termina sa vie. En sortant de cette ville ses troupes se trouvaient pêle-mêle avec les Argiens clans une rue étroite ; Pyrrhus s’étant attaché à combattre un jeune et vaillant Grec qui osait arrêter ses pas, la mère de ce jeune soldat, qui voyait avec désespoir le danger de son fils près de périr sous ses yeux, jeta de la fenêtre où elle se trouvait une forte tuile sur la tête du roi et le tua.

Ainsi, par un Jeu du sort, la main d’une pauvre femme abattit ce héros, dont le nom, retentissant dans l’Asie et dans l’Europe, avait porté l’épouvante à Babylone, à Sparte et à Rome.

Antiochus Soter vit son règne troublé par les séditions. Un de ses généraux, nommé Philitère, se révolta en Lydie, et résista avec succès à son souverain. Son fils aîné forma une conjuration contre lui ; le roi l’envoya au supplice. Il mourut lui-même peu de temps après, et laissa le sceptre à un autre fils qu’il avait eu de Stratonice, et qui se nommait comme lui Antiochus.

ANTIOCHUS THÉOS

(An du monde 3754. — Avant Jésus-Christ 250.)

Le nouveau roi, appelé au secours des habitants de Milet, les délivra de l’oppression de Timarque, qu’il vainquit et qu’il tua. On peut juger du malheur des Milésiens par leur reconnaissance. Ils regardèrent comme un dieu le vainqueur du tyran, et le surnommèrent Théos.

Le fameux Bérose, historien de Babylone et célèbre astrologue, vécut sous le règne de ce prince. Son éloquence lui valut un singulier hommage ; les Athéniens lui élevèrent une statue avec une langue d’or.

Ptolémée, roi d’Égypte, ayant accordé sa protection aux Lydiens révoltés, chassa de Sardes Apamée, sœur d’Antiochus. Le roi de Syrie prit les armes pour venger cette injure. Cette guerre occupant toutes ses forces, les provinces d’Orient, qui n’étaient plus contenues par des troupes, se soulevèrent. Agatocle, gouverneur de la Parthie, avait outragé un jeune homme nommé Tiridate. Arsace son frère rassembla quelques amis, tua le gouverneur, arma le peuple, chassa les Macédoniens, et cette révolte amena une révolution générale. Arsace fonda le royaume des Parthet et devint la tige de la célèbre dynastie des Arsacides[3], qui domina l’Asie, et, seule dans l’univers posa des bornes à la puissance romaine.

Théodore, imitant l’exemple d’Arsace, souleva la Bactriane ; de sorte qu’en peu de mois le roi de Syrie perdit toutes les provinces de l’Orient au-delà du Tigre : Ces événements se passèrent la quatorzième année de la première guerre des Romains contre les Carthaginois.

La guerre d’Égypte n’avait été marquée par aucune action importante. Antiochus était pressé de la terminer, pour s’occuper plus librement des affaires intérieures de son empire. Ptolémée lui accorda la paix en le forçant à épouser Bérénice sa fille, à répudier Laodice, à déshériter ses enfants du premier lit, et à désigner pour ses successeurs les enfants qui naîtraient de ce nouveau mariage. Tout roi qui ne maintient pas son autorité dans ses états est nécessairement l’esclave ou la proie dé l’étranger.

Ptolémée amena lui-même sa fille à Séleucie. Il l’aimait si tendrement que, tant qu’il vécut, il lui envoya en Syrie de l’eau du Nil pour sa boisson. Heureux et fier de son triomphe, il croyait avoir assuré la gloire et le bonheur de sa fille ; mais il oubliait que les traités arrachés par la force sont rarement solides. Ptolémée mourut deux ans après cette alliance. Aussitôt Antiochus répudia, exila l’Égyptienne, et reprit Laodice, qui revint à Séleucie avec ses enfants, Séleucus et Antiochus Hiérax.

Cette reine vindicative et cruelle, n’oubliant pas son injure, quoiqu’elle eût été réparée, connaissant la faiblesse du roi, et redoutant un nouvel affront, l’empoisonna. Elle fit mettre dans son lit, après sa mort, Artimon qui ressemblait parfaitement au roi du visage et de la voix. Ce faux Antiochus appela près de lui les grands de la Syrie et de la Perse, leur recommanda d’une voix marmite Laodine et ses enfants, et dicta une proclamation qui donnait le trône à son fils aîné Séleucus. Lorsque cette atroce comédie fut jouée, on déclara la mort du roi.

SÉLEUCUS CALLINICUS

(An du monde 3755. — Avant Jésus-Christ 246.)

Laodice régnait sous le nom de ses fils : cette femme implacable ne se crut pas encore assez vengée par la mort de son mari, et voulut faire périr Bérénice, qui s’était réfugiée dans la ville de Daphné. La malheureuse reine assiégée n’avait d’espoir que dans les secours que lui promettait son frère Ptolémée Évergète, qui accourait avec une armée pour la protéger. Mais la garnison de ouvrit ses portes, et livra Bérénice. Sa féroce ennemie la fit mourir avec tous les Égyptiens de sa suite. Ptolémée, arrivant trop tard pour sauver sa sœur, sut au moins la venger. Les crimes dont la cour de Syrie venait d’être le théâtre excitait une juste haine contre Laodice et un profond mépris pour Séleucus.

Les troupes d’Asie se joignirent à celles d’Égypte, Laodice, abandonnée, expia ses forfaits dans les supplices. Ptolémée s’empara rapidement de la Cilicie et de la Syrie. Il approchait de Babylone, et il aurait conquis tout l’Orient, si une sédition ne l’eût forcé de retourner en Égypte. Il y rapporta toutes les richesses qu’en avait enlevées. Cambyse ; ce qui lui mérita le surnom d’Évergète (bienfaiteur).

On donna par dérision à Séleucus celui de Callinicus (habile, astucieux).

Ce prince, profitant du départ de Ptolémée partit avec une flotte, pour soumettre les villes maritimes d’Asie, qui s’étaient révoltées. Cette flotte, battue par une tempête, périt sur les côtes, et le roi se sauva presque seul. Tant de malheurs firent succéder dans le cœur de ses sujets la pitié à la haine. Les villes rebelles se soumirent, et conclurent avec lui un traité qu’on inscrivit sur une colonne de marbre. Ce monument existe encore et le comte d’Arundel l’a porté en Angleterre.

Séleucus, ayant rassemblé une armée combattit en Phénicie les Égyptiens ; mais il fut par Ptolémée, et poursuivi jusqu’à Antioche. Son frère Antiochus, surnommé Hiérax (épervier) parce qu’il était ambitieux et cruel, gouvernait alors l’Asie-Mineure, il vint avec des troupes au secours du roi. L’union des deux frères décida Ptolémée à faire une trêve de dix ans.

Séleucus avait promis à Antiochus d’ériger son gouvernement en royaume ; après la trêve, il ne voulut plus tenir sa parole. Les deux frères se déclarèrent la guerre, et se livrèrent bataille à Ancyre, en Galatie. Séleucus fut vaincu ; niais Antiochus ne put profiter de ce succès. Les Gaulois, qui servaient dans son armée, conspirèrent contre lui, et il se vit obligé de leur distribuer ses trésors pour racheter sa vie.

D’un autre côté, Eumène, gouverneur de Pergame, se révolta, battit Antiochus et les Gaulois, maintint son indépendance pendant vingt années, et légua ses états à son cousin Attale, qui prit le titre de roi.

La discorde des princes de Syrie favorisait les révolutions et le démembrement de l’empire d’Orient. Antiochus livra encore plusieurs combats ; complètement vaincu, il se réfugia en Égypte. Ptolémée l’y retint longtemps en  prison. Il trouva enfin, par les intrigues d’une courtisane, le moyen de s’évader ; mais il fut attaqué et assassiné par des voleurs sur la frontière d’Égypte.

Séleucus, délivré de cet ennemi, tourna ses armes contre Arsace, roi des Parthes, qui consolidait de jour en jour sa puissance, et l’étendait par des conquêtes. Après plusieurs efforts infructueux, et des trêves aussitôt violées que conclues, il combattit en bataille rangée Arsace qui mit son armée en déroute et le fit prisonnier.

Au bout de six ans de captivité, il mourut chez les Parthes d’une chute de cheval. Séleucus régna vingt ans. Sa femme Laodice, sœur d’un de ses généraux nommé Andromaque, lui avait donné deux fils et une fille. Il maria cette fille à Mithridate, roi de Pont, et lui céda la Phrygie en faveur de cette alliance. Ses fils s’appelaient Séleucus et Antiochus.

Séleucus régna : les Syriens, moqueurs, le surnommèrent Céraunus, (le foudre), parce qu’il était faible d’esprit et de corps.

A cette époque la république des Achéens se rendait célèbre sorts la conduite d’Aratus, et les Romains commençaient à se mêler des affaires de la Grèce.

SÉLEUCUS CÉRAUNUS

(An du monde 3778. — Avant Jésus-Christ 226.)

Les crimes de Laodice, les défaites et la captivité de son fils, la guerre civile des deux frères, la révolte d’Eumène, l’accroissement de la puissance des rois de Bithynie, de Pont et des Parthes, enfin le mépris des Syriens pour leurs princes, semblaient présager la chute du trône des Séleucides. Séleucus Céraunus aurait infailliblement perdu sa couronne, sans la fermeté de son cousin Achéus, fils d’Andromaque, qui prit les rênes du gouvernement, et rétablit l’ordre dans l’état et la discipline dans l’armée. Guidé par ses conseils, Séleucus, ayant laissé la régence à Hermias, marcha en Phrygie contre Attale qui voulait s’emparer de toute l’Asie-Mineure. Cette entreprise mort fut couronnée de succès ; mais deux officiers du palais, ne pouvant supporter d’être gouvernés par l’imbécile Céraunus, l’empoisonnèrent, et décidèrent l’armée à reconnaître Achéus pour roi. Le généreux et fidèle Achéus vengea son prince, punit ses assassins, refusa la couronne, et l’assura au prince Antiochus, frère du feu roi, qui était alors à Babylone, d’où il partit pour se faire couronner à Antioche.

ANTIOCHUS LE GRAND

(An du monde 3782. — Avant Jésus-Christ 222.)

Le nouveau roi, trop jeune encore pour gouverner par lui-même, se livra aux conseils du régent de Syrie, Hermias, et le nomma premier ministre. On donna le gouvernement de Médie à Molon, la Perse à Alexandre, l’Asie -Mineure à Achéus ; Épigène fut chargé du commandement général des troupes.

L’esprit d’indépendance était répandu dans l’empire. Molon et Alexandre, jaloux d’Hermias, et méprisant la jeunesse du roi, se révoltèrent ; ils se déclarèrent souverains de Médie et de Perse.

Épigène voulait qu’on marchât promptement contre eux pour étouffer cette rébellion dès sa naissance. Hermias, n’adoptant point ce sage avis, perdit beaucoup de temps pour faire célébrer à Séleucie les noces d’Antiochus avec Laodice, fille de Mithridate, roi de Pont. Il fit de grands préparatifs pour attaquer Ptolémée, et se contenta d’envoyer des généraux contre les rebelles. Ces officiers mal choisis et mal habiles, furent battus. Épigène représenta de nouveau la nécessité de soumettre les révoltés, et de les intimider parla présence du roi. L’opiniâtre Hermias s’y opposa ; il confia l’armée à Xénétas, Achéen, bravé guerrier, mais qui n’avait jamais commandé. Ce général inexpérimenté, n’écoutant que son ardeur, tomba dans une embuscade ; il se fit vaincre et tuer par les rebelles qui s’emparèrent de Babylone et de la Mésopotamie.

On ne fut guère plus heureux du côté de l’Égypte : les défilés du Liban étaient si bien gardés par Théodote qui commandait les Égyptiens que l’armée de Syrie ne put l’es franchir.

Antiochus, éclairé par tous ces revers, se décida à marcher lui-même contre les révoltes. Hermias fut obligé de céder à sa volonté ; mais, par un reste de son fatal ascendant, il rendit Épigène suspect, et le fit exiler. Ne bornant pas là sa vengeance, il fit glisser dans les papiers du banni une lettre qui contenait un projet de conspiration. Ayant ensuite ordonné une visite chez lui ; on découvrit cette lettre, et l’on condamna à mort cet illustre général.

Antiochus, à la tête de son armée, passa le Tigre ; et, déployant cette valeur qui lui valut le surnom de Grand, qu’on ne devrait accorder qu’à l’héroïsme guidé par la vertu, il remporta une victoire complète sur Molon qui se tua de désespoir.

Lorsque son frère Alexandre apprit cette nouvelle en Perse, il égorgea toute sa famille, et se donna la mort.

Le roi soumit tout l’Orient, et força même Artabazane, roi de Géorgie, à reconnaître son autorité, et à lui payer un tribut. Peu de temps après, la reine Laodice accoucha d’un fils. L’ambitieux Hermias, qui perdait son, empire sur Antiochus, conçut le projet de l’assassiner, dans l’espoir de régner sous le nom de son fils. Plusieurs personnes étaient instruites du complot, mais aucune n’osait en parler, tant était grande la crainte qu’inspirait le premier ministre.

Le médecin Apollophane, plus fidèle et plus courageux, apprit tout au roi qui dissimula son ressentiment, s’éloigna de l’armée, mena Hermias avec lui dans une maison de plaisance, et le fit assassiner au fond d’un bois.

La mort de ce ministre perfide répandit une joie universelle dans l’empire. Pour la première fois depuis vingt ans, on y concevait l’espérance de voir cesser la faiblesse, Ies désordres et les dissensions qui déchiraient la monarchie. Antiochus rétablit la justice dans les lois, et la vigueur dans l’administration.

Il soutint glorieusement la guerre contre le roi d’Égypte, prit d’assaut Séleucie, s’empara de Damas, et conquit la Phénicie et la Cœlésyrie. Après avoir conclu une trêve de quatre mois, il donna ses conquêtes à garder à Théodote qui avait quitté le service d’Égypte pour passer au sien : La guerre recommença sur mer. Les succès furent balancés ; mais, en Palestine, le roi battit complètement les Égyptiens que commandait un Grec nommé Nicolas, et se rendit maître de toute la Judée.

L’année suivante ses armes furent moins heureuses ; il perdit une bataille à Raphia, près de Gaza : Cette défaite, qui lui coûta quatorze mille hommes, l’obligea de se retirer à Antioche, et de signer un traité de paix par lequel il cédait au roi d’Égypte la Palestine, la Phénicie, et cette partie de la Syrie située entre le haut et le bas Liban, et qu’on nommait Cœlésyrie. Pendant cette malheureuse guerre, Achéus, oubliant son antique fidélité ; et se trouvant trop mal payé de ses services s’était révolté dans la Lydie : Antiochus marcha contre lui, et le contraignit de se renfermer dans Sardes, où il se défendit un an.

Sa résistance durait encore, lorsque deux officiers crétois, soutenant la mauvaise renommée de leur nation, trahirent Achéus, et le livrèrent au roi Ptolémée, qui le protégeait, avait donné beaucoup d’argent à un autre Crétois, nommé Bolis, pour le faire évader. Le traître Bolis révéla le complot, à Antiochus qui fit trancher la tête à Achéus. Il était sans doute coupable, mais le roi pouvait-il oublier qu’il lui devait la couronne !

Après cette expédition, Antiochus porta ses armes dans l’Orient, et reprit la Médie sur les Parthes. Il rentra dans ce superbe palais d’Ecbatane ; qui avait cinq cents toises de circuit, et dont les poutres, les colonnes, les lambris étaient ornés de riches métaux et de pierres précieuses, et les tuiles et les briques d’or et d’argent.

Le roi y trouva douze millions, conclut la paix avec Arsace, et lui confirma la possession de la Parthie et de l’Hyrcanie.

Il marcha ensuite dans l’Inde, d’où il tira de riches tributs, et revint à Antioche après cinq ans, de succès et de triomphes. Il y apprit la mort de Ptolémée Philopator qui laissait le sceptre d’Égypte dans les faibles mains de son fils Ptolémée Épiphane, âgé de cinq ans.

Antiochus et Philippe, roi de Macédoine, se liguèrent pour envahir et partager les états du jeune Ptolémée. Philippe devait posséder la Libye et l’Égypte r et Antiochus la Palestine et la Cœlésyrie. La marche de Philippe fut retardée par la guerre que lui firent les Rhodiens et Attale, roi de Pergame. La flotte de Rhodes battit celle de Macédoine. Les Romains déclarèrent à Philippe qu’ils défendraient Ptolémée, dont ils avaient accepté la tutelle. Paul-Émile vint en Égypte, et donna là garde du roi à Aristomène. Cet habile régent força Antiochus d’évacuer la Palestine et la Cœlésyrie, dont ses troupes venaient de s’emparer. Pendant ce temps, Antiochus attaquait lui-même Attale ; mais la protection des Romains sauva le roi de Pergame. Antiochus traita avec lui, retourna en Cœlésyrie et en Judée, d’où il chassa les Égyptiens. On le reçut en triomphe à Jérusalem. Après cette victoire il conclut la paix avec le roi d’Égypte, en lui donnant sa fille. Par ce traité il promettait de rendre à Ptolémée la Cœlésyrie et la Palestine lorsqu’il serait majeur, et quand il aurait célébré son mariage.

Les Romains, vainqueurs de Carthage, venaient de chasser Annibal d’Afrique. Délivrés de ce redoutable adversaire, ils tournèrent toutes leurs farces du côté de l’Orient.

Flaminius remporta une grande victoire sur le roi de Macédoine, et répandit une joie universelle parmi les Grecs en déclarant que nome leur rendait leur antique liberté. Ils étendirent la faveur de cette déclaration aux villes grecques d’Asie, dont le roi de Syrie voulait s’emparer. Antiochus avait passé l’Hellespont et conquis la Thrace, voulant donner ce royaume à son second fils Séleucus.

Il reçut en Thrace une ambassade romaine. La république exigeait qu’il rendit sur-le-champ à Ptolémée ses conquêtes, qu’il laissât la liberté aux villes grecques, et qu’il évacuât la Thrace. Il répondit que Ptolémée serait satisfait à la conclusion de son mariage ; que les villes grecques devaient vivre, comme par le passé, sous sa protection, et non sous celle des Romains, qu’il gardait Lampsaque et Smyrne par droit de conquête ; que la Thrace, enlevée autrefois à Lysimaque par Séleucus Nicator, était son héritage légitime ; qu’enfin il priait les Romains de ne point se mêler des affaires de l’Asie, puisqu’il ne s’occupait pas de celles de l’Italie.

Pendant, la durée de ces négociations on répandit le bruit de la mort de Ptolémée et Antiochus s’embarqua promptement pour prendre possession de l’Égypte ; mais, en arrivant à Péluse il apprit que la nouvelle était fausse, et qu’une conspiration, tramée par Scopas contre la vie du roi d’Égypte, avait échoué. Déconcerté par cet événement, il tourna ses armes contre l’île de Chypre ; une tempête dispersa sa flotte, et l’obligea de revenir à Antioche.

Son esprit, révolté de l’orgueil des Romains, mais effrayé de leur fortune et de leur puissance, hésitait. Balancé par la crainte et par la colère, il flottait encore dans cette incertitude, lorsque le célèbre Annibal vint chercher un asile dans ses états. L’arrivée de cet implacable ennemi de Rome décida la guerre. Les Étoliens et les Lacédémoniens étaient les seuls Grecs qui résistassent encore aux Romains. Nabis, tyran de Sparte, fut vaincu et tué. Les Étoliens appelèrent Antiochus qui vint témérairement à leur secours n’amenant avec lui que dix mille hommes et cinq cents chevaux. Il s’empara promptement de Chalcis et d’Eubée, contre l’avis d’Annibal. Ce grand homme disait au roi qu’avant d’entrer en campagne il aurait dû envoyer des troupes sur la frontière de Macédoine, pour contraindre Philippe à embrasser son parti ; qu’il fallait tirer de nombreuses forces d’Asie ; faire marcher une flotte pour ravager les côtes d’Italie, et forcer les Romains à se tenir chez eux sur la défensive. Il ajoutait qu’on devait d’autant plus croire à ses lumières, qu’elles étaient le produit de ses fautes et de son expérience.

Antiochus, aveuglé par sa fortune passée, poussa ses conquêtes en Thessalie, dissipa un temps précieux dans les bras des courtisanes de la Grèce ; et son armée, imitant son exemple, perdit dans les débauches sa force et sa discipline.

Le consul Acilius marchait contre lui. Les vents contraires avaient retardé l’arrivée des troupes d’Asie. Antiochus, réduit à la défensive, se retrancha dans le passage étroit des Thermopyles. Caton, lieutenant d’Acilius, tourna sa position par le même sentier qui avait autrefois favorisé la marche de Xerxès et de Brennus. Les Romains forcèrent les retranchements et mirent l’armée en déroute. Le roi, blessé d’un coup de pierre, prit la fuite et revint presque seul en Asie. L’amiral de sa flotte, Polixénide, fut battu par Livius, et les Rhodiens défirent une autre flotte que commandait Annibal.

Scipion, qu’on nomma depuis l’Asiatique choisi par le sénat romain pour terminer cette guerre, prit la route de l’Asie par la Thessalie, la Macédoine et la Thrace. Son frère, Scipion l’Africain, servait sous lui. Antiochus espérait vainement l’alliance et les secours de Prusias, roi de Bithynie. Ce faible monarque, intimidé par Livius, se rangea du côté des Romains. Polixénide se battit encore contre la flotte romaine ; mais Émilius lui prit ou brûla quarante vaisseaux.

Le roide Syrie, affaibli par ses revers, ne montra plus ni courage, ni prudence ; il retira les garnisons des forteresses qui pouvaient arrêter les Romains. Ceux-ci, profitant de cette faute, traversèrent l’Hellespont sans crainte, et arrivèrent en Asie sans obstacles.

Lorsqu’ils entrèrent dans Ilium, leur antique berceau ils y ‘célébrèrent des jeux en l’honneur des héros troyens ; il leur semblait voir les ombres d’Hector et de Priam applaudir à la rentrée triomphante des Troyens dans leur patrie.

Scipion y reçut une ambassade d’Antiochus, qui demandait la pais. Le consul exigea qu’il se retirât de toute la partie de l’Asie qui se trouvait en deçà du mont Taurus. Le roi de Syrie avait autrefois connu Scipion l’Africain ; profitant de leur ancienne liaison, il chercha à obtenir par lui des conditions plus favorables. Scipion, alors malade, lui fit répondre qu’il ne pouvait lui donner qu’un témoignage d’amitié ; c’était de l’inviter à mettre bas les armes, ou du moins à ne rien entreprendre avant que, sa santé lui permît de se rendre au camp de son frère.

Antiochus, révolté de l’arrogance romaine, n’écouta que son ressentiment, et livra bataille aux Romains, près de la ville de Magnésie. L’armée d’Antiochus, se composait de quatre-vingt deux mille hommes et de cinquante-quatre éléphants. Celle des Romains ne comptait que trente mille guerriers et seize éléphants. Le roi fondait ses espérances sur un grand nombre de chariots, armés de faux, qui précédaient ses colonnes. Mais, loin de lui donner la victoire, ils causèrent sa défaite. Les archers romains épouvantèrent les chevaux qui traînaient les chars ; ils retournèrent sur l’armée des Syriens, et y portèrent le désordre. La cavalerie romaine en profita, et enfonça l’aile gauche, le centre et la phalange du roi.

Pendant-ce temps Antiochos battait l’aile gauche des Romains : mais Émilius, arrivant avec une réserve, rétablit l’ordre et mit le roi en fuite. Son camp fut pillé. Les Romains tuèrent dans cette journée cinquante mille hommes d’infanterie et quatre mille de cavalerie. Antiochus courut à Sardes, et de là en Syrie. Il avait pris, pendant la bataille, le fils de Scipion l’Africain et le lui renvoya en le priant de s’intéresser à lui pour obtenir une paix supportable. On consentit à traiter, à condition qu’il’ évacuerait l’Asie en deçà du mont Taurus ; qu’il donnerait vingt otages aux Romains ; qu’il livrerait Annibal et Thoas l’Étolien ; enfin qu’il paierait les frais de la guerre et qu’il rendrait au roi de Pergame tout ce qu’il lui devait. Antiochus se soumit à tout ; et, pour, trouver l’argent qu’on lui demandait, il parcourut l’empire, laissant la régence à son fils Séleucus qu’il déclara son héritier.

Comme il arrivait dans la province d’Élymàïde, il pilla le temple de Jupiter Bélus, dans lequel il comptait trouver un riche trésor. Le peuple, indigné de cette impiété, se souleva et le massacra.

Ce prince, malgré ses fautes et ses revers, fut généralement regretté. Il s’était montré, pendant la plus grande partie de son règne, humain clément et libéral. Il avait rendu un décret par lequel il permettait à ses sujets de ne point obéir à ses ordonnances lorsqu’elles se trouveraient contraires à la loi. Jusqu’à l’âge de cinquante ans il, fit admirer son génie ; mais depuis, cédant à la double ivresse de la gloire et des voluptés, il finit avec honte un règne commencé avec tant d’éclat.

SÉLEUCUS PHILOPATOR

(An du monde 3817. — Avant Jésus-Christ 187.)

Le fils d’Antiochus le Grand hérita d’un trône avili, un empire démembré, du gouvernement d’une nation humiliée par ses défaites, et forcée de payer un tribut de mille talents aux Romains. Cette honte paraissait d’autant plus douloureuse à supporter, qu’elle avait succédé à un grand éclat et à une grande prépondérance. Séleucus n’avait pas un caractère propre à relever son pays d’un tel abaissement ; il n’était connu que par son amour pour son père, qui lui mérita le surnom de Philopator. La difficulté de trouver l’argent exigé par les dangers décida Séleucus à s’emparer du trésor qu’on disait renfermé dans le temple de Jérusalem. Son ministre Héliodore, chargé de cette expédition, voulut exécuter cette entreprise ; malgré les remontrances du grand-prêtre et les supplications des Juifs : mais l’Écriture rapporte qu’au moment où il voulait entrer dans le temple, deux anges le renversèrent de cheval, le frappèrent de verges, et le forcèrent d’abandonner son projet sacrilège.

Le roi envoya à Rome son fils âgé de douze ans : son frère Antiochus s’y trouvait déjà comme otage : ils furent chargés tous deux d’offrir au sénat un certain nombre de vaisseaux. La fierté romaine ne daigna pas accepter ce présent et cette preuve de lâcheté du roi de Syrie ; mais on dit avec luie comme il le désirait un traité d’alliance, ou plutôt de protection. Héliodore, revenu en Syrie, crut que l’absence du frère et du fils du roi offraient une circonstance favorable à son ambition pour monter sur le trône il empoisonna Séleucus.

ANTIOCHUS ÉPIPHANE

Cléopâtre, reine d’Égypte, et fille d’Antiochus le Grand, venait de perdre. Ptolémée Épiphane, son mari. Elle régnait sous le nom de son fils Ptolémée Philométor qui était né depuis peu de temps. Cette reine ambitieuse prétendait ajouter à la couronne de son fils celles de Syrie et de Perse, que lui disputait Héliodore, soutenu par un parti formidable. Antiochus, revenant de Rome, apprit à Athènes ces tristes nouvelles, mais Eumène, roi de Pergame, lui donna des troupes ; avec ce secours il battit les rebelles, mit Héliodore en fuite, et prévint, par la promptitude de ce succès, l’exécution des projets de Cléopâtre. Il prit, dans cette circonstance, le surnom d’Illustre ou d’Épiphane. Ses sujets lui donnèrent plus justement celui d’Épimane (insensé, furieux).

Abandonné aux vices les plus grossiers, il ne respectait ni son rang, ni les convenances ; au mépris des coutumes et des mœurs nationales il se mêlait avec la populace et buvait avec les matelots étrangers dans les tavernes. Presque toujours vêtu de la toge romaine, il offensait les Perses et les Syriens en imitant à Séleucie et à Antioche les usages de Rome. Souvent il briguait sur la place publique un emploi d’édile ou de tribun, et en remplissait les fonctions. Quelquefois, couronné de pampres et de roses, il se promenait dans, les rues, cachant sous sa robe des pierres qu’il jetait à ceux qu’il rencontrait. Il déposa le respectable grand-prêtre Onias, et mit à sa place l’intrigant Jason : ce fut la première et méprisable cause des malheurs de la Judée.

Cléopâtre, reine d’Égypte, venait de mourir. Les Égyptiens exigeaient qu’on cédât à leur roi la Syrie et la Palestine. Antiochus envoya des ambassadeurs à Alexandrie, sous le prétexte de féliciter son neveu Philométor sur sa majorité, et dans l’intention réelle de prendre d’exactes informations relativement aux forces et aux projets de la cour d’Égypte. Profitant promptement des lumières qu’il en tira, il marcha contre les Égyptiens et les battit assez complètement, près de Péluse, pour leur ôter la possibilité de rien entreprendre contre la Syrie et la Palestine.

Lorsqu’il se trouvait en Judée, les députés de Jérusalem accusèrent et convainquirent, en sa présence, Ménélas, successeur de Jason, d’une foule de crimes, d’exactions et d’actes de tyran, nie ; mais les ministres du roi, qui étaient gagnés, renvoyèrent Ménélas absous, et firent mourir ses accusateurs. L’année suivante Antiochus remporta une nouvelle victoire sur Ptolémée Philométor son neveu : il le fit prisonnier, s’avança jusqu’à Memphis et, se rendit maître de toute l’Égypte, excepté de la ville d’Alexandrie.

Il traita d’abord avec douceur le jeune roi captif, dont il se disait le tuteur ; et par sa feinte modération il se concilia l’affection des Égyptiens. Mais lorsqu’il se fut emparé de tout le pays, il le pilla et le ravagea sans pitié.

Tandis qu’il s’occupait de cette conquête, on répandait en Palestine le bruit de sa mort. Cette nouvelle causa tant de joie dans Jérusalem que le peuple célébra cet événement par des fêtes. Jason, réfugié en Arabie, revint s’emparer du temple, et en chassa Ménélas. Antiochus, furieux de cette révolte, accourut en Palestine, prit Jérusalem d’assaut, la livra au pillage, tua quatre-vingt mille hommes, vendit quarante mille habitants, profana le sanctuaire, emporta les trésors du temple, et revint à Antioche chargé des dépouilles d’Égypte et de Judée.

Les habitants d’Alexandrie, voyant Philométor prisonnier, donnèrent le trône à son frère cadet, qu’on nommait Ptolémée Physcon. Antiochus saisit ce prétexte pour rentrer une troisième fois, dans l’Égypte : il battit l’armée de Physcon près de Péluse, et marcha contre Alexandrie pour en faire le siège. Les députés des différents états de la Grèce employèrent en vain leur entremise ; il continua sa marche en faisant des réponses évasives à leurs propositions de paix. Les Rhodiens, l’ayant pressé plus vivement d’expliquer ses desseins, il déclara qu’on n’obtiendrait la paix qu’en rendant le trône à Philométor. Sa fausseté était évidente, car il retenait toujours ce prince dans les fers, et ne songeait qu’à s’emparer de sa couronne. Ptolémée Physcon, et Cléopâtre sa sœur, avaient imploré la protection des Romains. Philométor, las de son esclavage, et parfaitement éclairé sur les projets de son oncle, trouva moyen de s’échapper et de venir à Alexandrie. Cléopâtre le réconcilia avec son frère Physcon, et ils convinrent tous deux de régner ensemble. Leur réconciliation enlevait à Antiochus tout prétexte de guerre : il la continua cependant, et, cessant de masquer son ambition, il répondit aux ambassadeurs des deux Ptolémée et des états de la Grèce qu’on n’obtiendrait la paix qu’en lui cédant l’île de Chypre, Péluse, et toutes les terres qui sont le long du Nil.

Sur ces entrefaites Rome, qui ne voulait pas que le roi de Syrie accrût sa puissance par de si importantes conquêtes, envoya des ambassadeurs en Égypte. Popilius, ancien ami d’Antiochus, était à la tête de cette ambassade. Le roi, dès qu’il le vit, lui présenta la main ; Popilius, refusant d’y joindre la sienne, lut le décret du sénat qui lui ordonnait de faire la paix, de se retirer, et d’abandonner ses prétentions sur l’Égypte. Antiochus demanda quelque temps pour délibérer : le fier Romain, traçant alors avec sa baguette un cercle autour du roi, lui défendit d’en sortir avant d’avoir donné une réponse décisive. Le faible Antiochus obéit et souscrivit à tout. Il eut ensuite la bassesse de mander au sénat qu’il était plus glorieux de son obéissance que de toutes ses victoires. On lui répondit qu’il agissait sagement, et qu’on lui en saurait gré.

Les hommes les plus lâches sont toujours les plus cruels. Antiochus, contraint de sortir de l’Égypte, se vengea avec fureur sur les faibles Juifs des sacrifices que lui arrachait la force romaine. Tyrannisant les esprits et les consciences, il voulut contraindre tous les habitants de son empire à ne professer que la religion des Grecs. Il proscrivit le culte du dieu d’Israël, et fit massacrer tous ceux qui célébraient le sabbat. Pour consolider sa tyrannie on construisit une forteresse au milieu de Jérusalem. Le temple de Salomon profané fut consacré à Hercule, et celui de Samarie à Jupiter.

Toute la Judée tremblante obéissait avec effroi. Une famille courageuse donna l’exemple de la résistance à l’oppression : les Macchabées, préférant le martyre au parjure, se laissèrent courageusement mutiler et torturer. Ils rendirent en expirant un noble hommage au Dieu du ciel et de la terre sous les yeux d’Antiochus, qu’ils firent trembler sur son trône en lui annonçant la vengeance divine.

Bientôt un autre Juif, nommé Matathias, accompagné de ses vaillants fils, se retire sur les frontières d’Arabie, rassemble et fait révolter tous les Hébreux en état de porter les armes. Les premières victoires de Judas Macchabée raniment le courage de ses concitoyens, et rendent l’espérance à sa patrie : il bat les généraux d’Antiochus, met en fuite plusieurs de ses armées, brise les idoles, rétablit culte de l’Éternel, et rentre triomphant dans Jérusalem.

Antiochus, furieux de tous ses revers, rassemblait de nouvelles troupes, mais il manquait d’argent, parce qu’il avait épuisé tous ses trésors pour imiter fastueusement à Daphné les jeux olympiques de la Grèce.

Dans ce même temps Artésias, roi d’Arménie, s’affranchissait de son joug. La Perse lui refusait des subsides ; tout était bouleversé dans l’empire, et les peuples indignés bravaient la puissance d’un monarque qui méprisait leurs mœurs, violait leurs lois et outrageait leur religion. Il chargea Lysias de la régence du royaume, envoya en Palestine Macron et Nicanor, et marcha lui-même en Arménie. Ses armes furent heureuses contre Artésias ; il le vainquit et le fit prisonnier. Mais, enorgueilli par ce succès, il entra en Perse, et voulut piller Élymaïde : les habitants le repoussèrent, et le forcèrent de se retirer à Ecbatane. Là il apprit la nouvelle défaite de ses généraux en Judée. Sa fureur alors ne connut plus de bornes ; il jura d’exterminer tous les Juifs, et partit pour exécuter lui-même ses projets de destruction. Mais tout à coup il se vit attaqué par un mal violent qui déchirait ses entrailles. Son chariot, dont il précipitait la course, se brisa ; sa chute aggrava sa maladie ; son corps tomba en putréfaction, et il mourut en reconnaissant l’étendue de ses crimes et la justice des vengeances du ciel. Il chargea Philippe, son frère, de la régence pendant la minorité de son fils, âgé de neuf ans, et lui donna sur l’art de régner des instructions aussi sages, que sa conduite avait été insensée.

ANTIOCHUS EUPATOR

(An du monde 3840. — Avant Jésus-Christ 164.)

Les intentions du feu roi ne furent pas suivies. Lysias tenait les rênes du gouvernement et refusa de les céder à Philippe.

Démétrius, fils de Séleucus Philopator, demeurait toujours à Rome en otage. Il avait vingt-trois ans quand il apprit la mort d’Antiochus Épiphane, son oncle. Comme il était fils du frère aîné de ce roi, il prétendit au trône ; mais on n’écouta pas ses réclamations, et l’ambition du sénat romain, qui voulait dominer l’Asie, préféra un roi mineur à un prince en âgé de régner.

La république reconnut donc Antiochus Eupator, et lui envoya des ambassadeurs, dont le chef se nommait Octavius. L’objet de cette ambassade était moins d’honorer le roi que d’affaiblir graduellement sa puissance, sous prétexte de surveiller l’exécution des traités. Les discordes civiles ne sont que les maladies des empires ; mais l’intervention des étrangers cause leur mort et leur déshonneur. Lysias, toujours battu par les Juifs› conclut avec eux une paix qu’ils rompirent bientôt. Judas remporta une nouvelle victoire contre Timothée, et lui tua trente mille hommes. Le régent, conduisant avec lui le jeune roi, entra en Palestine, et fit le siège de Jérusalem qui était prés de succomber, lorsqu’on apprit que Philippe venait de s’emparer d’Antioche, dans le dessein d’enlever la régence à Lysias. Le régent accorda la paix aux Juifs, et revint en Syrie avec Antiochus. Philippe fut vaincu et tué.

Cependant les ambassadeurs romains, arrivés en Syrie, trouvèrent qu’Antiochus avait plus de vaisseaux et d’éléphants que le traité ne le portait. Loin de se borner à des plaintes, ils firent insolemment brûler les vaisseaux et tuer les éléphants qui dépassaient le nombre permis. Le peuple indigné se souleva, massacra l’ambassadeur Octavius ; et les Romains soupçonnèrent Lysias d’avoir ordonné cet assassinat. On fit d’humbles excuses à Rome : le sénat n’y répondit pas ; il érigea une statue à Octavius. Son silence et ce monument glacèrent de crainte la cour de Syrie.

Démétrius crut alors pouvoir renouveler ses sollicitations ; elles ne furent point accueillies. L’historien Polybe, ami du jeune prince, lui conseilla de soutenir ses droits avec son épée. Il suivit son conseil, partit de Rome, sous le prétexte d’une partie de chasse, s’embarqua à Ostie, et arriva sans obstacles à Tripoli de Syrie. Le sénat ne lui montra ni courroux, ni faveur ; mais il envoya Gracchus et Lentulus en Syrie pour observer les suites de cette expédition. Les Syriens, voyant arriver Démétrius, et le croyant appuyé par Rome, se révoltèrent, arrêtèrent Lysias et Antiochus, et les livrèrent à ce prince qui les fit égorger. Démétrius ordonna aussi la mort de Timarque et d’Héraclide, deux anciens favoris d’Antiochus Épiphane, qui gouvernaient et opprimaient Babylone. Les Babyloniens, délivrés de leur tyrannie, donnèrent au nouveau roi le titre de Soter (sauveur).

DÉMÉTRIUS SOTER

La guerre contre les Juifs continuait toujours : Judas venait nouvellement de vaincre et de tuer Nicanor ; mais ce héros de la Palestine périt dans un autre combat. Ses frères héritèrent de sa puissance, de sa gloire et de sa fortune.

Les Romains les protégèrent. Démétrius, craignant leur ressentiment, rappela son général Bacchide, et laissa forcément quelque repos à la Judée.

Quelque temps après il rétablit sur le trône de Cappadoce Holopherne., qui en avait été chassé par Ariarathe. L’ingrat Holopherne forma une conjuration contre son protecteur. Démétrius la découvrit, mais ne put en punir l’auteur ; il se trouvait appuyé par Ariarathe, par le roi d’Égypte, par Attale et par Héraclide et Timarque, qui, échappés à la mort, s’étaient retirés à Alexandrie.

Les princes, ligués avec les rebelles, opposèrent à Démétrius un jeune aventurier nommé Bala, qu’ils firent passer pour un fils d’Antiochus Épiphane : ils l’envoyèrent à Rome, et obtinrent eu sa faveur un décret du sénat.

L’imposteur arriva en Palestine, y trouva des troupes, et prit le nom d’Alexandre avec le titre de roi. Démétrius rechercha l’alliance de Jonathas, prince des Juifs, et lui offrit le commandement de son armée. Alexandre, de son côté, ayant envoyé à Jonathas de riches présents et une couronne, obtint la préférence. Les deux rois se battirent. Alexandre, vaincu dans un premier combat, se releva par le secours des Romains et des Juifs, et se vit bientôt en état de livrer une nouvelle bataille. Démétrius, vainqueur à l’aile qu’il commandait, poursuivit trop vivement l’ennemi ; le reste de son armée prit la fuite. Forcé de se retirer lui-même, il tomba dans une fondrière, où on le perça à coups de flèche. Son règne n’avait duré que douze ans.

ALEXANDRE BALA

Alexandre, maître du royaume, épousa, dans la ville de Ptolémaïde, Cléopâtre, fille de Ptolémée roi d’Égypte. Jonathas assistait à ses noces, et reçut des deux rois les plus grands honneurs. Le nouveau chef des Syriens, indigne du trône par son caractère comme par sa naissance, se livrait à la débauche et à l’oisiveté. Son favori, nommé Ammonias, cruel comme tous les hommes privés de courage et de vertus, fit périr Laodice, sœur du feu roi, veuve de Persée. Il livra au supplice tout ce qu’il put trouver de la famille de Démétrius. Ces excès attirèrent au roi la haine des peuples.

Deux fils de Démétrius s’étaient réfugiés à Cnide : l’aîné, qui portait le même nom que son père, débarqua en Cilicie avec des troupes crétoises que grossit bientôt un grand nombre de mécontents. Alexandre invoqua l’assistance de Ptolémée son beau-père, qui vint à son secours. Jonathas lui prêta aussi son assistance. Comme ces princes étaient à Joppé, on découvrit un complot d’Apollonius, gouverneur de Phénicie, contre la vie de Ptolémée. Alexandre refusa de lui livrer ce perfide. Le roi d’Égypte, furieux de ce refus, et croyant qu’Alexandre favorisait les projets d’Apollonias, enleva sa fille Cléopâtre à l’imposteur ; et la donna en mariage à Démétrius.

Les habitants d’Antioche, soulevés, tuèrent le ministre Ammonias, et ouvrirent leurs portes au roi d’Égypte ; ils lui offrirent même le sceptre mais il le refusa et le laissa à Démétrius.

Alexandre, qui s’était retiré en Cilicie, rassembla des troupes, marcha en diligence sur Antioche, mit tout à feu et à sang autour de cette ville, et livra bataille à son compétiteur ; il la perdit complètement, et s’enfuit, avec cinq cents chevaux, chez Abdial, prince d’Arabie, auquel il avait confié ses enfants. Le perfide Arabe lui trancha la tête, et l’envoya à Ptolémée.

Le roi d’Égypte ne put jouir longtemps de ce funeste présent ; il mourut peu de jours après d’une blessure reçue dans la dernière bataille. Démétrius, roi sans rival, monta sur le trône et prit le surnom de Nicator (vainqueur).

DÉMÉTRIUS NICATOR

 (An du monde 3859. — Avant Jésus-Christ 145.)

Ptolémée Physcon succéda seul à son frère, et se maria avec sa sœur Cléopâtre. Démétrius ne profita pas des leçons que les malheurs récents d’Alexandre Bala venaient de lui donner ; il imita sa mollesse et son ingratitude, ne s’occupa que de ses plaisirs, et laissa régner sous son nom Lasthène, son favori. Il était remonté sur le trône par le secours des Égyptiens qui avaient placé quelques troupes en garnison dans ses principales villes : craignant qu’elles ne s’y établissent, au lieu de réclamer leur sortie, il fit égorger ces garnisons par les Syriens. L’armée d’Égypte l’abandonna, et retourna dans son pays.

Il ne marqua pas plus de reconnaissance à Jonathas, prince des Juifs, qui se rendit indépendant, s’empara de la citadelle de Jérusalem, et en chassa tous les étrangers. Démétrius, oubliant que, si les victoires terminent les révolutions, la clémence seule peut les empêcher de se renouveler, et qu’on n’en détruit le souvenir qu’en les oubliant soi-même, proscrivit ou bannit tous les partisans d’Alexandre. Ces rigueurs aigrirent et soulevèrent les esprits. Triphon, qui commandait à Antioche, fit une conspiration contre Zabdiel, pour placer sur le trône un fils d’Alexandre nommé Antiochus. Tout à coup le palais du roi est assiégé par cent vingt mille insurgés : mais un corps de troupes juives qui se trouvait à Antioche vient au secours du monarque, brûle une partie de la ville, et passe cent mille habitants au fil de l’épée. Cette vengeance devait suffire ; l’insensé Démétrius, n’écoutant que sa haine, refusa toute amnistie, poussa au désespoir les conjurés qui demandaient leur pardon. Triphon trouva le moyen de gagner l’armée : elle reconnut Antiochus pour roi, et força Démétrius de se retirer à Séleucie.

Antiochus prit le surnom de Théos. Jonathas et Simon se déclarèrent en sa faveur. Cette alliance donnait trop de force à Antiochus, et ne remplissait pas les vues secrètes de Triphon qui aspirait lui-même au trône. Cet ambitieux rebelle attira dans une conférence Jonathas, et l’assassina. Ayant fait ensuite empoisonner Antiochus, il s’efforça de persuader que ce prince était mort de la pierre, et prit audacieusement le titre de roi de Syrie.

Triphon, dans l’espoir de se faire reconnaître par les Romains, leur envoya une ambassade et une statue d’or de la victoire, du poids de dix mille pièces. Le sénat accepta la statue ; mais il ordonna d’inscrire sûr son piédestal le nom d’Antiochus.

Tous ces troubles n’avaient pu jusque là réveiller Démétrius qui restait à Séleucie et à Laodice, plongé dans les voluptés. Il sortit enfin de sa léthargie, opposa les Juifs à Triphon, et marcha contre les Parthes croyant qu’après avoir vaincu l’Orient il combattrait Triphon avec plus d’avantage : ses premiers efforts furent heureux ; il battit plusieurs fois les Parthes. Mais enfin Mithridate, leur roi, l’ayant attiré dans une embuscade, le fit prisonnier, et tailla son armée en pièces. Cette victoire accrut la gloire et la puissance des Parthes. Mithridate conquit la Médie, la Perse, la Bactriane, la Babylonie, la Mésopotamie, et poussa sues conquêtes jusqu’au Gange.

Pendant ce temps la reine Cléopâtre, qui avait épousé successivement Alexandre Bala et Démétrius, s’était enfermée dans Séleucie. Elle attira bientôt dans son parti le plus grand nombre des soldats de Triphon. Cléopâtre ne pouvait conduire elle-même la guerre, et ses enfants se trouvaient trop jeunes pour soutenir le poids d’une couronne.

Dans ces circonstances elle apprit que son mari Démétrius venait d’épouser une princesse parthe, nommée Rodogune : n’écoutant que son ressentiment, elle proposa sa main et son trône à Antiochus Sidètes, son beau-frère. Ce prince accepta ses offres, leva des troupes étrangères, fit une descente en Syrie, épousa Cléopâtre, et marcha contre Triphon. Ce rebelle se vit abandonné par tous ses soldats qui se déclarèrent pour Antiochus, et se sauva à Apamée, sa patrie, où il fut pris et tué.

ANTIOCHUS SIDÈTES

Le nouveau roi de Syrie, bravant le pouvoir des Romains, envoya une armée contre les Juifs, dont le sénat protégeait l’indépendance. Cette armée, commandée par Cendebée, fut d’abord vaincue ; mais Jean, fils de Simon, ayant été tué par trahison, le roi de Syrie voulut profiter de ce mouvement pour réunir la Judée à ses états.

Après un long siège il força Jérusalem à capituler et à lui payer un tribut. Antiochus, rappelé dans la Haute Asie par les projets de Phraate, roi des Parthes, tourna toutes ses forces contre lui ; il gagna trois grandes batailles, et reconquit toutes les provinces d’Orient. Mais ces triomphes lui inspirèrent trop de sécurité ; il dispersa ses troupes dans des quartiers d’hiver trop éloignés : ces soldats, accoutumés à la licence de la guerre, maltraitèrent les habitants qui se révoltèrent et égorgèrent le même jour toutes ses troupes. Antiochus périt dans ce massacre.

Les peuples de Syrie regrettèrent sa douceur, son courage et son activité. Le roi des Parthes venait de mettre en liberté Démétrius, pour l’opposer à son frère ; dès qu’il apprit la mort d’Antiochus il envoya un corps de cavalerie pour reprendre son prisonnier : mais Démétrius avait déjà franchi l’Euphrate ; il arriva en Syrie, et remonta sur son trône.

DÉMÉTRIUS II NICATOR

Le roi des Parthes faisait de grands préparatifs pour attaquer la Syrie ; une diversion des Scythes l’empêcha d’exécuter son projet : il fut battu et tué par eus. Peu de jours après Artaban, son successeur, éprouva le même sort ; et Mithridate, roi de Pont, monta sur le trône des Parthes.

Dans ce même temps la reine d’Égypte implora le secours de Démétrius, son gendre, contre Physcon, son frère, son époux et son tyran. Démétrius accueillit sa demande et vint assiéger Péluse ; mais la nouvelle d’une révolte en Syrie l’obligea d’y retourner : il emmena avec lui sa belle-mère.

Physcon ne tarda pas à se venger de l’appui que Démétrius prêtait, à la reine d’Égypte. Un aventurier nomma Alexandre Zébina, fils d’un fripier d’Alexandrie, se disait fils d’Alexandre Bala, et prétendait à la couronne de Syrie : Physcon reconnut ses droits, et lui donna une armée. Une foule de Syriens mécontents se joignirent à lui. Les deux rivaux se livrèrent bataille en Cœlésyrie. Démétrius, vaincu par Zébina, s’enfuit à Ptolémaïde. Cléopâtre sa femme n’oubliait point qu’elle avait été abandonnée pour Rodogune ; elle l’avait elle-même trahi pour Antiochus son frère, et craignait son ressentiment : elle lui ferma sans pitié les portes de la ville. Démétrius, obligé de se retirer à Tyr, y fût massacré.

Le royaume se trouva partagé entre Cléopâtre et Zébina.

ZÉBINA, CLÉOPÂTRE, SÉLEUCUS

Cléopâtre avait deux enfants de Démétrius Nicator. Séleucus, l’aîné, monta sur le trône ; mais la reine, craignant qu’il ne vengeât son père et ne s’emparât de l’autorité ; le laissa vivre à peine un an, et lui enfonça elle-même un poignard dans le sein. Cette femme barbare savait que les Syriens voulaient un roi ; et non une reine. Elle fit venir d’Athènes son second fils, appelé Antiochus Grypus, gouverna l’empire sous son nom et ne lui laissa aucune autorité. Son oncle Physcon, roi d’Égypte, était digne de s’allier avec cette femme impie. Il lui envoya une armée et donna en mariage sa fille Triphène à Grypus.

Ce prince, fortifié par ce secours, battit Zébina, et le força de se retirer à Antioche. L’imposteur, manquant d’argent pour payer ses troupes, pilla le temple de Jupiter. Les habitants le tuèrent, et Grypus resta seul roi de Syrie. Revenu vainqueur dans sa capitale, il ne dissimula pas le désir de secouer le joug de sa mère. Cléopâtre, accoutumée aux crimes, résolut de se défaire de lui, et de donner le trône à un autre fils qu’elle avait eu d’Antiochus Sidètes : elle lui présenta une coupe empoisonnée ; mais il la refusa en lui témoignant ses soupçons. Cléopâtre furieuse avala le poison qui délivra la Syrie de ce monstre.

ANTIOCHUS GRYPUS

(An du monde 3907. — Avant Jésus-Christ 97.)

Antiochus régna vingt-sept ans. On doit croire que son règne fut heureux et pacifique puisque l’histoire en parle peu ; on sait seulement qu’un des grands de son royaume, nommé Héracléon, l’assassina. Antiochus laissa cinq fils : Séleucus qui sa mort, lui succéda ; Antiochus et Philippe, jumeaux ; Démétrius Euchère, et Antiochus Denys.

Après la mort de Grypus, Antiochus de Cyzique, son frère, s’empara de la ville d’Antioche, et voulut enlever le reste du royaume à son neveu : mais Séleucus se maintint contre lui, lui livra bataille, le fit prisonnier et lui ôta la vie. Il entra ensuite dans Antioche, et se fit couronner roi de Syrie.

SÉLEUCUS

Sa tranquillité fut bientôt troublée par un autre agresseur ; Antiochus Eusèbe, fils du Cyzicénien, voulut venger son père et s’emparer du trône. La Phénicie se déclara pour lui : il y prit le titre de roi, marcha contre Séleucus, et le défit. Séleucus, obligé de se renfermer dans Mosnestie, leva sur les habitants de trop lourds impôts : ils se soulevèrent, investirent sa maison, y mirent le feu, et l’y brûlèrent avec toute sa cour.

ANTIOCHUS, PHILIPPE, EUSÈBE, SÉLÈNE, ANTIOCHUS DENYS ET DÉMÉTRIUS EUCHÈRE

Les princes jumeaux, Antiochus et Philippe, apprenant la mort funeste de leur frère, assiégèrent la ville de Mosnestie, la prirent, la rasèrent, et en massacrèrent tous les habitants. Ils tournèrent après leurs armes contre Eusèbe qui remporta une victoire complète sur les bords de l’Oronte. Antiochus se noya dans ce fleuve. Philippe fit habilement sa retraite, et disputa l’empire à Eusèbe. La reine Sélène, veuve d’Antiochus Grypus, avait rassemblé des troupes, et gouvernait quelques provinces du royaume. Elle épousa Eusèbe, et donna beaucoup de force à son parti. Cette complication d’intérêts fut encore augmentée par Ptolémée Lathyre, roi d’Égypte. Ce prince, irrité du mariage de Sélène, fit venir de Gnide Démétrius Euchère, le quatrième fils de Grypus, le conduisit à Damas, et le proclama roi de Syrie. Quelque temps après Philippe livra à Eusèbe, une grande bataille, le défit et le força de se réfugier chez les Parthes que gouvernait Mithridate le Grand. Ainsi l’empire demeura partagé entre Philippe et Démétrius Euchère. Mais deux ans après, Eusèbe, secouru par les Parthes, marcha de nouveau contre Philippe qui se vit aussi attaqué par son propre frère Antiochus Denys, le cinquième des fils de Grypus.

Eusèbe possédait les provinces d’Orient ; Philippe une partie de la Syrie ; Démétrius Euchère régnait à Damas et en Phénicie ; et Antiochus Denys s’établit en Cœlésyrie, où il se maintint vingt-trois ans.

Les Égyptiens avaient chassé de leur pays Ptolémée Lathyre. Son successeur, Alexandre, voulut faire mourir sa mère Cléopâtre ; elle le prévint, l’assassina, et rappela Lathyre.

L’empire était déchiré par la guerre continuelle des princes de la famille de Grypus. Leurs débauches, leurs exactions et leurs crimes excitèrent enfin l’indignation générale ; de tous côtés les peuples se révoltèrent, chassèrent les Séleucides, et donnèrent le trône à Tigrane, roi d’Arménie.

TIGRANE

Le nouveau roi gouverna dix-huit ans la Syrie, dont il confia l’administration à un vice-roi nommé Mégadate. Eusèbe passa le reste de ses jours dans l’obscurité ; Philippe périt ; Sélène conserva comme apanage Ptolémaïde et une partie de la Phénicie. L’histoire ne parle plus de Démétrius Enchère, ni d’Antiochus Denys.

Ce fut à cette époque que Nicomède, roi de Bithynie, mourut et légua ses états au peuple romain.

La faiblesse des princes de l’Orient, et le malheur de leurs sujets, expliquent l’empressement des peuples à se soumettre au joug des Romains, qui seuls alors dans l’univers, maintenaient la civilisation, l’ordre public et le règne des lois.

La reine Sélène, mère de deux fils, Antiochus nommé depuis l’Asiatique, et Séleucus Cybiorat, les avait envoyés à Rome pour engager le sénat à les protéger et à soutenir leurs prétentions aux couronnes d’Égypte et de Syrie. Leurs démarches furent inutiles, et ils se décidèrent à retourner dans leur patrie.

Antiochus étant descendu en Sicile, Verrès, qui en était préteur, le reçut d’abord honorablement. Le roi l’ayant invité à un festin dans lequel il étala à ses yeux une riche vaisselle d’or ; un grand vase fait d’une seule pierre précieuse, et un lustre magnifique destiné au Capitole, Verrès enleva toutes ces richesses, s’en empara malgré les protestations du prince, l’accabla d’outrages l’effraya par ses menaces et le chassa de Sicile. Antiochus arriva dans la petite partie de l’Asie qu’occupait sa mère. Peu de temps après il lui succéda, et régna quatre ans.

ANTIOCHUS L’ASIATIQUE

Bientôt le grand Pompée, étendant la gloire et les limites de la république romaine, triompha empire des de Mithridate, vainquit Tigrane, et s’empara de toute la Syrie. En vain Antiochus voulut défendre son sceptre héréditaire ; Pompée soutint que Rome héritait des droits de Tigrane. La victoire et la force avaient jugé ce procès, et la Syrie fut réduite en province romaine.

Telle fut la fin de ce vaste empire fondé par Cyrus perdu par Darius conquis et relevé par Alexandre et dont les débris restèrent partagés entre les Romains et les Parthes.

 

SECOND EMPIRE DES PERSES

(230 ans après Jésus-Christ.)

Deux cent trente ans après Jésus-Christ -les Perses reprirent leur indépendance, et formèrent un nouveau royaume. Ils vivaient depuis cinq cents ans sous la domination des Parthes qui avaient enlevé la Médie, la Bactriane et la Perse aux Séleucides. Mais les Romains ayant remporté une grande victoire sur Artabane, ce roi périt, son armée se dispersa, et les Parthes s’incorporèrent aux Perses qui jusque là leur avaient été assujettis.

Un cordonnier, nommé Babec, Cadusien, qui s’occupait d’astrologie, reçut chez lui un officier persan, nommé Passan ou Passan. Son art, dit-on, lui fit connaître que le fils qui naîtrait de cet étranger deviendrait l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de l’Asie. Comme il n’avait point de filles à lui donner en mariage, il lui céda sa femme. Elle devint enceinte, et accoucha d’un fils, nommé Artaxare, qui prit le parti des armes, et s’acquit une grande renommée par ses exploits. Après la mort d’Ariabane les Parthes et les Perses réunis l’élurent pour chef. Il prit le titre de roi des Perses.

ARTAXARE

An de grâce 230.

Aataxare, à peiné établi sur le trône, envoya des ambassadeurs à l’empereur Sévère pour lui déclarer que le grand roi ordonnait aux Romains d’évacuer la Syrie, l’Asie-Mineure, et de rendre aux Perses toutes les provinces qui avaient fait partie de l’empire d’Alexandre. Sévère, irrité de cette audace, condamna les ambassadeurs à l’esclavage, et leur fit labourer ses domaines en Phrygie. Il marcha ensuite avec une armée contre le roi de Perse, le battit, et dans son triomphe à Rome prit le surnom de Parthique et de Persique. Sa victoire cependant n’était pas complète : Artaxare vaincu n’était pas subjugué ; fuyant à la manière des Parthes, on le vit revenir avec rapidité reprendre toutes les provinces conquises par Sévère. Il mourut après un règne de douze ans, universellement respecté, regretté, et laissa le trône à son fils.

SAPOR

Sapor fut continuellement en guerre contre les Romains. Gordien lui enleva une partie de ses états : il s’y rétablit sous le règne de l’empereur Philippe. L’empereur Valérien l’attaqua de nouveau : le roi de Perse lui livra une grande bataille, le vainquit et le fit prisonnier. Sans respect pour la dignité impériale, il le faisait marcher à pied à la tête de son armée ; il lui posait le pied sur le cou pour monter à cheval. Ce roi barbare mit le comble à son inhumanité en le faisant écorcher vif. Il était si cruel qu’il couchait et entassait ses prisonniers dans les creux des chemins pour égaliser le terrain et pour faciliter le passage de ses chariots.

Aurélien, successeur de Valérien, combattit Sapor, et on doit croire qu’il remporta sur lui quelques avantages, puisqu’il parut à Rome, dans son triomphe, monté sur le char de Sapor.

Cependant cette guerre se termina par un traité de paix et d’alliance, et Sapor épousa la fille d’Aurélien. Ce fut sous son règne que vécut Manès, fondateur de la fameuse secte des Manichéens.

HORMISDAS

Le fils de Sapor n’hérita ni de sa vaillance ni de ses vices. Roi faible, il acheta la paix par des sacrifices, et n’osa pas soutenir contre les Romains son alliée, la malheureuse et célèbre Zénobie, reine de Palmyre.

VARRANE Ier

Ce prince, pacifique comme son prédécesseur ne régna qu’un an.

VARRANE II

L’empereur Probus recommença la guerre, et prétendit recouvrer tout l’empire des Séleucides ; mais, après avoir fait quelques conquêtes, il se retira et les abandonna.

VARRANE III

Aucun événement marquant ne signala son règne.

NARSÈS

LE roi défit l’empereur Galère qui le  défit à son tour ; mais ces différents combats n’eurent aucun résultat important.

HORMISDAS II

Hormisdas ne se signala par aucun exploit. Il mourut en laissant sa femme enceinte d’un fils qui porta le nom de Sapor.

SAPOR II

Ce prince, élevé dans la religion chrétienne, l’abjura, et soutint contre l’empereur Julien, apostat comme lui, cette guerre fameuse qui accéléra la décadence de l’empire romain, et accrut la puissance de celui des Perses. Julien avait été vainqueur dans les premiers combats ; mais, trompé par des conseils perfides, il s’avança, comme Antoine, sains précautions : au lieu de se faire suivre sur le Tigre par sa flotte qui était chargée de vivres, il la brûla témérairement et continua sa marche. Bientôt il se trouva, comme Crassus dans des plaines brûlantes sans subsistance et entouré d’ennemis.

Les Perses battirent facilement une armée exténuée par la disette et par la fatigue. Julien périt dans le combat. Jovien, son successeur, se vit obligé de signer une paix honteuse, et de payer un tribut pour obtenir la liberté de se retirer.

Le règne de Sapor fut glorieux et paisible ; cependant il ne jouit pas dans sa famille du repos qu’il donnait à ses sujets : son fils aîné le mécontentait par ses vices ; le second l’abandonna pour se retirer chez les Romains : Il avait donné au troisième une tente de peaux de chameau, brodée en or ; et lui ayant demandé comment il la trouvait, le prince lui répondit. Fort belle ; mais quand je serai roi je veux en avoir une de peaux d’homme. Sapor, effrayé de l’atrocité de ce caractère, laissa le trône à son quatrième fils.

SAPOR III

Ce prince remplit les vœux de son père, maintint la paix, et rendit son peuple heureux.

VARRANE IV

Ce règne fut aussi pacifique que le précédent.

ISDIGERTES

Ce roi était si intimement lié avec l’empereur Arcadius qui admirait également son habileté et ses vertus, qu’il le nomma en mourant tuteur de son fils Théodose II, et protecteur de l’empire.

VARRANE V

Le fils d’Isdigertes se brouilla avec les Romains, et pour les combattre s’allia aux Sarrasins, dont le nom se fit connaître pour la première fois à cette époque.

PÉROSE

Le roi Pérose, attaqué par les Huns qui habitaient au nord de la Perse, se laissa envelopper par eux, et fut obligé de capituler. On avait exigé qu’il se prosternât devant le roi des Huns : les mages lui conseillèrent d’exécuter cet ordre au lever du soleil, pour qu’il parût faire un acte de religion et non de bassesse : Pérose, irrité de ces humiliations, prit de nouveau les armes : il espérait surprendre les barbares ; mais ils le battirent et le tuèrent.

VALEUS

Le fils de Pérose fit de vains efforts pour venger son père, et, ne pouvant affranchir son pays du tribut imposé par les Huns, il mourut de chagrin.

CAVADE

LA fortune se montra d’abord plus favorable à ce monarque, qu’à ses prédécesseurs ; mais l’orgueil que lui inspirèrent ses victoires, et sa passion désordonnée pour les voluptés le perdirent. Il publia un édit insensé, qui, violant les- lois de la justice et de la pudeur, soumettait à ses caprices toutes les femmes de ses sujets. Les grands, indignés, se révoltèrent, l’enfermèrent dans une prison, et donnèrent, le diadème à un de ses parents, nommé Zambade. Ils s’assemblèrent ensuite pour délibérer sur le sort de leur captif : les avis étaient partagés ; les uns demandaient la mort du roi ; les autres voulaient le sauver. L’un des plus emportés, montrant un canif, dit que, si ce petit instrument servait à frapper le tyran, il serait plus utile à la Perse que les cimeterres de vingt mille soldats. Malgré cette violente sortie l’avis le plus humain l’emporta dans le conseil ; on décida que le roi serait enfermé, pour sa vie dans une prison.

La reine, restée libre, portait souvent des provisions à son époux ; mais il lui était défendu de le voir. L’officier chargé de sa garde s’enflamma pour la reine, lui permit d’écrire à son mari et lui fit même la promesse de la laisser entrer dans la prison si elle voulait céder à son amour. Le roi, informé de cette proposition criminelle, ordonna à sa femme de consentir à tout. La reine obtint l’entrevue qu’elle désirait et en profita promptement pour revêtir le roi de ses habits.

Sous ce déguisement Cavade s’échappa de sa prison et se réfugia chez le roi des Huns qui lui fit épouser sa fille et lui donna une armée. Avec son ces troupes il rentra en Perse et promit des gouvernements à tous ceux qui embrasseraient les premiers sa cause : ces charges étaient héréditaires ; l’espoir de les obtenir ramena au roi presque tous les grands. Sa marche fut rapide ; il défit les rebelles, rentra dans sa capitale, fit crever les yeux à Zambade, envoya au supplice le conseiller qui avait opiné si hautement pour sa mort, et prit pour premier ministre Sésore, compagnon de sa fuite.

Cavade profita des leçons du malheur : maître du pouvoir, il n’en abusa pas, dompta ses passions, gouverna avec sagesse, et rendit à la Perse son ancien éclat.

Il pria l’empereur Anastase de lui prêter l’argent nécessaire pour payer les secours qu’il avait reçus du roi des Huns.

Le refus de l’empereur aigrit le roi ; la guerre se ralluma. Cavade s’empara d’Amide et conquit plusieurs provinces. Après ces victoires, il voulait que l’empereur d’Orient adoptât un de ses fils pour le placer sur le trône de Constantinople. L’effroi qu’inspiraient les armes du roi de Perse avait décidé la cour impériale à consentir à cette proposition : on était près de conclure le traité ; mais la signature en fut retardée par des difficultés de forme. Les circonstances changèrent, et Cavade, modérant ses prétentions, accorda la paix à l’empereur qu’il contraignit seulement à lui payer un tribut.

Le roi de Perse, sentant sa fin s’approcher, désigna pour son successeur Cosroès qui n’était pas l’aîné de ses fils. La confiance que lui inspiraient les talents et les grandes qualités de ce jeune prince, décidèrent son choix. La nation assemblée le confirma.

COSROÈS

L’ambition active de Cosroès fut longtemps avantageuse à la Perse, et désastreuse pour les Romains. Lorsqu’il les voyait attaqués par leurs voisins, il les menaçait et leur faisait acheter sa neutralité. Dès qu’il les voyait sans ennemis, il se tenait sur la défensive, et encourageait, par ses conseils et ses promesses, les Huns, les Goths et les Sarrasins à renouveler leurs irruptions dans l’empire.

Par cette politique astucieuse, il trouva le moyen de remplir en peu de temps ses trésors. Lorsque Justinien eut conquis l’Afrique, il exigea de ce prince un tribut, prétendant qu’on lui devait une part des fruits de cette conquête, qu’on n’aurait jamais pu faire, malgré le génie de Bélisaire, si la Perse n’était point restée neutre. Il fatigua, durant un long règne, ses ennemis par les querelles qu’il leur suscitait, et ses sujets par des levées d’hommes et des marches continuelles.

A la fin de sa vie, la fortune l’abandonna. Il sa défaite perdit une bataille contre les Romains, ne dut son salut qu’à la fuite, et vit ses ennemis s’établir en quartier d’hiver dans ses états : l’habitude des succès ne l’ayant point préparé aux revers, il ne pût supporter sa défaite, et mourut de chagrin, après avoir recommandé à son fils de ne jamais exposer sa personne dans une action contre les Romains.

HORMISDAS III

Le fils de Cosroès, faible, superstitieux et livré à tous les vices, croyait qu’il pouvait sans danger suivre le torrent de ses passions, parce que les mages l’avaient assuré qu’il réussirait dans toutes ses entreprises, et que ses projets, quels qu’ils fussent, seraient constamment protégés par le ciel. Ses débauches et ses caprices excitaient un mécontentement universel. Varran, un de ses plus braves généraux, reçut, en combattant contre les Romains, un léger échec. Le roi lui écrivit une lettre insultante et lui envoya des habits de femme. On pardonne les rigueurs et non les affronts : le général se révolta et fit partager son ressentiment à l’armée qui se souleva. On pilla les palais et les domaines du monarque ; on ouvrit les prisons. Un prince du sang, nommé Bindoés, que le roi avait chargé de fers, brisa ses chaînes, se mit à la tête des rebelles, força les portes de Ctésiphon, capitale du royaume, et pénétra dans le palais. Le roi était sur son trône ; à la vue des révoltés, il donna ordre d’arrêter le prince rebelle ; mais la garde immobile n’obéit point à ce commandement.

Bindoès arracha lui-même la tiare du roi et le fit jeter en prison. L’infortuné monarque réclama un jugement de la nation, et plaida sa cause, devant une assemblée générale, avec une chaleur qui commençait à émouvoir en sa faveur les esprits ; mais Bindoès, après avoir retracé le tableau des injustices, des débauches, des excès et des exécutions arbitraires qui excitaient l’indignation du peuple contre Hormisdas, fit sentir avec force aux grands combien il serait imprudent à eux de rétablir sur le trône un monarque injurié, qui aurait tant de motifs de vengeance contre ses sujets. Cette crainte entraîna les opinions ; le roi fut condamné à une prison perpétuelle, et on lui passa un fer rouge devant les yeux, pour le mettre hors d’état de régner.

Hormisdas demanda pour dernière grâce à l’assemblée de ne point donner le trône à son fils Cosroès qui devait, selon lui, faire le malheur de son peuple. Il pria les grands de mettre à sa place un autre de ses enfants, qu’on appelait Hormisdas, dont le caractère était doux et humain. Loin d’écouter les vœux du roi captif, les grands couronnèrent Cosroès, et firent mourir le jeune Hormisdas et sa mère. Le vieux roi, désespéré, ne pouvait contenir ses murmures et sa douleur ; le barbare Cosroès le fit assassiner.

COSROÈS II

Le général Varran, au lieu de se soumettre au roi, persista dans sa rébellion, et jura de punir un prince parricide, que ses crimes rendaient indigne de régner sur les Perses. Cosroès le combattit, fut vaincu et obligé de se réfugier chez l’empereur d’Orient. Varran victorieux s’empara de Ctésiphon ; mais lorsqu’il se vit maître de la capitale, Varran, se dépouillant de tout masque de vertu et de modération, il fit mettre en prison le prince Bindoès, se revêtit des ornements royaux, et voulut se placer sur le trône. Les grands, irrités de cette audace, formèrent une conjuration contre lui, délivrèrent Bindoès, et attaquèrent l’usurpateur dans son palais. Mais il repoussa vaillamment leurs efforts, les dispersa et en fit périr une partie par les armes, et l’autre par les supplices. Bindoès évita la mort, et se sauva en Médie, où il leva des troupes. Cosroès vint le joindre à la tête d’une armée que l’empereur Maurice lui avait donnée. Après cette jonction, le roi livra une bataille à Varran, le battit et remonta sur le trône. Varran obligé de fuir, termina sa vie chez les Huns qui l’assassinèrent.

Jusqu’à ce moment, voulant se concilier l’amitié de l’empereur d’Orient, Cosroès s’habillait à la romaine, et montrait de la tolérance et même de la bienveillance pour les chrétiens ; mais il changea de conduite dès qu’il se vit maître de l’empire.

Narsès, général de l’empereur Maurice, avait puissamment contribué à son rétablissement. En se séparant de lui, il crut pouvoir lui recommander, d’un ton qui rappelait l’antique fierté romaine, de prouver toute sa vie la reconnaissance qu’il devait aux Romains, maîtres du monde. Le roi de Perse, pour rabattre son orgueil, lui traça le tableau réel de la situation de cet empire, miné par la corruption, déchiré par des discordes intestines, et de tous côtés envahi par des barbares. Il mesura les progrès de cette décadence, et prédit avec tant de justesse l’époque précise de sa chute, qu’il passa par la suite aux yeux des Grecs pour un grand astrologue.

La paix dura quelque temps entre les deux royaumes ; mais dès que Cosroès apprit l’assassinat et la mort de l’empereur Maurice, il déclara la guerre aux Romains. Cette fameuse guerre commença la seizième année de son règne.

La fortune favorisa constamment ses armes : ses victoires furent nombreuses et rapides. En neuf ans il conquit la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine, la Cappadoce, l’Arménie et la Paphlagonie. Après avoir pris Antioche, il s’empara de Jérusalem, envoya le patriarche en Perse, profana le Saint Sépulcre, emporta la vraie croix, et vendit quatre-vingt-dix mille chrétiens aux Juifs de ses états, qui les égorgèrent tous. Il soumit ensuite l’Égypte, et revint en Perse pour combattre l’empereur d’Orient, Héraclius. Ce prince aussi sage que vaillant, proposa d’abord la paix au roi de Perse. Mais Cosroès répondit insolemment qu’il ne ferait aucun traité tant que l’empereur et ses sujets n’auraient pas abjuré le culte du dieu crucifié, et embrassé la religion des mages.

Héraclius punit cette brutale arrogance par une victoire, et proposa de nouveau la paix. Cosroès, enivré de sa fortune passée, et ne pouvant croire qu’elle l’eût abandonné sans retour, rompit toute négociation, et livra une seconde bataille, dans laquelle il fut défait ; et, perdit cinquante mille hommes. Après ce revers, comme il soupçonnait un de ses généraux, nommé Sarbate, de l’avoir trahi, il écrivit à un autre chef de l’arrêter et de le faire mourir. Les Romains, ayant intercepté la lettre, la donnèrent à Sarbate qui joignit à son nom, dans l’ordre du roi, les noms de 400 officiers de marque. Il communiqua ensuite cette pièce à l’armée. Tous les officiers désignés se crurent proscrits, se révoltèrent et entraînèrent dans leur rébellion une grande partie des troupes.

Dans ce même temps Cosroès avait voulu désigner pour son successeur le plus jeune de ses fils nommé Merdazas. Siroès, l’aîné de ses enfants, irrité de cette préférence, se joignit aux révoltés, et l’empereur Héraclius donna promptement la plus grande force à leur parti, en, rendant la liberté aux Perses prisonniers, à condition qu’ils se joindraient aux rebelles.

L’insurrection devint générale. Cosroès, affaibli par l’âge, se laissa prendre et fut déposé. Siroès, digne d’un tel père, le fit enchaîner dans un cachot, où il était exposé aux regards du public. On l’y garda cinq jours, ne le nourrissant que de pain et d’eau. On tua ensuite devant lui son fils Merdazas. Enfin Siroès donna l’ordre de le faire mourir à coups de flèche.

Telle fut la fin de Cosroès : parricide, il périt par un parricide ; son règne qui avait duré trente ans, offre aux hommes la preuve que les grands crimes, malgré l’éclat dont peut les couvrir quelque temps la fortune, attirent toujours la vengeance du ciel, qui, pour être tardive, n’en est que plus terrible.

SIROÈS

CE monstre, objet du mépris et de la haine de ses sujets, ne survécut pas un an à son père. Avdézer son fils voulait lui succéder ; mais Sébarazas, général de l’armée, se révolta contre lui, le tua et s’empara du sceptre. Les grands, qui n’avaient pas consenti à son élévation, l’assassinèrent dans son palais, et proclamèrent roi Isdigertes, fils d’un frère de Siroès.

ISDIGERTES II

Lorsque ce prince monta sur le trône, l’armée, démoralisée par les conquêtes de Cosroès et, par ses défaites, avait perdu sa force et sa discipline. Les généraux étaient divisés, les grands corrompus, les mages avilis. On ne respectait, plus ni la religion ni l’autorité royale ; et il ne pouvait exister aucun amour de la patrie chez un peuple si opprimé, et dans une cour qui venait d’être le théâtre de tant de crimes.

Ce fut à cette époque que les Sarrasins envahirent la Perse. Isdigertes se défendit avec courage ; mais il périt dans une bataille, et son armée se dispersa.

Les barbares, après avoir ravagé la Perse, s’y établirent en maîtres. Elle devint le centre de leur empire, et la religion de Mahomet y remplaça celle des mages.

Cette grande révolution arriva l’an 640 de notre ère, et fit asseoir les successeurs de Mahomet sur les ruines du trône de Cyrus.

 

FIN DE L’HISTOIRE DES PERSES

 

 

 

 



[1] An du monde 3683. — Avant Jésus-Christ 321.

[2] An du monde 3693. — Avant Jésus-Christ 311.

[3] An du monde 3755. — Avant Jésus-Christ 249.