HISTOIRE DU PEUPLE D’ISRAËL

TOME TROISIÈME

LIVRE V. — LE ROYAUME DE JUDA SEUL

CHAPITRE X. — LES RÉVOLUTIONS DE L'ASIE AU VIIe SIÈCLE. NAHUM.

 

 

La grande puissance des Sargonides au commencement du VIe siècle réduisit à une sorte de silence les petits royaumes ou villes libres de la Syrie. Juda, en particulier, se tint tout à fait en repos. Il est vrai que le détail des événements du règne de Manassès nous est inconnu ; on dirait que les annalistes orthodoxes, ayant ce règne en horreur, ont voulu le supprimer de l'histoire. Ce que nous lisons dans les livres des Chroniques d'une prétendue captivité de Manassès en Assyrie n'est que fable[1]. Les documents assyriens, qui nous renseignent longuement sur les luttes d'Asarhaddon et d'Assourbanipal avec l'Égypte, sur leurs campagnes dévastatrices contre la Phénicie, surtout contre Sidon, ne disent rien de Jérusalem et présentent Manassès comme vassal de l'Assyrie[2]. L'état accepté de part et d'autre paraît donc avoir été une paix moyennant tribut, laissant au roi local sa liberté d'action à l'intérieur de ses États. Le rôle politique des prophètes ayant été nul sous Manassès, la politique du roi et des classes dirigeantes fut plus libre, plus exempte de causes perturbatrices. Or le bon sens de la nation, abandonné à lui-même, ne pouvait manquer de voir que la paix avec Assur était commandée. Tous les petits royaumes de Syrie sentaient bien déjà qu'ils n'avaient plus d'existence possible que comme membres d'un vaste empire féodal embrassant tout le inonde oriental. L'Asie Mineure elle-même entra dans cette espèce de confédération[3], qui devança celle qui fut présidée par les Perses et les Grecs, plus tard par les Byzantins, les khalifes, les Mongols et les Turcs.

Un grand bien-être matériel fut, en Judée, la conséquence de cette ère de paix. Les règnes de Manassès et d'Amon paraissent avoir été très prospères. La cour, surtout, et les classes supérieures, émancipées de la censure des piétistes, poussaient au développement du luxe, des modes nouvelles[4], venant d'Égypte et de Phénicie. Les iahvéistes ardents prenaient leur revanche intérieure en se figurant Ninive comme réservée à une prochaine destruction.

En effet, la violence des masses militaires du temps ne permettait aucune construction de longue durée. Ninive, si puissante, était sans cesse inquiétée. Les invasions des Scythes commençaient ; les Mèdes s'organisaient ; la force assyrienne divisée contre elle-même inspirait peu de confiance. Les monarchies qui ont deux capitales tendent forcément à la dislocation. Tant de force et tant de faiblesse surprenaient les iahvéistes. Ces empires s'écroulant les uns sur les autres plaisaient à leur imagination et l'excitaient[5]. Israël prenait dès lors l'attitude qu'il devait garder des siècles, d'un petit peuple malveillant au milieu des autres peuples, sachant prédire leur ruine avec une étonnante sagacité, et y applaudissant. Un certain Nahum, probablement de Judée[6], semble, en ces temps troublés[7], avoir possédé une singulière clairvoyance. La prise de No-Ammon (Thèbes d'Égypte) par Assour- banipal (vers 663)[8] conduit sa pensée à la ruine de Ninive, qui ne devait arriver que longtemps après, mais que sa passion lui fait envisager comme prochaine.

Iahvé est un dieu jaloux et vindicatif[9]. Il est vindicatif, Iahvé ; c'est un être colère. Il se venge de ses adversaires ; il guette ses ennemis. Iahvé est patient et puissant ; il ne pardonne pas. Iahvé marque sa route par la tempête et l'ouragan ; la nuée est la poussière de ses pieds. Il menace la mer, et il la dessèche ; il dessèche les fleuves ; le Basan et le Carmel deviennent arides ; la fleur du Liban se fane.

Les montagnes tremblent devant lui, et les collines se fondent. La terre, l'univers et tout ce qui l'habite s'ébranlent à son aspect.

Devant son courroux qui peut tenir ?

Qui peut résister à sa fureur ?

Sa colère se répand comme le feu,

Les rochers éclatent devant lui.

Ninive sera détruite, parce qu'elle a fait du mal à Israël. Le patriote israélite tressaille de joie.

Voici venir sur les montagnes[10] les pieds de celui qui annonce la bonne nouvelle, qui parle de paix. Célèbre tes fêtes, ô Juda, accomplis tes vœux en liberté ; car le malfaiteur ne passera plus sur toi ; il est lui-même exterminé...

Me voici[11] ! A ton tour maintenant ! dit Iahvé Sebaoth [à Ninive]. Je vais relever la queue de ta robe sur ton visage, et montrer ta nudité aux nations, ta honte aux royaumes. Et je jetterai sur toi des ordures, et je te conspuerai, et je te donnerai en spectacle. Et il arrivera que quiconque te verra s'écartera de toi, en disant : Ninive est ruinée. Qui la plaindra ?

En un siècle aussi agité que le fut le vile siècle avant Jésus-Christ, on ne risquait jamais beaucoup en faisant des prédictions sombres. Peut-être la pression des Mèdes et des Scythes se faisait-elle déjà sentir. La haine, d'ailleurs, suffisait à inspirer de telles prévisions. Nahum se distingue de tous les autres prophètes, en ce qu'il ne mêle à ses annonces sinistres aucun espoir de conversion, aucune prédication morale. Il n'a pas le ton d'un anav persécuté[12] ; c'est un nationaliste, qui se réjouit de voir dans l'avenir le malheur des ennemis de sa patrie. Une telle modération surprend pendant le règne de Manassès, si odieux aux prophètes, et c'est ici la preuve que ce qu'on raconte des vexations subies par les anavim est empreint d'une grande exagération. Tout se borna probablement aux représailles que les mondains firent subir à une coterie intolérante. II n'est pas sûr que Manassès n'ait pas eu des prophètes comprenant le iahvéisme à l'ancienne manière, simplement comme la religion d'un dieu de province et de tribu[13].

Manassès mourut à l'âge de soixante-sept ans. Sa mémoire resta en abomination auprès des exaltés. Pendant plus de cinquante ans, tous les maux qui frappèrent la nation furent, aux yeux des piétistes, la punition des crimes inexpiables de Manassès[14]. Il fut enterré dans un jardin nommé le Jardin de Uzza, près du palais. Amon, fils de Manassès et de Mesullémet, fille de Harous, de Iotba, ne régna que deux ans. Il suivit les exemples de son père et laissa dans le cercle anavite un souvenir maudit. Il fut assassiné dans son palais par ses officiers. Mais il paraît qu'il était populaire ; car le peuple massacra les conspirateurs, et proclama roi à sa place son fils Iosiah, enfant de huit ans (639). La régence qui gouverna d'abord en son nom paraît avoir continué purement et simplement les principes de gouvernement de Manassès et d'Amon. Les sarim ou princes du sang, plus engoués que jamais de modes étrangères, se montraient déplorablement portés à sacrifier les anciennes mœurs à ce que l'on considérait alors comme le progrès de la civilisation[15]. Iedida, fille de Adaïa, de Boscat, mère du jeune roi, eut sans doute la présidence du conseil ; or ces femmes, appartenant à l'aristocratie de Juda, étaient peu portées vers les idées des anavites, qui devaient leur paraître de dangereuses nouveautés. A treize ans, on maria le jeune roi à Zeboudda, fille de Pedaïah, de Rouma, et, environ deux ans après, à Hamoutal, fille de Irmiah, de Libna, qui furent toutes deux mères de rois[16].

 

 

 



[1] II Chron., XXXIII, 11 et suiv. Le tour vague de ce récit, la mention erronée de Babel, l'allégation d'une pièce notoirement apocryphe (v. 18 et 19), prouvent que c'est là une agada, empruntée non à l'historiographie sérieuse, mais au livre tout légendaire des Hozim ou Prophètes. Si une telle circonstance était vraie, on ne comprendrait pas comment le dernier compilateur des Livres des Rois l'eût supprimée ? Il allait si bien à son but de montrer la punition du roi impie ! Les réflexions qu'il fait, II Rois, XXIII, 26 ; XXIV, 3-4, prouvent qu'il ignorait cette prétendue conversion. Les textes assyriens ne parlent pas d'une guerre contre la Judée, et il serait naturel qu'ils en parlassent, si elle avait eu lieu ; ils montrent Manassès soumis à l'Assyrie, rien de plus. Le caractère légendaire de l'ensemble du passage n'empêche pas que le v. 14, relatif aux travaux de Manassès, ne soit historique. L'auteur des Chroniques avait sur les travaux de Jérusalem de bons renseignements.

[2] Schrader, Die Keil. und das A. T., p. 366 et suiv. ; Menant, Ann. des rois d'Ass., p. 215. La mention Esdras, 2, est inexacte à tous les points de vue.

[3] Le royaume lydien, dont le dernier roi est Crésus, semble une dépendance de l'Assyrie. C'est pour cela que Lud (Genèse, x,22) est rattaché à Aram et Arphaxad. Toute la région du haut Méandre a reçu une empreinte profondément sémitique. J'ai réuni les éléments d'un mémoire sur ce sujet.

[4] Sophonie, I, 8.

[5] Voir le tableau terrible, Ézéchiel, XXXII, 17 et suiv.

[6] L'ethnique Elkosi ne dit rien. L'hypothèse d'un Israélite oriental est repoussée par I, 4 ; II, 1, et par III, 14, trait plus hiérosolymite que ninivite.

[7] L'oracle de Nahum est sûrement postérieur à l'épisode de Sennachérib. Voir I, 9 ; II, 1, 12, 13, 14.

[8] Schrader, p. 449 et suiv. ; Maspero, p. 460.

[9] Nahum, I, 2 et suiv.

[10] Nahum, II, 1 et suiv.

[11] Nahum, III, 5 et suiv.

[12] Il n'emploie pas une seule fois les mots anav, ani, anvé areç.

[13] Nahum, nous l'avons vu, ne s'écarte pas beaucoup de ce type de prophète.

[14] II Rois, XXI, 11-12 ; XXIII, 26 ; XXIV, 3, 4 ; Jérémie, XV, 4.

[15] Sophonie, ch. I.

[16] II Rois, XXIII, 31, 36.