LES VILLES DU MOYEN-ÂGE

 

CHAPITRE PREMIER. — LE COMMERCE DE LA MÉDITERRANÉE JUSQU’À LA FIN DU VIIIe SIÈCLE.

 

 

Si l’on jette un coup d’œil d’ensemble sur l’Empire Romain, ce qui frappe tout d’abord, c’est son caractère méditerranéen. Son étendue ne dépasse guère le bassin du grand lac intérieur qu’il enserre de toutes parts. Ses frontières lointaines du Rhin, du Danube, de l’Euphrate, du Sahara forment un vaste cercle de défenses destiné à en protéger les abords. Incontestablement la mer est tout à la fois le garant de son unité politique et de son unité économique. Leur existence dépend de la maîtrise qu’il exerce sur elle. Sans cette grande voie de communication ni le gouvernement, ni l’alimentation de l’orbis romanus ne seraient possibles. Il est intéressant de constater combien en vieillissant, l’Empire accentue davantage son caractère maritime. Sa capitale de terre ferme, Rome, est abandonnée au IVe siècle pour une capitale qui est en même temps un port admirable : Constantinople.

Certes, depuis la fin du IIIe siècle, la civilisation trahit un incontestable affaissement. La population diminue, l’énergie faiblit, les barbares commencent à ébranler les frontières, les dépenses croissantes du gouvernement s’acharnant à lutter pour la vie, entraînent une exploitation fiscale, qui de plus en plus, asservit les hommes à l’État. Pourtant, cette décadence ne paraît pas avoir atteint sensiblement la navigation de la Méditerranée. L’activité qu’elle présente encore contraste avec l’atonie qui, peu à peu, s’empare des provinces continentales. Elle continue à maintenir en contact l’un avec l’autre l’Orient et l’Occident. On ne voit point cesser l’intercourse des produits manufacturés ou des productions naturelles des climats si divers baignés par la mer : tissus de Constantinople, d’Édesse, d’Antioche, d’Alexandrie, vins, huiles et épices de Syrie, papyrus d’Égypte, blés d’Égypte, d’Afrique, d’Espagne, vins de Gaule et d’Italie. La réforme monétaire de Constantin basée sur le solidus d’or a même dû favoriser singulièrement le mouvement commercial en le dotant du bienfait d’un excellent numéraire, universellement usité comme instrument des échanges et expression des prix.

Des deux grandes régions de l’Empire, l’Orient et l’Occident, la première l’emportait infiniment sur la seconde, non seulement par la supériorité de sa civilisation, mais par le niveau beaucoup plus élevé de sa vitalité économique. À partir du IVe siècle il n’y a plus de véritables grandes villes qu’en Orient, et c’est là aussi que se concentrent, en Syrie et en Asie Mineure, les industries d’exportation et en particulier celle des textiles, dont le monde romain constitue le marché et que transportent les bateaux syriens. La prédominance commerciale des Syriens est certainement l’un des faits les plus intéressants de l’histoire du Bas Empire[1]. Elle a dû contribuer largement à cette orientalisation progressive de la société qui devait aboutir finalement au byzantisme. Et cette orientalisation dont la Méditerranée est le véhicule, est une preuve évidente de l’importance croissante de la mer à mesure que l’Empire vieillissant s’affaiblit, recule au Nord sous la pression des barbares et se resserre de plus en plus sur les rivages.

On ne peut donc s’étonner de voir les Germains, dès le début de la période des invasions, s’efforcer d’atteindre ces mêmes rivages pour s’y établir. Lorsque, dans le courant du IIIe siècle, les frontières cèdent pour la première fois sous leur poussée, ils se portent d’un même élan vers le Sud. Les Quades et les Marcomans envahissent l’Italie, les Goths marchent sur le Bosphore, les Francs, les Suèves, les Vandales qui ont franchi le Rhin, loin de s’y attarder, se dirigent aussitôt vers l’Aquitaine et vers l’Espagne. Ils ne songent pas à se fixer dans les provinces septentrionales qui les avoisinent. Manifestement ils convoitent ces régions bénies où la douceur de l’air et la fécondité de la nature s’allient à la richesse et aux charmes de la civilisation.

Cette première tentative des barbares n’eut de durable que les ruines qu’elle causa. Rome conservait assez de vigueur pour repousser les envahisseurs au delà du Rhin et du Danube. Pendant un siècle et demi encore elle parvint à les contenir en y épuisant ses armées et ses finances. Mais l’équilibre des forces devenait de plus en plus inégal entre les Germains, dont la pression se faisait plus puissante à mesure que l’augmentation de leur nombre les poussait plus impérieusement à se répandre au dehors, et l’Empire, auquel sa population décroissante permettait de moins en moins une résistance dont on ne peut s’empêcher d’ailleurs d’admirer l’habileté et la constance. Au commencement du Ve siècle, c’en est fait. L’Occident tout entier est envahi. Ses provinces se transforment en royaumes germaniques. Les Vandales s’installent en Afrique, les Wisigoths en Aquitaine et en Espagne, les Burgondes dans la vallée du Rhône, les Ostrogoths en Italie.

Cette nomenclature est significative. Elle ne comprend, on le voit, que des pays méditerranéens et il n’en faut pas davantage pour montrer que l’objectif des vainqueurs, libres enfin de s’établir à leur gré, c’était la mer, cette mer que durant si longtemps les Romains avaient appelée avec autant d’affection que d’orgueil mare nostrum. C’est vers elle que sans exception tous ils se dirigent, impatients de s’établir sur ses bords et de jouir de sa beauté. Si les, Francs, au début, ne l’ont pas atteinte, c’est que, venus trop tard, ils ont trouvé la place occupée. Mais, eux aussi, s’obstinent à sa possession. Déjà Clovis a voulu conquérir la Provence et il a fallu que Théodoric intervînt pour l’empêcher d’étendre les frontières de son royaume jusqu’à la Côte d’Azur. Ce premier insuccès ne devait pas décourager ses successeurs. Un quart de siècle plus tard, en 536, ils profiteront de l’offensive de Justinien contre les Ostrogoths pour se faire céder par ceux-ci la région convoitée, et il est frappant de remarquer combien inlassablement la dynastie mérovingienne tend depuis lors à devenir à son tour une puissance méditerranéenne. En 542, Childebert et Clothaire risquent une expédition, d’ailleurs malheureuse, au delà des Pyrénées. L’Italie surtout attire la convoitise des rois francs. Ils s’allient aux Byzantins puis aux Lombards dans l’espoir de prendre pied au Sud des Alpes. Constamment déçus ils s’acharnent en nouvelles tentatives. Déjà, en 539, Theudebert a franchi les Alpes et lorsque Narsès, en 553, aura reconquis les territoires qu’il avait occupés, de nombreux efforts seront faits en 584-585 et de 588 à 590 pour s’en emparer de nouveau.

L’établissement des Germains dans le bassin de la Méditerranée ne marque nullement le point de départ d’une époque nouvelle dans l’histoire de l’Europe. Si gros de conséquences qu’il ait été, il n’a point fait table rase du passé et cassé la tradition. Le but des envahisseurs n’était pas d’anéantir l’Empire Romain, mais de s’y installer pour en jouir. À tout prendre, ce qu’ils en ont conservé dépasse de beaucoup ce qu’ils en ont détruit et ce qu’ils y ont apporté de neuf. Certes les royaumes qu’ils constituèrent sur le sol de l’Empire firent disparaître celui-ci en tant qu’État dans l’Europe Occidentale. À envisager les choses du point de vue politique, l’orbis romanus, refoulé désormais en Orient, a perdu le caractère œcuménique qui faisait jadis coïncider ses frontières avec les frontières de la chrétienté. Il s’en faut de beaucoup cependant qu’il devienne dès lors étranger aux provinces qu’il a perdues. Sa civilisation y survit à sa domination. Par l’Église, par la langue, par la supériorité des institutions et du droit, elle s’impose à ses vainqueurs. Au milieu des troubles, de l’insécurité, de la misère et de l’anarchie qui ont accompagné les invasions, elle se dégrade il est vrai, mais dans cette dégradation elle conserve une physionomie encore nettement romaine. Les Germains n’ont pas pu et d’ailleurs n’ont pas voulu se passer d’elle. Ils l’ont barbarisée, mais ils ne l’ont pas consciemment germanisée.

Rien ne confirme plus hautement cette observation que la persistance jusqu’au VIIIe siècle du caractère maritime que nous avons constaté tout à l’heure comme essentiel à l’Empire. La Méditerranée ne perd pas son importance après la période des invasions. Elle reste pour les Germains ce qu’elle était avant leur arrivée : le centre même de l’Europe, le mare nostrum. Si considérable qu’elle ait été dans l’ordre politique, la déposition du dernier empereur romain en Occident (476) n’a donc point suffi à faire dévier l’évolution historique de sa direction séculaire. Elle continue, au contraire, à se développer sur le même théâtre et sous les mêmes influences. Aucun indice n’annonce encore la fin de la communauté de civilisation établie par l’Empire des Colonnes d’Hercule à la Mer Egée et des côtes d’Égypte et d’Afrique à celles de Gaule, d’Italie et d’Espagne. Colonisé par les barbares, le monde nouveau conserve dans ses traits généraux la physionomie du monde antique. Pour suivre le cours des événements de Romulus Augustulus à Charlemagne, on est obligé de diriger constamment ses regards vers la Méditerranée[2].

Toutes les grandes péripéties de l’histoire se déroulent sur ses bords. De 493 à 526, l’Italie gouvernée par Théodoric exerce sur tous les royaumes germaniques une hégémonie par laquelle se perpétue et s’affirme la puissance de la tradition romaine. Puis, Théodoric disparu, cette puissance s’atteste plus clairement encore. Il s’en faut de peu que Justinien ne restaure l’unité impériale (527-565). L’Afrique, l’Espagne, l’Italie sont reconquises. La Méditerranée redevient un lac romain. Byzance, il est vrai, épuisée par l’immense effort qu’elle vient de fournir, ne peut ni achever, ni même conserver intacte l’œuvre surprenante qu’elle a accomplie. Les Lombards lui enlèvent le Nord de l’Italie (568), les Wisigoths s’affranchissent de son joug. Pourtant elle n’abandonne point ses prétentions. Elle conserve longtemps encore l’Afrique, la Sicile, l’Italie méridionale. Elle ne renonce point à dominer l’Occident grâce à la mer, dont ses flottes possèdent la maîtrise, si bien que le sort de l’Europe se joue plus que jamais en ce moment sur les flots de la Méditerranée.

Ce qui est vrai du mouvement politique ne l’est pas moins, s’il ne l’est davantage encore, de la civilisation. Faut-il rappeler que Boëce (480-525) et Cassiodore (477- c. 562) sont Italiens, comme Saint Benoît (480-543) et comme Grégoire le Grand (590-604) et qu’Isidore de Séville (570-636) est Espagnol ? C’est l’Italie qui conserve les dernières écoles en même temps qu’elle répand le monachisme au Nord des Alpes. C’est chez elle que se rencontre à la fois ce qui subsiste encore de la culture antique et ce qui s’enfante de nouveau au sein de l’Église. Tout ce que l’Église d’Occident atteste de vigueur se rencontre dans les régions méditerranéennes. Là seulement elle possède une organisation et un esprit capables de grandes entreprises. Au Nord de la Gaule, le clergé croupit dans la barbarie et l’impuissance. Il a fallu que le christianisme fût apporté aux Anglo-Saxons (596) non point des côtes voisines de la Gaule, mais des côtes lointaines de l’Italie. L’arrivée de Saint Augustin parmi eux, est, elle aussi, une attestation éclatante de l’importance historique conservée par la Méditerranée. Et celle-ci apparaît plus significative encore si l’on songe que l’évangélisation de l’Irlande est due à des missionnaires venus de Marseille et que les apôtres de la Belgique, Saint Amand († c. 675) et Saint Remacle († c. 668), sont des Aquitains.

Plus clairement encore, le mouvement économique de l’Europe se révèle comme la continuation directe du mouvement économique de l’Empire Romain. Sans doute, le fléchissement de l’activité sociale apparaît dans ce domaine comme dans tous les autres. Déjà les derniers temps de l’Empire nous font assister à une décadence que la catastrophe des invasions a naturellement contribué à accentuer. Mais on se tromperait du tout au tout si l’on s’imaginait que l’arrivée des Germains a eu pour résultat de substituer au commerce et à la vie urbaine une économie purement agricole et une stagnation générale de la circulation[3]. La prétendue répulsion des barbares pour les villes est une fable convenue démentie par la réalité. Si sur les frontières extrêmes de l’Empire quelques villes ont été pillées, incendiées et détruites, il est incontestable que l’immense majorité d’entre elles a survécu. Une statistique des villes existant aujourd’hui en France, en Italie et même aux bords du Rhin et du Danube, attesterait que, pour la plupart, elles s’élèvent à l’endroit où s’élevaient des villes romaines et que leur nom n’est bien souvent qu’une transformation du nom de celles-ci.

L’Église avait calqué, on le sait, ses circonscriptions religieuses sur les circonscriptions administratives de l’Empire. En règle générale, chaque diocèse correspondait à une civitas. Or, l’organisation ecclésiastique n’ayant subi presque aucune altération à l’époque des invasions, il en résulte qu’elle a conservé son caractère municipal dans les royaumes nouveaux fondés par les conquérants germaniques. Cela est tellement vrai qu’à partir du VIe siècle, le mot civitas prend le sens spécial de cité épiscopale, de centre de diocèse. En survivant à l’Empire sur lequel elle s’était fondée, l’Église a donc contribué très largement à sauvegarder l’existence des villes romaines.

Mais il faut reconnaître aussi que ces villes ont longtemps conservé par elles-mêmes une importance considérable. Leurs institutions municipales n’ont pas brusquement disparu à l’arrivée des Germains. On remarque que non seulement en Italie, mais en Espagne et même en Gaule elles restent en possession de leurs Decuriones, c’est à dire d’un corps de magistrats pourvu d’une autorité judiciaire et administrative dont les détails nous échappent, mais dont il n’est permis de nier ni l’existence, ni l’origine romaine[4]. On y relève encore la présence du Defensor civitatis, et la pratique de l’inscription des actes authentiques aux Gesta Municipalia. D’autre part, et d’une manière plus incontestable, elles nous apparaissent comme les foyers d’une activité économique qui, elle aussi, est une survivance de la civilisation antérieure. Chaque cité reste le marché des campagnes environnantes, le domicile d’hiver des grands propriétaires fonciers de sa région et, pour peu qu’elle soit favorablement située, le centre d’un commerce de plus en plus développé à mesure que l’on se rapproche des bords de la Méditerranée. Il suffit de lire Grégoire de Tours pour se convaincre que la Gaule de son temps possède encore une classe de marchands de profession fixés dans les villes. Il cite en des passages tout à fait caractéristiques ceux de Verdun, de Paris, d’Orléans, de Clermont-Ferrand, de Marseille, de Nîmes, de Bordeaux[5]. Il importe sans doute de ne pas s’exagérer leur importance. Ce serait une faute aussi grande que de la sous-évaluer. Il est certain que la constitution économique de la Gaule Mérovingienne était fondée beaucoup plus sur l’agriculture que sur toute autre forme d’activité, et cela est même d’autant plus évident qu’il en allait déjà ainsi sous l’Empire Romain. Mais il n’empêche que la circulation intérieure, que l’importation et l’exportation des denrées et des marchandises y jouaient un rôle assez actif pour qu’on doive les reconnaître comme indispensables à l’alimentation et à la subsistance de la société. Une preuve indirecte de ce fait est fournie par les revenus du tonlieu (theloneum). On appelait ainsi, on le sait, les péages établis par l’administration romaine le long des routes, dans les ports, au passage des ponts, etc. Les rois francs les ont tous laissé subsister, et ils en tiraient des ressources si abondantes que les percepteurs de ce genre de taxes (thelonearii) figuraient au nombre de leurs fonctionnaires les plus utiles.

Le maintien du commerce après les invasions germaniques et, en même temps, le maintien des villes qui en étaient les centres et des marchands qui en étaient les instruments s’explique par la continuation du trafic méditerranéen. Tel il existait depuis Constantin, tel il se retrouve, dans ses grandes lignes, du Ve au VIIIe siècle. Si, comme il est probable, son déclin s’est accentué, il n’en reste pas moins vrai qu’il nous présente le spectacle d’une intercourse ininterrompue entre l’Orient byzantin et l’Occident dominé par les barbares. Par la navigation qui s’exerce des côtes d’Espagne et de Gaule à celles de Syrie et d’Asie Mineure, le bassin de la Méditerranée ne cesse pas de constituer l’unité économique qu’il formait depuis des siècles au sein de la communauté impériale. Par lui l’organisation économique du monde survit à son morcellement politique.

Faute d’autres preuves, le système monétaire des rois francs établirait cette vérité jusqu’à l’évidence. Ce système, on le sait trop bien pour qu’il soit nécessaire d’y insister ici, est purement romain, ou pour parler plus exactement, romano-byzantin. Il l’est par les monnaies qu’il frappe, le solidus, le triens et le denarius, c’est à dire le sou, le tiers de sou et le denier. Il l’est encore par le métal qu’il emploie, l’or, utilisé pour la frappe des sous et des tiers de sou. Il l’est aussi par les poids qu’il donne aux espèces. Il l’est enfin par les effigies qu’il y imprime. Rappelons que les ateliers monétaires ont longtemps conservé, sous les rois mérovingiens, la coutume de faire figurer le buste de l’empereur sur les monnaies, de représenter au revers des pièces la Victoria Augusti et que, poussant l’imitation à l’extrême, ils n’ont pas manqué, lorsque les Byzantins ont substitué la croix à l’image de cette Victoire, de suivre aussitôt leur exemple. Une servilité si complète s’explique nécessairement par des motifs impérieux. Elle a évidemment pour cause la nécessité de conserver entre la monnaie nationale et la monnaie impériale une conformité qui serait sans raison si les rapports les plus intimes n’avaient subsisté entre le commerce mérovingien et le commerce général de la Méditerranée, c’est à dire si ce commerce n’avait continué de se rattacher par les liens les plus étroits au commerce de l’Empire byzantin[6]. De ces liens, au surplus, les preuves abondent et il suffira d’en rappeler ici quelques-unes des plus significatives.

Remarquons tout d’abord que Marseille n’a pas cessé d’être jusqu’au commencement du VIIIe siècle, le grand port de la Gaule. Les termes employés par Grégoire de Tours dans les nombreuses anecdotes où il lui arrive de parler de cette ville, nous obligent à la considérer comme un centre économique singulièrement animé[7]. Une navigation très active la relie à Constantinople, à la Syrie, à l’Afrique, à l’Égypte, à l’Espagne et à l’Italie. Les produits de l’Orient, le papyrus, les épices, les tissus de luxe, le vin et l’huile y font l’objet d’une importation régulière. Des marchands étrangers, Juifs et Syriens pour la plupart, y sont établis à demeure, et leur nationalité atteste l’étroitesse des rapports entretenus par Marseille avec les régions byzantines. Enfin la quantité extraordinaire des monnaies qui y ont été frappées pendant l’époque mérovingienne nous fournit une preuve matérielle de l’activité même de son commerce[8]. La population de la ville devait comprendre, à côté des négociants, une classe d’artisans assez nombreuse[9]. À tous égards, elle semble donc bien conserver sous le gouvernement des rois francs, le caractère nettement municipal des cités romaines.

Le mouvement économique de Marseille se propage naturellement dans le hinterland du port. Sous son influence tout le commerce de la Gaule s’oriente vers la Méditerranée. Les tonlieux les plus importants du royaume francs sont situés dans les environs de la ville, à Fos, à Arles, à Toulon, à Sorgues, à Valence, à Vienne, à Avignon[10]. C’est là une preuve évidente que les marchandises débarquées dans la ville étaient expédiées vers l’intérieur. Par le cours du Rhône et de la Saône ainsi que par les routes romaines, elles atteignaient le Nord du pays. Nous possédons encore les diplômes par lesquelles l’abbaye de Corbie a obtenu des rois l’exemption du péage à Fos sur une foule de denrées et de produits, parmi lesquels on remarque une variété surprenante d’épices de provenance orientale, ainsi que du papyrus[11]. Dans ces conditions, il ne paraît pas trop hardi d’admettre que l’activité commerciale des ports de Rouen et de Nantes, sur les côtes de l’Atlantique, de Quentovic et de Duurstede, sur celles de la mer du Nord, était entretenue par l’attraction de Marseille. La foire de Saint Denys, comme devaient le faire au XIIe et au XIIIe siècles les foires de Champagne, dont on peut la considérer comme la préfiguration, met en contact les marchands anglo-saxons venus par Rouen et Quentovic avec ceux de Lombardie, d’Espagne et de Provence et les fait participer ainsi au commerce de la Méditerranée[12]. Mais c’est évidemment dans le sud du pays que le rayonnement de celle-ci était le plus sensible. Toutes les villes les plus considérables de la Gaule mérovingienne se trouvent encore, comme au temps de l’Empire Romain, au sud de la Loire. Les détails que Grégoire de Tours nous donne sur Clermont-Ferrand et sur Orléans montrent qu’elles renfermaient de véritables colonies de Juifs et de Syriens, et s’il en était ainsi de ces cités dont rien ne permet de croire qu’elles jouissaient d’une situation privilégiée, il devait en être de même de entres bien plus importants tels que Bordeaux et Lyon. On sait d’ailleurs que Lyon possédait encore à l’époque carolingienne une population juive fort nombreuse[13].

En voilà sans doute assez pour conclure que les temps mérovingiens ont connu, grâce à la persistance de la navigation méditerranéenne et par l’intermédiaire de Marseille, ce que l’on peut véritablement appeler un grand commerce. Ce serait certainement une erreur que de prétendre restreindre le négoce des marchands orientaux de la Gaule, aux seuls objets de luxe. Sans doute, la vente des orfèvreries, des émaux et des étoffes de soie devait leur fournir d’abondants bénéfices. Mais elle ne suffirait pas à expliquer leur nombre et leur diffusion extraordinaire dans tout le pays. Le trafic de Marseille était, au surplus, alimenté par des denrées de consommation générale, comme le vin et l’huile, sans compter les épices et le papyrus, qui étaient exportés, on l’a vu, jusque dans le Nord. Dès lors, force est bien de considérer les marchands orientaux de la monarchie franque comme pratiquant le commerce en gros. Leurs bateaux, après s’être déchargés sur les quais de Marseille, emportaient certainement, en quittant les rives de Provence, non seulement des voyageurs, mais du fret de retour. Les sources, à vrai dire, ne nous renseignent point sur la nature de ce fret. Parmi les conjectures dont il peut être l’objet, l’une des plus vraisemblables est qu’il consistait, tout au moins pour une bonne partie, en denrées humaines, je veux dire en esclaves. Le commerce des esclaves n’a pas cessé d’être pratiqué dans le royaume franc jusqu’à la fin du IXe siècle. Les guerres menées contre les barbares de Saxe, de Thuringe et des régions slaves lui fournissaient une matière qui semble avoir été assez abondante. Grégoire de Tours nous parle d’esclaves saxons appartenant à un marchand orléanais[14], et l’on peut conjecturer avec la plus grande vraisemblance que ce Samo, parti dans la première moitié du VIIe siècle avec une bande de compagnons pour le pays des Wendes dont il finit par devenir le roi, n’était qu’un aventurier trafiquant d’esclaves[15]. Rappelons enfin que le commerce d’esclaves auquel les Juifs s’adonnaient encore assez activement au IXe siècle, remonte certainement à une époque plus ancienne.

Si la plus grande partie du commerce s’est incontestablement trouvée, dans la Gaule mérovingienne, aux mains de marchands orientaux, à côté d’eux, et selon toute apparence en relations constantes avec eux, sont mentionnés des marchands indigènes. Grégoire de Tours ne laisse pas de nous fournir sur leur compte des renseignements qui seraient évidemment plus nombreux si ce n’était le hasard qui les amène dans ses récits. Il nous montre le roi consentant un prêt aux marchands de Verdun, dont les affaires prospèrent si heureusement qu’ils se trouvent bientôt à même de le rembourser[16]. Il nous apprend l’existence à Paris d’une domus negociantum, c’est à dire selon toute apparence, d’une sorte de halle ou de bazar[17]. Il nous parle d’un marchand profitant pour s’enrichir de la grande famine de 585[18]. Et dans toutes ces anecdotes, il s’agit sans le moindre doute, de professionnels et non de simples vendeurs ou de simples acheteurs d’occasion.

Le tableau que nous présente le commerce de la Gaule mérovingienne, se retrouve naturellement dans les autres royaumes germaniques riverains de la Méditerranée, chez les Ostrogoths d’Italie, chez les Vandales d’Afrique, chez les Wisigoths d’Espagne. L’édit de Théodoric renferme quantité de stipulations relatives aux marchands. Carthage reste un port important en relations avec l’Espagne et dont les bateaux remontaient même, semble-t-il, jusqu’à Bordeaux. La loi des Wisigoths mentionne des négociants d’Outre-Mer[19].

De tout cela ressort avec force la continuité du mouvement commercial de l’Empire Romain après les invasions germaniques. Elles n’ont pas mis fin à l’unité économique de l’Antiquité. Par la Méditerranée et par les rapports qu’elle entretient entre l’Occident et l’Orient, cette unité se conserve au contraire avec une netteté remarquable. La grande mer intérieure de l’Europe n’appartient plus comme jadis au même État. Mais rien ne permet encore de prévoir qu’elle cessera bientôt d’exercer autour d’elle son attraction séculaire. En dépit des transformations qu’il présente, le monde nouveau n’a pas perdu le caractère méditerranéen du monde antique. Aux bords de la Méditerranée se concentre et s’alimente encore le meilleur de son activité. Aucun indice n’annonce la fin de la communauté de civilisation établie par l’Empire Romain. Au début du VIIe siècle, celui qui aurait jeté un coup d’œil sur l’avenir n’y aurait découvert nulle raison de ne pas croire à la persistance de la tradition.

Or, ce qui était alors naturel et rationnel de prévoir ne s’est pas réalisé. L’ordre du monde qui avait survécu aux invasions germaniques n’a pu survivre à celle de l’Islam. Elle s’est jetée au travers du cours de l’histoire avec la force élémentaire d’un cataclysme cosmique. Du vivant même de Mahomet (571-632) personne n’avait pu ni y songer ni s’y préparer. Pourtant il n’a pas fallu beaucoup plus de cinquante ans pour qu’elle s’étendît de la mer de Chine à l’Océan Atlantique. Rien ne résiste devant elle. Du premier choc elle renverse l’Empire perse (633-644), elle enlève successivement à l’Empire byzantin la Syrie (634-636), l’Égypte (640-642), l’Afrique (643-708), fait irruption en Espagne (711). Sa marche envahissante ne cessera qu’au commencement du VIIIe siècle, lorsque les murs de Constantinople d’une part (717), les soldats de Charles Martel de l’autre (732) auront brisé sa grande offensive enveloppante contre les deux flancs de la chrétienté. Mais si sa force d’expansion est épuisée, elle a changé la face de la terre. Sa poussée soudaine a détruit le monde antique. C’en est fait de la communauté méditerranéenne en laquelle il se groupait. La mer familière et quasi familiale qui en réunissait toutes les parties va devenir entre elles une barrière. Sur tous ses rivages, depuis des siècles, l’existence sociale, dans ses caractères fondamentaux était la même, la religion la même, les mœurs et les idées les mêmes ou très proches de l’être. L’invasion des barbares du Nord n’avait rien modifié d’essentiel à cette situation. Et voilà que tout à coup les pays mêmes où était née la civilisation lui sont arrachés, que le culte du prophète se substitue à la foi chrétienne, le droit musulman au droit romain, la langue arabe à la langue grecque et à la langue latine. La Méditerranée avait été un lac romain ; elle devient, dans sa plus grande partie, un lac musulman. Elle sépare désormais, au lieu de les unir, l’Orient et l’Occident de l’Europe. Le lien est rompu qui rattachait encore l’Empire byzantin aux royaumes germaniques de l’Ouest.

 

 

 



[1] P. Scheffer-Boichorst, Zur Geschichte der Syrer im Abendlande (Mitteilungen des Instituts für Œsterreichische Geschichtsforschung, t. VI [1885], p. 521) ; L. Bréhier, Les colonies d’Orientaux en Occident au commencement du Moyen Âge (Byzantinische Zeitschrift, t. XII [1903]). Cf. F. Cumont, Les religions orientales dans le paganisme romain, p. 132 (Paris, 1907).

[2] H. Pirenne, Mahomet et Charlemagne (Revue belge de philologie et d’histoire, t. I [1922]), p. 77).

[3] A. Dopsch, Wirtschaftliche und Soziale Grundlagen der Europäischen Kulturentwickelung, t. II, p. 527 (Vienne, 1920) s’élève avec force contre l’idée que les Germains auraient fait disparaître la civilisation romaine.

[4] Fustel de Coulanges, La Monarchie franque, p. 236 ; A. Dopsch, Wirtschaftliche und Soziale Grundlagen der Europäischen Kulturenentwickelung, t. II, p. 342 ; E. Mayer, Deutsche und französische Verfassungsgeschichte, t. I, p. 296 (Leipzig, 1899).

[5] Voyez entre autres Historia Francorum, éd. Krusch, l. IV, § 43, l. VI, § 45, l. VIII, § 1, 33, l. III, § 34.

[6] M. Prou, Catalogue des monnaies mérovingiennes de la Bibliothèque Nationale de Paris, Introduction ; H. Pirenne, Un contraste économique. Mérovingiens et Carolingiens (Revue belge de philologie et d’histoire, t. II [1923], p. 225).

[7] Historia Francorum, édit. Krusch, l. IV, § 43, l. V, § 5, l. VI, § 17, 24, l. IX, § 22. Cf. Grégoire le Grand, Epistolæ, I, 45. Il y avait à Marseille un entrepôt (cellarium fisci, catabolus) pourvu d’une caisse alimentée incontestablement par les droits d’entrée et qui était encore assez riche à la fin du VIIe siècle, pour que le roi pût constituer sur elle des rentes se montant au chiffre de 100 sous d’or. Voyez un exemple pour l’abbaye de Saint-Denys dans Mon. Germ. Hist. Diplomata, t. I, nos 61 et 82. Cf. Mon. Germ. Hist. Script. Rerum Merovingicarum, t. II, p. 406.

[8] M. Prou, Catalogue des monnaies mérovingiennes de la Bibliothèque Nationale de Paris, p. 300.

[9] Il est impossible, en effet, de ne pas supposer à Marseille une classe d’artisans au moins aussi importante que celle qui existait encore à Arles au milieu du VIe siècle. F. Kiener, Verfassungsgeschichte der Provence, p. 29 (Leipzig, 1900).

[10] Marculfi Formulæ, éd. Zeumer, p. 102, n° 1.

[11] L. Levillain, Examen critique des chartes mérovingiennes et carolingiennes de l’abbaye de Corbie, p. 220, 231, 235 (Paris, 1902). Il s’agit du tonlieu de Fos près d’Aix-en-Provence. Une formule de Marculf (éd. Zeumer, p. 11), prouve que le garum, les dattes, le poivre et bien d’autres produits d’Orient faisaient partie de l’alimentation courante dans le Nord de la Gaule. Quant au papyrus, un texte conservé en appendice aux statuts d’Adalard de Corbie (Guérard, Polyptique d’Irminon, t. II, p. 336) atteste qu’il devait être fort répandu et d’emploi journalier. Ce texte le mentionnant cum seburo, permet de croire qu’il servait, comme de nos jours le papier huilé, à former les parois des lanternes. Je sais bien qu’on attribue le texte en question à l’époque carolingienne. Mais on ne peut alléguer d’autres arguments en faveur de cette opinion que le fait qu’il se rencontre à la suite des statuts d’Adalard. C’est là une circonstance qui ne peut passer pour une preuve. La disparition du papyrus à partir du commencement du IXe siècle nous oblige à reporter à une centaine d’années plus haut ce curieux document.

[12] Le diplôme de Dagobert ratifiant en 629 les droits de S. Denys sur cette foire (MG. Dipl., I, 140) est généralement considéré comme suspect. On ne donne pourtant aucune preuve valable contre son authenticité. Quand bien même d’ailleurs il ne sortirait pas de la chancellerie de Dagobert, il est incontestablement antérieur à l’époque carolingienne et aucune raison n’existe de révoquer en doute les détails qu’il nous fournit sur la fréquentation de la foire.

[13] Voyez les lettres d’Agobard dans Monumenta Germaniæ Historica. Epistolæ, t. V, p. 184 et suiv.

[14] Historia Francorum, éd. Krusch, l. VII, § 46.

[15] J. Goll, Samo und die Karantinischen Slaven (Mitteilungen des Instituts für Œsterreichische Geschichtsforschung, t. XI, p. 443).

[16] Historia Francorum, éd. Krusch, l. III, § 34.

[17] Historia Francorum, l. VIII, § 33.

[18] Historia Francorum, l. VI, § 45. En 627 un Johannes Mercator fait une donation à Saint-Denys. Mon. Germ. Hist. Dipl. Merov., t. I, p. 13. Les Gesta Dagoberti (Ibid., Script. Rer. Merov., t. II, p. 413) parlent d’un Salomon Negociator qui, à vrai dire, est sans doute un juif.

[19] A. Dopsch, Wirtschaftliche und Soziale Grundlagen der Europäischen Kulturenentwickelung, t. II, p. 432 ; F. Dahn, Über Handel und Handelsrecht der Westgothen. Bausteine, II, 301 (Berlin, 1880).