ESSAI SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

TOME PREMIER

 

ASSEMBLÉE NATIONALE.

 

 

Une fois constituée en représentation de la nation, l’assemblée exerça la souveraineté de son mandataire. Elle légalisa la perception des impôts, la prohiba du jour où sa séparation aurait lieu, mit les créanciers de l’état sous la sauvegarde de la probité publique, et annonça un soulagement à la disette. Enfin pour donner aux ordres récalcitrants et à la masse de la nation un éveil salutaire, Sieyès, chargé de la rédaction de ce manifeste qui déclarait l’assemblée nationale, le termina en protestant que l’assemblée s’empresserait de recevoir les députés absents — le clergé et la noblesse — et de partager avec eux les grands travaux qui devaient procurer la régénération de la France. Cette journée mémorable ouvrit un livre des destinées, dont le premier titre fut que le tiers-état était la nation.

La couronne ne fut qu’irritée. Elle appela sédition ce qui était un acte de pouvoir, et faction cet établissement de la chose publique. L’ordre de la noblesse prononça presqu’en entier le même anathème. Le clergé moins homogène, entraîné par la masse populaire des curés, vota sa réunion à une faible majorité. C’était une occasion honorable pour la cour et pour l’aristocratie de suivre l’exemple du clergé. Mais la fortune de la révolution l’emporta. Obsédé en même temps par le haut clergé, par les courtisans, par les grands seigneurs, par le parlement lui-même, qui, abdiquant sa popularité, offrait de consentir tous les impôts, assiégé enfin par sa propre famille, le roi annonça pour le 22 juin une séance royale, avec menace d’un lit de justice ; la salle des députés fut fermée sous le prétexte d’y faire les préparatifs nécessaires à cette représentation souveraine.

Tout est remarquable dans ce début de la liberté naissante, jusqu’à la clôture du théâtre de ses premiers mouvements. Le 20, Bailly se présente à la tête des députés pour continuer les délibérations dans la salle des séances. La force armée en garde les portes. Il est réduit à protester dans une cour qui la précède. Le peuple voulait les briser, quand on proposa d’aller s’établir au jeu de paume. On s’y rendit : la couleur sombre, la nudité de cette salle, l’attitude des députés qui étaient tous debout ainsi que leur président, un banc servant de bureau, la présence tumultueuse du peuple protégeant l’enceinte de ce bivouac parlementaire, tout annonce, tout inspire, tout commande une grande résolution. Le sort de la France est tout-à-coup prononcé dans le jeu de paume de la cour. Sur la proposition de Mounier, Bailly, debout sur le banc qui sert de bureau, prononce à haute voix ces paroles mémorables : Vous prêtez le serment solennel de ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides.

Tel fut le fameux serment du jeu de paume, qui allait changer la face de la France, et qui pouvait changer celle de l’Europe.

La séance royale qui avait servi de prétexte aux insultes faites au tiers-état eut lieu le 25 avec tout l’appareil et la pompe des beaux jours du despotisme ; l’absence de M. Necker y fut remarquée. La porte d’honneur de la salle des états ne s’ouvrit que pour la noblesse et la minorité du clergé. Bailly, à la tête de l’assemblée nationale, fut contraint d’attendre, exposé à une pluie battante, l’ouverture d’une porte latérale à laquelle il avait fallu heurter plusieurs fois. Ce fut avec le sentiment de ce nouvel outrage que l’assemblée nationale, composée des communes et de la majorité du clergé, vint occuper les places que ses ennemis avaient bien voulu lui abandonner. Conseillé par ceux- ci, le roi cassa l’arrêt de constitution du tiers- état en assemblée nationale, refusa au lieu de promettre, prescrivit la séparation immédiate par ordre, et déclara que si les états-généraux ne répondaient pas à ses intentions, il agirait sans eux. Son discours terminé, il ordonna à l’assemblée de se séparer, et, suivi de la noblesse et de la minorité du clergé, il sortit en maître irrité qui voulait être obéi. L’assemblée qui s’était proclamée NATIONALE jeta le défi à l’autorité royale et resta. M. de Brézé, grand-maître des cérémonies, rentra et dit au président : Vous avez entendu les ordres du roi. Je vais prendre ceux de l’Assemblée, répondit Bailly. Allez dire à votre maître, s’écria Mirabeau, que nous sommes ici par la puissance du peuple, et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes. M. de Brézé se retira. Nous sommes aujourd’hui ce que nous étions hier, dit froidement l'abbé Sieyès : délibérons.

Cependant la salle se remplit d’ouvriers qui enlèvent les bancs, et de soldats armés qui la traversent ; elle est investie au-dedans et au dehors. La délibération n’en continue pas moins avec un calme impassible et une volonté toute romaine. L’homme du péril, Mirabeau y paraît à la tribune, et sur sa proposition, l’assemblée déclare les députés inviolables ; et traître à la patrie, infâme et justiciable de la peine capitale quiconque oserait attenter à leur personne. La majorité du clergé s’était déjà réunie à l’as- semblée : la minorité de la noblesse, conduite par le duc d’Orléans, s’y rendit peu de jours après. Les adresses, les députations arrivaient de toutes les provinces à l’assemblée nationale. La dénomination d’États-Généraux n’était déjà plus que celle d’un parti. Des défections individuelles grossissaient chaque jour les rangs des députés de la nation. Enfin la cour commençait elle-même à s’effrayer du mépris qu’elle leur avait témoigné, et eut peur même de paraître indifférente. De la volonté de rester séparés, on passe tout à coup au besoin d’être réunis. Le roi lui-même intervient pour forcer par son autorité la résistance des plus opiniâtres, et ordonne par écrit aux deux ordres de se rendre à l’assemblée nationale. Cette réunion eut lieu le 27. La famille est complète, dit Bailly, occupons-nous de la régénération du royaume, et du bonheur public. La révolution avait fait un pas immense, et déjà se trouvait assez puissante pour contraindre la noblesse des deux ordres à se confondre dans les rangs du tiers- état, sous la présidence d’un plébéien.

Il était impossible de faire faire au roi des fautes plus graves ; les réparations étaient peut-être pires encore que les fautes elles-mêmes ; ces fautes étaient d’une telle nature, que l’assemblée n’avait pas le droit de les pardonner, malgré l’éclat des réparations qu’on pouvait prendre pour les préliminaires d’une abdication ou pour ceux d’une vengeance. C’était l’un et l’autre : le roi ne demandait pas mieux que de se sacrifier à la paix, et la cour se préparait à la guerre. Ce n’est que pour un temps, disait-elle au moment de se réunir aux communes, les troupes sont en marche. Le jour de cette réunion, la joie du peuple fut révolutionnaire, tant la foule se montra triomphante. Elle était encore excitée par l’assurance de la continuation du ministère de M. Necker, quelle avait publiquement remercié de n’avoir pas voulu assister à la dernière séance royale. Elle se porta au château, inonda les avenues, remplit les appartenons, demanda le roi qui parut au balcon, le salua par des cris de joie et l’applaudit, moins en opprimé qui remercie son libérateur, qu’en vainqueur qui jouit généreusement du salut de son rival.

Cette joie fut de courte durée. La guerre couvait sourdement entre les défenseurs des privilèges de quelques-uns et les dépositaires des droits de tous. La trahison est l’arme qui convient aux exceptions contre la généralité, elle fut employée. Quinze régiments, la plupart étrangers, se dirigèrent sur Versailles et sur Paris. C’était la conspiration de la cour contre l’assemblée nationale, dont la dissolution était jurée. Mirabeau proposa une adresse au roi pour le renvoi des troupes. Elle fut adoptée et présentée à Louis XVI. Ce prince répondit que cette force était destinée à garantir la liberté de assemblée, et à maintenir la sûreté publique ; que si rassemblée persistait dans ses craintes elle serait transférée à Noyon ou à Soissons et la cour à Compiègne. On ne pouvait insulter plus cruellement une assemblée qu’on avait dessein de détruire, et un peuple qu’on voulait de nouveau faire rentrer dans la servitude. Aussi cette réponse fut loin de satisfaire le peuple et l’assemblée, dépositaire unique de ses craintes et de ses intérêts. Notre confiance aveugle dans nos rois nous a perdus ! dit Mirabeau. Nous avons demandé la retraite des troupes, et non à fuir devant elles.

Il n’y avait auprès du roi qu’un ministre populaire, c’était M. Necker. Son renvoi a lieu le 11 juillet ; toute la cour se croit sûre des coups quelle veut porter. Cependant par un raffinement de lâche prudence, on exige de lui le secret de son départ. Le lendemain cette nouvelle sert tout-à-coup de tocsin à l’agitation générale qui se manifeste avec une effrayante énergie. Le peuple de Paris ne se trompe ni sur le sentiment de son malheur, ni sur l’objet et les moyens de sa vengeance. Confondant dans sa passion deux hommes qu’aucune liaison politique n’a jamais réunis, il promène les bustes du ministre et du duc d’Orléans, et attaque les soldats allemands qui s’opposent à son passage. Dès lors commence contre les troupes étrangères cette haine qui ne doit pas s’éteindre, parce qu’elle est vraiment nationale. Le cri aux armes ! soulève la population tut entière. Elle enfonce les ateliers des armuriers et force l’arsenal des Invalides ; en moins de vingt-quatre heures, soixante mille Parisiens sont armés et enrégimentés. Telle fut l’origine de la garde nationale, qui soudainement s’élança tout armée pour la défense de la République, et dont les devoirs se trouvèrent naturellement tout tracés. Vainement l’assemblée demande encore au roi le renvoi des troupes, et propose de devenir médiatrice entre le prince et le peuple. Le refus du pouvoir devint pour Paris le signal d’une commotion brusque et violente, et d’une entreprise remplie d’audace. Le 14 juillet, la Bastille, forteresse et prison d’état, est emportée d’assaut et sert de premier trophée à la valeur des soldats citoyens. Cette victoire singulière consterne la cour ; elle étonne aussi la représentation nationale ; cependant du haut de la tribune, Mirabeau adressait au roi ces paroles : Toujours prêts à vous obéir, Sire, parce que vous commandez au nom des lois, prêts à résister à tous les commandements arbitraires de ceux qui abusent de votre nom ; notre fidélité même nous ordonne cette résistance. Renvoyez les troupes étrangères, ces alliés de la nation, que nous payons pour défendre et non pour troubler nos foyers. Cette fois il fait obéir au peuple dont Mirabeau était l’organe. Le renvoi de ces troupes est ordonné. La victoire de l’assemblée est encore plus complète que celle des Parisiens. Louis XVI accompagné de ses frères se rend au sein de l’assemblée nationale. Au moment où il est annoncé, Mirabeau arrête les applaudissements, par ces mots mémorables : le silence des peuples est la leçon des rois. A la vue du roi, l’assemblée se lève dans l’attitude d’un morne respect. Vous avez craint, dit Louis XVI : c’est moi qui me fie à vous.

Ainsi s’opéra pour le moment cette réconciliation, que la bonne foi eût pu rendre éternelle. L’ivresse générale révélait à Louis XVI toute la pensée de la nation, qui aimait également le trône et la liberté. La prise de la Bastille prouvait au roi que le peuple était guidé par une volonté éclairée, et non égaré par un aveugle délire ; à peine le vainqueur est-il le maître de cette citadelle, qu’il la détruit. En la conservant, il eût été menaçant pour l’autorité royale ; en la détruisant, il sacrifie le monument d’une odieuse tyrannie. Le peuple ne voulait encore que se défendre.

Cependant une députation de l’assemblée vient donner à l’enthousiasme de la capitale une heureuse direction, en lui apprenant le renvoi des troupes et sa réconciliation avec la cour. Paris nomme aussitôt par acclamation y pour son maire, le président de l’assemblée, et le vice-président pour commander sa garde bourgeoise. Le choix de Bailly et de Lafayette honore et lie de nouveau l’assemblée et la capitale, dont les destins vont se confondre. Un Te Deum solennel entraîne toute la population à Notre-Dame. La religion consacre les triomphes et la fondation de l’ère de la liberté. Le roi, l’assemblée, la capitale vont contracter une grande alliance. Le rappel de M. Necker, ministre populaire, sera le gage de cette union. Mais à Versailles une scission s’opère secrètement dans la famille royale ; le comte d’Artois et les Polignac quittent la France et donnent le signal de l’émigration.

Toutefois, rassuré par le maire de Paris, le roi se rend dans la capitale, accompagné de l’assemblée, est salué par cent mille de ses habitans sous les armes, descend à l’Hôtel-de- Ville, y reçoit du nouveau maire la cocarde de la nation, et retourne à Versailles, couvert des bénédictions du peuple. Heureux s’il eût senti tout le prix du sacrifice qu’il faisait à sa patrie, dont il venait de se reconnaître le premier magistrat et le premier citoyen. Cependant la funeste émigration abandonnait ce prince infortuné aux flots de la fortune populaire, qui seule pouvait sauver la monarchie ; lui-même, plus fidèle à ses engagements que sa noblesse, partagé entre elle et la nation, jaloux de concilier deux intérêts si opposés, privé de ceux qu’il persiste toujours à regarder comme ses défenseurs naturels, ce n’est qu’avec une singulière méfiance qu’il entend les bénédictions du peuple. Louis XVI n’est déjà plus le maître de sa destinée, parce que l’étranger et l’émigration vont s’interposer entre son peuple et lui. La France aperçoit cette tempête, et trois millions de citoyens prennent les armes pour défendre le sol sacré de la patrie. Dans l’intérieur, la vengeance a commencé ses ravages, et l’incendie des châteaux de la noblesse répond aux insolentes menaces de l’émigration.

M. Necker revient à Paris au milieu de ces présages sinistres ; son retour est une fête nationale à Versailles comme à Paris, où le peuple le reçoit comme la récompense de ses victoires. Le duc de Liancourt, l’ami de Louis XVI, est appelé à la présidence de l’assemblée. Les liens qui unissent le monarque et la nation semblent se resserrer chaque jour. Mais la cour, dont l’exploit de la Bastille et l’armement de soixante mille Parisiens avait déjoué la conspiration, portait déjà ses regards vers le prince émigré, devenu son espoir, en même temps qu’elle les détournait du ministre que le roi venait de rendre pour la troisième fois aux vœux de la France.

Cependant la fameuse commune de Paris, qui doit un jour balancer et détruire tous les pouvoirs, s’est établie à l’Hôtel-de-Ville, et offre à la fois l’aspect d’une administration, d’un tribunal et d’un quartier-général. Bailly, Mounier et Lafayette y veillent jour et nuit au salut et au repos public, et forment un directoire municipal dont l’autorité est sans appel, bien qu’elle soit souvent sans force pour arrêter les sanglantes exécutions de la populace. Foulon, prévôt des marchands, Berthier, intendant de Paris, sont massacrés sous leurs yeux. Les districts, les clubs, les corporations présentent la capitale divisée en prévôtés politiques et administratives, en assemblées délibérantes. Il en est de même dans toute la France, oq deux millions de gardes nationales se sont trouvées armées presque au même moment, et tiennent au moins en respect les troupes du roi. L’assemblée nationale, la commune et la garde bourgeoise de Paris, sont célébrées et imitées à l’envi par toutes les communes de la monarchie. Jamais force électrique ne se communique avec plus de rapidité, avec plus de puissance. Le salut de tous était réputé le salut de chaque individu ; et sauf quelques violences inséparables des commotions populaires, l’histoire n’offre pas un spectacle plus grand et plus majestueux, si ce n’est une seule fois dans les temps anciens, lorsque le peuple romain, détruisant la royauté, éleva sur ses ruines les faisceaux de la république.

Le peuple français semblait en effet se préparer à un semblable événement, quand l’assemblée nationale discuta, le 4 août, la fameuse déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qu’elle voulait placer en tête de la constitution. Dans cette séance unique dans les fastes législatifs, la fièvre du bien public saisit tous les membres de l’assemblée. L’ivresse des sacrifices, le délire du désintéressement exaltent jusqu’aux privilégiés de la noblesse et du clergé ; ils rivalisent d’entraînement pour immoler, sur cet autel qui vient de s’élever à la patrie, ces droits, ces prérogatives, ces titres, ces dîmes, pour la défense desquels ils avaient, six semaines auparavant, appelé une armée. La patrie n’est plus un dieu inconnu. La féodalité est un monstre proscrit et oublié. Une seule nuit, celle du 4 août 1789, détruit à jamais cette tyrannie de i4 siècles, dont il ne reste plus que les souvenirs, et consacre les droits d’une grande nation. On n’entend prononcer que le nom de famille ; Louis XVI en est le père, et reçoit dans cette nuit mémorable le titre de restaurateur de la liberté. Cependant le clergé et la noblesse des provinces désavouent le patriotisme de leurs députés, tandis que la reconnaissance générale accuse l’imprudente opposition de ces privilégiés, et que la vengeance menace leur implacable inimitié. Au milieu de ce mouvement général des esprits et des âmes, qui soulève Paris et Versailles pour la cause du bien public, la cour demeure immobile, implacable, et insensible même au salut du prince. Elle tient le roi captif sur ce trône quelle ne sait point défendre ; et tandis que l’assemblée qui représente toutes les classes de la population, consacre les grands principes de l’affranchissement de la nation, la cour continue de prendre pour devise : PÉRISSE LA MONARCHIE PLUTOT QU’UN PRIVILÈGE.

La déclaration des droits constitue la révolution française : l’acceptation du monarque consacre ce pacte fondamental. Le gouvernement représentatif, qui doit être à jamais le salut et l’espoir de la France, triomphe des résistances du côté droit de l’assemblée, déjà partagée en deux partis belligérants, qui divisent aussi le royaume. Mais que peut faire cette opposition dans l’enfance du gouvernement représentatif ? elle n’est point, elle ne peut être respectée comme légale ! elle est, elle ne doit être qu’odieuse à un peuple qui a ressaisi depuis peu sa souveraineté, et qui vient d’ordonner l’abolition ou le rachat des exigences seigneuriales, la suppression des pensions de la cour, l’admission à tous les emplois, et cette égalité d’impôts qui, seule, prouve que ce peuple s’est constitué le propriétaire du sol qu’il habite. Un même serment, celui d’être fidèles à la nation, au roi et à la loi, imposé aux troupes réglées et aux milices, a confondu le peuple et l’armée, et détruit cette puissance des baïonnettes, sur laquelle s’appuient encore des courtisans lâches et perfides.

Investi soudain du pouvoir que confère l’égalité, le peuple en abuse comme d’une victoire gagnée sur quatorze siècles de servitude. Il est en armes, et prélude par les excès de la chasse à ceux de la guerre. Barbare dans son triomphe, il poursuit l’aristocratie à la lueur de l’incendie des châteaux. Ce n’est plus sa liberté qu’il défend, c’est son indépendance qu’il exerce avec fureur ; ce n’est point la vengeance héréditaire de la gent corvéable et taillable à merci qu’il poursuit dans la destruction de ces manoirs inoffensifs depuis longtemps, c’est la représaille aveugle de la lutte du privilège contre l’affranchissement, des intrigues d’une aristocratie qui expire contre la démocratie qui s’élève, en un mot, de la cabale de la cour et de la perfidie d’une portion de l’assemblée nationale contre le vœu de la majorité des députés et des citoyens, contre les démarches et les actes publics du souverain. Pour le reste de la nation, la liberté prise dans son acception politique et philosophique, n’est plus une abstraction, un problème, une espérance, c’est un régime positif en pleine organisation. Louis XVI n’est plus le roi de la France d’hier, il est le roi des Français d’aujourd’hui, et le peuple, libre de la veille, est dans toute la jouissance de cette fortune récente. La nation toutefois se sent déjà plus forte que ses nouvelles institutions, et voudrait n’être gouvernée que par un souverain qui n’aurait reçu de mandat que d’elle-même.

Les travaux législatifs formaient pour elle les éléments d’une éducation politique qui, suspendue pendant quinze années d’une fortune enivrante, l’éclaire maintenant de nouveau et se complète chaque jour. Tous les partis, toutes les classes avaient dans les tribunes des représentai qui observaient ceux de la nation. Ces mandats privés répandaient peu de lumières dans la foule, qui prenait tout au positif, méconnaissait le système de la pondération des pouvoirs, faisait du veto le synonyme de ty fan nie, et le donnait en sobriquet au roi et à la reine dans des couplets qui couraient les rues ; car la populace avait eu de bonne heure ses chansonniers, historiens méprisés de ses besoins et de ses sentiments, mais déjà prophètes de ses volontés et de ses passions. Les séances du mois d’août captivèrent fortement les esprits, et ce ne fut qu’après les plus violents débats que, le 10 septembre, furent décrétés les trois articles fondamentaux de la constitution, le veto suspensif, la permanence et l'unité du corps législatif. Par une sorte de fatalité, cette assemblée, si sage et si éclairée, repoussa la division du pouvoir législatif en deux chambres, disposition fondamentale vainement proposée au roi par M. Necker, et qui, si elle eût été adoptée, eût constitué la révolution en une monarchie représentative, au lieu de l’être en une inévitable démocratie. Mais cette ambition de réforme, cette austérité dans les résolutions proposées et décidées par des hommes tels que Mounier et Sieyès, donnent la mesure de la lassitude du passé et de l’impatience de l’avenir, qui tourmentaient les députés et leurs commettants.

Le résultat de la séance du 10 septembre fut pour l’incorrigible cour le signal d’une nouvelle conjuration, à la tête de laquelle on voulut encore placer le roi, en remmenant à Metz. Chaque parti avait l’instinct du péril qui le menaçait, et, de leur côté, les patriotes voulaient aussi conduire et garder le roi à Paris. Versailles devint une espèce de place d’armes, où arrivèrent le régiment de Flandre, divers détachements d’infanterie et de cavalerie, et même une portion des gardes françaises qui s’étaient débandés d’eux-mêmes dans les premiers troubles. Les Gardes-du-Corps et la garde nationale, commandée par l’amiral d’Estaing, général moitié courtisan, moitié citoyen, complétaient les moyens sur lesquels comptait la cour pour l’enlèvement du roi.

La distance qui rapetisse tous les événements ne présente plus à présent que comme une misérable intrigue de cour le repas donné par les Gardes-du-Corps aux officiers de toutes ces troupes et de la garde nationale. Le roi et la reine eurent l’imprudence de paraître à ce repas, et de consacrer au moins par leur présence les scènes extravagantes qui signalèrent cette véritable orgie de l’aristocratie. Aussi Paris jugeant cet événement avec sévérité, agité d’ailleurs depuis quelques jours par la rumeur de l’enlèvement du roi, crut trouver la preuve de ce complot dans cette fête qui avait compromis la majesté royale. Des agitateurs s’étaient répandus dans les quartiers populeux, et y avaient organisé la famine, qui suffisait à elle seule pour soulever Paris. Le peuple s'irrite, s’indigne, et, par un ancien souvenir de la confiance qui existait entre lui et son monarque, veut aller le chercher pour faire cesser la disette.

Soudain la foule part, l’armée parisienne la suit, la commune ordonne à Lafayette de conduire cette armée à Versailles. Le trouble s’empare de cette ville, et la cour veut en profiter pour hâter la fuite du roi. La garde nationale de Versailles y met obstacle, le roi s’y refuse lui-même. La nuit est calme et profonde. Des brigands, mêlés dans la populace, forcent le palais, pénètrent jusque dans la chambre de la reine, sont chassés par les troupes de Lafayette, égorgent deux gardes-du-corps, leur coupent la tête, et veulent porter à Paris ces hideux trophées. Le calme se rétablit, et le cri général le roi à Paris termine cette nuit du 5 au 6 octobre, qui pouvait être si fatale à Louis XVI et surtout à Marie-Antoinette, sans le courage et la présence d’esprit que déploya le général Lafayette au péril de sa vie. Le lendemain il paraît entre le roi et la reine sur le balcon du palais, et leur rend un hommage public ; et les cris mille fois répétés de Vive la reine, vive Lafayette prouvent à Louis XVI à quel point la réconciliation était sincère.

Le roi dont la conduite avait été aussi courageuse que paternelle, accepta le péril et ne voulut pas le combattre ; il partit pour Paris avec toute sa famille, escorté des gardes nationales, de sa maison militaire qui s’y trouvait confondue, et de cent membres de l’assemblée, qui voulut garantir ainsi l’inviolabilité qu’elle avait décrétée pour la personne du roi. La nuit ajoutait à ce spectacle imposant quelque chose de sombre, qui remuait diversement les âmes. La populace seule avait un air de triomphe. Versailles venait d’être abandonné pour toujours par la famille royale et par l’assemblée, et Paris devait aux dernières classes de sa population l’avantage réel et désiré de la réunion de tous les pouvoirs dans ses murs.

Cependant l’assemblée poursuit avec ardeur et succès ses généreux travaux et brise toutes les chaînes du passé. Elle prépare le grand œuvre de la régénération française, dont la destinée réservait l’accomplissement à un prince, témoin des premiers orages de la liberté, et à qui la fortune devait conserver l’héritage du trône de Louis XVI.

Le 2 novembre un grand acte politique frappe cette antique puissance du clergé, que sa richesse immobilière conquise sur la faiblesse superstitieuse des rois et des peuples semblait rendre invulnérable. L’assemblée décrète que les biens du clergé sont à la disposition de l’État. Ce clergé, qui depuis le mois de juin n’était plus un ordre, cesse d’être propriétaire et rentre dans la classe des salariés de l’état. Une observation singulière se rattache à cette grande résolution, qui dépouillait l’église de France, de ses biens, c’est que la proposition en fut faite par un évêque, Talleyrand Périgord, dans la salle de l’archevêché, où l’assemblée tenait ses séances à son arrivée à Paris ! Il y avait loin d’une telle décision à l’opposition que Sieyès avait osé élever contre la suppression des dîmes du clergé, en disant ces étranges paroles, ils veulent être libres et ne savent pas être justes. Le prêtre Sieyès avait cependant voté d’enthousiasme la suppression des droits de la noblesse.

Deux jours après, l’assemblée alla siéger avec une gloire nouvelle, dans la salle du manège des Tuileries. Ici il est du devoir de l’histoire de faire remarquer, que l’assemblée nationale perdit ainsi que le roi une grande partie de son indépendance du moment où elle fut transportée au milieu d’une population, aussi turbulente et active qu’était alors celle de la capitale. La retraite de Mounier et de Lally-Tollendal ressembla même à une défection devant le péril, et en effet, un mois après, une puissance inconnue sortait du sein du peuple sous le nom depuis si horriblement fameux de club des jacobins. En vain le club des feuillants se forma pour balancer cette influence démagogique, le temps était déjà venu, où Robespierre devait être plus écouté que Lafayette.

L’année 1789 est la plus belle époque de l’histoire moderne. Elle offre un grand exemple à suivre aux peuples et aux rois chez qui se révèle enfin le besoin de régénérer une société vieillie et corrompue. Elle laisse aussi un modèle parfait à imiter à toute assemblée chargée des intérêts d’une nation ; car, non contente d’avoir déclaré l’inviolabilité des députés contre les violences du pouvoir, l’assemblée les protège aussi contre ses séductions, en leur défendant d’accepter ni place ni don du gouvernement. Cette disposition, dont la sagesse n’est point contestable, avait eu pour but d’empêcher Mirabeau d’entrer au ministère, et avait été appuyée par les aristocrates et les démocrates, qui se réunissaient toujours contre ceux qui voulaient la monarchie constitutionnelle. Cette étrange politique d’association entre les partis extrêmes contre l’ennemi du moment, caractérise les sessions législatives, depuis leur origine. Ce qui toutefois ne préjuge rien en faveur de la cause qu’ils combattent, ni de celle qu’ils défendent.

Placée dans une sphère aussi pure, aussi élevée, l’assemblée nationale devenait insensiblement ce qu’elle doit être dans tout gouvernement représentatif, le véritable conseil du roi constitutionnel. Louis XVI s’y rendit le 4 février pour promettre de défendre la liberté et la constitution. La promesse royale fut consacrée par le serment de chaque député. Mais depuis la fatale journée du 6 octobre, Louis XVI ne se regardait plus que comme le captif du peuple, et de l’assemblée. Il affectait de le paraître, et il s’était décidé à sanctionner indistinctement tous les décrets : de sorte qu’il s’exposait à être blâmé pour sa condescendance, comme il avait pu l’être pour une conduite contraire ; ce sacrifice perpétuel de ses opinions à ses actes, mettait ce malheureux prince dans une situation fausse, qui ne pouvait échapper aux observations des ardents défenseurs de la cause démocratique. Un pareil système de faiblesse dût leur prouver que le roi ne serait jamais un obstacle à la destruction de la royauté.

Exclusivement dominée par le soin de ses propres intérêts, la France remarque à peine la mort de deux hommes justement célèbres, celle du frère de la reine, de Joseph II, prince à la fois despote et philosophe, et celle de Franklin qui était le sage de la liberté... La grande question du droit de faire la guerre ou la paix occupait alors les esprits ; soumise aux discussions de l’assemblée, elle fut débattue par Mirabeau en faveur du monarque, mais résolue par Barnave en faveur de la nation : le lendemain on cria dans les rues : La grande trahison du comte Mirabeau. Je n avais pas besoin, dit-il à la tribune, de cette leçon, pour savoir qu’il n’est qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéïenne. Et reprenant la discussion de la veille avec la supériorité de son génie, il fit rendre un décret qui conférait au roi et à la nation le droit de faire la guerre et la paix.

Ces luttes sur les intérêts généraux éclairaient et illustraient la France, tandis que soulevée par l’émigration de Turin, la persécution religieuse ensanglantait quelques villes du midi. L’aristocratie vaincue à Versailles se vengeait sur les protestans de l’égalité politique à laquelle ils avaient été appelés. L’émigration qui commençait à grossir ses rangs, tramait déjà l’horrible complot de déchirer le sein de la patrie avec le fer de l’étranger, et voyait ses propositions écoutées avec faveur par les puissances. Une aristocratie impuissante pour allumer la guerre civile, suit toujours une marche uniforme et connue : elle appelle l’étranger et le fanatisme religieux.

Cependant la commune de Paris allait imprimer à l’époque de la liberté un caractère monumental. Elle proposa et fit adopter de consacrer l’anniversaire de la prise de la Bastille, par la fédération générale de toutes les gardes nationales et de toutes les troupes du royaume ; qui devaient être représentées à Paris par des députations. Le Champ de Mars fut choisi pour être le théâtre de cette solennité, devenue fête nationale par décret de l’assemblée. Cette majestueuse cérémonie, d’une haute politique, puisqu’elle appelait au même serment sur l’autel de la patrie, le roi, l’assemblée, les autorités constituées, toute la fédération militaire de la Fiance, en présence des citoyens de Paris, fut célébrée d’avance par l’expression de l’enthousiasme général. L’on vit toutes les classes de la population adoptant soudain toutes les clauses de cette égalité récemment proclamée, se confondre et travailler de concert aux immenses déblais que nécessitait dans le Champ de Mars la disposition projetée de terrain ; les mains les plus nobles s’armèrent des instruments du travail et rivalisèrent d’efforts avec les bras robustes des artisans. Ce spectacle seul fut une fête Spartiate, mais à laquelle présidaient l’élégance et la gaîté parisienne.

Le 14, les ruines de la Bastille voient partir pour le Champ de Mars soixante mille fédérés de la France. L’assemblée nationale, la municipalité, un groupe d’enfants, un groupe de vieillards, sont reçus dans leurs rangs, et représentent à cette théorie patriotique le passé, le présent et l’avenir. Arrivé au Champ de Mars, le cortège partage ses regards entre le roi, auprès duquel se place le président de l’assemblée, et l’autel qui va recevoir le serment du roi et celui de la nation. Après le saint sacrifice que célèbre l’évêque d’Autun, le roi prête le serment civique ; l’armée, la population répètent : Je le jure ! et les salves de canon apprennent à la capitale, que son souverain vient de se fédérer avec tous les Français pour le maintien de la constitution. Mais l’ivresse fut à son comble, quand, après le serment du roi célébré par les vivat d’un demi- million d’hommes, la reine debout sur le balcon de l’École militaire éleva le dauphin dans ses bras, et l’associa ainsi au serment prêté par son père. Ce jour, Louis XVI fut le plus grand et le plus puissant monarque du monde. Ces fédérés, tous alors constitutionnels, étaient ses plus illustres citoyens. L’implacable cour assistait en ennemie à cette fête de la famille française, et tandis que quatre-vingt-trois départements la célébraient par les mêmes vœux, elle nommait les fédérés des rebelles, et, ne pouvant les punir, les abandonnait à la malignité de ses écrivains. Elle irrita par des chansons ceux qui avaient dans leurs mains les armes de la vengeance. Le mépris est une des causes premières de la révolution, et en justifia souvent les excès.

Dans les premiers jours de septembre, M. Necker se vit obligé de résigner pour la dernière fois le ministère, ne pouvant tenir tête aux nouvelles exigences des partis, ni vaincre l’indécision toujours croissante du monarque. La nécessité de sa retraite lui fut imputée à crime, et il traversa comme un proscrit cette France, qui, l’année précédente, l’avait porté en triomphe. Si son union avec Mirabeau eût été possible, s’il avait cru pouvoir se plier à l’ascendant et reconnaître l’empire universel du grand orateur, que de malheurs eussent été évités ! La pensée s’attriste que l’idée d’un pareil sacrifice, si c’en était un, n’ait pas alors inspiré cet homme de bien. M. Necker parti, Mirabeau se trouva seul en possession de la confiance publique. Cette domination, qu’il exerçait si éloquemment à la tribune, devait fixer l’attention de l’aristocratie. Le mauvais état de ses affaires, ses prodigalités pouvaient suggérer à la cour l’idée de tenter une conquête importante. Elle se trompait dans ses espérances. C’était pour sauver la monarchie constitutionnelle et non pour rétablir l’ancienne domination que Mirabeau promit ses services. Il était de sa nature comme de celle d’un autre génie, qui, vingt ans après, renversa l’autel que Mirabeau avait élevé, de vouloir être seul à la tête de l’égalité et le premier de la patrie.

La reine aussi avait dompté toutes ses répugnances. Trompée par le jugement du Châtelet, dans l’espoir qu’elle avait conçu de faire retomber sur le duc d’Orléans et sur Mirabeau l’attentat des 5 et 6 octobre, la cour ne voyait plus de salut qu’en se jetant dans les bras du grand homme qu’elle avait voulu perdre, et dont surtout elle avait eu le dessein de faire servir la complicité prétendue, pour accabler le duc d’Orléans de tout le fardeau de l’accusation. Mirabeau était, par l’élévation de son caractère, incapable de concevoir une manœuvre aussi vile, même au détriment d’un ennemi qu’il aurait pu craindre, et il était loin de craindre le duc d’Orléans, dont la conduite alors fut indignement calomniée par ceux mêmes qui étaient les courtisans de Monsieur, premier chef de l’opposition, et qui avaient laissé pendre le marquis de Favras.

Planant au-dessus de ces intrigues et livré, plus que jamais, par l’expérience de deux années de travaux, aux inspirations de sa haute raison, Mirabeau accepta le fardeau du salut de la France, tel que son génie prophétique l’avait conçu, c’est-à-dire du salut d’une France libre, sous un roi qui le fût aussi. Assurément si on était parvenu à former une union durable, entre Bouillé qui commandait l’armée, Lafayette tout puissant à Paris, et Mirabeau qui gouvernait l’assemblée et la cour, la révolution s’arrêtait avec respect devant ce triumvirat ; et Louis XVI, en dépit de l’aristocratie et de la démagogie vaincues, eût tenu avec sécurité et avec gloire le sceptre constitutionnel de la France : mais une jalousie secrète divisait ces trois hommes ; une fatale destinée devait s’accomplir !

Rome et l’émigration parurent de nouveau se confédérer, et joindre leurs forces contre le serment que l’assemblée décréta pour le clergé. Le schisme éclata dans le sein même de la législature, et eut pour auxiliaires naturels le fanatisme du midi, l’émigration de Turin et le Vatican. De telles difficultés étaient trop puissantes pour être surmontées par l’esprit à la fois timoré et indécis du malheureux Louis XVI. Il conjura le souverain pontife de venir au secours des scrupules de sa conscience et des obligations de son serment. Ce fut en vain, et il se vit réduit à se faire contraindre à sanctionner le décret relatif au clergé. C’est dans ces circonstances si critiques pour la faiblesse naturelle du monarque, que l’émigration de Turin que traînait à sa suite le comte d’Artois, alla envahir l’électorat de Trêves, où une émigration bien plus nombreuse avait arboré la bannière de la cour ; tandis que, loin de là, sur le Rhin oriental, les trois générations de la maison de Condé avaient planté le drapeau de la guerre. Ainsi, dès le principe, l’émigration se séparait en deux partis : tant la division est naturelle à ceux qui s’élèvent contre l’ordre légal de leur patrie.

L’empire de Mirabeau sur son parti et sur l’assemblée avait donc fini par s’étendre jusque sur la cour elle-même. Celle-ci était parvenue à conquérir l’homme qui devait la dominer, et soit intérêt, soit ambition, soit conviction, le géant de la tribune s’était rendu sous condition au monarque. Ceux qu’il appelait les trente voix : les Lameth, les Barnave, les Duport, les Chapelier, etc., l’accusèrent de s’être vendu. Quoi qu’il en soit, Mirabeau donnait plus qu’il ne recevait ; car il s’était chargé d’acquitter la dette du roi envers la nation et celle de la nation envers son roi. C’était un service incalculable offert en retour des scrupules du roi, de l’antipathie de la reine et peut-être de quelques libéralités. La cour, et c’était beaucoup, comprenait enfin qu’il s’agissait pour elle d’être ou de ne pas être, et Mirabeau, saisissant avec ardeur l’occasion de son plus beau triomphe, enlevait à l’aristocratie le palladium de la royauté. Il allait voir à ses pieds cette noblesse qui l’avait repoussé, et il voulait entourer le prince d’une majesté à la fois royale et populaire, qui eût à jamais mis son trône à l’abri des factions de tous les partis. Il voulait enfin établir un roi et un gouvernement constitutionnels, tels que la France les possède aujourd’hui.

Telle était la condition du traité entre Mirabeau et la cour, lorsque, vers la fin de 1790, deux conspirations d’une nature tout opposée, choisirent pour théâtre la ville de Lyon. L’une était celle de Mirabeau, qui voulait mener le roi dans cette ville, pour y traiter avec la nation, et proposer pour gage commun une nouvelle constitution ; l’autre était celle du comte d’Artois, qui devait s’y transporter à la tête de l’émigration de Turin, et y appeler les Sardes et les Autrichiens. Ces conspirations, avortèrent toutes deux ; celle-ci par la translation subite du foyer des intrigues de l'émigration sur les bords du Rhin, celle-là, par un coup bien plus fatal, par la mort de Mirabeau, survenue le i avril de l’année suivante. Les derniers moments de ce grand orateur furent plus honorables que la cause qui précipita la fin de ses jours. Toutes les veilles de cet homme ardent n’appartenaient pas aux affaires publiques. D’autres passions également puissantes combattaient et balançaient celle qui fermentait avec tant d’énergie dans la tête et dans l’âme du publiciste et de l’homme d’état.

L’Hercule de la tribune française avait beaucoup de ressemblance avec l’Hercule de la fable, mais plus heureux, il vit commencer son apothéose. Dès l’instant où Mirabeau cessa de paraître à l’assemblée, on put dire de lui ce qu’il avait bien voulu dire de l’abbé Sieyès ; son absence fut une calamité publique. Ses ennemis, eux-mêmes, avaient besoin d’un pareil adversaire, tant il y avait de gloire à le combattre, et même d’éclat à succomber sous ses coups. Le deuil de la cour fut profond et sincère, car elle perdait sa seule espérance : Mirabeau ne mourût, ni comme un chrétien, ni comme un sage, mais comme un athlète, qui sourit à son dernier combat : la nation tout entière assista par ses représentants, à la pompe triomphale de ses obsèques. L’assemblée décréta un deuil de huit jours, et lui décerna les premiers honneurs de la sépulture dans la Basilique de Sainte-Geneviève, qui prit le nom de Temple des grands Hommes. Voltaire et Rousseau y reçurent peu de temps après le même hommage de la reconnaissance nationale, par un décret solennel. Cette consécration d’un temple chrétien aux mânes des grands hommes, était le fruit de cette indépendance philosophique, que le siècle devait à ces deux illustres écrivains, ils avaient vécu ennemis et séparés ; la postérité n’envisageant que l’unité de leurs principes et de leurs doctrines, rapprochait et confondait leurs cendres.

Cependant le clergé, dont les biens avaient été aliénés ; la noblesse, dont on avait supprimé tous les privilèges et aboli tous les titres, protestaient contre les opérations de l’assemblée, et la signalaient à l’Europe par l’intermédiaire de l’émigration, comme l’ennemie des trônes et des sociétés. L’égoïsme des privilégiés destinés encore une fois à agiter la France, donnait dès-lors l’exécrable spectacle d’une trahison secondaire, appelant à porter les premiers coups, les puissances de l’Europe, les excitant à la destruction et au partage de la patrie. Sans appui, sans conseil depuis la mort de Mirabeau, le roi était devenu l’esclave de la cour. Entraîné déjà par elle a une correspondance avec l’Autriche, Louis XVI se trouva bientôt engagé plus avant que l’incertitude de son caractère ne l’y portait. Ce qu’il ordonnait, ce qu’il promettait, il le désavouait secrètement. Il affectait de paraître moins libre qu’il ne l’était ; et, se trompant lui-même, il trompait l’assemblée et ses propres ministres. Dans le moment où il faisait déclarer à l’Europe par ses ambassadeurs, qu’il était résolu de maintenir la constitution, il préparait en silence les moyens de sa fuite, vers les frontières du Nord de son royaume.

La reine seule et Monsieur, qui avaient adopté le même parti, mais qui devaient suivre une route différente, étaient, avec quelques Gardes-du-Corps, les seuls confidents de ce projet : toutes les mesures furent si bien organisées que la famille royale était dans la nuit du 21 juin 1791 sur la route de Châlons, se dirigeant sur Montmédy, sans que personne, pas même le général Lafayette, qui commandait la garde du château, en eût le moindre soupçon. Hors de Paris, M. de Bouillé seul était instruit du départ du roi, et avait fait, pour le protéger, un mouvement de troupes, qui avait inquiété la population. Reconnu à Sainte-Menehould, Louis XVI fut arrêté à Varennes, où il parla en roi et fut traité en prisonnier. Le plan était bien conçu ; le roi, au milieu de l’armée de Bouille, eût rallié à lui toute l’émigration. dont il se méfiait, et là il eût traité à la fois directement avec la France et avec les étrangers ; mais la fortune de la république l’emporta, et le roi cessa de l’être à Varennes. L’assemblée, devenue dépositaire du pouvoir souverain tout entier, ordonna le retour de ce prince, et continuant froidement l’exercice du pouvoir comme en l’absence du roi, prouva ainsi à Louis XVI, à qui cette grande leçon était désormais inutile, la supériorité du gouvernement représentatif sur la monarchie absolue. Mirabeau avait dit : Le silence des peuples est la leçon des rois ; l’assemblée s’en souvint, et elle ordonna aux habitans de Paris un silence qu’elle s’imposait à elle-même, quand, après un voyage de huit jours, le roi, accompagné dans sa voiture par Barnave et Pétion, rentra dans les murs de Paris pour n’en plus sortir.

Une émigration considérable avait précédé le départ de Louis XVI, et n’avait point altéré la confiance que la nation avait dans sa probité. Mais à la nouvelle de sa fuite, l’opinion, lasse de son indulgence, ne rejeta plus sur le parti aristocratique et l’influence étrangère la responsabilité de cette imprudente action .Si cette entreprise eût été couronnée parle succès, elle aurait peut-être attiré plus tôt la guerre dans le sein de la France, et ses résultats eussent été plus tôt funestes à l’aristocratie et à l’Europe ; toute la nation était armée ; elle se fut portée en masse à la frontière. Le mot de trahison a toujours une influence électrique chez les peuples qui sortent de l’esclavage. Les hommes qui goûtent pour la première fois les douceurs de la liberté, sont toujours soupçonneux, et lors même qu’ils se défendent, ils sont encore trop faibles pour n être point barbares.

L’évasion du roi fut manquée par la pusillanimité et l’imprudence de ceux qui lui avaient conseillé cette action. La cour ne gagna rien à cet événement, que d’avoir discrédité, sans retour, sa propre cause, et d’avoir fait réellement du roi le prisonnier légal de la nation ; l’assemblée, à la perfidie des courtisans, et à la défection du roi, opposa une dignité remplie de calme, et domina par son énergie d’aussi alarmantes circonstances. En revenant à Paris, le roi traversa cinq cent mille hommes armés. Leur morne attitude, et celle de la capitale, durent lui faire connaître tout son malheur et l’étendue de sa faute. L’opinion avait prononcé sa déchéance. Le lien qui unit les peuples aux rois, une fois rompu, ne se reforme jamais. La trahison qui s’interpose entre une nation et son chef les rend subitement étrangers l’un à l’autre. L’assemblée, dont la modération, véritable preuve de sa force, ne s’était pas démentie un seul moment envers la famille royale, crut cependant devoir songer à se faire justice à elle-même. Se constituant en jury suprême, elle prononça la suspension du roi, et ordonna une enquête sur. sa fuite.

Louis XVI était consigné dans son palais. Il y fut constamment environné du respect de l’assemblée, et défendu par elle contre les outrages des Jacobins. Ceux-ci qui avaient voté sa déchéance dans leur club, convoquèrent la multitude au Champ de Mars pour en faire signer l’arrêt au peuple sur l’autel de la patrie, et ne furent point arrêtés par le décret de l’assemblée, qui, autant par générosité que par politique, satisfaite de l’enquête qu’elle avait ordonnée sur le départ du roi, venait de rendre à ce prince ses droits et sa liberté. Il fallut que le sage Bailly et le patriote Lafayette eussent recours à la loi martiale. Le drapeau rouge fût arboré dans le Champ de Mars et le canon dissipa les rebelles. Danton et Santerre régnaient déjà sur les faubourgs.

Cependant l’assemblée soutint dignement Louis XVI dans cette première agonie de la royauté ; elle accepta et interpréta comme une nouvelle profession de foi méritant toute sa confiance, la justification à laquelle Louis XVI avait été contraint de descendre devant les commissaires délégués par elle. Bientôt elle déclara la constitution achevée, et en la soumettant à l’acceptation du roi, fit partager à ce prince l’hommage de la reconnaissance nationale.

Une fête solennelle fut décrétée pour célébrer l’acceptation de la constitution par le roi ; la famille royale assista à l’Opéra en grande représentation. Elle se rendit ensuite avec pompe aux Champs-Elysées, où des jeux de toute nature, et de brillantes illuminations rassemblaient toute la population. Un superbe feu d’artifice fut donné sur la place Louis XV, et rappela douloureusement au roi et à la reine les fêtes de leur mariage. Ces plaisirs, cette joie publique avaient pour eux quelque chose de sinistre, et offraient à la fois à leur esprit un pénible souvenir et un présage plus affreux. La formation de l’assemblée en jury pour prononcer sur la fuite du roi était encore un antécédent funeste, mais dont le malheureux Louis XVI, entouré d’un peuple qui le bénissait, ne pouvait encore pénétrer la conséquence menaçante. L’assemblée nationale l’investissait de la gloire d’avoir fondé un nouvel empire, dont le sceptre, long-temps égaré, ne serait pas perdu pour la France.

De graves erreurs politiques avaient entaché les travaux de cette immortelle assemblée devenue le type et le flambeau de toute législature. Elle avait brisé les liens de la France avec la cour de Rome par la vente des biens du clergé, la suppression des couvents et le licenciement des prêtres réputés inutiles au service public. Mais en exigeant le serment de ceux qu’elle conservait, c’était reconnaître le clergé comme une classe à part dans la communauté des citoyens, et rappeler ainsi qu’il avait été un ordre dans l’état. C’était aussi recruter pour le pape en lui donnant l’occasion de prescrire le refus de ce serment et de fomenter un schisme, qui causa les premiers troubles de la Vendée. La rigueur dont elle se servit pour vaincre les résistances, prit bientôt le nom si fatal de persécution religieuse et alluma la guerre civile. L’exemple de ce schisme était malheureusement donné par Je roi lui-même, qui avait cependant accordé sa sanction au serment civique des prêtres. Il était difficile à un roi, naguères absolu, de consentir à sacrifier jusqu’aux scrupules de sa conscience à la religion du bien public. En cela Louis XVI fut sans doute plus malheureux que coupable. Il expiait les vices de son éducation, dont l’étiquette uniforme asservissait au lieu d’élever le caractère des fils de France. Le génie seul, si rare dans cette famille, aurait pu briser les entraves de leur enfance ; il y avait loin de Louis XVI sanctionnant le décret qui ordonnait le serment aux prêtres, et n’admettant auprès de sa personne qu’un confesseur insermenté, à cet autre Bourbon, qui disait Paris vaut bien une messe. C’est que Henri IV avait été élevé à l’école de la nature et de l’adversité, et ne devait son éducation qu’à l’expérience.

Un autre décret qui eut des conséquences bien plus importantes, parce qu’il était organique, au lieu d’être simplement disciplinaire, fut celui qui déclara l’unité de l’assemblée constituante. Appuyée sur deux chambres dont la pondération eût équilibré le trône, la constitution eût intéressé jusqu’à ses premiers ennemis, ce haut clergé, cette haute noblesse, à qui l’égalité était et fut jusqu’à la fin, comme elle l’est encore aujourd’hui, bien plus insupportable que la liberté. Peut-être une telle constitution, en ôtant tout prétexte à l’émigration eût-elle été inattaquable, si le décret à jamais funeste, qui exclut de la législature suivante les membres de la Constituante, ne fut venu détruire toute espérance raisonnable. Il est difficile de concevoir, comment cette assemblée, si sage et si éclairée, par une délicatesse mal entendue et par un désintéressement qu’il ne lui était pas permis d’avoir, osa risquer ainsi le sort de la patrie, en la privant des pilotes habiles, qui depuis deux années conduisaient au milieu de tant d’écueils le vaisseau constitutionnel ? Ne devait-elle pas prévoir, par les orages tant de fois soulevés autour d’elle et dans son propre sein, quelle serait la destinée du roi, de la monarchie, et de la liberté elle-même, abandonnée aux premiers jours de sa naissance à des hommes nouveaux, et peut-être à ses ennemis, et privée des secours que devaient naturellement lui offrir les citoyens généreux et habiles qui venaient de présider à sa naissance et de guider ses premiers pas.

Au sein de cette brillante assemblée, qui renfermait tant de vertus et tant de talents, et derrière ses rangs les plus obscurs, était caché un homme qui osa y concevoir l’idée de l’affreuse célébrité, qui l’a voué à l’exécration des contemporains et de la postérité. Cet homme, guidé par le sentiment de sa propre médiocrité, n’avait dans son propre intérêt compris la révolution que comme un grand œuvre d’anarchie. Irrité de voir son ambition bornée par Tin- capacité ou l’insuffisance de ses moyens, et ses prétentions impossibles à réaliser tant que Tordre existerait dans le gouvernement, il soupirait après le trouble et la confusion, comme un reptile impur arraché au séjour fangeux dont il fait ses délices. A la fuite du roi, il avait voté déjà pour le priver de la couronne. Le mépris dont il était couvert ensevelit cette proposition dans l’oubli ; fatigué de la supériorité de l’assemblée, insensible à la dignité attachée à chacun de ses membres, il conspira pour sa prompte dissolution, et, secondé par quelques misérables dont il obtint la complicité, il contribua efficacement à l’adoption de la résolution qui borna les travaux législatifs de ces nobles représentants de la nation. C’était le seul mal qu’il pouvait faire alors à la France, qui eût gagné à la révision de sa constitution, le maintien d’un régime salutaire dont cet acte fait avec trop de précipitation ne renfermait encore qu’une imparfaite ébauche. Robespierre, dont l’instinct funeste avait saisi les vices de cette organisation politique, parce que tout ce qui était défectueux ne pouvait lui échapper, éprouva une joie secrète en voyant se fermer une carrière où il n’avait eu en partage que l’humiliation et le silence. Il conçut l’espoir de se venger de sa longue obscurité ; et, par une fatalité cruelle, cet espoir se réalisa.