AUTOUR DE ROBESPIERRE

 

CHAPITRE XII. — BABEUF ET ROBESPIERRE.

 

 

Les premiers socialistes français, qui aient formé un parti, les Egaux, que nous appelons maintenant du nom de leur chef les Babouvistes, ont professé pour Robespierre un culte véritable. Ils se sont donnés devant les contemporains et devant la postérité pour ses héritiers et ses continuateurs. A diverses reprises déjà[1], nous avons insisté sur cette vérité historique trop souvent méconnue. Nous ne croyons pas inutile d’y revenir aujourd’hui au moyen de preuves supplémentaires.

Qu’on ne croie pas que Gracchus Babeuf ait abrité après coup son communisme derrière le grand nom de Robespierre, par tactique, par habileté politicienne ! Non ! Babeuf admirait Robespierre de longue date. Il s’en est expliqué en toute clarté dans une lettre intime qu’il écrivait à son ami le député Coupé de l’Oise, le 10 septembre 1791[2] : « Analysez Robespierre, dit-il à Coupé, vous le trouverez aussi agrairien en dernier résultat et ces illustres sont bien obligés de louvoyer parce qu’ils sentent que le temps n’est pas encore venu. » Agrairien, cela veut dire à cette date partisan de la loi agraire, c’est-à-dire communiste. Le mot socialiste n’est pas encore inventé.

Babeuf a donc « analysé » Robespierre et il a trouvé que l’orientation de sa pensée sociale était la même que la sienne. Il est reconnaissant à l’avocat d’Arras d’avoir pris en toute occasion à la tribune de la Constituante la défense du peuple et des déshérités, d’avoir combattu la démarcation entre les citoyens actifs et les citoyens passifs, d’avoir protesté contre la loi martiale, dénoncé les abus du partage des communaux, revendiqué l’égalité des partages en matière de successions, opposé en toute circonstance au droit bourgeois le droit humain.

Quand éclatent, au printemps de 1792, les émeutes de la faim occasionnées par le renchérissement excessif des denrées, quand les révoltés de la Beauce massacrent le riche maire d’Étampes, Simoneau, dont les Feuillants et les Jacobins eux-mêmes font un martyr, un martyr de la Loi ; à qui s’adresse le défenseur des paysans arrêtés et traduits en justice, le curé de Mau champ, Pierre Dolivier ? A Robespierre qui insère sa pétition dans le n° 4 de son Défenseur de la Constitution et qui, presque seul dans la presse, s’attaque à l’idole du jour, au dogme de la liberté économique. Il y avait du courage, quelques jours à peine après la pompe funèbre célébrée dans toute la France en l’honneur du maire d’Étampes, à écrire publiquement sous sa signature :

Eh bien ! je le déclare, Simoneau n’était point un héros, c’était un citoyen regardé généralement dans son pays comme un avide spéculateur sur les subsistances publiques, ardent à déployer contre ses concitoyens une puissance terrible, que l’humanité, que la justice et même la loi défendent d’exercer légèrement[3] ; il fut coupable avant d’être victime et les maux de sa patrie et la violence que l’on reproche à ses compatriotes furent en grande partie son ouvrage...

 

Si ces lignes de Robespierre tombèrent sous les yeux de Babeuf, et il est impossible d’en douter, puisque Babeuf et Dolivier se connaissaient[4], le feudiste picard dut être content de l’avocat artésien ! Babeuf connut-il personnellement Robespierre ? Les documents publiés ne permettent pas de l’affirmer. Mais la chose ne serait pas impossible. Il vint à Paris au printemps de 1793, pour échapper aux persécutions dont il était l’objet dans la Somme. Sylvain Maréchal, son ami, lui procura une place dans l’administration des subsistances de la ville de Paris et le fit entrer ensuite chez Prudhomme aux Révolutions de Paris. Sylvain Maréchal, assez éclectique en politique, s’accordait avec Babeuf sur le programme social. Babeuf a pu entendre Robespierre développer aux jacobins sa fameuse déclaration des droits de l’Homme où il définissait la propriété : « la portion de biens garantie par la loi ! »

Quoi qu’il en soit, Babeuf ne fut pas mêlé aux luttes intestines de la Montagne. Arrêté une première fois le 24 brumaire, une seconde le 11 pluviôse, pour le faux qu’il aurait commis sur le registre des ventes de biens nationaux du district de Montdidier[5], il passa en prison le temps tragique de la Terreur. M. G. Deville, qui est loin d’être sympathique à Robespierre, a déjà réfuté la légende qui veut que Babeuf ait figuré parmi ceux qui invectivèrent Maximilien à la Fête de l’Être suprême. Élargi le 30 messidor, sous caution, il était à Laon pendant que l’Incorruptible succombait, le 9 thermidor, sous les coups de l’intrigue et du crime.

De retour à Paris aussitôt après ce grand événement, Babeuf ne songe qu’à le faire tourner au profit de la cause démocratique. Il se fait inscrire à la société populaire qui tient ses séances à la salle des Électeurs a l’Évêché et où se rencontrent les éléments les plus avancés de l’ancien parti jacobin. Dès le 30 thermidor il revendique la liberté de la presse et la restitution au peuple du droit d’élire les autorités. Autrement dit il demande la fin du gouvernement révolutionnaire, le retour à un régime normal, à un régime constitutionnel. Les historiens superficiels et prévenus en concluent que Babeuf faisait par-là profession d’anti-robespierrisme. Ces historiens, qui confondent Robespierre avec la Terreur, n’ont jamais lu le discours du 8 thermidor ou, s’ils l’ont lu, ils ne l’ont pas compris, car ce discours, le testament de Robespierre, est un long cri de protestation contre le terrorisme et ses abus.

Sans doute, parce qu’il est journaliste et qu’il doit compter avec l’opinion, Babeuf est obligé, dans la feuille qu’il fonde le 17 fructidor an II, de désavouer Robespierre, de se désolidariser avec un nom compromettant. Mais voyez dans quels termes il le fait ! « Nous estimerons, nous admirerons l’ouvrage [la Déclaration des droits de 1793], dit-il dans son n° 1, et nous oublierons quel fut l’ouvrier, sincèrement patriote et ami des principes jusqu’au commencement de 1793 et le plus profond des scélérats depuis cette époque. » Cette façon d’oublier Robespierre, en rappelant son plus beau titre de gloire, est d’une adresse qui ne trompe pas sur les véritables sentiments de Babeuf.

Sans doute il attaque avec violence Carrier, dans les numéros suivants, mais qui avait fait rappeler le sanguinaire proconsul ? sinon Robespierre ?

Dans la brochure même qu’il lance contre Carrier, il a bien soin d’insérer ce passage par lequel il se solidarisait avec l’œuvre sociale de Robespierre :

Je n’entends point, dit-il, censurer la partie du plan de Robespierre, relative aux secours levés sur les riches en faveur des enfants et des parents des défenseurs de la Patrie. Je ne censure même pas les mesures institutionnelles qui ont pour objet de saigner l’enfant de la fortune pour récompenser ces défenseurs eux-mêmes au retour des combats... Il ne serait nullement juste que celui qui n’a rien s’exposât et se sacrifiât pour défendre les propriétés au profit de ceux qui les tiennent... je vais plus loin, je dis que (dût cette opinion paraître ressembler au système de Robespierre), soit que l’on combatte ou non, le sol d’un État doit assurer l’existence à tous les membres de cet État. Je dis que quand, dans un État, la minorité des sociétaires est parvenue à accaparer dans ses mains les richesses foncières et industrielles, et qu’à l’aide de ce moyen, elle tient sous sa verge et use du pouvoir qu’elle a de faire languir dans le besoin, la majorité, on doit reconnaître que cet envahissement n’a pu se faire qu’à l’abri des mauvaises institutions du gouvernement. Et alors, ce que l’administration ancienne n’a pas fait dans le temps pour prévenir l’abus ou pour le réprimer à sa naissance, l’administration actuelle doit le faire pour rétablir l’équilibre qui n’eût jamais dû se perdre... L’autorité des lois doit opérer un revirement qui tourne vers la dernière raison du gouvernement perfectionné du Contrat social ; que tous aient assez et qu’aucun n’ait de trop. Si c’est là ce que Robespierre a vu, il a vu à cet égard en Législateur.

 

M. Espinas, qui cite ce texte[6], a bien raison de dire que les quelques injures banales lancées au nom de Robespierre dans le même écrit ne doivent pas nous tromper sur les véritables dispositions de Babeuf.

Dans son n° 24 d’ailleurs, Babeuf s’enhardit à dénoncer l’hypocrisie des maîtres du jour, des thermidoriens qui parlent du gouvernement révolutionnaire, « comme du saint des saints avec vénération et respect et avec indignation du gouvernement de Robespierre, de la Terreur et du système de sang, comme si tout cela n’était pas une seule et même chose ! » Non Babeuf n’était pas dupe des indignations thermidoriennes !

Qu’on s’étonne alors que le fameux Guffroy, l’ennemi de Robespierre, qui servait d’imprimeur à Babeuf, n’ait pas trouvé cette vérité bonne à dire et qu’il ait invité cet homme dangereux à porter ses feuilles à d’autres presses ! Quelques jours plus tard, Babeuf était arrêté et enfermé au Luxembourg pendant une semaine (novembre 1794).

Dès lors il ne cesse de dénoncer, dans le Tribun du peuple, la réaction montante. Il s’exprime dorénavant sur les fripons dans les mêmes termes que Robespierre dans son discours du 8 thermidor. La suppression du maximum, et l’horrible disette qui en fut la conséquence, fait regretter au peuple le bon temps de Robespierre. Babeuf peut aller de l’avant. Il se sent soutenu. Dans son n° 29, daté du 1er au 19 nivôse an III (21 décembre 1794-8 janvier 1795), il définit les deux partis, qui partagent les républicains, dans un passage que Robespierre eut signé :

Je distingue deux partis diamétralement opposés... Je crois assez que tous deux veulent la République, mais chacun la veut à sa manière. L’un la désire bourgeoise et aristocratique ; l’autre entend l’avoir faite et qu’elle demeure toute populaire et démocratique..., le premier parti veut dans la République le patriciat et la plèbe... le second parti veut pour tous non seulement l’égalité de droit, l’égalité dans les livres, mais encore l’honnête aisance, la suffisance largement garantie de tous les besoins physiques, de tous les avantages sociaux, la rétribution juste et indispensable de la part de travail que chacun vient fournir à la tâche commune...

 

Un mandat d’arrêt est lancé contre Babeuf le 12 nivôse. Il y échappe par la fuite. Un nouvel ordre d’arrestation est répété un mois plus tard, le 17 pluviôse. Cette fois Babeuf est mis en prison, d’abord à Paris, à La Force et aux Orties, puis à Arras, aux Baudets, où il arrive le 25 ventôse (15 mars 1795). Aux Baudets, il se lie avec les principaux agitateurs qui formeront avec lui le noyau de la conjuration des Égaux, notamment avec Germain. Ramené à Paris au Plessis le 24 fructidor an III-10 sept. 1795, il n’y reste pas longtemps[7]. L’amnistie qui suivit le 13 vendémiaire le remet en liberté.

Dès qu’il reprend son journal, au début du Directoire, il s’affiche nettement robespierriste : « Osons dire, écrit-il dans son n° 34 paru le 15 brumaire an IV- 6 novembre 1795, que la Révolution, malgré tous les obstacles et toutes les oppositions, a avancé jusqu’au 9 thermidor et qu’elle a reculé depuis. » On a voulu qu’il se soit converti au robespierrisme dans les prisons, par sa fréquentation avec les Duplay, les Debon, les Darthé, les Germain qui auraient modifié ses opinions. Il n’est pas nécessaire de recourir à cette explication. Babeuf n’a jamais varié dans ses idées sociales qui, dès 1791, l’avaient rapproché de Robespierre. Sa conversion a dû être facile, si conversion il y a eu, car, malgré son amitié pour Sylvain Maréchal, il n’avait jamais été hébertiste. Dès son n° 3, à une époque où il avait l’air par tactique d’applaudir au 9 thermidor, il avait répudié l’hébertisme. C’est dans son n° 40, paru le 5 ventôse an IV, 24 février 1796, qu’il a développé le plus longuement sa profession de foi robespierriste. Il commence par publier la lettre suivante qu’il avait reçue, dit-il, d’un capitaine de l’armée de l’Ouest :

Lettre au Tribun venant de l'armée de l'Ouest :

Dans plusieurs départemens, mon cher Gracchus, l’on ne parle que de mettre à profit tes avis. Je viens de faire un long voyage et j’ai vu partout un dégoût absolu pour tout ce qui s’est fait depuis 18 mois. Le Peuple, rongé de misère, persécuté, avili par la classe des honnêtes gens, s’écrie, en regardant l’assignat que tous les débitants rejettent : « Cà valoit l’argent il y a dix-huit mois. Ce Robespierre avoit donc bien du talent et du mérite puisqu’il le maintenoit au pair ? » Et puis, l’on traite suivant leurs œuvres les Tallien, les Freron, les Rovère, les dominateurs de Prairial, etc... Il est vrai que le royalisme, toujours adroit, cherche à faire insinuer que tout ce que l’on souffre aujourd’hui n’a pour cause que la seule révolution. Des imbécilles le croient et s’imaginent qu’ils seroient plus heureux sous le joug d’un maître. Mais la masse sait bien dire qu’il est plus avantageux de remettre sur pied la République que de réintrôniser un tyran. Enfin, cher Tribun, si l’on parvient à réveiller les Parisiens, je réponds des départemens et surtout des armées. Oh ! des armées, oui, oui, j’en réponds. Ce n’est point à nos braves défenseurs de la Patrie qu’on fera accroire que le gouvernement actuel est le meilleur de tous. Quand ils comparent le respect que l’on avoit pour eux sous le régime de la Terreur, le soin que l’on prenoit de leur bien-être, les motifs d’encouragement qu’on leur donnoit, enfin leur situation morale de ces tems-là ; quand, dis-je, ils comparent le tout à l’état avilissant où ils sont réduits aujourd’hui, ils sont prêts à s’écrier simultanément : Rendez-nous le gouvernement de Robespierre. En effet, rien n’est plus triste que la vie des militaires. On refuse leurs assignats, et ils n’ont pas même assez de numéraire pour avoir du tabac. Ils sont honnis, bafïoués et traduits devant les tribunaux pour la moindre chose. Enfin, qu on fasse un appel aux soldats, et chaque armée devient le foyer d une Vendée républicaine. » Signé : B..., capitaine de sappeurs.

 

Encouragé par la lettre de son correspondant qui lui affirme que l’armée regrette Robespierre, Babeuf s’explique à son tour dans une longue note qui mérite d’être reproduite tout entière :

C’est dans le moment, où comme à Rome, après la mort de Manlius et celle des deux Gracques, tous les échos des rues et carrefours retentissent de pleurs et de regrets amers sur l’assassinat de ce digne plébéien ; c’est ce moment, dis-je, qu’un complaisant prôneur du parti de Thermidor choisit précisément pour déverser à grands flots le fiel et le poison sur la mémoire des immortelles victimes de cette fatale journée. Vilain d’Aubigny, cet ex-adjoint tant célèbre du ministère de la guerre, est l’homme que nous voulons dire. Il avoit fait une grosse brochure, en style réactionnaire, alors qu’il étoit de mode d’écrire en faveur de la glorieuse révolution thermidorienne. On eût pu lui pardonner, s il se fût contenté d’en faire une première distribution dans le tems. Mais la nouvelle édition qu’il vient d’en répandre à profusion annonce des intentions particulières. On veut évidemment faire diversion aux larmes bien justes que le Peuple répand sur la tombe de ses meilleurs et plus sincères amis. On veut lui donner le change, en s’efforçant de faire passer ces regrets sur le souvenir de Danton. Quelle différence entre Danton, le patron de tous les zélateurs de la République des riches et ceux dont tous les actes et les discours ne respiroient que l’amour du vrai Peuple et de l’Égalité ! Danton aimoit la République, à la façon du boucher Legendre, son intime ami. Il la vouloit, pour mettre les révolutionnaires à la place des princes et gros seigneurs ; pour donner Le Rincy à Merlin de Thionville et Comtat-Messaline[8] au susdit boucher. Nous valons bien d’Artois et d’Orléans, disoient, d’après leur maître, ces scélérats entre eux. Oui, répétoit instamment Danton ; à chacun son tour. La révolution est pour ceux qui l’ont faite. Il faut que les révolutionnaires prennent la place de ceux qu’ils ont culbutés ; que, comme eux, ils aient de l’or, du bien, des terres, des palais, de belles courtisanes et tous les plaisirs réunis. Etoit-ce là la doctrine du philosophe d’Arras ? Qu’on l’écoute dans son sublime discours du 17 pluviôse l’an II, on reconnaîtra en lui une autre manière de marquer le but de la Révolution : Nous voulons, disoit-il, un ordre de choses... où la Patrie assure le bien-être de chaque individu et oh chaque individu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la Patrie. Et voilà l’homme qui, au moment où la Nation entière revient sur son compte de l’erreur où elle a été malheureusement entraînée, est attaqué par l’individu Vilain d’Aubigny, porteur de procuration des sybarites du jour. Quels arguments accusateurs emploient-ils pour cela ? Quels motifs d’incrimination légitime met-il aussi en usage contre le jeune et sage Saint-Just, qu’il déchire également à belles dents ? Voici ce qu’il fournit contre l’un et contre l’autre. Un misérable réchauffé des mêmes impostures atroces prodiguées dans les mois qui suivirent Thermidor et qu’on croyoit absolument usées depuis ce tems-là. Urne de Robespierre ! Cendres chéries ! Ranimez- vous, et daignez confondre de plats diffamateurs. Mais non, méprisez-les, demeurez paisibles, restes précieux ! Tout le peuple français, dont vous avez voulu le bonheur et pour lequel votre seul génie avoit fait plus que personne ; tout le Peuple français se lève pour vous venger. Et vous, auteur du pamphlet sacrilège qui vous arrête, apprenez mieux à respecter la mémoire d’un sage, d’un ami du genre humain, d’un grand législateur ! Et abstenez-vous d’injurier celui que la postérité vénérera. Quant à vous, Patriotes, à qui l’on a à peu près forcé la main pour accepter le dégoûtant libelle que je réfute, qu’en devez-vous faire ? Puis-je croire que vous hésiterez de le vautrer dans les égoûts ?

 

Après avoir ainsi exécuté le triste Vilain d’Aubigny, Babeuf poursuit encore un peu plus loin sa vibrante apologie de Robespierre :

Les démocrates n’aiment point à entendre parler sur un ton de mésestime de la Constitution de 93, qu’ils ne regardent point d’ailleurs comme l’ouvrage exclusif de Hérault de Séchelles. Tout en convenant avec l’auteur de l'Opinion que ce code n’établissoit ni ne garantissoit encore le plus haut degré de bonheur social, il faut pourtant avouer qu il étoit un grand acheminement pour y conduire. C’étoit une base solide, une pierre fondamentale qui présentoit, tracé sur elle-même, tout le dessin de l’édifice parfait de l’Égalité. Tous les éléments et les moyens d’amélioration étoient contenus et indiqués dans ce plan même : et c’est pour l'avoir trop bien vu, qu’aucun sacrifice n’a coûté à nos ennemis pour le renverser. On apperçoit même, dans l’ordonnance de ce bel œuvre, l’application d’une disposition aussi grande que hardie et philanthropique que nourrissoit dès longtems l'âme de Maximilien Robespierre. Dans un des numéros de son précieux journal, il blâme Solon de n’avoir voulu faire que des loix les moins mauvaises que put recevoir le Peuple pou/ qui il les destinoit ; et il ajoute que de vrais législateurs ne doivent point subordonner leurs loix aux mœurs corrompues du Peuple pour lequel ils les destinent ; mais qu ils doivent savoir remoraliser le Peuple par les loix, baser d'abord celles-ci sur la justice et la vertu, et savoir ensuite vaincre toutes les difficultés pour y soumettre les hommes. C’est, je le répète, 1 intention qui s’apperçoit dans la charte de 93, dont les principes sont bien plus purs que ne l’étoit, même à l'époque où elle fut publiée, le Peuple français qui l’adopta. Cependant, les rédacteurs de cette charte n’appliquèrent pas, dans tout son entier, la maxime de Robespierre ; sans doute parce qu’ils jugèrent néanmoins imprudent de le faire, et qu’ils crurent plus certains d’arriver au faîte de la justice par degrés. Leurs intentions y visoient totalement, je le crois, et je ne veux consentir à les taxer d’ignardise et d'hypocrisie. Leur marche à petites journées eût pu n’être pas mauvaise. Ils étoient déjà loin. Il est vrai qu’on eut trop le tems de voir où ils se dirigeoient, et de couper leur route. Mais qui peut répondre que celui qui voudra courir en poste n’abymera pas sa voiture dans quelque grand précipice ? N’injurions pas ceux qui ont voulu le bien, mais qui prétendoient aller vers lui d’une autre manière que nous. Quand Michel Le Pelletier donnoit son plan d'Education commune, il alloit aussi à l’Égalité. Robespierre y alloit de même, lorsque, le 21 avril 93, il recueilloit aux jacobins les applaudissements et les vifs transports bien mérités du vrai Peuple, après lui avoir présenté sa Déclaration des Droits de l’homme, où la Propriété était définie : le droit de chaque citoyen à jouir de la portion de biens qui lui seroit garantie par la loi ; droit borné à l’obligation de respecter les droits de tous les autres co-associés, sans pouvoir porter préjudice à leur sûreté, à leur liberté, à leur Existence et à leur Propriété. Cette définition étoit mon Manifeste et cette rédaction-là des Droits de l’Homme et du Citoyen n’étoit point le travail d’un hypocrite. L’épithète peut convenir à ceux qui ont fait changer cette même définition pour y substituer celle bien équivoque que la Propriété est le droit de disposer à son gré des fruits de son industrie, etc. La Déclaration des Droits de Robespierre n’a éprouvé que cette variation essentielle après laquelle on l’a vu figurer à peu près exacte en tête de la Constitution de 93. Sans doute, avec cette mutilation, elle n’étoit plus mon Manifeste. Il ne m’appartient pas, pour cela, d’avoir l’orgueil de disputer à Maximilien Robespierre l’initiative, dans la Révolution, du plan d’Égalité réelle, vers lequel il prouve, en cent endroits de ses ouvrages, que tendoient ses vœux uniques. Telle est la justice que j’ai cru devoir rendre à ce tyran, dont l’État vient de faire vendre les dépouilles et les effets qui se sont montés (commencement de pluviôse) au prix de 30 mille francs, monnoie nationale, 300 livres numéraire !...

 

Cinq jours après avoir lancé ce n° 40, où il mettait sa propre doctrine sous l’égide de Robespierre et de Saint-Just et où il se déclarait comme eux l’ennemi des Danton, Babeuf s’expliquait nettement sur ses intentions dans une lettre intime à son ami Bodson, dont il n’est pas inutile de reproduire le principal passage :

Je confesse aujourd’hui de bonne foi que je m’en veux d’avoir autrefois vu en noir et le Gouvernement révolutionnaire, et Robespierre, et Saint-Just. Je crois que ces hommes valaient mieux, à eux seuls, que tous les révolutionnaires ensemble et que leur gouvernement dictatorial était diablement bien imaginé. Tout ce qui s’est passé depuis que ni les hommes ni je gouvernement ne sont plus, justifie peut-être assez bien l’assertion. Je ne suis pas du tout d’accord avec toi qu’ils ont commis de grands crimes et fait périr bien des républicains. Pas tant ! je crois. Je n’entre pas dans l’examen si Hébert et Chaumette étaient innocents. Quand cela serait, je justifie encore Robespierre. Ce dernier pouvant avoir à bon droit l’orgueil d’être le seul capable de conduire à son vrai but le char de la Révolution. Des brouillons, des hommes à demi-moyens selon lui et peut-être aussi selon la réalité, de tels hommes, dis-je, avides de gloire et remplis de présomption, peuvent avoir été aperçus par notre Robespierre, avec la volonté de lui disputer la direction du char. Alors celui qui avait l’initiative, celui qui devait avoir le sentiment de sa capacité exclusive, a dû voir que tous ces ridicules rivaux, même avec de bonnes intentions, entraveraient, gâteraient tout. Je suppose qu’il eût dit : « Jetons sous l’éteignoir ces farfadets importuns et leurs bonnes intentions », mon opinion est qu’il fit bien. Le salut de 25.000.000 d’hommes ne doit point être balancé contre le ménagement de quelques individus équivoques. Un régénérateur doit voir en grand. Il doit faucher tout ce qui le gêne, tout ce qui obstrue son passage, tout ce qui peut nuire à sa propre arrivée au terme qu’il s’est prescrit. Fripons ou imbéciles, ou présomptueux, ou avides de gloire, c’est égal et tant pis pour eux ! Pourquoi s’y trouvent-ils ? Robespierre savait tout cela, et c’est en partie ce qui me le fait admirer. C’est ce qui me fait voir en lui le génie où résidaient de véritables idées régénératrices !...

Je ne crois point encore, avec et comme toi, impolitique et superflu d’évoquer les cendres et les principes de Robespierre et de Saint-Just pour étayer notre doctrine. D’abord, nous ne faisons que rendre hommage à une grande vérité, sans laquelle nous serions trop au-dessous d’une équitable modestie. Cette vérité est que nous ne sommes que les seconds Gracques de la Révolution française. N’est-il pas utile de montrer que nous n’innovons rien, que nous ne faisons que succéder à des premiers généreux défenseurs du peuple qui, avant nous, avaient marqué le même but de justice et de bonheur auquel le peuple doit atteindre ?

En second lieu, réveiller Robespierre, c’est réveiller tous les patriotes énergiques de la République et avec eux le peuple qui autrefois n’écoutait et ne suivait qu’eux. Rendons à sa mémoire son tribut légitime ; tous ses disciples se relèvent et bientôt ils triomphent. Le robespierrisme atterre de nouveau toutes les factions. Le robespierrisme ne ressemble à aucune d’elles, il n’est ni factice ni limité. Le robespierrisme est dans toute la république, dans toute la classe judicieuse et clairvoyante et naturellement dans le peuple. La raison en est simple ; c’est que le robespierrisme c’est la démocratie, et ces deux mots sont parfaitement identiques. Donc, en relevant le robespierrisme, vous êtes sûrs de relever la démocratie.

 

Trois jours après cette lettre, d’une vérité historique si intense, le neveu du menuisier Duplay, Simon Duplay, l’ami et le secrétaire de Robespierre devenu l’ami de Babeuf, fondait l'Eclaireur du peuple pour faire suite au Tribun disparu[9]. L’Eclaireur n’eut que 7 numéros. Simon Duplay ira s’asseoir aux côtés de Babeuf sur les bancs de la Haute Cour de Vendôme, avec combien d’autres robespierristes[10] !

Nous avons publié[11] les remarquables notes inédites que l’historien des Égaux, Buonarroti, rédigeait encore dans sa vieillesse pour venger Robespierre et flétrir les thermidoriens. Babeuf et Buonarroti eurent gain de cause auprès des démocrates et des socialistes de leur génération.

Ce n’est qu’à notre époque, quand la tradition de la Révolution s’est perdue, surtout après 1870 avec l’invasion du marxisme, que les démocrates et les socialistes français, ou du moins certains d’entre eux, se sont laissés abuser par des thèses tendancieuses, plus politiques qu’historiques, et qu’ils ont cessé de comprendre Robespierre, que leurs devanciers avaient admiré. Mais il est remarquable que la tradition s’est conservée à l’étranger et particulièrement dans les pays pour lesquels l’étude de notre Révolution était un moyen d’émancipation. Là le conseil de Babeuf a été suivi : « Réveiller Robespierre, c’est réveiller tous les patriotes énergiques de la République et avec eux le peuple ! »

 

FIN DE L'OUVRAGE

 

 

 



[1] Voir nos articles : La Politique de Robespierre et le 9 thermidor expliqués par Buonarroti (Annales révolutionnaires, 1910, t. III, pp. 480- 513) : La Politique sociale de Robespierre (Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, pp. 551-563).

[2] Cette longue lettre très intéressante a été publiée pour la première fois par M. Espinas dans sa Philosophie sociale au XVIIIe siècle, p. 410.

[3] Robespierre fait allusion à la loi martiale que Simoneau avait proclamée. Il lui reproche d’avoir commandé le feu à la troupe contre les affamés.

[4] On trouvera dans les papiers de Babeuf lors de son arrestation sous le Directoire le principal ouvrage de Dolivier, l’Essai sur la justice primitive.

[5] M. Gabriel Deville, qui a retrouvé le dossier du procès, croit à l’innocence de Babeuf. M. M. Dommanget, qui a repris la question, estime que le faux matériel existe, mais que l'intention de Babeuf était désintéressée.

[6] La philosophie sociale au XVIIIe siècle, p. 230.

[7] Juste le temps d’y connaître Debon, « qui avait saisi mieux que personne les vues profondes de Robespierre » (Buonarroti, Conspiration pour l’Egalité, 1828, t. I, p. 70, note).

[8] L’actrice Coûtât, maîtresse de Legendre.

[9] Sur Simon Duplay, voir l’étude de M. L. Grasilier dans la Revue internationale des sociétés secrètes du 5 mars 1913.

[10] M. Espinas a cité leurs noms, pp. 269-270.

[11] La politique de Robespierre et le 9 thermidor expliqués par Buonarroti dans les Annales révolutionnaires, t. III, 1910, pp. 481-513.