NAPOLÉON ET SA FAMILLE

VOLUME VI. — 1810-1811

 

XX. — LES TRÔNES EN PÉRIL.

 

 

II. — LE ROYAUME D'ESPAGNE

(Juin 1809. — Mars 1810.)

 

Pendant que Napoléon menait cette campagne d'Autriche où, pour la première fois, les balles ne l'ont point respecté, à Madrid, on a posé certaines hypothèses et l'on a agité des projets. Si l'Empereur est tué, Joseph est l'héritier présomptif et, comme en 1805, sans exprimer aucun vœu coupable, Joseph se tient très attentif aux événements ; ses entours plus encore, s'il est possible, et tous envisagent avec une assurance tranquille l'éventualité d'une telle succession. Leur objecte-t-on la pesanteur du fardeau que le roi assumera, les compétitions que provoquera l'ouverture d'un semblable héritage, ils répondent : Le roi est estimé en France et très aimé dans le Sénat auquel on se rallierait. Son esprit éminemment pacifique lui offrirait la plus belle des chances. La France est lasse de la guerre et même de la plupart des conquêtes. On proclamerait la paix générale et l'affranchissement de plusieurs pays réunis à contre-cœur. Par là on se concilierait le dedans et le dehors, l'Angleterre elle-même.

L'armée actuelle, ajoute-t-on, ne ressemble pas aux autres armées. Aujourd'hui, ce sont presque tous fils de propriétaires et d'artisans, dont plus de la moitié, même parmi les officiers, ne demande pas mieux que de retourner à leurs foyers, dans leurs familles. Ce qui resterait volontairement sous les drapeaux suffirait pour composer une bonne armée. On pourrait ainsi, pendant de longues années, suspendre la conscription, parce que l'armée se recruterait sans peine de ceux qui, rentrés chez eux, n'y auraient pas trouvé des ressources à leur goût et selon leur attente.

On diminuerait les impôts en renonçant à la guerre et on populariserait le nouveau gouvernement en rétablissant le commerce.

Quelques généraux feraient les mécontents et chercheraient à soulever les esprits. La France, qui veut le repos, ne les écoulerait pas. On disperserait les plus turbulents sur les frontières et dans les départements, sans les laisser se réunir à Paris, d'où part toujours tout signal de brouilles, et, si quelqu'un de ces militaires levait la tête, on la ferait tomber aux applaudissements publics, pour en imposer aux autres.

Le prince Eugène conserverait sans opposition le royaume d'Italie où il est vu de bon œil et ne songerait pas à la France.

Murat aurait assez à faire de se soutenir à Naples où il a fait une si indigne censure de l'administration de son prédécesseur. Ce serait cependant celui sur lequel il faudrait avoir le plus à l'œil, parce qu'il hait le roi Joseph et qu'il a des prétentions contraires à ses droits. Mais qui le seconderait ? Il a peu de réputation réelle dans l'armée et n'aurait, dans le civil, de parti que parmi quelques roués de Paris qu'il amasse autour de lui.

La masse des militaires qu'on n'inquiéterait ni dans leur fortune, ni dans leurs honneurs, pourvu qu'ils restassent tranquilles, aimeraient encore mieux être gouvernés par un prince pacifique que par un de leurs camarades qui, une fois porté à la tête des affaires, s'imaginerait avoir sur eux la même supériorité et les mêmes droits que l'Empereur.

Tels étaient les discours que l'on tenait ouvertement dans l'entourage français du roi d'Espagne. Dans un but analogue, en vue de lui faire une réputation d'homme de guerre, ses prôneurs n'avaient pas manqué d'exalter la prétendue victoire de Talavera au point que les batailles de l'Empereur sur le Danube semblaient peu de chose en comparaison.

Napoléon, bien qu'il n'eût encore aucune notion de ces propos, se trouva surpris par les contradictions que lui présentaient les divers récits de la bataille de Talavera et s'acharna à les éclaircir. Il sentait là une intrigue et, ne pouvant s'en prendre directement à Joseph, il s'en prit à son faiseur militaire, Jourdan, qui avait signé des rapports mensongers. De longue date il avait peu d'estime pour Jourdan — un assez pauvre général qui manque toujours de résolution, disait-il à Rewbell en l'an X. — Il ne lui avait confié aucun commandement actif et c'était presque malgré lui, pour donner satisfaction au parti dont avait été Jourdan aux Cinq-Cents, et pour plaire aux vétérans de Sambre-et-Meuse, qu'il lui avait donné le bâton. En le rappelant d'Espagne, il a infligé d'abord un exemple nécessaire ; puis il a arrêté l'intrigue, car, disait Rœderer, Jourdan fait croire à Joseph qu'il est homme de guerre et Joseph fait croire à Jourdan qu'il est homme d'esprit. Par là le génie militaire de Joseph se trouve étouffé dans son germe. Aussi, le roi d'Espagne en est-il fort marri et cherche-t-il tous les moyens de retarder un départ que, jusqu'au dernier moment, il a cru empêcher. C'est seulement le 6 novembre qu'à la fin, Soult prend l'emploi de major général.

Aussitôt, plaintes aigres de Joseph : on lui retire l'homme qui lui convient par-dessus tout, il n'a jamais éprouvé une seconde de malaise avec lui, quoiqu'il ait vécu dans la plus étroite intimité depuis plusieurs années et qu'il se soit trouvé avec lui dans des circonstances qui ne sont pas ordinaires. Jourdan est, avec Rœderer, le seul homme dont le tact parfait ne se soit jamais démenti. Il le regrette d'autant plus amèrement que, de la part de son successeur, il n'attend ni les mêmes complaisances, ni la même facilité : Jourdan était un homme à lui ; Soult est l'homme de l'Empereur ; Jourdan, major général des armées françaises, les employait selon les ordres de Joseph, pour la gloire du roi d'Espagne et l'accomplissement de ses projets espagnols ; Soult ne va-t-il pas les employer selon les ordres de l'Empereur, pour sa gloire à lui-même et pour l'accomplissement des projets français ?

C'est assez pour que, sans mettre en balance avec cet échec les discours qu'il a tenus ci-devant, et des mensonges de Talavera, Joseph écrive à sa femme : Le métier que je fais est intolérable tel qu'il est aujourd'hui. Si les rapports de l'Empereur avec moi ne doivent pas changer, il faut que ma position change ; si sa conduite a eu pour objet de me dégoûter de l'Espagne, son but est rempli... L'humiliante posture qu'on voudrait me faire tenir sur le trône d'une grande nation ne me convient pas. Je veux savoir ce qu'on veut de moi et me retirer si ce qu'on veut de moi répugne à ma fierté. Je ne veux pas être sous la tutelle de mes inférieurs ; je ne veux pas voir mes provinces administrées par des hommes qui n'ont pas ma confiance ; je ne veux pas être un enfant couronné parce que je n'ai pas besoin de couronne pour être homme et que je me sens assez grand par moi-même pour ne pas vouloir monter sur des échasses. Si donc l'Empereur n'a plus d'affection pour lui, s'il ne lui montre pas une confiance entière, il ne veut plus d'une situation politique qu'il lui faut acheter par d'amers dégoûts, comme s'il était le plus déhonté et le plus ambitieux des intrigants, lui qui estime la vie privée avant tout et sa conscience plus que toutes les gloires passées et futures. Une campagne au fond d'une province, loin des routes fréquentées, des fleurs, des livres, ses enfants, c'est tout son rêve et tout son vœu. La retraite ou la plénitude du pouvoir, tel est l'ultimatum qu'il pose ; sa femme a mission de le redire à l'Empereur et il ne doute que, devant la menace de sa retraite, en y joignant que l'affection et la confiance de son frère sont les seules choses auxquelles il tienne, l'Empereur ne cède comme il a toujours cédé, ne lui rende Jourdan, rétabli sur la liste des maréchaux d'Empire et honoré d'un duché comme les autres maréchaux, surtout ne lui attribue à lui-même, sur tous les commandants de corps, une autorité absolue.

Aussi, après la bataille d'Ocaña à laquelle il a assisté et que Soult a remportée sur l'armée de Venegas et d'Arizaga — la même que, trois mois auparavant, Joseph et Jourdan se vantaient d'avoir anéantie, ainsi que l'armée anglaise, à Talavera et à Almonacid — il écrit à l'Empereur (19 novembre) : Il y a longtemps, Sire, que je n'ai des nouvelles de Votre Majesté. La paix même ne m'a été annoncée que par les gazettes. Toutes les grandeurs où elle m'a porté me deviennent à charge sans son affection habituelle. Si j'ai perdu votre amitié, trouvez bon que je me retire dans la plus obscure retraite ; si non, je trouverai une mort glorieuse dans les hasards où le nom que je porte et les troupes que je commande ne m'ont fait jusqu'ici trouver que la victoire. Dans tout état de cause, rappelez vous bien que vous n'avez jamais eu d'ami plus digne de vous ni de frère plus tendre que moi et craignez de vous en souvenir trop tard.

Toutefois, devant cette victoire où 34.000 Français ont eu raison de 55.000 Espagnols, en ont tué 4.000 et pris 26.000, avec 3.000 chevaux et quarante-six pièces de canon, le désir de ravoir tout de suite Jourdan s'affaiblit et s'estompe. Joseph gagne des batailles avec Soult comme il en gagnait avec Jourdan, c'est bien la preuve de son génie militaire. On peut changer son chef d'état-major ; il n'en triomphe pas moins partout où il commande. Même, son impulsion suffit, car à Alba-de-Tormès où il ne s'est point trouvé, Kellermann fils, avec huit régiments de dragons, a anéanti l'armée du duc del Parque. Il a donc désormais conquis l'Espagne et il l'écrit à son frère ; qu'on le laisse seulement exercer son gouvernement libéral et régénérateur et tout ira à merveille. Les comptes que l'on débite sur mon sort futur et sur celui de l'Espagne retardent seuls, dit-il, le rapprochement de tous les esprits et empêchent la pacification intérieure.

***

Pour achever la conquête physique et morale de tous ses sujets, Joseph n'a plus qu'à prendre possession de cette Andalousie où, après chaque défaite, rentrent les bandes dispersées et d'où, quelques mois plus tard, sort une armée nouvelle formée des déserteurs de Joseph, équipée et habillée tout à neuf par ses soins. Une fois l'Andalousie soumise et la junte de Séville ralliée — ce qui ne peut manquer — les armes tomberont des mains des guérilleros.

Cette forme de penser est chez Joseph toute simple. L'Empereur qui est un soldat, ne voit en Espagne de redoutable que l'armée anglaise et veut diriger contre elle tout l'effort. Joseph, qui joue au roi, prend un médiocre souci des Anglais refoulés en Portugal : ce sont là des ennemis tels qu'il convient à un roi d'en avoir, contre lesquels il soutient une guerre étrangère où il ne faut pas mettre d'importance ; par contre, tout son effort, il le dirige sur la soumission des Espagnols, l'abolition de leur résistance en armées organisées : dès que les populations ne sont plus comprimées par la terreur que leur imposent quelques Bourboniens, elles n'aspirent, dit-il, qu'à se jeter à ses pieds. Quant aux soldats espagnols, ils n'attendent qu'une occasion pour se ranger sous ses drapeaux : ainsi, à Ocaña, sa seule présence a suffi pour que 26.000 Espagnols missent bas les armes. Aussi s'en est-il emparé tout aussitôt pour en faire des soldats à sa cocarde. Il les a habillés et équipés aux frais du trésor français, les a armés des meilleurs fusils français et les a rendus aptes à rendre d'excellents services... dans les armées de la Junte ou dans les guérillas.

Ce système qu'il a adopté, il le suit imperturbablement : par un décret du 24 décembre, il accorde amnistie pleine et entière aux déserteurs de ses armées, même à ceux qui ont été faits prisonniers par les troupes françaises et il promet à ceux qui déserteront de l'ennemi 500 réaulx s'ils amènent un cheval, soixante s'ils apportent un fusil, vingt-cinq si c'est un pistolet. Bien mieux, par un ordre du jour du 14 janvier 1810, en vue, dit-il, d'accélérer l'époque de la pacification générale du royaume, il déclare que tout militaire appartenant aux armées insurgées pourra se retirer librement dans ses foyers : s'il s'en trouve qui veuillent continuer à servir, ils seront admis dans les troupes royales avec le grade qu'ils avaient chez les insurgés, et on prend avec eux l'engagement formel qu'ils ne seront jamais appelés à servir à l'étranger.

Ces mesures, dont on pourrait multiplier à l'infini les exemples, désignent assez le but que poursuivent Joseph et ses conseillers. Ses ministres et son entourage lui ont persuadé qu'il n'avait qu'à se montrer pour tout voir tomber à ses pieds et que le peuple, en dépit de la fureur de ses chefs, était prêt à se repentir. Ces ministres sont-ils sincères ? On peut le croire. Avant tout, ils sont philosophes — on dirait anti-cléricaux — et persuadés que la régénération de l'Espagne ne peut s'accomplir que par l'abolition des ordres monastiques. Ils appartiennent à cette infime portion de la bourgeoisie et de la petite noblesse quia lu Voltaire et les Encyclopédistes et a fourni leurs premiers adhérents aux loges maçonniques. Par là leurs idées se rattachent à certains points du programme de Napoléon ; mais ils détestent autant toute idée de prépondérance française que la junte même de Séville. En vue de détacher Joseph de l'Empereur et de la France ils s'emparent de ses moindres mouvements d'humeur pour le peindre à ses propres yeux comme un esclave. De même que la junte de Séville, ce qu'ils veulent, c'est un roi quel qu'il soit, qui n'aura rien de commun avec la France et qui se prêtera ici à tout ce qu'on lui fera vouloir. — Tel est le secret de tant de négociations avec les meneurs du parti contraire et si, en prêtant de telles intentions au roi, ils n'ont pas réussi, c'est qu'ils n'ont pas pu parvenir à persuader aux chefs de Séville qu'ils eussent le moyen d'exécuter ce qu'ils promettaient[1].

Dès ce moment, ils ne sont séparés des insurgés que sur la question de personnes : quant aux idées, elles sont presque semblables, avec, chez eux, des nuances de libéralisme, pour le moment plus accusées, tout à l'heure plus faibles, mais avec le même idéal de gouvernement civil. Dans ces conditions, loin de voir les coupables là où ils sont et de provoquer contre eux les punitions nécessaires, les ministres de Joseph ne songent qu'à les excuser, sous prétexte que ce sont leurs compatriotes ; ils sont, à en juger par leurs propos et leur conduite, tentés de se croire eux-mêmes plus coupables que les chefs de rebelles et obligés, à force de concessions pour d'anciens collègues, d'anciens amis, de se faire pardonner l'abandon de ce qu'ils appellent les droits de l'Espagne.

En même temps, ils travaillent de toutes leurs forces à l'application de leurs idées et si les décrets qu'ils font signer à Joseph étaient le moins du monde appliqués, ils auraient une influence décisive sur la régénération de leurs concitoyens. Ils légifèrent à l'infini et sur tous les sujets : décret établissant à Madrid un. muséum général de la peinture espagnole ; décret abolissant les juridictions ecclésiastiques ; décret instituant un dépôt général des cartes ; décrets proclamant la liberté du commerce de la boucherie, la liberté de l'exploitation des mines ; décret réservant aux archevêques et évêques le droit exclusif d'accorder toutes dispenses matrimoniales ; décret instituant dans chaque province du royaume une maison laïque d'éducation pour les jeunes filles, c'est le travail de quelques jours et il montre assez leurs tendances. Et autant de décrets pour la capitale ; ceux-ci, lorsqu'ils s'appliquent au percement d'une rue ou à la démolition de quelques maisons sont peut-être exécutés, mais, pour les autres, la machine aux lois tourne à vide, car, dans les provinces où les insurgés sont les maitres, il n'en est naturellement pas question et guère davantage dans les provinces qu'occupe l'armée impériale et où commandent les généraux français.

De là chez Joseph, une irritation qu'entretiennent avec soin ses ministres et qui amène des chocs constants. Car Joseph n'est pas roi seulement : il est lieutenant-général de l'Empereur et, constamment, il entend user, contre l'Empereur même et au profit des idées espagnoles, des pouvoirs que l'Empereur lui a confiés.

Le roi est violent dans ses discours contre son frère ; les ci-devant Français de sa Cour le sont plus encore. L'Empereur est l'objet personnel des haines et des sarcasmes de la plupart des entours du roi, et les choses vont au point que le général Sébastiani a dû exiger qu'au moins devant lui on fût plus réservé. C'est que, outre les griefs de leur souverain, ces ci-devant Français en ont de personnels. Ils ont trouvé une revanche à Madrid, où leur mérite est apprécié fort différemment de ce qu'il l'était à Paris : leur vanité s'en est exaltée et ils en ont pris une très haute idée d'eux-mêmes. Hier, au service de l'Empereur, ils languissaient dans les derniers rangs des troupes et les voilà tous à présent colonels ou généraux, avec des maisons, des terres, des croix, des cordons et maintenant des titres de noblesse... Les plus jeunes d'entre eux ont deux croix et plusieurs trois. Le chirurgien Paroisse lui-même en a trois. Lucotte est nommé marquis et grand cordon à la fois ; le chef d'escadron Jamin, gendre de M. Miot, est marquis avec 20.000 livres de rente ; le général Bigarré de même. Déguisés en Espagnols, parés des titres qui vaquent par la révolte des légitimes possesseurs, les officiers attachés à la fortune de Joseph deviennent méconnaissables et, dans les gazettes, où on les cite, ils font l'illusion de Castillans d'ancienne lignée. Cela se paye : Joseph, en une fois, leur distribue cent millions de réaulx en rescriptions, qui sont des espèces d'assignats, perdant 85 p. 100 dans le public, mais échangeables pour leur valeur nominale contre des biens nationaux, mobiliers et immobiliers. Ceux qui sont adroits prennent des meubles et les envoient en France. De tous ces ci-devant Français, Miot, comte de Mélito dans le royaume de Naples, est le premier en crédit et se montre l'ennemi très peu dissimulé de l'Empereur et de ses vues sur l'Espagne. On prétend que, comme intendant général de la maison du roi, il se garnit les poches, que, avec un nommé Quillé, il trafique des tableaux de la couronne, envoyant les originaux en Angleterre et y substituant des copies.

 

Quant aux Français qui restent Français et se battent pour le roi d'Espagne sous la cocarde tricolore, rien pour eux, pas même la solde, mais des humiliations chaque jour. Le ruban du nouvel ordre d'Espagne, déjà si prodigué aux hommes les plus insignifiants est de la même couleur que celui de la Légion d'honneur... Il n'y a pas un verre d'eau-de-vie à l'armée à Madrid ; les rations en viande se font mal et manquent la plupart du temps ; les officiers qui n'ont en Espagne aucune sorte d'avantage, se ruinent au prix excessif où tout y est. Aussi le mécontentement est général. Nos troupes haïssent les Espagnols, surtout ceux ralliés à Joseph comme autant d'ennemis personnels. Si c'est ainsi à Madrid, c'est pis dans les provinces où l'anarchie est complète : Les généraux français sont nommés par l'Empereur, mais, en même temps que les ordres du ministre de la Guerre de France, ils reçoivent ceux du lieutenant de l'Empereur qui est Joseph, et, ne sachant auquel entendre, ils n'obéissent à personne et font à leur tête. Pour entretenir leurs troupes ou pour se ménager une fortune, ils réquisitionnent et pillent. Entre eux, ils se jalousent et rivalisent ; ils brutalisent les Espagnols que Joseph envoie pour administrer, et ne tiennent compte ni de leurs fonctions, ni de leurs plaintes. Ayant conquis le pays, ils y vivent en conquérants, chacun pour soi.

***

A un tel état, il n'est qu'un remède, c'est l'Empereur prenant en personne le commandement de ses armées. Tel a été le projet de Napoléon depuis le mois d'août 1809. Il pensait se rendre en Espagne dès qu'il aurait fini avec l'Autriche. La preuve en est que, sur ses ordres expédiés de Schœnbrunn, ses équipages de campagne — soixante-trois chevaux d'attelage et soixante-neuf chevaux de selle, sont partis, le 29 août, de Paris pour Rayonne. Ils y ont retrouvé l'équipage de mulets constitué spécialement pour l'Espagne, après la campagne de 1808-1809, et, depuis le 26 septembre, le piqueur Jardin, qui accompagne l'Empereur dans toutes ses guerres, a pris le commandement et attend son maitre.

De Schœnbrunn, le 7 octobre, l'Empereur écrit à Clarke : Mon intention est de réunir pour le commencement de décembre, 80.000 hommes d'infanterie et 15 à 16.000 chevaux pour entrer en Espagne avec ces renforts. Le bruit de son arrivée immédiate est dès ce moment assez répandu pour que, le 15 octobre, Joseph envoie à la frontière, pour le recevoir, le marquis de Monte-Hermoso, son premier chambellan, le général Strolz, son premier écuyer, et le marquis de Casa-Palacio, son aide de camp. La nouvelle d'ailleurs ne parait guère lui agréer, car il ajoute seulement : Dès que je pourrai connaitre les dispositions qui pourront convenir à Votre Majesté, je m'empresserai de concourir de tous points à leur exécution.

C'est une fausse alerte : trop d'intérêts retiennent à Vienne l'Empereur qui a besoin de toucher barre à Paris. Mais son retour n'a pas modifié ses projets, car, par un décret du 28 novembre, il ordonne que, à dater du ter décembre, le prince de Neuchâtel prenne le titre et les fonctions de major général de l'armée d'Espagne. C'est là l'annonce d'un départ très prochain et Berthier ne marche pas sans l'Empereur. Au reste, l'ordre est positif : Prenez vos dispositions, lui écrit l'Empereur, pour organiser votre état-major et vos bureaux ; mettez en marche pour Bayonne vos équipages et vos aides de camp. Le 13 décembre, malgré le divorce imminent, il écrit : Dans peu, je serai en Espagne. Le 12 janvier, les équipages du major général sont arrivés à Bayonne, et, le 26, sous l'escorte du bataillon de Neuchâtel et de la compagnie d'élite du Grand quartier général, les équipages de l'Empereur — selle, attelage et transport — ceux de Berthier et ceux de Duroc repartent pour Burgos. Depuis le 1er, tout est préparé au château de Marrac pour recevoir l'Empereur. Jamais départ n'a été plus formellement résolu et annoncé aussi publiquement.

Napoléon, en effet, bien qu'il ne sache pas encore tout ce qu'il devrait savoir, est au moins instruit des mesures que Joseph prend officiellement, de l'esprit qui règne dans ses conseils et à sa cour, de la vanité qu'on lui inspire et du système qu'il a adopté pour tirer parti au profit des Espagnols des succès que remportent les Français. Ocaña et Alba-de-Tormes sont des victoires françaises. L'Empereur entend donc que tous les drapeaux qu'on a pris soient envoyés en France pour lui être présentés.et servir à orner les monuments français. Il consent que, sur les prisonniers, Joseph retire les Allemands, les Suisses et les Français, pour les placer dans ses régiments, mais il veut qu'on envoie à Bayonne tous les officiers espagnols qui, ayant été amnistiés, ont repris du service contre le roi, même tous les Espagnols qui tous, dit-il, se font un jeu de trahir. Cela est bon, mais il n'y a plus de prisonniers. Joseph, qui, dès le mois de juillet, avait fait réclamer par son ambassadeur à Paris, le duc de Frias, les officiers espagnols détenus en France qui avaient consenti à lui prêter serment, a profité de son titre de lieutenant de l'Empereur pour s'emparer des prisonniers d'Ocaña et les faire entrer dans son armée, d'où ils n'ont pas manqué de déserter pour rejoindre les guérillas. Quand je vois une pareille conduite, écrit Napoléon à Berthier, je me demande : Est-ce trahison ou imbécillité ? N'y donc que le sang français qui doive couler sans regret et sans vengeance en Espagne ?

Il est temps, et plus que temps que Napoléon arrive.

Jamais situation aussi embrouillée et aussi difficile n'a sollicité son attention ; jamais problème plus ardu ne s'est posé devant lui. Depuis que, par suite des événements de Bayonne et pour venger l'échec de Baylen, il s'est engagé dans le guêpier, il ne voit ni les moyens de le détruire, ni les moyens de s'en tirer, hésite et tergiverse, placé qu'il est entre l'éventualité d'une reculade qui coûte à son orgueil, les résistances d'un frère auquel il est habitué d'enfance à tout céder, la nécessité de faire front aux Anglais sur le premier champ de bataille où ils se présentent à ses coups, l'effroyable dépense d'hommes et d'argent, l'indiscipline qui des chefs se répand aux soldats, le dégoût d'une guerre sans gloire et où, après chaque succès, tout est constamment remis en question. Il est dégoûté, écœuré ; pour la première fois, son esprit ne s'attache point à ses affaires, il se détourne de ces choses d'Espagne, ouvre à regret les dépêches, et au lieu de les lire lui-même, il se fait faire des rapports. Mais, d'autre part, il sent que si lui-même il n'est point sur place, il ne se rendra pas compte, il ne trouvera pas la solution. Il se détermine donc, et, sa décision est prise.

***

De cette venue si prochaine, il n'a pourtant pas écrit un mot à Joseph ; mais Joseph sait se renseigner : ce n'est pas pour rien qu'il envoie à tout instant des aides de camp. Un d'eux, Henri Tascher, qui bientôt va épouser la nièce de Julie, Marcelle Clary, quitte Fontainebleau le 11 novembre et il arrive le 19 décembre à Madrid, avec la nouvelle. Tout de suite, Joseph décide d'aller en Andalousie : ainsi sera-t-il à Cadix quand l'Empereur viendra à Burgos.

Est-ce là une supposition hasardée ? Qu'on prenne les dates et les faits : Le 11 novembre, l'Empereur remet à Tascher une lettre pour Joseph où il écrit : On ne reçoit plus de nouvelles de ce qui se fait en Espagne. Cependant avec une armée aussi nombreuse et avec des ennemis aussi peu redoutables devant soi comment est-il possible qu'on n'avance pas plus les affaires ? La bataille d'Ocelle est du 19 novembre ; le combat d'Alba-de-Tormès du 28. Tascher arrive à Madrid le 19 décembre ; la lettre qu'il apporte est sans objet à présent, car l'armée française a suffisamment prouvé sa vitalité. Mais Tascher a connu les préparatifs de départ ; il a croisé en route les équipages de l'Empereur. Joseph saisit donc à la volée ce reproche d'inaction : Je suis fâché, répond-il, que Votre Majesté puisse croire que l'armée devrait être plus avancée ; on n'a cependant pas perdu un jour depuis les événements d'Ocaña et d'Alba ; j'ai pressé tant qu'il a été possible les mouvements. Soria, Cuença, la Sierra Morena ont à la fois vu les troupes de Votre Majesté. Le gouvernement de Séville est aux abois, le -moment presse et j'en profiterai. Tous les ordres sont donnés ; il ne dépendra pas de moi que les affaires ne soient bientôt décidées en Andalousie. Tout est disposé pour cela. Les Anglais se retirent en Portugal.

 

Ainsi, c'est de son chef, que Joseph décide l'expédition d'Andalousie : L'Empereur ne l'a pas ordonnée ; il n'a pas même été consulté. La première nouvelle, non point formelle, mais encore dubitative et vague, lui parviendra vers le 25 janvier. Au commencement de décembre, Joseph n'était rien moins que disposé à entrer en campagne. Tout, à Madrid, se préparait par ses ordres pour un joyeux hiver, bals et concerts à la Cour, chez les ministres et les personnes tenant au gouvernement, nominations d'officiers civils, décrets à surveiller, travaux à exécuter ; les Français de la Cour et de l'Etat-Major avaient été invités à faire venir leurs femmes. Au 19 décembre, tout change. Pourquoi ?

C'est que d'abord Joseph ne veut pas paraître dans sa capitale en vassal de l'Empereur. En 1808, il a dû marcher avec les bagages pour garder à ses yeux figure de roi ; en 1810, il ne veut pas recevoir l'Empereur à Madrid, comme le libérateur, le bienfaiteur, le fondateur de la monarchie. Puis, il entend se réserver à lui-même la gloire d'une conquête que ses ministres lui disent presque pacifique. Il se fera roi lui seul — à la vérité à l'aide de quelques baïonnettes françaises, mais puisqu'il commande cette armée, et qu'il y joint l'ombre de régiments à cocarde rouge, elle est espagnole, tout le moins hispano-française. L'étranger, qui est l'Empereur, n'intervient pas. La junte de Séville une fois chassée, ou ralliée, il ne restera plus de gouvernement en face du sien : l'unité politique sera rétablie et, durant que l'Empereur livrera aux Anglais, en Portugal, d'obscurs et difficiles combats, Joseph, roi des Espagnes par le consentement des peuples, jouira des honneurs et des joies du triomphe.

S'il avait su que l'Empereur, retenu décidément à Paris par les négociations du mariage autrichien, confierait à Masséna le commandement de l'armée destinée à agir contre les Anglais, peut-être eût-il ajourné son expédition : et s'il eût joint alors aux 80.000 hommes que l'Empereur destine à l'armée de Portugal, les 60.000 hommes qu'il va employer en Andalousie, c'eût été Wellington écrasé, la conquête de l'Espagne assurée, l'histoire changée : mais, dans ces affaires, tout tourne mal ; l'absence de confiance, d'une part comme de l'autre, produit à chaque instant des contradictions et des confusions ; les buts étant divers, les efforts s'annihilent et la France qui paie pour tout le monde n'en tire pas plus de profit que l'Espagne.

Pour constituer les 60.000 hommes que Joseph veut emmener en Andalousie, Soult a dû réunir le 1er corps (Victor), le 4e (Sébastiani), le 5e (Mortier) et la division de réserve que commande Dessoles, à laquelle sont attachées la garde royale espagnole, uniquement composée de Français, et une brigade espagnole formée de régiments allemands et suisses. Joseph eût encore voulu y joindre le 2e corps (Reynier), mais, lorsque Soult a appris que l'objectif adopté était non pas le Portugal, mais l'Andalousie, il a exigé qu'au moins Reynier restât sur le Tage, vers Alcantara, pour surveiller les Anglais. Soult d'ailleurs ne marche que sur un ordre formel et écrit de Joseph et il prend soin de se couvrir, vis-à-vis de l'Empereur, en transmettant à Berthier les copies de cette injonction et des ordres particuliers que le roi a donnés pour chacun des commandants de corps.

C'est le 1er janvier 1810 : ce jour-là même, Joseph envoie à l'Empereur, par le chef d'escadron Cassano, son écuyer, une lettre où il demande des ordres pour la suite des opérations : en faisant toute diligence, Cassano, ne peut être à Paris avant le 14 ; la réponse de l'Empereur, quelle qu'elle soit, ne peut parvenir à Madrid avant le 30. Or, le 8, Joseph est rendu au quartier général du 1er corps à Almagro ; il a soin d'écrire encore à l'Empereur que, là il connaîtra plus positivement la direction des forces ennemies, les projets des Anglais, ceux des insurgés et qu'il se conduira en conséquence ; mais il est sur l'heure démenti par Soult qui, de son côté, écrit d'Almagro : Sa Majesté catholique donnera ses ordres pour que les troupes se portent en avant et passent la Sierra Morena.

Ce n'est pas pourtant que Soult en ce moment résiste à ce roi qui le comble d'agréments, qui lui a facilité une certaine affaire de 1.150 balles de coton et qui vient de donner à son protégé et associé, un sieur Barillon, en banqueroute ouverte à Paris, la fourniture générale de la viande et de l'eau-de-vie pour l'armée, affaire de 17 à 18 millions ; mais il se souvient d'Oporto et, tout en ménageant le roi, qui ayant les pouvoirs de lieutenant de l'Empereur, est le chef de l'armée, il se garde vis-à-vis de l'Empereur en lui rendant compte comme major général.

 

Aux 60.000 Français qui lui feront escorte, Joseph joint sa cour entière et son gouvernement presque entier : quatre ministres l'accompagnent, douze conseillers d'État, des employés de tous les bureaux, des écrivains, des prédicateurs, des savants, des imprimeurs, puis les chambellans, les écuyers, les aumôniers, et les pages ; cela fait une colonie que transporte un immense convoi de voitures, et l'on n'a eu garde d'y oublier les objets destinés à une représentation royale. Que Napoléon arrive à Madrid, comme la nouvelle en semble certaine, il n'y trouvera personne pour le recevoir — seulement quelques ministres intérimaires, car il a bien fallu que Joseph, s'absentant pour plusieurs mois, laissât une apparence d'administration. Il en résulte sans doute qu'il y a, pour chaque partie, deux ministres, avant des pouvoirs pareils, donnant chacun des ordres, signant chacun des arrêtés et ordonnançant chacun des mandats, l'un à la suite du roi, l'autre à Madrid : mais ce qui domine tout, c'est la venue de l'Empereur.

Joseph est pressé de partir au point que, la veille du départ, n'ayant point d'argent comptant pour ses frais de voyage, il fait courir chez tous les banquiers de Madrid pour emprunter cinq cent mille francs en numéraire. Il offre vainement un gage de un million en objets précieux et un intérêt de deux pour cent par mois. Partout il est refusé : ce ne sera que onze jours plus tard qu'on pourra lui envoyer à son quartier général 120.000 francs comptant qu'on se sera procuré à des conditions plus dures encore.

***

Pendant quelques jours, vis-à-vis de l'Empereur, silence absolu : puis, tout à coup, un chant de triomphe. De Baylen, le 22 : La division de droite de l'armée ennemie vient d'être faite prisonnière. Elle a posé les armes devant les troupes du 4e corps... Nous avons déjà 6.000 prisonniers et vingt-cinq pièces de canon. Le même jour : La junte ne sera pas longtemps à Séville ; j'attends les rapports des 4e et 1er corps pour continuer ma marche. Les troupes de Votre Majesté observent une bonne police et ramènent par là les habitants à leurs sentiments naturels. Le 25, d'Andujar : Cordoue et Jaën ont ouvert leurs portes et m'envoient des députés ; Azanza est parti pour Grenade qui fera de même. Le maréchal Victor est en route pour Ecija, demain je serai à Cordoue et sous peu de jours à Séville. Il est inconcevable combien les calomnies grossières des ennemis nous ont été avantageuses ; les peuples sont dans la joie ; les troupes se conduisent bien. Le 27, de Cordoue : L'Andalousie sera bientôt pacifiée. Toutes les villes m'envoient des députés : Séville suit cet exemple. La junte est retirée à l'Ile de Léon. Je m'occupe d'entrer à Cadix sans coup férir. L'esprit du peuple est bon ; j'espère que sous peu Votre Majesté sera charmée des progrès que nous faisons ici parce que le triomphe de nos ennemis était fondé sur les plus absurdes et les plus basses calomnies qui se dissipent et font autant de bien que les ennemis en avaient espéré de mal.

 

Dans tout cela quoi de vrai ? Tout, sur les succès de cette promenade militaire où 60.000 Français aguerris ne rencontrent devant eux que des recrues mal commandées, démoralisées par leurs récentes défaites, incapables de tenir en ligne. Rien, au témoignage de témoins oculaires, bons Français et non suspects, sur la discipline gardée par les troupes ; partout pillages, viols, incendies. Peu de chose sur les apparences de pacification : elles sont destinées à dégoûter l'Empereur de venir en Espagne, car il n'approuverait pas toutes les concessions qu'on se sent le courage de faire pour se donner les honneurs de l'Espagne pacifiée sans sa présence... à tromper le roi lui-même en l'affermissant dans l'illusion que sa clémence sera plus efficace que les victoires même de l'Empereur et que, traverser des provinces, c'est les soumettre.

Mais Joseph n'a pas besoin de ses ministres pour être dupe : Il n'en faut pour preuve que l'article expédié de son cabinet particulier et inséré dans la Gazette de Madrid du 22 janvier, où le système qu'il a adopté se trouve officiellement exposé : Les ennemis de notre bon roi, y est-il dit, ne respiraient qu'une haine éternelle et une vengeance sans limites pendant que le roi leur offrait son pardon, s'efforçait de les convaincre et répondait à chaque insulte par un acte de bienfaisance ou par un décret paternel. Il était impossible qu'une conduite si prudente ne produisit pas à la lin l'effet souhaité. Un peuple, si ignorant qu'il soit, si fanatisé qu'on le suppose, ne peut résister toujours à la vérité, ni demeurer insensible aux bienfaits. Aussi voyons-nous que chaque jour s'augmente le nombre des partisans de la bonne cause et diminue la fureur de ceux de l'opposition. Les bravades et les vaines fanfaronnades de la junte de Séville comprimaient les sentiments de beaucoup de gens de bien et décevaient les timides et les ignorants. Il fut un temps où l'on craignait d'être abandonné par le roi et exposé à la fureur atroce des tyrans. La bataille d'Ocaña a été, pour ainsi parler, le dénouement de cette longue tragédie. Depuis lors, se sont dissipées les craintes qui retenaient les uns et se sont évanouies les espérances insensées qui soutenaient les autres... Nous nous plaisons à annoncer au public et à l'Europe entière de si agréables nouvelles pour mêler nos voix à l'applaudissement et à l'allégresse générales.

Dans ce programme pacifique, où le nom de l'Empereur n'est pas même prononcé, quels sont ces tyrans à la fureur atroce desquels on fût demeuré exposé si le roi avait quitté son trône ? La junte de Séville ou les généraux français ? Vis-à-vis de la junte, on prodigue les avances ; on la provoque à tout instant à des polémiques courtoises. Les généraux français, au contraire, certains au moins, sont l'objet des plaintes continuelles de Joseph, qui, à ce moment même, écrit à l'Empereur : Au nom du sang français et du sang espagnol, rappelez Loison, Kellermann, Thiébault ! Ces hommes nous coûtent bien cher !

 

Joseph est donc dans cet état d'esprit lorsque, arrivé à Carmona, le 30 janvier, il doit décider si l'armée marchera sur Cadix ou sur Séville. En allant droit sur Cadix, où la junte est réfugiée, mais où n'ont pu se jeter encore les 12.000 hommes qu'amène le duc d'Albuquerque, c'est Cadix pris, la junte dispersée, l'Espagne vaincue. Pas un instant à perdre, car d'Albuquerque a une marche d'avance et il faut le prévenir ; mais l'Espagne ainsi conquise ne se sera pas donnée, et, ce que rêve Joseph, ce que prétendent ses ministres, c'est que la junte se soumette, qu'elle s'incorpore dans le gouvernement, qu'ainsi l'unité morale de l'Espagne soit accomplie par les Français, et contre eux. Pour négocier avec la junte, pour obtenir son adhésion, c'est à Séville qu'il faut aller. A la vérité, au point de vue militaire, la prise de Séville n'est d'aucun résultat ; mais au point de vue moral, c'est tout, car Séville est l'ancienne capitale de la junte, donc, la capitale de l'Espagne de l'Opposition, et cette opposition qui n'attend qu'un prétexte pour se rallier, ne peut manquer de le faire si, privée de sa capitale, elle reçoit en même temps des assurances qui lui montreront dans le roi, non un vainqueur à la française, mais un régénérateur à l'espagnole.

Pour attester que tel est le plan de Joseph, il suffirait de l'ordre du jour qu'il a lancé le 14 janvier, garantissant aux déserteurs des armées de la junte une entière amnistie et leurs grades s'ils veulent continuer à servir, mais c'est mieux encore la proclamation qu'il adresse à ses peuples le 21 janvier : Le nom de l'Empereur n'y est pas prononcé. Joseph y déclare qu'il y tient son investiture des Grands d'Espagne, des généraux, des principaux personnages de la nation dont il a reçu le serment à Madrid, il parle légèrement de Baylen, et il termine ainsi : Si la paix intérieure n'est pas rétablie promptement, qui peut prévoir les conséquences d'une aussi criminelle obstination ? La France est intéressée à conserver l'intégrité et l'indépendance de l'Espagne si celle-ci veut lui être une amie et une alliée. Si elle préfère lui être ennemie, la France l'affaiblira, la démembrera et même la détruira. En vous parlant ce langage, Dieu, qui lit dans les cœurs des mortels, sait quels intérêts m'animent. Espagnols, le destin immuable a prononcé. Ne permettez pas que les passions excitées par l'ennemi commun vous séduisent plus longtemps : usez de votre propre raison. Elle vous montrera dans les soldats français des amis dévoués et des défenseurs. Il en est temps : Réunissez-vous tous autour de moi et que, de ce jour, commence pour l'Espagne une nouvelle ère de félicité et de gloire.

Après de telles déclarations, ce n'est pas à Cadix qu'il faut aller pour emporter la ville de vive force, c'est à Séville où l'on n'a à craindre aucune résistance et où l'on attendra l'effet des intelligences que le ministre de la guerre, O' Farill, a pratiquées dans Cadix. L'armée tout entière y marche donc[2], alors qu'un détachement suffirait et que le gros pourrait gagner Cadix, et comme il y a une escarmouche avec les troupes de la junte, au lieu de partir le 31 janvier, on ne part que le 1er février.

 

Il est vrai qu'à Séville, où l'on entre après un vague simulacre de défense, c'est un accueil à ravir le roi : Il y trouve des députations de toutes les villes d'Andalousie ; les prêtres et les moines viennent au baisemain et disent au roi qu'il est l'envoyé de Dieu ; les nobles Andalous s'ingénient à lui offrir, les uns des taureaux de combat, les autres des chevaux magnifiquement harnachés ; plusieurs mettent à la disposition de Sa Majesté leurs femmes, leurs filles et leurs maisons ; Te Deum, pluie de fleurs, acclamations, enthousiasme ! Le premier acte de Joseph a été de proclamer une amnistie pleine et entière pour les auteurs, les fauteurs et les agents des troubles qui ont agité les royaumes de Cordoue, Jaën, Grenade et Séville ; le second de créer une garde civique dans les quatre royaumes d'Andalousie ; et après, décrets sur décrets pour montrer quelle reconnaissance attend les opposants qui se soumettront.

 

Quant à l'armée française, il lui suffira de cette proclamation : Soldats, la guerre que l'Empereur vient de terminer avec l'Autriche avait ranimé l'espoir du cabinet anglais. Ses armées débarquées en Espagne, devaient faire la conquête de Madrid et y opérer une puissante diversion, mais, instruites à Talavera, elles ne se hasardèrent plus à se représenter.

Abandonnées par leurs prétendus alliés, les troupes de l'insurrection tentèrent un dernier effort au moment de la pacification de Vienne. Ocaña confondit leurs projets insensés. Soldats ! vous ne vîtes dans elles que des frères égarés par un ennemi commun ; vous voulûtes les sauver et je les reçus comme des enfants.

Français ! ce souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire. Je régnerai en Espagne, mais la France ne s'effacera jamais de ma mémoire...

Soldats de Talavera, d'Almonacid, de l'Arzobispo, d'Ocaña, de la Sierra Morena, comment vous exprimer tout ce que je vous dois ! Je vous rappelle à vous-mêmes votre propre conduite. L'Empereur la connaîtra.

Le roi d'Espagne veut qu'entre les colonnes d'Hercule, s'élève une troisième colonne qui consacre à la postérité et aux navigateurs des deux mondes la mémoire des chefs et des corps français qui ont repoussé les Anglais, sauvé 30.000 Espagnols, pacifié l'antique Bétique et reconquis à la France ses alliés naturels.

C'est là le style impérial ; mais la grandiloquence Napoléonienne exige des actes à la taille des mots, et les victoires que s'attribue Joseph, les seules qu'il cite parce qu'il croit y avoir commandé, n'en sont guère dignes. Le nom de l'Empereur est cette fois attesté ; Joseph n'a pas osé l'omettre en parlant à ses soldats, mais c'est toute la gratitude qu'il leur témoigne et, pour les récompenser, il estime que c'est assez d'une fantomatique colonne entre ces chimériques colonnes d'Hercule. Est-ce le lieu et l'occasion de plaisanter, ou bien Joseph croit-il vraiment qu'il existe quelque part, aux environs de Cadix, des colonnes pareilles à celles qui, au revers des piastres espagnoles, encadrent les armes royales ? Mais ces colonnes même des colonnati, les soldats les connaissent à peine, car, depuis combien de temps, leur solde est arriérée ! Pourtant, ils se battent pour autre chose que l'honneur. En pays conquis, l'Empereur les a habitués à recevoir des dotations et ils y ont pris goût. Or, de Joseph ils n'ont rien à espérer, car, en toute occasion, il répète que les biens nationaux sont uniquement réservés aux Espagnols qui le servent, que les Français ne veulent attenter en rien ni à leur indépendance, ni à l'intégrité de leur territoire européen ou de leurs possessions dans les deux Indes et qu'ils ne sauraient en aucun cas posséder en Espagne des terres à titres gratuit.

 

Vis-à-vis de l'Empereur, l'hymne de triomphe continue : L'Andalousie est pacifiée ; l'ordre se rétablit ; la junte est dissoute ; ses membres sont ou embarqués pour l'Angleterre, ou cachés, ou à Gibraltar ; quelques-uns à l'ile de Léon... — La situation des affaires est très bonne ; j'espère que Cadix ouvrira ses portes... Par comble de maladresse, comme si, à lui seul, il avait vengé le désastre qui a le plus ému l'Empereur, il lui envoie, par un officier général, les aigles et les drapeaux perdus à Baylen, qui décoraient la cathédrale de Séville et dont l'Évêque et le Chapitre lui ont fait la remise.

Après une excursion à Italica, où naquirent Trajan, Adrien et Théodose, le 12 février, sous prétexte d'explorer l'Andalousie, il part pour recevoir la soumission de Cadix que ses ministres lui ont promise. Sans doute, la ville a repoussé, le 6 février, la sommation de Victor, le 10, celle de Soult, mais c'étaient des Français et sans doute attend-elle le roi espagnol. Les ministres semblent ignorer que, après avoir convoqué les Cortés à l'ile de Léon pour le 1er mars, la junte s'est dissoute et a fait place à une régence de cinq membres, tous des plus décidés à la résistance. Joseph, arrivé le 14, à Puerto-Santa-Maria, en face de Cadix, débute donc par envoyer des parlementaires qui sont reçus et écoutés lorsqu'ils parlent des faits strictement militaires, éconduits et repoussés lorsqu'ils tentent d'ouvrir des négociations politiques. Sans s'arrêter à ce premier échec, le 16, il adresse à des membres influents de la junte — car il la croit toujours en exercice — une lettre dont il attend un grand effet : Il reçoit pour réponse que : La ville de Cadix, fidèle à ses principes, ne reconnaît d'autre roi que Ferdinand VII. Il ne se décourage pas encore et le 21, il expédie à Cadix, sur un bâtiment parlementaire, une députation des principaux habitants de Séville qui doivent convaincre leurs compatriotes des bienfaits de la soumission. On leur refuse l'entrée.

Joseph attend quatre jours encore ; le 25, il se décide à revenir à Xérès, et il parcourt ensuite l'Andalousie, recevant, d'ordinaire, les acclamations des peuples, parfois, comme à Ronda, les coups de fusil des guérilleros. Il préside aux combats de taureaux, il assiste à des Te-Deum, il ne manque pas une fonction, il rédige en chaque ville des décrets qui attestent la pacification[3] ; il réclame Rœderer pour doter l'Espagne d'une constitution financière définitive ; bref, malgré Cadix dont il ne désespère pas encore, il ne doute plus qu'il ne soit le roi bienfaisant et libéral et qu'il n'ait trouvé le peuple qui le comprenne — car, au passage, il est acclamé.

***

Pendant ce temps que pense l'Empereur ? S'il a renoncé pour le moment à venir prendre eu personne le commandement des armées d'Espagne, ce n'est pas qu'il ait changé d'avis sur la manière dont gouverne son frère et sur les moyens à employer pour pacifier le royaume ; seulement, de Burgos ou des frontières du Portugal, il aurait quelque embarras à mener la double négociation avec la Russie et avec l'Autriche, à répondre à toutes les demandes et à déjouer toutes les intrigues. L'affaire du mariage est passée au premier plan et la pensée du mariage en entraîne d'autres.

Il n'a pas cru que, sans ses ordres ou son aveu, Joseph se lancerait en Andalousie : On lui en a parlé vaguement, comme d'un dessein à peine formé, et il a fait répondre par Berthier : Sa Majesté n'a pas été satisfaite des projets qui lui ont été soumis. Ils ne présentent pas de fortes combinaisons. Il n'y a de dangereux en Espagne que les Anglais. Le reste n'est que des partisans qui ne peuvent jamais tenir la campagne. Or, Joseph est parti ; il a emmené l'armée entière à l'extrémité de la Péninsule alors qu'elle devait être employée à seconder la nouvelle armée de Portugal.

D'autre part, à défaut d'informations précises données par l'ambassadeur Laforêt qui a eu part aux cédules hypothécaires et qui a payé en cette monnaie beaucoup de meubles des maisons confisquées, il a, par d'autres agents, des renseignements positifs sur les prodigalités de Joseph. Il n'entend pas être pris pour dupe : Irrité contre son frère par tout ce qui lui est rapporté et par l'acte formel de désobéissance que Joseph vient de commettre, il voit, par ailleurs, que ses armées d'Allemagne ne pourront continuer indéfiniment à vivre ni sur l'Autriche, surtout après le mariage autrichien désormais probable, ni sur la Confédération du Rhin à peu près épuisée, et qu'elles vont retomber à sa charge : il cherche donc les moyens que ses armées d'Espagne lui coûtent peu ou point. Pourquoi se gênerait-il pour Joseph : Le roi a comblé de bienfaits de tous côtés des gens de sa suite qui n'ont rien fait, ce qui suppose une surabondance de moyens.

Le 28 Janvier — la date est remarquable, car il faut de quinze à dix-huit jours à l'estafette ; l'Empereur vient donc de recevoir des lettres de Madrid du 8 qui annoncent le départ de Joseph pour Almagro —, l'Empereur ordonne à son ambassadeur de remontrer que les provinces administrées pour le compte de l'armée fourniraient abondamment à son entretien et à sa solde ; que les ressources de l'Espagne sont perdues par de fausses mesures et par une administration faible ; que l'Empereur est dans l'impossibilité de suffire aux énormes dépenses de l'Espagne : il y a déjà envoyé plus de trois cents millions : des envois si considérables d'argent épuisent la France ; il est donc indispensable que le génie, l'artillerie et les administrations soient payés par le trésor d'Espagne ; tout ce que l'Empereur peut faire, c'est donner un supplément de deux millions par mois pour la solde. Si cette proposition n'est pas agréée, il ne lui restera qu'à faire administrer pour son compte les provinces d'Espagne.

Il n'impose pas encore sa volonté ; il met la chose en négociation ; il charge expressément Laforêt de la faire réussir ; il se cherche des excuses ; il fait écrire, par Berthier à Joseph, que ses finances se dérangent ; il admet déjà des tempéraments et, à part lui, que l'Espagne fournisse seulement la moitié de la solde. Nul, dit-il, n'est tenu à l'impossible, et la situation de ses finances ne lui permet plus de continuer de si grands sacrifices.

Il rassemble, d'ailleurs, les ressources qu'il peut déjà trouver en Espagne, et, soit pour récompenser les soldats de l'Armée du Portugal dont il compte encore prendre quelque jour le commandement, car il continue à y acheminer les corps de la Garde, soit simplement pour en faire emploi pour les besoins courants, il demande le compte intégral de son domaine extraordinaire d'Espagne, composé des biens des douze maisons des Grands qui, par un décret de 1808, ont été déclarés traîtres. De ces biens, il y en a en France, en Italie et à Naples, mais, en Espagne seulement, pour cent cinquante à deux cents millions. Ce décret contre lequel Joseph a toujours protesté, n'a pas reçu d'exécution : l'Empereur ordonne qu'il soit strictement appliqué.

Dans les premiers jours de février — peut-être seulement le 8, car le service des postes est des plus irréguliers et, le roi ayant quitté Madrid, l'estafette n'en part plus qu'à de longs intervalles — l'Empereur reçoit des lettres où ses agents lui rendent compte de l'état d'esprit du roi et des ministres et de l'ordre du jour du 14 janvier[4]. Son irritation redouble : Il y a là, écrit-il à Berthier, faiblesse et défaut de politique, puisque c'est donner à la fausse monnaie de la junte une valeur réelle et annoncer que les grades donnés par la junte seront les mêmes que s'ils étaient donnés par le roi ; il y a de l'inconvenance à donner des grades supérieurs à des déserteurs, hommes sans honneur et enfin à des coryphées de parti ; cette mesure est impolitique et je la désapprouve ; je ne saurais voir dans les armées espagnoles et servant avec nos troupes des hommes couverts de leur sang. Il annule donc ce décret, défend qu'il soit exécuté, et que les troupes impériales le reconnaissent et ordonne à Berthier d'envoyer à Soult copie de sa lettre.

 

Le même jour, sans attendre l'effet des négociations qu'il a confiées à Laforêt, il remplit sa menace — celle-là même que, depuis son entrée à Madrid, il tient suspendue sur la tête des Espagnols. Par un simple décret, il prend possession d'un quart de l'Espagne. Les considérants sont fort simples et paraissent inoffensifs : Considérant, dit-il, que les sommes énormes que nous coûte notre armée d'Espagne appauvrissent notre trésor et obligent nos peuples à des sacrifices qu'ils ne peuvent plus supporter ; considérant d'ailleurs que l'administration espagnole est sans énergie et nulle dans plusieurs provinces, ce qui empêche de tirer parti des ressources du pays et les laisse au contraire au profit des insurgés... Ces motifs sont entièrement calqués sur les termes de sa lettre du 28 janvier ; on doit donc s'attendre que, ainsi qu'il l'écrit à Berthier, il décidera seulement que l'administration des pays conquis sera entre les mains des généraux qui commandent les provinces ; et d'autant plus, puisqu'il ne retire pas sa promesse de subside et qu'il annonce à Berthier qu'il enverra deux millions par mois pour la solde des troupes qui sont autour de Madrid et qui forment le fond de l'armée ; mais c'est bien autre chose qu'il a en vue. Il institue quatre gouvernements : Catalogne, Aragon, Navarre et Biscaye, comprenant l'ensemble des provinces espagnoles en deçà de l'Ebre ; dans chacune, un gouverneur réunira tous les pouvoirs civils et militaires, assumera l'administration de la police, de la justice et des finances, nommera à tous les emplois en faisant tous les règlements nécessaires ; tous les revenus de chaque province, toutes les impositions ordinaires et extraordinaires seront versées dans la caisse de l'armée afin de subvenir aux dépenses de la solde et de l'entretien de l'armée : sous une autre forme, c'est le système appliqué aujourd'hui en Brabant et en Zélande, demain en Hanovre ; l'administration militaire préludant à l'annexion territoriale ; seulement ici, c'est un projet caressé depuis longtemps que réalise l'Empereur, le même qu'il agitait en 1807 avec Charles IV, en 1808 avec le prince des Asturies, en 1809 avec quelque combinaison de souverains. Annexion formelle ou système de Marches renouvelé des temps carolingiens ? En tous cas, le démembrement de l'Espagne.

En dehors de ces quatre gouvernements, les provinces de Salamanque, Toro et Zara, de Santander et des Asturies, de Burgos, de Valladolid et Palencia, forment autant d'arrondissements séparés où le général commandant, s'il n'exerce pas le gouvernement, perçoit toutes les impositions. Encore, par la suite, sera-t-il érigé un cinquième gouvernement pour Burgos, un sixième pour Valladolid, Toro et Valencia avec toutes les prérogatives des quatre premiers. Tous les officiers généraux dont Joseph s'est plaint davantage — tels Ney, Bonnet, Thiébault, Kellermann — sont maintenus et avancés. Il leur est dit qu'ils ne doivent pas compter sur le trésor de France qui est épuisé par les énormes envois d'argent qu'il est obligé de faire, qu'une quantité prodigieuse de numéraire s'engloutit en Espagne et produit l'appauvrissement de la France[5].

 

Joseph apprendra la décision de l'Empereur, officieusement si l'on peut dire par Berthier, officiellement par Laforêt. Berthier dorera pour le roi la pilule que Laforêt fera avaler sans préparation aux ministres : Il est chargé de leur déclarer que telle est la volonté de l'Empereur, que l'Espagne offre des ressources suffisantes pour faire face à ces dépenses et que l'Empereur n'en peut douter, voyant les folles dépenses qu'on fait. Laforêt d'ailleurs sera mis au courant des desseins ultérieurs de l'Empereur ; Champagny lui fera connaître par une lettre en chiffres que l'intention de Sa Majesté est de réunir à la France la rive gauche de l'Ebre, peut-être même le pays jusqu'au Douro : Il devra veiller à ce qu'on ne touche à aucun des biens appartenant aux familles condamnées et qu'on ne permette la rentrée d'aucun de ces individus ; s'il en était question dans quelque traité ou capitulation, il s'y opposerait et protesterait, l'Empereur n'entendant pas ratifier la grâce qui serait accordée à aucun d'eux, et, partout où les troupes les saisiront, elles les passeront par les armes. Enfin, l'ambassadeur devra se mêler davantage aux affaires, parler aux ministres, faire observer qu'on a donné des récompenses à des Français qui n'ont d'autre mérite que de servir le roi ; que ces ressources sont perdues pour l'intérêt commun, que la guerre d'Espagne coûte à l'Empereur plusieurs centaines de millions et que l'Empereur, au lieu de se trouver indemnisé des énormes dépenses qu'il a faites, voit avec peine prodiguer les ressources de l'Espagne à des favoris.

 

Tels sont les moyens, tels les prétextes, tel le but : tout y concourt à présent et il suffira d'un geste parti des Tuileries pour que de l'Ebre aux Pyrénées, l'Espagne soit annexée au Grand-Empire ; mais tout d'abord, c'est sur la Catalogne que devra se porter l'effort. Augereau, qui y commande, établira dans le pays une administration provisoire ; il fera arborer, à la place de l'étendard espagnol, l'étendard français et l'étendard catalan ; il ne souffrira aucune communication entre le roi et les habitants : Le roi ni ses ministres n'ont rien à voir en Catalogne ; cette province étant en état de siège, on n'y doit recevoir que les ordres du duc de Castiglione qui lui-même ne doit en recevoir que du ministre de la Guerre français. A Suchet qui, d'après l'ordre du 11 janvier, devait se concerter avec Augereau pour les opérations en Catalogne, est expédié le 12 février, l'ordre, réitéré le 17, d'assiéger Lérida et Mequinenza. J'ai spécialement à cœur, écrit Napoléon, de venir à bout de la Catalogne. Le duc de Castiglione est allé jusqu'à Barcelone et Suchet doit se mettre en communications avec lui. S'il recevait de Madrid des ordres contradictoires à ceux de l'Empereur, il les regarderait comme non avenus.

Ainsi c'est la Catalogne qu'il faut d'abord conquérir et pacifier : il faut y développer un esprit national et préparer ainsi, par un semblant d'indépendance et d'autonomie, l'entrée dans le Grand-Empire. Le terrain est bien choisi : Historiquement, la Catalogne est aussi française qu'elle est espagnole ; c'est à Louis, roi d'Aquitaine, qu'elle dut sa première organisation politique et militaire ; durant quatre siècles, elle eut des comtes de race française et elle reconnut au moins nominalement la suzeraineté des rois de France. Si Philippe le Hardi renonça à l'exercer, en 1641, la Catalogne se donna d'elle-même à Louis XIII et, par son libre choix, fut française durant dix années. Les jalousies et les haines y étaient  jadis excitées bien moins contre la France que contre le gouvernement de Madrid, quel qu'en fût le titulaire. C'est sur ces données d'histoire que l'Empereur se fonde, sans voir que, depuis quinze ans, les Français ont largement rattrapé le temps perdu.

 

Ailleurs, le travail est moins apparent ; l'Empereur ne confie pas son secret à tous les commandants d'armées et à tous les gouverneurs généraux : certains, comme Suchet, qui a épousé une nièce de Julie, pourraient hésiter ou se dérober. Il prend ses précautions pour que ses projets demeurent cachés au moins quelque temps et qu'on n'en soit informé ni à Paris, ni à Madrid : Je vous prie désormais, écrit-il le 21 au directeur général des Postes, de ne plus donner cours à aucune lettre venant d'Espagne sans l'avoir ouverte. Vous en excepterez les lettres ministérielles. Vous me remettrez ces lettres sous les yeux, hormis celles qui ne contiendraient pas de nouvelles ou qui ne parleraient que d'affaires particulières. C'est l'Espagne en interdit : mais il ne suffit pas que rien n'en vienne, il faut que rien n'y arrive. La personne qui fournit à Joseph les plus sûres et les plus copieuses informations sur ce qui se passe à la Cour et dans les ministères, c'est Julie. Elle ne sort guère du petit Luxembourg ou de Mortefontaine que pour aller aux eaux ; mais, par cet essaim de nièces, de neveux et de cousins, tous bien placés, en position d'avoir des nouvelles, elle est au courant de tout. Donc elle gène à Paris : de plus, dans les prochaines cérémonies du mariage, elle figurera mal ; lors du Sacre, elle a fait des difficultés pour porter le manteau de Joséphine ; ne va-t-elle pas les renouveler ? Le mieux, à tous les points de vue, est qu'elle parte : Les affaires d'Espagne se pacifient, lui écrit l'Empereur. Je pense qu'il est convenable que dans les premiers jours du mois, vous partiez pour aller, avec vos enfants, rejoindre le roi.

Le champ ainsi sera libre et tout s'accomplira sans esclandre : reste à trouver un prétexte de légalité pour motiver le décret, et l'Empereur ordonne à Champagny de lui remettre sous les yeux son traité avec l'Espagne afin qu'il voie les mesures à prendre pour mettre ses relations avec ce pays sur un bon pied. Par ce qui s'est passé en Hollande, on peut pressentir ce qu'est ce bon pied.

Est-ce là l'unique rapprochement qu'on puisse établir de Louis à Joseph ? Napoléon ne souhaite-t-il pas formellement l'abdication de Joseph, comme il a souhaité, comme il prépare celle de Louis ? Il a renoncé dès lors au système familial qui ne lui a donné que des déboires ; il est décidé à assumer lui-même l'entier gouvernement du Grand Empire ; il est peu satisfait de ses frères, trop naturalisés dans les États qu'il leur a donné à régir, et, comme en Hollande, il veut — au moins sans cela sa conduite serait inexplicable — faire place nette du roi, pour accomplir l'annexion des territoires sur lesquels il a porté son ambition, ou pour se ménager, avec un autre gouvernement qui se rendra plus facile, des transactions rémunératrices. Nulle contradiction dans le voyage qu'il prétend imposer à Julie : En 1808, à la veille d'appeler Joseph à Bayonne, il l'a ainsi expédiée à Naples.

Il a un esprit trop précis pour se dissimuler que l'Espagne qui, de 4800 à 1808, lui a procuré des centaines de millions, beaucoup de vaisseaux et des soldats, lui a coûté, de 1808 à 1810, trois cents millions et trois cent mille hommes ; il y emploie encore deux cent soixante dix-mille soldats ; il y use ses meilleurs généraux, et la conquête, opérée sous le nom et pour le compte de son frère, ne lui rapportera rien dans l'avenir, pas même les frais qu'il ya faits. Car l'Espagne en soi est épuisée pour vingt ans et la source principale, presque unique de sa richesse, l'Amérique espagnole, lui a échappé et lui échappera tant que durera l'intervention française, tant que Joseph régnera à Madrid.

La seule compensation possible — satisfaction d'orgueil plutôt qu'accroissement utile — est l'annexion de quelques provinces : mais Joseph ne consentira jamais à un démembrement de son royaume et trouvera, pour s'y opposer ou s'y soustraire, des moyens à l'infini. A ce démembrement, Charles IV avait consenti tout de suite sur l'espoir d'obtenir le Portugal. Nul doute que, pour sortir de Valençay, Ferdinand ne se montre aussi facile. Par Ferdinand, on remet la main, au moins dans la mesure où les Anglais le toléreront, sur les trésors des deux Amériques ; on trouve des subsides là où l'on épuise ses ressources ; on économise, outre l'argent, cent mille hommes par an ; on rend disponible une armée admirable qu'on pourra porter partout où il en sera besoin ; en conservant les provinces au delà de l'Ebre, on couvre l'échec d'une retraite, on s'assure des biens immenses qui serviront à récompenser toute l'armée d'Espagne ; on garde une série de marches où abondent des places fortes, qui, moyennant des garnisons restreintes, pourront, durant des années, arrêter une agression espagnole au cas qu'elle se produise. Encore cette agression est-elle peu vraisemblable si l'on s'en rapporte au caractère de Ferdinand, aux difficultés intérieures qu'il rencontrera à son retour, aux protestations de tous genres dont il accable l'Empereur. On le sait facile à dominer par la femme pourvu qu'elle soit une épouse. Or il en demande, il en mendie une de la main de l'Empereur. Napoléon ne peut-il céder à ses prières, le marier à une de ses nièces, l'agréger ainsi à sa famille et l'adopter, ce qui couvrirait la reculade véritable que marqueraient la destitution de Joseph et le rétablissement pur et simple du prince des Asturies, même moyennant les provinces de l'Ebre ?

A cette hypothèse qu'on superpose les faits : le 3 février, l'Empereur appelle à Paris Lolotte, la fille de Lucien ; Lolotte arrive le 8 mars ; elle ne part que le 4 juin. Du 3 février au milieu de mai, c'est la crise d'Espagne. Ce n'est pas tout : entre ces mêmes dates, se place l'affaire inexpliquée et jusqu'ici inexplicable du baron de Kolli ; non pas la prétendue tentative d'un escroc pour enlever les princes d'Espagne, mais l'envoi à Valençay, par la police impériale, d'un faux Kolli, muni de tous les papiers authentiques de l'aventurier et ayant pour mission de s'assurer si, dans les protestations dont il est si prodigue, Ferdinand est sincère. C'est du 3 au 7 avril que se place la comédie si maladroitement jouée par l'espion Richard. Est-il possible d'après ces dates de ne pas relier la pensée qui a dicté ce scenario, d'une part à la présence de Lolotte à Paris, d'autre part aux événements qui se préparent en Espagne ?

L'Empereur a donc arrêté un plan d'ensemble qui, s'il parait compliqué, s'éclaire à la lueur des projets antérieurs, car chacun des éléments dont il se compose a été agité ci-devant, mûrement étudié et a fait l'objet de méditations profondes : le démembrement des provinces au delà de l'Ebre, en 1807 et en 1809 ; la retraite de Joseph et le retour de Ferdinand en janvier 1809 ; le mariage de Lolotte avec Ferdinand en décembre 1807 : Tout concorde dès lors et s'enchaine et, sous cet aspect nouveau, tout prend sa raison d'être, sans que le moindre détail y contredise.

***

Joseph enivré de l'accueil qu'il reçoit de ses sujets d'Andalousie est si loin de s'attendre au coup qui va le frapper que, non content du commandement qu'il exerce sur les troupes dont Soult est major général, il prend au sérieux son rôle de généralissime et entend conduire à la fois toutes les opérations militaires dans la péninsule entière : de Cordoue, le 27 janvier, il a expédié à Suchet l'ordre de marcher en deux colonnes sur Valence qui ne saurait manquer d'ouvrir ses portes, et à Ney de porter ses forces sur Ciudad-Rodrigo où on l'attend. Tous deux ont, de l'Empereur, des ordres nettement contraires ; l'un doit faire le siège de Lérida et de Mequinenza, l'autre doit se tenir à Salamanque et lancer de fortes patrouilles vers le Portugal pour annoncer l'arrivée de l'Armée française. Dans l'incertitude où ils sont du commandant en chef, ils obéissent à Joseph ; ils trouvent une résistance acharnée là où il leur avait promis une prompte soumission ; ils n'ont, pour une attaque sérieuse, ni préparation suffisante, ni canons de siège, ni moyens quelconques ; tous deux échouent et c'est une chance si leur échec ne tourne pas en désastre.

En même temps qu'il commande aux uns, Joseph prend le ton de maître vis-à-vis des autres : le général Loison, commandant supérieur en Galice et Léon, ayant, par ordre de l'Empereur, levé une contribution de 1.500.000 francs pour les besoins de sa troupe, Joseph lui écrit que nulle autorité n'a le droit de percevoir des impôts en Espagne sans le commandement du roi et qu'il ne souffrira point qu'on attente ni à ses droits ni à ceux de ses sujets. Cette lettre est colportée à Madrid avec une grande affectation et une joie triomphale par les ministres qui se félicitent de voir le joug brisé puisque le roi parle ainsi de son frère. Joseph d'ailleurs en a écrit à Berthier d'un ton comminatoire : Tous mes efforts, a-t-il dit, échoueraient contre des vexations pareilles que se permettraient des généraux particuliers... L'ordre est impossible si des généraux de division font ce que je ne me permettrais pas de faire et Sa Majesté Impériale est trop juste pour le vouloir.

 

Il est donc dans cette exaltation de son pouvoir, dans cet enivrement d'être roi, dans ce vertige d'ordonner à tous, dans cette conviction que les soldats français lui appartiennent et n'ont qu'à exécuter ses desseins espagnols, lorsque, à Santa-Maria, le 18 février, il reçoit, comme premier avertissement, cette lettre du 28 janvier où l'Empereur, alléguant l'impossibilité de subvenir aux besoins de l'armée, annonce qu'il convient que l'Espagne fournisse au moins à la solde, et où il propose de négocier à cet effet. Joseph prend la chose légèrement, comme une menace dont il se soucie peu et telle qu'il en a tant conjuré. Il répond d'un ton dégagé : Je ne suis pas en état, Sire, de rien donner pour la solde en ce moment ; je suis encore dans la plus grande gène. Si Votre Majesté peut continuer comme par le passé, il me parait que, la tranquillité rétablie, je pourrai suffire à tout et répondre aux vœux de Votre Majesté ; il faut pour cela me laisser administrer et continuer de payer ou prêter les fonds encore deux mois ; il est à croire que, d'ici à cette époque, Cadix pris, Valence soumise, l'Espagne entière le sera. Alors, Votre Majesté pourra disposer pour le Portugal de 50.000 hommes qui aujourd'hui sont en Espagne, et je conçois que, conservant 50 à 60.000 Français, il me sera possible de les payer entièrement, si l'ordre est observé, si on établit les mêmes règles ici qu'en Italie, de manière que le trésor espagnol compte une somme déterminée à la caisse de l'armée française qui sera administrée par les administrateurs français. Votre Majesté peut par là concilier les intérêts de son empire avec ceux du bien de ce vaste pays qui serait bientôt ruiné si on n'adopte pas des bases fixes et telles que la bonté en a été consacrée par l'expérience du royaume d'Italie.

A ces promesses déjà si vagues, subordonnées à tant d'hypothèses et présentées pourtant avec une sorte d'arrogance et du ton d'un créancier qui réclame son dû, Joseph ajoute cette phrase où le droit de rainé se fait sentir : Je dois penser que Votre Majesté doit aussi désirer me mettre dans une position convenable vis-à-vis de tout le monde ; elle ne peut pas vouloir que son frère soit à chaque instant humilié par les ordres que lui transmettent des généraux qui lèvent des impôts, font des proclamations, émettent des lois et me rendent ridicule aux yeux de mes nouveaux sujets. Jamais, jusqu'ici, il n'a élevé si haut ses plaintes ; jamais il ne leur a donné cette tournure et, pour obtenir que l'Empereur lui fasse raison des Français, il ne s'est présenté comme personnellement insulté. C'est de l'orgueil familial qu'il se réclame, ne se doutant pas qu'à présent, c'est le pire argument.

Au reste tout plaidoyer est inutile puisque l'arrêt est rendu. A Ronda, le 2 mars, après cette attaque des guérilleros qu'ont repoussée les grenadiers et les voltigeurs de la garde royale et les hussards du 2e régiment — preuve sans réplique de la pacification de l'Andalousie — il reçoit la première signification du décret du 8 février : Votre Majesté, écrit-il à l'Empereur, impose à ce pays un fardeau qu'il ne peut pas supporter. Il faut encore faire quelques avances que la pacification générale me mettra à même de rembourser. Kellermann, Ney, Thiébault sont des gens qui ruineront le pays qu'ils doivent administrer, en pure perte. Je désire que Votre Majesté, ordonne que ces pays soient administrés directement par ses intendants et ses ministres.

Est-ce donc qu'il s'incline sans résistance, ou ne saisit-il pas encore les conséquences du décret ? Toutefois il annonce une résolution qui ne peut manquer de surprendre si on ne la rattache pas à quelque projet : J'écris à Julie, dit-il, de se rendre auprès de moi avec mes enfants ; la saison est favorable ; dans quelque temps, elle serait insupportable par l'excessive chaleur. Ainsi, par des motifs bien différents, décide-t-il de lui-même, le 2 mars, le départ de la reine, ordonné par l'Empereur le 22 février : le moment est étrangement choisi, puisque son trône est ébranlé, puisque, deux jours après, à Malaga, où il a connaissance entière du décret, il délibère s'il ne va pas abdiquer, mais, de Malaga même, le 5, il y revient et il y insiste avec une singulière persistance.

Qu'il ait pour objet d'éviter à Julie les soucis de l'étiquette, qu'il ne veuille pas qu'elle paraisse aux fêtes du Mariage en un rang subordonné, qu'il renouvelle à propos de la nouvelle Impératrice la querelle du manteau, qu'il s'y attache d'autant plus qu'à présent il est roi d'Espagne, cela est naturel, et on comprend qu'il écrive : Dans le cas où, malgré ta bonne santé, tu ne pourrais pas partir aussitôt que je le désire et qu'il convient, j'espère que tu ne souffriras pas que personne prenne ta place, le contre-coup serait trop sensible et préjudiciable ici. Cette nation qui aujourd'hui m'accueille avec un enthousiasme que tu ne conçois pas, est tellement fière qu'elle serait humiliée si nous ne restions pas à notre place. Sois plutôt malade et évite toute occasion, mais mieux (pars avant) que toute cette scène d'étiquette commence. Cela s'entend, mais, où l'on hésite, c'est devant ces deux ordres de faits : d'une part, sous prétexte de féliciter l'Empereur à l'occasion de son mariage, en réalité pour obtenir que le décret sur les grands gouvernements soit rapporté, il a résolu d'envoyer à Paris, comme ambassadeur extraordinaire, son ministre Azanza, créé à cette occasion duc de Santa-Fé et chevalier de la Toison d'Or ; d'autre part, il entend que le départ de Julie soit un départ définitif. Il lui commande des précautions qui indiquent des projets d'avenir : Porte avec toi, lui écrit-il, tout ce que nous possédons à Paris réalisé en effets sur l'étranger ; tout papier est bon pour nous, à quelque échéance qu'il soit, n'importe sur quelle place d'Europe pourvu qu'il soit bon... Il faut des papiers au porteur, comme les papiers des banques de Paris, Londres, Vienne ou actions réalisables et qu'on peut garder à volonté. C'est donc à une rupture avec l'Empire qu'il songe, car il donne des instructions précises sur la liquidation de sa fortune française, sur la façon de confier à tel ou tel ses archives personnelles. Dans quel but ?

No peut-on penser que, si Azanza échoue dans sa négociation, Joseph envisage deux hypothèses ? La première est l'abdication : Miot, l'y poussant, lui a dit : C'est le seul parti que vous pouvez prendre et vous devez l'embrasser avec empressement. Il vous ouvre une route honorable pour sortir d'un pays sur lequel votre présence a attiré tant de calamités. Saisissez une occasion favorable de séparer, aux yeux de l'Europe, votre cause et de rejeter sur leur véritable auteur la responsabilité de ces malheurs. La fortune même semble vous avoir ménagé cette heureuse issue : une campagne brillante, l'accueil que vous recevez en Andalousie, la conduite humaine et modeste que vous y tenez, tout se réunit pour donner à votre retraite un caractère respectable de raison et de modération et peut-être quelques regrets ou du moins quelques vœux sincères honoreront votre départ. Ces paroles, bien moins modérées sans doute en leur expression que l'auteur ne les rapporte dans ses mémoires, ont-elles tracé sur Joseph en lui ouvrant des horizons nouveaux, en lui montrant l'Europe attentive à ses actes, disposée, par la suite, à lui fournir quelque ample dédommagement ? S'est-il plu à penser qu'il donnera ainsi à la France et au monde une grande leçon de philosophie et d'indépendance — qui sait ?

La seconde hypothèse, c'est qu'il soit à ce point étourdi des acclamations qui l'accueillent qu'il se croie en mesure de régner sans l'intervention française, de se passer de son frère, au besoin de lutter contre lui, à la tête des Espagnols dont il sera devenu le roi national. Il écrit à sa femme : La manière dont j'ai été reçu ici surpasse toute idée. Si on me laissait agir librement, ce pays serait bientôt heureux et tranquille. Il cherche à engager de nouvelles négociations avec la Régence — peut-être avec d'autres. Contre les ordres réitérés de l'Empereur, il prend, à Grenade, le 17 mars, un décret pourvoyant à l'armement des gardes civiques, le 18 un décret promettant des grâces extraordinaires aux soldats, caporaux, sergents et officiers de l'Insurrection, donnant force de loi à l'ordre du jour du 14 janvier qui a motivé de la part de l'Empereur la lettre du 8 février que Soult a en mains ; il s'occupe à former, avec les prisonniers faits par l'armée française, de nouveaux corps espagnols ; enfin, le 19, recevant des députations à l'occasion de sa fête, il exprime la ferme volonté de ne consentir à aucun démembrement de l'Espagne, de ne jamais rien sacrifier à l'indépendance du royaume.

Chaque jour, la Gazeta, à laquelle toutes les justices du royaume sont tenues de s'abonner, contient quelque déclaration de ce genre, quelque polémique doucereuse ou éloquente sur la nécessité de l'union, sur l'aveuglement de la régence de Cadix qui méconnait les véritables intérêts du peuple espagnol, d'enthousiastes correspondances d'Andalousie, des listes interminables de promotions dans l'Ordre royal et des mandements d'évêques prêchant la soumission et la fidélité : Joseph cherche en effet à se servir des séculiers contre les réguliers, et, s'il abolit ceux-ci qui ont la plupart pris parti pour Ferdinand, il comble ceux-là dont un assez bon nombre se sont ralliés : il s'est fait d'une dévotion exemplaire, entend chaque jour la messe, suit les processions, visite les sanctuaires célèbres, enrichit les madones réputées et, par les évêques d'Andalousie, se ménage des intelligences avec les évêques d'Aragon et d'ailleurs. Au surplus, il ne manque à rien de ce qui peut convaincre le peuple de son patriotisme : il affecte les habitudes, le langage, les plaisirs, la nourriture d'un Espagnol. Il l'est plus que les anciens rois, plus que les Espagnols même, et cela est parfois bien pénible pour son estomac.

 

On peut croire qu'à ce moment il hésite et balance entre les deux partis qu'il croit s'offrir à lui ; mais, plutôt que d'abdiquer, plutôt que de se confier uniquement aux Espagnols, il préférerait sans doute que la démarche qu'il va tenter par Azanza réussit ; que l'Empereur en agréant les vœux de son premier ami à qui le cœur de Sa Majesté Impériale est plus connu qu'elle ne le pense, en recevant l'hommage de la tendre amitié de son bon et affectionné frère, rapporte le décret et rétablisse les choses sur l'ancien pied ; si non, par le même ambassadeur, Julie recevra ses instructions. Elle réalisera tout ce qu'ils possèdent en France en effets sans échéances fixes sur l'étranger, et elle arrivera à Madrid avec ses deux filles.

Mais Julie, à laquelle se trouve, en fait, remise la décision, car tous les projets d'indépendance se trouvent subordonnés à son départ, est autrement conciliante. Elle n'a nul désir, nulle idée de quitter la France ; comme elle a fait toujours, elle entend ne pas s'en éloigner et elle tient assez peu de compte de cette opinion de l'Espagne que Joseph l'a invitée à respecter. Elle n'a point cherché, en partant, à éviter les fêtes du mariage et les représentations d'étiquette. Sans doute, elle ne viendra pas à Compiègne au-devant de l'Impératrice, mais elle assistera au mariage civil à Saint-Cloud, au mariage religieux au Louvre, et, toute reine d'Espagne qu'elle est, elle portera avec ses belles-sœurs la queue du manteau de Marie-Louise ; elle s'assoira au banquet du mariage et elle assistera debout aux révérences. Cela lui semble encore préférable à quitter Paris. N'a-t-elle pas deux de ses nièces qu'elle s'occupe de marier : Marie-Caroline Lejéaus qu'elle a fiancée au fils du sénateur Clément de Ris, et Marcelle Clary qu'elle a promise à Henri Tascher ? N'a-t-elle pas à débrouiller les affaires de son autre nièce, la duchesse de San-Germano, la veuve du général de Salligny, Mlle Anthoine de Saint-Joseph ? Est-elle si pressée de rencontrer la marquise de Monte-Hermoso qui joue à la princesse des Ursins et qui a la sottise de le dire ? Donc, outre qu'elle met en avant, comme d'ordinaire, sa santé et les ordonnances des médecins qui l'envoient à Plombières, elle discute sur les personnes qui devront l'accompagner, et, comme ce sont des parentes et des Françaises, la controverse peut être longue. Si Joseph n'en veut pas, elle, avec un doux entêtement, est décidée à ne point céder. Et cela la mène jusqu'après les fêtes du mariage, où, se dispensant d'aller à Compiègne en alléguant ses malaises, elle part pour les eaux.

 

Cela enlève à Joseph une de ses armes et la meilleure ; il ne peut songer aux partis violents tant que sa famille et sa fortune sont entre les mains de son frère : abdiquer, c'est bien, mais il faut vivre. D'ailleurs, les négociations avec la régence ont encore échoué : Cadix se défend avec succès ; les guérillas sont de plus en plus audacieuses ; les villes dont on avait escompté la reddition n'ouvrent pas leurs portes. Il faut se résigner à être roi d'Espagne par les Français, mais au moins en leur commandant. Joseph revient donc à des idées plus modérées : Plus de fuite au dehors, plus de réalisation de fortune, plus de protestation devant l'Europe Si l'Empereur veut me dégoûter de l'Espagne, il faut y renoncer sur-le-champ, écrit-il à Julie de Cordoue où il est rentré le 12 avril. Je ne veux plus dans ce cas que me retirer. L'essai de deux royaumes suffit et je ne veux pas d'un troisième ; car je veux vivre tranquille, acquérir une terre en France, loin de Paris, ou bien être traité en roi et en frère. Si l'Empereur est aigri par des brouillons et les mêmes gens qui m'ont calomnié aux yeux du peuple espagnol et qui, par là même, ont préparé le succès que j'ai obtenu dès que j'ai été mieux connu ; si tu ne peux faire que mon frère voie la vérité, je le répète, il faut se retirer. Je désire donc que tu prépares les moyens pour que nous puissions vivre indépendants dans la retraite et pouvoir être justes envers ceux qui m'ont bien servi.

 

Ce thème, qui, musicalement, est fort employé dans les opéras : Il faut partir, Joseph va le reprendre et le développer sans lassitude ; on entend comme il l'utilise dès que sa pensée s'y est arrêtée, mais, où l'on cesse de comprendre, c'est si l'on prétend établir un rapport entre les écritures et les actes. Joseph veut-il que Napoléon le traite en frère et en roi, révoque les décrets du 8 février, rétablisse les choses sur l'ancien pied ? Il doit, semble-t-il, s'efforcer de prouver qu'il marche d'accord avec lui, qu'il sert ses desseins, que, s'il conteste sur les moyens, il a le même but. Point du tout : chaque jour il marque son opposition, il accumule les décrets où il ne tient nul compte des décrets impériaux ; il inaugure une guerre nouvelle à coups de Bulletins des lois : Dès son retour à Séville, le 17 avril, décret en cinq titres établissant le gouvernement civil des peuples du royaume : partage du territoire en trente-huit départements ; dans chaque département, préfet, conseil de préfecture, junte générale de préfecture ; dans chaque arrondissement, sous-préfet et junte générale de sous-préfecture ; dans chaque municipalité, corregidor et regidores, et junte municipale : C'est la traduction pure et simple de la loi française du 28 pluviôse an VIII, mais ce qui donne son piquant au décret, c'est que les quatre gouvernements institués par l'Empereur sont compris dans cette organisation et reçoivent eux aussi l'administration civile espagnole. Le 23, Joseph leur donne encore une administration militaire ; il décrète que le territoire espagnol sera partagé entre quinze divisions, auxquelles il serait bien embarrassé de donner des titulaires ; cela n'est qu'un jeu, mais, ce qui est plus grave, il ordonne l'armement général de la nation et la formation, dans le royaume entier, de milices civiques comprenant tous les hommes valides de dix-sept à soixante ans. Enfin, il décrète les mesures préparatoires à la réunion des Cortès qui doivent se tenir dans la présente année, et, par la voie de la Gazeta, il déclare que tous les peuples de l'Espagne auront la faculté de choisir librement pour une si importante commission leurs concitoyens les plus illustres et les plus zélés, et Sa Majesté aura la grande satisfaction de procéder avec tous les renseignements nécessaires à cimenter la félicité de la nation sur les basses les plus solides.

 

Par là des protestations oiseuses, il passe aux provocations factieuses ; il compromet la sûreté des troupes françaises et la suite des opérations militaires. Cet immense armement des Espagnols est une pratique insensée, écrit l'Empereur qui, en riposte, crée un cinquième gouvernement pour la province de Burgos, un sixième pour les provinces de Valladolid, Palencia et Toro. Mais la leçon n'est pas encore assez sévère. Joseph a abusé de son titre de lieutenant de l'Empereur pour adresser à Ney et à Suchet des ordres contredisant ceux de l'Empereur ; à présent, il arme contre les Français l'Espagne entière, car c'est bien contre eux qu'opéreront les milices civiques ; il faut donc qu'il perde tout commandement effectif et qu'il soit réduit à une nullité absolue. Pourtant Napoléon recule devant une destitution nominative : il profite de la formation de l'Armée de Portugal et du retour de Joseph à Madrid pour donner une organisation d'ensemble aux troupes françaises dans la Péninsule, et, en omettant son frère, il lui inflige par le dédain la plus sévère des leçons.

 

L'organisation des corps d'armée entraîne celle des gouvernements généraux : commandants et gouverneurs relevant directement de l'Empereur et correspondant avec le prince de Neuchâtel, major général des armées d'Espagne. Au 1er gouvernement, Macdonald, remplaçant Augereau, avec 36.500 hommes, formant le 7e corps, Armée de Catalogne ; au 2e, Suchet avec 27.000 hommes, 3e corps, Armée d'Aragon ; en Navarre, en Biscaye, à Burgos, à Valladolid, Palencia et Toro, gouverneurs généraux se partageant 43.500 hommes ; en Asturies et Santander, commandant, assimilé pour les finances à un gouverneur, avec 13.000 hommes ; puis, l'Armée de Portugal sous Masséna, composée du 2e corps (Reynier), du 6e (Ney), du 8e (Junot) faisant un total de 64.000 hommes, et devant être rejointe par le 9e (d'Erlon), de 12.000 hommes, en marche sur Valladolid ; enfin l'Armée d'Andalousie, commandée par Soult, ayant les pouvoirs de gouverneur général, et formée du 1er corps (Victor), du 4e (Sébastiani) et du 5e (Mortier), présentant 55.000 hommes.

Pour arracher à Joseph l'Armée d'Andalousie à la tête de laquelle il croit avoir remporté ses victoires, Napoléon use de diplomatie : Il lui fait écrire par le major général (14 juillet) que, par suite de son retour et de son séjour à Madrid, l'armée n'a plus de chef immédiat, le maréchal duc de Dalmatie n'y ayant aucune autorité légale ; que personne ne se trouve y avoir la responsabilité des événements s'il en arrivait quelqu'un ou quelque cas d'insubordination de la part d'un des commandants des trois corps ; que l'Empereur a donc jugé à propos de former une Armée du Midi composée des 1er, 4e et 5e corps. Le maréchal duc de Dalmatie, ayant eu le bonheur de mériter la confiance de Votre Majesté, pourrait être pourvu de ce commandement. Et comme l'armée qui assiège Cadix est dans le plus grand dénuement, que la solde est arriérée depuis neuf mois et qu'il peut résulter de cet état de choses les plus grands inconvénients, toutes les ressources du pays doivent être employées pour nourrir, solder et habiller les troupes qui en font la conquête. Séville, Cordoue, Malaga, tous ces beaux pays doivent fournir abondamment aux besoins des troupes dans le midi et tenir la solde à jour.

Avec Soult, point de ces périphrases : Il est commandant en chef ; son territoire s'étend sur la gauche de la Sierra-Morena ; il prendra les mesures les plus efficaces pour pourvoir à la solde et aux besoins de son armée, vendra les marchandises anglaises, au besoin lèvera des contributions extraordinaires. Cette nomination ne change rien à la situation réelle puisqu'il commande de fait. Il suffira qu'il mette un mot à l'ordre de l'armée, de façon que cette nouvelle disposition fasse le moins de sensation possible dans le pays ; Berthier lui recommande seulement d'avoir des égards pour le roi, de marcher d'accord avec ses ministres, quoique, dans la position actuelle, dit-il en terminant, vous soyez réellement le général en chef.

Ces ménagements dont l'Empereur a cru devoir user vis-à-vis de Joseph ont pour résultat de lui rendre la blessure plus cruelle, de créer entre lui et Soult un conflit qui, s'aggravant peu à peu, aura dans l'avenir les plus graves conséquences. Soult a bien vécu avec Joseph et s'est fait son homme tant qu'il a pu penser que les événements d'Oporto n'étaient pas oubliés et que le roi, étant bien avec son frère, pouvait lui être utile ; il s'est laissé gorger d'argent, mais il n'a jamais pensé que l'argent pût l'engager ; à présent, il se sent pardonné par l'Empereur et il voit la faveur se détourner de Joseph. On lui recommande d'avoir des égards, mais c'est là le dernier de ses soucis. Il se sent nécessaire et rien ne le détournera de son but. Général en chef, cela est bon, mais à condition que, sur le territoire de son armée, trop éloignée de France pour qu'il soit gêné par les ordres venus de Paris, il s'établisse en maitre absolu, en dictateur irresponsable, soit qu'il prétende que, quelque jour, l'Andalousie lui appartienne de droit comme elle va lui appartenir de fait et qu'elle devienne son fief ou même son royaume, soit qu'il se contente d'en vouloir épuiser les ressources à son profit d'abord, et peut-être ensuite au profit de son armée.

Joseph de son côté tient que l'Andalousie s'est donnée à lui, qu'il l'a conquise et soumise ; il croit être toujours le chef de l'armée, puisque Berthier lui a seulement écrit que Soult pourrait être nommé commandant en chef, alors qu'il est nommé ; puisqu'il lui a laissé croire que, si l'Empereur pensait à pourvoir au commandement de l'Armée du Midi, c'est que lui, Joseph, restait à Madrid. Joseph déclare donc à Soult qu'il va revenir en Andalousie. C'est ce que Soult veut d'abord éviter. La présence du roi, écrit-il à Berthier, donnerait inévitablement lieu à l'établissement d'un régime d'administration différent de celui qui convient au pays jusqu'à l'entière pacification de l'Espagne, détournerait une partie des ressources dont l'armée ne peut se passer et ferait éclater avec ses ministres une opposition qu'il me serait impossible d'éviter. Pour couper court, il attire à lui les troupes qui relient à Madrid l'Armée du Midi ; une polémique s'engage alors entre le roi voulant retenir la division La Houssaye et la division Dessolles et Soult voulant les prendre sous ses ordres. Joseph en arrive à poser nettement la question à l'Empereur même. Quelles sont, écrit- il le 25 août, les troupes destinées à la défense de la Castille nouvelle, Tolède, la Manche, etc. J'avais toujours cru que c'étaient la division Dessolles et la division La Houssaye. Le maréchal Soult prétend que non, que nous devons être ici à sa discrétion, défendus par les détachements qu'il voudra bien nous prêter ou livrés aux étrangers comme bon lui semblera, selon ma soumission plus ou moins grande à ses volontés. Je connais mal l'Empereur, ou un tel délire de la part du maréchal Soult doit lui faire connaître un homme aveuglé également à ce qu'il parait, par les faveurs comme par les revers.

N'est-ce pas là ce qu'attend Napoléon ? Il a laissé hors de l'organisation des armées quelques troupes — et justement celles qui sont stationnées autour de Madrid : C'est là une amorce et nul ne s'y trompe, car Soult lui écrit le 29 août en ces termes qu'en tout autre temps il eût trouvés offensants pour son frère et presque criminels : Il me paraît que le gouvernement de Madrid ne forme plus qu'un arrondissement : de cette manière, il y aura plus d'action et moins de contrariété ; il en résultera un grand bien pour le service, même en faisant des économies, et chacun pourra se renfermer dans sa sphère de ses attributions. Ce langage ne déplaît pas à l'Empereur ; soit que son dessein soit arrêté et qu'il juge opportun de le découvrir, soit qu'il lui ait été suggéré par la lettre de Soult, le 29 septembre, il fait donner avis à Joseph qu'il forme une Armée du Centre, indépendante des autres, ayant pour territoire les provinces de Ségovie, Avila, Quadalajara, une partie de l'Estramadure, Cuença, et les petites provinces du côté de l'Aragon. Cette armée sera composée de la garde royale espagnole, de tous les Espagnols à pied et à cheval, du 26e régiment de Chasseurs français, des chasseurs Hanovriens, Hollandais, Westphaliens et de la division des dragons du général Lorge, ce qui fera près de 4.000 hommes de cavalerie, puis de deux divisions d'infanterie ; la division française du général Dessolles, de 6000 hommes environ, et la division des troupes de la Confédération du Rhin, également de 6.000 hommes. Elle aura pour commandant en chef le roi, le général Belliard étant chef d'état-major et restant gouverneur de Madrid : cela est réglé et arrêté le 4 octobre, et, par là Joseph, dans ce royaume dont il est souverain, se trouve réduit à la position d'un gouverneur de province et d'une des moindres, avec une des moindres armées, la moins bien composée, et qu'il ne peut faire vivre, car il ne se résigne point à lever sur ses sujets les impositions nécessaires.

Au milieu de cette grande Espagne qui ne veut pas de lui, il s'accroche sur ce radeau de la Castille nouvelle, avec les rares Espagnols qui sont attachés à sa fortune, avec les quelques Français qui la partagent, et il y fait le roi, tandis que dans ses provinces, les opulentes comme les pauvres, les soumises et les rebelles, les généraux de l'Empereur, se rendant par degrés presque indépendants, font des lois, lèvent des impôts, disposent de la vie et des biens de ses sujets, méconnaissent entièrement son autorité, à peu près celle de l'Empereur et s'arrangent pour tirer de leur étonnante fortune tous les profits qu'elle comporte. Et il en est ainsi à tous les degrés de la hiérarchie, dès qu'une part de pouvoir est remise à un officier. Si quelques-uns, comme cédant à une vue d'avenir, obéissant à leurs instincts d'honnêtes gens et aux idées libérales de leur jeunesse, s'installent dans l'État qui leur est livré avec le désir de bien administrer leurs peuples, de pacifier leur territoire, d'y introduire même des institutions utiles, la plupart y portent le goût d'être tyrans, et, avec un dégoûtant amour de l'or, une sensualité qui ne s'effraye d'aucun crime, l'absolu mépris de la vie humaine, la haine aveugle et imbécile de tout ce qui n'est point de leur race, ils reculent à une barbarie farouche, tels des proconsuls de la vieille Rome chez les nations conquises, tels, dix-sept ans plus tôt, les conventionnels en mission dans les départements hors la loi. C'est, ces gens-là le rebut de l'armée : chaque fois qu'un officier, renvoyé du service, rayé des cadres, mis en non-activité, demande à être employé, c'est en Espagne qu'on l'envoie et c'est à de tels commandements qu'on l'occupe. Tel qui, par trois fois, a comploté l'assassinat du Premier consul et de l'Empereur, régit une province. Là sans surveillance de la part des chefs, sans responsabilité devant les habitants, il est son maitre. Durant ces années, l'Espagne retourne à une sorte de féodalité militaire où le lien de la discipline est aussi relâché que l'avait été le lien de la vassalité, où l'éloignement du pouvoir directeur et la difficulté de communiquer avec lui assurent l'indépendance à tous les degrés ; les Grandes compagnies revivent sous le nom de guérillas, et le roi, cantonné dans ces ridicules provinces où l'Empereur lui laisse un simulacre de souveraineté, fait la même figure qu'en France, jadis, les premiers Capétiens.

 

En lui enlevant le commandement général, en le réduisant à cette armée du Centre qui n'est point une armée, mais une garde, comme une escorte préparée pour le retour, l'Empereur — on doit le penser — a cru acculer Joseph à une abdication. Tout la rend, semble-t-il, inévitable : l'orgueil du roi, l'affront qu'il reçoit, la colère qu'il éprouve, les besoins même qu'il subit : mais rien n'y fuit et Joseph n'abdique point. Par chaque courrier, il atteste à sa femme qu'il va se retirer, il proteste des devoirs de sa conscience, il s'indigne que l'Empereur ignore ou qu'on le trompe : à chaque fois, la guerre serait bientôt finie, dit-il, et l'Espagne pacifiée, si on me laissait faire, mais il ne s'en va pas : on lui enlève son royaume province à province, on le destitue du commandement général, on lui arrache l'Armée d'Andalousie, on le réduit à un emploi de général de division et, non seulement il ne part pas, mais aux démarches qu'il fait, on peut juger qu'à moins d'y être contraint par la force, jamais il ne cèdera la place.

***

On a vu que, dès le 6 mars, à Malaga, Joseph a décidé d'envoyer à Paris, en ambassade extraordinaire, M. Azanza ; mais, malgré son titre ducal et son collier de la Toison, Azanza a été admis à peine auprès de l'Empereur, n'a été reçu qu'en audience de cérémonie et n'a pu parler affaires.

Il en est pour lui à peu près comme pour le duc de Frias, ambassadeur ordinaire, qui, quoiqu'il ait reçu la faveur des grandes entrées et qu'il ne manque pas u ne occasion de faire sa cour, n'entend jamais un mot de politique. Le temps passe. Joseph est rentré à Madrid le 15 mai et, depuis lors, il reste sans nouvelles directes. Sans doute apprend-il quelque chose par ses aides de camp qui continuent à courir entre Madrid et Paris ; mais le plus employé, Tascher, n'est pas reçu par l'Empereur depuis qu'il a pris la cocarde rouge sans même en demander l'autorisation. Ce que Tascher apporte ce sont donc des lettres de Julie et des personnes de la Famille — même de Lucien où il annonce son départ. Enfin, dans les premiers jours d'août, Joseph reçoit la lettre où Berthier lui annonce à mots couverts que le commandement même de l'Armée d'Andalousie lui est enlevé et donné à Soult. Si ses négociateurs n'ont pu arriver à parer le coup, c'est faute de gens qui les avertissent et qui les renseignent : il doit donc envoyer un troisième ambassadeur, qui, ayant des facilités avec les Tuileries, puisse faire rapporter les décrets antérieurs, et surtout celui-ci ; qui, sur toutes les questions, arrive bien armé et soit prêt à toutes les manœuvres.

 

M. d'Hervas qu'il choisit, est le beau-père de Duroc ; jadis résident à Paris, où il était un des directeurs de la banque Saint-Charles, puis consul d'Espagne, même ministre, et titré marquis d'Almenara par Charles IV, il fut connu surtout par la banqueroute de quarante millions qu'il fit en 1805, mais il n'en fut pas moins, en 1806, envoyé ambassadeur de Sa Majesté Catholique à la Porte, et, lors de son retour, en 1808, il s'est attaché à Joseph qui l'a mis dans son conseil.

Parmi les Espagnols, c'est le meilleur qu'on puisse employer, car, sans doute, Napoléon ne tolérerait pas un Français ; mais, quel qu'il soit, peut-il réussir ? Dès que Joseph refuse de consentir au démembrement, qu'il n'abdique pas davantage et qu'il se refuse à comprendre ce que son frère attend de lui ; dès que, sans rien donner en échange, il prétend se maintenir en posture de roi d'Espagne, lui seul peut obtenir de l'Empereur que la France continue à s'épuiser d'hommes et d'argent pour lui garder son trône. Lui seul, par l'influence persistante et le pouvoir de l'ainesse, par ses colères, ses menaces, ce prestige qu'il a gardé de l'enfance, peut arracher à l'Empereur la révocation de ses décrets, la renonciation à un dessein longuement mûri. Son confident Miot le lui a dit tout net : C'est un parti-pris de ne pas s'expliquer avec un tiers et je ne connais pour vous qu'un moyen d'amener votre frère à cette explication, c'est d'aller le trouver vous-même. Tôt ou tard, vous serez forcé à cette démarche et, plus vous différerez, plus vous aurez de peine à vous y résoudre et de difficultés à vaincre pour en tirer avantage. Par une expérience de dix années, Miot connaît ce pouvoir incompréhensible, cette sorte de fascination que Joseph exerce sur son cadet ; il sait que, chaque fois qu'ils se sont trouvés en désaccord et qu'une entrevue a eu lieu, l'Empereur a cédé : Si, de loin, Napoléon ne redoute pas Joseph, s'il tient peu de compte de ses écritures, de près et face à face, il a toujours accordé ce que Joseph a sérieusement et violemment exigé. Mais cette fois Joseph redoute la rencontre et ne se soucie pas de l'aller chercher, soit qu'il craigne qu'une fois en France son frère ne le laisse pas revenir en Espagne, soit qu'il se refuse à paraître en vassal à la cour de l'Empereur, soit aussi que, en dehors du goût qu'il porte à faire le roi, il ne puisse se détacher des habitudes qu'il a prises à Madrid et des liens qu'il y a formés. Quant à imaginer qu'il puisse, comme Louis, se laisser contraindre, il ne s'y arrête point.

Quoi qu'ait dit Miot, le 7 août, Hervas d'Almenara est envoyé à l'Empereur. Il est porteur d'une lettre qui peut passer pour un ultimatum : Je ferai en sorte, écrit Joseph, que la réponse que j'attends de Votre Majesté me retrouve à Madrid, mais je la supplie de ne pas me la faire attendre longtemps, car les choses sont plus fortes que les hommes, et le jour où je serai entièrement abandonné par ma garde, par mon service, par tout ce qui constitue un gouvernement, je n'aurai plus d'autre parti que celui de me rendre en France, à la disposition de Votre Majesté, en la priant de trouver bon que je me réunisse à ma famille dont je suis séparé depuis dix années et que je retrouve, dans l'obscurité domestique, des affections et un calme que le trône m'a fait perdre sans m'avoir rien donné en échange, puisque ce n'est pour moi qu'un lieu de supplice d'où je contemple passivement la dévastation d'un pays que j'espérais rendre heureux. Il ne pourra plus même chercher un refuge à l'armée ; si les bruits qui se répandent doivent se confirmer, si les indications données par le prince de Neuchâtel se vérifient, l'Empereur lui a enlevé le commandement de l'Armée d'Andalousie. Que sera-t-il alors ? Le concierge des hôpitaux de Madrid, des dépôts de l'armée, le gardien  des infirmiers ! Et il pose ses conditions en quatre paragraphes : 1° que l'armée française soit mise sous ses ordres ; 2° qu'il ait le droit de renvoyer les officiers qui se conduiront évidemment mal ; 3° qu'il soit autorisé à rassurer la nation sur les changements de gouvernement et les démembrements dont la menacent tous ceux qui arrivent de Paris ; 4° que l'Empereur, ayant en lui la confiance qui lui est due, le laisse dire et écrire aux Espagnols ce qu'il croit convenable à leur position et à la sienne, sans prêter foi aux interprétations empoisonnées de la malveillance et de la médiocrité raisonneuse ; moyennant quoi, il prend l'engagement : 1° que l'armée française ne coûtera pas un sou à la France au delà des deux millions (par mois) que l'Empereur affecte pour ce service ; 2° que l'Espagne sera bientôt pacifiée comme le fût le royaume de Naples ; 3° que l'Espagne sera sous peu aussi utile à la France qu'elle lui est aujourd'hui funeste.

Ces propositions, qui montrent, en même temps qu'une suffisance délirante, une telle inconscience des moyens à employer et même du but à poursuivre, qui prouvent surtout à quel point Joseph est mal informé des idées de son frère, sont encadrées de souvenirs d'enfance, de regrets sur le dispersement de la Famille, de réflexions philosophiques et d'apostrophes émouvantes. Si ma lettre, écrit-il à la fin, ne vous rappelle pas le tendre et digne ami de votre enfance, si elle ne vous dit pas que je suis pour vous ce que n'est aucun homme sur la terre, il ne me reste plus qu'à me retirer.

 

Qu'il se retire donc, car, comme Napoléon le lui a durement écrit trois ans auparavant, l'Empereur des Français n'a que faire de telles amitiés, si obsédantes et si onéreuses ; mais il n'a garde. Malgré les décrets qu'a pris l'Empereur sur les grands gouvernements, malgré celui sur la réorganisation de l'armée, malgré les ripostes que lui-même a faites, il est convaincu qu'il l'emportera, qu'il reprendra, malgré l'armée, les généraux, l'Empereur même, le commandement intégral et c'est là le moins qu'on puisse faire pour lui. Telle sa pensée apparaît dans la suite des lettres qu'il adresse à sa femme, quatrième plénipotentiaire : Si l'on veut, lui écrit-il le 21 août, tenir à l'Espagne ce qu'on lui a promis, me donner toute autorité sur l'armée, avoir en moi la confiance qui m'est due, l'Espagne sera pacifiée, amie de la France avant un an ; si, au contraire, on persiste dans le système suivi depuis février, toute l'Espagne sera bientôt une ardente fournaise dont personne ne se tirera avec honneur. On ne connaît pas cette nation. C'est un lion que la raison conduira avec un fil de soie, qu'un million de soldats ne réduiront pas par la force militaire. Tout ici est soldat si on veut gouverner militairement ; tout sera ici ami si l'on veut parler de l'indépendance de l'Espagne, de la liberté de la nation, de sa constitution, de ses cortès. Voilà la vérité. Qu'on choisisse. Le temps prouvera ce que je dis. Conserve cette lettre : elle est prophétique. Le 1er septembre, il écrit : Il est de fait que, si l'Empereur continue à me traiter ainsi qu'il fait, c'est qu'il ne veut pas de moi au trône d'Espagne... Je dois donc me retirer le plus tôt possible, puisque je ne peux pas déployer les qualités que la nature a mises en moi et qui suffiraient pour faire le bonheur de cette grande nation. Le 7 septembre, il écrit : Je ne puis rester ici qu'autant que je pourrai faire le bonheur de la nation espagnole en servant la politique de l'Empereur, mais toute entrave qui nuirait au but que doit se proposer un prince honnête homme me rend la place que j'occupe insoutenable. Il varie à l'infini la forme, mais il ne change pas sur le fond : Il entend parler et agir comme il pense, en véritable roi d'Espagne. Et ces deux conditions qu'il a posées à l'Empereur, reviennent affirmées dans chacune de ses lettres : 1° Fidélité absolue et entière dans la promesse d'intégrité et d'indépendance faite par moi à la nation et garantie par l'Empereur ; 2° le commandement absolu et réel sur toutes les troupes françaises réuni entre mes mains.

Ainsi, dans une sorte de délire d'égoïsme, cet homme dont le cerveau paraissait sain, arrive à ne tenir aucun compte, ni des circonstances où il se trouve, ni de la position où il est placé, ni du siège qu'il subit de la part de ses propres sujets. Toute la France et tout l'Empire doivent s'employer pour l'établir roi d'Espagne. Dans l'atmosphère de flatterie où il vit, il s'est convaincu qu'il est un grand général, il s'est convaincu que la nature a mis en lui les qualités, pour faire un grand roi, il s'est convaincu qu'il a été envoyé par Dieu. Je veux, écrit-il le 8 novembre, que la postérité plaigne une grande nation d'avoir méconnu le roi que le Ciel lui avait donné dans sa bonté.

Dès lors, de quoi s'étonner ? C'est ici le délire royal, le délire des légitimes, se produisant chez un bourgeois d'Ajaccio, placide, libéral, se disant et se croyant modéré, qui, dans son étonnante fortune, a conservé jusque-là un certain sens, une notion au moins du monde réel. Son délire, n'est point, comme celui de Louis, le résultat d'un tempérament maladif combiné avec les circonstances tragiques où il se trouve accidentellement placé : c'est un délire spécial, non classifié, le délire du trône. Du fait de son droit d'aînesse corse, qui est une sorte de principat, Joseph y avait une propension, mais il avait résisté à ses grandeurs françaises, même napolitaines, il a fallu l'Espagne.

 

Les négociateurs de Joseph ont jusqu'ici fort peu avancé ses affaires. Azanza, par une impardonnable légèreté, a remis à Champagny un mémoire injurieux pour les généraux français qu'Urquijo, le ministre des Affaires étrangères, lui avait confié comme instructions. Par ordre de l'Empereur, Champagny le lui a renvoyé avec une lettre des plus fortes et il a rompu avec lui tout entretien. Ce n'est donc pas avec le ministre des Relations extérieures qu'Azanza est admis à discuter ; c'est avec Talleyrand, que l'Empereur substitue à Champagny. C'est là un système que Napoléon emploie volontiers ; on l'a vu par Louis ; la multiplicité des agents latéraux, comme la diversité des négociations croisées, embrouille les fils et permet de ne confier à chacun qu'une partie du secret. Talleyrand, donc, expose à Azanza les projets que l'Empereur a formés sur l'Espagne ; l'Empereur lui-même, dans l'audience de congé qu'il lui donne à la fin d'octobre, ne lui laisse ignorer aucun des griefs qu'il a formés contre Joseph et ceux qui l'entourent, Espagnols et Français.

Azanza, d'ailleurs, a joué de malheur. Ses courriers ont presque tous été pris par les guérillas, et, comme il ne chiffre pas ses lettres, qu'il y rend compte, non seulement de ses conversations avec les agents de l'Empereur, mais des réflexions qu'elles lui ont suggérées, comme il y donne sans réserve les nouvelles en cours sur la Hollande, l'intérieur de l'Empire et la Famille impériale, le gouvernement de Cadix s'empresse de publier ces dépêches qui en effet sont de bonne prise. Elles font la plus vive sensation et, au dire des entours de Joseph, achèvent de ruiner en Espagne le parti du roi.

Avec Almenara, qui semble avoir des pouvoirs, Champagny serre de plus près les réalités : d'après les instructions de l'Empereur, il doit mener la négociation doucement ; déclarer d'abord le sentiment de son maitre sur la convention de Bayonne, désormais annulée, puis sur le Portugal, matière d'échange, enfin sur ce que coûte l'Espagne ; laisser réfléchir les Espagnols sur cela et, seulement au bout de quelques jours, leur faire connaître qu'il veut la rive gauchie de l'Ebre pour indemnité de l'argent et de tout ce que lui coûte l'Espagne jusqu'à cette heure. Mais, au premier article, Almenara oppose que, si la convention se trouve annulée, la décision des Cortès de Bayonne subsiste et que c'est d'eux, non de l'Empereur, que le roi tient ses droits. Cette réserve faite, il déclare en termes exprès qu'il ne saurait consentir à aucune cession du territoire espagnol sans que la compensation — c'est-à-dire la réunion du Portugal — soit formellement stipulée et garantie. D'ailleurs, ce n'est là qu'une échappatoire, Joseph ayant décidé de ne consentir à aucun démembrement, même pour une compensation plus avantageuse. La négociation est donc abandonnée sur l'objet essentiel ; mais l'Empereur est bien loin d'y renoncer, car, à ce moment même, il fait écrire confidentiellement au général Caffarelli, commandant en Biscaye, et au général Reille, commandant en Navarre, que son intention est de réunir à la France ces deux provinces, qu'il ne faut pas en parler, mais agir en conséquence.

Les conférences d'Almenara avec Champagny ne roulent plus que sur les dispositions prises par l'Empereur et la conduite des généraux : ce dernier chapitre est interminable, mais si l'Empereur, quelque peu éclairé par Masséna, commence à sévir contre les pires des pillards, c'est parce qu'ils le volent, non parce qu'ils pressurent les Espagnols, et les plaintes des ministres de Joseph, loin de lui fournir des griefs contre ses officiers, lui paraissent des attentats de lèse-majesté française, car il ne tolère pas que des étrangers, même s'ils ont raison, accusent ses soldats.

Aussi bien, dès le mois d'octobre, l'Empereur suspend toute négociation réglée, parce qu'il ne veut pas admettre et reconnaître la base essentielle des plaintes des Espagnols comme de leurs revendications d'intégrité et d'indépendance : le pacte de Bayonne. Ce pacte a été déchiré par la révolte de l'Espagne et par l'expulsion du roi de Madrid. Si Joseph a des droits à présent, il ne les tient plus du peuple espagnol, par les délibérations des Cortés de Bayonne, mais de l'Empereur seul, par la conquête qu'il a faite de l'Espagne et la remise qu'il en a faite à son frère : c'est la théorie que depuis janvier 1809, Napoléon n'a cessé de soutenir et c'est celle que Joseph n'a cessé de contester, depuis que, renonçant à se tenir pour le roi des deux Siciles, il s'est senti, par la grâce de Dieu et la vertu de quelque marquise, le roi catholique des Espagnes.

 

Comment sortir de cette impasse ? Ni l'Empereur, ni le roi ne veut céder. Joseph n'abdique point malgré les dégoûts que son frère lui donne ; il n'abandonne rien de ce qu'il nomme ses droits et, à moins de le faire enlever de Madrid par le chef d'état-major de l'Armée du Centre, il faut bien l'y défendre, lui fournir des hommes et de l'argent, car on ne peut le livrer aux guérillas. L'Empereur a eu son attention éveillée par la réunion des Cortès de l'Insurrection à Cadix ; il a lu, dans les journaux anglais, les nouvelles, à la vérité brèves et peu exactes, de leurs séances. Le 3 novembre, il écrit à Champagny : Envoyez les extraits ci-joints des délibérations des Cortès à mon ministre à Madrid pour qu'il les communique au roi. Il est nécessaire que l'on tienne registre au ministère des Relations extérieures de tous les actes des Cortès parce qu'il peut être bon de les publier quelque jour.

C'est qu'en effet cette lecture est suggestive. Dès les premières séances, cette assemblée a adopté intégralement l'ensemble des mesures que, dès 1808, Napoléon avait jugées les seules propres à préparer la régénération de l'Espagne. Au point de vue du gouvernement, elle accumule les sottises libérales, car, avec la même naïveté et la même inexpérience, elle est presque semblable, comme composition, à la Constituante, mais, au point de vue social, c'est le programme de Napoléon qu'elle adopte, trait pour trait : de ce rapprochement éclot, dans l'esprit de l'Empereur, une idée qui peut terminer toutes ses affaires. Joseph revendique sans cesse la constitution de Bayonne, la couronne qu'il tient des Cortes, le serment qu'il reçut alors, et il atteste celui qu'il a prêté : point de jour où il ne répète que, si on le laisse régner par la constitution, établir son gouvernement civil, marcher selon ses doctrines, il pacifiera toute l'Espagne en moins d'une année, car il est assuré du consentement du peuple espagnol.

L'Empereur le prend au mot. Champagny écrit par ses ordres une longue dépêche à Laforêt où, après avoir rappelé les faits qui rendent les traités de Bayonne non avenus, aussi bien pour la nation espagnole qui ne les a pas ratifiés que pour l'Empereur qui tient à présent ses droits uniquement de la conquête, il expose que : Cependant, Sa Majesté ayant lu, dans les journaux anglais, les actes des insurgés réunis dans l'île de Léon sous le nom de Cortés, a voulu de nouveau donner une preuve du désir qu'elle a de chercher à tout concilier et à rendre plus facile la situation de son frère. Dans cette vue, dit-il, elle m'a chargé d'envoyer M. le marquis d'Almenara à Madrid, avec l'insinuation d'engager le roi et le cabinet de Madrid à s'entendre avec le conseil des Insurgés et à lui proposer la convention de Bayonne comme base de la constitution d'Espagne. Sa Majesté reconnaîtra encore ce traité, si les insurgés le reconnaissent de bonne foi et se montrent désireux d'épargner le sang qui doit encore être répandu. Laforêt aidera toutes les démarches que l'on voudra faire et approuvera tout, sans rien écrire ; mais ces insinuations sont dans la supposition que l'armée française est entrée à Lisbonne et que les Anglais se sont rembarqués. Champagny peut craindre que l'ambassadeur ne soupçonne un piège : Il veut donc lui faire connaître les véritables intentions de l'Empereur, afin que Laforêt sache bien quel parti il a à prendre dans des circonstances imprévues : Sa Majesté est sincère, dit-il, et si réellement la prise de Lisbonne et la démarche du Cabinet de Madrid pouvaient décider les insurgés, parmi lesquels il y a beaucoup d'hommes raisonnables, à entrer en arrangement, Sa Majesté, sauf une rectification de frontières qui lui donnerait quelques positions indispensables, consentirait à l'intégrité de l'Espagne, puisque cela rendrait disponible la majeure partie de ses troupes et finirait une guerre qui peut coûter encore beaucoup de sang.

 

Nul doute que, las de cette interminable guerre, las de la dépense inutile d'hommes et d'argent, Napoléon ne soit de bonne foi lorsqu'il affirme son désir d'en finir. Doit on penser qu'il espère réellement que les Cortès de Cadix, parce qu'ils admettent les bases de la Constitution de 1808, reconnaîtront le roi intrus qu'ils combattent depuis trois années, et surtout le feront reconnaître par les populaces soulevées, par les guérillas qui tiennent la campagne et qui se sont recrutées des déserteurs du inonde entier ? Sans doute, il n'a que des notions assez vagues et confuses sur ce qui se passe et surtout ce qui se prépare à Cadix : autrement, il discernerait que, si les Cortès représentent, dans l'esprit général qui dirige leurs délibérations, une réunion assez semblable à la Constituante, pour ce qui est des doctrines philosophiques, ils ne peuvent faire passer leurs décrets, leur donner, devant l'élément actif de la nation, un semblant d'autorité qu'en les couvrant du dogme de l'attachement au roi légitime. Ce roi, étant absent, ne les gêne, ni pour leurs délibérations, ni pour la sanction de décrets qui, sous le nom de royauté, feront une constitution presque républicaine ; mais, sans cette ombre de roi, eux qui, par leurs idées, ne représentent qu'une minorité, ne seraient plus suivis par la masse, qui se bat et qui meurt uniquement pour le roi. Sans doute, les insurgés ont vu avec colère les Anglais abandonner à leur sort les places assiégées par Masséna ; sans doute, à Cadix même, il s'est élevé un sentiment d'opposition très fort contre les Anglais, et certains des principaux meneurs semblent disposés à entrer en arrangement avec la France, mais ils subordonnent tout au retour de Ferdinand VII. Cet état d'esprit peut-il être modifié par la défaite définitive des Anglais et par leur rembarquement ? Cela est improbable ; avec ou sans les Anglais, l'Espagne luttera jusqu'au bout.

Alors, un dilemme se pose qui a sans doute arrêté la pensée de l'Empereur : Ou Joseph fera officiellement la démarche qui lui est suggérée et, ayant reconnu de fait. les Cortès de Cadix, il ne pourra rester s'il est repoussé par eux ; ou il se refusera à la faire, alors qu'il affirme qu'il est l'élu du peuple espagnol, que, pour le reconnaître, ce peuple n'attend que la proclamation de la Constitution et la garantie de son indépendance et de l'intégrité de son territoire, et de même sera-t-il encore obligé de partir : dans un cas comme l'autre, la place est libre ; c'est avec Ferdinand que l'Empereur peut traiter ; il ne le trouvera sans doute pas difficile et, dans cette hypothèse, les Cortès, comme les guérillas, accepteront la paix.

 

Par une lettre du 41 novembre, Almenara a annoncé qu'à la suite de l'audience qu'il vient de recevoir de l'Empereur à Fontainebleau, il part, chargé pour le roi de propositions qui ne peuvent manquer de lui être agréables. Il arrive le 9 décembre. Le 10, devant le conseil privé, il expose le projet de l'Empereur : la démarche à tenter près des Cortès de l'île de Léon auxquels Joseph proposera de le reconnaître pour roi légitime avec la constitution de Bayonne ; l'Empereur lui a dit que cette ouverture était officielle et qu'il envoyait des instructions conformes à son ambassadeur ; il a ajouté que, dans le cas où sa démarche échouerait, il se tiendrait libre vis-à-vis de l'Espagne, que le roi pourrait convoquer d'autres Cortès, mais sans y appeler de députés des provinces en deçà de l'Ebre.

Cette proposition qui met Joseph et ses ministres au pied du mur, les jette dans une profonde stupeur. Ces hommes, qui ne vivent que d'apparences, de rêves et de hâbleries, ne peuvent imaginer qu'on ait pris au sérieux leurs discours et ceux de leur maître. Mais ils éventent le piège, et c'est par une distinction jésuitique qu'ils s'en tirent. L'un d'eux dit tenir de l'ambassadeur de France qu'il est autorisé parler, non à écrire pour soutenir la démarche ; comme si la démarche même n'était pas préalable à toute écriture. Quant au roi il entre dans une de ces colères où il perd toute maîtrise sur lui-même — comme le jour où, prenant un pistolet, il le déchargea sur le portrait de son frère : Il éclate en reproches violents, en plaintes amères exprimées avec une véhémence qui, écrit Miot, m'affligea pour lui, quoique je fusse habitué à l'entendre dans l'intimité se livrer à de semblables emportements. Le lendemain, conférence des ministres avec Laforêt qui reconnaît l'interdiction qu'il a reçue de rien écrire ; le projet est alors abandonné ou du moins on le laisse dormir, sans faire à l'Empereur une réponse qu'on juge à bon droit embarrassante, et Joseph, sans prendre aucun parti, se remet à attendre les nouvelles que doit lui rapporter de Paris son neveu Marius Clary.

***

Il l'a expédié le 18 novembre, chargé d'une lettre pour Julie, où il la priait de déclarer à l'Empereur que si l'on ne faisait aucun changement à sa situation, il était résolu à quitter l'Espagne. Là rien de nouveau ; dans chaque lettre qu'il a écrite depuis le mois d'avril, il a annoncé son imminent départ ; mais, à cette menace, tant de fois répétée, il a joint cette fois une proposition inattendue : L'Empereur, à présent, a-t-il écrit, prétend que je ne dois pas encore penser à la retraite. Lui convient-il que je retourne à Naples ? Je me rappelle qu'il me dit à Venise et à Bayonne qu'il avait été satisfait des rapports qu'il avait eus avec moi. Je déclare que je suis prêt à y reprendre les mêmes rapports et à lui donner des preuves nouvelles de mon affection et de ma déférence la plus juste à ses volontés, dans ce pays où cette conduite est compatible avec le caractère des habitants et la position des choses.

Ce n'est point là une idée en l'air, car, en même temps, il a écrit à Fesch : Il ne me reste pas d'autre parti à prendre, si l'Empereur persiste dans les intentions que votre lettre m'annonce, qu'à me retirer dans une terre à cent lieues de Paris et à y être résigné à tout avec le calme et la sécurité d'un homme d'honneur, ou de retourner à Naples où je pourrais complaire davantage à l'Empereur... Je n'ai aucun engagement antérieur avec les Napolitains et y être comme j'y ai toujours été, c'est tout ce qu'ils ont le droit d'attendre de moi.

Cette proposition peut doublement surprendre : D'abord, elle est en contradiction formelle avec la notification que, le 9 septembre, Joseph a chargé Julie de faire à l'Empereur[6] : qu'il ne voulait aucun trône étranger et qu'il se réservait à se déterminer pour une retraite absolue si ce qu'on lui proposerait en France ne lui paraissait pas convenable. Il a réitéré cette notification dans le résumé par paragraphes où, comme d'habitude, il énumère, en fin de ses lettres, les conditions qu'il impose à son frère. En second lieu, que fait-il, en cette hypothèse, de Murat ? L'idée que le roi de Naples peut difficilement agréer un tel projet, la pensée que, pour lui rendre son ancien trône, il faudra en renverser sa sœur et son beau-frère, ne traverse même pas son esprit. Il le passe sous silence comme un objet sans intérêt. Tout à l'heure, c'était peu que pour l'établir en Roi catholique, l'Empereur eût dépensé trois cents millions et trois cent mille hommes ; à présent, il est tout simple que pour lui rendre Naples, l'Empereur destitue le roi qu'il y a placé.

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Que cette étrange demande soit ou non accueillie par l'Empereur, il faut en attendre l'effet, il faut que Marius Clary donne de ses nouvelles, qu'il revienne, et c'est un bon prétexte pour ne pas bouger de Madrid. Dès lors, que Joseph, dans ses lettres à Julie, promène son errante et imaginaire retraite d'une terre en Touraine, à la terre de Montjeu près d' Autun, de la Bourgogne à la Provence, même à la Corse — quoique là il doive avoir une cour, car il lui faudrait là un état bien au-dessus de celui de son père, — peu importe ; ce sont rêves et fantaisies qu'il n'a nulle velléité de réaliser : ce qu'il lui faut, c'est la splendeur des palais de Madrid, insuffisante encore à son gré, puisqu'il y ajoute des constructions nouvelles ; c'est la servilité d'une cour où il ne rencontre que des flatteurs et des complaisants ; c'est la magnificence de costumes où il étale les diamants des deux Indes — et c'est le droit de dire combien tout cela lui pèse et lui semble indifférent.

De même ne faut-il tenir compte que légèrement des plaintes qu'il multiplie à chaque courrier. Cette situation intenable, pourquoi la tient-il depuis dix mois ? Ces humiliations que lui infligent les généraux français pourquoi les supporte-t-il ? En défendant son trône comme il a fait, Louis a pu avoir et donner l'illusion qu'il défendait son peuple ; que, ayant adopté la Hollande, ayant été adopté par elle, des liens ont été tendus d'elle à lui que rien ne pouvait rompre. Bien qu'il restât un étranger aux yeux des Hollandais et que tous ses efforts pour se rendre Hollandais n'eussent abouti qu'à une parodie, ses sujets au moins lui tenaient compte de l'intention et en oubliaient ses fautes, ses maladresses, ses incohérences, même cet esprit d'instabilité et de fourberie qui les avait perdus et le roi avec eux ; mais ici, en défendant son trône, Joseph ne défend que lui-même, sa vanité, son goût de porter couronne, de jouer au roi, fût-ce dans trois rues et sur quatre places — car à Madrid même, dans ce que Joseph appelle sa capitale, il s'est trouvé quatre mille électeurs qui, en secret, ont député aux Cortés insurrectionnels de Cadix, et il n'en a rien su !

L'Empereur a pu écrire avec la plus cruelle vérité : Aucun Espagnol ne s'est rallié autour du roi ; aucune force espagnole n'a lutté contre l'insurrection. Le roi d'Espagne serait peu de chose s'il n'était le frère de l'Empereur et le général de ses armées ; il serait si peu de chose qu'il n'y aurait pas une bourgade de 4.000 hommes qui ne fût plus forte que tous les partisans qu'il peut avoir en Espagne. Sa garde même est toute française. Pas un officier espagnol de nom n'a versé son sang pour le roi. Mais, de tout cela, Joseph accuse son frère. Ayant vécu son rêve en Andalousie, il croit — peut-être sincèrement que les décrets du 8 février ont seuls arrêté l'élan des peuples de la Péninsule, empressés à se grouper autour de lui ; si, depuis lors, les guérillas ont recommencé leurs attaques avec une activité nouvelle, si aucun courrier ne peut passer à moins d'être escorté par 300 ou 400 hommes ; si chacune des minutes et, peut-on dire, des secondes de sa royauté est marquée par l'assassinat de quelque Français, la faute en incombe à l'Empereur et à ses décrets, aux agents d'exécution de ces décrets, aux généraux, voleurs effrénés, qui oppriment les peuples, les ruinent et les exaspèrent.

On comprend un tel état d'âme et de telles illusions ; on comprend que Joseph éprouve toute la suite des impressions qu'il traduit dans ses lettres : colère, désespoir, désir d'éclairer son frère, rage contre les pillards, pitié pour son peuple ; mais c'est à la condition que ce sentiment exclue tous les autres, qu'il enveloppe et maîtrise son âme entière, que, roi d'Espagne, il n'admette pas d'autre avenir que celui de la nation à laquelle il s'est attaché et que, dans l'intimité même de sa conscience, il ne forme aucune autre ambition.

Mais, dès qu'il admet la possibilité d'échanger ce trône contre un autre trône ; dès qu'il en fait lui-même et spontanément la proposition, il n'est plus qu'un ambitieux que contente seulement la grandeur royale, qui, avant toute chose, prétend en garder les honneurs, qui jouit d'être élevé au-dessus des autres hommes, quels que soient ces hommes et de quelque nom que s'appelle le pays qu'ils habitent. Plutôt que de ne pas porter couronne, il se refera Napolitain, comme il s'est fait Espagnol, comme il se serait fait Français, non pas pour se rendre l'homme d'un peuple, pour donner à ce peuple un peu de liberté, de bien-être et de gloire, mais pour avoir une cour, pour recevoir des révérences et des acclamations, pour habiter des palais. pour choisir des maîtresses, pour faire figure de roi.

 

Ayant ainsi offert son trône pour un autre trône, il n'en continue pas moins ce même jeu de taquineries et d'opposition puérile qu'il joue depuis son retour d'Andalousie ; seulement, il a maintenant deux objectifs : Séville et Paris, Soult et l'Empereur : il arrête à Madrid tous les renforts destinés à l'Armée du Midi, il envoie à Séville un conseiller d'État pour reprendre les fils épars de l'administration, en lui donnant pour instruction générale de faire fournir à l'armée tout ce que les règlements de l'Empereur lui accorde et de le consulter sur le reste ; il enlève à Belliard, chef d'état-major de l'Armée du Centre, le gouvernement de Madrid auquel il a été nommé par l'Empereur en décembre 1808 : Cela lui semble tout simple : J'ai confié, écrit-il à Julie, le gouvernement de Madrid au général Blaniac qui était ici à ne rien faire depuis son arrivée de Paris. Je n'étais pas mécontent de Belliard, mais Blaniac m'enlèvera beaucoup d'embarras et de tracasseries avec les autorités espagnoles. Il n'y a d'ailleurs à Madrid presque pas de troupes françaises. S'il n'y en a guère de françaises, il y en a d'alliées ; d'ailleurs tout Français y passe, et, comme on a vu, l'Empereur n'admet pas que ses soldats puissent être commandés par d'autres qu'un Français. C'est là ce qui donne son caractère à ce coup d'autorité de Joseph : Lafon-Blaniac, son ancien écuyer, marié par Julie à une de ses petites cousines, Mlle d'Henrique, dont la mère, née Gney, est sa tante maternelle, a suivi le roi à Naples, maintenant à Madrid et porte la cocarde rouge. Il me faut, au moins dans la ville que j'habite, écrit Joseph, un général qui soit dans des rapports naturels avec mes ministres ; soit, mais quels seront ces rapports avec les Français, sans qui Joseph ne resterait pas une heure dans la ville qu'il habite ? N'importe : l'Empereur a beau, par chaque courrier, envoyer l'ordre exprès que Belliard soit rétabli dans son commandement, Joseph n'en tient nul compte.

***

Au reste, Napoléon est tellement las de ces plaintes perpétuelles, de cette continuelle polémique, de ces nouvelles inutiles de meurtres, d'attaques. d'opérations mal concertées, qu'il semble se désintéresser et qu'il ne répond plus à son frère. Il sent fort bien que tout va aussi mal que possible en Espagne ; que toutes les combinaisons qu'il y tente échouent devant une fortune toujours adverse ; que l'absence de nouvelles de Portugal et l'immobilisation de Masséna devant Torrés-Védras sont de mauvais signe pour l'expédition ; que seul, par sa présence, par son action sur les généraux et les soldats, il rangerait à leur devoir les mauvaises tètes, réduirait les pillards, mènerait une grande opération où coopéreraient Soult et Belliard, mais quoi ! la grossesse de l'Impératrice approche de son ternie, l'Empire attend l'héritier prédestiné, la guerre dans le nord est inévitable et s'annonce comme le choc suprême où vont se décider les destinées du monde. Napoléon ne peut quitter Paris où tant d'intérêts divers le retiennent et l'enchaînent. Pour finir, de Paris, ces affaires, il faudrait qu'il rompit définitivement avec son frère, qu'il le contraignit à abdiquer ou le fit enlever par ses troupes, et qu'il rétablit Ferdinand VII. Il ne peut se résoudre ni à la rupture, ni à une reculade qui viendrait de lui seul, ne paraîtrait pas justifiée par le désistement ou l'abdication de Joseph. Au lieu d'appliquer le remède, qui est trouvé, il cherche des palliatifs, qui ne font qu'aggraver le mal. Ainsi, la concentration, entre les mains de Bessières, des troupes stationnées entre la mer, la France, le Portugal, l'Aragon et la Castille, la formation d'un arrondissement composé du 3e gouvernement (Navarre), du 4e (Biscaye et Santander), du 5e (Burgos, Aranda et Soria) et des provinces des Asturies et de Salamanque ; c'est là un élément nouveau de trouble qu'il ajoute à tant d'autres, un nouveau rouage qu'il crée en opposition avec les rouages du Portugal et du Midi ; sur cet immense territoire, où les communications sont impossibles, la contradiction des ordres paralyse tous les efforts, les discussions entre le chef qui ne peut être renseigné et les subordonnés qui trouvent dans son ignorance un prétexte à leur inaction, accroissent l'audace des guérillas, et bientôt, dans les provinces à peu près pacifiées, les bandes se reforment, entourent tous les postes, ne laissent plus sortir un détachement sans l'insulter.

 

L'Empereur menace d'une annexion totale. Il fait publier dans le Moniteur à la suite des nouvelles des armées que les habitants des arrondissements du Midi, du Centre et du Nord de l'Espagne... demandent à grands cris à être réunis à l'Empire[7]. Prenant prétexte de ces lettres où Joseph annonce son prochain départ et donne commission de lui chercher une terre, il députe Champagny à la reine pour poser à la fin des conditions et sortir d'affaire. D'abord il ne saurait être question que le roi achète une terre ; les membres de la Famille ne pouvant faire aucune acquisition en France sans l'autorisation de l'Empereur ; ensuite, le roi, en sa double qualité de roi d'Espagne et de commandant pour l'Empereur de l'Armée du Centre, n'a pas le droit de quitter son poste sans le consentement de l'Empereur ; s'il se déterminait à une telle démarche, il serait arrêté à Bayonne. L'Empereur entend que le roi soit entièrement dans son système politique ; seul, il dispose de l'Espagne à son gré et selon l'intérêt de l'Empire, car la Constitution de Bayonne n'existe plus ; mais, si le roi trouve ces conditions intolérables, s'il est réellement déterminé à quitter son trône, l'Empereur ne voit aucun inconvénient à ce que son frère vienne s'établir à Mortefontaine ; seulement il entend que les choses se passent dans les règles : le roi fera sa déclaration à l'Ambassadeur de France à Madrid, et traitera avec lui de manière que cette résolution n'entraîne aucune conséquence fâcheuse pour la sûreté et la tranquillité du pays, ne donne lieu à aucune esclandre.

 

Julie transmet à Madrid ces paroles de Champagny, mais, pour les recevoir, Joseph se trouve dans un état d'esprit fort différent de celui que, sur ses lettres, on eût pu prévoir. N'ayant rien obtenu de ses demandes comminatoires et ne voulant à aucun prix quitter son trône, a-t-il de lui-même jugé bon de faire machine en arrière et de détendre la corde qui pourrait casser ? S'est-il dit qu'à force d'insister comme il fait, l'Empereur qui n'a point cédé et qui ne paraît point en disposition de le faire, finira par accepter cette abdication, par autoriser ce départ dont il le menace depuis près d'une année ? Ou bien subit-il encore l'influence de ses ministres, qui sentent fort bien que, le roi partant, ils se trouveraient sans place, sans influence, sans moyen de négocier, pour leur vie et leurs biens, avec les Cortes de Cadis' ? Ces ministres ont-ils pensé qu'il fallait, par un nouveau leurre, le détourner à tout prix de la route de France ou de Naples et le retenir en Espagne, peut-être du même coup tromper l'Empereur ? En faisant luire devant lui de nouvelles espérances qu'il ne demandait qu'à partager, ils ont, en tous cas, calmé ses colères et diminué ses prétentions. Le 26 janvier, Joseph expédie donc à l'Empereur son aide de camp, Clermont-Tonnerre, pour annoncer qu'un parti considérable de Valence, à la tête duquel est l'archevêque et qui parle au nom de la majorité des citoyens, lui a fait faire des propositions de le recevoir dans la ville et de se soumettre à son autorité. Je serais déjà parti, ajoute-t-il, si je ne craignais de contrarier les dispositions de Votre Majesté, car j'ignore dans quel rapport je me trouverais avec le général Suchet, commandant le 3e corps. Cependant l'exemple de Valence, ma présence dans cette ville, et la clémence et l'oubli du passé auraient une grande influence sur Cadix et je ne doute pas que, d'un moment à l'autre, pareil événement ne nous ouvrit les portes de Cadix... Il a la conviction qu'il pourrait être d'un grand poids dans la balance ; il dit que la force morale finira seule les affaires d'Espagne ; que les événements et sa conduite lui en ont donné une forte portion et qu'il est prêt à employer cette force et à rendre quelques services à l'Empereur en rendant disponible une grande partie des troupes, en se montrant et en pacifiant et calmant tant d'esprits et de passions exaspérés. Que lui faut-il ? Un prêt d'un million par mois pour pourvoir à Madrid au strict nécessaire ; avec un million par mois, que garantiront les domaines que l'Espagne possède à Rome, à Naples et dans les Pays-Bas et les vif-argent qui sont à Madrid et à Almaden, tout ira au mieux.

Ainsi, changement complet : plus de retraite, plus de départ, il craint trop qu'on le prenne au mot ; plus de commandement général, plus de prétention aux deux millions par mois ; cela est trop : un simple million pour payer les courtisans, c'est tout ce qu'il faut ; moyennant ce million, Valence demain, Cadix après-demain et, le jour d'après, toute l'Espagne !

 

Et c'est à ce moment que lui arrive par sa femme la proposition d'abdiquer et que Laforêt lui en fait l'insinuation formelle. Il a annoncé, lui, qu'il abdiquerait ! Qui peut dire cela ? Mis en présence de ce qu'il a déclaré dans vingt lettres, il se tire d'affaire par un distinguo digne des casuistes espagnols qu'a immortalisés Pascal. Dans les phrases dont Laforêt a entouré mal à propos la proposition qu'il a mission de présenter, il voit un dilemme où on lui laisse le choix. Il y en a un en effet : suivre le système de l'Empereur ou abdiquer, mais il supprime le premier terme : il répond qu'il avait été autorisé à croire qu'on voulait son départ puisque l'on rendait son existence impossible ; que, s'il a été dans l'erreur et qu'on désire qu'il reste, il est prêt. Si on désire qu'il parte, il est encore prêt. En ce cas, il remettra lui-même, en arrivant à Paris ou même il se fera précéder par l'acte qu'on voudra ; nulle condition, la retraite la plus absolue. Dans le cas qu'on veuille sincèrement que je reste, déclare-t-il en parallèle ; je ferai tout ce que la raison et le désir de complaire à mon frère et de remplir le but qu'il a dû se proposer en m'envoyant ici, exigeront, mais il doit sentir aussi que rien d'indigne de moi ne doit être promis ni tenu. Il faudra donc frapper l'opinion par des moyens différents qui annoncent la stabilité de son existence en Espagne : l'arrivée de la reine et des princesses, l'acceptation par l'Empereur de l'Ordre d'Espagne, quelques avances d'argent : il suffira d'un million par mois.

En même temps qu'il tourne ainsi les choses, il prétend conserver l'apparence de l'homme désintéressé, tout prêt à se retirer et il envoie à sa femme le projet de cet acte qu'il annonce, — l'acte qu'on voudra, a-t-il dit — et c'est simplement une note où sans se prononcer définitivement, il dit que ce qui lui conviendrait le mieux à lui, serait de renoncer aux affaires publiques.

Il y a si peu renoncé et il pense si peu à présent à réaliser ses menaces que, le 21 février, six jours plus tard, il adresse à Berthier, pour l'Empereur, une longue lettre, où, sans plus parler de ses projets de départ, il demande quels rapports, il doit, comme roi de ce pays, avoir avec l'arrondissement de l'Armée du Nord et de quelle façon les arrondissements du Midi, du Nord et de Valence doivent contribuer aux frais du gouvernement : c'est reprendre d'une façon détournée la question de souveraineté ; il se plaint ensuite avec une grande vivacité du sort qui est fait à des officiers, Français comme lui, Espagnols comme lui, qui, parce qu'ils suivent sa fortune, sont regardés comme des gens suspects et frappés d'interdiction, alors qu'ils sont plus propres que tous autres à établir son gouvernement dès que les grandes masses armées sont dissipées par les armées de l'Empereur. C'est soulever de nouveau la question des cocardes et celle du commandement des Espagnolisés sur les troupes françaises ; enfin, il arrive à une proposition qui, elle seule, montre que, plutôt que d'abdiquer, plutôt que de ne pas continuer à faire le roi, il est disposé à tout subir : Il n'y a, dit-il, que deux manières de finir les affaires d'Espagne ; je ne parle plus de la première qui parait n'avoir pas convenu à l'Empereur, celle où j'eusse continué à être, de fait comme de droit, le lieutenant de l'Empereur, recevant ses ordres et les faisant exécuter par tous les chefs des corps d'armée. L'autre mode, c'est que ces chefs reçoivent directement les ordres de l'Empereur et les fassent exécuter dans les pays non soumis et que je reste au centre, défendu contre les grandes masses par les armées actives, n'ayant avec moi que des officiers et des troupes à mon service, recevant, ou par forme d'avance, directement de l'Empereur, une somme supplémentaire par moisje pense qu'un million de francs par mois pourra suffireou la recevant des quatre autres arrondissements d'Espagne. Je pense que, si l'Empereur peut me faire d'abord une avance de deux millions de francs, et successivement un par mois, à compter du 1er janvier, il me serait possible de me passer, dans l'arrondissement du Centre, de toutes troupes françaises. Avec une sévère économie, et en payant, j'aurai assez de troupes. A la vérité, il lui faudra bien un ou deux régiments de cavalerie française, mais cela ne compte pas : en échange, il débarrassera Madrid de tous les dépôts. Il établira son gouvernement, gagnera chaque jour un village, et quel profit pour l'Empereur !

Par là aussi, il échappera à toute tutelle française ; il se lavera aux yeux des Espagnols de cette tache d'être le protégé des Français, il sera le maitre chez lui, il ne sera plus entouré que de gens à lui, il n'aura plus à craindre ni résistance ni opposition, durant que, à distance respectueuse, sans rapport avec le roi d'Espagne qui les ignorera, les Français se feront tuer pour lui gagner un trône.

Celte idée lui parait à ce point lumineuse qu'il charge la reine de la développer à l'Empereur. Si l'Empereur accepte ma proposition, lui écrit-il, j'aurai plus de peine et de travail, mais j'en espère du succès et je jouirai du moins du fruit de mes peines. Aujourd'hui, je me discrédite tous les jours davantage par la mauvaise conduite des gens que je ne puis réprimer ; je préfère exposer tous les jours ma vie, avec des troupes nouvelles, dans un arrondissement où le bien et le mal seront mon ouvrage, que de continuer dans l'état de tiraillement, d'humiliations et d'anarchie où je me trouve entre mes ministres et les administrateurs français, le peuple et l'armée, les insurgés et les hommes qui ont pris parti pour moi.

En terminant, il laisse entrevoir le fond de sa pensée lorsqu'il écrit : Dès que je me réduis aux propositions contenues dans cette lettre, tu dois sentir combien il m'en coûtera de rentrer en France si cela ne convient pas à l'Empereur ; et j'avoue qu'il ne doit pas le désirer, parce que je sens que je ne serais pas facilement remplacé ici. Quelque chose que l'on puisse croire, si je quitte l'Espagne, j'y serai forcé.

 

Le 4 mars, l'arrivée du colonel Lejeune, aide de camp du major général, envoyé par l'Empereur en mission d'observation, vient accroître ses espérances, et lui faire même regretter de ne pas s'être tenu fermement à ses anciennes prétentions, auxquelles il voit une chance d'aboutir. Lejeune apporte, en effet, une lettre où le major général, en annonçant que tout se prépare pour une grande guerre dans le nord, a ajouté ce mot imprudent, quoique banal : Nous apprécions les privations et les difficultés de la position de Votre Majesté. Joseph s'en empare aussitôt : Je demande quelques millions et beaucoup de confiance, répond-il à Berthier, et il lui déclare que les Espagnols ne se battent plus pour Ferdinand, que le moment de la détente est arrivé, que, tous les jours, des chefs de bande rentrent dans leurs familles et que beaucoup d'insurgés abandonnent Cadix pour Madrid ; et il écrit à Julie : Si nous avons la guerre avec la Russie, il faut que l'Empereur m'envoie des secours d'argent et qu'il montre en moi beaucoup de confiance ; je le seconderai peut-être plus qu'il ne pense et je pourrai lui rendre des troupes.

Des espérances, même telles que de reprendre le commandement général, cela est bon, mais il faut vivre ; or, l'Empereur, s'il envoie de l'argent à l'Armée de Portugal et à l'Armée du Nord, n'en envoie point jusqu'ici à l'Armée du Centre. On dirait qu'il a entendu réduire Joseph par la famine et, en effet, Joseph en est aux dernières extrémités. Il est obligé de vendre les vases sacrés de sa chapelle royale pour fournir le pain des troupes qui sont à Madrid ; il n'a pas payé ses employés depuis treize mois, ses soldats depuis huit mois, les soldats français depuis sept mois ; ses ministres lui ont demandé des rations militaires pour nourrir leurs familles ; il a dû les refuser parce qu'il faudrait en donner à tous les employés. Pour tenir encore, pour lasser l'Empereur, pour profiter de l'occasion qui va se présenter, cela seul manque, mais cela seul compromet tout. Joseph, son dernier sol mangé, devra bien céder la place. Il en tombe malade, et il est au lit lorsqu'il reçoit le Moniteur du 26 février, où l'Empereur dévoile authentiquement ses projets d'annexion.

 

C'est dans une réfutation en règle du discours lu par le Lord Chancelier à l'ouverture du Parlement britannique : à la fin, après avoir énuméré les avantages que l'Espagne et l'Angleterre même eussent trouvés à laisser organiser un gouvernement sous une branche de la Maison de France, l'Empereur a écrit : L'Angleterre, quoiqu'elle eut acquis la certitude qu'elle ne pourrait défendre l'Espagne, a donné sans doute de l'occupation à 300.000 Français, mais l'Espagne, conquise pied à pied, devient entièrement assujettie et c'est l'Angleterre même qui, s'engageant dans une lutte où l'expérience a prouvé que toutes les probabilités étaient contre elle, a compromis l'indépendance et l'intégrité de l'Espagne. La conquête de l'Espagne produira des effets bien différents de ceux d'un simple changement de dynastie qui aurait fait tourner au profit de la nation les réformes et les idées libérales introduites par un gouvernement jeune, ferme et vigoureux. La postérité, pour qui quelques heures ne sont qu'un instant, n'attribuera les grands résultats qui concourront si éminemment à l'avantage de la France qu'à la politique imprévoyante de l'Angleterre.

Ainsi, l'Espagne est entièrement assujettie ; ainsi, l'indépendance et l'intégrité de l'Espagne sont compromises ; il n'y a plus qu'un décret à rendre, les considérants en sont tracés. Joseph, depuis une année, doit savoir que tel est le plan de son frère, mais il a vécu, depuis lors, sur la conviction qu'il le ferait changer ; il a promis à ses ministres, à ceux qui se sont ralliés à lui, que, grâce à lui, l'Empereur ne toucherait pas à l'Espagne ; tout son programme de gouvernement, toutes ses espérances de pacification, tous ses rêves d'union sont fondés sur ce leurre, et brusquement le voile est déchiré : Réduit à l'abjection d'un criminel ou du dernier des hommes, écrit-il à Julie, je mériterais mon sort si je le prolongeais plus longtemps. Annonce donc à l'Empereur que je serai parti quand lu recevras cette lettre... si je n'ai pas reçu quelques secours dans l'intervalle... J'éprouve, dit-il encore, les angoisses de la mort politique dans ce pays ; cependant, je ne signe pas ma cession, parce que cela ne conviendrait pas à l'Empereur que je le fisse ici et que je no puis pas, avant de quitter ce pays, me déclarer moi-même mort et assister ainsi à mes propres funérailles. Il partira donc, annonçant qu'il va voir l'Empereur ; il mènera avec lui un Espagnol ou deux pour ne pas éteindre tout espoir de son retour ; toute sa suite sera de quatre personnes et de huit à dix domestiques ; il descendra à Mortefontaine où l'on aura soin d'envoyer un courrier à sa rencontre. Vivre aussi tranquille que j'ai vécu agité depuis vingt-cinq ans et surtout depuis dix, je ne demande pas autre chose à l'Empereur.

Que ne se conforme-t-il alors aux instructions que l'Empereur lui a fait transmettre en janvier par Julie elle-même au sujet de son abdication, à celles que Laforêt lui a officiellement notifiées ? C'est que, moins que jamais, il n'en a la pensée. Ce n'est pas une abdication qu'il veut apporter, c'est, comme Miot l'a conseillé, une explication qu'il ira chercher. D'ailleurs, cette lettre est du 19 mars, et Joseph n'est pas encore parti.

 

 

 



[1] Ces vues, fournies par Lagarde, commissaire général de police de l'armée de Portugal résidant à Madrid, donnent la clef des événements qui, par la suite, ont agité l'Espagne depuis la proclamation par les Cortès de Cadix de la Constitution de 1812, jusqu'à l'intervention de 1824.

[2] On a prétendu que Joseph avait voulu la marche sur Cadix et que Soult avait fait prévaloir la marche sur Séville, en disant : Répondez-moi de Séville et je vous réponds de Cadix. A défaut du procès-verbal du conseil de guerre tenu à Carmona, toutes les présomptions morales et un ensemble de témoignages indépendants permettent de repousser cette allégation.

[3] Il faut citer le décret du 11 février par lequel il a continué dans leurs emplois civils en Andalousie tous ceux qui, dans les trois jours, auront prêté serment à sa personne royale, à la Constitution et aux lois ; le décret du 27 février sur la milice civique : le décret du 5 mars sur les maistrances ; le décret du 17 mars ordonnant l'armement des milices civiques au moyen de fusils qu'on achètera des déserteurs : le décret du 18 mars par lequel il est compté aux déserteurs de la junte, comme temps de service dans les armées royales, le temps passé sous ses drapeaux, par lequel les grades sont garantis aux sergents et caporaux désertant individuellement, par lequel il est assuré un grade, deux grades, même trois grades à ceux qui se présenteront avec cinq, dix ou trente hommes. Quant aux décrets d'intérêt local, ils ne se peuvent compter.

[4] L'ordre du jour du 14 janvier a été transformé en décret par Joseph le 18 mars.

[5] Toutes les mesures que prend Napoléon à dater du 8 février, concordent à ce point avec la réception des rapports de Lagarde, qu'il est impossible de ne pas penser qu'elles sont ainsi suggérées par ces dépêches dont il reproduit dans ses lettres et ses décrets les idées, des mots et même des membres de phrase. Ainsi cette lettre aux commandants d'arrondissement en date du 8 est inspirée d'une lettre reçue, ce jour même, de Lagarde et partie de Madrid le 19 janvier, où il est amplement traité de cette question et où il est dit, entre autres détails, qu'il y a beaucoup d'argent en Espagne, qu'il en est venu beaucoup des Amériques en quinze mois ; qu'il y entre par mois plus de trois millions pour la solde de l'armée et que les paysans changent la monnaie d'argent contre de l'or qu'ils enfouissent. Il semble que la preuve soit ainsi bien faite de l'influence que ce Lagarde a exercée sur les événements : C'est Pierre-François-Denis de Lagarde, dont j'ai esquissé la carrière diplomatique dans mon livre le Département des Affaires Étrangères pendant la Révolution, p. 340 et 341, qui, successivement professeur de rhétorique, employé au Comité de Salut public, rédacteur du Journal de Perlet, proscrit en fructidor, fut, après brumaire, avocat au Conseil des prises, nommé intendant à l'ile de France, puis adjoint au général Moncey pour la direction civile de la gendarmerie, directeur de la librairie et de la presse périodique, directeur de la police du royaume d'Italie, intendant général de la police du Portugal d'abord avec Junot, puis avec Soult ; il attend en ce moment à Madrid le moment d'y retourner soit avec l'Empereur, soit avec Masséna. A la fin de 1811, il fut nommé directeur général de la police en Toscane, où on le retrouvera.

[6] Dès le 12 avril il a déjà écrit moins solennellement : Je ne veux plus dans ce cas que me retirer, l'essai de deux royaumes suffit et je ne veux pas d'un troisième.

[7] Le lendemain, 19 janvier, par un erratum, il corrige il est vrai quelque chose de la phrase qui ne parait plus s'appliquer qu'à l'Aragon ; mais le premier mouvement subsiste.