NAPOLÉON ET SA FAMILLE

VOLUME III. — 1805-1807

 

XVI. — LES BONAPARTE EN L'AN XIII.

 

 

VENTÔSE AN XII — PRAIRIAL AN XIII (Mars 1804 — Juin 1805.)

Caroline. — Attitude et complaisances du ménage Murat. — Ce qu'il en tire. — Traitements. — Places. — L'Elysée. — Elisa. — Elle ne tient point à rester à Paris. — L'Empereur ne désire point l'y garder. — liaison majeure pour lui trouver un établissement au dehors. — Piombino. — Ce que c'est. Donation de la Principauté. — Etranges conditions de cette donation, faite en violation des Lois de l'Empire. — Elisa point encore satisfaite. — Lucques adjoint à Piombino. La Princesse de Lucques. — Paulette. — Ses goûts. — Ses désirs. — Elle obtient de se fixer à Paris. — Madame. — La réconciliation opérée lorsqu'elle cède à Napoléon sur Lucien et Jérôme. — Alors, dignité, titre, règlement de la situation des parents Corses. — Le fief Corse. — Armoiries. — Maison d'honneur. — Baptême de Napoléon-Louis. — Jérôme. Son état d'esprit en mars 1804. — Lettres à Talleyrand, à sa mère. — Annonce officielle du mariage. — Ordres du Premier Consul. — Annonce, en Amérique, de l'établissement 'de l'Empire. — Jérôme exclu. — Notification. — Déclaration dans les journaux. — Essai de départ. — Naufrage. Deuxième essai. — Précautions prises par l'Empereur. Protestation de Madame. — Décrets des 11 et 20 ventôse an XIII. — Arrivée de Jérôme à Lisbonne. — Mlle Patterson. — Lettres de l'Empereur. — Arrivée de Jérôme à Alexandrie. — Il cède. — Ses sentiments. — Faveurs dont il est comblé. — On le fait capitaine de frégate. — Il se fait capitaine de vaisseau. — Ce qu'est Jérôme. — Son caractère. — Conduite de Napoléon envers lui.

 

Cette campagne autour de la couronne des rois lombards, n'a point, avec ses étranges vicissitudes, duré moins de onze mois, de septembre 1804 à juillet 1805, et, pendant ce temps, il n'a pas manqué d'événements pour modifier profondément l'aspect de la famille et la fortune de chacun de ses membres. L'affaire d'Italie a amené entre Napoléon et Joseph un refroidissement sensible ; entre Napoléon et Lucien une rupture qu'on peut croire définitive ; mais, sur les autres, mis moins directement en cause, la répercussion n'a pas été moins vive, quelque divers qu'en aient été les effets. Ce n'est sans doute ni la cause unique, ni la cause immédiate de certains actes de l'Empereur ; ses mobiles participent des circonstances, mais comme c'est ici, au moins en ce qui touche la famille, l'affaire majeure de ces onze mois, c'est autour d'elle que tout semble tourner et les rapports entre les êtres ne peuvent s'établir que si l'on en a présentes les phases et les vicissitudes

 

C'eût été vainement que Joseph, pour la conduite de ses desseins, eût compté sur l'appui et l'alliance de Caroline : depuis le mois de floréal an XII et les scènes qui lui avaient valu son titre de princesse et d'altesse impériale, Caroline — imitée d'ailleurs par Elisa — avait entièrement séparé sa fortune de celle de ses frères ; elle avait senti très vite qu'elle n'avait rien à gagner avec eux, tandis qu'en flattant les goûts et en servant les caprices de l'Empereur, elle pouvait tout obtenir ; elle avait mené de front deux intrigues au moins : l'une qui parait avoir échoué avec Mme Récamier, l'autre qui certainement réussit avec Mme ***[1]. En même temps, multipliant les soins et les prévenances, et, par une habileté singulière, trouvant moyen dans l'essor de fortune de Joséphine, de rester en opposition avec les Beauharnais et de servir à Napoléon de contrepoids, elle flattait en lui tous les petits côtés qui pouvaient la rehausser dans ses bonnes grâces. Il aimait les cérémonies, elle n'en manquait aucune et lorsque, sous la pluie glacée de décembre, le jour de la distribution des Aigles, Hortense, relevant de couches, était obligée de quitter la place et que sa mère l'accompagnait, elle, enceinte de six mois, restait seule femme sur l'estrade et, stoïquement, un sourire aux lèvres, recevait, sur sa poitrine largement découverte, la douche de neige fondue. Plus de moues déplaisantes, plus d'éclats de voix inutiles, plus même de ricanements : une continuelle bonne humeur, une assiduité serviable que rien ne lassait, une complaisance qui, sans être fade et sans paraître intéressée, ne semblait guère connaître de limites. De son côté, Murat acceptait toutes les missions et s'efforçait à toutes les besognes : député, c'était lui qui enlevait le voile do la statue érigée à Napoléon législateur dans la salle des séances du Corps législatif ; grand officier de l'Empire, lui qui, le jour du Couronnement, précédait immédiatement l'Impératrice, portant dévotement sa couronne sur un coussin ; gouverneur de Paris, lui qui, le jour de la fête à l'Hôtel de Ville, recevait Leurs Majestés avec les compliments appropriés, d'abord à la descente du Pont-Neuf, puis au perron de la Grève ; maréchal, lui qui se mêlait le premier d'organiser celte fête fastueuse offerte à Joséphine par les maréchaux d'Empire dans la salle de l'Opéra. Il se multipliait, l'on ne voyait que lui ; l'on n'entendait que son nom et toutes les attentions, même les plus humbles, à Paris comme à Boulogne, il savait les avoir et les présenter à la minute opportune.

Cette conduite du ménage si savamment dirigée, et où l'exploitation attentive de certaines faiblesses dénote ouvertement une main féminine, ne pouvait manquer de porter ses fruits. Plus montait la faveur de Caroline, plus Joséphine s'inquiétait : sa jalousie vis-à-vis de l'Empereur, faite surtout de crainte pour elle-même, s'exaspérait devant les spectacles qu'elle devait subir, dans l'abandon où elle était laissée. Elle perdait son sang-froid, et, à force de redouter le divorce, arrivait à y faire penser. Eugène lui-même, en route pour l'Italie, craignait pour elle, confiait à ses amis ses inquiétudes, demandait des nouvelles. Comme on sait, les choses n'allèrent pas si loin et Napoléon se reprit, mais la campagne, si elle ne procura point à Caroline la suprême victoire, ne fut point sans porter quelques fruits. En l'espace d'un mois, Murat fut nommé chef de la XIIe cohorte de la Légion, Grand-aigle, Grand-amiral, prince de l'Empire, et grand dignitaire, ce qui par surcroît lui ouvrait le Sénat.

Sans doute les termes qu'employa l'Empereur pour annoncer cette dernière faveur, montraient que l'importunité seule la lui avait arrachée ; ils contrastaient d'autant plus fort avec ceux dont il s'était servi pour Eugène que les deux messages, datés du même jour, paraissaient sur la même page : Nous avons voulu, disait-il, non seulement reconnaître les services que le général Murat a rendus à la Patrie et l'attachement particulier qu'il a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une personne qui nous est de si près attachée par les liens du sang. C'était plus aimable pour la femme que pour le mari, mais l'important pour l'un comme pour l'autre était de tenir, et ils tenaient. Outre les honneurs, les profits n'étaient pas à dédaigner : c'était un revenu de 389.000 livres (20.000, grand aigle ; 333.000 gran-amiral ; 36.000 sénateur) qui venait s'ajouter à un traitement, de 100.000 francs (40.000 maréchal, 60.000 gouverneur de Paris), à un supplément de traitement de 181.000 francs (144.000 frais de bureau, 12.000 commandant la 1re division militaire, 10.000 frais de logement, 15.000 indemnité de fourrages), à diverses sources de bénéfices non officielles, mais licites, telles que les cadeaux des fermiers des jeux, et aux 210.000 francs de traitement faits à la princesse sur la grande cassette impériale : 977.000 francs officiels ; 14 à 1 500 mille francs effectifs.

A Caroline, l'Empereur, aux occasions, ne manque pas, de plus, d'offrir quelques menus cadeaux. Pour les étrennes, le 10 nivôse (31 décembre) 200.000 francs, et lorsque le 1er germinal (22 mars), dans cette chambre de l'hôtel Thélusson, toute tendue, à l'occasion de ses couches, de satin rose, avec les rideaux du lit et des fenêtres en malines, elle met au monde sa fille : Louise-Julie-Caroline, elle reçoit de son frère pour présent de relevailles, l'Élysée.

L'Élysée, oui, l'Élysée du comte d'Evreux et de Mme de Pompadour, l'Élysée des ambassadeurs extraordinaires, l'Élysée de Beaujon et de la duchesse de Bourbon, l'Élysée vendu comme propriété nationale le 23 ventôse an VI, livré alors aux marchands, troué de boutiques de toutes parts : boucherie sur le faubourg, au coin de l'avenue Marigny, plus loin, débit de vin, rôtisserie, épicerie, mercerie ; aux étages supérieurs, distribués en logements particuliers, quinze appartements où le hasard des temps assemble et fait vivre côte à côte M. de Vigny et M. de Champcenetz, Bonnecarrère, l'étrange directeur général des Affaires étrangères sous le ministère Dumouriez et la maréchale de Richelieu, la troisième, cette madame veuve de Rothe, née de Lavaulx, qui fit faire sa dernière sottise au vainqueur de Mahon et qui ne se rendit — eut-elle même à se rendre ? — que l'anneau nuptial au doigt.

Et, sur la façade, ont poussé en champignons de petites baraques où l'on vend du tabac, de l'eau-de-vie et des pommes de terre frites ; et le parc, le parc de dix hectares, qu'on appelle à présent le hameau de Chantilly, est un jardin de plaisir où, les dimanches, à la clarté de quatre cent cinquante becs à l'huile, il y a bal, avec orchestre de douze musiciens, où l'on tire des feux d'artifice ; où l'on mange et l'on boit, où l'on savoure les glace de Velloni, l'on joue au billard, l'on se balance aux escarpolettes, le tout pour le prix modique de vingt-cinq sols par cavalier et douze sous pour une dame.

C'est cet Elysée, que, à eu croire le contrat, Murat achète 576.000 francs seulement ; en réalité, 900.000, plus 20.000 francs d'épingles à la propriétaire, Julie-Marie-Livine Hovyn ; et il faut encore désintéresser les locataires dont certains ont bail jusqu'en l'an XXIV, et ce ne sera qu'après une année que Caroline prendra possession. Alors, il en coûtera à l'Empereur 950.000 francs ; 300.000 le 5 brumaire an XIV (25 octobre 1805) ; 150.000 le 12 mars 1806, 500.000 le 15 novembre.

 

Bien plus avant engagée avec Lucien que Caroline ne l'a été jamais avec qui que ce puisse être de la famille, ayant depuis la jeunesse partagé ses goûts, ses ambitions, sa vie même, Elisa, depuis la liaison de son frère avec Mme Jouberthou, s'est mise hors de lui et a cherché de préférence, près de Napoléon, les agréments qu'il pouvait fournir et que Lucien ne lui donnait plus. Elle a eu des satisfactions, mais il lui en faut d'autres, tangibles et stables. Tout autant que Caroline, elle suit son but, mais sur une route différente. Elle ne brigue pas en France des honneurs qui, si grands qu'ils paraissent, ne sauraient être que médiocres à son estime. Elle sait que, quelle que soit sa faveur, elle ne saurait monter à la cour impériale plus haut que le cinquième ou le sixième rang. Elle devra toujours céder le pas à Joséphine, à Julie, à Hortense, à la femme que prendra Jérôme, s'il revient, à sa mère ; elle devra s'accommoder d'être constamment primée non seulement pour la splendeur de la vie, l'éclat du train, les bijoux, les toilettes et le reste, mais pour l'influence politique, l'accès près de l'Empereur, l'agrément social ; à présent, fort peu de gens vont chez elle et, pour ainsi dire, pas de femmes. L'espèce de salon qu'elle tenait à l'hôtel Brissac, s'était vidé ; celui qu'elle ouvre rue de Grenelle ne s'est pas rempli. De nature, elle n'attire guère et ce n'est pas pour Bacciochi qu'on viendrait. Tant que Fontanes a servi de rabatteur, on a eu de ses amis, mais à mesure que les visites ont été moins payées, elles se sont faites plus rares et, à présent, Fontanes ne vient plus guère qu'aux jo.urs de compliment. En homme adroit, il a su se faire remplacer et rester assez bon ami pour qu'on ne puisse rien lui refuser.

Avec le remplaçant, Elisa préfère s'éloigner de Paris, pourvu qu'on lui fasse un établissement, et l'Empereur, pour sa part, ne tient nullement à conserver à sa cour sa sœur aînée. Tout d'elle lui déplaît, la tournure d'esprit, le caractère et les façons, et en lui accordant une intelligence supérieure, il a su se former une idée assez juste de ses sentiments à son égard. Si, dans les derniers temps, il l'a comblée, s'il a pris un intérêt à la détacher de Lucien et à la ranger ostensiblement de son côté, il ne doute pas que son cœur, s'il est susceptible de quelque impression d'altruisme, ne reste acquis à son frère. D'autre part, Elisa, telle qu'il la connaît, ne manquera pas, un jour ou l'autre, de se montrer insolente pour Joséphine, de la cingler d'un mot coupant, de troubler l'ordre, de violer le cérémonial ; elle ne garde en sa conduite qu'une retenue médiocre et, si son salon s'est dépeuplé au départ de Fontanes, il peut, par l'entrée en faveur de quelque littérateur ou de quelque politicien, retrouver de beaux soirs, redevenir ce qu'a été le salon de Lucien, un rendez-vous, sinon un foyer d'opposition et, sous l'estampille d'une personne impériale, une telle société n'est pas sans inconvénients.

Enfin, sans se le dire peut-être, tous deux ne peuvent manquer d'être d'accord sur ce Bacciochi. La femme a une façon certaine de lui prouver son dédain, et le beau-frère, avant même que, malgré lui, Elisa ait passé à de justes noces, a arrêté son opinion. En quelque position qu'on ait essayé de le placer, il s'est montré paresseux, piteux, inepte ; mais, à présent, la vanité corse aidant, il s'est fait hautain et grossier au point de ne pouvoir même plus être supporté au Sénat. Jamais, de ce bas officier, propre au plus à être adjudant de quartier, on ne pourrait, en France, faire un prince grand dignitaire. Et pourtant Borghèse est prince, Murat est prince, Eugène même est prince ! Elisa ne voit qu'un remède : à l'étranger on sera moins difficile qu'en France, et puisqu'il lui importe, à elle princesse, que Bacciochi soit prince, elle jette son dévolu sur un fief d'Empire qui donne ce titre et qui, pour le moment, se trouve à la disposition de son frère.

Enclavée avec ses vingt mille habitants, dans la province de Pise qui est à présent au royaume d'Étrurie, la principauté de Piombino qui, du XIVe au XVIe siècle, avait appartenu aux Appiani, était venue aux rois d'Espagne lesquels, en 1634, l'avaient inféodée aux Ludovisi. De ceux-ci, par leur héritière, Ippolita, elle avait, en 1681, passé aux Boncompagni qui l'avaient possédée sous la suzeraineté du roi d'Espagne, puis du roi des Deux-Siciles, jusqu'au traité de Florence du 7 germinal an IX, où la cour de Naples céda au Gouvernement français les droits qu'elle se trouvait avoir. Ces droits, fort contestables, étaient, en tout cas, subordonnés à ceux de l'empereur d'Allemagne, roi des Romains, le véritable suzerain. C'était l'empereur Maximilien Ier qui, par diplôme daté de Roveredo le 8 novembre 1509, avait, sur la demande de Jacques IV Appiani, érigé la seigneurie de Piombino en fief noble semblable aux autres fiefs de l'Empire, en ajoutant la prérogative de battre monnaie, et qui en avait investi l'ancien propriétaire. C'était l'empereur Ferdinand II qui, en 1621, lors de l'exclusion des trois frères Appiani avait investi le roi d'Espagne, à condition expresse de sous-investir d'un commun accord la personne et ses descendants à perpétuité qui serait désignée. Cette personne était Don Niccolò Ludovisi, prince de Venosa, neveu du pape Grégoire XV, dont la femme Polissena de Mendoza, comtesse de Binasco, avait pour mère une Appiani ; mais la sous-investiture ne fut accordée qu'après paiement à la Chambre impériale de la somme de un million cinquante-cinq mille florins.

Donc, en réalité, un suzerain, l'Empereur romain, un arrière-suzerain, le roi des Deux-Siciles, un propriétaire, ayant acheté à beaux deniers, Don Antonio Boncompagni-Ludovisi, régnant depuis le 21 mai 1777. Si le Premier Consul avait acquis les droits du roi des Deux-Siciles, il n'avait point traité avec l'Empereur et il n'avait point désintéressé le prince de Piombino ; mais, malgré les protestations de celui-ci et les déclarations du marquis de Gallo, ambassadeur des Deux-Siciles, il voulut considérer qu'il n'avait pas seulement acquis la suzeraineté sur Piombino et l'ile d'Elbe et le droit de tenir garnison à Porto-Longone — ce qui était du domaine de Naples et ce que Naples lui avait cédé — mais le droit de disposer à son gré de la principauté de Piombino et de tout ce qui lui avait été cédé dans l'ile d'Elbe. Maitre légitime de Porto-Ferrajo par le traité de Lunéville, il s'empara de tout ce qui appartenait à l'utile, à l'économique, au gouvernement civil et même aux revenus personnels du prince montant annuellement à la somme de 273.537 francs. Par un sénatus-consulte dn 8 fructidor an X, il réunit l'île d'Elbe au territoire de la République, en laissant indécis quelque temps encore le sort de la principauté. Bien qu'il y résidât un commandant français, relevait-elle de la France ou de la Toscane, appartenait-elle encore au prince de Piombino qui y entretenait un gouverneur général ? Ce fut seulement le 26 messidor an XI (15 juillet 1803) que son sort se trouva réglé par un simple arrêté du général en chef Murat décrétant la réunion de l'État de Piombino à la République française et nommant comme administrateur général l'adjudant-commandant Cambis. Celui-ci notifia, le 1er vendémiaire an XII, au gouverneur général pour le prince de Piombino que son emploi se trouvait supprimé et, tout de suite, se mit en fonctions. Au mois de septembre 1804, il fut remplacé par le général Carteaux qui prit le titre de commandant de l'État de Piombino pour Sa Majesté l'Empereur des Français. Mais, malgré l'éloge que font de ses talents les historiens de Piombino — era uomo intelligentissimo in cose di amministrazione —, l'Empereur, plus difficile, trouvait que la principauté était administrée sans règle et sans surveillance. La situation de ce petit état au milieu de la Toscane, son éloignement des autres possessions de l'Empire, l'intérêt qu'il présentait pour les communications avec l'ile d'Elbe et avec la Corse, la nécessité qu'il fût gouverné par des mains résolument françaises, lui partirent assez de motifs — ou de prétextes — pour justifier le don qu'il en fit, sous le domaine de la France, à la princesse Élisa. Cette donation, disait-il au Sénat, n'est pas l'effet d'une tendresse particulière, mais une chose conforme à la saine politique, à l'état de notre couronne et à l'intérêt de nos peuples.

Le décret qui accompagnait ce message (27 ventôse an XIII-28 mars 1805) est à coup sûr un des documents les plus caractéristiques qu'on puisse rencontrer et le plus instructif des idées et des projets do Napoléon. Il contient en germe toute la théorie impériale et, l'eût-on seul, il permet d'affirmer avec rigueur que, dès le lendemain du Sacre, Napoléon avait conçu, dans la constitution de l'Europe, non seulement tous les projets de remaniement qu'il devait appliquer par la suite, mais même le rétablissement intégral de certaines formes devant lesquelles il devait reculer plus tard.

Menaçant pour l'Europe, ce décret révélait à la France des intentions tout à fait inattendues :

L'Empereur Napoléon, lisait-on dans l'article premier, cède et donne en toute propriété la Principauté de Piombino à la princesse Élisa, sa sœur.

ARTICLE II. — Le gouvernement de cet État et la propriété du Domaine du Prince sont héréditaires dans la descendance de la Princesse et se perpétuent dans la branche aînée, les cadets et les femmes n'ayant droit qu'à une légitime viagère.

ARTICLE III. —A chaque mutation, le Prince de Piombino ne pourra succéder s'il n'a reçu l'investiture de l'Empereur des Français.

 

Ainsi, et par le seul fait de cette donation de principauté sous le haut domaine de la France, Napoléon rétablissait, à l'extérieur il est vrai, dans un pays de conquête peut-on dire, mais il rétablissait, en fait et en droit, le régime féodal, aboli par la Révolution : ce régime que, tout récemment, par deux fois, le jour de la distribution des étoiles de la Légion et le jour du Sacre, il avait solennellement juré de proscrire, promettant de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise tendant à le rétablir.

Ce n'est pas assez : au mépris de l'article 745 du Code qui porte son nom, il rétablit, entre les enfants d'Elisa, le droit d'aînesse ; au mépris de l'article 896, il institue une substitution perpétuelle. Cela est de droit pour les souverains, dira-t-on ; mais Piombino ne semble pas un État souverain ; le mot de souveraineté n'est pas prononcé dans le décret ; le serment que le prince de Piombino doit prêter en recevant l'investiture de son État est contradictoire à l'idée de souveraineté ; car il est ainsi conçu : Je jure obéissance et fidélité à Sa Majesté N..., Empereur des Français, et je déclare que je ne cesserai de remplir dans toutes les circonstances les devoirs d'un bon et fidèle sujet envers Sa Majesté l'Empereur des Français. C'est donc un sujet français qui reçoit l'inféodation d'une possession territoriale portant, il est vrai, le titre inconstitutionnel de principauté, mais formant essentiellement une propriété produisant des droits utiles. Cette propriété, dès qu'elle appartient à un Français, entre dans sa fortune patrimoniale et est soumise à partage : or, voici qu'elle est soustraite à ce partage par la donation même ; voici qu'elle reçoit un régime particulier, opposé à toutes les lois françaises et qui, durant les siècles, devra l'accompagner aux mains de ses propriétaires, à jamais sujets français.

Il y a mieux : c'est à la princesse Elisa, à elle seule que la principauté est cédée et donnée. A la vérité le mari de la princesse Elisa prendra le nom et le titre de prince de Piombino ; il jouira des noms et prérogatives de prince français ; mais c'est là pure courtoisie, règlement de famille et d'étiquette ; cela n'implique, en faveur de Bacciochi, ni donation, ni concession de biens, ni partage d'administration : c'est donc au profit d'Elisa — d'elle seule il est vrai, car sa postérité féminine est exclue — l'abolition de la loi salique, la création d'un statut particulier contraire autant au code qui vient d'être promulgué qu'à toutes les anciennes lois françaises. Ce n'est point en effet comme apanage que la princesse reçoit cette principauté ; il n'y eut jamais en France d'apanages pour femelles ; si le duché de Berry fut possédé successivement par Marguerite de Valois et par Louise de Vaudémont, ce fut viagèrement et sans qu'il en résultât pour les investies, reconnues stériles ou condamnées à la viduité, la moindre faculté de transmission. Elisa ne saurait être apanagiste puisque les apanages réels sont abolis par le décret du 21 décembre 1790 et n'ont pas été rétablis par le paragraphe 2 de l'article XV du sénatus-consulte du 28 floréal an XII ; elle ne peut l'être, puisqu'elle est femme, exclue par suite, à perpétuité, de la couronne et privée en conséquence des avantages réservés à ceux qui peuvent y être appelés ; et pourtant, elle acquiert, possède et transmet un fief ; elle administre, gouverne et règne. Son mari perd les droits que son sexe et la loi lui ont donnés ; il cesse d'être le chef de la communauté, il devient le subordonné de sa femme — selon une formule qui peut être anglaise, espagnole, portugaise, mais qui, jamais, n'a été française.

Tout cela : le retour à la loi féodale, le retour au droit d'aînesse, le retour aux substitutions, l'élévation d'une femme, hors de toute règle, au-dessus de toutes les lois civiles et de toutes les lois politiques, parce que la sœur de Napoléon ne saurait être traitée comme les autres femmes, parce qu'elle tient de sa consanguinité un droit particulier, une aptitude virtuelle, une supériorité décisive. Toutefois, si elle obtint en sa faveur cette dérogation à toutes les traditions, ce ne fut pas tant parce qu'on s'était plu dans la famille à faire à Elisa une réputation d'intelligence et de capacité dont, par les gens de lettres qu'elle avait protégés, l'opinion s'était quelque peu répandue, que parce que, sans doute, elle en fit une condition expresse à son départ. Depuis l'éloignement de Fontanes, elle avait renoncé à régir la littérature ; elle avait la tête à politiquer, à rédiger des codes, à édicter des règlements et, peut-être pour se faire lire Machiavel, elle avait mis dans ses bonnes grâces, tout gauche et timide qu'il était un certain François Lespérut, ancien rédacteur du Messager du Soir, plus tard secrétaire de Berthier et actuellement député au Corps législatif. Ce fut à lui qu'elle conféra ses pleins pouvoirs et même ceux de son époux Félix 1er, en attendant qu'elle vint régner sur ses peuples. Pour accélérer cet heureux moment, Napoléon, qui trouvait la fierté et l'aigreur d'Elisa déplacées à la cour et gênantes en famille, ne lui retira rien des avantages qu'il lui faisait, — au contraire : outre Piombino, elle eut dans l'année, ses 250.000 francs de traitement, ses 120.000 francs de gratification régulière, 150.000 francs d'extraordinaire le 10 germinal (31 mars), encore 300.000 le 5 thermidor (24 juillet) ; plus au prince, pour ses menus plaisirs, 24.000 francs de traitement, 30.000 francs de gratification sur la Cassette, le traitement de sénateur et divers menus suffrages : on passait ainsi 900.000 francs.

Cela ne suffit pas encore : sans doute elle part le 29 germinal an XIII ; elle part avec une maison complète et de nature à éblouir tout Piombino : un chambellan, une dame d'honneur, deux dames de compagnie, un médecin, quatre femmes de service, un maître d'hôtel, huit domestiques et deux courriers ; elle passe à Lyon, elle arrive à Turin, elle voit l'Empereur à Stupinigi et, après lui, se rend à Milan, mais là elle demeure, prétextant sa santé, pendant que le prince qu'a précédé l'inévitable Lespérut, vient en grande pompe prendre possession. Qu'attend-elle ? Pourquoi de Milan retourne-t-elle à Gênes ? Est-ce, comme on le peut croire, qu'elle aille, de la part de l'Empereur, sermonner son frère Jérôme, ou espère-t-elle des destinées meilleures que de régner sur Piombino ? A-t-elle obtenu, dès lors, la promesse d'une fortune plus digne d'elle, d'un trône où elle se trouve moins à l'étroit et prétend-elle attendre qu'elle y soit appelée pour aller prendre possession de sa principauté ? Les deux motifs sont plausibles. Elle n'ignore certes point que son ancien ami Saliceti travaille à Lucques et que, le 4 juin (15 prairial), il a fait décréter par le Gonfalonnier et les Anciens, sous réserve de l'assentiment du Peuple, que l'Empereur des Français sera supplié de donner à la République, avec une nouvelle constitution, un prince de la famille pour la gouverner héréditairement et à l'exclusion des femmes. Déjà Bacciochi est désigné et Lucques le réclame avec un enthousiasme dont Saliceti a le secret. Toutefois l'Empereur n'est pas encore décidé à se rendre aux vœux du peuple : certes, il compte former pour Elisa, dans la péninsule, un établissement digne de son nom, mais avant de se porter garant de l'indépendance de Lucques, il hésite : dans la Confédération italienne, telle qu'il la rêve, il préfère Sienne à Lucques et il pense à moyenner cet échange avec la reine d'Etrurie. La délibération dure quelque temps, puis, soit qu'il abandonne son projet, soit qu'il estime prématuré le démembrement de la Toscane, il fait savoir aux députés de la République qu'il leur donnera audience à Bologne le 24 juin (5 messidor). Il écoute leurs discours, reçoit leurs constitutions, leur annonce qu'il accomplira leur vœu, qu'il confiera leur gouvernement à une personne qui lui est chère par les liens du sang et, le même jour, il nomme Bacciochi prince de Lucques, avec le titre de prince de Lucques et de Piombino et la qualification d'Altesse Sérénissime. Elisa va régner sur 130.000 sujets, sur un pays distingué par sa richesse, son histoire, sa qualité d'État indépendant, et, — qui peut dire ? — surtout intéressant peut-être à ses yeux par les anciennes relations avec la Corse, par cette gloire sans précédent pour une Corse de régner sur les Lucquois.

 

Paulette, elle, ne demandait rien que d'être à Paris et d'y rester. Elle n'avait pas fini de payer son hôtel, n'ayant versé sur le prix d'achat que les 100.000 francs empruntés à Joseph et 240.000 francs avancés le 10 messidor an XII (29 juin 1804), par l'Empereur à Elisa qui, en les prêtant à sa sœur, avait, par ordre, dû prendre hypothèque ; mais elle s'en souciait peu, sûre qu'elle était d'avoir quelque jour de l'argent, satisfaite d'embellir sa maison, d'y augmenter son train à l'aide des 240.000 francs de traitement que l'Empereur lui avait réglés pour l'an XIII. Elle ne souhaitait nullement des principautés au dehors, se trouvant assez reine en un salon et ne sollicitait point pour Borghèse des principautés au dedans, le trouvant, tel qu'il était, beaucoup plus prince. Ce qui pouvait lui plaire, dans l'état de santé précaire où elle était, c'était l'assurance de ne pas retourner à Rome : l'Empereur la lui donna en conférant par un sénatus-consulte, en date du 6 germinal an XIII (27 mars 1805), les droits de citoyen français au prince Camille Borghèse, celui, dit le président du Sénat, à qui était remis le soin de rendre heureuse la veuve d'un brave et la sœur d'un héros. Cela sembla une flatterie. Paulette en reçut d'ailleurs un soulagement infini ; elle qui ne bougeait de sa chaise longue, parut toute ragaillardie et on la vit, le jeudi saint, aux Champs-Elysées, à la terrasse de l'hôtel Marescalchi, s'amuser au Longchamps, qui fut justement fort brillant cette année.

 

L'on peut croire que, à cette rentrée en grâce de Paulette, Mme Bonaparte n'avait pas été étrangère ; les dates au moins concordent exactement et paraissent renseigner.

Arrivée à Paris dix-sept jours après le Sacre, le 28 frimaire (19 décembre), descendue à l'hôtel de Brienne qu'elle venait d'acheter 600.000 francs à son fils Lucien, Mme Bonaparte, après trois mois de séjour, n'a encore été l'objet de la part de l'Empereur d'aucune marque publique de faveur : point de rang, point de maison, point de titre ; elle n'a pour ainsi dire point paru. Au renouvellement de l'année (le 11 nivôse-1er janvier 1805), les grands officiers et les ministres viennent par ordre lui présenter leurs hommages, mais cela s'est fait pour tous les membres de la Famille et ne tire point à conséquence. Il faut, pour que Napoléon lui rende ses bonnes grâces, qu'elle ait cédé sur les deux points qu'il a le plus à cœur, qu'elle ait pris parti pour lui dans les querelles avec Jérôme et avec Lucien, qu'elle se soit déterminée à agir près de celui-ci pour qu'il rompe son mariage et rentre dans la famille, qu'elle ait écrit et signé les actes nécessaires pour contraindre celui-là à l'obéissance. Alors seulement, l'Empereur la sort de l'obscurité, il lui prodigue à la fois tous les honneurs, il prévient tous ses désirs, et, la plaçant au premier rang dans la cérémonie dynastique la plus éclatante qu'il puisse imaginer, il ne se contente point de l'avouer ou de la reconnaître pour sa mère, il là proclame telle.

Qu'on en juge !

Le 2 germinal (23 mars), décret conférant à Mme Bonaparte la dignité de Protectrice des sœurs hospitalières et des sœurs de charité dans toute l'étendue de l'Empire.

Le même jour, annonce du titre qu'elle portera Son Altesse Impériale Madame, mère de l'Empereur.

Le même jour, — et c'est là prendre Madame par l'endroit sensible — règlement de la situation des parents Corses : grande affaire qui, à tous les points de vue, mérite attention. De tous les parents, cousins, arrière-cousins, si nombreux, si vivaces, si pullulants, Napoléon a consenti à en reconnaître, à en appeler sur le continent et dans son entourage deux seulement : Arrighi et Ornano. Il les a éprouvés de toutes façons avant de leur attribuer un traitement et de les agréger de loin à la famille. Il les a passés au feu, et, ayant résisté, ils sont de bonne trempe. Pas de métier trop dur pour eux, pas de mission trop périlleuse ; ils ont vu l'Italie, l'Egypte, Saint-Domingue ; ils verront ainsi, sabre au clair, l'Europe entière, de Cadix à Moscou. Ces deux-là sont exceptés ; ils sont ses soldats ; après ce qu'il leur demande, il est juste qu'il les avance, mais, ensuite, l'échelle est tirée, c'est assez de Corses.

Il entend ne pas leur livrer la France. Il a conquis le pouvoir ; il est monté au faite. Par esprit de famille, il a cru qu'il devait à ses frères une fortune, des honneurs, une représentation, même l'apparence d'une participation aux affaires d'Etat ; mais s'il cède à l'esprit de famille, il se refuse à l'esprit de clan. Ce qu'il fait pour ses frères et ses sœurs, à entendre Madame, il faudrait le faire, dans la mesure appropriée, pour quiconque est du clan, rendre l'Empire entier son tributaire. C'est un peu trop. Jadis, vers 1791, 92, 93, quelle était la suprême, l'irréalisable, la folle ambition du tout petit clan auquel se rattachaient les Bonaparte ? Dominer sur la Corse, la Corse entière, l'en deçà et l'au delà des monts, disposer de toutes les places, de tous les emplois, de toutes les sinécures et régler, en conséquence, des traitements qui seraient payés par les continentaux.

A présent, l'ambition du clan a crû à proportion de la fortune de Napoléon ; il lui faudrait la France entière à régir et à pressurer, et l'Empereur, en n'y consentant pas, agit mal, traîtreusement, vis-à-vis du clan. Et pourtant, il a tenu tout ce qu'il a pu promettre, il a réalisé tout entier le rêve de ses associés, mais le rêve de 1792, non le rêve de 1804.

En l'an XI, chacun des 34.419.351 Français des cent huit départements payait en moyenne, par tête, 9 livres 7 sols de contributions directes, et cela fait un total de 334 millions de livres tournois. Un habitant du département du Golo est taxé à 1 franc 66 centimes seulement par tête. Cela devrait produire pour l'ensemble 172.692 francs et fournit à peine 100.000 francs (en l'an XII, le recouvrement est nul). Un habitant du département du Liamone est taxé à i franc 54 centimes par tête ; cela devrait produire 97.866 francs et fournit en l'an XII, 61.233 francs : c'est donc 85 centimes que paie un Corse pour 9 livres 7 sous que paie un continental.

Or, en échange de ces 270 558 francs, que doit rendre, que ne rend jamais la Corse entière, dont elle ne rend pas même la moitié ; en échange do cet unique impôt, car on ne perçoit en Corse aucune contribution indirecte, la France y dépense annuellement, seulement en traitements de fonctionnaires, des sommes qui ne sont pas inférieures à plusieurs millions ; car la Corse, qui est à peine assez populeuse pour constituer un département tel que ceux du continent, en forme deux : donc, tout y est en double, et, de ce chef, elle coûte deux fois plus cher que le moindre et le plus pauvre des départements français. Tribunaux de tous les degrés, places de finances, places ressortissant à toutes les administrations, et procurant titre et traitement, sont multipliés dans les mêmes proportions.

Et tous ces fonctionnaires sont Corses. Sauf le général commandant la division, le directeur de l'Enregistrement, le commissaire du Tribunal d'Appel et les deux juges du Tribunal spécial, toute l'administration politique, financière, judiciaire, militaire, est composée d'insulaires ; et tous ces fonctionnaires, tous, appartiennent au clan des Bonaparte ou aux clans alliés. A l'Almanach national de l'an XII, cent dix-neuf fonctionnaires corses de haut grade émargent dans les deux départements ; par suite, on doit compter, au moins, mille à douze cents employés. Qu'on ajoute à cela la 26e légion de Gendarmerie dont les dix-huit officiers, sauf deux chefs d'escadron, sont Corses ; les cinq bataillons d'infanterie légère corse, stationnés à Ajaccio, Bastia, Fiumorbo, Bonifacio et Calvi, organisés à cinq compagnies chacun, et où les quatre-vingt-quinze officiers sont Corses ; des corps entiers de douaniers et de forestiers ; que dire ? Et les noms de tous ces fonctionnaires, on les salue au passage d'un air de connaissance ; tous, on les a rencontrés dans l'histoire des premières luttes des Bonaparte et il n'en est point dont on ne puisse établir la liaison de parenté, de patronat ou d'amitié.

Ce n'est point une raison pour que, dans l'île, les choses en aillent mieux : la rivalité entre l'au delà et l'en deçà des monts arrive à l'aigu et tourne souvent aux émeutes, provoque même la guerre civile. L'oppression du parti dominant est effroyable et sans recours. Si le Français, général commandant la division, réprime sévèrement des révoltes dont les Anglais sont toujours prêts à profiter, aussitôt députations près de Madame, de Fesch et de Joseph ; intervention des Bonaparte en faveur do leurs amis et même de leurs adversaires. Le Général est destitué : bonne leçon pour les continentaux !

Après avoir projeté des réformes, des améliorations, des routes, un essor de l'agriculture et de l'industrie, Napoléon, lassé par la résistance qu'il éprouve, en est arrivé à cette formule : entretenir les Corses en Corse avec l'argent français, mais ne point permettre qu'ils se déversent sur la France. Pourvu qu'ils se tiennent là-bas, peu lui importe ce qu'ils y font, et c'est au point qu'il n'exige l'application en Corse presque d'aucune des lois en vigueur dans les départements les plus récemment annexés. Il laisse la direction des affaires, la disposition des places à Joseph, à Fesch et à Madame. C'est leur fief : fief à la vérité d'un genre spécial, car il coûte trente à quarante fois ce qu'il rapporte et, pour tant d'argent, l'on n'est pas même assuré de fidélité et de reconnaissance.

Pour Madame, ce n'est point assez encore. Si tous ses parents, si tous les parents et alliés de la famille, tous ceux du Bon parti, sont placés, leur fortune n'est pas faite par là et elle veut que Napoléon la fasse. Il saisit avec empressement cette occasion. Tout ce qu'il possède en Corse, tout ce qui lui vient de la Corse, tout ce que ses frères, ses sœurs, son oncle ont hérité ou acquis en Corse, il le prend, il le rachète, il en forme une masse et, cette masse, il la partage entre ses proches, paternels et maternels. Tout, la maison où il est né, la grotte où il rêvait, la vigne dont le vin a égayé sa jeunesse, la pépinière qui l'a tant occupé de placets et de lettres, la terre de Salines et Candie, les moulins, les enclos, la Confine del Principe, tout jusqu'aux meubles qui garnissent la maison, jusqu'aux papiers, aux brevets, aux correspondances qui y sont oubliées, il donne tout. Il marque ainsi — et de quelle éclatante façon — qu'il n'est plus Corse, qu'il ne veut rien posséder en Corse, qu'il n'y reviendra jamais ; que ses destinées, celles de tous les siens, sont fixées ailleurs. Et, en même temps, en obligeant les Paravicini, les Benielli, les Ramolino à construire des maisons sur les terres qu'il leur donne, il leur signifie qu'ils aient à se contenter de ce qu'ils reçoivent et à ne pas venir en France.

Madame ne voit pas cela : elle voit la fortune de ses parents à la fin remplie : ce n'est point sans regrets qu'elle abandonne la maison d'Ajaccio et, plus tard, elle plaidera pour en faire annuler la donation, mais ce sont des parents et, pour l'instant, elle ne dit trop rien. Mais que son fils ne s'avise pas de détourner quoique ce puisse être en faveur d'étrangers. Il a stipulé que sa nourrice, Camilla Bari, recevrait de Ramolino, en échange de qu'il lui a abandonné, une maison et deux vignes : la pauvre attend cinq ans, s'adresse vainement à toutes les juridictions, se heurte partout à la puissance du clan qui, soutenu par Madame, la déboute, la condamne et la ruine. Il faut pour qu'elle obtienne sa maison, une intervention directe et passionnée de l'Empereur[2]. S'il en est ainsi pour la nourrice de Napoléon, quelle justice les autres peuvent-ils attendre et quelle lumière ce simple épisode ne jette-t-il pas sur l'état social de la Corse sous le principat des Bonaparte ?

Le titre a été réglé non sans peine, mais l'on n'est point encore convenu des armoiries et il en faudra pour les voitures : grave question, plus grave qu'on n'imagine, car l'on peut revenir encore par ce côté sur les confusions de titres et sur les prétentions impériales. Si l'Empereur concède à sa mère les armes pleines d'Empire et surtout la couronne, quelle différence avec Joséphine ? Il y aura donc une brisure à l'écu ; Madame portera d'azur à l'aigle d'or empiétant un foudre du même, mais le foudre sera chargé d'un écusson d'argent. Quant à la couronne, ce sera un cercle enrichi de pierres précieuses, surmonté de huit perles (quatre à la face externe) et fermé par huit demi-cercles en losanges, supportant la boule et la croix ; ces demi-cercles seront presque unis, tandis que, dans la couronne de l'Impératrice comme dans celle de l'Empereur, les demi-cercles sont figurés par des aigles essorant.

Le manteau d'armoiries est, pour les ornements extérieurs, pareil à celui de Joséphine ; la livrée est celle de l'Empereur ; mais Madame ne peut aller qu'à six chevaux et elle n'a ni pages, ni escorte.

Ce n'est point assez encore, car, d'un coup, tout doit être résolu. Ce même jour, 2 germinal (23 mars) Napoléon nomme la maison d'honneur de sa mère[3] ; il l'a composée lui-même de main de maitre ; il y a mêlé, mieux qu'en nulle autre, les grands noms de l'ancien et du nouveau régime ; et il a su, avec un art infini, écarter tout ce qui eût rappelé inutilement d'anciennes relations, procuré des correspondances avec Lucien, ménagé des intrigues, rapproché des parentés. Il n'a voulu avoir que des personnes sûres pour éviter ou rendre plus difficile les tracasseries de famille dont il n'a été que trop tourmenté. La dame d'honneur, c'est Mme de Fontanges, née Caroline Lefebvre, femme d'un vicomte de Fontanges, maréchal de camp, lequel, à la Révolution, commandait la partie sud de Saint-Domingue ; par son mari, de grande et ancienne noblesse limousine, par elle-même, parente proche de Joséphine ; de même origine, fournie aussi par Joséphine, une dame pour accompagner, Mme de Saint-Pern, Mme de Longvillers de Poincy ; originaire de la Martinique, et emprisonnée aux Carmes avec la vicomtesse de Beauharnais. Cela n'est rien : voici deux maréchales d'Empire, Mme Davout née Leclerc et Mme Soult née Berg ; voici cette petite peste de Mme Junot, femme du colonel général des hussards, la seule de ses dames avec qui Madame puisse entrer en souvenirs, car la mère de Mme Junot, Mme Permon, née Comnène, était de ces Grecs établis en colonie près d'Ajaccio et fut élevée avec Mlle Ramolino.

Le chambellan, c'est Hyacinthe-Hugues-Timoléon de Cossé-Brissac, menin du Dauphin, mestre de camp commandant le régiment Royal-Roussillon, titré duc de Cossé par brevet de 1784, lieutenant général en 1791, duc de Brissac en septembre 1'792 après la mort de son cousin, le massacré de Versailles ; rallié dès le Consulat, fréquentant alors chez Joseph, ayant, de lui-même, sollicité ces fonctions près de Madame, avec qui s'accordera à ravir Mme de Brissac, née d'Orléans-Rothelin.

Le premier écuyer, c'est le général de division Marc-Antoine Bonnin de la Bonninière de Beaumont, qui, quoique page et même premier page de Louis XVI, n'a point émigré, a fait toutes les campagnes de la Révolution et, depuis l'an XII, remplit les fonctions d'inspecteur général de cavalerie. Il a épousé une Davout, sœur du maréchal, et est assez avant dans les bonnes grâces de l'Empereur. Avec lui, un écuyer cavalcadour, le colonel Detres, que pour l'euphonie et par goût de noms historiques, on appelle le colonel d'Estrées, un héros. Engagé cavalier au régiment de Quercy, il a fait toutes les campagnes du Rhin, d'Italie et d'Orient. A Salahieh, il a été laissé pour mort avec dix-neuf coups de sabre et deux coups de feu dans le corps. D'Estrées a des accointances avec Murat qui plus tard le rattachera à sa fortune.

Pour le moment, on s'en tient là : plus tard on complétera le personnel d'honneur et ce sera par des noms presque égaux. A elle, Madame obtient de garder, comme secrétaire des commandements, M. Guieu qui, depuis longtemps déjà s'occupe de ses affaires et qui l'a accompagnée en Italie. Elle prend, pour intendant général, M. Bolier qui, comme employé des ponts et chaussées, est venu avant la Révolution en Corse et y a épousé une demoiselle Benielli, cousine germaine des Ramolino. Il en a eu une fille, née en 1790, qui, en 1806, épousera le général Lefebvre-Desnoëttes et recevra de l'Empereur, en présent de noces, l'hôtel de la rue de la Victoire. Madame garde encore près d'elle, sans titre et sans fonction officielle, deux ou trois Corses dont le plus important et le plus secret est Campi, si étroitement mêlé à la fortune de Lucien, son secrétaire général au ministère de l'Intérieur, son compagnon en Espagne, par qui passeront les communications que la famille voudra faire à Lucien, puis un Antoine-Edouard Rossi qui semble bien un petit-cousin. C'est là avec l'ancienne servante des mauvais jours, Saveria, promue femme de confiance, et la lectrice, une demoiselle de Launay, le fonds d'intimité ; mais la décoration due à l'Empereur n'en est pas moins pour imposer : elle forme un cadre de dignité autour de la figure la plus difficile peut-être à présenter : l'Ancêtre. Et lorsque Madame est appelée à participer à la cérémonie que Napoléon considère comme la plus importante après celle du Couronnement, elle y figurera avec un cortège digne d'elle et de son fils.

L'Empereur a résolu en effet d'entourer de la pompe la plus solennelle le baptême du second fils de Louis et d'Hortense et d'affirmer ainsi, en même temps que l'avenir de sa race, l'unité de sa famille.

Deux mois après la naissance de Napoléon-Louis, le 24 frimaire (15 décembre) il a adressé au Sénat un message pour ordonner la transcription, sur les registres, des actes de naissance de cet enfant et de son frère acné. Le 24 frimaire (18 décembre), il a notifié officiellement à toutes les cours, la naissance du second fils de sa belle-sœur : la princesse Louis. L'empereur d'Allemagne, le Pape, les rois de Prusse, des Deux-Siciles et de Danemark, la reine régente d'Etrurie, le prince royal de Portugal, l'Archichancelier de l'Empire, les électeurs de Salzbourg, de Bavière, de Bade, de Hesse et de Wurtemberg ayant toujours pris un vif intérêt aux événements qui ont été agréables à l'empereur Napoléon et prouvé leur attachement à la Maison impériale ont été invités à partager la satisfaction qu'il a éprouvée en cette circonstance. Ils n'y ont pas manqué, non plus qu'à témoigner leur sensibilité par leurs réponses. Il semble qu'à ces ironies du langage officiel, on ait attaché quelque prix aux Tuileries : pour la première fois, par l'échange de ces compliments, la dynastie nouvelle se croit reçue et acceptée dans la famille des Rois.

Mais c'est mieux encore de donner aux fêtes du Couronnement leur conclusion logique par l'affermissement ainsi doublement constaté de l'hérédité impériale, de réclamer du Pape, encore présent à Paris, une sorte de double investiture pour cet enfant, de profiter de l'occasion pour faire tomber les bruits de discorde dans la famille et la montrer unie, Madame tenant sur les fonts, avec l'Empereur, le fils d'Hortense.

Donc, le 3 germinal (24 mars), Madame suivie de toute sa maison, les hommes en grand costume complet et les dames en habit de cour se rend aux Tuileries, après la messe, pour les présentations officielles. A trois heures, on part pour Saint-Cloud : l'Empereur avec l'Impératrice et la cour ; le Pape, de son côté, avec une suite de cardinaux, d'archevêques et do prélats que transportent huit voitures impériales. A Saint-Cloud, rien d'assez grandiose, d'assez archaïque, d'assez rituel. On a fouillé tous les cérémoniaires et compulsé tous les procès-verbaux ; on a raffiné sur l'étiquette et l'on a poussé les scrupules au point de rechercher des détails inusités depuis Louis XIV.

Au milieu du salon bleu de l'Impératrice, sur une estrade, se dresse un lit sans colonnes, surmonté d'un dais ; sur ce lit, est jeté un grand manteau de velours rouge, doublé d'hermine, où l'enfant est étendu. A droite et à gauche, deux crédences portent, l'une les honneurs de l'enfant : le cierge, le crémeau et la salière ; l'autre, les honneurs des parrain et marraine : le bassin, l'aiguière, la serviette. Tout est d'or, ou posé sur des plats et des carreaux d'or.

Dans le Salon du lit, s'assemblent les princes, les princesses, les grands officiers de la Couronne ; dans les salons qui suivent, selon la hiérarchie et le règlement des entrées, tout ce qui tient à la cour. Cortège pour chercher le Pape à son appartement et le conduire à la chapelle dressée à l'extrémité de la grande galerie ; cortège pour chercher l'Empereur et Madame et les conduire dans le Salon du lit. Là première cérémonie : l'enfant découvert par les dames de la princesse Louis est remis à l'Empereur qui charge la gouvernante de le porter aux fonts.

En un ordre militaire que surveillent les maîtres des cérémonies, les cortèges grossis se mettent en marche pour la chapelle. Un premier cortège : princes de l'Empire, princes de la Famille impériale précédés de leurs écuyers, suivis de leurs chambellans ; princesses, encadrées de leurs officiers et de leurs dames ; les pages, les écuyers, les chambellans de l'Impératrice ; l'Impératrice elle-même, entourée de ses darnes d'honneur et d'atours, et de ses premiers officiers, escortée de deux officiers de la Garde, la queue de son manteau portée par un page ; suivant, les dames du Palais, puis les ministres et les grands officiers de l'Empire.

Un autre cortège à présent. Et, après les huissiers les hérauts d'armes, les pages, les aides et les maîtres des cérémonies ; après les écuyers, les préfets du Palais, les chambellans, les aides de camp, après les dames portant dévotieusement les Honneurs d'un geste étudié, c'est l'enfant, aux bras de sa gouvernante, étendu sur ce manteau dont quatre maréchales d'Empire soutiennent les coins ; derrière, les grands officiers de la Couronne ; enfin, l'Empereur donnant la main à Madame, et leurs services fermant la marche.

A la chapelle, Madame a un fauteuil et un prie-Dieu comme l'Empereur. Joséphine n'a qu'un fauteuil. A gauche, six chaises pour les princes, à droite, trois pour les princesses. De princesses il n'y a, en effet, que Julie, Hortense et Elisa. Caroline vient d'accoucher ; Paulette est souffrante. La veille, l'Empereur leur a fait visite, s'est assuré que le motif était valable, et le Moniteur l'a enregistré.

Et la cérémonie s'accomplit. Le Pape affirmant ainsi l'avenir, après le présent ; les rites de l'Église associés aux pompes de la monarchie ; un baptême qui semble un sacre. Puis, banquet. L'Empereur et l'Impératrice à une table avec les princes de la Famille et de l'Empire et le prince Borghèse — point le Pape, qui a dîné à son heure et vient de repartir pour Paris ; table pour le clergé, où Fesch fait les honneurs ; table, présidée par Duroc, pour les grands officiers et les députés des grands corps de l'État ; table tenue par la dame d'honneur, pour les dames de la cour ; table, enfin, pour les officiers de la cour où siège le premier préfet.

Après, par l'orangerie décorée en feux de couleurs, on passe au théâtre où les Comédiens ordinaires de Sa Majesté donnent Athalie avec des chœurs fournis par l'Académie de musique et conduits par Lesueur. Il en coûte, de chants, 2.282 francs 20, mais l'Empereur est satisfait, car, outre les 1.600 francs payés à la Comédie pour le déplacement, il envoie 6.000 francs de gratification à chacun des quatre premiers rôles : Talma, Saint-Prix, la Raucourt et la Duchesnois.

On rentre dans les appartements où Leurs Majestés tiennent cercle, tandis que, dans le parc ouvert au public, le populaire, à la lueur des lampions de Ganneron — et il y en a pour 22.407 francs 70 centimes — court aux orchestres de danse, aux jeux de bague, aux mâts de cocagne, aux spectacles forains et s'extasie au feu d'artifice de Ruggieri, — un feu d'artifice de 15.000 francs.

Et, des présents, il en est pour tout le monde. La nourrice même, Mme Fenelle, a ses dragées : 3.000 francs que lui envoie l'Empereur.

Sans doute, sur ces exceptionnels honneurs à peine réservés jusque-là au dauphin de France, accordés ici au fils puîné du second des princes du sang, à un enfant qui, en droit, n'arrive que le quatrième dans la ligne d'hérédité, l'on peut admettre que l'occasion de la présence du Pape a influé ; sans doute aussi, le goût de pompes et de cérémonies qui, à l'étonnement des anciens compagnons du général Bonaparte, se fait jour chez l'Empereur, montre de lui un côté italien qu'on n'avait pas soupçonné, une volonté de représentation qui s'explique s'il s'agit d'imposer à la multitude par le déploiement des magnificences impériales, qui se comprend moins dans l'intérieur d'un palais, sans autres spectateurs que les acteurs mêmes. Mais, si enclin que soit désormais Napoléon à ces choses d'étiquette, de costumes et de cortèges — au point que c'est par ses ordres que tout s'exécute, que le registre du Grand maître est rempli de ses décisions et de ses dictées, que presque chaque programme est, avant exécution, revu par lui deux ou trois fois — ce n'est pas sans un but politique très nettement défini qu'il a agi cette fois. Il a affirmé devant sa, famille, sa cour et les principaux de 1'Etat, le dessein qu'il hésite encore à revêtir des formes constitutionnelles, mais auquel il tient toujours. Joseph ni Louis n'ont à s'en fâcher. L'Empereur a célébré à sa mode le baptême d'un de ses neveux, d'un de ses héritiers. Rien à redire. Ce n'est ni un avantage, ni un honneur qu'il fait aux Beauharnais ; en apparence, c'est Louis qui en bénéficie ; en réalité, n'est-ce point Hortense ? N'est-ce pas ma belle sœur, la princesse Louis, car autrement ne dirait-il pas : l'épouse de mon frère, le prince Louis ? Sautant par-dessus Louis qui lui a résisté et lui a marqué sa mauvaise volonté en l'affaire italienne, ne va-t-il pas saisir les enfants dès qu'ils naissent ? Ne les accapare-t-il pas ? N'est-il pas tenté de les enlever au père, pour les faire mieux à lui, sous la direction de la mère dont il est sûr ? Et n'est-ce pas, aux yeux des Bonaparte, comme une tare infligée à ces enfants impériaux que les Beauharnais leur aient fourni la moitié de leur sang et qu'ils leur infusent, avec leurs idées, quelque chose de leur caractère ?

 

C'est ici le moment où, le plus violemment, la lutte est engagée autour de la couronne d'Italie, où Joseph et Louis ayant refusé comme on a vu, Eugène va être désigné. Lucien vient par les Bonaparte d'être appelé à la rescousse, mais ce n'est pas assez de lui ; il convient de grouper près du trône ceux qui en sont les héritiers nécessaires, de rapprocher de l'Empereur Jérôme, en même temps que Lucien, et de les réintégrer tous deux dans la Famille impériale.

On a vu de quelle façon la négociation a échoué avec Lucien ; pour Jérôme, il est cent raisons pour que les choses finissent par s'arranger, et la meilleure est que, malgré les belles promesses de Lucien à M. Robert Patterson, la famille ne s'est nullement empressée de lui constituer une fortune indépendante, en sorte que, tôt ou tard, avec le goût de dépenses qui le tient, la famine le forcera à capituler.

On ne le croirait guère au début, à voir sa résolution, son insolence, sa confiance eu l'avenir, le dédain avec lequel il reçoit les avis ; mais rien ne flambe comme un feu de paille. En ventôse an XII (mars 1804), Jérôme, encore une fois, et toujours sous le même prétexte qu'il doit attendre les ordres du Premier Consul, a refusé de s'embarquer sur la Poursuivante. Willaumez a donc mis à la voile sans lui et, quelques jours après, est arrivé à Baltimore, par un bâtiment neutre, Meyronnet qui, ayant quitté la France alors qu'on n'y savait pas encore le mariage, apporte seulement les dépêches modérées et presque affectueuses qu'on lui a remises en frimaire (décembre 1803) pour l'enfant prodigue.

Jérôme ne peut plus alléguer à présent qu'il ignore les intentions de son frère ; mais, en répondant, il se fait si bon apôtre que, en vérité, si l'on ne savait sa correspondance active avec le chargé d'affaires de France, l'on serait tenté de le croire réellement troublé et prêt à se soumettre, n'ayant jamais eu la moindre velléité de révolte. J'ai reçu, Monsieur, votre lettre en date du 4 frimaire, écrit-il à Talleyrand, de Baltimore, le 27 mars 1804 (6 germinal an XII). Je vous remercie des nouvelles agréables que vous voulez bien me donner de ma famille. Il y avait bien longtemps que je n'en avais et je craignais que les fâcheuses circonstances de la guerre ne m'en privassent encore pour quelque temps. Les ordres que le Premier Consul vous a chargé de me transmettre, s'accordent parfaitement avec ma manière de voir et, avant de les connaître, j'étais disposé à les suivre. La conduite que j'ai tenue jusqu'ici et qu'il a approuvée, doit être le garant des moyens prudents que j'emploierai pour repasser en France. Je connais trop les chances qui sont contre moi pour rien donner au hasard. Je regrette beaucoup de n'avoir pas su plus tôt les intentions de mon frère, car j'aurais profité de l'occasion de la frégate la Poursuivante qui lest partie peu de jours avant la réception de votre lettre... N'est-ce pas d'une savante défense et, qui ne serait pas au courant des attaques, ne serait-il tenté de croire qu'on a calomnié Jérôme et que, en vérité, il ne demande qu'à revenir ?

Mais, deux jours après, voici la note changée : soit qu'il n'ait adopté cette attitude vis-à-vis de Talleyrand que par une sorte d'officielle courtoisie, soit qu'il se soit produit dans son esprit, en l'espace de quarante-huit heures, une étrange évolution, qu'il cède à une sommation formelle de sa nouvelle famille ou qu'il ait eu des avis directs de son beau-frère Patterson, deux jours après cette lettre soumise et presque humble adressée à Talleyrand et destinée au Premier Consul, il écrit à sa mère :

Baltimore, 29 mars 1804.

Mes lettres par lesquelles je vous annonçais mon mariage vous sont sans doute parvenues, ma bonne maman ; c'est une nouvelle qui a dû vous étonner ; lorsque vous connaîtrez ma femme, j'espère que vous approuverez mon choix. Dans ces époques essentielles de la vie de l'homme, vous voyez, ma chère maman, que l'on y est conduit comme par une destinée que Fon ne peut ni éviter ni prévoir. Assurément je n'ai pas prévu la mienne et je ne l'ai point évitée. Je vous ai donné des détails plus particuliers dans mes dernières lettres qui, sans doute, sont actuellement sous vos yeux ; je n'en parlerai pas davantage et j'attendrai l'occasion de vous présenter une femme chérie et qui mérite de l'être. Je vous envoie son portrait. M. de Maupertuis, qui a passé l'hiver avec moi, vous le remettra et, comme son intention est de retourner, si le hasard faisait que je fusse encore en Amérique, il m'apportera de vos nouvelles et votre approbation à mon mariage sans lequel je ne puis être heureux. Adieu, ma bonne maman, je vous embrasse de tout mon cœur.

J. BONAPARTE.

J'apprends que Lucien est en voyage, Paulette à Rome et Louis aux eaux. Dans vos lettres, rappelez leur frère Jérôme à leur souvenir et présentez-leur les amitiés de ma femme.

Ainsi, il annonce officiellement son mariage. C'en est le premier avis, car des autres qu'il dit avoir donnés, nulle trace, qu'ils aient été perdus, pris par les Anglais ou plutôt non écrits. Il l'annonce à sa mère comme l'acte le plus simple et, aussi simplement, il se met en contradiction avec lui-même. Dans le corps de la lettre et dans le post-scriptum, pas un mot de Napoléon ; aucune allusion aux ordres reçus et enfreints ; aucune velléité d'obéir et de rentrer en France ; pas une excuse pour l'abandon de son poste ; pas même le souvenir d'avoir été officier et marin. Il est à tout à son indépendance : c'est Lucien qu'il imite et c'est de lui qu'il se recommande. Du Premier Consul, il n'est point question. D'ailleurs il s'amuse, il danse, il voyage, il donne des fêtes, il adore sa femme, il la fait peindre, et, pour ce qui le touche lui-même, peut-être de bonne foi, il est tout illusions ; il va être nommé ambassadeur de France aux États-Unis et, d'avance, il distribue des places, promet sa protection, engage son crédit. C'est tout juste qu'il soit à Baltimore le lion de la saison.

Deux mois passent ainsi, mais, vers la fin de prairial (juin), arrive un mauvais son de cloche : par dépêche du 30 germinal (20 avril) Decrès, sur l'ordre du Premier Consul, a enjoint à Pichon de ne plus faire à Jérôme aucune avance d'argent. Jérôme, écrit le ministre, a reçu l'ordre, en sa qualité de lieutenant de vaisseau, de revenir en France par la première frégate retournant ici ; et l'exécution de cet ordre, sur lequel le Premier Consul insiste de la façon la plus positive, peut seule lui faire regagner son affection. Mais, ce que le Premier Consul m'a prescrit par-dessus tout, c'est que vous défendiez à tous capitaines de navires français de recevoir à leur bord la jeune personne à laquelle le citoyen Jérôme s'est uni, son intention étant qu'elle ne puisse aucunement entrer en France et sa volonté que si elle arrive, elle ne puisse débarquer, mais soit immédiatement renvoyée aux États-Unis.

Decrès termine sa longue dépêche en déclarant que le Premier Consul a pris la résolution formelle de ne rien faire pour les membres de sa famille qui ne voudraient point se plier à ses volontés et, après avoir fourni l'exemple de Lucien obligé de quitter la France pour être à Rome le simple spectateur des destinées de son auguste frère, il rapporte textuellement ces paroles de Napoléon qui doivent être officiellement transmises à l'intéressé : Jérôme a tort de penser qu'il trouvera dans mes affections une excuse à ses sottises. Seul auteur de mes destinées, je ne dois rien à mes frères. Dans ce que j'ai fait pour la gloire, ils ont trouvé le moyen de recueillir pour eux-mêmes une abondante récolte ; mais ils ne doivent pas pour cela abandonner le champ où il y a encore à récolter. Ils ne doivent pas me laisser isolé et privé des services que je suis en droit d'attendre d'eux. Si j'ai complètement abandonné Lucien qui, dans sa maturité, a jugé à propos de se soustraire à ma direction, qu'est-ce que Jérôme a à attendre ? Jeune comme il est et connu seulement par son oubli complet de ses devoirs, assurément, s'il ne fait rien pour moi, j'y vois un signe de la Destinée que je n'ai rien à faire pour lui.

Le même jour, Decrès a écrit directement à Jérôme ; ce sont d'abord les mêmes arguments qu'à Pichon, mais, ensuite, ce qui est personnel, ce qui ne peut être dit à un soldat que par un soldat, il le fait entendre à ce jeune homme. Quoi ! durant la guerre, il reste tranquille à douze cents lieues du théâtre où il aurait à jouer son rôle, la Patrie, l'Armée, la Gloire, le Premier Consul, ses devoirs envers eux tous, comment les peut-il oublier et quand ses camarades se battent Par une soumission franche et entière, tout peut être encore pardonné ; seulement, c'est ici l'ultimatum du Premier Consul : Je recevrai Jérôme, a-t-il dit, si, laissant en Amérique la jeune personne en question, il vient ici pour s'associer à ma fortune. S'il l'amène avec lui, elle ne posera pas le pied sur le territoire de France. S'il vient seul, j'oublierai son erreur d'un moment et sa faute de jeunesse. Dans la suite, par une conduite digne de lui-même et de son nom, il pourra regagner toute ma tendresse.

Jérôme reçoit l'avertissement. Deux frégates françaises sont là à ses ordres. Il ne refuse point formellement de s'y embarquer, mais, prévenu le 12 prairial (1er juin) qu'elles vont relâcher à New-York pour l'y attendre et qu'il n'y a point un moment à perdre, il ne s'y rend que le 27 (16 juin), alors que la croisière anglaise, renseignée par les journaux et les espions, est venue en force barrer la route — malices enfantines où il faudrait être bien simple pour se prendre.

Si lentes que soient les nouvelles, au milieu de thermidor (commencement d'août), on apprend aux Etats-Unis que l'Empire est proclamé et que Jérôme est exclu de la ligne d'hérédité. Cette fois, il est touché au vif. Il écrit à son frère (Boston, 16 thermidor, 4 août), il écrit à Talleyrand : Sa situation devient tous les jours plus cruelle, et il demande avec instance des ordres pour en sortir ; son existence est déplacée aux États-Unis ; il a quantité de raisons pour souhaiter son retour en France. D'ailleurs, pas un mot de son mariage : dans aucune de ses lettres officielles, il ne prononce le nom de sa femme. Croit-il qu'on l'ignore ? Veut-il n'avoir jamais avoué ? Se réserve-t-il de nier ? En tout cas, cette tactique ne lui servirait de rien : voici, fin thermidor (milieu août), une dépêche de Talleyrand dont officiellement, ce passage doit lui être signifié : M. Jérôme Bonaparte, en contractant un mariage contraire aux lois de la France dont il est citoyen, n'a pas pu espérer que ce mariage serait considéré comme valide. Sa Majesté Impériale le considère comme nul et ne le reconnaît pas.

Cette fois, il y aurait vraiment lieu de s'inquiéter : point de rang, point d'honneurs, la mise au ban de la famille quand elle monte si haut, cela public dans toute l'Amérique, impossible à cacher, à voiler, à présenter sous un autre jour ; par suite, le brusque anéantissement de sa fortune, le renversement de son piédestal, une posture ridicule où on ne lui ménagera même pas les grossières épigrammes, et où les bourses se fermeront devant lui, voilà ce qui l'attend.

Et n'est-ce qu'en Amérique ? Napoléon s'est fatigué du bruit fait aux États-Unis autour de son nom. Il est las des promesses vaines que fait Jérôme et n'en veut plus paraître la dupe. On a voulu rendre public le scandale : soit ! Le 20 vendémiaire an XIII (12 octobre), cette note est insérée, par ordre, dans les journaux : Les gazettes américaines parlent souvent de l'épouse de M. Jérôme Bonaparte : il est possible que M. Jérôme Bonaparte, jeune homme qui n'a pas vingt ans, ait une maîtresse, mais il n'est pas probable qu'il ait une femme, puisque les lois de France sont telles qu'un jeune homme, mineur de vingt et même de vingt-cinq ans, ne peut se marier sans le consentement de ses parents et sans avoir rempli en France les formalités prescrites. Or, M. Jérôme Bonaparte est né en décembre 1784, et il y a déjà plus d'une année que les gazettes américaines le donnent pour marié.

Et, au moment même où cette note paraît dans les journaux de Paris, Jérôme reçoit à Baltimore (le 23 vendémiaire-15 octobre), une lettre de Joseph où au milieu de phrases aimables, de promesses d'argent, d'assurances d'amitié, est glissée cette déclaration : Dites à Mme Bonaparte qu'aussitôt qu'elle sera arrivée et qu'elle aura été reçue par le chef de la famille, elle n'aura pas de frère plus dévoué que moi. Cela est net et Jérôme n'a plus aucune illusion à garder sur l'appui que, jusque-là il s'était flatté de trouver près de ses frères.

Heureusement il est encore fourni d'argent et il vient d'être averti de France que les deux cent mille francs des lettres de change qu'il a tirées en pluviôse (février) ont trouvé un escompteur complaisant. Cela lui donne des moyens, et il imagine que, s'il peut arriver à l'improviste, présenter sa femme par surprise, la joie qu'on aura de le revoir, l'impression que produira la beauté d'Élisa forceront les cœurs ; que l'Empereur lui ouvrira les bras. Laissant donc à leur mouillage, devant New-York, les frégates françaises, la Cybèle et la Didon, qui ont indéfiniment prolongé leur relâche pour attendre son bon plaisir, mais où les ordres les plus stricts sont donnés pour ne le recevoir que seul, il frète un brick, le Philadelphia, sur lequel, à l'insu de tous les agents français, il s'embarque avec Mlle Patterson, la tante de celle-ci et les divers personnages qui forment sa suite. Le 3 brumaire (25 octobre), par bon vent, le brick descend la rivière, mais, à la sortie, la mer est grosse et le vent a changé. Une demi-heure suffirait pour doubler le cap Henlopen et être hors d'affaire, mais Mlle Patterson est malade ; on remonte quelques milles et l'on mouille. La nuit est mauvaise ; au matin, on redescend, et l'on ne peut ni doubler, ni rentrer. Il ne reste qu'à échouer le navire. Jérôme, sa femme, la tante, l'équipage, se sauvent à grand'peine, à demi nus. Le lendemain, on parvient à reprendre partie des effets, mais Jérôme n'en a pas moins perdu, avec la plus grande partie de ses bagages, 3.000 dollars qu'il avait dans sa cabine. Il lui en coûte encore les 4.200 dollars (21.000 francs) de son passage, et l'armateur lui réclame la totalité du prix de son brick que Jérôme n'a pas voulu qu'on assurât, crainte d'ébruiter son départ.

Cette tentative que suit, deux mois après, un deuxième essai, aussi infructueux, non du fait de la mer, mais de celui des Anglais, a donné l'éveil à Paris, où toutes les précautions ont été prises afin de ménager à Jérôme, en cas qu'il soit plus heureux une troisième fois, la réception qui convient. Le 3 ventôse (22 février 1805), l'Empereur a obtenu de sa mère que, pour réserver ses droits, elle fit par-devant notaire, une protestation solennelle contre tout mariage contracté par son fils Jérôme Bonaparte en pays étranger, sans son consentement et au mépris de la loi. Cette voie, dit-elle, est la seule qui lui soit légalement ouverte, puisque, pour intenter une action judiciaire, elle devrait produire une expédition en forme de l'acte de célébration, que ce titre n'est pas en son pouvoir et lui est absolument inconnu. Sa protestation suffit d'ailleurs pour établir la position qu'elle compte prendre et donner une pleine connaissance de ses intentions.

Huit jours après, le 11 ventôse (2 mars), par décret rendu en conseil d'État, l'Empereur a fait défense à tous officiers de l'état civil de l'Empire de recevoir sur leurs registres la transcription de l'acte de célébration d'un prétendu mariage que M. Jérôme Bonaparte aurait contracté à l'étranger.

Neuf jours plus tard, le 20 ventôse (14 mars), ne trouvant point encore ses mesures assez étroites, il a renforcé par un nouveau décret les précautions prises pour garantir de toute atteinte la dignité de la couronne et pour assurer la conservation des droits que, à l'exemple de tous les Princes, l'Empereur exerce sur tous ceux qui ont l'avantage de lui appartenir : nullité du mariage et des conventions matrimoniales, illégitimité à toujours des enfants nés ou à naître dudit mariage lesquels ne pourront réclamer aucuns droits de parenté fondés sur cette union ; défense aux officiers de l'état civil de transcrire l'acte de mariage sur leurs registres ; défense aux ministres de tous les cultes de se prêter à une nouvelle célébration, le tout sous peine de six mois de prison.

Ainsi, par un acte extra-judiciaire, mais qui porte en soi ses suites légales, la mère du mineur a prohibé civilement toute conséquence légale d'un mariage radicalement nul, où la bonne foi des parties ne saurait même être invoquée pour produire, au profit de leurs descendants, certains bénéfices ; puis, par une série d'actes politiques dont aucun n'excède son droit, le chef de l'État — chef en même temps de famille et de dynastie — a prohibé tous moyens de donner en France une apparence régulière à ce prétendu mariage. La barrière est levée et Jérôme peut maintenant tenter un coup de surprise ; il sera bien reçu.

Il est temps. Après diverses tentatives nouvelles où il a achevé d'épuiser son argent et son crédit, le 12 ventôse (3 mars), Jérôme s'est embarqué à Baltimore, avec sa femme, son beau-frère et sa suite, sur le brick l'Erin, appartenant à M. Patterson et réputé le plus lin voilier des Etats-Unis. Le 18 germinal (8 avril) il entre dans la baie de Lisbonne.

A Lisbonne, le chargé d'affaires de France, Serurier, a sa consigne et l'exécute. Lorsque Jérôme lui fait demander des passeports pour sa femme et lui, il répond qu'il en tient un à la disposition du frère de l'Empereur, mais que, pour Mlle Patterson, elle ne peut à aucun prix entrer en France. Courtoisement d'ailleurs, il se rend à bord de l'Erin et demande ce qu'il peut faire pour Miss Patterson.

Dites à votre maitre, répond-elle, que Mme Bonaparte est ambitieuse et qu'elle réclame ses droits comme membre de la Famille impériale.

Elle a compté — c'est elle-même qui le dit que le cœur de Napoléon ne pourra manquer de s'échauffer devant l'enchantement de sa beauté ; que son inflexible volonté cédera à son éloquence et s'attendrira à ses larmes. L'Empereur qui ne veut ni scandales, ni scènes à effet, qui n'admet d'être imploré par une femme que s'il est d'avance décidé à lui céder, est ici parfaitement déterminé à ne se laisser prendre par aucun des moyens dont prétend user Mlle Patterson et, pour couper court, il l'empêchera formellement d'arriver jusqu'à lui. Dès l'entrée en rade de l'Erin, il a été avisé par un courrier extraordinaire. La nouvelle l'a atteint à Stupinigi en Piémont, où il s'est arrêté avant le couronnement de Milan. Aussitôt (2 et 3 floréal-22 et 23 avril), il a lancé des lettres dans toutes les directions : une à sa mère, une au ministre de la Marine, une à l'Archichancelier, une au ministre do la Police, sans compter une circulaire aux agents diplomatiques et consulaires en Portugal, en Espagne et en Hollande. A sa mère il écrit : M. Jérôme Bonaparte est arrivé en Hollande avec la femme avec laquelle il vit. J'ai fait donner l'ordre à cet enfant prodigue de se rendre à Milan en passant par Perpignan, Toulouse, Grenoble et Turin. Je lui ai fait connaître que, s'il s'éloignait de cette route il serait arrêté. Mlle Patterson qui vit avec lui, a pris la précaution de se faire accompagner par son frère. J'ai donné ordre qu'elle fùt renvoyée en Amérique. Si elle se soustrayait aux ordres que j'ai donnés et qu'elle vint à Bordeaux ou à Paris, elle serait reconduite à Amsterdam pour y être embarquée sur le premier vaisseau américain. de traiterai ce jeune homme sévèrement si, dans la seule entrevue que je lui accorderai, il se montre peu digne du nom qu'il porte et s'il persiste à vouloir continuer sa liaison. S'il n'est point disposé à laver le déshonneur imprimé à mon nom en abandonnant ses drapeaux et son pavillon pour une misérable femme, je l'abandonnerai à jamais et peut-être ferai-je un exemple qui apprenne aux jeunes militaires à quel point leurs devoirs sont sacrés et l'énormité du crime qu'ils commettent lorsqu'ils abandonnent leurs drapeaux pour une femme. Dans la supposition qu'il se rende à Milan, écrivez-lui : dites-lui que j'ai été pour lui un père, que ses devoirs envers moi sont sacrés et qu'il ne lui reste plus d'autre salut que de suivre mes instructions. Parlez à ses sœurs pour qu'elles lui écrivent aussi ; car, quand j'aurai prononcé ma sentence, je serai inflexible.

Jérôme n'a pas attendu les ordres de Stupinigi[4]. Voyant qu'à Lisbonne on refuse des passeports à Mlle Patterson et qu'elle n'a aucune chance d'entrer par Bordeaux, il lui a enjoint d'aller à Amsterdam et, profitant lui-même du passeport que Sérurier lui a offert, il est parti pour l'Italie en si grande diligence qu'il est à Turin le 4 floréal (24 avril), le surlendemain du jour où Napoléon a appris son débarquement. Il est plein de feu et d'enthousiasme ; il veut se jeter aux pieds de l'Empereur, obtenir de lui qu'il reconnaisse son mariage, qu'il reçoive sa femme. L'Empereur ne veut point de telles scènes. On négocie donc. Des dettes immenses, point de titre ni de rang, l'exclusion de l'hérédité, la privation de ce luxe dont Jérôme est si avide, peut-être un conseil de guerre et alors, infailliblement, la peine de mort, voilà ce que coûte la fidélité. Il hésite dix jours, se débat, implore pitié : rien ! Le onzième jour, il écrit une lettre de soumission. Aussitôt (16 floréal-6 mai) l'Empereur lui répond : Mon frère, il n'y a point de faute qu'un véritable repentir n'efface à mes yeux. Votre union avec Mue Patterson est nulle aux yeux de la religion comme aux yeux de la loi. Ecrivez à Mlle Patterson de s'en retourner en Amérique. Je lui accorderai une pension de soixante mille francs, sa vie durant, à condition que, dans aucun cas, elle ne porte mon nom, droit qu'elle n'a pas dans la non-existence de son union. Vous-même, faites-lui connaître que vous n'avez pu ni ne pouvez changer la nature des choses. Votre mariage ainsi annulé par votre propre volonté, je vous rendrai mon amitié, je reprendrai les sentiments que j'ai eus pour vous depuis votre enfance, espérant que vous vous en rendrez digne par les soins que vous porterez à acquérir ma reconnaissance et à vous distinguer dars mes armées.

Ensuite, il lui accorde une audience. Il est satisfait de ses sentiments et l'écrit à Mme Bacciochi. Il ordonne que Lecamus se rende à Amsterdam près de Mlle Patterson pour lui faire connaître l'état des choses. Il décide que Jérôme reprendra le service de mer ; mais, se méfiant avec quelque raison de la sincérité de ses sentiments, il invite chacune des personnes de la famille en qui son frère a le plus de confiance à lui écrire pour l'y confirmer.

Au moment où Lecamus se présente à Amsterdam, Mme Patterson n'y est plus. Elle y est arrivée le 11 floréal (1er mai) ; mais, sur les ordres du Grand pensionnaire qui a exécuté, trop strictement sans doute, les instructions de l'Empereur, on lui a interdit non seulement de débarquer elle-même, mais de ravitailler l'Erin. Au lieu donc de retourner aux Etats-Unis comme on l'espérait, elle a fait voile pour l'Angleterre et, le 29 floréal (19 mai), elle est débarquée à Douvres. Elle y a été accueillie par une foule à ce point curieuse et indiscrète qu'on a dû lui donner une escorte pour la protéger. Elle s'est établie à Camberwell, dans la banlieue de Londres et là le 18 messidor (7 juillet), elle donne le jour à un fils que, plus tard, à son retour aux Etats-Unis, elle fera baptiser sous les noms de Jérôme-Napoléon Bonaparte[5].

Elle a, de temps en temps, des nouvelles de son mari, tantôt indirectement, par des voyageurs, tantôt directement par des lettres[6] où la terreur se mêle au mystère Jérôme, qui affirme que son cœur n'a point changé, qu'il demeure un époux fidèle, qu'il n'attend qu'une occasion pour la retrouver ; mais bientôt il l'invite à retourner en Amérique, il lui déclare qu'il s'oppose à son séjour en Angleterre. L'Empereur, en effet, en a été très mécontent : Mlle Patterson a été à Londres, ce qui a été un sujet de grand mouvement pour les Anglais, a-t-il écrit à Jérôme, elle ne s'en est rendue que plus coupable. Or, s'il reste un espoir, bien vague, que l'Empereur s'adoucisse, il ne faut pas faire en sorte de lui déplaire. Au reste, Jérôme ne promet point que cette complaisance puisse, à court terme, amener une issue favorable. S'il peut la revoir, ce ne sera pas avant un an ou dix-huit mois[7]. Elle part pourtant, vers vendémiaire an XIV (octobre) ; et à proportion qu'elle s'éloigne, les sentiments de Jérôme s'affaiblissent.

Dès l'entrevue d'Alexandrie, l'Empereur, sans payer entièrement les dettes de son frère, lui a assigné sur la Grande cassette, un traitement de 150.000 francs, qui court du 1er germinal (22 mars). Le 20 floréal (18 mai), il lui a conféré le commandement d'une escadre légère composée d'une frégate et de deux bricks et il l'a même gracieuse de 32.000 francs pour l'habillement de ses canotiers et l'ameublement de sa chambre. Le 9 prairial (29 mai), il a rangé sous ses ordres deux nouvelles frégates de 44 canons. C'est un commandement de contre-amiral, et Jérôme n'a que le grade de lieutenant de vaisseau ; mais, ses destinées sont dès lors si bien décidées que Murat écrit qu'il est tout prêt à lui remettre la dignité de grand amiral.

Le 13 prairial (2 juin), l'Empereur le nomme capitaine de frégate. Cette preuve de confiance, lui écrit-il, vous portera à illustrer votre carrière et à justifier les grandes espérances que la nation attend de vous.

Capitaine de frégate, fi ! Jérôme s'institue capitaine de vaisseau ; il en prend les insignes, se fait reconnaitre comme tel par sa division, distribue de l'avancement aux officiers qui lui plaisent et, aux observations du ministre, il répond que la chose étant faite, il y aurait des inconvénients à la défaire. Decrès réplique qu'il doit improuver la facilité avec laquelle M. Jérôme a préjugé les intentions de Sa Majesté, et en réfère à l'Empereur lequel dit seulement (27 prairial-16 juin) : M. Jérôme Bonaparte ne peut être capitaine de vaisseau. Ce serait une innovation funeste de lui permettre de prendre un grade lui-même. Dans ce sens, sa conduite est d'une légèreté sans exemple et sa justification n'a point de sens. Jérôme n'en conserve pas moins les insignes du grade qu'il n'a pas et ne s'en fait pas moins attribuer le traitement de table par des commis intimidés. C'est sur les officiers qu'il a promus que tombe la foudre : de lieutenants ils sont remis enseignes.

Ayant le vent en poupe, Jérôme se retrouve tel qu'à la Martinique, à la Guadeloupe, à Washington, à Baltimore ; seulement la note est encore plus haute, l'aplomb plus établi, la marche plus résolue : Il n'est plus le frère du Premier Consul, il est le frère de l'Empereur. Chacun, et Napoléon le premier, lui parle de ses destinées et de sa gloire. Il obtient tout sans rien mériter ; ce qu'on ne lui donne pas, il le prend et cela paraît tout simple. Il ne reconnaît pour règle que sa fantaisie, pour loi que son caprice, et chaque frasque nouvelle semble l'occasion pour lui de monter d'un échelon. Emporté par cette sorte de délirante fortune, il n'a pas même, pour se défendre du vertige et se retenir sur l'abîme, cette espèce de conscience d'une mission presque divine, cette fierté suprême du rang où la Providence les a placés qui, chez certains hommes nés princes, exalte la dignité et interdit les actions basses et communes. Si jeune qu'il ait suivi l'essor de son frère, il a joui de l'ascension ; il a connu d'autres jours ; sans doute, il les a comme abolis et, de bonne foi, il s'imagine n'avoir jamais été autre qu'il est, mais rien ne peut faire qu'il soit né, qu'il ait été élevé pour cet étrange métier de prince, lequel ne saurait s'apprendre comme un autre. Il a pu, mieux que d'autres, en acquérir des parties, mais celles extérieures qui en sont l'ornement et peuvent être des vices, non celles intimes qui en sont la justification et peuvent être des vertus.

De nature, il n'est point mauvais ; il garde et défend, contre tous, ceux qu'il estime ses amis et qui ne sont la plupart que ses complaisants ; il les fait jouir de sa fortune et ne tient nulle dignité supérieure à leur mérite. Même s'il ne les servait point comme il fait, il mériterait bien qu'ils lui fussent dévoués ; mais, par là même, il se trouve entraîné, car ces amis qu'il croit s'être faits ne s'emploient qu'à flatter ses goûts et à servir ses fantaisies. Dans des plaisirs chaque jour renouvelés par une prodigalité inconsciente, dans une vie de fête continuelle, il achève de perdre la notion des êtres, la notion de son existence antérieure, la notion des règles organiques d'une société civilisée. Ces gênantes images de femme et d'enfant s'effacent d'autant plus rapidement de sa mémoire que l'enfant, qu'il n'a jamais vu, n'est pour lui qu'une abstraction, et que la femme se perd au milieu des rivales sans nombre qu'il lui donne. Peu à peu, cela s'estompe, se fond dans la brume, ne parait plus qu'une romanesque aventure de voyage transatlantique et Jérôme finira par parler de sa femme américaine comme d'autres maris parlent de leur femme japonaise ou tahitienne : bonnes fortunes sans conséquence des relâches exotiques[8].

Jérôme s'explique donc fort bien et se comprend à merveille. S'il agissait autrement qu'il fait, étant données les tentations qui se présentent, il serait un héros ou un saint — mais Napoléon ? Que, par tous les moyens, il ait voulu ramener au bercail l'enfant prodigue, sortir de ses embarras ce jeune homme, réhabiliter ce soldat qui porte son nom ; — qu'il ait voulu acquérir à sa dynastie un héritier, un défenseur et un ouvrier ; que, en face de Joseph et de Louis dont il a éprouvé l'hostilité, il ait prétendu susciter un homme à lui, qui no Mt qu'à lui, qu'il formât à son gré et qu'il modelât selon ses desseins, qui, plus jeune de seize années que Joseph, promettant par sa robustesse physique une carrière bien plus longue que Louis, se trouvât la réserve naturelle de la dynastie, au cas où les deux fils de Louis viendraient à manquer, cela est tout simple, naturel et juste. Que sur ces considérations d'ordre politique ait influé l'incurable faiblesse que, depuis l'an IV, il a toujours montrée à Jérôme — faiblesse que dès l'an VI l'enfant savait exploiter, et que, en l'an VIII, Joseph et Lucien reprochaient amèrement au Premier Consul ; que, lui qui n'a point eu de jeunesse ait une sorte de plaisir à entendre le bruit que lui fait la jeunesse du petit frère, à lui donner toutes ses aises, à payer toutes ses dettes, à passer toutes ses sottises, à jouir en quelque façon par reflet de cette vie d'élégance, de prodigalité et de plaisir ménagée à l'enfant gâté, soit !

Mais que, connaissant Jérôme comme il le connaît, le faisant surveiller par sa police, afin d'être à même, comme il l'écrit à Fouché, d'éclairer les pas d'un jeune homme dont les passions sont si vives et toujours prêt à s'égarer, Napoléon enfreigne pour lui toutes les lois militaires et que, bien mieux, il accepte que Jérôme les viole ; que, sérieusement, et pour le bien de la chose, il confie à Jérôme, lieutenant de vaisseau, n'ayant jamais étudié, jamais navigué, jamais commandé, une division entière à conduire ; qu'il soit ou paraisse convaincu que Jérôme n'a qu'à vouloir pour faire mieux que tout l'état-major de la Marine ; qu'il écrive à Decrès : M. Jérôme a de l'esprit, du caractère, de la décision et assez de connaissances générales du métier pour pouvoir se servir du talent des autres ; qu'il écrive à Jérôme : Quel bien n'auriez-vous pas pu faire si vous aviez commandé l'escadre de l'amiral Missiessy ; qu'il lui écrive : Je vous envoie une lettre du ministre de la Marine : vous y verrez tout le bien que vous pouvez faire à mes flottes par une bonne conduite ; il ne manque point de vaisseaux, ni de matelots, ni d'un assez grand nombre d'officiers de zèle, mais il me manque des chefs qui aient du talent, du caractère et de l'énergie ; qu'est cela et comment l'expliquer ? — Seulement si l'on admet, chez Napoléon, en même temps qu'une aveugle tendresse pour son frère, une sorte d'enivrement familial qui lui fait juger tous les siens d'après lui-même. Comme Joseph à diriger des négociations, Lucien à conduire des parlements, Jérôme est prédestiné à mener des flottes, ainsi qu'il l'est lui-même à commander des armées. Trompé sur l'un, il s'attache plus désespérément à l'autre. Admet-il même un instant qu'ils soient inférieurs à la tâche ? Non, c'est mauvaise volonté de leur part s'ils ne réussissent point. Quels qu'aient été leur éducation et leurs débuts, il suffira qu'ils s'y appliquent pour qu'ils trouvent en eux-mêmes toutes les ressources qu'il découvre en lui. C'est assez qu'ils portent son nom, qu'ils aient de son sang : il les touche de son sceptre comme d'une baguette magique et leur voilà du génie !

 

 

 



[1] Voir Napoléon et les femmes, ch. XI.

[2] V. Napoléon inconnu, t. Ier, p. 19, 25 et 28.

[3] Les décrets sont en date des 21 et 30 ventôse, mais ils me semblent bien n'avoir été rendus officiels que le 2 germinal.

[4] De ce procès toujours pendant, il faut donner les pièces même, d'autant qu'on aurait peine à les trouver ailleurs qu'ici. Au moment du départ. Jérôme adresse à Madame J. Bonaparte ce billet écrit au crayon :

Lisbonne, 5 avril 1805.

Enfin, nous voilà en route, ma bonne femme ! Chasse de ton esprit tout noir pressentiment. Aie confiance dans ton mari ; et le plus grand malheur qui puisse nous arriver, c'est de vivre tranquilles dans tin pays étranger. Mais lorsque nous sommes ensemble, ne sommes-nous pas certains d'être heureux ? Il y a plusieurs choses que je te défends : 1° de ne pas pleurer parce que les pleurs ne font aucun bien et peuvent faire grand mal ; 2° de prendre garde de recevoir ni de rendre de visite et d'avoir toujours près de toi outre Mme Anderson, le docteur ou William ; 3° de voir tout ce qu'il y a à voir parce que l'on a l'air sotte lorsqu'on sort d'un pays sans en connaître les curiosités. Je t'embrasse comme je t'aime et tu sais que je t'aime beaucoup.

J. B.

De Madrid à Madame d'Albert à Amsterdam :

Je suis arrivé avant-hier, ma bien bonne et bien-aimée Elisa. L'Empereur et toute ma famille sont à Milan, où je suis décidé d'aller ; mais mon voyage n'est prolongé que de douze à quinze jours et de quelque manière que ce soit, du 1er au 15 juin, je serai auprès de toi. J'espère, ma bonne femme, que tout ira bien, du moins je ferai tout ce que je dois faire et, après cela, je mettrai ma confiance en Dieu, et nous supporterons notre malheur si tout ne s'arrange pas. Nous allons bientôt avoir un joli enfant, il resserrera nos liens, et quelque chose qui arrive, nous serons heureux. Je dois tout faire auprès de mon frère : il est mon Empereur et a toujours été pour moi un père tendre. Mais, après que j'aurai rempli mes devoirs, n'ayant plus rien à me reprocher, je vivrai s'il le faut, retiré avec ma petite famille n'importe en quel coin du monde. Je n'ai eu qu'à me louer du général Junot et de l'Ambassadeur à Madrid. Ils m'ont assuré que tout irait bien, que ta famille jouissait de la meilleure réputation en France et que tout le monde était bien disposé pour toi et pour moi. Adieu, ma chère petite femme ; conserve-toi, aie soin de notre enfant, de ta jolie petite personne, ne pleure pas et songe qu'une fausse couche serait un très grand malheur pour nous. Tu m'aimes, Elisa ; j'ai toute la confiance du monde en toi ; aies en beaucoup en moi et nous serons bientôt réunis.

[5] La naissance de cet enfant est attestée par un certificat signé par l'accouchée (Elisabeth Bonaparte), l'accoucheur (Charles Aveline), deux amies (Mmes Anne Horic et Elisa Anderson), la nourrice et une bonne ; ce certificat est passé devant un notaire public dont la signature est légalisée par le comte de Stahremherg, ambassadeur d'Autriche, et le baron de Jacobi Klœst, ministre de Prusse. Ce ne fut que le 9 mai 1809, quatre ans après la naissance de son fils, qu'Elisa le fit baptiser sous les noms de Jérôme-Napoléon Bonaparte, fils légitime de Jérôme Bonaparte et d'Elisa Patterson.

[6] Ces lettres sont inconnues et en citer de minimes fragments me semble impossible ; je préfère, si long en soit le texte, donner en entier ce que j'ai retrouvé.

A Madame Jérôme Bonaparte.

Gènes, 29 juillet 1803.

... Je te quittai à Lisbonne, tu sais avec quel regret et Dieu qui conne mon cour sait que je n'aime et ne respire que pour ma bonne femme. Sans doute que dans ce moment je suis père. J'espère que c'est un garçon. J'arrivai à Madrid d'où je t'écrivis, je courus la poste à cheval jusqu'à Alexandrie où je rencontrai mon frère. Moi seul, Elisa, lorsque j'aurai le bonheur de te serrer encore dans mes bras, puis te raconter ce qui s'est passé I Mais il faut attendre du temps ce que nous ne pouvons pas faire de force. Mon frère est aussi bon et aussi généreux qu'il est grand, et si des raisons politiques le forcent en ce moment à tenir cette conduite, un temps viendra où cela changera... Enfin, mon amie, il faut, ce sont les ordres ou plutôt les désirs de ton mari, il faut de la patience, surtout ne pas refuser ce que l'Empereur t'a envoyé : c'est une preuve d'égards et il ne faut jamais irriter un souverain. Tu me perdrais ainsi que toi et notre enfant. Si, d'ici à deux mois tu n'es pas rappelée, retourne en Amérique, prends ta maison, établis-toi bien et comme auparavant. Je t'enverrai beaucoup de choses qu'il faudra cacher, et ne laisser jamais savoir à personne qu'à ta mère que je t'écris. Etablis-toi comme si je devais arriver, mais ne le laisse jamais soupçonner à personne, entends-tu. Elisa, à personne, tu me perdrais sans ressource. Aie de la confiance en ton mari, persuade-toi bien qu'il ne respire, ne songe, ne travaille que pour toi, oui, pour toi seule et pour notre enfant. Vous êtes l'un et l'autre l'objet de tous lues soins, de toutes mes sollicitudes, et de tout mon attachement ; enfin vous êtes tout ce que j'aime au monde, et, pour toi et pour mon enfant, je donnerais ma vie. Laisse ignorer à tout le monde que tu as reçu de mes nouvelles. Ecris à l'Empereur et à l'Impératrice les deux lettres que je t'envoie à copier. Signe Elisa... Surtout, Elise, il faut qu'on voie que c'est de ton propre mouvement, car si l'on savait que c'est moi qui t'ai dit de le faire, cela me perdrait... Surtout, bonne amie, sois prudente, ne t'emporte jamais ; songe que chaque parole que tu dis contre l'Empereur, si tu en disais, serait rapportée ; j'ai des ennemis, mais l'Empereur est si bon père qu'il y a tout à espérer de son cœur et de sa générosité. Je t'embrasse mille fois, je t'aime plus glue jamais et je ne fais pas un pas. je ne dis pas une parole, je ne fais pas une action qui ne soit pour ma femme.

J. B.

[7] A Madame Jérôme Bonaparte à Londres (fragment).

Paris 4 octobre 1805.

Ma chère et bien aimée femme... La vie n'est rien pour moi sans toi et mon fils... Nous serons, mon Elisa, séparés encore quelque temps, mais à la fin nos malheurs finiront... Sois tranquille, ton mari ne t'abandonnera jamais. Eh bien, chère amie, nous ne serons pas comme des princes, mais nous vivrons tranquilles.

 

A Madame J. Bonaparte à Londres.

Paris 8 octobre.

... Si tu vas aux Etats-Unis, je veux, ce sont mes ordres, que tu demeures dans ta maison, que tu conserves quatre chevaux et que tu vives d'une façon convenable et comme si je devais arriver ; fais connaître à ton père que j'aime comme le mien, que je désire que cela soit ainsi, et que j'ai des raisons particulières pour cela. Il ne faut pas non plus que si l'Empereur te fait remettre de l'argent, tu le refuses ; ce serait l'irriter, et moi je souffrirais de ce refus, et cela retarderait nos affaires. J'ai beaucoup d'espoir, mais il ne faut pas le laisser voir. Au reste, chère femme, repose-toi sur moi ; je fais ce que je dois faire, et je parviendrai, j'espère, à mon but... Sois persuadée, ma chère femme, que je ne travaille. ne souffre que pour toi et mon fils. Laisse dire tout ce que l'on voudra. Adieu. Elisa, je t'embrasse mille fois. Mes compliments à mon frère Robert. Dis-lui que je veux que ma femme soit conduite avec toute la douceur imaginable et que je lui confie le bonheur de ma vie, ma femme et mon enfant.

Ton ami.

JÉRÔME.

 

Paris 16 octobre.

... Sois tranquille, mon Elisa, après la guerre, tu reverras ton bon mari. Je suis étonné que tu ne m'aies pas envoyé ton portrait et celui de mon fils. Tu sais comme j'aime Octavius, Jéromia et les autres enfants. Juge à quel point je dois adorer le mien, malheureux dès sa naissance ! Il n'a pas même la douceur de recevoir les embrassements de sou malheureux père. Au moins, mon Elisa, prodigue-lui tes soins, apprends-lui à aimer et à estimer son père et dis-lui : Ton père le préférera toujours aux grandeurs, à la fortune et à tout l'état d'un rang élevé. Te quitter, ma bonne femme, je n'en eus jamais la fatale pensée ; mais je me conduis en homme d'honneur, en bravi et loyal militaire ; je me prive de ma femme, de mon fils, pour filin la guerre et défendre mon pays et, après que j'aurai rempli les devoir : de frère de l'Empereur, je remplirai ceux de père et d'époux. L'or te dira sans doute que j'ai été nommé prince et grand amiral, je le serai peut-être, mais je ne l'ai point été. J'aime mon pays, j'aime la gloire, je suis inviolablement attaché à un souverain et à un frère chéri, mais je les aime en homme qui, accoutumé à ne rien craindre n'oubliera jamais qu'il est père de Jérôme Napoléon et mari d'Elisa.

Je t'embrasse comme je t'aime et je t'aime autant que ma vie.

J. B.

[8] On trouvera à l'appendice de ce volume une note sur Mme Patterson et sa vie après 1805. Cette note contient quelques faits nouveaux sur lesquels il est à propos d'attirer l'attention du lecteur.