HISTOIRE ANCIENNE DES PEUPLES DE L'ORIENT

 

LES SARGONIDES ET LE MONDE ORIENTAL JUSQU’À L’AVÈNEMENT DE CYRUS

CHAPITRE X – LES SARGONIDES.

 

 

Sargon (722-705) ; guerres contre l'Égypte, l'Élam et l'Arménie ; conquête de la Chaldée.

L'Assyrie s'était accrue jusqu'alors aux dépens de tribus à moitié barbares ou de petits royaumes incapables de résister longtemps au choc de forces supérieures. La destruction systématique des unes et l'annexion progressive des autres la conduisirent partout en présence d'E' tais aussi solidement organisés qu'elle l'était elle-même et assez vigoureux non seulement pour lui tenir tête, mais pour la battre. Au sud-ouest, l'Égypte se dressait devant elle ; au nord, elle confluait à l'Ourartou ; au sud-est, la conquête des principautés araméennes la plaçait en contact direct avec le vieil empire d'Élam. L'Égypte, l'Ourartou, l'Elam endiguèrent son élan et formèrent entre elle et le reste du monde une barrière qu'elle ne parvint jamais à abaisser complètement. Sargon et ses successeurs bataillèrent, plus d'un demi-siècle durant, contre ces trois royaumes, et ils finirent par triompher d'eux. Ils y installèrent des gouverneurs, des garnisons, tout un système d'occupation à main armée et de vasselage ; mais il n'était pas aussi facile de conserver une province comme l'Égypte ou comme l'Elam qu'il l'était de confisquer Gargamish, Hamath ou Samarie, et leurs succès aux bords du Nil, de l'Aras et de l'Oulaï ne furent que succès éphémères, vite effacés par des désastres. Bien est-il vrai qu'ils usèrent leurs ennemis à la longue, à force de victoires ; mais ces victoires les usèrent eux-mêmes, et les laissèrent sans nerf et sans ressort contre l'irruption de peuples nouveaux. Dans la réalité, lorsqu'ils abattaient l'Égypte, l'Ourartou et l'Élam, ce n'était pas pour eux qu ils travaillaient, mais pour des rivaux qu'ils ne pressentaient pas encore, pour les Mèdes et les Perses.

La prise de Samarie avait compensé si peu l'échec de Kalou que, dès l'année 721, une coalition se forma en Syrie, avec l'appui secret de l'Égypte. Tafnakhti était mort vers le moment même que Sargon saisissait le pouvoir en 722, et son fils Boukounrinif (Bocchoris) lui avait succédé. Le nouveau roi de Saïs et de Memphis était, ce semble, résolu et habile. Longtemps après sa mort, le peuple raconta toute sorte d'histoires merveilleuses sur son compte. Il était, dit-on, faible de corps et n'avait point d'extérieur, mais il rachetait ces défauts par la finesse de son esprit[1] : il avait laissé la renommée d'un prince simple dans son genre de vie[2], d'un législateur prudent[3] et d'un juge intègre[4]. Les rares monuments que nous avons de son temps sont muets sur ses actions[5], mais ce que nous savons de la vie de Tafnakhti éclaire celle de son fils d'une vive lumière. Ce fut une querelle incessante avec les princes, une série de courses, d'abord pour conquérir le Delta et l'Égypte moyenne, ensuite pour consolider la conquête et pour y continuer une suprématie précaire. Il réussit pourtant à se faire obéir de tous, et son règne compte dans l'histoire pour une dynastie entière, la XXIVe. A peine maître, il jeta les yeux au delà de l'isthme, et son intervention fut bien accueillie de tous ceux qui redoutaient l'ambition de l’Assyrie. Si naguère encore Israël et Juda avaient recherché l’appui d’un roitelet confiné à Tanis, dans un coin du Delta, que ne devaient-ils pas faire pour s'assurer l'amitié d'un Pharaon dont la domination pesait sur l'Égypte entière ? Phéniciens, Juifs et Philistins, tous les peuples que la rudesse de Tiglatphalasar avait effrayés, sentirent que le salut leur viendrait d'Égypte, s'il pouvait leur venir de quelque part, et divers motifs poussèrent le souverain à bien accueillir leurs ouvertures. Il savait que ses prédécesseurs avaient possédé la Palestine et porté leurs armes jusqu'au Tigre ; ce qui avait été jadis possible et glorieux lui paraissait être possible encore à l'heure présente. Et quand même le désir d'ajouter un nom de plus à la longue liste des conquérants ne l'aurait pas bien disposé, la prudence lui conseillait de ne pas décourager les alliances qui s'offraient à lui spontanées. Le progrès des Assyriens vers l'isthme de Suez, lent d'abord, s'était accéléré depuis vingt ans d'une façon redoutable. Et il devenait pour l'Égypte un sujet de craintes perpétuelles. Il fallait ou vaincre les vainqueurs de l'Asie et les rejeter au delà de l'Euphrate, ou du moins entretenir devant eux une barrière de petits royaumes, contre laquelle l'élan de leurs attaques s'amortirait avant d'atteindre la vallée du Nil.

La coalition, qui se forma sous les auspices de Bocchoris, englobait presque tout ce qui subsistait de Syriens valides. C'était au nord Jahoubîd[6], roi de Hamath, usurpateur comme Sargon lui-même et le personnage le plus important de la région, depuis que Rézon II était mort ; c'étaient encore les chefs d'Arpad et de Damas, les Phéniciens de Simyra, les quelques Hébreux demeurés à Samarie. Les Tyriens, toujours en armes depuis la mort de Tiglatphalasar, défiaient tous les efforts tentés pour les réduire. Les chefs philistins, les rois de Moab et d'Ammon, Juda lui-même, étaient ouvertement ou secrètement hostiles à l'Assyrie. Depuis 727, Jérusalem était gouvernée par Hizkiah (Ezéchias), fils d'Achaz. Ezéchias avait montré dès sa jeunesse une piété ardente : le plus célèbres des prophètes hébreux. Isaïe, fils d'Amoz, devint son conseiller et presque son ministre. La vocation d'Isaïe s'était décidée l'année de la mort d'Azariah, et lui-même en a conté l'occasion dans une page célèbre : J'aperçus le Seigneur assis sur un trône élevé, et les pans de son vêtement emplissaient le temple. Les séraphins étaient prés de lui et chacun d'eux avait six ailes : de deux ils se couvraient la face, de deux ils se couvraient les pieds, et de deux ils volaient. Et ils se criaient l'un à l'autre et disaient : Saint, saint, saint est Jahvé des armées ! toute la terre est pleine de sa gloire ! Et le seuil trembla jusqu'en ses fondements à la voix de celui qui criait, et la salle s'emplit de fumée. Lors je dis : Hélas sur moi ! c'en est fait de moi, car je suis un homme aux lèvres souillées, et je demeure parmi un peuple aux lèvres souillées, et mes yeux ont vu le roi Jahvé des armées ! Mais l'un des séraphins vola vers moi, tenant à la main un chare bon vif qu'il avait pris sur l'autel avec des pincettes, et il en toucha ma bouche et dit : Voici, ceci a touché tes lèvres; c'est pourquoi ton iniquité te sera ôtée et ton péché te sera pardonné[7]. Ce sont bien là tous les traits du dogme primitif, le sol ébranlé jusque dans ses fondements rien qu'à la voix des messagers divins, la fumée qui obscurcit la salle ; mais ils ne représentent plus rien de réel aux yeux du prophète, et ils ne sont que des images destinées à rehausser la grandeur de Dieu[8]. Isaïe sentait le danger de Jérusalem plus vivement encore qu'Amos et que Hoshéa ; aussi quand Achaz, menacé par Rézon Il et par Pékakh, eut son cœur et le cœur de son peuple ébranlé comme les arbres des forêts sont secoués par le vent, et implora l'appui de l'Assyrie, il s'éleva de toutes ses forces contre cette alliance impie. Les projets des ennemis de Juda sont vains, et Jahvé en dit : Ils n'auront point d'effet et ne s'exécuteront point ; avant qu'un enfant conçu au moment où il parle soit arrivé à l'âge où l'on sait rejeter le mal et choisir le bien, les deux rois ne seront déjà plus. Mais si les descendants de David appellent eux-mêmes l'étranger, Jahvé fera venir sur toi, Achaz, et sur ton peuple et sur la maison de ton père, par le roi d'Assour, des jours tels qu'il n'y en a pas en de semblables depuis qu'Éphraïm se sépara de Juda. Et il arrivera qu'en ce jour-là Jahvé sifflera aux moustiques qui sont aux rives des canaux d'Égypte, et aux abeilles qui sont en Assour, et elles viendront, elles se poseront dans toutes les vallées désertes et dans les trous des rochers, et sur tous les buissons et par tous les halliers[9]. Sa voix ne fut entendue d'abord que de quelques témoins fidèles, d'Urie, le prêtre, et de Zacharie, fils de Jérébékhiah[10] : Achaz dédaigna de l'écouter. Ezéchias fut plus docile que son père : quand le moment vint de décider si Juda se joindrait à la ligue sous les auspices de Pharaon, il se rangea à l'avis du prophète et il resta neutre dans la querelle. L'événement montra combien il avait eu raison d'agir de la sorte. Iahoubid fut battu à Karkar, assiégé, pris et écorché vif[11] ; lui tombé, la Cœlésyrie se soumit, et la résistance se concentra au Sud. Elle n'y fut pas plus heureuse. Sargon choqua les troupes ce Hannon, roi de Gaza, à Rapihoui (Raphia), dans l'endroit même où, cinq siècles plus lard, Ptolémée Philopator assaillit Antiochus le Grand : les Philistins furent vaincus, Hannon fait prisonnier, et la défaite de Raphia dissipa les rêves de liberté dont la Syrie s'était bercée un instant  la répression fut Si terrible que sept années s'écoulèrent avant qu'elle songeât à reprendre les armes (720)[12].

La paix, à peine confirmée à l'Ouest, fut rompue au Nord par l'Ourartou. Shardouris, assagi par sa défaite, s'était tenu tranquille jusqu'à sa mort (750), mais son successeur, Rousas, que les inscriptions ninivites appellent Oursa, reprit les projets ambitieux de Menouas et d'Argishtis ; dix années durant, de 730 à 720, il travailla à rétablir l'hégémonie qu'ils avaient exercée sur les tribus du Nord et de l'Est et à susciter une coalition contre l'Assyrie. Vers l'Ouest, il trouva un auxiliaire fidèle et résolu dans Mitâ, le chef des Moushki ; à l'Est, le prince de Mannaï, Iranzou, fit la sourde oreille à ses propositions. Rousas, impuissant à le détourner de ses devoirs, noua des intrigues secrètes avec plusieurs des roitelets qui dépendaient de lui : Mitatti, de Zikartou, se souleva à l'instigation de l'Ourartou. Sargon se hâta au secours de son vassal : il enleva d'assaut les deux villes de Souandakhoul et de Dourdoukka, qui avaient ouvert leurs portes à Mitatti, il les livra aux flammes et il en exila les habitants en Syrie (719). Mais tandis qu'elles l'occupaient, des révoltes graves, fomentées encore par Rousas, éclatèrent à l'autre extrémité de l'empire et l'empêchèrent de poursuivre ses avantages ; il lui fallut user deux années à vaincre le seigneur de Shinoukhta (718) et à détrôner Pisiris de Gargamish (717). Lorsqu'il revint au Mannaï, Iranzou était mort, son fils Aza avait été poignardé dans une émeute et remplacé par Oullousoun, qui avait remis vingt-deux de ses forteresses à Rousas, en gage de fidélité. Il battit Oullousoun et Mitatti, et il ravagea leurs territoires, depuis le lac d'Ouroumiyèh jusqu'au lac de Van ; il écorcha vif Bagadatti, roi du mont Mildish, à l'endroit même où Aza avait été assassiné. Oullousoun, craignant un sort pareil, s'enfuit comme un oiseau, puis vint se prosterner aux genoux du vainqueur : Sargon le reçut en grâce et lui restitua ses domaines. Rousas allait être atteint quand une insurrection le sauva : la province de Kharkhar contraignit son gouverneur à appeler Dalta, roi d'Ellibi. Sargon la châtia rudement (716) ; ramené un moment vers le nord par une révolte d'Oullousoun, il n'eut qu'à paraître pour faire rentrer tout dans le devoir, puis il redescendit au sud afin d'achever la conquête de l'Ellibi (715). Libre de ce côté, il frappa enfin le coup décisif : il envahit brusquement l'Ourartou, défit l'armée royale, saccagea méthodiquement les campagnes (714). Rousas s'échappa presque seul dans les montagnes, et il y erra prés de cinq mois sans trouver un asile. Partout où il allait, Sargon le suivait et faisait le désert autour de lui : il ne lui resta plus bientôt qu'un seul allié, Ourzana de Moussassir, encore celui-ci ne tarda-t-il pas à être vaincu et dépossédé[13]. A la nouvelle de ce malheur, il désespéra de sa cause et il se tua.

Sa mort n'entraîna pas la soumission des siens; son frère Argishtis Il lui succéda et affronta les Assyriens non sans bonheur. Toutefois, la puissance de l'Ourartou pour l'offensive était brisée, et désormais ce pays n'obtint qu'une place secondaire dans les préoccupations de l'Assyrie : il retomba dans la médiocrité d'où trois générations de grands rois l'avaient tiré, et le résultat de son affaiblissement fut de donner à Sargon ses coudées franches pour abattre l'un après l'autre tous les souverains que Rousas avait impliqués dans sa coalition. En 715, il parcourut la Médie et il y mit des garnisons à ombreuses (713), puis il passa aux régions du nord-ouest, Cilicie et pays de Koumanou (Comana), et il leur imposa un roi de sa façon (712) ; son autorité sur l'Asie Mineure s'étendit jusqu'à l'Halys et au Saros. Cependant, les peuples de Syrie commençaient à oublier la leçon qu'ils avaient reçue au début du règne : Sargon avait levé, vers 715, le blocus de Tyr, en se contentant d'une soumission nominale, et cet insuccès avait été mal balancé par l'hommage du Mouzri et d'une reine des Arabes (715). D'ailleurs une révolution venait de s'accomplir en Égypte, qui pouvait avoir des conséquences graves pour la paix de la Syrie. La vingt-quatrième dynastie n'avait pas triomphé des divisions qui nuisaient à la prospérité de la vallée : les princes féodaux, d'abord inclinés devant Bocchoris, avaient redressé la tête promptement, et le peuple, perdant sa foi dans la fortune des Saïtes, ne s'inquiétait plus que des prodiges menaçants qui semblaient leur présager une fin prochaine[14]. Kashto était mort vers 715, laissant pour héritiers un fils, Shabakou (Sabacon), qui eut l'Éthiopie, et une fille, Amenertais, qui fut installée à Thèbes comme souveraine. Sabacon était, ainsi que l'événement le prouva bientôt, un prince ambitieux et tenace, aux yeux de qui les Pharaons indigènes étaient des usurpateurs qu'il importait de châtier. Sitôt couronné à Napata, il partit pour l'Égypte comme Piônkhi naguère, et une partie des nomes se rallia à lui aussitôt par jalousie contre la maison de Tafnakhti : Bocchoris, pris dans Saïs après sept ans de règne, subit le supplice des rebelles aux mains de son vainqueur et périt par le feu[15]. On dut croire cette fois que c'en était fait des Saïtes : les héritiers de Bocchoris se réfugièrent dans les marais de la côte, et l'histoire de leur vie précaire donna naissance à la légende de l'aveugle Anysis, caché dans un îlot du Menzaleh et y attendant cinquante ans l'expulsion des Ethiopiens[16].

Sabacon ne voulut pas se contenter, comme Piônkhi l'avait fait, d'une sorte de protectorat sur l'Égypte : il fut couronné roi selon les formes, et il imposa si bien sa suprématie qu'on le considéra comme le chef d'une dynastie légitime que les annalistes inscrivirent officiellement dans la série chronologique comme la vingt-cinquième de leurs dynasties humaines. Il venait à peine de s'affermir sur le trône, que les mécontents syriens s'adressèrent à lui : commandait-il pas à la vallée entière, des régions fabuleuses de l'Éthiopie aux bords de la Méditerranée, et ne pouvait-il pas opposer aux régiments assyriens les hordes sans nombre des nègres africains. Ses agents éveillèrent partout les mêmes sympathies et les mêmes méfiances que ceux de Bocchoris avaient rencontrées sept ans auparavant. Édom, les Philistins, la Phénicie, Moab manifestèrent les meilleures dispositions à leur égard : Juda et son roi les auraient suivis volontiers, si le prophète Isaïe ne les en eût détournés par ses prédictions. Une révolution de palais, survenue dans Ashdod, précipita les événements. Azouri, qui régnait sur cette ville, avait refusé le tribut aux Assyriens. Le gouverneur de Syrie le remplaça par son frère Akhmiti, mais les habitants ne voulurent pas accepter cette substitution : ils chassèrent leur nouveau maître et ils donnèrent la couronne à un aventurier, peut-être à un Ionien de Chypre. Celui-ci, inquiet pour son pouvoir et pour sa vie, précipita les pourparlers avec ses voisins, avec Juda, avec Édom, avec l'Égypte, mais la décision et l'énergie de Sargon empêchèrent les négociations d'aboutir. Avant même que les confédérés eussent eu le temps de rassembler leurs troupes, le général en chef des Assyriens, le Tartan, était en Palestine. Juda, Édom et les Philistins ne firent même pas mine de résister ; l'Ionien s'enfuit au pays de Miloukhkha[17], dont le roi le livra enchaîné aux Assyriens (711). L'année était sans doute trop avancée pour qu'on poussât plus loin ces succès et qu'on attaquât Pharaon. Les contemporains eurent pourtant l'impression qu'un choc entre les deux empires était imminent, et Isaïe s'aventura même à en préciser la date. Il se promena nu et déchaux dans les rues de Jérusalem, et il expliqua sa conduite en répétant ces mots que Jahvé lui avait dictés : De même que mon serviteur Isaïe a marché nu et déchaux trois années durant comme un signe et un prodige contre l'Égypte et contre Koush, de même le roi d'Assyrie emmènera les prisonniers de l'Égypte et les déportés de Koush, les jeunes et les vieux, nus et déchaux, les reins découverts, à la honte de l'Égypte. Et ils seront contristés et humiliés à cause de Koush, leur espoir, et de l'Égypte, leur gloire. Et les habitants de la côte diront : Voilà donc ce qu'était notre espoir, le peuple en qui nous nous sommes confiés pour nous aider, afin d'être délivrés du roi d'Assyrie ; nous donc, comment échapperons-nous à notre sort ?[18]

La prophétie ne s'accomplit pas aussi vite qu'Isaïe le supposait. L'Égypte paraissait trop redoutable pour être affrontée avec une partie seulement des bataillons assyriens ; et comment disposer de l'armée entière, tant que la Chaldée était là, prête à intervenir quand son ennemi serait engagé au loin dans le continent africain ? Les circonstances étaient favorables à un assaut contre Babylone. Mérodachbaladan, d'abord acclamé par ses sujets, avait bientôt mérité leur haine pour la préférence qu'il témoignait à ses Chaldéens : il dut châtier sévèrement Coutha, Sippar, Borsippa, et sa domination ne se perpétua désormais que par la terreur. C'était là pour lui une cause de faiblesse, et de plus l'Élam, son alliée, ne pouvait plus lui prêter un appui aussi énergique que précédemment : Shoutrouknakhounta[19], qui avait succédé à Khoumbanigash en 717, avait fort à faire de contraindre ses vassaux à le respecter. Sargon décida de reprendre l'offensive, et il manœuvra de manière à séparer Mérodachbaladan de Shoutrouknakhounta. Il partagea son armée en deux corps. Le premier, opposé aux Susiens, entra dans le canton de Râshi[20] et força les Elamites à se replier dans la montagne pour couvrir Suse et Madaktou. Le second, aux ordres du roi lui-même, descendit vers la mer en côtoyant le Tigre, soumit au passage le pays d'Yatbour, défit un des généraux de Mérodachbaladan sous les  murs de Dour-Atkharas, prit cette ville, y logea une garnison et s'empara de tout le Gamboulou. Le but principal de la campagne était atteint ; Mérodachbaladan, coupé de ses alliés, n'essaya même pas de défendre Babylone. Il déroba une marche aux Assyriens, franchit le Tigre et tenta de briser la ligne de postes qui l'enveloppait à l'est. Repoussé, il n'eut plus d'autre ressource que de se rencoigner vers le sud, au bord de la mer, dans son ancienne principauté de Bît-Iâkîn, où il se fortifia de son mieux. Babylone ouvrit ses portes, mais Mérodachbaladan avait mis à contribution les villes d'Ourou, de Larsam et de Kisik, la demeure du dieu Lagouda ; il avait concentré ses forces à Dour-Iakîn et il avait armé sa citadelle. La bataille décisive se livra sous les murs de Dour-Iakîn, en vue de la mer. J'étendis mes combattants en même temps sur toute la ligne de ses canaux, et ils mirent l'ennemi en fuite. Les eaux du fleuve roulèrent les cadavres de ses soldats comme des troncs d'arbres… J'anéantis les gardes du corps et les gens de Marsan, et j'emplis de la terreur de la mort le reste des bataillons ennemis. Mérodachbaladan abandonna dans son camp les insignes de la royauté, le palanquin d'or, le trône d'or, le sceptre d'or, le char d'argent, les ornements d'or, et il s'échappa par une fuite clandestine. Dour-Iakîn tomba bientôt après aux mains du vainqueur et fut détruite. Mérodachbaladan, reconnaissant sa propre faiblesse, fut terrifié, la crainte immense de ma royauté s'empara de lui ; il quitta son sceptre et son trône en présence de mon envoyé, il baisa la terre. Il abandonna ses châteaux, il s'enfuit, et l'on ne revit plus ses traces. Sargon établit le fils du vieux roi comme prince de Bît-Iâkîn (709), puis il revint à Babylone et il s'y fit investir roi, de la même manière que Tiglatphalasar et Salmanasar avant lui[21]. Un succès inattendu couronna la fin de cette année. Chypre était alors partagée à peu près également entre les Phéniciens et les Grecs. Ces derniers possédaient le nord et le centre de l'île, l'Ias ou terre ionienne : sept de leurs rois payèrent le tribut de plein gré.

Deux échecs assombrirent les derniers jours de cette vie glorieuse. Pendant que les armées assyriennes étaient occupées en Chaldée, l'Ourartou était sorti de ses ruines. Moitié force, moitié adresse, Argishtis II avait reconquis presque toutes les provinces que son frère avait possédées ; les Assyriens eux-mêmes avaient été l'objet de ses attaques et n'avaient pu garder le Mannaï. En 708, menacé par le retour de Sargon, il détourna l'orage sur le Koummoukh ; il en coûta la couronne et la vie au roi de ce pays, mais Argishtis ne fut pas inquiété et resta en possession du Mannaï, dont il fit une de ses résidences favorites. Une guerre contre l'Élam ne tourna pas mieux. Shoutrouknakhounta, battu dans l'Ellibi en 707, eut sa revanche l'année suivante ; non seulement il recouvra les districts qui lui avaient été ravis en 710, mais il ravit aux Assyriens plusieurs de leurs villes frontières (706). Sargon ne survécut pas longtemps à sa défaite : en 705, il fut assassiné dans le palais de Dour-Sharoukîn[22] qu'il achevait de construire, et remplacé par son fils, Sinakhêirbâ, le Sennachérib de la Bible[23]. Son règne marque l'apogée de la grandeur assyrienne. A l'exemple de Tiglatphalasar, il s'efforça de substituer aux rois vassaux des gouverneurs assyriens mouvant directement de Ninive ; la Syrie du Nord, Israël, la Cœlésyrie perdirent leurs dynasties nationales et s'abaissèrent à la condition de simples provinces. Autour de ce noyau central, il laissa subsister une ceinture de principautés tributaires destinées à tenir à distance les invasions des peuples étrangers et à servir comme de cuirasse à l'empire. Ses descendants continuèrent et jusqu'à un certain point agrandirent son œuvre : ils ne réussirent pas à la consolider et à la rendre durable.

Sennachérib (705-681) et Ezéchias ; guerres contre l'Élam ; Asarhaddon (681-667).

La nouvelle du meurtre se répandit rapidement par tout l'empire et elle y réveilla les instincts de révolte que Sargon avait mal étouffés. La Chaldée donna le signal. Un des frères du nouveau roi, qu'il avait donné aux Babyloniens pour les gouverner, fut assassiné au bout de quelques mois, et un certain Mardoukzakirshoumou, d'ailleurs parfaitement inconnu, lui succéda  (704). Moins d'un mois plus tard, Mardoukzakirshoumou fut tué par ordre de Mérodachbaladan, qui reparaissait en scène. Dès son  retour, il chercha des alliés qui pussent faire diversion en sa faveur et dont l'action simultanée obligeât les Assyriens à diviser leurs forces. Il s'adressa naturellement à l'Élam, puis aux États de la Syrie. Ceux-ci étaient, comme toujours, prêts à agir. Louliya (Elulæos), de Sidon, refusa le tribut, et son exemple entraîna le prince d'Ascalon. Les habitants d'Ékron, mécontents de Padi, le chef que Sargon leur avait imposé, le saisirent et l'envoyèrent enchaîné à Ezéchias de Juda. Celui-ci hésita un instant à accepter leur cadeau, mais l'arrivée des messagers de Mérodachbaladan et l'appui qu'ils lui offraient le décidèrent enfin. Il jeta Padi en prison, il mit dans la ville une garnison juive ; puis, ce pas franchi, il se retourna vers la puissance qui, depuis un demi-siècle, apparaissait à tous les Syriens comme leur protectrice naturelle contre la rapacité Ninivite, à l'Égypte. Celle-ci avait accru considérablement ses ressources depuis quelques années, et elle semblait être plus que jamais en état de balancer la fortune de sa rivale. Si Sabacon s'était montré brutal à ses débuts, il avait eu l'habileté de faire oublier l'odieux de son origine étrangère par la sagesse de son administration. Il respecta l'autonomie des princes ses vassaux, mais il les surveilla de près et il les contraignit à remplir leurs devoirs d'allégeance avec la même exactitude que s'ils eussent été de simples officiers royaux. La paix rétablie entre eux, il reprit les travaux de construction que les guerres civiles avaient suspendus depuis plus d'un siècle  il répara les chaussées, il nettoya les canaux, il exhaussa le sol des villes principales pour les mettre à l'abri des inondations. Bubastis surtout gagna à ce régime[24], mais Memphis ne fut pas négligée. Plusieurs de ses temples, qui étaient en ruines, furent relevés, et les inscriptions effacées par le temps furent gravées à nouveau[25]. Thèbes profita largement de la présence d'Amenertais, la sœur de Sabacon : la décoration de la porte principale du temple de Louxor y fut refaite en entier, et plusieurs des édifices de Karnak furent restaurés dans la limite du possible. On dit, plus tard, qu'afin de se procurer les bras nécessaires Sabacon remplaça la peine de mort par celle des travaux publics, et que cette mesure de politique bien entendue lui valut son renom de clémence[26]. Le pays entier, ainsi administré, refleurit sous l'influence de cette vitalité merveilleuse dont il avait fourni tant de preuves. Depuis l'échauffourée d'Ashdod, en 714, Sabacon avait vécu en paix avec l'Assyrie ; toutefois, la fin tragique de Sargon dut lui inspirer l'espoir d'intervenir heureusement en Asie, et peut-être avait-il noué déjà quelques relations avec les princes syriens lorsque lui-même mourut en 703[27]. Son fils Shabitkou se trouva appelé, dès son avènement, à prendre part dans les affaires d'Assyrie. Il accueillit les ouvertures d'Ezéchias, et la promesse de son appui réconforta un peu le roi juif des mauvaises nouvelles qui lui arrivaient des bords de l'Euphrate.

La Chaldée venait, en effet, de succomber avant même qu'aucun de ses alliés eût pu lever le bras pour sa défense. Sennachérib, se sentant menacé de toutes parts, avait couru sus aux Babyloniens, contre le point où le danger était le plus pressant. Il les battit près de Kishou[28], et Mérodachbaladan, échappé presque seul au carnage, se réfugia auprès du roi d'Élam. Après huit mois de domination araméenne, Babylone retomba aux mains de ses maîtres assyriens ; soixante-dix-neuf villes fortes et plus de quatre cents villages furent la proie du vainqueur. Pourtant Sennachérib ne se soucia pas d'assumer la royauté lui-même : il la conféra à un Assyrien, Belibni, le fils d'un devin, qui avait été nourri dans son palais, comme un petit chien. Pendant le retour, il saccagea à loisir le territoire des Araméens du moyen Euphrate, il empala leurs chefs, il razzia leur bétail et il rentra à Ninive avec un butin considérable. Une marche rapide dans les montagnes du Kourdistan ramena au sentiment du devoir les peuples de l'Ellibi : une partie de leurs terres fut colonisée militairement avec les prisonniers araméens, élamites et chaldéens de l'année précédente, et réduite en province assyrienne. La tranquillité était assurée au nord, à l'est et au sud, par cette suite de succès ininterrompus ; mais la Syrie demeurait inquiétante, et l'intervention annoncée de l'Égypte menaçait de rendre l'insurrection universelle. Là encore la célérité de l'attaque déjoua les projets de l'ennemi. Louliya fut le premier atteint, et se retira dans une des colonies insulaires. Sidon la Grande, Sidon la Petite, Bît-Zitti, Sarepta, Mahallib, Oushou, Akzib, Akko, toutes ses villes ouvrirent l'une après l'autre leurs portes aux vainqueurs ; son royaume dévolut à Ithobaal II, et Sennachérib, comme ses prédécesseurs, grava sa stèle de victoire sur les rochers du Nahr-el-Kelb, à côté des stèles de Ramsès II. Les cheikhs d'Arad, de Byblos, d'Ashdod, d'Ammon, de Moab, d'Édom, s'empressèrent de faire acte d'obéissance et d'apporter leurs présents au camp assyrien, près d'Oushou. Le roi d'Ascalon, Zidkia, s'obstinant dans la révolte, Joppé, Bné-Barak, Azor, les villages qui dépendaient de lui, se rendirent à discrétion ; lui-même fut saisi, déporté en Assyrie avec toute sa famille, et Sharloudari, fils de Roukibti, intronisé en sa place. La résistance sérieuse ne commença que sous les murs d'Ékron : au premier bruit de l'arrivée des Assyriens, Shabitkou avait donné ordre aux princes du Delta de convoquer leurs milices et de passer l'isthme. La rencontre eut lieu prés d'Altakou[29], mais la fortune d'Assour prévalut sur celle de l’Égypte : les Égyptiens perdirent dans la déroute la majeure partie de leurs chars et les enfants d'un de leurs rois. Le fruit immédiat de la victoire fut la prise d'Altakou, puis celle de Timnath, forteresse voisine : Ékron succomba la dernière. Je dégradai les officiers et les dignitaires qui s'étaient révoltés, et je les tuai ; j'empalai leurs cadavres sur les enceintes de la ville ; je vendis comme esclaves les hommes qui avaient commis des violences et des vilenies. Quant aux personnes qui n'avaient pas perpétré de crimes ou de péchés et qui ne méprisaient pas leurs maîtres, je prononçai leur absolution[30].

Seul de tous les rebelles, Ezéchias était encore debout. On se demande pourquoi il n'avait pas joint son contingent aux bandes égyptiennes, afin d'écraser les Assyriens dans une affaire décisive ; peut-être comptait-il calmer les rancunes du monarque assyrien en s'abstenant de faire acte d'hostilité patente. Il se trompait. Après la prise d'Ékron, Sennachérib envahit Juda. Aidé, dit-il, par le feu, le massacre, les combats et les tours de siège, j'emportai les villes, je les occupai : j'en fis sortir 200.150 personnes, grandes et petites, mâles et femelles, des chevaux, des ânes, des mulets, des chameaux, des bœufs, des moutons sans nombre, et je les saisis comme butin. Le souvenir resta si amer au cœur des Juifs, que, six siècles après, leur historien Démétrius considérait cette expédition comme leur ayant été aussi funeste que la ruine de Samarie ou que la captivité finale de Babylone[31]. Ezéchias cependant essayait de mettre sa résidence en état de défense[32]. Depuis quelque temps seulement on avait observé que les brèches de la cité de David étaient grandes, et l'on avait jeté bas des maisons afin de rapiécer la muraille. On boucha à la hâte les fontaines qui sont hors de la ville et le torrent qui coulait dans la vallée. On établit un réservoir entre les deux remparts pour emmagasiner les eaux du vieil étang. Et le roi ordonna des capitaines de guerre sur le peuple et les assembla auprès de lui dans la place de la porte de la ville et leur parla selon leur cœur en disant : Fortifiez-vous, ne craignez point et ne soyez pas effrayés à cause du roi des Assyriens et de toute la multitude qui est avec lui ; mais Jahvé, notre Dieu, est avec vous pour vous aider et pour conduire vos batailles[33]. Cependant, Sennachérib n'avait pas daigné présider lui-même au siège : il bloqua Lakish et il envoya devant la capitale deux de ses officiers, le tartan et le rabchakèh. Jérusalem passa de longs jours isolée du reste du monde. A la fin, Ezéchias, se rangeant aux conseils d'Isaïe, se décida à traiter et il députa à cet effet Éliakîm son préfet du palais, Shebna le scribe, et le chancelier Joah. Le tartan reçut ces délégués avec des paroles hautaines, au nom de son maître : Où est maintenant ta confiance présomptueuse ? Tu parles, mais ce ne sont que des paroles vaines, de projets et de moyens de guerre, et en qui t'es-tu confié pour te rebeller contre moi ? Tu t'es confié en l'Égypte, en ce roseau cassé qui perce et blesse la main de qui s'y appuie ; car tel est Pharaon, roi d'Égypte, à tous ceux qui se confient à lui. Que si vous me dites : Nous nous confions à Jahvé, notre Dieu ! N'est-ce pas lui dont Ezéchias a détruit les hauts lieux et les autels, disant à Juda et à Jérusalem : Vous vous prosternerez devant cet autel qui est à Jérusalem ! Comme il criait dans sa colère, si bien que la foule entassée sur le mur l'entendait, les légats d'Ezéchias le supplièrent d'employer la langue araméenne, mais non point la langue judaïque, afin que le peuple ne le comprît point. Au lieu de se rendre à leurs prières, le rabchakèh s'exclama à haute voix en langue judaïque, et parla, et dit : Écoutez la parole du grand roi, le roi des Assyriens. Ainsi a dit le roi : Qu'Ezéchias ne vous abuse point, car il ne pourra point vous sauver de ma main. Et ne vous laissez pas entraîner par Ezéchias à vous confier en Jahvé, disant : Jahvé indubitablement nous délivrera, et cette ville ne sera point livrée entre les mains du roi des Assyriens. N'écoutez point Ezéchias, car ainsi a dit le roi des Assyriens : Composez avec moi, et sortez vers moi ; et vous mangerez chacun de sa vigne, et chacun de son figuier, et vous boirez chacun de l'eau de sa citerne, jusqu'à ce que je vienne, et que je vous emmène en un pays qui est, comme votre pays, un pays de froment et de bon vin, un pays de pain et de vignes, un pays d'oliviers à huile, et un pays de miel, afin que vous y viviez et que vous n'y mouriez point. Mais n'écoutez point Ezéchias, quand il vous voudra persuader, en disant : Jahvé nous sauvera. Les dieux des nations ont-ils sauvé chacun leur pays de la main du roi des Assyriens ? Où sont les dieux de Hamath et d'Arpad ? Où sont les dieux de Sépharvaïm, de Hénah et d'Ivah ? Même ont-ils délivré Samarie de ma main ? Qui sont ceux d'entre tous les dieux de ces pays-là qui aient sauvé leur pays de ma main, pour dire que Jahvé sauvera Jérusalem de ma main ? Et le peuple se tut, et on ne lui répondit pas un mot, car le roi avait commandé, disant : Vous ne lui répondrez point ». Après cela, Éliakîm, fils de Hilkiah, maître d'hôtel, et Shebnah le secrétaire, et Joah, fils d'Asaph, commis sur les registres, s'en revinrent, les vêtements déchirés, vers Ezéchias, et ils lui rapportèrent les paroles de l'échanson[34].

Les conditions furent moins dures que ces discours brutaux ne donnaient lieu de l'espérer. Ezéchias livra ses femmes et ses filles en otages, il s'engagea à payer un tribut et il versa immédiatement une rançon de 30 talents d'or et de 800 talents d'argent : le trésor royal n’y suffisant pas, il dut arracher les feuilles d'or dont il avait revêtu les portes et les linteaux du temple quelque temps auparavant[35]. Il relâcha Padi, qui se réinstalla dans Ékron, et qui reçut quelques villes de Juda comme une indemnité après sa longue captivité. Mitintî d'Ashdod et Zillibel de Gaza eurent chacun une ou deux parcelles du territoire hébreu en récompense de leur fidélité. Il ne restait plus à Sennachérib qu'à continuer vers le Sud et à franchir le désert de l'isthme pour punir l'Éthiopien de son attaque injustifiée : il tenta l'entreprise, mais son armée fut à moitié détruite en route par quelque épidémie. La tradition juive disait qu'en partant il avait menacé Jérusalem de sa vengeance une fois encore : Que ton Dieu en qui tu te confies ne t'abuse point en te disant Jérusalem ne sera point livrée entre les mains du roi des Assyriens. Voilà, tu as entendu ce que les rois des Assyriens ont fait à tous les pays, de manière à les ruiner entièrement ; et tu échapperais ? Les dieux des nations que mes ancêtres ont détruites, ceux de Gozan, de Kharran, de Rezeph, et des enfants d'Eden, qui sont en Télassar, les ont-ils délivrées ? Où est le roi de Hamath, le roi d'Arpad, et le roi de la ville de Sépharvaïm, de Hénah et d'Ivah ?[36] Ezéchias, après avoir entendu ce message, se serait prosterné en larmes et en prières, et Dieu lui aurait parlé par la bouche d'Isaïe : Je t'ai exaucé dans ce que tu m'as demandé touchant Sennachérib. Il n'entrera point dans cette ville, il n'y jettera même aucune flèche, il ne se présentera point contre elle avec le bouclier, et il ne se dressera point de terrasse contre elle. Il s'en retournera par le chemin par lequel il est venu, et il n'entrera point dans cette ville, dit Jahvé. Car je garantirai cette ville, afin de la sauver, pour l'amour de moi, et pour l'amour de David, mon serviteur. Il arriva donc cette nuit-là qu'un ange de Jahvé sortit, et tua cent quatre-vingt-cinq mille hommes en l'armée des Assyriens ; et quand on fut levé d'un bon matin, voilà, c'étaient des corps morts. Et Sennachérib, roi des Assyriens, leva son camp, s'en alla, et s'en retourna, et demeura à Ninive[37]. Les Egyptiens de leur côté firent honneur de la catastrophe à leurs dieux. Quand Sennachérib pénétra en Égypte, la caste guerrière refusa de se battre pour le roi Séthon, prêtre de Phtah, qui l'avait dépouillée d'une partie de ses privilèges. Le prêtre, enveloppé dans ces difficultés, monta au temple et, devant la statue, se lamenta au sujet des dangers qu'il allait courir. Pendant qu'il gémissait, le sommeil vint à lui et il lui sembla, en une vision, qu'un dieu, se tenant à ses côtés, le rassurait et lui promettait qu'il n'éprouverait aucun échec en résistant à l'armée des Arabes : car lui-même devait envoyer des auxiliaires. Plein de confiance en ce songe, il réunit ceux des Égyptiens qui voulurent le suivre pour les conduire en armes à Péluse, porte de l'Égypte de ce côté. Nul des guerriers ne l'accompagna, mais de petits marchands, des foulons, des vivandiers. Ils arrivèrent à leur poste, et, durant la nuit, une nuée de rats des champs se répandit sur leurs adversaires, dévorant leurs carquois, les cordes de leurs arcs, les poignées de leurs boucliers, de telle sorte que, le lendemain, les envahisseurs, se voyant dépouillés de leurs armes, s'enfuirent, et qu'un grand nombre fut tué. On voit maintenant dans le temple de Phtah la statue en pierre de ce roi, ayant sur la main un rat, et cette inscription : Que celui qui me regarde soit pieux[38].

Sennachérib ne revit jamais la Palestine. Non que la perte d'une seule armée fût une épreuve assez rude pour amener, comme le prétend Josèphe, la destruction de son empire : il se guérit promptement de sa blessure, et il reparut sur les champs de bataille plus formidable que jamais, mais des guerres sanglantes vers l'orient et le nord ne lui permirent plus d'envoyer des forces suffisantes pour triompher de l'Égypte. Tandis qu'il était occupé aux confins de la Syrie, la Chaldée, fatiguée du gouvernement de Belibni, avait rappelé Mérodachbaladan une fois de plus. Celui-ci, qui s'attendait à une attaque immédiate, avait tâché tout d'abord de se ménager des auxiliaires : la complicité d'un certain Mardoukoushézib lui valut l'appui des Araméens et il se tourna du côté des Élamites. Mais Sennachérib ne laissa pas à ses rivaux le temps de se concerter : il fondit à l'improviste sur Mardoukoushézib et sur Mérodachbaladan Les deux complices, culbutés et poursuivis jusque dans les marais de la Basse Chaldée, se réfugièrent en Élam, où le premier mourut peu après. Sennachérib, de retour à Babylone, y établit comme roi Assournâdinshoumou, son fils aîné. Toutefois la paix n'était rien moins que sûre tant que les vaincus se trouvaient encore libres sur la frontière ; il résolut donc de franchir la mer à son tour et de frapper les Araméens de telle sorte qu'ils fussent désormais sans ressort contre lui : des troubles éclatés au nord-ouest l'empêchèrent d'accomplir son projet sur-le-champ. Il alla relancer les tribus du mont Nippour jusque dans leurs repaires[39]. Elles avaient perché leurs demeures comme des nids d'oiseaux, en citadelles imprenables, au-dessus des monticules du pays de Nippour, sur de hautes montagnes, et ne s'étaient pas soumises. Je laissai les bagages dans les plaines du pays de Nippour, avec les frondeurs et les porteurs de lances, et les guerriers de mes batailles incomparables ; je me posai devant elles comme un portique de colonnes. Les débris des torrents, les fragments des hautes et inaccessibles montagnes, j'en façonnai un trône ; j'aplanis une des cimes pour y poser ce trône, et je bus l'eau de ces montagnes, l'eau auguste, pure, afin d'étancher ma soif. Quant aux hommes, je les surpris dans les replis des collines boisées ; je les vainquis, j'attaquai leurs villes, et, les dépouillant de leurs habitants, je les détruisis, je les démolis, je les réduisis en cendres. Au delà du Nippour, il fut entraîné à entreprendre une expédition contre les Dahæ, et contre les peuples pillards de la Cilicie-Trachée et de la Mélitène. Perché sur les hauteurs des crêtes inaccessibles, le roi Maniya, fils de Bouti, attendait l'approche de mon armée ; il avait abandonné la ville d'Oukkou, la ville de sa royauté, et s'était enfui vers le loin. J'assiégeai et je pris la ville d'Oukkou, j'emmenai les habitants, j'emportai de la ville ses biens, ses dépouilles, le trésor de son palais, je le gardai comme bonne prise. J'occupai trente-trois villes de son territoire ; les hommes, les bêtes de somme, les bœufs et les moutons, je les enlevai des villes que je détruisis, démolis et réduisis en cendres.

La défaite de Mérodachbaladan avait eu son contrecoup en Élam : les nobles, inquiets de la mollesse que Shoutrouknakhounta avait déployée en cette circonstance, l'avaient emprisonné et remplacé par son frère Khalloudoush. Sennachérib, certain maintenant d'une intervention Élamite, résolut d'en finir avec les deux princes chaldéens avant que Khalloudoush fût en état de les joindre. Ils se croyaient bien en sûreté à Nagîtou, derrière la mer, dans leurs marais ; il employa une année entière à préparer une flotte qui pût jeter son armée à l'improviste sur un point de la côte susienne. Comme les marins de la Chaldée n'y suffisaient pas, il se procura des matelots phéniciens et grecs[40]. Leurs guerres fréquentes sur la côte syrienne avaient familiarisé les Assyriens avec l'idée, sinon avec la pratique de la navigation ; comme la suzeraineté qu'ils exerçaient sur la Phénicie mettait à leur disposition une quantité considérable d'ouvriers habiles et nombre des meilleurs marins qu'il y eût au monde, ils furent tout naturellement amenés à employer des forces de mer aussi bien que des forces de terre à l'agrandissement de leur domination. Nous avons vu que, dès le temps de Salmanasar, ils s'étaient hasardés sur des vaisseaux et, d'accord avec les Phéniciens du continent, avaient livré bataille aux galères de la Tyr insulaire. Il est probable que le précédent ainsi établi fut suivi par les rois postérieurs, et que Sargon et Sennachérib eurent, sinon d'une manière permanente, du moins par occasion, l'appui d'une flotte opérant sur la Méditerranée. Mais il y avait une énorme différence à se servir des marines vassales dans les parages où elles étaient accoutumées, et à transférer aux extrémités opposées de l'empire les forces jusqu'alors confinées dans la Méditerranée. Le premier, Sennachérib, conçut l'idée d'avoir une escadre sur les deux mers qui baignaient son empire, et, comme c'était sur la côte occidentale seulement qu'il possédait une quantité suffisante d'ouvriers adroits et de matelots, il résolut de transférer de la côte occidentale à la côte orientale ce qu'il faudrait de Phéniciens pour lui permettre d'accomplir son projet. Les constructeurs de Tyr et de Sidon furent amenés à travers la Mésopotamie sur les bords du Tigre ; ils y construisirent pour le monarque assyrien des navires semblables aux leurs, qui descendirent la rivière jusqu'à son embouchure, et étonnèrent les populations riveraines du golfe Persique par la vue d'un spectacle jusqu'alors inconnu sur ces eaux. Bien que les Chaldéens eussent navigué depuis des siècles dans cette mer intérieure, cependant, ni comme matelots, ni comme constructeurs, leur habileté n'était comparable à celle des Phéniciens. Les mâts et les voiles, la double rangée de rames, les éperons pointus des nefs syriennes, furent probablement des nouveautés pour les habitants de ces contrées lorsqu'ils virent pour la première fois déboucher du Tigre une flotte, avec laquelle les leurs étaient incapables de lutter[41]. Mérodachbaladan et les gens de Bît-Iâkîn avaient tout prévu pour une attaque par terre, et ils avaient massé leurs soldats le long de l'Euphrate. L'invasion maritime les prit entièrement au dépourvu. J'emmenai captifs les hommes de Bît-Iâkîn, et leurs dieux, et les serviteurs du roi d'Élam. Je n'y laissai pas le moindre reste debout, et je les embarquai dans des vaisseaux et les menai sur les bords opposés ; je dirigeai leurs pas vers l'Assyrie, je détruisis les villes de ces districts, je les démolis, je les réduisis en cendres, je les changeai en déserts et en monceaux de ruines. Il rentra à Ninive avec son butin, mais Khalloudoush, exaspéré de l'affront que lui infligeait cette violation de son territoire, envahit la Chaldée presque sur les talons des arrière-gardes assyriennes, et la révolte suivit son apparition. Assournâdinshoumou, saisi par ses sujets, fut dépêché à Suse, et son trône usurpé par un Nergaloushézîb, qui se mit aussitôt en campagne (694) : il remporta d'abord des succès, mais il fut fait prisonnier dès 695 près de Nippour. Remplacé par Moushézibmardouk, celui-ci se défendit si vaillamment, avec l'aide des Élamites, que Sennachérib dut renoncer à le forcer pour le moment et le laissa en paix (692). Le résultat dernier du coup de main de Nagîtou fut donc pour l'Assyrie la perte momentanée de Babylone. Les révolutions de l'Élam lui fournirent bientôt une occasion de prendre une revanche éclatante. La déroute de Nergaloushézîb avait provoqué un mécontentement général à Suse : Koutournakhounta en profita pour détrôner Khalloudoush, comme celui-ci avait détrôné Shoutrouknakhounta. Dès que Sennachérib le sut, il franchit la frontière aux environs de Dourîlou. Trente-quatre grandes villes et les petites villes des environs, dont le nombre est sans égal, je les assiégeai et les pris ; j'enlevai les captifs, je les démolis et les réduisis en cendres ; je fis monter dans les vastes cieux la fumée de leurs incendies comme celle d’un seul sacrifice. La nouvelle de ces désastres déconcerta Koutournakhounta étrangement ; il évacua Madaktou, où il se sentait en danger, et il rétrograda avec toutes ses milices vers la ville de Khaïdali, dans les districts peu connus qui bordaient la Médie, afin d'y préparer une résistance désespérée, à l'abri de ses montagnes. Au moment où Sennachérib l'allait relancer dans sa retraite, des orages violents éclatèrent, il plut et il neigea sans relâche, les torrents et les ruisseaux de la montagne débordèrent : il préféra renoncer à son entreprise.  Trois  mois après,  Koutournakhounta mourut, et, selon la coutume du pays, son jeune frère Oummanminanou lui succéda (692).

Oummanminanou fut, dés ses débuts, saisi, comme ses prédécesseurs, dans l'engrenage des affaires chaldéennes. Moushézibmardouk lui envoya les trésors des temples babyloniens afin de l'attirer de son côté au jour du danger. Il ouvrit le trésor du grand temple pyramidal ; l'or et l'argent de Bel et de Zarpanit et des temples, il le pilla pour le donner à Oummanminanou, roi d'Élam, qui manquait de sagesse et de jugement, et lui manda : Dispose tes troupes et assemble ton camp, marche vers Babylone et fortifie nos mains, car tu es un maître en l'art de la guerre. Le Susien convoqua le ban et l'arrière-ban de ses feudataires. Les tribus de Parsouas, d'Anzan, d'Ellibi et du bas Euphrate opérèrent leur jonction avec lui, et se réunirent à Babylone aux levées araméennes de Moushézibmardouk. Leurs bataillons se précipitèrent, comme des essaims de sauterelles sur la campagne. Quand ils se présentèrent pour me livrer bataille, au-dessus de la terre monta aux vastes cieux, sous leurs pas, comme une nuée d'orage prête à crever, la poussière de leur marche. L'action s'engagea près de Khalouli, sur le Tigre, non loin du confluent de cette rivière avec le Tournât. Je ceignis ma tête de la tiare et de la couronne pour le combat, je chevauchai joyeusement sur mon chariot redoutable, le destructeur des ennemis ; le cœur enflammé du désir de la vengeance, je saisis l’arc puissant qu’Assour m'avait donné et je serrai entre mes doigts la massue destructive de vie. Contre l'armée entière des infâmes rebelles, je chargeai hardiment et superbement, je me ruai comme Adad. »Le général en chef des Élamites, Khoumbaoundash, tomba au premier choc, et sa chute sema le trouble dans les rangs des alliés ; Nabouzikinshkoun, fils de Mérodachbaladan, fut fait prisonnier ; Oummanminanou et Moushézibmardouk s'enfuirent sains et saufs, mais l'aristocratie chaldéenne périt presque entière dans la mêlée. Il semble que les Assyriens remportèrent vraiment la victoire, ainsi qu'ils s'en vantent, mais l'affaire avait été si chaude et les pertes furent si considérables des deux côtés que la campagne fut suspendue d'accord commun : chacun des rois regagna sa capitale et les choses demeurèrent à peu près en l'état où elles étaient avant la bataille (690). Sennachérib revint pourtant à la charge l'année suivante et la fortune le favorisa. Oummanminanou fut frappé d'apoplexie ; il demeura paralysé, et son incapacité à gouverner désorganisa les forces de la Susiane. Moushézibmardouk, réduit à ses seules ressources, n'osa pas affronter les Assyriens en rase campagne ; assiégé dans Babylone, il se rendit après une résistance très légère et Sennachérib eut enfin à sa merci la cité qui le bravait depuis si longtemps. Ses prédécesseurs, fascinés par le prestige que lui prêtaient son antiquité et la sainteté de ses religions, l'avaient toujours traitée doucement exaspéré par ses révoltes perpétuelles. Il en ordonna la destruction. La ville et les temples, depuis leurs fondations jusqu'à leur toit, je les abattis, les minai, les brûlai par le feu ; le mur, le rempart, les chapelles des dieux, les pyramides en briques et en terre, je les abattis, et je comblai le grand canal de leurs débris. Dans un des sanctuaires violés, il découvrit les statues du dieu Adad et de la déesse Shala, que le roi Mardoukiddinakhè avait ravies dans la ville de Hékali, après la défaite de Tiglatphalasar 1er, quatre cent dix-huit ans auparavant, et le sceau de Salmanasar 1er, consacré par Adadbaliddina victorieux aux dieux de sa patrie. Ces souvenirs des antiques défaites, devenus les trophées d'une revanche éclatante, furent rapportés à Ninive et réintégrés solennellement dans un des temples d'Assour[42]. Pendant huit années, Babylone resta sans roi et presque sans habitants, sous l'autorité d'un des fils du vainqueur, Asarhaddon[43]. Sa ruine termina triomphalement la carrière militaire de Sennachérib. Au moins ne connaît-on que deux expéditions, toutes deux assez insignifiantes, qu'on puisse attribuer à ses dernières années : l'une, dirigée contre les Arabes, se dénoua par la soumission de leur roi Khazael ; dans l'autre, qui eut la Cilicie pour théâtre, il eut affaire aux Grecs, qu'il battit sur terre et sur mer[44].

Au milieu de ces guerres incessantes, on se demande comment il eut le loisir de songer à l'administration de son empire et à la construction de temples ou de palais. Cependant, il est peut-être celui de tous les rois d'Assyrie qui nous a légué le plus de monuments. Grâce à sa prodigalité, grâce aussi aux nombreux prisonniers qu'il enleva de leur pays natal et qu'il emmena travailler à ses édifices, l'art assyrien prit sous son règne un essor extraordinaire, et dépassa tout ce qu'on avait imaginé jusqu'alors. Le caractère le plus frappant de l'ornementation qu'il adopta est un réalisme très puissant et très accentué. Ce fut sous lui que la coutume se généralisa de compléter chaque tableau par un fond semblable à celui qui existait au temps et dans la localité de l'événement représenté ; les montagnes, les rochers, les arbres, les routes, les rivières, les lacs furent figurés régulièrement, et l'on s'ingénia à reproduire les lieux tels qu’ils étaient avec autant de vérité que le permettaient l'habileté de l'artiste et la nature des matériaux. Dans ces essais on ne se bornait pas à reproduire les traits principaux et les grandes lignes de la scène. Evidemment, on voulait comprendre tous les menus accessoires que l'œil observateur de l'artiste aurait notés s'il avait tracé son croquis d'après nature. Les différentes espèces d'arbres sont indiquées dans les bas-reliefs ; les jardins, les champs, les étangs, les joncs sont dessinés avec soin ; les animaux sauvages, cerfs, sangliers, antilopes, sont introduits avec leurs signes caractéristiques ; les oiseaux volent d'arbre en arbre, ou sont perchés sur leurs nids, tandis que leurs petits allongent le cou vers eux ; les poissons jouent dans l'eau ; les pêcheurs exercent leur métier ; les bateliers et les ouvriers des champs s'adonnent à leurs travaux, la scène est pour ainsi dire photographiée, et tous les détails - les moindres comme les plus importants - sont également marqués, sans qu'on ait essayé de choisir entre eux ou de poursuivre l'unité artistique.

Dans le même esprit de réalisme, Sennachérib élut, comme sujet de décoration, les scènes triviales de la vie journalière. Les longues files de serviteurs qui circulaient chaque jour dans son palais avec du gibier pour son dîner, des gâteaux et du fruit pour son dessert, ont encore sur les murs des corridors l'apparence exacte qu'ils avaient au temps où ils passaient à travers les cours chargés des friandises que le roi aimait. Ailleurs il expose devant nous les procédés employés à la sculpture et au transport d'un taureau colossal, depuis le moment où l'on tire de la carrière l'énorme bloc dégrossi jusqu'au moment où on le dresse sur le tertre artificiel qui sert de soubassement à la résidence royale, afin d'en décorer la porte monumentale. Ce sont d'abord les gens du halage qui traînent au cours d'une rivière la pierre brute posée sur un bateau à fond plat : ils sont groupés par peloton, sous les ordres de contremaîtres qui jouent du bâton à la moindre provocation. La scène doit être représentée entière : aussi tous les haleurs sont-ils là, au nombre de trois cents, costumés chacun à la mode de son pays, et sculptés avec autant de soin que s'ils n'étaient pas la reproduction exacte de quatre-vingt-dix-neuf autres. Puis le bloc est tiré à terre, et taillé rudement en forme de taureau : dégrossi, on le charge sur un traîneau, et des compagnies d'ouvriers, arrangés à peu près de la même manière qu'auparavant, l'amènent par un terrain uni jusqu'au pied du tertre où il doit être placé. La construction du tertre lui-même est représentée en détail : les briquetiers moulent les briques à la base, tandis que des maçons, la hotte au dos, pleine de terre, de briques, de pierres ou de décombres, montent péniblement - car déjà le tertre est à moitié de sa hauteur   et  déchargent leur fardeau. Alors le taureau, toujours couché sur son traîneau, est hissé jusqu'au sommet, le long d'un plan incliné, par quatre escouades de manœuvres, en présence du monarque et de sa suite. Après quoi, on achève de le sculpter : le colosse, debout sur ses pieds, est conduit à travers la plate-forme jusqu'à la place exacte qu'il doit occuper[45].

De toutes les villes de l'empire, Ninive fut celle qu'il se plut à embellir. Abandonnée par Sargon et déchue du rang de capitale, elle s'était dépeuplée rapidement. Ses murailles étaient percées de brèches en maint endroit, ses aqueducs étaient rompus ; le Tigre, mal encaissé entre ses quais, la menaçait de ses débordements. Quant au palais, ce n'était plus qu'une ruine. La cour des dépendances, les rois, mes pères et prédécesseurs, l'avaient construite pour y déposer les bagages, pour exercer les chevaux, pour la remplir d'ustensiles. Son soubassement ne se prêtait plus à ce qu'on l'habitât ; son pourtour sculpté était rongé du temps ; sa pierre angulaire avait cédé ; ses assises s'étaient effondrées ; son sommet s'était incliné. Il rendit à ces édifices désolés leur antique splendeur, il récura les aqueducs envasés et il en devisa de neufs, il consolida les quais du Tigre, il rectifia l'enceinte, il répara les monuments. J'ai reconstruit les rues anciennes, j'ai élargi les rues étroites et j'ai fait de la ville entière une cité resplendissante comme le soleil. Le vieux sérail fut abattu et une vaste colline artificielle élevée de ses débris, puis dans un mois heureux, au jour fortuné, je construisis, selon le vœu de mon cœur, au-dessus de ce soubassement, un palais d'albâtre et de cèdre, produit de la Syrie, et son donjon, dans le style de l'Assyrie… Je le restaurai et le complétai, depuis ses fondations jusqu'à son pignon, puis j'y mis la consécration de mon nom. A celui de mes fils qui, dans la suite des jours, sera appelé à la garde du pays et des hommes par Assour et Ishtar, je dis ceci : Ce palais vieillira et s'effondrera dans la suite des jours ! Que mon successeur en relève les ruines, qu'il rétablisse les lignes qui contiennent l'écriture de mon nom. Qu'il retouche les peintures, qu'il nettoie les bas-reliefs et qu'il les rajuste en leur place ! Alors Assour et Ishtar écouteront sa prière. Mais celui qui altérera mon écriture et mon nom, qu’Assour le grand dieu, le père des dieux, le traite en rebelle, qu'il lui enlève son sceptre et son trône, qu'il abaisse son glaive. L'avenir, et un avenir prochain, se chargea de démentir les promesses d'éternité que renfermaient ces paroles orgueilleuses ; entre la dédicace du palais et la destruction irréparable, il n'y a guère plus de quatre-vingts ans[46].

Le règne se termina par une tragédie. Un jour que Sennachérib priait dans la maison de Nisroch, son Dieu, il arriva qu'Adrammelech et Sharézer, ses fils, le tuèrent avec l'épée[47]. Les meurtriers ne profitèrent pas de leur crime. Sharézer ceignit aussitôt le diadème, et une moitié de l'armée le reconnut, ainsi que les provinces du Nord ; mais son frère aîné, Ashshourakhéiddin (Asarhaddon), né d'une Babylonienne, fut acclamé par les troupes d'Arménie qu'il commandait, et le défit au delà de l'Euphrate, à Khanigalbat. Au dire des uns, Sharézer périt dans le combat ; d'après les autres, il s'échappa avec son frère et il se réfugia en Arménie[48]. Sa révolte aurait pu tourner autrement si les provinces babyloniennes avaient pris partie pour lui contre son frère. Mais Asarhaddon avait pour mère une Babylonienne, et il avait toujours traité ses demi compatriotes avec bienveillance du temps qu'il était prince héritier : la Mésopotamie ne bougea pas, et sa fidélité facilita la répression. Une fois consolidé sur le trône, Asarhaddon voulut la récompenser et il se résolut à relever Babylone. Ce ne fut pas sans avoir délibéré pendant longtemps qu'il prit cette décision si grave. Sennachérib, en détruisant la ville, n'avait pas commis un acte de sauvagerie irréfléchi : il avait fait ou cru faire œuvre de saine politique. Il avait supprimé la rivale qui balançait l'autorité de l'Assyrie depuis des siècles et qui l'empêchait de dominer le bassin entier du Tigre et de l'Euphrate : n'était-ce pas rétablir la situation qu'il avait tranchée si radicalement et remettre en danger Ninive que de ressusciter Babylone ? Asarhaddon crut que la leçon infligée par son père porterait ses fruits, et, de fait, Babylone semblait considérer le désastre qui l'avait atteinte comme une punition de Mardouk pour ses insurrections perpétuelles contre ses maîtres assyriens. Le dieu avait déchaîné contre elle les pouvoirs malfaisants, et l'Arakhtou[49], débordant parmi les ruines, les avait balayées : dix années durant, la solitude avait régné sur le site maudit. Et voici que, la onzième année, la colère des dieux s'apaisa soudain : Asarhaddon supplia Shamash, Adad, Mardouk lui-même, de lui révéler leur volonté à l'égard de la cité, et les devins consultés lui apportèrent bientôt comme réponse l'ordre de rebâtir les maisons et de relever le temple d'Ésagilla.

Il rassembla donc tous les prisonniers de guerre qu'il avait à sa disposition et il les mit à la fabrication des briques : il creusa ensuite les fondations, dans lesquelles il versa des libations d'huile, de miel, de vin de palme et de diverses espèces de vins, puis il saisit lui-même la truelle du maçon et, avec des outils d'ébène, de cyprès et de chêne, il moula la première brique pour le sanctuaire nouveau (680). L'œuvre était colossale : elle exigea plusieurs années (680-676) d'un labeur ininterrompu avant d'aboutir. Asarhaddon n'épargna rien pour en hâter l'achèvement, ni l'or, ni l'argent, ni les pierres dures, ni les émaux : il rebâtit tout ensemble, les palais, les temples et les deux murs de la ville, Imgourbel et Nimittibel, il nettoya le lit des canaux, il replanta les bois sacrés et les jardins du harem. Les habitants furent rapatriés aux frais du trésor des provinces éloignées où ils avaient été bannis, et ils furent réintégrés dans leurs propriétés, avec une indemnité qui leur permit de subvenir aux difficultés de la première installation. La renaissance de la cité éveilla des inquiétudes et des jalousies chez ses voisines. Dès 680, les Chaldéens se révoltèrent aux ordres de Nabouzîroukinishlishîr ; mais celui-ci, débusqué de ses positions par le préfet d'Ourou, se sauva en Élam où Khoumbankhaldash II avait succédé à Khoumbankhaldash 1er, quelques semaines seulement avant la mort de Sennachérib. L'Élamite, au lieu de lui faire bon accueil, l'empoigna et l'égorgea, pour éviter toute cause de conflit avec l'Assyrie (679).

Cette échauffourée, si vite terminée, n'en eut pas moins des conséquences funestes. C'était la première fois, depuis l'accession de Tiglatphalasar, que les troubles presque inévitables qui accompagnent un changement de dynastie aboutissaient à la guerre ouverte. La grande armée de Sargon et de Sennachérib s'était dissoute, et les deux fractions en lesquelles elle s'était scindée, commandées qu'elles étaient par des généraux expérimentés, avaient plus souffert en se choquant un seul jour qu'elles ne l'auraient fait pendant toute une campagne contre leurs ennemis ordinaires. Et cela arrivait après une série d'efforts qui avaient épuisé déjà la population, au moment où des ennemis frais surgissaient partout sur la scène et menaçaient l'empire au Nord et à l'Est. Bien loin vers le Nord, au delà des fleuves de l'Arménie et des pics du Caucase, dans les steppes du continent européen, des tribus sauvages vivaient, les Gimirri, que les Grecs ont connus sous le nom légèrement altéré de Cimmériens. Les légendes qui couraient sur eux les représentaient comme relégués aux confins de l'univers : Jamais le soleil brillant ne les atteint de ses rayons, ni lorsqu'il monte au ciel, ni lorsqu'il redescend du ciel vers la terre, mais une nuit funeste s'étend toujours sur ces misérables mortels[50]. Des animaux fabuleux, des griffons au corps de lion, au cou et aux oreilles de renard, aux ailes et au bec d'aigle erraient autour de leurs campements et parfois les assaillaient : ils se défendaient tant bien que mal à coups de haches, et ils ne sortaient pas toujours indemnes de ces rencontres. Les quelques marchands qui pénétraient chez eux rapportaient des notions moins fantastiques sur la nature du sol qu'ils habitaient ; mais ils commençaient seulement à entretenir des relations avec le monde méditerranéen, lorsque des circonstances imprévues les obligèrent à émigrer. Les Scythes chassés des plaines de l'Iaxarte par une invasion de Massagètes, se précipitèrent dans la direction de la Volga et du Don : la terreur qu'ils inspiraient était telle que les Cimmériens préférèrent s'expatrier plutôt que d'affronter ce choc (750). Une tradition, vulgaire en Asie trois siècles plus tard, racontait comment leurs rois les supplièrent de tenir tête aux agresseurs : le peuple ayant refusé de les écouter, ils s'entretuèrent avec leurs fidèles, et l'on montrait encore leurs sépultures sur les rives du Tyras[51]. Quelques-unes des tribus se réfugièrent dans la Chersonèse Taurique : le plus grand nombre dépassa les Marais Méotide et poussa vers le Sud, le long de la côte, poursuivi par des hordes Scythes. Cette masse hétérogène, tombant dans le bassin du Cyrus, s'y heurta à l'Ourartou, puis se rejeta au Sud-est contre le Mannaï : repoussée par les généraux de Sargon contre 720, elle se reporta vers d'autres contrées moins bien protégées. Les Scythes se fixèrent dans le bassin oriental de l'Araxe, aux frontières de l'Ourartou et du Mannaï, et ils y formèrent une sorte de communauté pillarde, sans cesse en querelle avec ses voisins[52]. Les Cimmériens filèrent à l'Ouest et s'échelonnèrent sur le Haut Euphrate, ainsi que dans les bassins de l'Halys et du Thermodon, au grand dommage des souverains de l'Ourartou ils débordèrent de là sur l'Asie Mineure, et, évitant les marches du Taurus, trop bien gardées par les Assyriens, ils s'emparèrent de Sinope, où les Grecs avaient fondé récemment une colonie[53], puis ils se ruèrent sur la Phrygie. Ils y rencontrèrent des bandes qui avaient franchi le Bosphore de Thrace vers 710, et parmi lesquelles les historiens anciens citent plus particulièrement les Trères[54]. Les deux peuples se joignirent et se fondirent pendant les premières années du VIIe siècle, et d'abord ils n'attaquèrent point la Phrygie, mais ils occupèrent la côte de l'embouchure du Rhyndakos à celle de l'Halys, et ils constituèrent une confédération, dont Héraclée et Sinope furent les villes principales[55] : ils en sortaient chaque année pour se répandre sur les pays voisins, tantôt dans une direction, tantôt dans une autre[56]. Il semble que Sharézer comptait sur leur appui pour lutter contre son frère ; en tout cas, ils profitèrent des troubles que son crime souleva pour tâter les Assyriens. Leur roi Tioushpa chassa les garnisons qui tenaient la Cappadoce et il groupa autour de lui les populations indisciplinées de la plaine Cilicienne. Asarhaddon l'arrêta sur le Saros, le battit près de Khouboushna et le rejeta au delà de l'Halys[57]. Tandis que ses généraux achevaient de remettre l'ordre de ce côté, lui-même travaillait à réprimer les révoltes que le bruit de l'invasion cimmérienne avait suscitées un peu partout en Syrie. Il écrasa successivement les gens de Parnaki entre l'Euphrate et le Balikh, puis la Cilicie et la Phénicie. Abdimilkôt, roi de Sidon, avait lié partie avec un certain Sandouarri, qui possédait les deux forteresses de Koundou et de Sizou en Cilicie[58] : ils furent pris l'un et l'autre, et Sidon livrée à la fureur des soldats. Les autres princes de la Syrie, convoqués en hâte, assistèrent aux châtiments de la cité rebelle, et, après avoir rendu leur hommage au souverain, ils retournèrent dans leurs Etats, convaincus que l'Assyrie n'avait rien perdu de sa vigueur (679).

La mésaventure des Cimmériens ne servit pas de leçon aux Scythes. En 678, leur roi Ishpakaï[59] s'allia aux Mannaï et tenta la fortune avec eux : il fut repoussé avec pertes au Nord du lac d'Ouroumiyèh, mais cet insuccès ne fut pas assez grave pour couper court aux intrigues scythiques, et un autre chef de hordes, Kashtariti, essaya de réunir les Mèdes, les Ourartiens, les Mannaï et les Cimmériens contre l'Assyrie. Le mariage d'une fille d'Asarhaddon avec un troisième roitelet Scythe du nom de Bartatoua[60] rompit l'entente et empêcha la coalition de se nouer. Il fallut néanmoins une surveillance active pour contrebalancer les manœuvres de Kashtariti, et deux fois au moins Asarhaddon dut aller étouffer au fond de la Médie des rebellions qu'elles avaient provoquées. Le pays de Patousharra est situé chez les Mèdes lointains et compris dans le Bikni, montagne de cristal, et dont personne parmi les rois mes pères n'avait foulé le sol. Deux de ses chefs, Sidirparna et Éparna, dont les noms ont une physionomie arienne, furent emmenés en esclavage. Un peu plus tard, trois autres princes voisins, Ouppiz, maître de la ville de Partakka, Zamasana de Partoukka, Ramativa d'Ourakazabarna, implorèrent l'aman. Les marches mèdes jouirent d'un calme profond jusqu'à la fin du règne : le gouverneur de Kharkhar, de qui elles mouvaient, n'eut plus que des actes de brigandage insignifiants à réprimer.

La restauration de Babylone ne s'était pas achevée sans produire quelques complications nouvelles. Le même sentiment de jalousie qui avait mis les armes aux mains des Chaldéens trois ans plus tôt souleva les gens du Bît-Dakkoûri en 676. Lorsqu'il leur fallut restituer aux Babyloniens revenus d'exil les terres qu'ils avaient saisies, ils s'y refusèrent énergiquement : pour triompher de leur mauvais vouloir, Asarhaddon dut déposer leur roi Shamashibni et lui substituer Naboushallim, fils de Bélésys. Peut-être, les Araméens du désert et les tribus arabes qui rôdaient entre l'Euphrate et la Syrie s'étaient-ils compromis avec le prince du Bît-Dakkoûri, ou peut-être avaient-ils profité des guerres du Nord pour pousser sur le territoire babylonien des razzias plus sauvages qu'à l'ordinaire. Déjà, vers la fin de son règne, Sennachérib, afin de châtier l'un des cheikhs de Kédar, Khazael d'Adoumou, avait emporté les statues d'Atar-Samaïn et des autres dieux de la tribu : la perte de leurs idoles avait affligé tellement les Arabes, qu'au début du règne d'Asarhaddon, Khazael était venu lui-même à Ninive et qu'il en avait réclamé humblement la restitution. J'eus pitié de lui, dit l'Assyrien. Je fis réparer ses dieux, j'y inscrivis l'éloge d'Assour, mon maître, accompagné de ma signature, et je les lui rendis. Les Arabes payèrent cette concession assez cher : on leur imposa pour reine Tabouya, qui avait été nourrie dans le palais de Ninive et dont le dévouement était acquis à la politique assyrienne ; le tribut payé jadis à Sennachérib fut augmenté de soixante-cinq chameaux. C'était la rançon des idoles ; une occasion se présenta bientôt d'aggraver encore les charges qui pesaient sur les habitants du désert. Khazael mourut, et un petit chef, nommé Wahab, brigua sa succession ; sur quoi Asarhaddon le fit emprisonner et investit Yatailou, fils de Khazael, puis, afin de se rembourser des frais de l'opération, il obligea son protégé à livrer chaque année au trésor dix mines d'or, mille escarboucles et cinquante chameaux de l'espèce la plus estimée. Il avait ainsi confirmé sa suprématie sur la portion de l'Arabie qui séparait Babylone de Damas ; en 675, il s'aventura plus au Sud, mais les sables arrêtèrent sa marche. Il se contenta d'annexer le pays de Bâzou, dont le site est lointain, un passage de dépérissement, une région de défaillance, un lieu où règne la soif, et celui de Khâzou, dans lequel il tua huit rois. Je traînai en Assyrie leurs dieux, leurs dépouilles, leurs trésors et leurs sujets. Layalé, roi de Yadiah, s'était soustrait à ma domination ; quand il apprit le rapt de ses idoles, il comparut devant moi à Ninive, la ville de ma royauté, il s'inclina devant moi, et je lui pardonnai son péché, je l'accueillis avec bienveillance. Quant à ses dieux, j’écrivis au-dessous de leurs images les éloges d'Assour, mon maître, je les apportai et les lui restituai, puis je lui confiai ce pays de Bâzou et je lui ordonnai de payer un tribut à ma royauté[61]. La nouveauté n'était pas le seul mérite de ces exploits. La soumission de ces tribus avait pour résultat et d'empêcher les ravages qu'elles opéraient dans la Chaldée et d'ouvrir aux caravanes la route la plus directe entre Babylone et Damas ; elle compléta heureusement l'œuvre de pacification entreprise sur les frontières. Asarhaddon avait vaincu les Cimmériens et les Scythes, étouffé les troubles de la Babylonie, entretenu de bonnes relations avec l'Elam, pacifié l'Arabie ; il était libre maintenant de consacrer toute son attention à l'Égypte, dont les intrigues l'inquiétaient depuis longtemps.

Les Assyriens en Égypte, Taharqou (692-666) conquête de l'Égypte par Asarhaddon (670) ; Assourbanabal (667-625 ?) ; conquête de l'Élam.

Depuis le désastre d'Altakou et la catastrophe de Sennachérib, Shabitkou s'était tenu toujours sur la défensive : il s'était renfermé dans les frontières de l'Égypte, et il avait lutté énergiquement pour dominer sur les princes du Delta. Mais ses efforts n'avaient point prévenu la catastrophe  le prince qui régnait alors au Gebel Barkal l'attaqua, le prit et le tua[62], Les barons transférèrent leur allégeance au vainqueur, et le plus considérable d'entre eux, Stéphinatès, qui commandait à Saïs et à Memphis, reconnut l'Éthiopien pour seigneur (692). Taharqou appela de Napata sa mère qu'il qualifia grande régente, dame des deux pays, maîtresse de toutes les nations. Elle descendait probablement des premiers prophètes d'Amon, et elle lui avait transmis les droits qu'elle avait à la couronne ; c’était donc sa propre usurpation qu'il légitimait en lui prodiguant tant d'épithètes pompeuses[63]. L'antiquité classique admit ses titres à la gloire du conquérant : une tradition en vogue à l'époque gréco-romaine assurait qu'il avait parcouru l'Afrique entière de la mer Rouge aux colonnes d'Hercule[64]. Ses portraits le représentent avec une tête lourde, carrée, aux joues pleines, à la bouche ferme, au menton obstiné, et ce que nous connaissons de son histoire confirme l'impression de vigueur physique et morale qu'ils nous donnent. Il est certain qu'aussitôt entré en possession du Delta, il suivit avec attention ce qui se passait au delà de l'isthme. Nous n'avons, il est vrai, aucune indication sur la politique qu'il suivit à l'égard de la Judée, mais nous pouvons être assurés qu'elle porta ombrage à l'Assyrie, car Asarhaddon résolut, dés qu'il fut libre par ailleurs, d'en finir une fois pour toute avec l'Égypte. Depuis un demi-siècle que les deux puissances se heurtaient par intervalles et ne cessaient jamais de s'observer, les Assyriens avaient eu plus d'une occasion de constater que Pharaon n'était pas de taille à tenir devant eux : les armées de l'Égypte et même celles de l'Éthiopie, si braves qu'elles fussent, avaient un armement et une tactique trop arriérées pour se mesurer avec avantage aux bandes Ninivites, aguerries au contact des nations les plus vigoureuses de l'Asie, les Élamites, les gens de l'Ourartou, les Mèdes, les Cimmériens, les Scythes. Leur principale défense était la région presque sans eau qui sépare la Philistie et la Judée du Delta : si l'on réussissait à mener une armée nombreuse au delà de ce désert inhospitalier, Memphis serait une proie aussi facile que Babylone l'avait été. Asarhaddon se prépara donc méthodiquement à la lutte. En 675, il avait pacifié le Miloukhkha et gagné les Nomades du désert Iduméen, de façon à ne pas être inquiété pendant le trajet des solitudes, mais une diversion opérée par les Elamites l'avait arrêté. Khoumbankhaldash II avait franchi le Tigre et ravagé la plaine jusqu'à Borsippa, sans que les garnisons pussent empêcher ses déprédations. Par bonheur il mourut soudainement quelques jours après son retour à Suse, et son frère Ourtaki eut trop à faire de s'asseoir sur le trône solidement pour songer à recommencer les hostilités (674). Asarhaddon se retourna donc vers l'Égypte, mais cette première attaque échoua, et Taharqou conçut un orgueil immense pour s’être tiré de cette épreuve à son honneur. Comme beaucoup des contrées sur lesquelles son ennemi dominait comptaient parmi celles que ses ancêtres thébains avaient possédées jadis, il orna la base de sa statue d'une liste de nations et de villes copiées sur les monuments de Ramsès II : les Khâti, le Mitanni, Gargamish, Arvad y figurent côte à côte avec Assour. C'était là pure fanfaronnade, car il ne mit jamais le pied sur le sol de l'Asie, mais sa victoire lui créa des alliés parmi ceux des petits Etats Syriens qui nourrissaient encore l'espoir de recouvrer leur indépendance. Tyr n'avait jamais reconnu l'autorité de l'Assyrie depuis les jours d'Éloulaeos, mais elle ne conservait que son île ; son roi Baâlou jugea la circonstance bonne pour recouvrer la portion du continent qu'elle avait perdue alors, et il conclut alliance avec Taharqou. Les gouverneurs assyriens de la Phénicie proclamèrent aussitôt le blocus et construisirent sur la côte une série de redoutes qui en interdirent l'accès aux Tyriens (672), mais Asarhaddon ne vint pas à leur aide aussitôt qu'ils l'espéraient : une révolte dans le bassin du Haut Tigre, au canton de Shoupria, l'occupa toute l'année 672, et il dut passer l'année 671 entière à observer les mouvements des peuples qui bordaient la frontière septentrionale, les Tabal, l'Ourartou, les Scythes. Enfin, en 670, il quitta Ninive dans les premiers jours du mois de Nisan ; il inspecta en passant le corps qui tenait Baâlou en échec, puis il poussa jusqu'à Aphek sur le territoire de l'ancienne tribu de Siméon, et il parcourut le Miloukhkha afin d'assurer ses derrières. Après une incursion de six semaines dans des parages sans eau, infestés de monstres étranges et de serpents à deux têtes, il se replia sur Raphia, et, longeant la côte, il atteignit la frontière de l'Égypte. Le 5 Tammouz, il défit les avant-gardes  éthiopiennes prés du bourg d'Ishkhoupri : Taharqou, accouru avec le gros de ses forces, livra et perdit deux batailles sanglantes le 16 et le 18 Tammouz. Memphis ouvrit ses portes le 22, après quelques heures d'assaut et fut saccagée. Les Éthiopiens décimés s'enfuirent dans la direction de Thèbes. L'assaut avait été si rapide que Taharqou n'eut pas le temps d'éloigner sa cour : la reine, les concubines, le prince héritier Oushanahorou, plusieurs autres enfants du roi lui-même, une  partie de la famille de Sabacon  et  de celle de Shabitkou tombèrent aux mains des Assyriens. La victoire avait coûté si cher et les Éthiopiens, même en retraite, paraissaient encore si redoutables qu'Asarhaddon renonça à les poursuivre. Il fit bon accueil aux petits princes lorsqu'ils vinrent prêter hommage entre ses mains, et il les confirma chacun dans la possession de leurs domaines, mais il installa à côté d'eux des résidents assyriens pour les surveiller, et il changea les noms égyptiens de leurs villes en noms sémitiques : ainsi, Athribis devint officiellement Limirpatêshiassour. Il leur imposa une redevance annuelle de six talents d'or et de six cents talents d'argent, outre des étoffes de lin et des tissus précieux, du vin, des peaux de bêtes sauvages, des chevaux, des moutons, des ânes, puis il revint en Asie à la tête d'un convoi immense de butin et de prisonniers. Son retour fut un triomphe perpétuel : il parada sur toutes les voies et par toutes les cités syriennes ces bandes d'Égyptiens et d'Éthiopiens sur la valeur desquelles les princes et les peuples avaient établi de si vains espoirs depuis tant d'années. Il grava une stèle commémorative de sa prouesse au Nahr el Kelb à côté de celles que Ramsès II y avait laissées, et il érigea partout des monuments dont un, découvert à Sindjirli, nous montre Taharqou et son allié Baâlou agenouillés devant lui, l'anneau de servitude aux narines. Il s'intitula désormais le roi d'Égypte, le roi des rois d'Égypte, le roi du Saïd et de Koush, tant ce lui fut grand orgueil d'avoir foulé aux pieds les principautés du Delta. Et vraiment, l'Égypte était le seul des anciens États Orientaux qui eût toujours défié jusqu'alors les attaques de l'Assyrie. Les Élamites avaient subi des défaites désastreuses et il leur en avait coûté plusieurs de leurs provinces. Les gens de l'Ourartou avaient été refoulés dans leurs montagnes. Babylone avait été détruite ; les Khâti, les Phéniciens, Damas, Israël avaient été absorbés l'un après l'autre. L'Égypte, qui les avait encouragés dans leurs résistances inutiles, n'avait jamais porté la peine de ses intrigues, et lors même qu'elle s'était risquée sur les champs de bataille de la Palestine, elle s'était tirée à bon compte de l'aventure : une fois ses armées revenues au bord de son Nil, nul n'avait osé les y poursuivre, et l'idée s'était enracinée chez ses ennemis comme chez ses amis que le désert la protégeait efficacement contre toutes les atteintes. L'événement prouva qu'elle n'était pas moins invulnérable que les autres royaumes de ce monde, et qu'une attaque hardie avait raison aisément de tous les obstacles placés par la nature sur le chemin de l'envahisseur  la difficulté était moins de la conquérir que de la conserver une fois conquise[65].

Asarhaddon est une des figures les plus originales et les plus attachantes de l'histoire d'Assyrie. Actif et résolu, il l'était autant qu'Assournazirabal ou que Tiglatphalasar mais il ne joignait à leurs qualités ni leur dureté contre les sujets, ni leur férocité à l'égard des vaincus. Il saisissait l’occasion d'être clément avec autant de soin que ses prédécesseurs recherchaient celle de se montrer impitoyables ; les récits de ses guerres ne parlent pas sans cesse de captifs écorchés vifs, de rois empalés devant la porte de leurs cités, de populations entières décimées par le fer. Il s'appliqua partout à réparer les ruines dont son père et son grand-père avaient couvert le sol. Dès la première année de son règne, il avait relevé Babylone : en dehors de ce travail énorme, il consacra, en Assour et en Accad, trente-six sanctuaires plaqués de lames d'or et d'argent et resplendissants comme le jour. Le palais qu'il se bâtit à Ninive sur l'emplacement d'un ancien garde-meuble surpassait tout ce qu'on avait vu jusqu'à lui. Les carrières d'albâtre des monts Gordiyæens et les forêts de la Phénicie avaient été mises également à contribution pour en panneler les salles d'apparat : trente-deux rois des Hittites et de la côte méditerranéenne envoyèrent à Ninive des troncs de sapins, de cèdres, de cyprès, débités en larges ballots. La toiture était en poutres de cèdre sculpté, supportées par des colonnes de cyprès cerclées d'argent et de fer ; des lions et des taureaux de pierre se dressaient aux portails ; le battant des portes était en ébène et en cyprès incrusté de fer, d'argent et d'ivoire. Le palais de Babylone est entièrement détruit, et celui qui fut commencé à Kalakh avec le butin d'Égypte ne fut jamais terminé. La vue des longues avenues de sphinx qui précédaient l'entrée des temples de Memphis avait vivement impressionné l'esprit des conquérants : Asarhaddon imita les vaincus et maria les sphinx aux taureaux et aux lions qui décoraient l'accès de ses édifices. La construction continua pendant trois années (671-669) ; le gros œuvre était achevé, mais l'ornementation ébauchée à peine, lorsque des événements encore mal connus obligèrent les architectes à l'interrompre. Il semble que l’affection que le roi avait toujours marquée pour Babylone inspira des inquiétudes à son entourage : ses officiers assyriens craignirent qu'il ne choisît pour lui succéder le fils qu'il avait eu d'une de ses femmes babyloniennes, Shamashshoumoukîn ? Ils complotèrent en faveur d'un autre de ses fils dont la mère était ninivite, Assourbanabal, et leur conspiration découverte coûta la vie à plusieurs d'entre eux (669), mais contraignit le maître à la réflexion. Convaincu qu'il était impossible de maintenir Ninive et Babylone pendant longtemps sous l'administration d'un même prince, il se décida à diviser son empire : il donnerait l'Assyrie à Assourbanabal, et la Babylonie à Shamashshoumoukîn sous la suzeraineté de son frère. La meilleure manière d'assurer l'exécution de ses volontés était de les accomplir lui-même : les révoltes qui éclatèrent soudain au delà de l'isthme lui en fournirent soudain l'occasion.

Les vingt petites principautés en lesquelles l'Égypte s'était démembrée n'avaient pas toutes accepté la domination de l'Assyrie en 670. Le grand fief théocratique de Thèbes était demeuré virtuellement sous l'autorité de l'Éthiopie, et les baronnies de l'Égypte moyenne, Thinis, Siout, Hermopolis, Héracléopolis, n'ayant pas été touchées par l'invasion, avaient admis très superficiellement la suzeraineté du maître nouveau. Seuls les seigneurs du Delta, qui vivaient en contact perpétuel avec les garnisons étrangères, pouvaient être considérés comme obéissant réellement à l'Assyrie, mais leur esprit inquiet et turbulent rendait leur fidélité très douteuse. Deux familles se disputaient l'hégémonie parmi eux : l'une à l'Orient, représentée alors par Pakrourou, chef du nome arabique ; l'autre à l'Occident, qui descendait de Bocchoris en droite ligne. Stéphinatès, prince de Saïs et de Memphis, était mort vers 680, et son fils Néchepsô, qui lui avait succédé, n'avait pas eu l'occasion de se distinguer : c'était, si l'on en croit la tradition classique, un bon devin et un excellent astronome[66], mais qui demeura l'humble vassal des Ethiopiens sa vie durant (680-674). Néchao 1er, qui le remplaça, était au pouvoir depuis trois ou quatre ans, quand l'arrivée des Assyriens le délivra de l'Éthiopie. Les documents contemporains nous le laissent entrevoir actif, remuant, prêt à tout oser pour atteindre le but que l'ambition de ses ancêtres poursuivait depuis un siècle, la restauration de l'ancienne monarchie égyptienne sous les auspices de leur maison. L'étendue de ses domaines et par-dessus tout la possession de Memphis lui assurant une supériorité réelle sur ses rivaux, Asarhaddon le considéra comme leur chef ; il l'inscrivit au premier rang sur la liste des vassaux égyptiens et il eut bientôt à se féliciter d'avoir eu confiance en lui. Taharqou n'avait pas accepté sa défaite : dés qu'il eut recruté une armée fraîche, vers le milieu de 669, il reprit l'offensive, et il rentra à Memphis presque sans coup férir, mais Néchao et les princes du Delta, au lieu de le joindre, firent cause commune avec les Assyriens contre lui. Asarhaddon était malade gravement lorsqu'il en reçut la nouvelle. Il n'en convoqua pas moins ses troupes aussitôt, mais, avant de partir, il mit à exécution le projet que le complot de l'année précédente lui avait suggéré : il proclama Shamashshoumoukîn roi de Babylone, Assourbanabal roi d'Assyrie et chef de l'empire, puis il se mit en route pour l'Afrique. Comme il traversait la Syrie, son mal empira, et il expira le 40 du mois Arakhsamna, dans la douzième année de son règne (668)[67].

Lui mort, la scission des deux moitiés de la monarchie s'opéra presque mécaniquement. Assourbanabal renvoya à Babylone la statue de Bel Mardouk qui était en captivité au temple de Ninive depuis Sennachérib ; Shamashshoumoukîn la reçut en pompe et, l'ayant introduite dans le sanctuaire restauré, il saisit les mains de Bel, et il se trouva par cette cérémonie traditionnelle intronisé régulièrement roi de la Chaldée. Le changement de règne ne provoqua aucune insurrection grave. A l'Est seulement, un petit chef montagnard, Tandaï de Kirbit, envahit le canton d'Yamoutbal, et se fit prendre : il fut déporté avec son peuple en Égypte, où le tartan, succédant à Asarhaddon dans le commandement de l'armée, venait de remporter de grands succès. Taharqou avait été battu près de Karbanit, et contraint d'évacuer Memphis (668). Pour en finir avec lui, les Assyriens se résolurent à l'aller relancer dans Thèbes et s'il le fallait jusqu’en Éthiopie ; ils convoquèrent les contingents des rois Syriens et les vaisseaux des villes phéniciennes, puis ils remontèrent le Nil. Ils étaient déjà assez avant dans la Moyenne-Égypte, lorsqu'ils furent rappelés dans les nomes de la côte par la menace de troubles. Taharqou vaincu paraissait encore plus redoutable aux dynastes égyptiens que le monarque ninivite ; ils nouèrent des négociations avec lui et ils conclurent un traité secret par lequel ils s'engageaient à le restaurer sur le trône des Pharaons à condition qu'il les laissât libres chez eux. Des dépêches interceptées ayant instruit les généraux assyriens de ces menées, ils rebroussèrent, saisirent les chefs de la conjuration, Sharloudari de Tanis, Paqrourou de Pisoupti et Néchao, qu'ils envoyèrent à Ninive chargés de chaînes ; ils saccagèrent, pour l'exemple, Saïs, Mendès et Tanis qui avaient été les premières du complot, et leurs succès arrêtèrent la marche de Taharqou. L'Éthiopien se retira à Napata, abandonnant Thèbes à son sort. La cité se racheta par la remise d'une moitié du trésor sacré que le temple d'Amon possédait, et Montoumhaît, qui exerçait la régence au nom de la princesse Shapenouapît II, fut nommé gouverneur pour l'Assyrie. La victoire fut si complète qu'Assourbanabal crut pouvoir user de clémence envers ses prisonniers. Après avoir mandé Néchao devant son trône, il l'habilla d'un vêtement d'honneur, lui donna un cimeterre à fourreau d'or, un chariot, des chevaux, des mules ; non content de lui restituer Saïs, il lui octroya pour son fils aîné Psammétique le fief d'Athribis[68]. Néchao, de retour en Égypte, y fut réintégré dans son rang sous la surveillance d'un résident assyrien, et il se comporta désormais en vassal fidèle du souverain ninivite.

Les événements d'Égypte produisirent leurs effets ordinaires sur les peuples de la Syrie et de l’Asie Mineure. Les deux seules cités phéniciennes qui affectaient encore des allures indépendantes, Tyr et Arvad, mirent bas les armes : Baâlou de Tyr fut confirmé dans la possession de son royaume moyennant l'obligation d'acquitter un tribut annuel, mais Yakinlou d'Arvad fut détrôné, emmené à Ninive et remplacé aux affaires par son fils aîné, Azibaal. Deux chefs du Taurus, Mougallou le Tabal et Sandasarmé, se firent pardonner leurs incursions par des dons de chevaux pour la remonte de la cavalerie assyrienne. L'insignifiance de ces faits prouve combien les riverains de la Méditerranée s'étaient résignés à la domination étrangère. Ils avaient cessé de s'imaginer qu'une mutation de souverain était de nature à leur apporter des chances d'indépendance, et ils ne se considéraient plus comme les serfs d'un conquérant de passage dont la mort les délivrait : ils se sentaient les sujets perpétuels d'un empire dont la puissance ne reposait plus sur le génie ou sur l'incapacité d'un homme, mais se continuait de génération en génération par la vertu de son propre prestige quelles que fussent les qualités du souverain régnant. Les États indépendants de l'Asie étaient à la longue parvenus aux mêmes conclusions, et la nouvelle de l'avènement d'un roi d'Assyrie ne réveillait plus en eux des espoirs de conquêtes ou tout au moins de pillages : ce leur était devenu l'occasion d'ambassades envoyées pour féliciter le souverain nouveau et pour resserrer les liens d'amitié qui réunissent les deux États[69]. Une de ces ambassades, qui arriva vers 667, suscita à Ninive un étonnement mêlé d'orgueil. Gygès, le roi de Lydie, une contrée d'au delà les mers, une terre lointaine, dont les rois, nies pères, n'avaient pas même entendu le nom, Assour, mon générateur divin, lui révéla mon nom en un rêve, disant : Assourbanabal, le roi d'Assyrie, mets-toi à ses pieds, et tu vaincras tes ennemis par son nom ! Le même jour qu’il eut ce rêve, il envoya ses cavaliers me saluer, et il me manda ce rêve qu'il avait eu, par l'entremise de son messager : Quand celui-ci parvint aux frontières de mon empire, mes gens lui dirent : Qui donc es-tu, mon frère, toi dont le pays n'a jamais été visité encore par un de nos courriers ? On l'expédia donc à Ninive, le siège de ma royauté, et on l'amena devant moi ? Les langues de l'Orient et de l'Occident dont Assour m'avait donné plein les mains, personne de ceux qui les connaissaient ne savait son langage, et personne de ceux qui m'entouraient n'avait entendu son parler. Dans l'étendue de mon empire je rencontrai enfin quelqu'un qui me comprit et me conta le rêve. Assourbanabal agréa complaisamment l'hommage qu'on lui apportait de si loin, et pendant quelques années une sorte d'alliance exista entre l'Assyrie et la Lydie : ce fut d'ailleurs une alliance toute platonique d'où chacun des deux contractants dériva fort peu d'avantage.

L'Ourartou était calmé, et ses rois Rousas II, puis Eriménas, ne songeaient plus qu'à construire des châteaux et des jardins de plaisance autour de leur capitale. Les Mèdes et les tribus bordières du plateau iranien continuaient à observer la paix comme sous le règne précédent. L'Élam entretenait des relations de bon voisinage avec Ninive et Babylone. Les tribus araméennes des embouchures de l'Euphrate et du Tigre se remuaient sourdement, mais rien ne transpirait encore de leurs complots. L'Égypte seule inspirait des craintes trop justifiées. Elle était placée de façon si excentrique par rapport au reste de l'Empire qu'elle devait échapper à l'influence ninivite sitôt qu'un accident se produirait qui obligerait le suzerain à relâcher un moment sa surveillance. L'Éthiopie d'ailleurs était là, derrière l'Égypte toujours prête à fomenter les troubles ou à redescendre dans la lice dés qu'elle en verrait l'occasion. Taharqou, immobilisé, dit-on, par un rêve qui lui ordonnait de ne plus s'éloigner de Napata[70] n'avait pas reparu au nord de la cataracte, mais son beau-fils Tandamani était rentré à Thèbes et se préparait à marcher vers le Delta, quand il reçut en songe la prédiction de sa royauté prochaine (666). L'annonce de la mort de Taharqou lui parvenant aussitôt après, il courut se faire couronner au Gebel Barkal, puis il s'embarqua sur le Nil pour reconquérir l'Égypte. La Thébaïde l'accueillit avec des démonstrations de joie sincère, disant : Va en paix ! Sois en paix ! Rends la vie à l'Égypte ! Relève les temples qui tombent en ruines, redresse les statues et les images des divinités ! Rétablis les fondations faites aux dieux et aux déesses, les offrandes pour les Mânes ! Remets le prêtre à sa place pour accomplir toutes les cérémonies du culte. Les troupes assyriennes et les contingents égyptiens commandés probablement par Néchao l'attendaient sous les murs de Memphis : il les battit, prit la ville et s'enfonça dans le Delta à la poursuite des vaincus. Néchao périt dans quelque escarmouche ou fut fait prisonnier et mis à mort[71] : son fils Psammétique se sauva en Syrie, mais les princes se renfermèrent chacun dans sa citadelle pour y attendre des secours d'Asie, et une guerre de sièges interminable commença. Impatienté de leur résistance, Tandamani se replia sur Memphis, et il ne savait comment sortir à son honneur de cette entreprise difficile, quand ils le tirèrent d'embarras : ils entrèrent en négociations avec lui. Pakrourou de Pisoupti, qui était leur chef depuis la disparition de Néchao, les amena au conquérant. Ils dirent : Accorde-nous les souffles de vie, car il ne peut plus vivre celui qui te méconnaît ? Nous serons tes vassaux, ainsi que tu l'as déclaré dès le début, le jour que tu devins roi ? Le cœur de sa majesté fut rempli de joie quand elle entendit ce discours : elle leur fit donner des pains, de la bière, toutes sortes de bonnes choses. Après qu'ils eurent séjourné quelques jours à Memphis, ils dirent : Pourquoi demeurons-nous ici, ô roi, notre maître ! Sa majesté leur répondit : Pourquoi ? Ils dirent : Laisse-nous aller dans les villes que nous donnions des ordres à nos gens et que nous t'apportions nos tributs. Ils revinrent bientôt avec les cadeaux qu'ils avaient promis, et Tandamani regagna Napata avec ses richesses[72]. Son autorité sur le Nord ne dura probablement que le temps de sa résidence à Memphis ; mais Thèbes la reconnut deux ou trois années encore[73].

Ce ne fut ni l'indolence, ni la crainte d'un échec qui empêcha Assourbanabal de châtier aussitôt l'audace  de l'Ethiopien, mais des complications surgirent alors au Sud-est qui le contraignirent à différer sa vengeance. L'Élam était tout à coup rentré en scène, et Ourtakou, cédant aux instances des tribus araméennes, avait franchi le Tigre (665). Shamashshoumoukîn ne put que s'enfermer dans Babylone et appeler son frère à l'aide. Celui-ci accourut et l'envahisseur se retira devant lui : on s'attendait à ce qu'il revînt l'année suivante, mais il mourut soudain d'une attaque d'apoplexie, et comme il avait fait aux enfants de Khoumbankhaldash son frère, son plus jeune frère, Tioummân, fit aux siens. Chassés d'Élam, ils se sauvèrent à Ninive où ils furent reçus honorablement, en vue d'une intervention éventuelle dans les affaires de leur patrie. Assourbanabal saisit ce moment, où Tioummân était encore mal assuré sur le trône, pour se jeter sur l'Égypte. Tandamani concentra ses forces en Thébaïde, mais quand il vit arriver les Assyriens, il renonça à se défendre et il s'enfuit à Kipkip, en Ethiopie (664). Thèbes fut saccagée sans pitié, la population entière, hommes et femmes, partit en esclavage ; l'or, l'argent, les métaux et les pierres précieuses, tous les trésors des palais, les étoffes teintes en berom, que le gouverneur Montoumhaît venait de placer dans le sanctuaire[74], « deux obélisques du poids de cent talents » qui étaient à la porte d'un temple, furent transportés à Ninive[75]. Thèbes ne se releva jamais du coup dont Assourbanabal l'avait frappée[76]. Appauvrie qu'elle était depuis longtemps, les peuples qu'elle avait malmenés si rudement aux jours de sa gloire avaient conservé l'habitude de la craindre et de la respecter : le bruit de sa chute retentit par tout l'Orient, et le remplit d'étonnement et de pitié. Un demi-siècle plus tard, le souvenir était encore présent à la mémoire des Hébreux et le prophète Nahoum demandait à Ninive si elle valait mieux que No-Amon, sise sur les Nils, entourée d'eau, qui avait une mer pour rempart et un lac pour muraille ? L'Éthiopien était sa force, et les Égyptiens sans nombre, la Libye et les Nubiens venaient à son secours. Elle aussi cependant s'en est allée captive en exil ; ses enfants aussi ont été écrasés au coin des rues, ses nobles ont été tirés au sort et tous ses grands chargés de fers[77]. Elle fut reconstituée à l'assyrienne et les vingt rois remontèrent sur le trône, pour la troisième fois depuis six ou sept ans. Psammétique hérita de la principauté, mais non du rang de son père ; Pakrourou resta le chef de la ligue. Tandamani, réfugié en Éthiopie, ne reparut plus, et l'Égypte fut pour quelques années la vassale docile de l'Assyrie (663-660)[78].

Assourbanabal en avait à peine fini de ce côté que d'autres ennemis se levèrent à l'autre extrémité de son empire  Les Mannaï s'insurgèrent, mais bientôt, se sentant incapables de tenir, ils tuèrent leur roi Akhshéri et le remplacèrent par son fils Oualli qui se hâta de faire sa soumission. Ce n'était là, toutefois, qu'un épisode ordinaire de la vie de frontière : le danger sérieux venait de l'Élam. Tioummân, assis solidement sur le trône, avait commencé aussitôt ses préparatifs de guerre et envoyé des émissaires aux Araméens du Tigre pour les exciter à se joindre à lui. Ils déclinèrent ses avances, mais les Gamboulou les accueillirent et leur roi Dounânou conclut une alliance avec lui. Restait un prétexte à provoquer les hostilités : Tioummân le trouva dans l'hospitalité que ses neveux recevaient à Ninive. Il envoya en réclamer l'extradition  la requête, présentée par deux de ses principaux officiers, Oumbadara et Naboudamiq, ne fut pas écoutée, et Assourbanabal y répondit par une déclaration de guerre. Les prodiges se multiplièrent en sa faveur. Le soleil s'éclipsa au matin ; la déesse Ishtar, consultée, prédit la ruine des Susiens et confirma l'oracle de sa statue par un songe prophétique. Ne crains rien, dit-elle, et elle combla par là mon cœur de joie, tu n'auras qu'à lever la main pour voir s'accomplir mon arrêt, car c'est la faveur que je t'accorde. Cette nuit même où je l'invoquais, un devin s'endormit et rêva un rêve remarquable : Ishtar lui parla et il me répéta ses paroles. Ishtar d'Arbèles m'est apparue, enveloppée dans sa gloire à droite et à gauche, l'arc à la main, la flèche de guerre prête à partir, la figure courroucée… Je te larderai, dit-elle, puis j’irai me reposer au temple de Nabo ! Mange donc, bois le vin, fais résonner la musique, glorifie ma divinité jusqu'à ce que je vienne et que ce message soit accompli. Car je t'accorderai de satisfaire ton cœur : l'ennemi ne te résistera pas, il ne s'opposera pas à ta charge. Ne crains rien pour toi : au milieu de la bataille, elle veillera sur toi et culbutera les rebelles. Tioummân se retira derrière l'Oulaï et se retrancha dans le bourg de Toulliz, la rivière en front, un bois sur ses derrières. Au moment de livrer bataille, le cœur lui faillit et il dépêcha un de ses généraux, Itouni, au camp assyrien, pour négocier une trêve. Les pourparlers étaient à peine commencés que les avant-postes des deux armées en vinrent aux mains : en quelques moments l'action s'engagea sur toute la ligne. Tioummân eut le dessous. Poursuivi à travers les arbres, son chariot se brisa, lui-même fut blessé et tué, après une courte défense, avec son fils aîné Tammaritou. Ses deux neveux, qui avaient combattu dans les rangs des Assyriens, furent proclamés, Tammaritou vice-roi de Khaïdalou, Khoumbanigash, roi de Suse et de Madaktou sous la suzeraineté d'Assour. Une expédition au pays de Gamboulou, contre le seigneur Dounânou, acheva la guerre. Les vaincus furent traités avec toute la cruauté assyrienne (660)[79], mais l'horreur causée par tant de supplices n'abattit pas le courage des Élamites : Khoumbanigash se laissa bientôt gagner à leurs haines et il devint l'ennemi acharné de ses anciens protecteurs.

Il attendit huit ans l'occasion de manifester ses sentiments. Shamashshoumoukîn avait vécu d'abord en bonne intelligence avec son frère. Il avait complété les travaux qu’Asarhaddon avait commencés et ses constructions avaient absorbé toutes ses ressources. Il semble pourtant qu'après la victoire de Toulliz, Assourbanabal assuma à son égard des allures qui le remplirent d'inquiétude et qui lui inspirèrent des idées de révolte. Les enfants de Babilou, je les avais exaltés sur des trônes, je les avais revêtus de vêtements superbes, je leur avais mis aux pieds des anneaux d'or : les enfants de Babilou, ils avaient été exaltés en Assour et honorés suivant mon ordre exprès. Et pourtant, lui, Shamashshoumoukîn, mon jeune frère, il ne tint aucun compte de ma suprématie, il souleva le peuple d'Accad, de Kaldou et d'Aram, et les peuples de la côte, d'Aqaba à Babsaliméti, tous mes tributaires, et il les suscita contre mon pouvoir. » Pour obtenir les secours de l'Élam, Shamashshoumoukîn lui prodigua les trésors du temple de Bel à Babylone et du temple de Nabo à Barsip. Ses agents secrets décidèrent les « princes du pays de Gouti, du pays de Martou, du pays de Miloukhkhi, à faire cause commune avec lui. Amouladdin, cheikh de Kédar, se chargea d'opérer une diversion sur les frontières de Syrie. Ouaïtéh, roi des Arabes, promit d'envoyer son contingent à Babylone sous la conduite de deux émirs renommés, Ama et Abiatéh. La coalition allait de l'Égypte aux bords du golfe Persique, et Assourbanabal ne savait rien encore. Il poussait même la confiance jusqu'à réclamer de Khoumbanigash la restitution d'une image de la déesse Nana que les conquérants élamites avaient enlevée nombre de siècles auparavant. Un incident imprévu le tira soudain de sa tranquillité et lui découvrit l'étendue du danger. Le gouverneur assyrien d'Ourouk apprit de celui d'Ourou qu'un émissaire de Shamashshoumoukîn s'était introduit dans cette ville et qu'il y travaillait sourdement le peuple : après avoir en vain essayé de contrebalancer ces manœuvres, il avisa son suzerain de ce qui se passait. Shamashshoumoukîn essaya de conjurer l'effet de cette révélation prématurée en protestant de son dévouement à l'Assyrie par une ambassade solennelle. Il gagna de la sorte le temps nécessaire pour compléter ses préparatifs : au retour des ambassadeurs, il jeta, le masque et il déclara la guerre.

Assourbanabal faiblit d'abord devant l'imprévu de cette attaque. Mais, en ces jours, un devin s'endormit et rêva un rêve : Voilà, dit le dieu Sin, ce que je prépare à ceux qui complotent contre Assourbanabal, roi du pays d'Assour : un combat aura lieu, après lequel une mort honteuse les attend. Ninip détruira leurs vies par l'épée, par le feu, par la famine. J'entendis ces paroles et je me fiai à la volonté de Sin, mon seigneur. Les discordes du clan royal paralysèrent les forces de l'Élam. Khoumbanigash avait dépêché la fleur de son armée à Babylone.  Oundash, fils de Tioummân, roi d'Élam, Zazaz, chef de Billaté, Parron, chef de Khilmou, Attamitou, chef de ses archers, Nésou, son général ; même il avait dit à Oundash : Va, venge sur Assour le meurtre du père qui t'a engendré ! Tammaritou, fils de Khoumbanigash, voyant son père demeuré presque seul en Élam, se révolta contre lui avec la complicité de son oncle Tammaritou, vice-roi de Khaïdalou. L'adhésion de ce dernier fit d'abord hésiter les Susiens ; on se rappelait qu'il avait combattu dans les rangs des Assyriens et tué Tioummân de ses propres mains. Il n'hésita pas à se parjurer pour dissiper ces inquiétudes : Je n'ai pas coupé, dit-il, la tête du roi d'Élam; c'est Khoumbanigash, et Khoumbanigash seul, qui a baisé la terre devant les messagers d'Assourbanabal. Khoumbanigash fut décapité avec la plupart des princes de sa famille. A la faveur de cette diversion inespéré, Assourbanabal vainquit Shamashshoumoukîn en rase campagne et il cerna les débris de l'armée dans Babylone, dans Sippar, dans Barsip et dans Kouta. Il assiégeait ces quatre places quand Tammaritou s'avança contre lui pour combattre. J'adressai, dit-il, ma prière à Assour et à Ishtar ; ils accueillirent mes supplications et ils entendirent les paroles de mes lèvres. Son serviteur Indabigash se déclara contre lui et le mît en déroute sur le champ de bataille. Tammaritou n'eut d'autre ressource que de s'enfuir à Ninive et de se livrer à la merci du roi d'Assyrie. Il embrassa mon pied royal et se couvrit la tête de poussière devant l'escabeau de mes pieds. Moi, Assourbanabal, au cœur généreux, je l'ai relevé de sa trahison, je l'ai reçu, lui et les rejetons de la famille de son père, dans mon palais. Indabigash ne pouvait songer à prendre la campagne aussitôt après la révolution qui l'avait élevé au trône, et, d'autre part, il ne voulait pas traiter avec l'Assyrie ; il rappela ses troupes de Babylonie, et c'était tout ce que les Assyriens attendaient de lui pour le moment (650). Shamashshoumoukîn, privé ainsi de son allié le plus efficace, ne pouvait plus compter sur la victoire. Il résista du moins jusqu'à la dernière extrémité : la famine fut telle, que les assiégés en furent réduits, pour se nourrir, à manger la chair de leurs fils et de leurs filles. Les Arabes tentèrent vainement de se frayer un passage à travers les lignes ennemies. Leurs émirs se rendirent à condition qu'ils auraient la vie sauve, et leur défection, tombant sur une population démoralisée, acheva d'y briser les courages : elle se révolta contre ses chefs et elle entama des négociations en dehors d'eux.

Shamashshoumoukîn ne voulut pas tomber vivant entre les mains de son frère : il mit le feu à son palais et il périt dans les flammes avec ses femmes, ses enfants, ses fidèles, au moment même où les Assyriens forçaient les portes. La répression fut impitoyable. Ce qui ne fut pas brûlé avec Shamashshoumoukîn, son maître, s'enfuit dans le tranchant du fer, l'horreur de la famine et les flammes dévorantes, pour trouver un refuge. La colère des grands Dieux, mes seigneurs, qui n'était pas éloignée, s'appesantit sur eux ; pas un ne s'échappa, pas un ne fut épargné, ils tombèrent tous dans mes mains. Leurs chariots de guerre, leurs harnais, leurs femmes, les trésors de leurs palais, furent apportés devant moi: les hommes dont la bouche avait tramé des complots perfides contre moi et contre Assour, mon seigneur, j'arrachai leur langue et j'accomplis leur perte. Le reste du peuple fut exposé vivant devant les grands taureaux de pierre que Sennachérib, le père de mon père, avait élevés, et moi, je les jetai dans le fossé, je coupai leurs membres, je les livrai en pâture aux chiens, aux bêtes fauves, aux oiseaux de proie, aux animaux du ciel et des eaux. En accomplissant ces choses, j'ai réjoui le cœur des grands Dieux, mes seigneurs. C'était la deuxième fois, en moins d'un demi-siècle, que Babylone était saccagée par les Assyriens. Quand les soldats et le roi lui-même furent fatigués du massacre, le reste des enfants de Babilou, de Kouta, de Sippar, qui avait résisté aux souffrances et aux privations, reçut son pardon. J'ordonnai qu'on épargnât leur vie. Je leur imposai les lois d'Assour et de Beltis, les dieux du pays d'Assour, les tributs et les redevances des provinces soumises à ma domination. S'il eût été sage, il aurait poussé l'œuvre de destruction jusqu'au bout et il aurait rasé la cité turbulente ; le même respect religieux qui avait désarmé tant de ses prédécesseurs le retint, et il ne résista pas à la tentation de se faire roi de Babylone. Il saisit donc les mains de Bel et il assuma dans son nouveau royaume le nom de Kandalanou, puis il confia le gouvernement de Babylone à un officier assyrien, Shamashdanâni (648)[80].

Une crise aussi violente et aussi prolongée ne pouvait se produire sans nuire  quelque peu au prestige de l'empire. Les alliés et les sujets de vieille date ne bougèrent point, mais les provinces d'annexion récente et les royaumes indépendants rejetèrent la suzeraineté et l'amitié obligatoire qu'ils avaient été contraints de subir. L'Égypte s'était affranchie aussitôt que les affaires s'étaient embrouillées du côté de l'Élam, et ce fut Psammétique le Saïte, le fils de Néchao, qui mena la campagne contre son bienfaiteur : il expulsa les garnisons assyriennes, il réduisit Pakrourou et les princes du Delta, il rétablit l'unité du royaume des Pharaons d'Éléphantine à la Méditerranée. Le détail de ces événements est ignoré de nous. Nous savons seulement qu'il dut ses succès à des bandes de mercenaires venues d'Asie, et que les Assyriens crurent qu'elles lui avaient été fournies par Gygès : ils virent même le châtiment d'Assour pour cette infraction aux relations nouées antérieurement dans le désastre qui frappa la Lydie du fait des Cimmériens vers 645. Pour le moment, Assourbanabal, négligeant ces portions excentriques de sa sphère d'influence, ne songea qu'à punir les peuples qui s'étaient associés directement au crime de Babylone. Il en finit promptement avec les Arabes : il prit leurs chefs Yaouta et Amouladdin de Kédar, et il les remplaça par des cheikhs à sa dévotion, puis il se tourna contre l'Élam. Indabigash, bien que secrètement favorable à Shamashshoumoukîn, avait dû, nous le savons, se tenir sur la réserve : il craignait, en s'aventurant au secours de son allié, de s'exposer à quelque révolte des princes de sa famille. Après la chute de Babylone il donna asile à plusieurs chefs chaldéens, et entre autres à Naboubelzikri, petit-fils de Mérodachbaladan, et, comme son grand-père, roi de Bît-Iâkin. Assourbanabal en tira prétexte  pour provoquer les hostilités. Il réclama les fugitifs : Si tu ne me rends pas ces hommes, j'irai, je détruirai tes cités, j'emmènerai le peuple de Shoushan, de Madaktou et de Khaïdalou, je te jetterai à bas de ton trône et j'y assiérai un autre en ta place ; comme jadis j'écrasai Tioummân, je t'anéantirai. Indabigash refusa de livrer ses hôtes ; des négociations s'engagèrent, pendant lesquelles un général susien, Khoumbankhaldash, assassina son maître et saisit le diadème. Assourbanabal profita de ces dissensions. Bît-Imbi l'ancienne est la capitale des places fortes du pays d'Élam, elle en divise la frontière comme une muraille. Sennachérib, roi d'Assour, le père du père qui m'a engendré, l'avait prise ; mais les Élamites avaient construit devant Bît-Imbi l'ancienne une autre ville, ils l'avaient fortifiée, ils avaient élevé ses remparts et l'avaient nommée Bît-Imbi. Je la forçai au cours de mon expédition, j'en détruisis les habitants qui n'étaient pas venus solliciter l'alliance de ma royauté, je leur coupai la tête, je leur arrachai les lèvres, et pour les montrer aux habitants de mon empire, je les envoyai au pays d'Assour. Khoumbankhaldash quitta Madaktou et s'enfuit dans les montagnes. Tammaritou qui avait suivi Assourbanabal, fut restauré sur le trône comme vassal de l'Assyrie. Mais bientôt, las du rôle odieux qu'il jouait, il complota de massacrer les garnisons assyriennes : il fut trahi et livré au vainqueur[81].

Cette diversion permit à Khoumbankhaldash de respirer ; il rentra dans Madaktou et il s'empara même de Bît-Imbi. Ce ne fut qu'un succès passager. Au printemps de l'année suivante, Assourbanabal descendit en Élam, emporta l'une après l'autre toutes les lignes de défense établies en avant de Suse, et enleva la ville même. Par la volonté d'Assour et d'Ishtar, j'entrai dans ses palais et je m'y reposai avec orgueil. J'ouvris leurs trésors, je pris l'or et l'argent, leurs richesses, tous ces biens que le premier roi d'Élam et les rois qui l'avaient suivi avaient réunis et sur lesquels aucun ennemi encore n'avait étendu la main, je m'en emparai comme d'un butin… J'enlevai Shoushinak, le dieu qui habite dans les forêts, et dont personne n'avait encore vu la divine image, et les dieux Soumoudou,  Lagamar, Partikira, Amman-Kashibar, Oudouran, Shapak, dont les rois du pays d’Élam adoraient la divinité, Ragiba, Shoungourshara, Karsha, Kirshamas, Soudounou, Aipakshina, Bilala, Panintimri, Shilagara, Napsha, Nalirtou et Kindakarbou, j'enlevai tous ces dieux et toutes ces déesses avec leurs richesses, leurs trésors, leurs pompeux appareils, leurs prêtres et leurs adorateurs, je transportai tout au pays d'Assour. Trente-deux statues des rois en argent, en or, en bronze et en marbre, provenant des villes de Shoushan, de Madaktou, de Khouradi, la statue de Khoumbanigash, le fils de Khoumbadara, la statue d'Ishtarnakhounta, celle de Khalloudoush, la statue de Tammaritou, le dernier roi qui, d'après l'ordre d'Assour et d'Ishtar, m'avait fait sa soumission, j'envoyai tout au pays d'Assour. La statue de Khalloudoush fut l’objet d'outrages indignes : La bouche qui souriait menaçante, je la mutilai ; ses lèvres qui respiraient le défi, je les arrachai ; ses mains qui avaient tenu l'arc contre l'Assyrie, je les tranchai net. Le crime de Khalloudoush était d'avoir battu Sennachérib. Je brisai les lions ailés et les taureaux qui veillaient à la garde des temples. Je renversai les taureaux ailés fixés aux portes des palais du pays d'Élam et qui jusqu'alors n'avaient pas été touchés ; je les ruai bas. J'emmenai en captivité les dieux et les déesses. Leurs forêts sacrées, dans lesquelles personne n'avait encore pénétré, dont les frontières n'avaient pas été franchies, mes soldats les envahirent, admirant leurs retraites, et les livrèrent aux flammes. Les hauts lieux de leurs rois, les anciens et les nouveaux qui n'avaient pas craint Assour et Ishtar, mes seigneurs, et qui étaient opposés aux rois mes pères, je les renversai, je les détruisis, je les brûlai au soleil ; je déportai leurs serviteurs au pays d'Assour, je laissai leurs croyants sans refuge, je desséchai les citernes. Pendant un mois et vingt-cinq jours toute la région basse de l'Élam fut livrée aux soldats et saccagée sans merci. Ce qui resta de la population au bout de ce temps fut dispersé, comme des troupeaux de moutons, dans les villes où siégeaient les préfets, les commandants militaires et les gouverneurs de l'Assyrie (640).

Khoumbankhaldash conservait la montagne ; pour obtenir la paix, il offrit au monarque assyrien de lui livrer Naboubelzikri. Plutôt que de venir vivant au pouvoir de l'ennemi, Naboubelzikri se fit tuer par son écuyer (645). Son corps fut remis aux messagers du roi d'Assyrie, qui le décapita et le jeta à la voirie en défendant de lui donner la sépulture. Cette lâcheté ne sauva pas Khoumbankhaldash ; les vainqueurs le poursuivirent jusque dans les solitudes où il s'était retiré et ils le contraignirent à s'abandonner lui-même à leurs mains. Mené à Babylone, il y rencontra deux de ses compétiteurs, Tammaritou et Pakhé, ainsi que Ouaïtéh, roi d'Arabie. Assourbanabal se plut à les réunir tous quatre dans un même châtiment et dans une même honte ; un jour qu'il offrait un sacrifice, il les attela au timon de son char de guerre et il se fit traîner par eux jusqu'à la porte du temple. La défaite de Khoumbankhaldash acheva l'abaissement des Susiens. Une partie des contrées sur lesquelles il avait régné fut annexée et administrée directement par les généraux assyriens ; les clans sauvages des montagnes échappèrent à la servitude, et réussirent plus tard à délivrer les tribus de la plaine. Mais le coup porté par Assourbanabal avait été trop rude pour que les effets ne s’en fissent pas sentir longtemps encore d'une manière désastreuse. L'Élam, le plus ancien des États de l'Asie antérieure, disparut de la scène du monde. Les souvenirs de son histoire réelle s’effacèrent bientôt au milieu des légendes : le fabuleux Memnon remplaça dans la mémoire des peuples ces lignées de souverains ambitieux et de hardis conquérants qui avaient possédé Babylone et la Syrie, en des temps où Ninive n'était qu'une simple bourgade (643). Le dernier acte de ce drame sanglant eut le désert pour théâtre. A peine assis sur le trône d'Arabie, Abiatéh avait rejeté le joug assyrien et s'était allié avec Nathan le Nabatéen. Tant que l'Élam avait résisté, Assourbanabal avait fermé les yeux sur la trahison de son vassal Khoumbankhaldash abattu, il songea à la vengeance. Il quitta Ninive au printemps de 642, franchit l'Euphrate, traversa la ligne de collines alors boisées qui borde à l'orient le cours de ce fleuve, s'approvisionna d'eau à la station de Laribda, et s'enfonça dans le désert à la recherche des rebelles. Malgré les souffrances de son armée, il traversa le pays de Mash et de Kédar, pillant les bourgs, brûlant les tentes, comblant les puits, ramassant les femmes et les bestiaux, et il arriva à Damas avec un butin immense. Les Arabes terrifiés désarmèrent : restaient les Nabatéens, que l'éloignement encourageait à persévérer. Assourbanabal ne s'attarda pas à célébrer longuement sa victoire dans la capitale de la Syrie : le 3 Ab, quarante jours après avoir quitté la frontière chaldéenne, il partit de Damas dans la direction du sud, enleva la forteresse de Khalkhouliti, au pied du plateau que dominent les montagnes du Hauran, et toutes les bourgades du pays l'une après l'autre, bloqua les habitants dans leurs retraites et les réduisit par la famine. Abiatéh fut pris, Nathan se racheta par la promesse d'un tribut. Au retour, on châtia plusieurs villes de la côte phénicienne, Akko, Oushou, et on raffermit par ce trait de vigueur la fidélité chancelante des vassaux syriens. Ninive regorgea de richesses : les chameaux volés aux Arabes étaient en si grand nombre qu'on les vendit, comme des moutons, aux portes de la ville pour un demi shekel d'argent pièce.

Jamais la victoire d'Assour n'avait été plus complète, et pourtant, à bien y regarder, il sortait de la lutte presque aussi affaibli que l'Élam. En résumé, c'étaient toujours les mêmes dangers et les mêmes difficultés qu'au temps d'Assournazirabal ou de Tiglatphalasar ; pour conserver leur autorité, les rois étaient contraints de courir sans relâche d'une extrémité de leur empire à l'autre. Toute guerre qui se continuait pendant quelques années et qui les retenait à l'est, relâchait à l'ouest les liens d'allégeance ; il fallait régulièrement recommencer la conquête ou renoncer à l'acquis des expéditions précédentes. Assourbanabal, épuisé par sa lutte contre l'Élam, dut renoncer à la guerre perpétuelle et il résigna ses droits à la suzeraineté de l'Égypte, sur les Tabal, sur la Lydie. Il n'en resta pas moins le souverain le plus puissant du monde oriental. Presque le dernier de sa race, il fut celui dont la domination s'étendit le plus et il dépassa ses prédécesseurs en activité, en énergie, en cruauté, comme si l'Assyrie, se sentant près de sa ruine, avait voulu réunir en un seul homme toutes les qualités qui avaient fait sa grandeur et tous les défauts qui ont souillé sa gloire[82].

 

 

 

 



[1] Diodore, I, 65, 94.

[2] Alexis, dans Athénée, X, 13, 418.

[3] Diodore, II, 94.

[4] Plutarque, De vitios. Pud., 5.

[5] Ils sont aujourd'hui au Louvre, et se rapportent tous aux funérailles de l'Apis mort en l'an VI de Boukounrinif. Cf. Mariette, Renseignements sur les Apis, dans le Bulletin archéologique de l'Athenœum français, 1856, p. 58-62. Voici d'ailleurs, autant qu'il est possible de le recomposer jusqu'à présent, le tableau des vingt-deuxième, vingt-troisième et vingt-quatrième dynasties égyptiennes, d'après Manéthon et les monuments :

[6] Il est nommé ailleurs Iloubid, par échange du nom divin Iahou Jahvé, avec le nom divin Ilou.

[7] Isaïe, VI, 1-7.

[8] Tiele, Vergelukende Geschiedenis, p. 700 sqq.

[9] Isaïe, VII, 2-7, 14-19.

[10] Ibid., VIII, 2.

[11] Oppert, Grande Inscription du palais de Khorsabad, p. 84-93 ; J. Ménant, Annales, p. 182 et 200-201 ; G. Smith, Assyrien History, dans la Zeitschrift, 1869, p. 97.

[12] Maspero, les Empires, p. 232-237. Hannon avait, parmi ses alliés, le général d'une principauté de Mousri que les premiers Assyriologues crûrent être l'Égypte : ils identifièrent avec Sabacon, ce général qui s'appelait Shabé (Oppert, Mémoire sur tes rapports de l'Égypte, p. 14-15) ; l'erreur a été reconnue par Winckler.

[13] Le cachet d'Ourzana est aujourd'hui au Musée de la Haye. Il a été publié par Dorow, Die Assyriche Keilschrift, t. I, et par Cullimore, Cylinders, pl. VIII, 40.

[14] Ainsi l'apparition d'un bélier à deux têtes et à huit pattes qui trouva la parole pour prédire la ruine de l'Égypte (Élien, H. An., XII, 3 ; cf. Manéthon, éd. Unger, p. 241).

[15] Manéthon, éd. Unger, p. 246.

[16] Hérodote II cxxxvii-cxi. L'îlot où Anysis se réfugia ne serait, d'après Lepsius, autre que celui de Thennésis.

[17] On a considéré parfois Miloukhkha comme le nom de Méroé : mais Méroé s'appelait Beroua et ne renfermait aucun h ou kh final. Le Miloukhkha est ici la partie de la péninsule arabique voisine de l'Égypte.

[18] Isaïe, XX.

[19] C'est l’orthographe des inscriptions susiennes : les textes de Sargon appellent ce prince Soutikraknakhoundi.

[20] La Mésobatère des géographes classiques. Cf. Fr. Delitzsch, Wo lag das Paradies ? p. 322.

[21] Son nom, légèrement altéré en ’Ara¡anow pour [S]ara¡anow figure à partir du commencement de 709 dans le canon royal de Ptolémée.

[22] Aujourd'hui Khorsabad. C'est de là que viennent la plupart des monuments assyriens du Louvre.

[23] Pour les sources et le détail de l'histoire de Sargon, voir Maspero, les Empires, p. 221-275.

[24] Hérodote, II, cxxxvii ; Diodore de Sicile, I, 65.

[25] Sharpe, Egyptian Inscriptions, I, 30 ; cf. E. de Rougé, Sur quelques monuments du règne de Tahraka, dans les Mélanges, t. I, p. 12, 20-21.

[26] Hérodote, II, cxxvi-xcxxxviii ; Diodore, I, 65.

[27] Maspero, les Empires, p. 275-276.

[28] Aujourd'hui Hymer, a dix milles environ au sud de Babylone (G. Smith, History of Sennacherib, p. 41).

[29] Eltékéh, sur l'ancien territoire de la tribu de Dan (Josué, XIX, 44)

[30] Cylindre de Taylor, col. III, l. 47-83, col. IV, l. 1-7 ; cf. G. Smith, History of Sennacherib, p. 53-60.

[31] Démétrius ap. Cl. d'Alexandrie, Strom., I, p. 403.

[32] Isaïe, XXII, 9-11.

[33] II Chron., XXXII, 6-8.

[34] II Rois, xviii, 28-37.

[35] Isaïe, xxvii, 14-16.

[36] II Rois, xix, 10-13.

[37] II Rois, xix, 32-36.

[38] Hérodote, II, ch. cxli ; cf. Maspero, les Empires, p. 279-295.

[39] Elles étaient situées non loin du haut Tigre, près d'Amida.

[40] Fr. Lenormant, les Origines de l'histoire, p. 11 ; c'étaient probablement des Grecs de Chypre ou de Cilicie.

[41] G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. II, p. 171-172.

[42] Maspero, les Empires, p. 295-309.

[43] D'après Polyhistor, Sennachérib aurait donné la royauté de Babylone à son fils Asordanès (Polyhistor, apud Eusèbe, Chron., Can., I, 5), qui ne serait autre qu'Esarhaddon (Budge, The history of Esarhaddon, p. 2).

[44] Bérose dans Alexandre Polyhistor, apud Eusèbe, Chron. arm., édit. Mai, p. 19. Un autre fragment, conservé par Abydène, parle d'un Pythagore qui aurait été au service du roi d'Assyrie, et qu'on prétendait avoir été le philosophe, contre toute vraisemblance.

[45] G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. II, p. 181-183.

[46] Maspero, les Empires, p. 309-520.

[47] II Rois, XIX, 37.

[48] Moïse de Khorène, Hist. Arm., t. I, p. 32. Les fragments mutilés du seul récit qui nous ait été conservé de cette guerre montrent le roi courant sans s'arrêter du Sud-est au Nord-ouest de l'empire pour rejoindre les rebelles et pour les écraser, avant que leur révolte n'eût le temps de gagner les provinces du centre et la Syrie.

[49] C'est le nom du grand canal qui arrosait Babylone.

[50] Odyssée, XI, 14-19. Éphore applique ce passage aux Cimmériens de son temps qui siégeaient en Crimée, et il l'explique en disant qu'ils étaient un peuple de mineurs vivant perpétuellement sous terre (Fragm. 45, dans Müller-Didot, Fragmenta Historicorum Græcorum, t. I, p. 245).

[51] Hérodote IV, xi-xii. La version d'Aristéas de Proconnèse, telle que la donnent Hérodote (IV, xiii) et Damaste de Sigée (Müller-Didot, Fragmenta Historicorum Græcorum, t. II, p. 65), présente les choses d'une manière plus compliquée : les Arimaspes auraient chassé les Issédons qui jetèrent les Scythes sur les Cimmériens.

[52] Ce sont les Ashkoizai on Ishkouzai des inscriptions assyriennes, comme Winckler l'a démontré (Altorienlalische Forschungen, t. I, p. 187-188).

[53] Hérodote, IV, xii. Scymnus de Chios, 941-952, dans Müller-Didot, Geographie Græci Minores, t. I, p. 236.

[54] Strabon dit que les Trères étaient à la fois des Cimmériens (XIV, I § 40, p. 647) et des Thraces (XIII, I § 8, p. 586).

[55] Arrien parlait de leur séjour aux bords du Sangarios, chez les Maryandiniens (Fragm. 47, dans Müller-Didot, Fragmenta Historicorum Græcorum, t. III, p. 595).

[56] Leur empire a été définit très exactement dès le xviiie siècle par Fréret, Mémoire sur les Cimmériens, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, 1745, t XIX, p. 609.

[57] Khouboushna est peut-être la Kabessos des géographes grecs et latins.

[58] Koundou est la ville que les géographes classiques nomment Kouinda (Strabon, XIV, 5 §, 40, 617), entre Tarse et Anazarbe.

[59] Ce nom, qui a une physionomie iranienne, semble se rattacher à la même racine que le mède Spakô, qui signifiait chienne (Hérodote, I, cx).

[60] Probablement le Protothouès d'Hérodote, I, ciii.

[61] Maspero, les Empires, p. 348-360. Les pays de Bizou et de Khâzou sont bien certainement Bouz et Khouz de la Bible (Genèse, xxii, 21 ; Jérémie, xxv, 32). Le site en doit être cherché au sud-est des montagnes du Hauran, dans les régions explorées récemment par Huber.

[62] Manéthon, édit. Unger, p. 251.

[63] E. de Bougé, Sur quelques monuments du règne de Tahraka, dans les Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne, t. I, p. 82, et inscriptions hiéroglyphiques, pl. lxxiv. S. Birch, Monuments of the reign of Tirhakak, dans les Transactions of the Society of Biblical Archælogy, t. VII, p. 199 ; Petrie, Tanis, t. II, p. 29-30, pl. IX, n° 162.

[64] Strabon, xv, 1 § 6, qui paraît avoir emprunté ce renseignement à Mégasthènes.

[65] Maspero, les Empires, p. 360-376.

[66] Galien, De simpl. medicam. facult., IX, 2519 ; Firmicus, Astronom., VIII, 5. Ausone, Epigr. 49 ; cf. Boucher-Leclercq, l'Astrologie grecque, où ce qui traite de ce personnage est exposé et discuté en plusieurs endroits.

[67] Maspero, les Empires, p. 376-381.

[68] Psammétique prit par reconnaissance le nom assyrien de Naboushézibanni.

[69] Maspero, les Empires, p. 393-400.

[70] Dans la légende citée par Hérodote (II, cliii), c'est Sabacon et non Taharqou qui évacue l'Égypte à la suite d'un rêve.

[71] Hérodote II, cliii, attribue le meurtre de Néchao à Sabacon.

[72] Mariette, Monuments divers, pl. 7-8 et p. 2. Maspero, Mélanges de Mythologie, t. III, p. 5-18, 217-223. J'ai hésité longtemps à admettre l'identité du Tanouatamani des monuments égyptiens avec le personnage que les documents assyriens présentaient comme le successeur de Taharqou et dont on lisait le nom Ourdamani. La découverte de la lecture Tandamani a écarté tous les doutes (Steindorff, die Keilschriftliche Wiedergabe ägyplischer Eigennamen, dans les Beiträge zur Assyriologie, t. I, p. 356-359).

[73] Champollion, Monuments de l'Égypte et de la Nubie, t. IV, pl. cccxlix, à signaler à Thèbes un monument qui porte la date de l'an III de son règne.

[74] E. de Rougé, dans les Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne, t. I, p. 17-20.

[75] G. Smith, History of Assurbanipal, p. 84-99.

[76] Ammien Marcellin, XVII, 4, attribue le sac de Thèbes aux Carthaginois.

[77] Nahoum, III, 8-10.

[78] Le canon des Limmou assyriens cesse brusquement en 665 à la troisième année d'Assourbanabal. A partir de ce moment il devient difficile d'établir pour l'histoire de l'Assyrie une chronologie certaine.

[79] Maspero, les Empires, p. 400-414.

[80] Maspero, les Empires, p. 414-424.

[81] Maspero, les Empires, p. 424-434.

[82] Maspero, les Empires, p. 434-442.