JULES CÉSAR EN GAULE

 

TOME PREMIER

NOTICE GÉOGRAPHIQUE SUR LES RÉGIONS DU SUD-EST DES GAULES AU TEMPS DE JULES CÉSAR.

 

 

PARTIE HISTORIQUE.

ANCIENS PEUPLES, ROUTES ANCIENNEMENT SUIVIES.

 

Cherchons maintenant à déterminer la place de chaque peuple des régions dont nous venons d'étudier le terrain ; car, si nous y parvenons, le nom d'un peuple rencontré dans le texte de César pourra nous servir à reconnaître le théâtre des événements, et nous éviterons des discussions incidentes, qui interrompraient l’examen de la suite du récit.

Pour y parvenir, nous avons, en premier lieu, la géographie physique des contrées, élément de détermination très-important et qui a fait défaut aux géographes anciens ; en second lieu, les indications de César lui-même, qui doivent être appliquées jusqu'au dernier mot, car il parle exactement, il a parcouru les Gaules pendant dix années et étudié le terrain ; en troisième lieu, la géographie de Strabon, lequel avait vécu du temps d'Auguste et écrivait environ soixante-quinze ans après la guerre de Gaule, à une époque où les circonscriptions politiques des peuples n'avaient encore pu être modifiées que par cet empereur ou par Tibère. Nous avons ensuite des éléments dont l’importance décroît selon les dates : la Géographie de Ptolémée, rédigée environ deux cent quinze ans après la guerre de Gaule ; les itinéraires romains, la Table Théodosienne, dans lesquels les divisions des peuples pouvaient être bien modifiées ; les circonscriptions des anciens diocèses, auxquelles l’on accorde une certaine créance, à raison de la conformité qu'elles peuvent avoir avec les circonscriptions gallo-romaines et gauloises, base de discussion plus incertaine encore que les précédentes, spécialement autour de Lyon, diocèse de premier ordre, qui dut être constitué aux dépens des circonscriptions gauloises adjacentes. Nous avons enfin la tradition de nos provinces françaises, qui repose sur la persistance des races, des intérêts, des passions populaires, des habitudes et des noms locaux. La tradition est un élément géographique important : il a l’avantage d'être précis ; mais son emploi exige beaucoup de circonspection, surtout lorsqu'il s'agit de détails ; car, si rien ne peut mieux qu'un nom venir de loin, rien aussi n'est plus délicat à reconnaître que son origine. Toutefois, si nous parvenons à démontrer, comme nous l'espérons, qu'un grand nombre de cités gauloises correspondent à nos anciennes provinces françaises par le nom, par le territoire, et que, ainsi placées, elles satisfont à toutes les exigences des textes qui les concernent, la tradition deviendra évidente, et appuiera de toute son autorité notre opinion géographique.

On sait que les Romains donnaient le nom de Gaule à divers pays. Pour éviter toute confusion dans ce qui concerne la guerre de Gaule dont nous nous occupons, il suffit de distinguer sommairement trois Gaules : la Gallia Cisalpina ou Provincia Citerior, Gaule Cisalpine ou Province Citérieure de César, qui était la région nord de l’Italie, occupée par d'anciennes émigrations gauloises ; la Gallia Transalpina ou Provincia Ulterior, Gaule Transalpine, ou Province Ultérieure de César, territoire limité, à partir de l’extrémité orientale du lac Léman, d'un côté par les Alpes, de l'autre par le haut Rhône et, à sa suite, par la ligne des monts Cévennes ; la Gaule proprement dite, appelée simplement Gallia dans les Commentaires, et composée elle-même de trois Gaules partielles, la Celtique, située au nord-ouest de la Province Ultérieure, derrière la ligne du haut Rhône et des Cévennes ; l'Aquitaine primitive, située au sud-ouest de la Celtique, derrière la Garonne ; enfin la Belgique, située au nord de la Celtique, derrière la Marne et la Seine.

La province dont César avait le commandement au début de la guerre de Gaule comprenait l'Illyrie, la Gaule Cisalpine et la Gaule Transalpine ; le mot simple Provincia, dans les Commentaires, la Province, indique plus ou moins complètement l'ensemble de ces trois provinces partielles.

Nous avons à déterminer ici : 1° la situation des peuples de la Province Ultérieure qui étaient placés entre le haut Rhône et les Alpes, savoir, les Allobroges et les Vocontii, chez lesquels César passa pour conduire son armée en Gaule ; 2° celle de quelques peuples libres qui habitaient dans les Alpes mêmes, savoir, les Centrones, les Graioceli et les Caturiges, que César rencontra sur son passage, les Nantuates, les Veragri et les Seduni, dont il parle à une autre occasion ; 3° celle des peuples de la Province et des peuples de la Gaule Celtique, qui se trouvaient placés de chaque côté de la ligne frontière du haut Rhône et des Cévennes.

 

PEUPLES DE LA PROVINCE ULTÉRIEURE PLACÉS ENTRE LE HAUT RHÔNE ET LES ALPES. — ALLOBROGES ET VOCONTII.

Strabon nous a laissé une description géographique des peuples des Alpes, parmi lesquels nous trouvons plusieurs des noms indiqués ci-dessus. Strabon procède avec méthode dans la détermination des peuples qui habitaient le pied des Alpes, leurs versants, leurs sommets. Il les considère d'abord à l'occident de la chaîne, de Marseille à Lyon, et des bords du Rhône aux crêtes des montagnes ; puis il passe à l'orient, aux versants italiens ; il suit le pied des monts du sud au nord ; enfin, il remonte aux sommets septentrionaux, aux Alpes Graies et Pennines, jusqu'au Léman et à la source du Rhône. Voici divers passages des quatrième et cinquième livres de cet auteur qui éclairent notre question. Nous présentons la version de Coray[1], et nous citons tous les passages ensemble pour qu’on les puisse mieux apprécier d'abord en eux-mêmes.

De Marseille, en s'avançant entre les Alpes et le Rhône vers la Durance, l’on trouve les Salyes, qui occupent un espace d'environ 500 stades[2]. On traverse la Durance avec un bac, pour se rendre à Cavaillon, où commence le territoire des Cavares, qui s'étend jusqu'à la jonction du Rhône et de l'Isère. C'est à cet endroit que les Cévennes s'approchent du Rhône ; l’on y compte 700 stades depuis la Durance. Les Salyes sont répandus tant dans la plaine que dans les montagnes du pays qu'ils occupent. Au-dessus des Cavares, l’on trouve les Vocontii, les Tricorii, les Iconii et les Medulli....

De l'Isère jusqu'à Vienne, capitale des Allobroges, située sur le Rhône, l’on compte 330 stades. Lyon est un peu au-dessus de Vienne, au confluent du Rhône et de la Saône. On compte de cette dernière ville à Lyon, par terre et au travers du pays des Allobroges, environ 200 stades, et par eau, un peu plus. Autrefois les Allobroges faisaient la guerre avec des armées nombreuses ; mais aujourd'hui ils s'occupent à cultiver les plaines et les vallons des Alpes....

De l'autre côté du Rhône, le pays, dans sa meilleure partie, est occupé par les Volcœ, surnommés Arecomici. Leur port est Narbonne, qu’on appellerait à plus juste titre le port de toute la Gaule, à cause du commerce dont cette ville est en possession depuis un temps immémorial. Les Volcœ s'étendent jusqu'aux bords du Rhône ; les Salyes et les Cavares occupent la rive opposée.

Au-dessus des Salyes, et dans la partie septentrionale des Alpes, habitent les Albienses, les Albiœci et les Vocontii. Ces derniers s'étendent jusqu'au pays des Allobroges, et occupent, dans l'intérieur des montagnes, de vastes vallées, qui ne le cèdent point à celles même des Allobroges. Ceux-ci, comme les Ligyes, sont soumis aux préfets qui sont envoyés dans la Narbonnaise ; mais les Vocontii se gouvernent par leurs propres lois.....

Après les Vocontii viennent les Iconii, les Tricorii et les Medulli. Ces derniers occupent la partie des montagnes la plus élevée ; car il y a, dit-on, 100 stades de hauteur perpendiculaire pour y monter, et autant pour en descendre ensuite du côté des frontières d'Italie....

Les Medulli dont je viens de parler sont fort au-dessus de la jonction du Rhône et de l'Isère.

De l'autre côté des montagnes, vers l'Italie, l’on trouve les Taurini, nation ligurienne, et quelques autres peuples de la même origine. Ce qu’on appelle le domaine d'Idéonus et de Cottius appartient également à ces peuples. Plus loin, et au delà du Pô, habitent les Salassi, au-dessus desquels, au sommet [des Alpes], l’on trouve les Centrones, les Caturiges, les Veragri, les Nantuates, le lac Léman, que le Rhône traverse, et les sources même de ce fleuve....

Au-dessus de la ville de Côme, située au pied des Alpes, sont, d'un côté, les Rhœti.... vers l'orient ; de l’autre coté, les Lepontii.... et plusieurs autres petits peuples très-pauvres, et qui n'étaient jadis connus en Italie que par leurs brigandages. Mais aujourd'hui les uns sont entièrement détruits, les autres civilisés, de manière que leurs montagnes, qui ne présentaient autrefois qu'un petit nombre de passages très-difficiles, peuvent maintenant être traversées en plusieurs endroits, par des chemins où l’on est en sûreté contre ces peuples, et qui sont aussi praticables qu'il a été possible à l'art de le faire. En effet, Auguste, non content d'avoir purgé ces chemins des brigands qui les infestaient, les a aussi rendus commodes autant qu'il a pu ; car il n'a pas été possible de forcer partout la nature, au travers des rochers et des précipices affreux qui bordent de tous côtés ces mêmes chemins....

La meilleure partie du pays des Salassi est une profonde vallée, formée par une double chaîne de montagnes, dont ils habitent aussi quelques hauteurs. Ceux qui, venant d'Italie, veulent passer ces montagnes, doivent traverser la vallée, après laquelle le chemin se partage en deux routes : l'une, impraticable aux voitures, passe par les hautes montagnes qu’on nomme les Alpes Pennines ; l'autre, plus à l'ouest, traverse le pays des Centrones.

Les Salassi ont chez eux des mines d'or, dont ils étaient les maîtres, aussi bien que des passages, dans le temps de leur puissance. L'exploitation de ces mines était facilitée par le Durias (la Doria Baltéa) qui leur fournissait l’eau nécessaire aux lavages ; aussi, à force d'en détourner le cours par des saignées multipliées, en tarissaient-ils souvent le lit principal. Autant cette opération leur était avantageuse pour séparer leur or, autant elle était préjudiciable à ceux qui cultivaient les terres situées au-dessous, en les privant du cours d'une rivière qui, par sa position, pouvait arroser leurs champs. De là naissaient de fréquentes guerres entre les deux peuples limitrophes, jusqu'à ce que les Salassi, soumis par les Romains, furent dépossédés de leurs mines et de leur pays. Mais toujours maîtres des montagnes.... les Salassi, tantôt en guerre, tantôt en paix avec les Romains, se sont soutenus jusqu'à ces derniers temps, en faisant beaucoup de mal par leurs brigandages à ceux qui traversaient leurs montagnes. Ils ont même poussé la chose si loin, qu'ils taxèrent à une drachme par tête l'armée de Decius Brutus, qui fuyait de Modène. Messala, qui avait son quartier d'hiver dans leur voisinage, fut aussi obligé de leur payer tant le bois de chauffage que le bois d'orme, dont il fit faire des traits et des armes pour exercer ses soldats. Ils pillèrent même une fois l'argent qui appartenait à l’empereur[3], et, sous prétexte de travailler aux chemins ou aux ponts des rivières, ils firent rouler sur des armées entières d'énormes masses de pierres. Enfin, Auguste les a entièrement détruits, et les a fait tous vendre publiquement comme des esclaves, à Eporedia (Ivrée), colonie romaine, où il les avait fait transporter. On n'avait fondé cette colonie que pour contenir les Salassi, mais elle eut peine à se défendre contre eux, jusqu'à ce qu'ils furent entièrement détruits. Le nombre de ceux que l’on vendit fut de trente-six mille, sans compter huit mille personnes en état de porter les armes. Ce fut Terentius Varron, général de l'armée, qui les avait défaits, et qui les vendit à l'encan. Trois mille Romains, envoyés par Auguste, fondèrent la ville d'Augusta (Aoste), dans le lieu même où avait campé Varron ; et maintenant, tous les environs, jusqu'aux sommets des montagnes, sont en paix...

Une des routes des montagnes par où l’on va d'Italie dans la Gaule transalpine et septentrionale est celle qui passe par le pays des Salassi, et qui mène à Lyon. Cette route se divise en deux chemins : l'un, praticable aux voitures, mais plus long, traverse le pays des Centrones ; l'autre, plus rude et plus étroit, mais plus court, se fait par le mont Pennin...

Polybe ne nomme que quatre passages de ces montagnes : l’un par la Ligurie, près de la mer Tyrrhénienne ; un autre, qui est celui par lequel Annibal passa, et qui traverse le pays des Taurini ; un troisième, qui passe par le pays des Salassi ; et un quatrième, par celui des Rhœti. Tous quatre sont, dit-il, pleins de précipices...

La racine des Alpes forme une courbe, une espèce de golfe, dont la concavité est tournée vers l'Italie, dont le milieu (c'est-à-dire le fond) se trouve dans le pays des Salassi, et dont les deux extrémités se replient, l’une jusqu'à l’Ocra, et au fond du golfe Adriatique, l'autre vers la côte de la Ligurie, jusqu'à Genua (Gênes), place de commerce des Ligyes (des Liguriens), près de laquelle la chaîne des Apennins se réunit aux Alpes[4]...

Pline nous apprend que les Vocontii étaient une cité fédérée, alliée des Romains, ayant deux capitales, Vaison et Luc en Diois : Vocontiorum civitatis fœderatæ duo capita, Vasio et Lucus Augusti[5] ; ce qui suppose une cité importante et s'accorde avec l'idée d'une certaine extension de son territoire du côté du nord-est, en remontant le long de la rive gauche de l'Isère.

Ajoutons une indication de Suétone, où l’on apprend que les Salassi, domptés par Auguste, étaient constitués de plusieurs peuplades qui habitaient dans les Alpes, Domuit.... Salassos, gentes inalpinas[6].

Enfin, le même auteur nous fournit, au sujet de la politique d'Auguste, divers renseignements qui s'accordent avec ce que nous venons de voir dans Strabon, et dont l’application aux peuples qui sont l'objet de nos recherches pourrait expliquer la disparition ou le déplacement de quelques-uns de ces peuples, immédiatement après l’époque de César. Suétone, en effet, nous montre Auguste faisant transporter, par raison politique, le peuple de Nursia et des environs[7] ; faisant passer en Gaule et y plaçant au bord du Rhin des Sicambri, des Suevi ; faisant ramasser, puis vendre captifs, les peuples trop remuants qui ne restaient pas soumis, et imposant à ces ventes de peuples deux conditions, Tune qu'ils ne resteraient pas comme esclaves dans un pays voisin, Vautre qu'ils ne seraient pas remis en liberté avant trente ans écoulés[8].

Dégageons maintenant de cet ensemble de documents historiques quelques indications positives que nous rapprocherons de celles de César. Commençons par le premier groupe de peuples indiqué ci-dessus, les Allobroges et les Vocontii, qui se touchent, d'après César comme d'après Strabon.

Les Cavares, nous dit Strabon, s'étendent le long du Rhône, sur la rive gauche, depuis Cavaillon, au bord de la Durance, jusqu'au confluent de l'Isère ; les Allobroges leur font suite au delà, c'est-à-dire, au nord de l'Isère, jusque sous Lyon, au confluent du Rhône et de la Saône. Vienne, sur le bord du Rhône, est leur capitale. Remarquons cette expression de l'auteur relative à la distance de Vienne à Lyon : par terre, dit-il, et au travers du pays des Allobroges... Donc il y avait un autre chemin par terre et qui ne traversait pas le pays des Allobroges ; c'est celui de la rive droite du fleuve, chemin plus long que l'autre. Donc le Rhône était la limite des Allobroges dans la région de Vienne. De l'autre côté du fleuve s'étendaient probablement les Helvii, qui touchaient au Rhône d'après Strabon[9], ou bien les Arverni, limitrophes des Helvii d'après César[10]. Ici, du reste, Strabon nous montre les peuples de la rive gauche du Rhône ; il n'en montre aucun autre jusqu'au Léman, et il ne parle pas d'Allobroges ailleurs : donc, d'après lui, les Allobroges avaient pour limites générales le Rhône en amont du confluent de l'Isère, l'Isère et les Alpes.

Déterminons par les Commentaires la frontière septentrionale du territoire des Allobroges, en suivant dans l'examen des textes l'ordre même du récit.

Au début de la première campagne. César s'exprime ainsi : Les Helvetii sont limités d'un côté par le Rhin ; d'un autre côté par le Jura, mont très-élevé, qui est entre les Sequani et les Helvetii ; d'un troisième côté par le lac Léman et le Rhône, fleuve qui sépare notre province des Helvetii[11]. Dire ici notre province, c'est dire les Allobroges ; par conséquent, le Léman et le Rhône, jusqu'à la passe du Jura où est le fort de l'Écluse, sont déjà une portion de la frontière septentrionale des Allobroges. Mais la rive droite du Rhône, depuis le fort de l’Écluse jusqu'à Bellegarde, c'est le versant du mont Jura à l'opposé des Helvetii, et d'après le texte ci-dessus ce versant appartenait aux Sequani ; c'est donc encore ici le fleuve qui sert de limite aux Allobroges. Ce qui, du reste, est confirmé par un autre texte qu’on trouve plus loin : Surtout les Sequani n'étant séparés de notre province que par le Rhône[12].

César ensuite répète que le Rhône coule entre les Helvetii et les Allobroges, pour ajouter qu’on peut là, sur quelques points, le passer à gué[13].

Il s'exprime en ces termes pour une autre partie de la frontière de la Province sur le haut Rhône, et la plus grande : Ce peuple (les Sebusiani) est placé en dehors de la Province, le premier au delà du Rhône. Hi sunt extra Provinciam trans Rhodanum primi[14]. Donc le Rhône sert de limite générale aux Allobroges, du côté de la Gaule Celtique.

Cela, du reste, est pleinement confirmé dans le récit de la septième campagne, où nous voyons les Allobroges se ranger sur la ligne du Rhône pour garder leur territoire attaqué. Allobroges crebris ad Rhodanum dispositis præsidiis... suos fines tuentur[15].

Il est vrai qu'un texte de César signale un point où les Allobroges avaient des possessions sur la rive droite du fleuve ; ce texte unique, le voici : Allobroges qui trans Rhodanum vicos possessionesque habebant[16]. L'opinion qui place une portion des Allobroges sur la rive droite du Rhône n'a que cet appui. Or, rien n'autorise à penser qu'il s'agisse là d'un territoire national ; l'expression vicos possessionesque peut en effet s'appliquer à des fermes et autres propriétés particulières, Trans Rhodanum habebant, dit le texte ; donc les propriétés dont il s'agit étaient au-delà du Rhône relativement à leurs propriétaires. De plus, si elles eussent constitué un territoire national des Allobroges, les Helvetii, en le ravageant, eussent commis une violation du territoire du peuple romain, et César, qui veut les poursuivre, n'eût point manqué de mentionner ce fait grave, lui qui en rappelle avec tant de hauteur la simple tentative : Quod, eo invito, iter per Provinctam per vim tentassent ; quod Æduos, quod Ambarros, quod Allobrogas vexassent[17]... Le moyen de concilier le texte que nous examinons, vicos possessionesque, avec les autres textes de César et de tous les géographes anciens qui placent la frontière des Allobroges sur le Rhône, se présente ainsi tout naturellement : il s'agit, dans ce texte unique, d'habitations rurales et autres propriétés que des Allobroges possédaient au delà du Rhône, sur le territoire national d'un autre peuple. Nous reviendrons, du reste, sur cette question.

Les Vocontii étaient placés, d'après Strabon, au-dessus des Cavares, donc, aux versants des Alpes et à l’est des Cavares. Les Vocontii s'étendaient au nord jusqu'aux Allobroges[18] ; par conséquent, ils s'étendaient jusqu'à l'Isère, comme les Cavares. Pline dit que la cité fédérée des Vocontii avait deux capitales, Vaison dans le sud et Luc en Diois dans le nord. Strabon nous a dit qu'elle se gouvernait par ses propres lois, qu'elle possédait à l'intérieur des Alpes des vallées que l’on pouvait mettre en parallèle avec celles mêmes des Allobroges : donc, d'après l'orographie de cette région, c'était le long de l'Isère, dans l’immense vallée principale appelée le Grésivaudan[19], où se trouvaient en regard les Allobroges sur la berge de droite et les Vocontii sur la berge de gauche ; les uns occupant les vallées de la chaîne des monts aux sommets desquels l’on voit aujourd'hui la Grande-Chartreuse, les autres occupant les vallées des monts opposés, les vallées secondaires du Drac et de la Romanche. Jusqu'où ces deux peuples remontaient-ils ensemble le long de l'Isère ? Nous le verrons dans la discussion de la première campagne.

 

PEUPLES LIBRES QUI HABITAIENT DANS LES ALPES.

Parlons d'abord de ceux de ces peuples que César y rencontra sur son passage, à savoir, les Centrones, les Graioceli et les Caturiges.

Voici le texte où César conduit son armée du nord de l’Italie en Gaule : Qua proximum iter in ulteriorem Galliam per Alpes erat... ire contendit. Ibi, Centrones ei Graioceli et Caturiges, locis superioribus occupatis, itinere exercitum prohibere conantur. Compluribus his prœliis pulsis, ab Ocelo, quod est Citerioris Provinciœ extremum, in fines Vocontiorum Ulterioris Provinciœ die septimo pervenit[20]. Il prend à la hâte le plus court chemin pour se rendre à travers les Alpes dans la Gaule Ultérieure. Là, les Centrones, les Graioceli et les Caturiges, ayant occupé les hauteurs, s'efforcent d'empêcher son armée de passer. Après les avoir écartés en plusieurs rencontres, il arrive, à partir d'Ocelum, qui est à la frontière de la Province Citérieure, le septième jour, au pays des Vocontii, dans la Province Ultérieure.

Ce texte présente deux questions à résoudre : l’une, quel était le plus court chemin dont parle César, question de géographie physique qui sera traitée dans l'étude de la première campagne ; l'autre, quelle était la place des trois peuples nommés et d’Ocelum, question de géographie historique, que nous allons tâcher de résoudre, pour reconnaître aujourd'hui le passage des Alpes qu'a suivi César.

Nous avons la certitude de ne pas nous tromper aujourd'hui à l'égard du passage des Alpes par le pays des Salassi, dont parle Strabon. En effet, le mont Pennin (Grand Saint-Bernard), Augusta Salassorum (Aoste), Eporedia (Ivrée), le Durias (Doire), ne laissent aucun doute sur le passage dont il s'agit ; c'est bien celui du val d'Aoste, entrée commune de deux chemins qui se dirigent, l'un au nord, par le Grand Saint-Bernard, l'autre à l'ouest, par le Petit Saint-Bernard. Or, Strabon nous y montre deux des trois peuples dont parle César. Il montre les Centrones dans le passage de l’ouest, de même que César dit : ibi Centrones... Là les Centrones... C'est le meilleur des deux passages qui partent du val d'Aoste ; c'était le seul praticable aux équipages d'une armée.

Strabon, auparavant, nous a montré aussi les Caturiges placés comme les Centrones au-dessus des Salassi du val d'Aoste. On doit donc comprendre, d'après Strabon, en résumé, que les Caturiges étaient placés dans les Alpes, au-delà du Pô et du pays de Turin, au-delà et au-dessus des Salassi, comme les Centrones, par conséquent sur le passage par le mont Pennin ou au nord d'Ivrée, entre les Salassi et les Lepontii. On voit même que le voyageur qui a renseigné Strabon avait dans la pensée le passage par le mont Pennin ; car, en suivant ses indications, après les Caturiges, l’on tombe au milieu du Valais, chez les Veragri, ayant à gauche les Nantuates et le lac Léman, à droite les sources du Rhône, comme il sera dit ci-après.

César a rencontré, de plus, les Graioceli et Ocelum. Strabon n'en parle point ; mais il nous montre de plus les Salassi et Aoste. Il suffirait donc de pouvoir faire un échange de noms entre les Graioceli et les Salassi, entre Ocelum et Aoste, pour constater l'identité du passage des Alpes suivi par César et du passage indiqué par Strabon.

Or Suétone, que nous avons cité plus haut, dit que les Salassi étaient constitués de plusieurs peuplades des Alpes : Salassos, gentes inalpinas. Il est donc naturel d'admettre que les Graioceli dont parle César étaient une peuplade des Salassi, qui se réunit aux Centrones et aux Caturiges, pour empêcher son armée de passer. Cela devient évident quand Strabon nous dit qu'une fois les Salassi ont osé faire rouler sur toute l’armée de César, qui passait chez eux, d'énormes masses de pierres, et piller l'argent qui lui appartenait : ce qui nous explique pourquoi les Graioceli-Salassi et leurs voisins attaquèrent cette formidable armée.

Quant à l’Ocelum placé du temps de César à la frontière de la Province Citérieure, à l'entrée commune du double passage des Alpes où se trouvaient les Centrones, les Caturiges et les Salassi-Graioceli, nous admettrions volontiers que ce nom de lieu indiquait un poste, établi là pour surveiller (ocellus) les brigands des montagnes dont parle Strabon, ou pour veiller au péage. Ce qui nous porte à le croire, c'est qu’on voit encore aujourd'hui des noms analogues placés à toutes les entrées des Alpes du côté de l'Italie, comme s'il avait existé partout un Ocelum. Ainsi, à la double entrée des Alpes Cottiennes, d'un côté, l’on voit Oulx[21] dans le val de Suse, de l'autre, Ucello[22], dans le val de Pragelas. On voit Isela et Oscela ou Domo d'Ossola, à l'entrée des Alpes Lepontiennes (Simplon) ; Isola, à l'entrée des Alpes Rhétiques (Splügen) ; Isola, à l'entrée des Alpes Maritimes (au nord de Nice). Quoi qu'il en soit de l'origine de tous ces noms analogues appliqués à toutes ces entrées des Alpes, l'Ocelum dont parle César aurait disparu, suivant nous, de Ventrée commune des Alpes Craies et des Alpes Pennines, comme les Graioceli eux-mêmes ont disparu du même lieu et de l'histoire, parce qu'Auguste, d'après Suétone, fit exterminer de là tous les Salassi, et les remplaça par une colonie romaine, Augusta Prætoria (Aoste), qui aurait ainsi été substituée à Ocelum.

Remarquons, du reste, que le nom de Graioceli semble avoir été composé de deux parties, comme pour indiquer les habitants de l'Alpe Graie près de d'Ocelum : Inalpini Graiœ Oceli ; de même que nous reconnaissons dans le nom Piémont ou Piémontais les deux termes pes, mons.

Des trois peuples du passage des Alpes suivi par César, les Centrones seuls ont persisté dans cette contrée et dans l'histoire. Tous les documents géographiques postérieurs à cette époque continuent de les signaler là, dans le val de Tarentaise. Est-ce parce qu'ils furent plus énergiques, ou parce que leur climat était trop froid pour les Italiens, ou parce qu'ils n'avaient point de mines d'or ?

Comme les Salassi-Graioceli, et par suite des mêmes événements politiques, les Caturiges ont disparu de la place indiquée, suivant nous, par César et Strabon. Mais les Caturiges ne sont-ils plus mentionnés dans l'histoire, n'ont-ils pas été transportés ailleurs ?

Et même, au temps de César, les Caturiges n'étaient ils point ailleurs que là où nous les avons placés ? C'est un point qu'il nous reste à examiner. Car, non-seulement l’on a admis jusqu'à ce jour que les Caturiges ont existé dans un autre passage des Alpes, bien éloigné de celui-ci, sur le territoire d'Embrun et de Chorges ; mais encore, la Commission impériale de la géographie des Gaules admet que les Caturiges étaient là dès l'époque de César, que ce sont ceux dont César parle, et qu'il a passé par Embrun et Chorges pour se rendre en Gaule, sur le haut Rhône. Il y a donc tout intérêt à éclairer ce point de géographie historique.

Que les Caturiges dont parle Strabon aient été, comme les Salassi, détruits, vendus à l'encan par Auguste, cela ne peut guère faire doute, quand l’on rapproche deux des passages de cet auteur que nous avons cités plus haut, et qui doivent être rapportés à deux époques différentes, avant et après la destruction des Salassi. Dans le premier, Strabon indique la place des Caturiges au-delà et au-dessus des Salassi du val d'Aoste, c'est-à-dire, au nord d'Ivrée. Dans le second, il indique la destruction de plusieurs petits peuples de cette même région. Rappelons-en les premières lignes : Au-dessus de la ville de Côme située au pied des Alpes, sont, d'un côté, les Rhœti.... vers l'orient ; de l'autre côté[23], les Lepontii.... et plusieurs autres petits peuples, très-pauvres, et qui n'étaient jadis connus en Italie que par leurs brigandages. Mais aujourd'hui, les uns sont entièrement détruits...

Que les Caturiges vendus en esclavage aient pu être transportes à Embrun et à Chorges, cela n'est pas douteux, car ce sont là deux points éloignés de leur patrie, comme l'exigeait Auguste en vendant les populations, d'après Suétone, que nous avons cité. Mais peut-on admettre qu'une population emmenée en esclavage ait donné son nom au pays où les acquéreurs l'auraient transportée ?

Quant à l'opinion que le peuple d'Embrun et de Chorges était les Caturiges que César rencontra, en traversant les Alpes avec cinq légions pour se rendre sur le haut Rhône, les textes des géographes anciens ne nous permettent pas de la considérer comme fondée.

Voici ce que dit Ptolémée :

Dans les Alpes Cottiennes : la ville des Lepontii, Oscela (Domo-d'Ossola).

Dans les Alpes Graies : la ville des Caturgidi (ou Caturigidi), Eborodunum (Embrun).

Dans les Alpes Graies : la ville des Segusiani, Segusium (Suse), Brigantium (Briançon).

Suse, Briançon, Embrun, dans les Alpes Graies, et Domo-d'Ossola, dans les Alpes Cottiennes ? Est-ce là une faute de la version latine que nous avons sous les yeux ? Ou bien, serait-ce le cas de faire une de ces rectifications prévues par Ptolémée lui-même dans le prologue du livre II ? Mais négligeons le nom des Alpes dans ce texte de Ptolémée, et n'y voyons que les Caturgides ou Caturigides d'Embrun : sont-ils les Caturiges de César ?

Avant de répondre, citons encore ce qu’on trouve dans l'itinéraire d'Antonin, de Suse à Cavaillon, par les Alpes Cottiennes : Segusione (Suse)Ad Martis ; — Brigantione (Briançon) ; — Ramæ ; — Eburoduno (Embrun) ; — Caturrigas (Chorges) ; — Vapincum (Gap) ; — Alabunte ; — Segusterone (Sisteron) ; — Alaunio ; — Catuiaca (Oppedette) ; — Apta Julia (Apt) ; — Fines ; — Cabellione (Cavaillon).... Ici encore, le nom Caturrigas rappelle-t-il les Caturiges de César ?

Strabon va répondre. Ce géographe indique aussi quels étaient, de son temps, les peuples dont cette même route traversait le territoire ; voici ce qu'il dît à ce sujet : Quant au chemin qui traverse le pays des Vocontiens et l'État de Cottius, l’on suit, depuis Nîmes jusqu'à Ugernum (Beaucaire) et Tarascon, la même route que la précédente[24]. De là, le chemin se partage en deux routes ; la première par la Durance et Cavaillon, jusqu'aux frontières des Vocontiens et à l'endroit où l’on commence à monter les Alpes, a 63 milles[25]. On compte pour la seconde 99 milles[26], depuis ce point jusqu'à l’autre extrémité du pays des Vocontiens du coté de l'État de Cottius, et jusqu'au bourg Ebrodunum (Embrun). On en compte autant, de ce dernier, en allant par le bourg de Brigantium (Briançon), Scingomacum et les hautes Alpes, jusqu'à Ocelum[27], qui borne l'Etat de Cottius. Cependant l’on donne le nom d'Italie même au c pays qui succède immédiatement à Scingomacum, qui est à 27 milles d'Ocelum[28].

Il est évident qu'il s’agit ici, dans Strabon, de la même route que ci-dessus dans l'itinéraire. Cette route traversait, d'après Strabon, depuis Oppedette jusqu'à Embrun, le territoire des Vocontii, et ensuite l'Etat de Cottius, depuis au delà d'Embrun jusqu'à l’Ocelum des Alpes Cottiennes[29]. Ainsi, Embrun et Chorges étaient sur le territoire des Vocontii à l'époque de Strabon ou de César, Par conséquent, d'après le texte de César, Embrun et Chorges faisaient partie de la Province Ultérieure, soumise aux Romains, et les Caturgides de ce lieu n'eussent point tenté d'empêcher les légions de passer. L'eussent-ils tenté, que César ne les eût point repoussés avant de parvenir chez les Vocontii, comme il le dit, mais bien après y être parvenu.

D'ailleurs, où trouver dans le voisinage de cette région d'Embrun et Chorges les deux autres peuples qui s'unirent aux Caturiges pour attaquer au passage l'armée de César et, comme l'explique Strabon, pour piller son argent ? La position des noms de ces deux autres peuples des Alpes, sur la nouvelle carte des Gaules, indique la place des Graioceli dans le val de Maurienne, celle des Centrones dans le val de Tarentaise, et, en outre, dans levai d'Aoste, où Strabon indique les Salassi. Or, ces trois vallées des Alpes sont séparées de celle de la Durance, où César aurait passé chez les Caturiges, par des chaînes de montagnes infranchissables. Comment les trois peuples se seraient-ils trouvés ensemble pour attaquer l'armée de César qui passait à la hâte, ire contendit ?

On doit donc conclure qu'il n'a existé entre les Caturgides d'Embrun et Chorges, et les Caturiges des versants méridionaux du mont Pennin (Grand Saint-Bernard), qu'une simple ressemblance de noms, toute fortuite, comme nous en trouvons d'autres exemples, entre les Centrones des Alpes et les Centrones de la Belgique ; entre les Segusiani de Suse et les Sebusiani de la rive droite du haut Rhône ; entre Caturrigas (Chorges), près de la Durance, et Caturiges (Bar-le-Duc), près de la Marne. On peut du reste se rendre compte de ces ressemblances que présentent les noms anciens de divers peuples et de divers lieux, en admettant qu'ils indiquaient, dans la langue de l’époque, quelques qualités remarquables de ces peuples ou de ces lieux, comme l’on le reconnaît dans Condate, Fines, Conflans, Aix ; et comme nous le voyons facilement de nos jours dans un si grand nombre de noms propres : Beaumont, Roquefort, Châtillon, Clairvaux, Villeneuve, Moutiers, Bellegarde..., répétés çà et là en France.

Ainsi, les trois peuples du passage des Alpes par lequel César se rendit en Gaule avec cinq légions sont bien les peuples du passage des Alpes Craies, qu’on rencontrait en traversant les monts par la route du val d'Aoste (Augusta Salassarum, au temps d'Auguste, Ocelum de la frontière romaine, au temps de César), parle col du Petit Saint-Bernard (Alpis Graia), et par le val de Tarentaise, où se trouve aujourd'hui Moutiers (Darantasia Centronum).

Où conduisait jadis cette route ?

Voici les indications que fournit l'itinéraire d'Antonin, de Milan à Vienne et à Lyon, par les Alpes Graies : Arebrigium ; — Bergintrum ; — Darantasia Centronum (Moutiers) ; — Obilinnum ; — Ad Publicanos ; — Mantala ; — Lemincum (Chambéry) ; — Labiscone ; — Augustum (Aoste, près de Pont-de-Beauvoisin) ; — Bergusium (Bourgoin) ; — Vienna ; — inde Lugdunum.

Mais avant que Lyon existât, du temps de Polybe et du temps de César, cette voie des Alpes Graies ne menait-elle qu'à Vienne ? Quand l’on était arrivé à Chambéry, si l’on voulait aller à Genève et à l'est du Jura chez les Helvetii, ou bien à l’ouest du Jura chez les Sequani, allait-on passer à Vienne ? Allait-on faire cet immense détour ? Tandis que l’on apercevait, droit devant soi, le promontoire du Grand Jura qui domine Frangy, d'où l’on pouvait aller en quelques heures passer le Rhône, à droite du mont, au pont de Genève, à gauche du mont, à la Perte du Rhône, sans difficulté et en toute saison. La seule préexistence de Genève n'implique-t-elle pas déjà le fait d'une subdivision de la route dont il s'agit dans la direction de cette ville ?

Tout porte donc à considérer la route d'Italie par le Petit Saint-Bernard comme ayant présenté, dès l'époque de la guerre de Gaule, d'abord à Chambéry deux branches, l'une se dirigeant sur Vienne, l'autre sur Genève par Frangy ; puis, à Frangy, deux branches, l'une sur Genève, l'autre sur la Perte du Rhône. La branche de Chambéry à Vienne se jette à gauche, à travers un pays difficile ; la branche de Frangy à Genève se jette à droite, et gravit une crête assez élevée qui règne entre les Usses et l'Arve ; la branche qui va tout droit et qui pénètre au cœur de la Gaule Celtique, comme il a été expliqué, ne présente aucune difficulté notable.

Il nous reste à parler de trois autres peuples libres des Alpes : les Nantuates, les Veragri, les Seduni. Voici l'indication géographique qui les concerne dans les Commentaires : Quum in Italiam proficisceretur Cæsar, Ser. Galbam.... in Nantuates, Veragros, Sedunosque misit, qui a finibus Allobrogum et lacu Lemano et flumine Rhodano ad summas Alpes pertinent[30]. En partant pour l'Italie, César envoya Sergius Galba chez les Nantuates, les Veragri et les Seduni, lesquels, du territoire des Allobroges et du lac Léman, et des bords du Rhône, s'étendent jusqu'aux sommets des Alpes. On s'accorde généralement aujourd'hui à placer ces peuples dans le Valais, sur les deux rives du Rhône, tous les trois à la suite dans ce même ordre, à partir du Léman pour remonter vers les sources du fleuve : les Nantuates jusqu'à Saint-Maurice ; les Veragri jusqu'au delà de Martigny (leur ancien bourg Octodurus) ; et les Seduni dans la contrée de Sion, ville dont le nom rappelle celui de cet ancien peuple. Cela est, comme l’on le voit, en parfait accord avec l'indication géographique de César concernant ces trois peuples. Les Nantuates et les Allobroges paraissent avoir eu pour limite, sur la rive méridionale du lac Léman, le point de Saint-Gingolph, qui, aujourd'hui encore, remplit le même rôle.

Mais un autre texte de César donne lieu à une difficulté. Il y parle encore des Nantuates (chez lesquels du reste il ne paraît pas avoir jamais été en personne), et il les place sur le cours du Rhin[31]. Or, les Nantuates ne semblent avoir été qu'un assez petit peuple, et la place est bien grande depuis l'extrémité orientale du Léman jusqu'au bord du Rhin. Nous avons tenté de résoudre cette difficulté, dans un travail dont l'Académie des inscriptions a bien voulu entendre la lecture, il y a trois ans. Notre solution consiste à ne prolonger le territoire des Nantuates que jusqu'aux affluents du Rhin, qui se trouvent dans le voisinage du Léman, en considérant ces affluents comme des parties constitutives du Rhin, du Rhin arborescent, suivant la manière dont les géographes grecs et César lui-même se représentaient les fleuves.

 

PEUPLES DE LA PROVINCE ROMAINE ET PEUPLES DE LA GAULE CELTIQUE PLACÉS DE CHAQUE CÔTÉ DE LA LIGNE FRONTIÈRE DU HAUT RHÔNE ET DES CÉVENNES.

Nous sommes à la partie la plus importante de la carte des Gaules. Il s'agit de déterminer la position géographique des divers peuples qui se trouvaient en contact, de part et d'autre, sur la frontière commune de la Province romaine et de cette Gaule que César venait envahir. La connaissance de la position exacte de chaque peuple de cette frontière est indispensable pour qu’on puisse, en lisant les Commentaires, suivre sur le terrain la marche des armées dans la première et dans la septième campagne, c'est-à-dire dans l'invasion et dans les mouvements qui eurent lieu depuis Gergovia jusqu'à Alésia. D s'y présente plusieurs points très-importants à établir, suivant nous, en opposition avec les opinions admises.

Afin de ne négliger rien dans l'intérêt de la clarté de la discussion, nous allons introduire quelques subdivisions qui se présentent naturellement. Ainsi, nous considérerons la ligne du haut Rhône d'abord, la ligne des Cévennes ensuite ; d'un côté, les peuples de la Province, de l'autre les peuples de la Gaule ; les points importants, obscurs et difficiles seront traités à part.

 

§ I. — Ligne du haut Rhône.

 

Du côté de la Province, cette ligne forme la frontière septentrionale des Allobroges. Nous avons vu, en effet, d'après César et Strabon rapprochés, que ce peuple avait pour limite le Rhône même, depuis les Cavares jusqu'aux Nantuates, c'est-à-dire, depuis le confluent de l’Isère jusqu'au point de Saint-Gingolph sur la rive méridionale du lac Léman que le fleuve traverse. On verra cette première détermination confirmée par d'autres concernant les peuples qui vont se trouver en face, sur la rive opposée.

Du côté de la Gaule, pour déterminer la place des peuples de cette frontière, nous allons d'abord marquer sur la rive même du haut Rhône les points de séparation de leurs territoires respectifs ; puis nous tâcherons d'en déterminer les circonscriptions.

Divers textes de César exigent que quatre peuples de la Gaule Celtique arrivent sur la rive droite du Rhône entre le Léman et le confluent de la Saône : les Helvetii, les Sequani, les Sebusiani, les Ædui. Ils doivent, suivant nous, y être placés dans ce même ordre, à partir du Léman.

Les Helvetii doivent occuper la rive droite du Léman et du Rhône, depuis les Nantuates jusqu'à la rencontre des monts Jura et du fleuve, c'est-à-dire jusqu'au fort de l'Ecluse. Plusieurs textes des Commentaires sont positifs à cet égard ; rappelons-en un seul : Le territoire des Helvetii est entouré, d'un côté, par le Rhin.... d'un autre côté par le Jura, mont très-élevé, qui est entre les Sequani et les Helvetii ; d'un troisième côté, par le lac Léman et le Rhône, fleuve qui sépare notre Province des Helvetii[32]. Nous allons voir ci-après que la passe du Grand Jura où se trouve aujourd'hui le fort de l'Écluse était bien, comme nous le disons, la limite du territoire des Helvetii sur le bord du Rhône.

Les Sequani doivent être placés sur le fleuve, à la suite des Helvetii, à partir du fort de l’Ecluse, jusqu'au confluent de la Valserine, qui a lieu à la Perte du Rhône même, du côté d'aval. On ne peut douter, d'après le texte précédent, que ce ne soit là une rive appartenant aux Sequani, puisque le fleuve s'y trouve au pied du Jura et à l'opposé des Helvetii. Voici un second texte à l'appui de cette attribution : Il n'était absolument que deux chemins par lesquels les Helvetii pussent quitter leurs foyers, l'un par le pays des Sequani, chemin étroit et difficile, entre le mont Jura et le lit du Rhône, où à peine des chars à la file pouvaient passer ; or le mont, très-élevé, y dominait de manière qu'il eût suffi d'un très-petit nombre d'hommes pour empêcher de passer[33]. C'est bien, à n'en pas douter, la passe du fort de l'Écluse que César indique ici comme étant chez les Sequani. Rappelons un troisième texte : Surtout le pays des Sequani n'étant séparé de notre Province que par le Rhône[34].

Mais faut-il limiter au point du confluent de la Valserine et de la Perte du Rhône la frontière des Sequani sur le fleuve ?

Remarquons d'abord que cela suffit pour satisfaire aux textes ci-dessus, qui sont tout ce que l’on trouve à cet égard dans les Commentaires. Étendre plus loin la frontière des Sequani sur le Rhône serait donc purement arbitraire. Ce serait de plus se mettre en opposition avec la nature des lieux et avec toutes les traditions locales, comme l’on va pouvoir s'en assurer. La frontière de Franche-Comté, province que tous les auteurs considèrent comme représentant dans son ensemble l'ancien pays des Sequani, vient se raccorder au mieux sur la frontière naturelle de la Valserine, ce torrent à bords profondément escarpés. Aussi haut que les renseignements peuvent remonter vers l'époque gallo-romaine, nous trouvons la Valserine limitant le territoire de l'abbaye de Condat (Saint-Claude), chez les Sequani, sur la rive gauche, et le territoire de l'abbaye de Saint-Pierre de Nantua, en pays de Bugey, sur la rive droite. La Valserine fut encore la limite de la terre féodale de Balon, située au versant occidental du Grand Jura, pays des Sequani. La Valserine fut la ligne de démarcation complémentaire adoptée dans le traité de 1601 que nous avons cité au sujet des routes, et par lequel l’on cherchait à maintenir la Savoie et la Franche-Comté, c'est-à-dire l'ancienne Province romaine et l'ancien pays des Sequani, en communication et en contact sur cette même frontière du Rhône, telle que la désignent les Commentaires. La Valserine n'a peut-être jamais cessé d'être une limite, ou de peuple, ou de province, ou de département, ou d'arrondissement, ou de douane. Mais, nous le répétons, notre raison principale de limiter au confluent de la Valserine la frontière des Sequani sur le Rhône, c'est que cela est nécessaire et suffisant pour satisfaire à tous les textes de César.

Les Sebusiani doivent être placés à la suite des Sequani sur le Rhône. La position géographique des Sebusiani est le point fondamental de toute opinion touchant l'invasion de la Gaule par César ; c'est un élément lumineux pour éclairer sa marche dans la septième campagne. L'importance et la nécessité de placer les 5c6M5tani où nous les plaçons ressortira surtout dans la discussion de la première et de la septième campagne, par les exigences qu’on trouve dans le récit quand l’on veut faire l'application au terrain.

Ici, tout d'abord, nous devons justifier ce nom de Sebusiani que nous attribuons au premier peuple chez lequel César mit le pied à son entrée en Gaule, peuple que des savants d'un grand mérite appellent Segusiavi, ne le distinguant pas des Segusiavi dont parle Ptolémée, deux cents quinze ans après la guerre de Gaule, et qu'il place au bord de la Loire, autour de Roanne et de Feurs (Forum Segusiavorum). Nous, au contraire, nous voyons les Sebusiani de César bien loin de là, dans le Bugey, petite province et nom propre que la tradition a conservés et qui nous les représentent.

Outre César, qui seul avait vu les lieux, Strabon, Pline et Ptolémée ont parlé des Sebusiani ou de Segusiavi, ou d'une peuplade gauloise d'un nom analogue ; car l’ensemble des manuscrits présente une multitude de variantes : Sebusiani, Sebosiani, Sepusiani, Segusiani, Secusiani, Secusiabbi, Segusiavi ; sans parler des variantes grecques, lesquelles ne sont ni peu nombreuses, ni légères. Nous discuterons plus loin la question de savoir si cet ensemble de noms s'applique à un seul peuple ou à deux peuples distincts. Contentons-nous de faire remarquer ici que nous nous conformons à l'orthographe du plus grand nombre des manuscrits et des meilleurs[35]. Ajoutons toutefois que la multiplicité des noms ne prouve rien pour aucune des deux opinions. N'y eût-il qu'un seul nom, il se pourrait néanmoins qu'il eût existé deux peuples de ce nom unique, sur deux territoires distincts. Les Gaules présentent plusieurs faits analogues. On y trouve deux peuples Volcœ, deux Bituriges, deux Lemovices, quatre Aulerci, des Centrones dans les Alpes et des Centrones dans la Belgique, sous la dépendance des Nervii. Ainsi les noms des peuples sont de simples mots qui, par des ressemblances, peuvent facilement induire en erreur, et pour reconstituer la géographie ancienne sur une base solide, il faut, en outre, des faits historiques applicables au terrain et une suite convenable de points de repère.

Passons aux divers textes de César qui se rapportent aux Sebusiani.

La première fois que César parle des Sebusiani, c'est quand il met lé pied dans la Gaule Celtique ; il s'exprime ainsi : De là, César conduit son armée chez les Allobroges, des Allobroges chez les Sebusiani. Ce peuple est placé en dehors de la Province, le premier au delà du Rhône. Inde in Allobrogum fines, ab Allobrogibus in Sebusianos exercitum ducit. Hi sunt extra Provinciam trans Rhodanum primi[36]. Après quoi l’auteur passe à un autre sujet. La généralité de cette expression nous parait frappante. Il est évident que César n'aurait point parlé ainsi, d'une manière absolue, si les Sebusiani n'avaient pas occupé la partie la plus considérable de la rive droite du Rhône, vis-à-vis de la Province. A ce point du livre, le lecteur des Commentaires sait déjà que la rive droite du fleuve appartient, à partir du Léman, d'abord aux Helvetii, jusqu'à la passe du Grand Jura[37], puis aux Sequani, jusqu'au confluent de la Valserine[38] ; il doit donc attribuer aux Sebusiani tout ou presque tout ce qu'il reste de la rive droite du haut Rhône, vis-à-vis de la Province. En leur attribuant le Bugey, nous les plaçons au bord du fleuve, depuis le confluent de la Valserine et la Perte du Rhône, jusqu'au confluent de l'Ain, c'est-à-dire sur une étendue d'environ cent vingt kilomètres.

Quant à la partie de la rive droite du haut Rhône comprise entre l’Ain et la Saône, nous l’attribuons à notre quatrième peuple, aux Ædui-Ambarri, placés immédiatement au sud d'une portion orientale des Ædui proprement dits. La raison pour laquelle nous considérons les Ambarri comme des Ædui et les appelons Ædui-Ambarri, c'est que, tout d'abord, César nous présente exceptionnellement les Ambarri comme amis et frères des Ædui ; Ambarri, necessarii et consanguinei Æduorum[39]. Ce qui explique qu'ensuite, dans les Commentaires, le nom des Ædui puisse comprendre aussi les Ambarri, lesquels n'y sont plus nommés séparément. Les raisons qui nous obligent à placer là, au bord du Rhône, des Ædui, nous obligent par suite à ne pas y prolonger le territoire des Sebusiani ; en voici plusieurs.

Les Helvetii sont sortis de leur pays par la cassure du mont Jura où est placé le fort de l'Ecluse. César les fait passer successivement à travers le pays des Sequani, celui des Ædui et celui des Ambarri, avant qu'ils arrivent à la Saône[40]. Donc il se trouvait déjà des Ædui proprement dits et des Ædui-Ambarri sur la rive gauche de la Saône, entre la frontière des Sequani et la rivière.

César s'exprime ainsi dans un troisième texte : Il est une rivière, l’Arar (la Saône), qui va se jeter dans le Rhône à travers le pays des Ædui et des Sequani. Flumen est Arar, quod per fines Æduorum et Sequanorum in Rhodanum influit[41]. L'ordre de succession des deux peuples sur la rivière ne saurait être mis en question : ce sont les Ædui qui accompagnent la Saône jusqu'au Rhône ; et l'expression de César nous paraît assez claire pour que l’on puisse affirmer qu'ils s'étendent bien réellement jusqu'au fleuve. Donc il faut placer des Ædui sur la rive droite du Rhône, dans la région du confluent de la Saône où la nouvelle carte des Gaules prolonge le territoire des Segusiavi.

Au début de la septième campagne, l’on admire un brillant épisode où César, accourant d'Italie en Gaule, au cœur de l'hiver, et craignant, même pour sa personne, d'y rentrer par sa route habituelle, entreprend de déjouer tous les projets des Gaulois. Il se rend à Narbonne, y prend des troupes dont il garnit la frontière, franchit les cols des Cévennes couvertes de six pieds de neige, et apparaît chez les Arverni, pour y attirer l'attention et l'armée des Gaulois. Puis, sans confier à personne son projet, sous un prétexte, il laisse le commandement des troupes au jeune Brutus, en lui recommandant de faire courir au loin, de tous côtés, la cavalerie ; et, promettant de n'être pas plus de trois jours absent, il vole à Vienne. Là, il trouve des chevaux frais qu'il y avait envoyés longtemps d'avance, et il court, sans s'arrêter ni de jour ni de nuit, à travers le pays des Ædui, chez les Lingones, où deux légions hivernaient ; afin que, si les Ædui méditaient quelque projet, même contre sa vie, ils ne pussent l'atteindre[42]. Si l’on cherche sur le terrain quelle direction dut suivre cet homme infatigable, dans cette course précipitée de deux cents kilomètres, l’on trouve que, pour courir droit au but par la plaine et en évitant les centres de population, comme l’exigeaient les circonstances, il dut passer le Rhône sous Montluel, puis suivre la ligne moyenne de toute la plaine entre les monts Jura et la Saône, passer cette rivière non loin du confluent du Doubs, et remonter ensuite par sa rive droite chez les Lingones. Or, si jamais César a dû bien savoir dans quel pays il se trouvait, c'est cette fois-là. Donc, les Ædui confinaient à la province sur le Rhône.

Si l’on pense satisfaire à ce texte par leurs clients, les Sebusiani ou les Segusiavi, comme le fait la nouvelle carte des Gaules, dans le tracé de la marche de César à la septième campagne, la même obligation géographique de placer des Ædui au bord du Rhône se présente de nouveau plus loin, sans qu’on puisse l'éviter de la même manière.

Voici, en effet, un cinquième texte plus clair encore à cet égard, et le plus important de tous, parce qu'il jette la lumière sur la situation de tous les peuples placés de part et d'autre de la ligne du haut Rhône et de celle des Cévennes. Il s'agit d'une attaque générale de la Province, où Vercingétorix fait marcher les divers peuples limitrophes du côté de la Gaule Celtique contre ceux qui leur correspondent du côté de la Province. Il ordonne (dit César) aux Ædui et aux Sebusiani, qui sont limitrophes de la Province, de lever dix mille hommes et de porter la guerre chez les Allobroges. De l'autre côté, il fait marcher les Gabali et les pagi Arverni de la frontière pour attaquer les Helvii, et encore les Rutheni et les Cadurci pour aller ravager les terres des Volcœ-Arecomici... Les Helvii, spontanément, viennent à la rencontre de leurs limitrophes et sont repoussés... Les Allobroges disposent de nombreux postes sur le Rhône et gardent leur pays avec beaucoup de soin et d'activité[43].

Nous voyons d'abord dans ce texte que les Ædui et les Sebusiani sont, les uns et les autres, limitrophes de la Province : l’expression de César est formelle et notre double attribution est conforme. La nouvelle carte des Gaules ne présente nulle part cette frontière des Ædui.

De plus, tout ceci implique clairement deux attaques séparées, Altera ex parte, l’une ayant lieu sur la ligne du haut Rhône qu'il s'agit de franchir, l'autre partant de la ligne des Cévennes. Le point de séparation ne peut être autre que le confluent de la Saône et du Rhône. En effet, à partir de ce confluent, pour attaquer la Province, Vercingétorix n'avait qu'à faire marcher les Gabali (du Gévaudan) et les pagi Arverni de la frontière contre les Helvii (du Vivarais), leurs voisins sur la rive droite du Rhône. Il eut été insensé de passer un fleuve large, profond, rapide, pour attaquer de ce côté les Allobroges, tandis que rien ne mettait à couvert les Helvii. C'est donc bien là que se trouvaient les pagi Arverni limitrophes de la Province. Mais, en amont du confluent de la Saône et du Rhône, il fallait nécessairement franchir le fleuve pour attaquer la Province ; donc, c'est ici que les Ædui et les Sebusiani étaient limitrophes de la Province romaine, et, pour franchir le fleuve, ils durent se porter aux points de facile passage. Les Allobroges, de leur côté, durent se porter aussi aux mêmes points de passage et y établir leurs postes de défense.

Ajoutons tout de suite, pour confirmer le récit des Commentaires et les considérations précédentes, que cette attaque dirigée par Vercingétorix contre les Allobroges sur la ligne du haut Rhône y a laissé deux traces. Ce sont deux souvenirs du lieutenant de Jules César, qui organisa la défense de la Province et établit les postes sur le haut Rhône, lequel était Lucius César[44]. Or, à la Perte du Rhône même, le chétif pont qui s'y trouve est appelé traditionnellement le pont de Lucey, sans qu’on puisse attribuer à ce nom de pont aucune autre origine que le nom propre de Lucius César : pont de Lucius. La seconde trace est ce même nom, Lucey, que présente encore un village placé au bord du Rhône, du côté des anciens Allobroges, à quarante kilomètres plus bas que la Perte du Rhône, sur un point du cours du fleuve où des îles nombreuses facilitent le passage en divisant les eaux. Le village de Lucey correspond au débouché oriental des gorges de Saint-Rambert, par où les Ædui durent se porter vers le haut du fleuve, où l’eau était moins profonde. Le pont de Lucey est au débouché oriental du défilé de Nantua, et nous avons montré que tous les anciens chemins de ces contrées convergent à ce passage naturel du Rhône, sur les deux rives.

Ainsi, voilà nos attributions géographiques pleinement confirmées par la stratégie de Vercingétorix.

Remarquons, au contraire, combien cette stratégie s'accorderait peu avec le système qui, prenant les Segusiavi de Feurs pour les Sebusiani des Commentaires, les place du même côté que les pagi Arverni limitrophes des Helvii, Ils se trouvent là sur la ligne des Cévennes : ils doivent être sur la ligne du haut Rhône ; ils se trouvent là à l’occident de la vallée de la Saône : ils doivent être à l’orient ; d'où un bouleversement général des positions respectives des peuples de cette région, au temps de César.

Voyons, en effet, quelles sont à cet égard les opinions admises jusqu'à ce jour, et dont la nouvelle carte des Gaules présente le résumé.

Depuis le Léman jusqu'à la Perte du Rhône, la rive droite du fleuve doit être occupée, d'après les textes, d'abord par les Helvetii, puis par les Sequani. La nouvelle carte peut se prêter à ces deux premières attributions ; mais pour tout le reste de cette frontière, depuis la Perte du Rhône jusqu'à la ligne des Cévennes, elle est, suivant nous, en opposition formelle avec les textes de César.

En effet, les Sebusiani étaient le premier peuple placé en dehors de la Province au delà du Rhône. Hi sunt extra Provinciam trans Rhodanum primi[45], et l’expression absolue du texte exige que les Sebusiani occupent, sinon toute la rive droite du haut Rhône, vis-à-vis de la Province, au moins tout ce que les autres textes de César permettent de leur attribuer, la plus grande part de cette rire ; or la nouvelle carte des Gaules ne leur en attribue qu'une très-petite part.

La Saône se rend dans le Rhône à travers le pays des Ædui : Flumen est Arar quod per fines Æduorum et Seqmnorum in Rhodanum influit[46]. Donc il faut placer des Ædui au confluent de la Saône et du Rhône. La nouvelle carte y prolonge le territoire des Segusiavi. Remarquons de plus que, en les écartant de là, l’on réduit d'autant leur part de la rive du fleuve ; car personne ne songe à les faire descendre au delà de Vienne.

Mais surtout remarquons bien ici que, les Ædui occupant la rive droite du haut Rhône au confluent de la Saône, c'est-à-dire à l'extrémité occidentale de cette rive, les Sebusiani, qui doivent eu occuper la plus grande partie, ne s'y peuvent plus trouver placés, relativement aux Ædui, que du côté de l’orient, seul côté où il y ait de la place. Ce qui montre bien que, en prenant les Segusiavi de Feurs pour les Sebusiani de César, il en résulte, pour la position de ces derniers, un renversement total d'orient en occident. Par suite de quoi, au sujet des événements qui ont eu leur théâtre chez les Sebusiani de César ou chez leurs limitrophes, l’on ira sur le terrain, chercher à l'occident ce qui est à l'orient : d'où l'impossibilité de rien comprendre aux faits de guerre rapportés dans les Commentaires, bien que l'ensemble des lieux soit parfaitement connu de tous aujourd'hui.

Poursuivons, et nous allons voir qu'une erreur en appelle une autre. Vercingétorix ordonne aux Ædui et aux Sebusiani, qui sont limitrophes de la province... de porter la guerre chez les Allobroges... Les Allobroges établissent de nombreux postes sur le Rhône et gardent leur territoire avec beaucoup de soin et d'activité. Æduis Sebusianisque, qui sunt finitimi Provinciæ... bellum inferre Allobrogibus jubet... Allobroges, crebris ad Rhodanum dispositis prœsidiis, magna cum cura et diligentia suos fines tuentur[47]. D'après ce texte, il devait se trouver en face des Allobroges, sur la ligne du haut Rhône, des Ædui et des Sebusiani. Or, la nouvelle carte n'y présente point d’Ædui ; 2° l’on vient de voir que les Segusiavi n'ont pu, comme elle l'indique, s'y être prolongés ; 3° les Allobroges qu'elle y présente un peu plus haut, tout le long du fleuve, n'ont pu, en regard des expressions que César emploie ici, avoir occupé tout ce terrain. En effet, dans cette hypothèse, au lieu de dire que les postes établis par les Allobroges pour garder leur territoire furent établis auprès du Rhône, ad Rhodanum, sur la rive gauche, César eût dit sur la rive droite, trans Rhodanum. Cela est indubitable, puisque, de fait, dans cette hypothèse, les postes de garde eussent été placés au delà du Rhône, et même assez loin dans l'intérieur des terres, à la limite septentrionale de ce territoire de la rive droite du fleuve où la nouvelle carte place des Allobroges.

Il faut donc bien admettre, comme nous le faisons, que l'expression de César citée plus haut : Vicos possessionnesque indique des habitations rurales et autres propriétés particulières que des Allobroges possédaient au delà du Rhône, sur le territoire d'un autre peuple ; ou bien, si l’on tient à y voir un territoire national des Allobroges, l’on est amené à reconnaître que ce territoire national d'outre-Rhône était sans importance, puisque César, parlant de l'attaque générale du territoire des Allobroges, n'en fait aucune mention et qu'eux-mêmes ne le gardent pas.

 

Du reste, le point de la rive droite du haut Rhône où se trouvaient ces vicos possessionesque appartenant à des Allobroges ne peut être déterminé qu'en discutant le point d'entrée de César et l'itinéraire suivi par les Helvetii, qui y ont exercé des ravages, itinéraire que la nouvelle carte des Gaules n'indique pas.

Revenons aux preuves directes de la position des divers peuples de la Celtique sur le haut Rhône ; et maintenant que nous avons, pour ainsi dire, jalonné la place de chacun d'eux sur la rive du fleuve, cherchons dans les Commentaires quelques données positives pour déterminer, autant que possible, l'étendue et les limites de chaque territoire.

A partir de la région du confluent de la Saône, les Ædui possédaient encore sur sa rive droite les pays de Mâcon, de Châlons, d'Autun. Voici les textes qui l'indiquent : César place Q. Tullius Cicéron et P. Sulpicius chez les Ædui, à Châlons et à Mâcon sur la Saône, afin d'assurer l'approvisionnement de blé[48]. Et comme Bibracte (Autun), la ville des Ædui de beaucoup la plus considérable[49]... Du reste, pour ces trois pays et encore pour le Bourbonnais, le Nivernais, l'Auxois, qui faisaient partie jadis du territoire des Ædui, nous sommes généralement d'accord avec les géographes modernes et avec la nouvelle carte des Gaules.

Il n'en est plus de même vis-à-vis et sur la rive gauche de la Saône. De ce côté-là, entre les Ambarri et les Sequani, la nouvelle carte des Gaules ne présente point d'Ædui, proprement dits, malgré un texte formel de César. En effet, les Helvetii, en quittant leurs foyers, sont entrés chez les Sequani par la passe du Jura où se trouve aujourd'hui le fort de l’Ecluse. De là, pour arriver au bord de la Saône, César les fait s'acheminer de la manière suivante : Déjà les Helvetii avaient fait traverser à leurs troupes les défilés et le territoire des Sequani, et ils étaient parvenus sur le territoire des Ædui, et ils ravageaient leurs campagnes. Les Ædui envoient une députation auprès de César se plaindre que leurs campagnes aient été ravagées, leurs enfants emmenés en esclavage, leurs oppida pris d'assaut. En même temps que les Ædui, de même les Ambarri, amis et frères des Ædui, informent César que leurs campagnes sont ravagées et qu'ils peuvent à peine dans leurs oppida repousser les attaques des ennemis[50]. Ainsi, au moment où César reçoit les plaintes dont il s'agit, les émigrants ont traversé le pays des Sequani, ils ont traversé ou traversent encore celui des Ædui, ils sont entrés sur le territoire des Ambarri. Le texte de César implique formellement cette succession. Chez les Ædui, la dévastation est accomplie : Agri vastari, liberi eorum in servitutem abduci, oppida expugnari non debuerint ; chez les Ambarri, la dévastation est au début : Sese, depopulatis agris, non facile ab oppidis vim hostium prohibere. Les Ædui demandent vengeance ; les Ambarri demandent du secours.

Nous apprenons par un autre passage (et en le citant nous aurons épuisé tous les textes des Commentaires qui se rapportent à ce peuple) que les Sebusiani étaient clients des Ædui : Ædui atque eorum clientibus, Sebusianis, Ambivaretis, Aulercis-Brannovicibus, Brannoviis[51]...

Ce texte et un autre où il s'agit encore des Ambivareti[52] sont les seuls où César nomme ces trois derniers petits peuples clients des Ædui, et aucun autre auteur, à notre connaissance, n'en a parlé, Nous serons donc réduit à chercher sur le vaste territoire des Ædui les indices locaux qui peuvent y faire reconnaître la place de ces clients avec plus ou moins de probabilité. Cela est, du reste, sans importance.

D'après l'ensemble de tous ces points particuliers déterminés par des textes positifs de César, et encore d'après beaucoup d'autres textes ou preuves diverses que l’on trouvera à leur place dans le cours de notre travail, nous allons tout de suite reconstituer la géographie ancienne de la région du haut Rhône, sur la rive droite, telle qu'elle était, suivant nous, au temps de Jules César.

Le versant oriental du Grand-Jura, jusqu'au Rhône, était un prolongement du pays des Helvetii : les Commentaires ne permettent aucun doute à cet égard. Le versant occidental du Grand Jura, jusqu'au Rhône et à la Valserine, appartenait aux Sequani : les textes de César l'exigent, et n'exigent rien de plus le long du Rhône pour le territoire de ce peuple. Les autres limites du pays des Sequani étaient celles mêmes de la Franche-Comté : nous n'avons trouvé dans les Commentaires, sauf ce qui vient d'être dit, rien qui soit en désaccord avec ces limites traditionnelles ; et nous voyons que la longue frontière indiquée par César, entre le pays des Sequani et celui des Helvetii, a persisté ou s'est rétablie entre la Franche-Comté et la Suisse.

Le pays des Sebusiani était, suivant nous, le pays de Bugey dans sa plus grande extension, tel que la tradition nous le présente : c'est notre massif moyen des monts Jura, compris entre la Valserine, le Rhône et l'Ain, à partir de la frontière du pays des Sequani ou de la Franche-Comté.

Quant au pays compris entre l'Ain, le Rhône et la Saône, à partir de la frontière des Sequani, nous le divisons approximativement, d'après l'ensemble des indices qui rappellent les Ambarri, en deux parties, au moyen d'une ligne idéale menée de la Saône au Revermont, de Thoissey à Tossiat, pour indiquer la distinction des Ædui-Ambarri, places au sud de cette ligne, et des Ædui proprement dits, placés au nord.

Cette région des Ambarri consanguinei Æduorum est une vaste plaine divisée elle-même naturellement en deux parties par une crête uniforme d'environ cent mètres de hauteur, crête qui règne depuis le voisinage de Pont-d'Ain jusqu'à Lyon, où elle se termine au promontoire de la Croix-Rousse. C'est la dernière trace de la ligne de faîte des monts Jura, qui sépare la vallée du Rhône de la vallée de la Saône. A partir de cette crête, du côté du nord-ouest, le terrain se maintient élevé en s'inclinant légèrement sur la Saône ; il constitue ainsi le plateau des Dombes ; du côté du sud-est, le terrain descend tout d'abord par une pente rapide, puis une plaine basse et unie s'étend jusqu'à l’Ain et au Rhône. De l'autre côté de l'Ain, la plaine se continue encore sur une certaine étendue, jusqu'au pied des montagnes ; et comme la rivière offre des gués nombreux, faciles, il est naturel de penser que la région des Ambarri comprenait encore cette portion de la plaine située entre les monts et l'Ain.

Le pays des Ambarri, avec cette annexe, présente sur nombre de points des noms de lieux qui rappellent plus ou moins clairement le nom particulier de ces consanguins des Ædui. On y voit successivement, d'est en ouest, Ambérieux, Ambutrix, Ambronay, Bérieux, Ambérieux-en-Dombes, Bereins, Amareins ; et l’on voit encore un Ambérieux sur la rive droite de la Saône, presque vis-à-vis de Trévoux.

La moitié occidentale de la vallée de la Saône, à partir du Rhône jusqu'au pays d'Autun, ce pays compris, le Charolais, le Bourbonnais, le Nivernais et l'Auxois, appartenaient aux Ædui. Leur frontière, en revenant du nord au sud, du côté oriental, paraît avoir abouti à la Saône entre Beaune (aux Ædui) et Saint-Jean-de-Losne (aux Lingones) : en face du pays des Sequani, qui descendait sur la rive gauche de la Saône jusques au confluent du Doubs, comme la Franche-Comté.

Au sujet des Ambivareti, clients des Ædui, un doute se présente : ce nom est-il simplement une variante de celui des Ambarri ? Est-ce le nom d'une peuplade particulière ? Dans ce dernier cas, où serait sa place ? Probablement dans une subdivision du pays des Ambarri. Regardons dans ce pays, aux confins des Sebusiani, la région du confluent de l'Ain et du Suran : là, à l’endroit où les deux vallées s'abouchent, dans une position avantageuse au versant d'un coteau tourné au soleil, au bord des eaux et de la plaine, nous voyons un village, Varambon. Depuis quand est-il là ? Son nom, en négligeant la finale et en déplaçant une syllabe, peut-il nous rappeler les Ambivareti, comme aujourd'hui, en Espagne, Lerida nous rappelle l'antique Ilerda, les Ilergètes ? Nous voyons encore au nord de Varambon, à mi-distance de Tossiat, le hameau de Vavre, placé sur le vieux chemin qui suivait le pied du Revermont ; et encore, près et à l'ouest de Tossiat, les deux Vavrettes. Cette suite de noms analogues placés tout le long des monts Jura, Vavrette, Vavre, Varambon, Ambronay, Ambérieux, ville principale, et Ambutrix, peut-elle nous rappeler la place particulière des Ambivareti, clients des Ædui ? César, après la lutte d'Alésia, envoya une légion hiverner chez ce petit peuple. Cette légion, placée ici, aurait complété l’occupation de tous les passages des monts Jura, Labienus étant chez les Sequani avec deux autres légions et la cavalerie.

Ou bien faut-il placer les Ambivareti sur la rive droite de la Saône, vis-à-vis de Trévoux, autour d'Ambérieux-en-Beaujolais ?

On a placé les Aulerci-Brannovices dans le pays de Semur-en-Brionnois, d'après l'analogie de ce nom traditionnel. On ne s'accorde pas au sujet des Brannovii. On a voulu les placer sur les bords de la Brenne, aux environs d'Alise-en-Auxois.

Nous voyons sur le terrain qui termine la vallée de la Saône un indice négligé jusqu'à ce jour, la double vallée de l’Azergue et de la Brovenne. L'Azergue et la Brovenne sont deux petites rivières qui prennent naissance assez loin l’une de l'autre dans les montagnes du Lyonnais, la première au nord, la seconde au sud, et qui coulent Tune vers l'autre obliquement du côté de l’est. Elles se réunissent à douze kilomètres au sud-ouest de Trévoux : la Brovenne perd son nom au confluent, et ensuite l'Azergue va au nord-est passer à Ambérieux, près d'Anse, pour se jeter dans la Saône vis-à-vis de Trévoux. Les vallées de l’Azergue et de la Brovenne sont ouvertes et fertiles. On voit le rapport des noms et de la position géographique.

En résumé, pour ce qui concerne la place particulière des Aulerci-Brannovices et des Brannovii, clients des Ædui, nous avons sur le territoire général des Ædui les indices suivants : d'une part, Semur en Brionnois, d'autre part, Semur en Auxois ; d'un coté la double vallée de l'Azergue et de la Brovenne, de l'autre, la vallée de la Brenne. On peut aussi placer les deux peuples d'un même côté, attendu la grandeur de l'espace qui s'y trouve, placer les Brannovii autour de Semur en Brionnois, et les Aulerci-Brannovices dans la double vallée de l'Azergue et de la Brovenne : ce qui laisserait libre le territoire d'Alise en Auxois.

On a dit, mais sans le prouver, que les Mandubii étaient clients des Ædui, et comme César ni aucun auteur ancien ne le disent, nous n'avons pas à leur chercher une place sur le territoire des Ædui. Du reste, cette question est comprise dans la détermination d’Alésia, l'oppidum des Mandubii.

On a dit également que les Segusiavi étaient clients des Ædui, mais l’on a dit cela dans l'hypothèse qu'ils seraient les Sebusiani des Commentaires, ce que nous n'admettons pas. Cette question va être traitée à part.

 

§ II. — Concordance de l'application précédente des textes de César avec la géographie de Strabon et avec celle de Ptolémée.

 

Bien qu'il puisse nous suffire d'avoir établi nos déterminations géographiques sur l'autorité de César, nous ne pouvons négliger de consulter maintenant Strabon et Ptolémée. Nous aurons d'ailleurs à relever dans ce rapprochement quelques erreurs qui ont été commises, et auxquelles l’on ajoute foi généralement aujourd'hui même.

Strabon, copié par Pline, dit, au livre IV de sa Géographie : Le Rhône sort des Alpes avec une telle rapidité, qu’on distingue, durant plusieurs stades, le cours de ses eaux, même au milieu du lac Léman. Descendu dans les plaines des Allobroges et des Segusii, il se joint à la Saône à l'endroit où est Lyon (comme nous l'avons déjà dit), ville appartenant à ces derniers. La Saône prend sa source également dans les Alpes, elle sépare les Sequani des Ædui et des Lingones ; elle reçoit ensuite le Doubs, fleuve navigable, issu pareillement des Alpes, le force de prendre son nom, et va se jeter dans le Rhône, qui lui communique à son tour le sien, avant d'arriver à Vienne. Ces trois fleuves[53], etc.

Après l'Aquitaine et la Narbonnaise, vient cette portion de la Gaule bornée par le cours entier du Rhin et par celui du Rhône, depuis les sources de ce fleuve jusqu'à Lyon, et de là, jusqu'à la Loire. La partie supérieure de cette région, depuis les sources du Rhin et du Rhône jusqu'à peu près au milieu des plaines, forme la Lyonnaise... Lyon, bâti sur une colline, au confluent de la Saône et du Rhône, c est sous la domination des Romains. C'est la ville de la Gaule la mieux peuplée après Narbonne ; elle se distingue par son commerce, et parce que les gouverneurs envoyés de Rome y font battre monnaie, soit en or, soit en argent.... Lyon est la capitale des Segusii, qui habitent entre le Rhône et le Doubs.

Les autres peuples qui s'étendent jusqu'au Rhin sont bornés par le Doubs ou par la Saône.

Ces deux fleuves, comme je l'ai déjà dit, prennent leur source dans les Alpes ; et après s'être réunis, ils vont se jeter dans le Rhône[54]...

Les Sequani sont bornés à l'Orient par le Rhin et à l'Occident par la Saône. Entre le Doubs et la Saône, l’on trouve les Ædui, qui possèdent la ville de Cabyllinum (Châlons), située sur ce dernier fleuve, et la place forte de Bibracte (Autun). Ils se disaient parents des Romains, et ils furent les premiers qui contractèrent alliance et amitié avec eux. De l'autre côté de la Saône habitent les Sequani, peuple devenu depuis longtemps l'ennemi des Ædui et des Romains[55]....

Ces deux passages de la Géographie de Strabon présentent des difficultés que jusqu'ici l’on n'a pu résoudre. Avant de les examiner, remarquons, d'après l'auteur lui-même, comment il a fait sa géographie : Partie (dit-il) d'après ce que nous-même avons observé dans les diverses contrées que nous avons parcourues, partie d'après les récits ou les mémoires des voyageurs. Quant à nous, nous avons voyagé, vers le couchant, depuis l'Arménie jusqu'à cette portion de la Tyrrhénie qui est en face de la Sardaigne (jusqu'à la Toscane)... Au reste, le plus souvent, c'est d'après le rapport d'autrui que nous avons dû combiner la figure, la grandeur et les autres propriétés de chaque pays, pour en composer le tableau[56].

Il est facile de reconnaître dans vingt passages que Strabon avait les Commentaires de César sous les yeux ; Coray le fait remarquer.

De tout ce que présentaient les récits des voyageurs, l'élément géographique sur lequel Strabon pouvait le mieux s'appuyer, le seul qui pût, avec les montagnes, servir de base à sa géographie, c'était le rapport des grands cours d'eau entre eux. On connaissait fort bien le cours du Rhône. Tout le monde savait que la Saône venait s'embrancher au Rhône, sur la rive droite, à Lyon. On savait que le Doubs s'embranchait à la Saône, sur la rive gauche. Mais, pour tout ce qui concerne la direction précise et détaillée de ces cours d'eau, la grandeur et la figure des territoires compris entre eux, l’erreur était sans doute très-facile.

Cela posé, considérons les deux passages de Strabon cités plus haut, et dans lesquels, suivant nous, ce sont les Sebusiani de César qu'il entend par les Segusii.

Dans le premier passage, il s'agit des fleuves de la Gaule : Strabon décrit le cours du Rhône. Il arrive à parler de son trajet, depuis le lac Léman jusqu'au confluent de la Saône, portion du cours du fleuve qui est la frontière même des Allobroges du côté de la Gaule Celtique. Or, à ce sujet, les Commentaires consultés disent, en parlant des Sebusiani : Hi sunt extra Provinciam trans Rhodanum primi. Est-il donc étonnant que Strabon, prenant au pied de la lettre cette expression absolue, dans son ignorance des lieux, ait placé les Allobroges et les Segusii en regard sur les deux rives du Rhône, depuis le Léman jusqu'au confluent de la Saône, et que, par suite, la ville de Lyon, qu'il savait parfaitement être située au confluent même et sur la rive droite du fleuve, en face du pays des Allobroges, il l’ait placée chez le peuple Celte que César place, en termes si généraux, sur cette rive droite du Haut-Rhône, en face des Allobroges ? Car il ne faut pas perdre de vue que Strabon a dû être parfaitement renseigné sur la position topographique de la métropole de fondation récente, mais qu'il a pu l'être beaucoup moins bien sur les vieilles limites des anciennes circonscriptions gauloises, limites qui n'avaient plus aucune importance politique, ou même qu'il importait aux empereurs de faire oublier, pour rompre en tout l’ancienne tradition.

Dans le second passage cité, il s'agit des peuples et des villes de la Gaule : Strabon parle de la province Lyonnaise et d'abord de sa métropole. Après quoi, passant aux peuples divers et à leurs villes, il commence naturellement par les Segusii, chez lesquels, dans sa pensée, se trouve Lyon. Il leur donne cette ville pour capitale (du moins d'après la traduction de Coray, car l'expression grecque laisse du doute). Strabon ajoute que les Segusii habitent entre le Rhône et le Doubs. Or l’on sait que la vieille ville de Lyon était placée sur une colline, comme le dit ailleurs Strabon, sur la colline de Fourvières et des Antiquailles, colline qui est sur la rive droite de la Saône ; voilà donc un peuple qui aurait eu sa capitale hors de son territoire. Cette difficulté nous avertit déjà de ne pas nous attacher strictement aux expressions de l'auteur, et nous rappelle qu'il écrivait à Rome, sans jamais être venu en Gaule.

Or, les Commentaires étant muets à l'égard des villes des Sebusiani, il était naturel que Strabon donnât aux Segusii (Sebusiani) Lyon pour capitale. D'ailleurs, Auguste a pu attribuer l'administration directe de ce petit peuple aux gouverneurs de la province Lyonnaise ; d'autant plus qu'évidemment il y avait un intérêt politique à mettre sous la main des gouverneurs de la Lyonnaise les passages des monts Jura et du Rhône qui se trouvent dans le pays des Sebusiani, dans le Bugey.

Les Commentaires n'indiquent la position géographique des Sebusiani qu'en montrant ce peuple sur la rive droite du haut Rhône ; Strabon, qui connaît la disposition générale du Rhône, de la Saône, du Doubs, comme l’on le voit dans le premier passage cité, complète sommairement cette indication des Commentaires, en disant que les Segusii habitent entre le Rhône et le Doubs. Cette expression de Strabon, si l’on la prenait dans le sens absolu, serait exagérée pour les Sebusiani du Bugey, néanmoins elle resterait vraie ; le Bugey, en effet, n'occupe pas tout l’intervalle compris entre le Rhône et le Doubs, mais il est tout entier dans cet intervalle.

Or Strabon lui-même nous fournit immédiatement un moyen de déterminer le sens de l'expression qu'il vient d'employer. En effet, après avoir dit, au sujet de la Saône, dans le premier des deux passages cités, que cette rivière sépare les Sequani des Ædui et des Lingones, avant le confluent du Doubs, dans le second passage, où il s'agit des peuples, l'auteur complète l'indication précédente au sujet des Ædui, en leur attribuant le territoire de la rive gauche de la Saône, après le confluent du Doubs. Ainsi, dans ce dernier passage, après avoir dit, en termes généraux, que les Segusii habitent entre le Rhône et le Doubs, immédiatement Strabon attribue aux Ædui une partie de ce même intervalle, la partie voisine de la Saône : ce qui réduit l’expression précédente à sa juste valeur, et met en parfait accord les attributions territoriales faites par Strabon avec celles que nous avons déduites des textes de César.

Pour qu’on en puisse mieux juger, rappelons les indications fournies dans le premier passage : La Saône prend sa source dans les Alpes ; elle sépare les Sequani des Ædui et des Lingones ; elle reçoit ensuite le Doubs, fleuve navigable, issu pareillement des Alpes, le force de prendre son nom, et va se jeter dans le Rhône. Or ces trois peuples que la Saône sépare, l’un en face des deux autres, avant le confluent du Doubs, ne peuvent être placés que d'une seule manière, savoir : d'un coté les Sequani, entre la Saône et le Doubs, au-dessus de leur confluent ; de l'autre côté, sur la rive droite de la Saône, les Ædui, à partir d'un certain point de cette rive (par exemple, de Saint-Jean-de-Losne), et les Lingones au-dessus d'eux. Ainsi, dans ce passage de Strabon, l’on voit bien que, sur la rive gauche de la Saône, les Sequani s'arrêtent au confluent du Doubs ; mais sur la rive droite, l’on ne voit nullement où s'arrêtent les Ædui ; l’on doit donc croire qu'ils accompagnent la Saône jusqu'au Rhône. On est d'autant plus fondé à le croire que Strabon, dans le second passage, attribue aux Ædui la ville de Châlons, située sur la rive droite de la Saône, plus bas que le confluent du Doubs, qu'il leur attribue encore la rive gauche de la Saône, à partir de ce confluent, et qu'il ne place positivement sur Tune ou l'autre rive aucun autre peuple. Pour mettre la chose sous les yeux du lecteur, nous allons rappeler le second passage de Strabon, en le paraphrasant dans le sens du premier, sans rien ajouter qui n'aille de soi. Les Sequani, dit-il, sont bornés à l’orient par le Rhin, et à l'occident par la Saône [au-dessus du confluent du Doubs]. Entre le Doubs et la Saône [au-dessous du même confluent], l’on trouve les Ædui, qui possèdent la ville de Cabyllinum, située sur ce dernier fleuve, et la place forte de Bibracte [toutes les deux situées sur leur territoire de la rive droite de la Saône, qui a été indiqué en parlant de cette rivière et des peuples qu'elle sépare]. De l'autre côté de la Saône [au-dessus du confluent du Doubs] habitent les Sequani, peuple devenu depuis longtemps l'ennemi des Ædui et des Romains.... Faute d'avoir fait ce simple rapprochement des deux textes, l’on s'est efforcé en vain d'expliquer le second par l'hypothèse d'une erreur de nom de fleuve, comme l’on peut le voir dans les notes jointes à la version de Coray.

Il y a donc, en résumé, un accord aussi parfait que possible entre les déterminations géographiques de Strabon et celles que nous avons déduites des textes de César rapprochés de la configuration des lieux[57]. Strabon indique vaguement la position des peuples ; César seul pouvait fournir des détails précis, seul il avait vu et étudié le terrain. César écrit la topographie militaire de visu ; Strabon écrit la géographie historique et administrative d'après les documents qu’on pouvait trouver à Rome de son temps.

Entre Strabon (70 ans après César) et Ptolémée (215 ans après César), des changements sont survenus dans les circonscriptions des peuples de l’ancienne ligne frontière du haut Rhône. Le territoire des Sequani a été agrandi du côté de l'orient, aux dépens de celui des Helvetii, par delà le Jura, jusqu'au bord du Léman. Ne l'a-t-il pas été du côté de l'occident ? A cette époque, les Helvetii et les Sequani font partie de la province Belgique ; les Ædui sont dans l'intérieur de la province Lyonnaise ; les Sebusiani qui se trouvent entre les Ædui et les Sequani, sur la limite des deux provinces, de quel côté sont-ils placés ?

Ptolémée place leurs anciens patrons, les Ædui, de la manière suivante : A l'orient des Arverni, jusqu'à cette branche du Rhône qui s'en dégage dans la direction du nord, se trouvent les Ædui et leurs villes, Augustodunum, Cabyllinum, Lugdunum, la métropole (Autun, Châlons, Lyon).

Ainsi voilà, d'après Ptolémée, les Ædui placés tout le long de la Saône, depuis la région d'Autun et de Châlons jusqu'à Lyon, et Lugdunum, la métropole, rétablie sur le territoire des Ædui, en concordance avec les Commentaires, et en contradiction formelle avec l'expression de Strabon.

Quelle est cette limite orientale du territoire des Ædui, cette branche du Rhône qui s’en dégage dans la direction du nord, et que Ptolémée ne nomme point ? Ce ne peut être absolument que la Saône, l’Ain ou la Valserine ; ces trois cours d'eau descendent tous les trois du nord pour s'embrancher au Rhône, et ce sont les seuls qui se trouvent dans la contrée. Ptolémée nomme la Saône ailleurs ; nous croyons donc qu'ici il a voulu parler de l’Ain ou de la Valserine. Dans les deux cas, son texte s'accorde avec nos déterminations. En effet, le Bugey occupant l'intervalle de ces deux cours d'eau, dans le premier cas, les Sebusiani se trouvent séparés des Ædui et réunis aux Sequani ; dans le second cas, ils se trouvent compris sous l'ancien nom patronymique d’Ædui. Laquelle des deux solutions convient le mieux à l'époque de Ptolémée ? Nous avons vu que le territoire des Sequani se trouvait alors agrandi du côté de l'orient ; à la même époque, il était devenu une très-grande province, provincia maxima Sequanorum ; comprenait-il donc, du côté de l'occident, le pays des Sebusiani, qui fait si naturellement suite au pays des Sequani ? Nous inclinons à le croire.

On voit ainsi, en résumé, que nos déterminations des territoires des peuples de la frontière du haut Rhône, déduites de tout l'ensemble des textes de César, de la configuration du pays et de la tradition, sont encore aussi complètement que possible d'accord avec la géographie de Strabon et avec celle de Ptolémée.

On peut même dire qu'elles s'accordent avec une dernière indication géographique qui remonterait, d'après Tite-Live, à l'époque de Tarquin l'Ancien. Cet historien, au sujet des premières émigrations gauloises en Italie, où elles constituèrent la Gaule Cisalpine, nous apprend que les Ædui de la Celtique avaient chez eux, dans ce temps-là, une petite circonscription, un pagus, du nom de Insubres : Insubres, pagus Æduorum[58]. Or les Ædui proprement dits que nous avons dû placer, d'après un texte de César, sur la rive gauche de la Saône, entre les Ædui-Ambarri et la frontière des Sequani, qui aboutit au confluent du Doubs, peuvent nous représenter ce pagus Æduorum dont parle Tite-Live. En effet, cette circonscription particulière d'Ædui est séparée du pays d'Autun par la Saône. Elle a, de temps immémorial, un centre particulier, la vieille ville de Bourg, sise au pied du Revermont, au point de croisement des antiques voies gauloises de Vienna à Vesontio, de Matisco à la perte du Rhône ou à Geneva. Elle s'appelle la Bresse. C'est la Bresse proprement dite ou le noyau de la Bresse plus étendue. Ce vieux nom de Bresse ne peut-il pas nous rappeler ici les aborigènes, les Insubres, aussi bien que, sur un autre point de la Celtique, les Aulerci-Cenomani nous sont rappelés par le Maine et le Mans, aussi bien que le pagus Insuber de la Cisalpine nous est rappelé par Brixia, aujourd'hui Brescia ?

 

§ III. — Ligne des Cévennes.

 

La ligne des Cévennes est le prolongement direct de celle du haut Rhône.

En admettant que les Segusiavi soient restreints au territoire du Forez, nous trouverions sur la ligne des Cévennes : 1° du côté de la Gaule Celtique et à la suite des Ædui, les Segusiavi, dans le Forez ; les Velavi, dans le Velai ; les Gabali, dans le Gévaudan ; les Rutheni, dans le Rouergue, etc. ; 2° du côté de la Province et à la suite des Allobroges, à l'ouest du Rhône, les Helvii, dans le Vivarais ; les Volcœ-Arecomici, dans le Languedoc ; les Rutheni provinciales, dans la région d'Albi, etc.

Examinons tout de suite le point capital, à savoir, ce qu'étaient les Segusiavi dont parle Ptolémée, et ce qu'était leur territoire.

Nous pensons que les Segusiavi étaient des Arverni ; qu'à l'époque de César, à celle de Strabon, comme à celle de Ptolémée, ces Arverni occupaient la région connue depuis sous le nom de Forez ; qu'ils ne s'étendaient point au delà de ce territoire, du côté de l'Orient, où ils avaient pour limitrophes les Ædui. Nous ajoutons que les Ædui occupaient toute la partie inférieure de la vallée de la Saône, savoir, sur la rive droite, depuis près de Saint-Jean-de-Losne, et sur la rive gauche, depuis le confluent du Doubs. Cette dernière limite est restée celle de la Bresse.

Pour établir ces divers points de géographie ancienne, suivons les textes et les événements dans l’ordre de leur succession, depuis César jusqu'à Ptolémée.

Au temps de César, d'après un texte important[59] que nous avons discuté plus haut, les peuples celtes limitrophes de la Province romaine, sur la ligne des Cévennes, étaient, à partir du confluent de la Saône et du Rhône, des pagi Arverni et les Gabali ; le peuple de la Province situé vis-à-vis d'eux était les Helvii. Cela est répété dans deux autres passages de César : Helvios qui fines Arvernorum contingunt[60]. Mons Gebenna qui Arvernos ab Helviis discludit[61]. Enfin, dans un dernier passage, les Velavi et les Gabali sont mentionnés, en particulier, comme faisant partie des Etats des Arverni : Gabalis, Velavis, qui sub imperio Arvernorum esse consueverunt[62]. Or nous connaissons d'une part les Helvii (le Vivarais), de l'autre les Gabali (le Gévaudan) et les Velavi (le Velai). Il reste du côté de la Gaule Celtique, entre le Vêlai et le Rhône, une portion de la frontière septentrionale du Vivarais, sur laquelle, d'après les textes ci-dessus, habitaient des pagi Arverni : c'est le Forez, la vallée du Gier, la région de Saint-Chamond et de Saint-Étienne ; donc, ce territoire était, d'après César, occupé par des Arverni, à l'époque de la guerre de Gaule.

Voici ce que dit Strabon dans la description de l'Aquitaine : Les peuples situés entre, la Garonne et la Loire, et qu’on a réunis à l'Aquitaine, sont les Helvii (le Vivarais), qui commencent au Rhône. Après eux sont les Vellaï (le Velai), qui autrefois faisaient partie des Arverni, mais qui aujourd'hui forment un peuple séparé. Viennent ensuite ces mêmes Arverni (l'Auvergne), les Lemovices (le Limousin), les Petrocarii (le Périgord), les Nitiobriges (l'Agenois), les Cadurci (le Querci) et les Bituriges surnommés Cubi (le Berri). Le long de l'Océan, l’on trouve les Santones (la Saintonge) et les Pictones (le Poitou), ceux-ci près de la Loire, et ceux-là près de la Garonne ; et enfin, dans le voisinage de la Narbonnaise, sont les Rutheni (le Rouergue) et les Gabali (le Gévaudan)[63].

Ajoutons un dernier renseignement fourni par Strabon dans la description de la Lyonnaise : Les peuples qu’on trouve au delà du Rhône et de la Saône, entre la Seine et la Loire, sont placés au nord et près des Allobroges et des Lyonnais. Les plus célèbres d'entre eux sont les Arverni et les Carnutes. La Loire passe au milieu de ces deux peuples pour se rendre dans l’Océan[64].

Suivant nous, ces derniers Arverni de Strabon sont les Segusiavi de Ptolémée. Remarquons, en effet, que ces troisièmes Arverni se trouvent, d'après Strabon, non dans l'Aquitaine, comme les Arverni-Velavi et les Arverni de Nemossus (Augustonemetum, Clermont) dont il a parlé précédemment, mais bien dans la Lyonnaise ; que la Loire passe au milieu d'eux, comme elle passe au milieu du Forez, Où trouver ailleurs un territoire qui présente ce caractère particulier, infaillible, et qui puisse appartenir aux Arverni ? Tenons compte enfin de la position des Arverni dont parle ici Strabon, au nord et près des Allobroges et des Lyonnais. Or le territoire du Forez présente tous ces caractères réunis, et seul il les présente. Donc le Forez était occupé par des Arverni à l’époque de Strabon.

Ptolémée indique parmi les peuples de l'Aquitaine, et à l’Orient d'un groupe dans lequel sont les Gabali, d'abord une portion des Arverni où se trouve la ville d'Augustonemetum (Clermont), puis les Velauni (Velavi), dont la ville est Ruessium (Revessio, Saint-Paulien). Ainsi, voilà déjà les Arverni de Nemossus et les Arverni-Velavi, dont a parlé Strabon, placés de même dans l'Aquitaine par Ptolémée. Quant aux Arverni de la Lyonnaise, dont parle Strabon, Ptolémée, dans sa description de la Lyonnaise, nous dit : Confinant aux Arverni qui habitent les monts Cévennes, sont les Segusiavi, et leurs villes Rhodumna, Forum Segusiavorum. Or, dès que Ptolémée nous indique dans la Lyonnaise un peuple confinant à la portion des Averni qui habitent les monts Cévennes, nous voyons déjà dans sa pensée un peuple tenant aux Velavi de César, de Strabon, de Ptolémée lui-même ; et quand il ajoute que les villes de ce peuple sont Rhodumna (Roanne), Forum Segusiavorum (Feurs), nous voyons clairement sur nos cartes que le peuple dont il parle, et qu'il appelle Segusiavi, se trouve placé au nord et près des Allobroges et des Lyonnais ; que la Loire passe au milieu de son territoire ; que Lyon n’est point sur ce territoire ; en un mot, que la situation des Segusiavi de Ptolémée est en tout conforme à celle des Arverni de la Lyonnaise dont parle Strabon. Donc c'est du même peuple que parlent ces deux géographes, l’un, sous le nom d'Arverni delà Lyonnaise, l'autre, sous le nom de Segusiavi de la Lyonnaise ; donc, il s'agit là d’Arverni-Segusiavi de la Lyonnaise, lesquels font suite, sur les deux rives de la Loire, aux Arverni-Velavi de la Narbonnaise. Cette détermination satisfait encore à un autre texte de Ptolémée précédemment cité, texte qui veut que les Ædui aient pour limitrophes du côté de l'Occident des Arverni.

Les Segusiavi et les Velavi se touchent sur la Loire comme les Sebusiani et les Sequani se touchent sur l’Ain, offrant ainsi, de part et d'autre, deux couples de noms qui ont de l'analogie dans chaque couple ; tandis qu'il n'en existe pas entre Velavi et Sebusiani ou Sequani.

En résumé, Ptolémée le premier nous a fait connaître le nom propre des Segusiavi, nom qui a causé de nos jours la confusion des Arverni du Forez avec les Sebusiani du Bugey ; confusion de noms et de peuples, qui, introduite dans la géographie ancienne des Gaules, en a fait pour le lecteur des Commentaires un chaos où il ne peut rien comprendre à la marche des armées dans les première et septième campagnes de César. Mais, d'une part, les Sebusiani du Bugey, par cela même qu'ils se trouvaient sur la plus grande partie de la rive droite du haut Rhône, se trouvaient seuls dans la position géographique qui convient au peuple de ce nom (ou de tout autre nom analogue) dont parle César, au sujet de son entrée en Gaule. D'autre part, si l’on considère que, d'après César, il se trouvait un pagus des Arverni dans le Forez ; que, d'après Strabon et Ptolémée, les Arverni-Segusiavi du Forez se trouvaient distincts des Lyonnais ; que, d'après César et Ptolémée, les Ædui occupaient la vallée de la Saône depuis Châlons jusqu'au Rhône (y compris, d'après Ptolémée, Lugdunum, la métropole) ; que, d'après Ptolémée, les Ædui avaient pour limitrophes du côté de l'occident les Arverni, l’on doit conclure que les Segusiavi de Rhodumna et Forum Segusiavorum n'ont pu s'étendre sur la rive droite du Rhône en amont du confluent de la Saône ; qu'ils ne peuvent absolument être les Sebusiani chez lesquels César mit le pied à son entrée en Gaule, et qu'ils sont bien des Arverni, même pour Ptolémée, comme pour César et Strabon.

 

§ IV. —La confusion des Sebusiani de César avec les Segusiavi de Ptolémée est une double erreur, géographique et historique : Lugdunum la métropole (Lyon), a été fondée sur le territoire des Ædui.

 

Cette confusion est un démenti formel donné aux géographes anciens : c'est une erreur qui peut affecter même» le sens de l'histoire. On se convaincra facilement que nous n'exagérons rien dans cette double proposition, si l’on veut bien jeter un coup d'œil avec nous sur l’origine, les moyens et les conséquences de l'opinion que nous critiquons ici.

La confusion des Sebusiani avec les Segusiavi se trouve déjà en germe dans le Pharus Galliœ antiquœ du père jésuite Philippe Labbe[65]. Voici le passage : SEGUSIANI, quos eosdem cum Sebusianis et Secusianis existimo : pays de Bresse, plus proche de Lyon, Forest, Beauiolois et Lyonnois, deçà et delà la riuière de Saône.

Cette confusion des deux peuples sert de base à une opinion que publiait, en 1838, un auteur du département de l’Ain, de Lateyssonnière, dans ses Recherches historiques sur ce département, où il s’est aidé de notes manuscrites de de Veyle[66]. De Lateyssonnière y expose un système spécial sur les anciens peuples de cette région, sur l’émigration des Helvetii et sur l'entrée de César en Gaule. Il donne un résumé de ce qui avait été dit avant lui, particulièrement au sujet de la véritable position de la muraille qui fut élevée par César, depuis le lac Léman jusqu'au mont Jura (montagne du Vuache), pour barrer aux Helvetii l'entrée de la Province romaine, par derrière le Rhône et sur sa rive gauche.

 

Le système de M. Auguste Bernard, dans deux ouvrages qui ont pour titres, le premier : Origines du Lyonnais[67] ;

 

[Ici manquent les pages 102 et 103]

 

Strabon lui-même, c'est-à-dire sur la rive droite de la Saône qui porte au Rhône les eaux du Doubs, se serait trouvé hors du territoire des Ségusiaves[68]. En effet, dans l'opinion soutenue, l’on ne peut admettre que les Segusii de Strabon soient placés entre le Rhône et le Doubs, dont le cours se poursuit dans le lit de la Saône, car alors, ils ne peuvent s'étendre au delà, pour devenir, sur les deux rives de la Loire, les Segusiavi de Ptolémée. Mais, dans cette opinion, quel mot faut-il mettre à la place du mot Doubs ? Aucun n'est admissible. Et d'ailleurs, Strabon a-t-il pu attribuer une nouvelle capitale aux Segusiavi, qui avaient déjà Forum Segusiavorum et Rhodumna ? Au contraire, l’on n’a jamais connu aux Sebusiani de César aucune capitale, ni même aucune ville, et Strabon a bien pu leur donner Lyon pour centre administratif et commercial, que cela fût ou non la réalité à son époque, ce qu’on ignore. Aujourd'hui même Lyon est encore le centre de tous les intérêts du Bugey, bien que cette contrée fasse partie d'un autre département que celui dont Lyon est le chef-lieu.

Et il faudra dire encore que César lui-même s'est trompé, lui qui avait tant parcouru et étudié ce terrain : car il attribue Autun, Châlons, Mâcon, aux Ædui, avant, l’existence de Lyon, et il fait couler la Saône à travers le pays des Ædui jusqu'au Rhône : Flumen est, Arar, quod per fines. Eduorum et Sequanorum in Rhodanum influit. Ce qui, d'une part, force les Segusii de Strabon à demeurer sur la rive droite du haut Rhône, confondus avec les Sebusiani de César, et, d'autre part, force les Segusiavi de Ptolémée à demeurer chez eux, sur les deux rives de la Loire, à Roanne et à Feurs.

Que reste-t-il donc de positif à l'égard des Segusiavi de Ptolémée ? Il reste tout ce que dit cet auteur, savoir : que c'était un peuple de la province Lyonnaise, placé dans le Forez, confinant au Velai, et dont les villes étaient Roanne et Feurs ; qu'il était de la race des Arverni ; que son territoire était, du côté de l'orient, limitrophe de celui des Ædui. Il reste encore tout ce que disent les inscriptions, savoir : que la véritable orthographe du nom de ce peuple était Segusiavi ; que les limites de son territoire étaient bien celles du Forez ; car, dit M. Auguste Bernard, presque toutes les inscriptions qui portent le nom des Ségusiaves ont été découvertes et se trouvent, non à la gauche, mais à la droite de la Saône, non pas même près de Lyon, mais fort loin de là, à Feurs, sur le bord de la Loire[69]. Il reste enfin, que les Segusiavi étaient une cité secondaire, détachée d'une cité gauloise principale (non pas des Ædui, mais, suivant nous, des Arverni), constituée à part en cité libre, et ayant son centre administratif propre à Feurs, Forum civitatis Segusiavorum liberæ ; d'où le nom de Forez a persisté pour désigner son territoire.

 

[Ici manquent les pages 106 et 107]

 

annexa à la province d'Aquitaine ? La liberté des peuples, l’égalité des territoires ? On nous accordera sans doute que ce fut une raison plus vraie, plus grave, plus césarienne, le dessein politique d'affaiblir les cités puissantes et influentes d'après la maxime : diviser pour régner. Or, de ce point de vue, s'il était en Gaule une cité qui méritât l'attention et les soins pernicieux d'Auguste, c'était assurément la puissante et noble cité des Arverni. Celle-là était, à ses yeux, comme un serpent dangereux que César avait laissé pour mort, mais qui pouvait n'être qu'engourdi : Auguste lui abattit la tête, Gergovia, et coupa le corps en trois. Civitas Segusiavorum libéra, dit-on ? Il s'agit bien de cités libres ! Qui ne sait que ce mot là est le meilleur des moyens pour organiser la servitude ? Des cités libres d'agir ? Non, mais libres ainsi que l'entend Auguste, libres de s'agiter comme les tronçons d'un reptile mutilé, sans que cela soit à craindre, ni loin autour d'elles, ni longtemps. Au contraire, si la politique de cet empereur put laisser une grande cité intacte, ce fut la cité des Ædui. L'étude attentive de la guerre de Gaule ne permet aucun doute au sujet de ce double aperçu.

Des trois portions de la grande cité des Arverni, Auguste en annexa deux à la province d'Aquitaine (les Arverni d'Augustonemetum et les Arverni-Velavi), laissant la troisième (les Arverni-Segusiavi) seule dans la province Lyonnaise. De sorte que la redoutable cité se trouva dispersée autant qu'il était possible. César n'eût pas fait mieux.

Du reste, les Velavi et les Segusiavi paraissent bien avoir été constitués en cités séparées, à la même époque et pour les mêmes raisons : les deux pays se font suite sur la Loire ; les deux populations sont similaires et se rattachent ensemble à l’énergique race des Arverni : tout est semblable de part et d'autre ; les deux noms même, Velavi et Segusiavi, sont parents.

Nous concluons de, considérations précédentes que la petite cité libre des Segusiavi provint, comme celle des Velavi, d'un démembrement de la grande cité des Arverni, opéré par Auguste dans l'intérêt de sa domination en Gaule.

Et nunc tonse, Liger : quondam, per colla decora

Crinibus effusis, toti prælate Comatæ,

LUCAIN.

Entre le pays des Segusiavi, le Forez et le pays des Sebusiani, le Bugey, s'interpose le territoire des Ædui ; territoire et peuple qui furent, durant toute la guerre, le centre d'opération militaire et politique de César. La cité des Ædui occupait, avons-nous dit, les pays d'Autun, de Châlons, de Mâcon, la Bresse, le Lyonnais, le Beaujolais, le Charollais, le Bourbonnais, le Nivernais et l’Auxois, où se trouve Alise, à l'extrémité septentrionale de ce vaste territoire.

Il se rencontrait à l'extrémité méridionale, au confluent des deux grands cours d'eau qui le desservent, une position magnifique : une grande colline où l’on a, à ses pieds, les fleuves ; au delà, de riches plaines ; au loin, les Alpes, le Mont-Blanc, sur lequel le soleil se lève, ou qu'il colore des feux de son coucher. C'était, pour continuer la politique après la guerre, une position parfaite, en communication facile avec l’Italie, au milieu de la ligne frontière des anciennes et des nouvelles provinces. C'est là que fut élevée la métropole Lugdunum, Lyon, résidence des gouverneurs romains, centre des nouveaux intérêts, séjour des empereurs. C'est là que leur toute-puissance vint s'asseoir chez les vaincus, pour couper tous les liens naturels, ces racines des peuples ; pour dissoudre toutes les masses nationales qui avaient commencé à se former, et pour supprimer toute la tradition gauloise.

Cette violence contre la nature des hommes et des choses eut le sort qui l'attendait, et qu'Auguste eût pu prévoir. Son ami, le politique Horace lui avait dit :

Naturam excellas furca, tamen usque recurret,

La nature reprit enfin le dessus. La domination des Césars en vint à disparaître de la Gaule, non pas les races gauloises : rien ne saurait les extirper de ce sol ; il leur appartient comme de certaines places à de certaines plantes. Ne les pouvait-on pas voir naguère encore présentes, après tant de siècles, Arverni, Bituriges, Senones, Pictones, Santones... chacune à sa place, comme au temps de César, sous les noms de Auvergne, Berry, Sénonais, Poitou, Saintonge ?... Et depuis combien d'autres siècles y étaient-elles déjà quand César vint les attaquer ? puisque nous voyons dans Tite-Live que, du temps de Tarquin l’Ancien, plusieurs de ces mêmes peuples aborigènes de la Gaule Celtique, Bituriges, Arverni, Senones, Ædui, Ambarri, Insubres (pagus Æduorum)..., surchargés dès lors de population, firent, sous la conduite de Bellovèse, des expéditions en Italie, où ils constituèrent la Gaule Cisalpine, fondèrent Milan, et que d'autres Gaulois, conduits par Sigovèse, émigrèrent dans les régions qu'arrose le Danube ; d'où, plus tard, une partie de ces derniers passa en Asie-Mineure, et s'y établit dans une autre nouvelle Gaule, la Galatie.

Ainsi nos déterminations géographiques présentent ce caractère frappant que, déduites des textes de César tous réunis, basées sur la configuration du terrain, concordant avec la géographie de Strabon et avec celle de Ptolémée, elles s'accordent encore généralement avec la position de nos anciennes provinces nationales, tradition incontestable des Gaules.

Cela peut donc conduire à retrouver aujourd'hui sur le terrain les lieux mêmes des événements des première et septième campagnes de César en Gaule, campagnes qui sont assurément les plus obscures à comprendre dans son livre, surtout la septième, laquelle est aussi la plus importante à connaître pour l'instruction des peuples, principalement des descendants des Gaulois.

 

RÉSUMÉ.

 

En terminant, nous croyons devoir résumer, sous une forme synthétique et très brève, cette notice géographique concernant les routes, les peuples et les circonscriptions territoriales des Gaules, du côté de l’Italie, à l'époque où Jules César vint, par ces régions du Sud-est, franchissant les Alpes, le pays des Allobroges, le haut Rhône, porter la guerre et le pillage dans les trois Gaules du Nord- Ouest.

Ces trois Gaules, que César appelle simplement la Gaule, étaient ensemble circonscrites par le cours entier du Rhin, l'Océan, les Pyrénées, la ligne des Cévennes et le haut Rhône. Dans ce territoire général, au nord, le long du Rhin inférieur et de l’Océan, était la Belgique, limitée par la Seine et la Marne ; au sud ouest, le long de l’Océan et des Pyrénées, était l’Aquitaine, limitée par la Garonne ; dans tout l’espace intermédiaire s'étendait la Celtique, depuis les côtes de l’Océan jusqu'à la frontière du Rhin supérieur, qui la séparait de la Germanie, et jusqu'à la frontière du haut Rhône et des Cévennes, qui la séparait de la Province romaine.

La Province romaine (César dit simplement la Province, ou bien notre Province) était sous-divisée par les Alpes, où se trouvaient quelques peuples encore libres, en Province Ultérieure ou Gaule Transalpine, et Province Citérieure ou Gaule Cisalpine ; et ces deux provinces partielles, jointes à l’Illyrie, constituaient la Province entière dont César avait le commandement.

Voici maintenant, au point de vue des campagnes de César, les principaux traits de la géographie des contrées du sud-est des Gaules, à cette époque.

 

I. Peuples libres placés dans les Alpes.

Peuples libres placés le long de la Province Citérieure, à partir des sources du Rhône : Seduni : haut du Valais, région de Sien ; — Veragri : milieu du Valais, région de Martigny ; — Nantuates : bas du Valais, entre Saint-Maurice et l'extrémité orientale du lac Léman. Les Nantuates s'étendaient probablement jusqu'aux plus proches affluents du Rhin.

Passage de communication avec l’Italie : per Alpes Penninas, par le Grand Saint-Bernard. — Portes de ce passage : Octodurus, Martigny, et Ocelum, Aoste.

Peuples placés à la suite des précédents, entre La Province Citérieure et la Province Ultérieure : Centrones : val de Tarentaise ; — Graioceli : val d'Aoste ; — Caturiges : versants italiens du mont Pennin, du Grand Saint-Bernard, au nord d’Eporedia, d'Ivrée.

Passage des Alpes sur lequel se trouvent ces trois peuples : per Alpes Graias, par le Petit Saint-Bernard. — Portes de ce passage : Ocelum, Aoste, et Montmélian.

II. Peuples de la Province Ultérieure placés entre les Alpes et le Rhône.

Allobroges : partie de la Savoie appartenant au bassin du haut Rhône, et Dauphiné delà rive droite de l’Isère ; — Vocontii : Dauphiné de la rive gauche de l'Isère, Diois, pays de Vaison, Gap, Chorges, Embrun.

III. Peuples de la Province Ultérieure, et peuples de la Gaule Celtique placés aux frontières du haut Rhône et des Cévennes, à partir de l'extrémité orientale du Léman.

Ligne du haut Rhône. — Du côté de la Province : Allobroges, ci-dessus désignés.

Du côté de la Gaule : Helvetii : Suisse et pays de Gex ; — Sequani : Franche-Comté (y compris la langue de terre réservée dans le traité de 1601, et limitée parla grande crête du Jura, le Rhône, la Valserine) ; — Sebusiani : Bugey (y compris le val Romey) ; — Ambarri, consanguinei Æduorum (y compris les Ambivareti) : région méridionale (le la Bresse, avec le reste de la plaine entre F Ain et les monts du Bugey ; — Ædui (y compris les Aulerci-Brannovices et les Brannovii) : pays d'Autun, de Châlonss, de Mâcon, région moyenne et région septentrionale de la Bresse, Lyonnais, Beaujolais, Charollais, Bourbonnais, Nivernais et Auxois.

Ligne des Cévennes. — Du côté delà Province : Helvii : Vivarais ; — Volcœ-Arecomici : Languedoc ; — Rutheni Provinciales : pays de Castres et d'Alby.

Du côté de la Gaule : Arverni : Auvergne ; — Segusiavi, pagus Arvernorum : Forez ; — Velavi, pagus Arvernorum : Velai ; — Gabali, subjuncti Arvernis : Gévaudan ; — Rutheni : Rouergue.

 

ROUTES SUIVIES DU NORD DE L'ITALIE À LA FRONTIÈRE DU HAUT RHÔNE.

1° Voie par le Mont Pennin, chemin très-difficile (Strabon) ; aujourd'hui, route par le Grand Saint-Bernard : d'Aoste à Martigny ; de là, à Genève, par la Savoie.

2° Voie par le pays des Salassi (Polybe), voie par le pays des Centrones, chemin le meilleur, praticable aux équipages d'une armée (Strabon) ; voie par les Alpes Graies (itinéraire d'Antonin) ; aujourd'hui, route par le Petit Saint-Bernard : d'Aoste à Montmélian, puis à Chambéry ; là, bifurcation, pour aller, d'une part, à Vienne et à Lyon, d'autre part, à Genève, par Frangy. Au point de Frangy, bifurcation : la branche de droite mène à Genève ; c'est l'un des deux chemins dont parle César au sujet de l’émigration des Helvetii : Erant omnino itinera duo ;... alterum per Provinciam nostram. La branche directe mène, par la Semine, à la Perte du Rhône, où s'offre un triple passage du fleuve, et par où l’on évite la traversée du Grand Jura ; c'est une porte naturelle de la Gaule Celtique. On y entre, en ce point, sur la limite des Sebusiani et des Sequani, dans la contrée même où jadis des Allobroges (comme aujourd'hui leurs descendants) possédaient au delà du Rhône des habitations rurales et autres propriétés, le passage du fleuve y étant facile, de temps immémorial, en toute saison, de nuit aussi bien que de jour.

A la Perte du Rhône et au delà du fleuve, l’on croise une route qui va de l’est à l’ouest ; elle vient du pays des Helvetii, de la Suisse, par la passe du Grand Jura, avec le Rhône et sur sa rive droite. C'est l’autre des deux chemins indiqués ci-dessus par César ; il dit de celui-ci : Unum per Sequanos, angustum et difficile, inter montem Juram et flumen Rhodanum.

Du point de croisement, l’on peut continuer sa route par le pays des Sequani, d'abord droit au nord, le long de la Valserine, puis à l'ouest, en traversant le Jura moyen par Saint-Claude, le Jura occidental par Thoirette, pour aller déboucher dans le pays des Ædui, du côté de Bourg en Bresse ; mais cette route détournée est très-difficile : per angustias Sequanorum, dit César.

Du même point de croisement, il devient facile de se rendre à la même destination, par le pays des Sebusiani, en prenant la route transversale indiquée ci-dessus, laquelle, venant du pays des Helvetii, se poursuit directement à l'ouest. C'est aujourd'hui la route impériale n° 79, de Genève à Nevers ; c'était, à l'époque de César, la route de Geneva Allobrogum à Matisco et à Noviodunum Æduorum. Elle quitte le bord du fleuve à la Perte du Rhône même, et s'engage dans le défilé de Nantua, qu'elle suit jusqu'au point de la Cluse, porte occidentale de ce défilé.

Au point de la Cluse, trois branches divergentes à remarquer : la branche directe qui suit à l'ouest par Bourg en Bresse, Mâcon, Nevers ; et deux autres branches qui, toutes les deux, se dirigent au nord-ouest, chez les Sequani, en s'écartant d'abord et en suivant des vallées différentes, pour se réunir de nouveau à Lons-le-Saunier ; là, cette double branche du nord-ouest sort des monts Jura et débouche dans les plaines qu'arrosent le Doubs et la Saône.

De Lons-le-Saunier, l’on peut prendre sans difficulté toutes les directions : celle de Cabilo ad Ararim et de Bibracte (Chalon-sur-Saône et Autun) ; celle d'Agendicum, Melodunum et Lutetia Parisiorum (Sens, Melun et Paris) ; celle d'Andematunnum et du mont Vogesus (Langres et les montagnes des Vosges) ; celle de Vesontio (Besançon), qui mène au delà sur le Rhin, chez les Germains.... On est parvenu au cœur de la Gaule Celtique, dans sa région la plus fertile, où les routes et les grands cours d'eau convergent, où trois grandes cités gauloises, les Ædui, les Sequani, les Lingones, se touchent (Saint-Jean-de-Losne).

 

Lucain, dans la Pharsale, nous donne à comprendre par quelle route militaire les légions revinrent de Gaule en Italie, à l’appel de César, pour passer le Rubicon :

... Sparsas per Gallica rura cohortes

Evocat, et Romam motis petit undique signis.

Deseruere cavo tentoria fixa Lemano,

Castraque quæ Vogesi curvam super ardua rupem

Pugnaces pictis cohihehant Lingonas armis,

Hi vada liquerunt Isaræ...

Ainsi la première pensée du poète est l'image des légions accourant en Italie, des bords du Léman, des rives de la haute Saône, de celles de l’Isère, c'est-à-dire, accourant par toutes les branches de la route des Alpes Graies que nous venons d'examiner. Or l’on sait que Lucain écrivait sous Néron, cent ans seulement après la guerre de Gaule, et l’on ne peut guère douter que ces détails militaires ne fussent alors parfaitement connus de tous les Romains lettrés.

Enfin, nous verrons encore cette même voie naturelle et facile s'accorder, non moins bien, avec un texte important de Plutarque, qui se trouvera mieux placé dans la discussion de la marche de César, à la septième campagne. Ce texte signale le territoire des Séquanes comme étant, de toute la Gaule, le premier où l’on entrait en venant d'Italie. Or c'est de fait incontestablement ce que fait le voyageur qui vient d'Italie en Gaule par les Alpes Graies et la Perte du Rhône, au moment où il passe à ce dernier point, le fleuve qui sert de frontière à la Gaule.

 

 

 



[1] Paris, 1809, Imprimerie impériale.

[2] Le stade commun, stade olympique, est d'environ 185 mètres.

[3] Il y a dans le texte grec : à César. Coray avertit lui-même de sa correction, qui est malheureuse.

[4] STRABON, l. IV, ch. I et VI ; l. V, ch. I.

[5] PLINE, Hist. Nat., III, V, IV.

[6] SUÉTONE, Auguste, XXI.

[7] SUÉTONE, Auguste, XII.

[8] SUÉTONE, Auguste, XXI.

[9] STRABON, IV, II.

[10] B. G., VII, VII.

[11] B. G., I, II.

[12] B. G., I, XXXIII.

[13] B. G., I, VI.

[14] B. G., I, X.

[15] B. G., VII, LXV.

[16] B. G., I, XI.

[17] B. G., I, XIV.

[18] Tacite le répète, Hist., I, LXVI.

[19] ? Isara vada.

[20] B. G., I, X.

[21] La désignation de ce même lieu dans les itinéraires romains par l'expression ad Martis parait indiquer un poste militaire : ad Martis stationem.

[22] En français, Uxeaux. Nous admettons, avec Coray, que c'est l'Ocelum dont parle Strabon dans un passage cité plus loin. Le nom de la ville voisine, Fenestrella, petite fenêtre, rappelle encore la même idée, un poste de surveillance.

[23] C'est-à-dire vers l’occident.

[24] La route de Nîmes au Var, qui a une partie commune avec celle-ci, depuis Nîmes jusqu'à Tarascon.

[25] Ces 63 milles, ou les 17 lieues qu'ils représentent, conduisent juste depuis Tarascon, par Saint-Remi, Cavaillon, Apt, jusqu'à Oppedette, l'ancienne Catuiaca, située au pied des montagnes qui servaient de limites aux Vocontiens. (Note de Gosselin jointe à la version de Coray.)

[26] Ces 99 milles valent 26 lieues et demie, et tracent exactement la route depuis Oppedette, par Sisteron, Alemont, Gap, Chorges, jusqu'à Embrun. (Note de Gosselin, ibid.)

[27] Ucello, dans le val de Pragelas. (Note de Coray.)

[28] Strabon, l. IV, ch. I. En prenant pour Scingomacum le lieu appelé Sauze de Cézanne, la route qui, de là, remonte par le val de la Doria-Riparia au col de Clapis, où elle passe, pour descendre ensuite dans le val de Pragelas, présente, jusqu'à Ucello, 37 milles.

[29] Ces mêmes limites de l'Etat de Cottius sont de nouveau indiquées dans l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, sauf que, à partir de Cézanne (Gesdao), il suit le val de Suse. Voici le texte.... Mansio Vapinco — Mansio Catorigas. — Mansio Hebriduno — Inde incipiunt Alpes Cottiæ. — Mansio Ramæ — Mansio Byrigantum. — Inde ascendis Matronam. — Mutatio Gesdaone — Mansio ad Marte — Civitas Secussione — Inde incipit Italia....

[30] B. G., III, I.

[31] B. G., IV, X.

[32] B. G., I, II.

[33] B. G., I, VI.

[34] B. G., I, XXXIII.

[35] Consulter à cet égard les variantes que contient l'édition des Commentaires donnée récemment à Upsal, par M. le docteur Frigell.

[36] B. G., I, X.

[37] B. G., I, II.

[38] B. G., I, II et VI.

[39] B. G., I, XI.

[40] B. G., I, XI et XII.

[41] B. G., I, XII.

[42] B. G., VII, IX.

[43] B. G., VII, LXIV, LXV.

[44] B. G., VII, LXV.

[45] B. G., I, X.

[46] B. G., I, XII.

[47] B. G., VII, LXIV et LXV.

[48] B. G., VII, XC.

[49] B. G., I, XXIII.

[50] B. G., I, XI.

[51] B. G., VII, LXXV.

[52] B. G., VII, XC.

[53] Strabon, IV, I.

[54] Strabon ajoute ici : Il y a encore un autre fleuve qui sort également des Alpes, et qu’on nomme Sequana (la Seine). Il coule parallèlement au Rhin, traverse le pays des Sequani, et va se décharger dans l'Océan. Dans les notes jointes à la version de Coray, l’erreur que présente ce passage est considéré comme suggérée à Strabon par la similitude des noms Sequana et Sequani. Cette explication ne nous parait pas suffisante ; en faudrait-il chercher une autre dans l'existence réelle d'une petite Sequana au sein même du pays des Sequani, la Saine, un des premiers et des plus importants affluents de l'Ain ? La Saine provient du lac des Rouges-Truites, situé au milieu des monts Jura que l’on considérait jadis comme des Alpes, longtemps encore après l'époque gallo-romaine ; de là, elle se dirige au nord-ouest, comme le Rhin, et va se jeter dans l'Ain, près de Champagnole, à Syam. Sur cela, un voyageur, ne connaissant pas la Sequana de Lutèce, a-t-il pu affirmer à Strabon que la Sequana sort des Alpes jurassiques ?

[55] Strabon, IV, III.

[56] Strabon, II, IV.

[57] Si Strabon, au lieu de dire que les Segusii habitent entre le Rhône et le Doubs, eût dit entre le Rhône et l'Ain, l'expression eût précisé ce qu'il dit vaguement des Segusii et des Ædui ; elle eût montré clairement qu'il attribue l'intervalle compris entre le Rhône et l'Ain aux Segusii (Sebusiani), et celui compris entre l'Ain et la Saône aux Ædui, comme nous les leur attribuons nous-mêmes d'après César. Or, nous avons dit que l'Ain, dans le voisinage du Doubs, s'est appelé jadis le Dain. Les deux noms latins sont Dubis et Indis (d'après Marlianus). Quel était le nom gaulois de l'Ain ? Ces deux rivières peuvent-elles avoir été indiquées l'une pour l'autre dans ce passage de Strabon ?

[58] TITE-LIVE, Hist., V, XXXIV.

[59] B. G., VII, LXIV, LXV.

[60] VII, VII.

[61] VII, VIII.

[62] VII, LXXV.

[63] Strabon, IV, II.

[64] Strabon, IV, III.

[65] Moulins, 1644, p. 62.

[66] Bourg-en-Bresse, 1838, Bottier, t. I.

[67] Paris, 1846.

[68] Origines du Lyonnais, p. 91

[69] Origines du Lyonnais, p. 22.