LES COMMUNES FRANÇAISES À L'ÉPOQUE DES CAPÉTIENS DIRECTS

 

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

 

 

En France, comme dans la plupart des régions de l'Europe féodale, les institutions populaires se sont développées assez tardivement. Sauf de rares exceptions, le peuple urbain et rural n'a pas d'histoire avant le début du mie siècle. C'est alors seulement que les actes d'affranchissement, les concessions de libertés, les chartes de commune deviennent assez nombreux pour forcer l'attention des classes privilégiées et leur apprendre que la couche inférieure de la société, surgissant des bas-fonds du servage, demande sa place au soleil, ose même aspirer à l'existence politique. Mais si le peuple n'entre en scène qu'après l'Église et la noblesse, il se dédommage rapidement du temps perdu. Le XIIe et le XIIIe siècle ont vu se produire ce mouvement merveilleux d'émancipation qui donna la liberté aux serfs, créa les bourgeoisies privilégiées et les communes indépendantes, fit sortir de terre les villes neuves et les bastides, affranchit les corporations de marchands et d'ouvriers, en un mot plaça du premier coup, h côté de la royauté, de la féodalité et de l'Église, une quatrième force sociale destinée à absorber un jour les trois autres.

Pendant que le cultivateur passait, par l'affranchissement, de la catégorie des choses qui se vendent ou qui se donnent, dans celle des personnes libres — seule ambition permise aux malheureux sans défense qui habitaient les fermes isolées ou les villages ouverts —, la population groupée dans les centres urbains essayait de limiter ou du moins de régulariser l'exploitation intolérable dont elle était l'objet. Les bourgeois, c'est-à-dire les habitants des villes closes, nées à l'abri d'un donjon ou d'une abbaye, et les citoyens des anciennes villes épiscopales rivalisaient d'efforts pour obtenir du pouvoir seigneurial une condition plus supportable au point de vue de l'impôt et la suppression des entraves les plus gênantes pour leur commerce et leur industrie. Ce peuple des bourgs et des cités constituait, par son groupement même, une force avec laquelle la féodalité fut bientôt obligée de compter. Réparti, d'ailleurs, en associations marchandes et en corps de métiers, il trouvait en lui-même le germe d'organisation qui lui permit la résistance collective. Le seigneur, intimidé, gagné par une offre d'argent, ou décidé par la pensée que sa domination serait plus lucrative si la ville devenait plus prospère, fit les concessions qu'on lui demandait. Grâce à un concours favorable de circonstances, les chartes de franchises se multiplièrent dans toutes les régions de la France. A la fin du mie siècle, le territoire national, au nord comme au midi, était couvert de ces villes privilégiées ou bourgeoisies, qui, tout en restant administrées, judiciairement et politiquement, par les officiers seigneuriaux, avaient su acquérir, dans l'ordre financier, commercial et industriel, les libertés nécessaires à leur libre développement. La féodalité trouva bientôt un tel avantage à régler ainsi l'exploitation des bourgeois, qu'elle prit elle-même l'initiative de créer de toutes pièces, dans les parties désertes de ses domaines, des villes à privilèges destinées à devenir autant de centres d'attraction pour les étrangers.

C'est la catégorie innombrable des bourgeoisies et des villes neuves qui représente la forme normale de l'émancipation urbaine. Certains centres de population ont obtenu du premier coup les libertés civiles et financières les plus étendues ; mais, dans la majorité des cas, les bourgeois ne purent conquérir leurs franchises que morceau par morceau, au prix de lourds sacrifices pécuniaires, par l'effet d'une persévérance admirable à guetter et à saisir les occasions. L'histoire des villes privilégiées, dont la principale vertu fut une longue patience, n'offre rien de dramatique ni d'émouvant. Assujetties au pouvoir seigneurial, elles ne pouvaient jouer de rôle politique, leurs relations avec le maître ne comportant ni les émeutes bruyantes ni les agissements tumultueux ni les manifestations militaires. Mais le spectacle de ces masses laborieuses poursuivant, dans l'ombre et le silence, la revendication de leur droit à la sécurité et au bien-être n'en mérite pas moins toute notre attention. Ce qui s'impose aux méditations de l'historien, dans le domaine des institutions municipales, c'est justement le progrès lent et obscur, mais assuré, de la bourgeoisie dépendante.

Un jeune savant[1] a mis récemment en lumière les destinées de cette fameuse charte de Lorris qui fut si populaire au moyen âge et servit de type constitutionnel à un si grand nombre de villes et de villages de la France centrale. Un autre érudit a fait connaître la loi de Beaumont en Argonne, modèle généralement adopté par les villes affranchies de Champagne et de Lorraine[2]. On étudiera sans doute, dans d'autres régions de la France, d'autres exemples de la vertu contagieuse attachée à certaines chartes de bourgeoisie. En dépit de ces filiations bien constatées, le développement des villes seigneuriales offre une telle variété d'aspects, leurs conquêtes progressives et régulières furent si importantes pour la constitution de notre droit public et privé qu'on ne saurait consacrer trop de soins et d'efforts à en retracer minutieusement le cours. Cette histoire est plus que toute autre celle des origines de notre tiers état. C'est dans les villes privilégiées, auxquelles appartenait en somme la grande majorité du peuple urbain, qu'il a commencé son éducation politique. Ce sont les chartes bourgeoises qui ont constitué l'assise fondamentale et durable de ses premières libertés. En d'autres termes, le tiers état n'est pas sorti brusquement du mouvement plus ou moins révolutionnaire qui donna naissance aux communes indépendantes ; il doit surtout sa formation et ses progrès à cette double évolution pacifique : les possesseurs de fiefs affranchissant leur bourgeoisie, et celle-ci passant peu à peu tout entière du régime seigneurial sous la domination de la royauté.

Cette opinion n'était pas celle qui prévalait à l'époque où le fondateur de la science des institutions municipales, Augustin Thierry, publiait dans le Courrier français ses admirables Lettres sur les révolutions des communes. La commune, ville dotée de privilèges judiciaires et politiques qui lui conféraient une certaine indépendance, administrée par ses magistrats élus, fière de son enceinte fortifiée, de son beffroi, de sa milice, la commune passait alors pour être, par excellence, le type de la cité affranchie du moyen âge. On personnifiait en elle ce grand mouvement d'émancipation urbaine et rurale qui remua la France du mie siècle jusque dans ses plus intimes profondeurs. La commune concentra ainsi sur elle-même tout l'intérêt historique, qu'elle accapara, laissant dans l'ombre les autres formes de l'évolution populaire. Guizot, qui avait le sens de la vérité plutôt que celui du pittoresque, essaya de réagir contre cette tendance exclusive. Dans les brillantes leçons qu'il fit en Sorbonne sur l'histoire des origines du tiers état, il montra, avec sa netteté ordinaire, que le développement de la classe bourgeoise ne s'était pas accompli par une voie unique ; qu'il fallait tenir compte aussi des progrès réalisés dans les villes où le régime communal n'avait jamais pu s'établir. L'impression laissée par les récits colorés et dramatiques d'Augustin Thierry resta longtemps la plus forte,

Les luttes politiques, si ardentes, de la Restauration et surtout la révolution de 1830 contribuèrent encore à fixer sur le mouvement communal la curiosité des érudits et du public. L'opinion progressiste rapprocha des grandes journées insurrectionnelles de Juillet ces soulèvements meurtriers qui, dans les cités populeuses de la France du nord, ameutées au cri de : Commune ! commune ! aboutissaient le plus souvent à la défaite de l'autorité seigneuriale, quelquefois même à la suppression violente de celui qui la représentait. Il semblait que, du XIIe siècle au XIXe, les efforts populaires visassent le même but et que la charte de commune ne fût que le prototype de la charte libérale de 1830. Ces manants héroïques qui, par le seul fait de l'association jurée, avaient réussi à rejeter la féodalité hors de leurs murailles, brisant ainsi le moule étroit où la société des nobles et des clercs les avait tenus emprisonnés pendant des siècles, paraissaient être les précurseurs de tous les révolutionnaires modernes. On vit en eux les premiers ouvriers de la grande œuvre démocratique. L'intérêt qui s'attache au récit émouvant de leurs luttes avec les seigneurs détermina le courant dans lequel s'en- gagea tout d'abord l'histoire scientifiquement entreprise de nos institutions municipales.

Ne nous plaignons pas trop de ces assimilations superficielles et des appréciations hasardées que la passion politique inspira aux admirateurs des communes. Elles nous valurent non seulement les lettres d'Augustin Thierry, ces chefs-d'œuvre du récit historique, mais encore les travaux plus complets, plus largement entendus que le maitre consacra par la suite à l'histoire générale du tiers état. Elles donnèrent, au moins indirectement, une impulsion féconde, en France, aux études locales sur les villes et à la publication de nos archives municipales. Elles provoquèrent, à l'étranger, ces recherches approfondies sur les communes italiennes, allemandes et belges, d'où sortirent tant d'excellents ouvrages, si utiles, aujourd'hui encore, à la science française. Interrompues chez nous après Guizot, les études générales sur l'émancipation populaire au moyen âge ont été depuis quelques années reprises avec succès. Un professeur distingué de l'École des Chartes, M. Giry, a entrepris la lourde tâche de continuer l'œuvre d'Augustin Thierry, avec la sûreté de critique qui est la marque de la science actuelle, et dans cet esprit de sereine impartialité qui s'impose maintenant à l'historien. Ses publications ont jeté une vive lumière sur une partie déjà fort étendue du domaine des institutions municipales. Son enseignement, non moins fécond, a fait éclore quelques-unes de ces monographies précieuses qui contribueront, avec ses propres livres, à fonder définitivement l'histoire de notre tiers état.

La science contemporaine ne s'est pas seulement assigné la mission de compléter l'œuvre des historiens de la Restauration elle a voulu aussi l'améliorer en rectifiant, sur beaucoup de points, les opinions exagérées et les faux jugements dont l'histoire de nos institutions urbaines avait tout d'abord été victime. On s'est aperçu que le mouvement communal proprement dit n'avait pas eu, sur l'ensemble et la suite des destinées de la classe populaire, l'influence décisive, prépondérante, qui lui fut attribuée a priori. La commune, forme brillante mais éphémère de l'émancipation de la bourgeoisie, a été remise peu à peu à sa vraie place. Elle n'est plus envisagée aujourd'hui comme une manifestation essentielle de nos premières aspirations démocratiques. On serait tenté de voir au contraire, dans cette seigneurie collective, souvent hostile aux autres éléments sociaux, imprégnée de l'esprit de particularisme, faite pour la guerre et sans cesse agitée de passions belliqueuses, un produit original mais tardif du principe féodal. Cette bourgeoisie communaliste, si ardente contre le seigneur, dans laquelle on saluait jadis l'adversaire de toute tyrannie, le champion résolu du droit populaire, apparaît maintenant comme une caste aristocratique, jalouse à l'excès de ses privilèges, impitoyable pour le menu peuple, qu'elle exclut des charges municipales, tout en l'écrasant d'impôts. En même temps que l'étude attentive des faits oblige l'historien à changer de point de vue, et modifie profondément l'opinion courante, la critique continue à s'exercer sur la grave question des causes et des résultats. Elle repousse les théories exclusives des partisans de l'origine romaine ou germanique. Elle montre que la décadence des communes est due en grande partie à l'incapacité financière des oligarchies qui les administraient. Elle prouve enfin que le plus grand ennemi de ces républiques militaires, minées par l'anarchie et l'émeute, a été non pas l'évêque ou l'abbé, non pas le comte ou le châtelain, mais le roi, qui a fini par les détruire en les absorbant.

 

[1890]

 

 

 



[1] Prou, les Coutumes de Lorris, Paris, 1884.

[2] Bonvalot, le Tiers État d’après la charte de Beaumont et ses filiales, Paris, 1884.