DES JOURNAUX CHEZ LES ROMAINS

DES ANNALES DES PONTIFES OU GRANDES ANNALES

 

PREMIÈRE PARTIE. — ORIGINE ET COMPOSITION DES ANNALES DES PONTIFES.

 

 

VOICI, dans l'ordre chronologique, les textes véritablement dignes d'attention qui se rapportent à l'histoire des grandes Annales.

Après les deux plus anciens fragments qui en fassent mention, que les divers critiques n'ont point cités jusqu'ici, et qui entreront bientôt dans cette discussion, l'un de Caton le Censeur, où il dit qu'il ne veut point s'en tenir à une telle manière de raconter les faits ; l'autre de Sempronius Asellio, qui oppose de même à la brièveté peu instructive des Annales une nouvelle méthode historique ; après deux témoignages plus incertains de Polybe, que j'oserai aussi, le premier, compter au nombre des preuves, il ne se trouve point de texte de quelque importance sur les Annales des pontifes avant le célèbre passage du second dialogue de l'Orateur, qui est le document principal, et, comme on dit, le lieu classique sur l'origine et le but de cette institution : Ne méprisez pas nos compatriotes, dit l'orateur Antoine à Catulus ; les historiens grecs ont commencé eux-mêmes par ressembler à notre Caton, à Fabius Pictor, à Pison. Écrire l'histoire, ce n'était d'abord que faire des Annales. C'est pour cet objet, c'est pour conserver les souvenirs publics que, dès les premiers temps de Rome jusqu'au grand pontife P. Mucius[1], le grand pontife recueillait tous les événements de chaque année, et les écrivait sur une table blanchie qu'il exposait dans sa maison, afin que le peuple pût la consulter. Voilà ce qu'on nomme encore aujourd'hui les grandes Annales[2].

C'est peut-être, au moins en partie pour mieux remplir cette fonction sacrée, que dans les premiers temps le grand pontife, d'après un usage passé en loi, n'osait s'écarter trop loin de Rome. Nous le savions déjà par Tite-Live[3] et par Plutarque[4]. Le même fait se retrouve aujourd'hui dans un texte nouveau de Diodore, sur un grand pontife obligé à ne point trop s'éloigner de Rome, à cause du soin des choses saintes[5].

Des critiques, qui ont eu raison de ne pas prendre à la rigueur les mots de Cicéron, ab initio rerum romanarum[6], font commencer la rédaction des Annales au temps de Numa, quel que puisse être ce Numa ; et ils s'appuient d'une autorité assez douteuse, ou du moins inutile, celle de Vopiscus[7]. Il n'est point probable, en effet, qu'on ait voulu faire supposer qu'il y eût un grand pontife avant celui qui passe pour avoir institué cette charge et l'avoir d'abord remplie lui-même, comme firent plus tard les empereurs romains[8]. Encore moins Vossius devait-il[9], d'après les citations que le faux Aurélius Victor[10] prétend extraire des Annales, en faire remonter l'usage jusqu'aux temps qui ont précédé Rome ; exagération qui a porté l'esprit contradicteur de Jac. Gronovius à un autre excès, lorsque, dans la préface de sa dissertation de Origine Romuli[11], il croit pouvoir soutenir que les Annales des pontifes ne sont qu'une fiction, et, à l'entendre, un masque sans cervelle, meram sine cerebro larvam. L'expression de Cicéron, ab initio, comme ce qu'il dit ailleurs des plus anciennes pratiques religieuses et civiles, a primo Urbis ortu[12], n'indiquant pas une date certaine, un auteur habile aussi à s'emparer des moindres prétextes de paradoxes[13], sans aller pourtant jusqu'à nier à son tour l'existence des Annales, a profité de cette incertitude pour ne les faire commencer, ainsi que les temps historiques de Rome, qu'à l'an 350 de la fondation : il faut bien qu'il se réserve, en effet, quelque place pour ses grandes épopées latines, dont la dernière, selon lui, ne se termine qu'à la bataille du lac Régine, cette année-là même, après avoir débuté par l'expulsion des Tarquins.

Que l'on adopte, si l'on veut, cette date pour la rédaction régulière des Annales, date fondée uniquement, comme nous le verrons, sur celle de la première éclipse de soleil dont elles eussent fait mention[14] ; mais que l'on songe que la mémoire des vieillards, ou la tradition, remonte toujours au moins à cent ans en arrière, et qu'ici elle pouvait atteindre l'an 250, six ans après l'exil des rois : on trouvera peut-être que c'est encore une assez belle antiquité.

Cicéron, qui ne fait point de système sur l'histoire de sa patrie, se contente de dire vaguement que la table historique des grands pontifes était contemporaine du premier âge de Rome ; et on remarquera plus tard qu'il en fit souvent usage. Varron, son docte ami, cite deux fois leurs Annales dans l'ouvrage qu'il lui adresse sur la langue latine. Il est évident que tous deux les lurent, ou du moins les consultèrent. On verra tout à l'heure qu'elles ne furent pas inconnues aux historiens grecs, Polybe, Diodore, Denys d'Halicarnasse, et que celui-ci surtout les désigne par des mots dont le sens ne peut être douteux. Renvoyons aussi à la discussion même tout ce qui regarde Tite-Live, qui semblerait les faire commencer au règne d'Ancus Marcius[15]. Les renseignements que pouvaient fournir les grands ouvrages chronologiques d'Atticus, de Verrius Flaccus, de Cornélius Nepos, sont perdus. Une courte phrase de Quintilien n'est pas à négliger : Otez l'émulation, qu'aurions-nous aujourd'hui ? Rien, en poésie, au-dessus de Livius Andronicus ; rien, dans le genre historique au-dessus des Annales des pontifes[16].

Je laisse les témoignages, indiqués déjà, de Festus, de Macrobe, et les expressions équivoques de quelques autres grammairiens ; je n'insisterai même pas sur Vopiscus[17], dont l'autorité n'est peut-être pas assez puissante dans une question de critique, mais qui paraît cependant avoir lu encore les Annales où les pontifes donnaient, sur le long interrègne qui suivit la mort de Romulus, des détails qui ont échappé à Denys et à Tite-Live.

Il vaut mieux terminer l'énumération préliminaire des documents qui se rapportent à l'origine de l'album pontifical, par un texte assez étendu, assez grave, d'un des plus utiles grammairiens qui nous soient restés, de Servius, qu'il faudra seulement excuser d'avoir voulu, comme Macrobe, son ami, reconnaître le grand pontife dans un vers prononcé par le héros de Virgile[18], et d'avoir ainsi donné lieu à la folle idée de Christophe Sax, qui, dans sa réfutation de l'ouvrage sceptique de Beaufort, prétend qu'Enée lui-même, en qualité de grand pontife, avait laissé des Annales[19]. Comme ces mémoires d'Enée sont inconnus, et que réellement Servius n'en dit rien, qu'il nous suffise d'entendre ce qu'il dit des Annales véritables ; nous devrons du moins au rapprochement bizarre qui lui est venu dans l'esprit, une ou deux notions de quelque intérêt.

Les Annales, dit-il, se faisaient ainsi : Tous les ans le grand pontife écrivait, au haut d'une table blanchie, les noms des consuls et des autres magistrats ; puis, il y consignait tous les événements mémorables au dedans et au dehors, sur terre et sur mer, jour par jour. Les anciens ont recueilli ces registres annuels en quatre-vingts livres, et, des grands pontifes, leurs auteurs, ils les ont appelés grandes Annales[20].

Ici paraissent deux faits nouveaux, qui n'ont point d'autre autorité : d'abord, la rédaction jour par jour, per singulos dies, ce qui est sans doute trop dire, et ce qui ferait croire que Servius, quoique fort versé clans les antiquités sacrées, confond sur ce point les Annales, ou avec les fasti kalendares, ou, comme d'autres l'ont fait depuis[21], avec les acta diurna, qui en seront distingués dans le traité suivant. Il partage ensuite les Annales en quatre-vingts livres, renseignement moins invraisemblable, surtout si on le rapporte à l'époque impériale, et dont une citation très-remarquable d'Aulu-Gelle, et quelques objections spécieuses nous obligeront de tenir compte dans la suite de cette discussion.

D'autres textes, nécessaires au complément de ces premières notions, qui devaient être courtes parce qu'elles sont vulgaires, vont maintenant trouver leur place dans la seconde question de cette première partie : la composition et la forme des Annales.

En tête, les noms des magistrats et au-dessous, les principaux événements de l'année, les guerres, les triomphes, voilà l'ordre indiqué par Servius. Plus de cinq siècles avant lui, P. Sempronius Asellio, mécontent de la sécheresse des Annales, trop fidèlement conservée par Fabius Pictor et ses premiers successeurs, voulait que l'histoire cessât enfin de ressembler à ces froids catalogues, où l'on apprenait seulement sous quel consul une guerre avait commencé, quel en avait été le terme, et quel fut le triomphateur[22]. Ainsi, d'abord les consuls, ou les autres chefs de l'État, dictateurs, décemvirs, tribuns militaires avec le pouvoir des consuls. Valère-Maxime nomme Publicola fastorum columen[23], parce que son nom ouvre les fastes consulaires, cet abrégé des Annales ; comme ailleurs[24], il appelle Brutus au partage de cette première place, primum in fastis locum. Virgile[25], dont l'expression est imitée par Pline le jeune[26], songe peut-être à cet usage des anciennes Annales et des fastes, lorsqu'il dit à Varus :

Nec Phœbo gratior ulla est,

Quam sibi quæ Vari præscripsit pugina nomen.

Viennent ensuite les triomphes, c'est-à-dire l'histoire de Boille. Il semble que nous ayons encore la forme de ces résumés historiques, non dans ces fragments modernes de journaux romains que la critique n'a pas assez condamnés, mais dans les éloges, les titres ou notices (elogia, tituli) trouvés sur des bases de statues, sur des écussons, à Florence, à Arezzo, et plus récemment à Pompéi. Non que je prétende que ces restes de l'histoire inscrite sur le bois, la pierre ou le bronze nous soient parvenus dans leur état primitif, comme les épitaphes des Scipions, le sénatus-consulte contre les bacchanales, et d'autres inscriptions moins intelligibles de l'antique Italie : transcrits et restitués de siècle en siècle, ils ne nous arrivent qu'avec des altérations, telles qu'on en peut supposer dans l'hymne des fratres Arvales recopié au temps d'Héliogabale, et surtout dans le piédestal de la colonne Duilienne, reproduite soit par Auguste, soit par Vespasien ; ou plus altérés encore, comme les textes que nous ne tenons que des copistes de manuscrits, comme la prière osque dans Caton l'Ancien[27], le chant des Saliens dans Varron[28], les douze Tables ; ou presque entièrement soumis à des habitudes nouvelles d'orthographe et de langage, comme la plupart des anciennes formules citées par Tite-Live, Macrobe et les grammairiens, Toutefois une sorte de simplicité naïve s'y reconnaît encore ; elle a pu s'y perpétuer d'âge en âge dé. fendue contre les innovations trop hardies par le respect des peuples pour un texte sacré.

Sur une base trouvée à Pompéi, se lisent ces mots, publiés par Millin, Romanelli, mais plus complètement par le chanoine André de Iorio[29], d'après un nouveau fragment du même marbre : Romulus Martis filius urbem Romam condidit, et regnavit annos duodequadraginta — trente-huit ans, comme dit Plutarque, contre l'opinion commune, à la fin de la Vie de Romulus —. Isque primus dux, duce hostiurn Acrone, rege Cœninensium, interfecto, spolia opima Jovi Feretrio consecravit, receptusque in deorum numerum, Quirini nomine appellatus est.

Fragment d'un éloge de Camille, trouvé à Florence, et cité par Gori[30] : ... Veios, post Urbem captam, commigrari passas non est. Etruscis ad Sutrium devictis, Æquis et Volseis subactis, tertium triumphavit, etc.

Telles sont d'autres notices, simples et graves comme les épitaphes de la famille Cornélia, sur Appius Cacus, Papirius Cursor, Fabius Maximus, Paul Émile, Marius. Au temps de Marius, là table historique des pontifes ne se continuait plus ; mais on imitait encore sur les monuments la concision et l'austérité de leurs récits, qui n'étaient eux-mêmes que des inscriptions.

Il est possible que, revêtues ainsi d'un style phis moderne, quelques pages de ces chroniques se retrouvent Missi dans les abrégés d'Aurélius Victor, d'Eutrope, de Sextus Rufus. Cette conjecture n'a rien qui contredise l'opinion de M. Clém. Cardinali, qui attribue quelques-unes de ces notices à Titinius Capiton, l'ami de Pline le jeune[31], puisqu'il avait pu, comme Varron et Atticus avant lui, pour célébrer les héros de Rome, puiser à Cette antique source de leur histoire, ni l'idée qu'avait eue l'abbé Morcelli, qu'elles ornaient les statues élevées par Auguste dans son forum[32], et que peut-être ces inscriptions avaient été rédigées par lui-même : Auguste, le fondateur ou le restaurateur de tous les temples[33], le pieux héros de Virgile, Auguste, grand pontife, avait dû se contenter souvent de reproduire le texte sacré des Annales.

Comme il faut supposer, toutefois, que l'on a réuni dans chacun de ces éloges les notes historiques de plusieurs années, la vraie forme des Annales se retrouve sans doute plus rigoureusement ou dans les inscriptions triomphales, comme celle de Fulvius Nobilior à Tusculum, placée par le prince de Canino sous le portique de la Rufinella, et que M. Orelli[34] n'a point rapportée avec l'exactitude qui distingue son utile recueil : M. Fulvius M. F. Ser. N. cos. Aetolia cepit ; ou dans les fastes consulaires et triomphaux, d'après lesquels Ovide[35] rappelait, entre autres souvenirs de victoire, le triomphe de Postumius Tubertus sur les Eques et les Volsques, dès l'an 322 de Rome, et où nous pouvons lire encore : M. Fabius Ambustus cos. ovans de Hernicis (ann. 393). — C. Duilius cos. primus navalem egit (ann. 493). Les fastes même du temps des césars disent simplement, comme au temps de l'histoire écrite par les pontifes : Ti. Aug. Inlyrico vicit (fastes d'Antium, 3 août) ; et au 9 du même mois : Divus Jul. Phars. vicit. Mais l'ancienne Rome, qui n'avait donné ce titre de divus qu'à son fondateur, n'eût point inscrit comme une victoire dans ses Annales, encore moins dans un calendrier populaire, une catastrophe des guerres civiles, pour lesquelles il n'y a point de victoires.

La plupart des noms qui viennent d'être prononcés, surtout ceux des plus anciens temps de la république, sont des noms de patriciens : les nobles auteurs de ces notices, de ces épitaphes, de ces fastes, étaient aussi les rédacteurs des Annales pontificales. Quoique les grands pontifes dussent écrire l'histoire avec toute l'indépendance de leur magistrature immuable, ils ne pouvaient oublier leurs intérêts de famille et de parti. Si les chants militaires admettaient quelquefois la gloire du peuple et de ses tribuns[36], les Annales n'étaient guère que l'histoire des vertus patriciennes. Cette histoire, dans sa naïveté orgueilleuse, ne racontait souvent à l'avenir que les seuls noms des consuls et des dictateurs[37], et elle se confondait alors avec les fastes consulaires et triomphaux, qui paraissent en avoir présenté l'extrait. Aussi venons-nous de voir que le plébéien Sempronius, qui se fit de préférence l'historien des Gracques, peut-être ses parents, aurait voulu trouver dans les archives des nobles pontifes antre chose one des listes de leurs consulats, de leurs dictatures et de leurs triomphes.

Un autre plébéien, le vieux Caton, qui n'aimait pas la domination sacerdotale de quelques familles, comme il l'a prouvé par ses épigrammes contre les aruspices, ni en général l'oligarchie patricienne, lui qui raconta les guerres sans nommer les généraux[38], pour n'avoir pas à écrire les noms des Cornelius et des Fabius, se montre tout aussi sévère pour les Annales, et ne veut pas qu'on vienne lire dans ses Origines, comme sur le tableau, dit-il, qui est chez le grand pontife, combien de fois il y a eu cherté de vivres[39].

Les fastes ou calendriers, qui abrégeaient aussi les Annales, et qui leur survécurent, rappelaient do même les temps de disette. On lit dans les fastes prénestins, au 28 avril : Eodem die, œdis Florœ, quæ rebus florescendis præest, dedicata est propter sterilitatem frugum.

Les autres grandes calamités étaient indiquées dans les Annales. Tite-Live, ou ceux qu'il transcrit, pour deux années entières, 390 et 391 de Rome, n'y avaient trouvé qu'un seul fait, accompagné de détails religieux. : Et hoc, et insequenti anno, pestilentia fuit[40].

Outre les noms des chefs de l'État, les guerres, les triomphes, les divers fléaux, les Annales enregistraient encore les éclipses. Caton, dans le passage déjà cité, ajoute qu'il se soucie peu de dire combien de fois il y a eu ténèbres, ou quelque autre obstacle, devant la lune ou le soleil[41]. Aulu-Gelle interprète mal la pensée de Caton, lorsqu'il lui reproche d'avoir dédaigné de connaître ou d'apprendre aux autres la cause des éclipses de soleil et de lune : Caton n'exprime en cet endroit aucun dédain pour la science ; il avertit seulement qu'il laisse de tels faits aux tables chronologiques du grand pontife, où on les consignait encore de son temps. Et je trouverais même volontiers ici la preuve que déjà ces tables étaient recueillies en forme de livre, et pouvaient être aisément consultées ; car je ne puis croire que Caton s'imaginât que l'indication des éclipses fût indifférente pour la chronologie, quand je songe que lui-même il a mérité, par ses recherches sur les temps anciens, de donner son nom à l'une des deux ères romaines.

L'occasion se présentera bientôt de dire, qu'une éclipse de soleil qui eut lieu l'an 350 de Rome, avait été trouvée par Cicéron[42] dans les Annales des pontifes : autorité regardée comme tellement sûre, qu'on s'en était servi, dit-il, pour calculer les éclipses antérieures en remontant jusqu'à la mort de Romulus.

Enfin, les prodiges surtout occupaient une grande place dans ces Annales rédigées par le chef suprême du sacerdoce romain. C'est là, c'est à cette source des traditions merveilleuses qu'allèrent successivement puiser Ennius pour ses Annales en vers, Virgile pour les fictions nationales de son Énéide, Ovide pour ses Fastes et les deux derniers chants de ses Métamorphoses. Ovide reconnaît lui-même plusieurs fois[43] qu'un grand nombre de ses récits ont cette antique origine, Annalibus eruta priscis. Nous verrons Denys d'Halicarnasse extraire aussi des écrivains qui avaient pu lire, comme il dit[44], les tables sacrées, le récit de quelques prodiges.

Tite-Live, historien trop éloquent et trop fier de la grandeur de Rome pour ôter à l'histoire sa poésie, réunit d'ordinaire à la fin de chaque consulat les prodiges énumérés par les pontifes, sans indiquer jamais qu'il les emprunte de leurs Annales ; il dit seulement qu'il le fait par respect pour l'antiquité, et que son âme devient à son insu contemporaine de ces anciens âges dont il retrace la gloire[45]. Mais je ne doute pas qu'il ne doive, sinon aux Annales mêmes, du moins à ceux qui écrivirent d'après les Annales, ces longs catalogues de visions célestes, de monstres, d'animaux parlants, de fleuves ensanglantés, de voix inconnues qui retentissent, de statues qui pleurent ; tous ces miracles, toutes ces prophéties, qu'il mêle sans cesse aux véritables merveilles de la grandeur romaine, et qui, font sourire aujourd'hui les admirateurs les plus sincères de ce grave historien. Les livres de sa religion, de son culte, lui faisaient une loi de ne point toucher à ce merveilleux bizarre, quelquefois sublime, qui se liait intimement au récit des grands événements publics. Était-ce à lui de venir rompre tout à coup cette longue chaîne de traditions pieuses, cette longue illusion de foi et d'enthousiasme, qui semblait unir la puissance de Rome à celle de ses dieux ? Sous Auguste même, on disait encore Romain, c'est parce que tu crains les maîtres du ciel que tu es maître de la terre,

Dis te minorem quod geris, imperas[46].

Certes, l'élégant historien n'invente point tout cela ; mais il se croit obligé de laisser à chaque année sa part de prodiges, parce que, des tablettes pontificales, ces faits surnaturels avaient passé dans l'histoire, comme on en peut juger par les fragments de Fabius Pictor, de Cincius, encore pleins des contés dont ils avaient surchargé les premiers siècles. Julius Obséquens, qui continue la liste des prodiges pour des temps où Tite-Live nous manque, prouve qu'alors même ils n'étaient pas moins nombreux dans les Annales et dans les fastes. Il n'est peut-être pas d'ancien historien qui n'ait pu dire, comme celui d'Alexandre : Je transcris plus de choses que je n'en puis croire[47]. Pison essaya le premier, sans trop de succès, de ramener à des causes naturelles ces fables de l'histoire romaine ; voilà tout ce qu'il osa faire ; elles étaient défendues par l'antiquité et la sainteté de la tradition. Denys cherche aussi la réalité sous leurs formes mythiques. Tite-Live est plus sage : il ne les explique pas ; il leur conserve leur caractère religieux et sacré.

A ces principales classes de faits dont se composait la table annuelle des pontifes, on pourrait joindre quelques faits de détail qu'ils ne manquaient pas d'y comprendre, les lois importantes, surtout les règlements religieux[48] ; la dédicace des temples et des autres monuments, tels que le pont Sublicius, qu'ils avaient fondé et qu'ils réparèrent plusieurs fois[49] ; l'établissement des colonies[50], la mort des personnages célèbres[51] les statues décernées comme récompenses publiques[52] ; d'autres faits encore des premiers siècles, transmis avec leur date. On peut conclure, par exemple, d'un passage de Tite-Live, que les Annales constataient ce qu'on appellerait aujourd'hui des précédents pour le rang, le cérémonial, les droits des charges et dignités[53]. L'an 544 de Rome, C. Valérius Flaccus, élu flamine de Jupiter, prétend que les anciennes Annales accordent à son titre, avec la robe prétexte, avec la chaise curule, l'entrée au sénat. Le préteur répond que ce témoignage suranné ne constitue point un droit. La question fut jugée par les tribuns du peuple ; les Annales l'emportèrent. Tite-Live, dans ce récit, désigne vaguement d'anciennes Annales[54] ; mais il est difficile de croire qu'il ne s'agisse pas ici de celles des pontifes : on n'aurait pas réclamé une telle confiance, un tel crédit, pour des Annales qui n'eussent pas été revêtues d'une autorité publique.

Après la nature des faits conservés par les grandes Annales, il serait intéressant de connaître la langue dont se servirent les premiers pontifes historiens. Il est probable qu'elle avait d'abord beaucoup d'analogie avec les plus anciennes inscriptions trouvées sur le sol italique, et nous, pouvons nous la représenter sous la forme de ces fragments qui nous restent de l'osque, du sabin, du volsque, de l'ombrien, surtout de l'étrusque, qui fut longtemps la langue de la religion. Mais vouloir faire l'histoire conjecturale de l'idiome employé par les pontifes, ce serait s'engager dans l'histoire même de la langue latine. Il faut remarquer seulement que les prêtres n'en suivaient que lentement les vicissitudes ; car, chez tous les peuples, on retrouve ces formes austères, mystérieuses et presque toujours surannées de la langue sacerdotale, qui, en se servant des expressions d'un autre âge, veut remonter jusqu'à l'origine du monde, et comme jusqu'aux dieux mêmes. A Rome, ce système d'élocution antique dominait dans toute phrase consacrée par les pontifes : les termes les plus hors d'usage, les restes du langage le plus inculte, devaient y être multipliés avec cette prédilection que les familles pontificales, et celle des Claudius plus que les autres, ne cessèrent de montrer pour tout ce qui était vieux et barbare. Horace n'entendait pas les vers des prêtres Saliens[55]. Au temps de Quintilien, les Saliens eux-mêmes ne les comprenaient plus[56]. Les pontifes, dans leurs récits, étalent sans doute moins obscurs que dans leurs prières et leurs formules, qui restèrent les mêmes au milieu de tant de révolutions grammaticales ; mais il devait être toujours assez difficile de lire leurs plus anciennes tables chronologiques sans avoir étudié longtemps la langue des premiers âges de Rome, cette langue qui déjà du temps de Polybe[57] demandait pour être comprise beaucoup de savoir et d'attention.

Le même historien nous apprendra, dans un texte jusqu'ici mal interprété qu'il y avait fort peu de détails dans ces Annales publiques tracées sur les murailles[58]. C'était une suite d'inscriptions concises, comme celles de la Chronique grecque de Paros. Un bon juge nous l'atteste aussi : Plusieurs historiens, dit Cicéron[59], imitant la simplicité des Annales pontificales, se sont bornés à transmettre la mémoire des dates, des personnages, des lieux, des actions. Mais il a tort peut-être de nommer Caton parmi ces annalistes, imitateurs de la brièveté des pontifes[60] : Caton lui-même nous a dit qu'il adoptait une autre manière d'écrire l'histoire.

Le style des pontifes ; à en juger encore par le témoignage de Cicéron, devait être simple, grave, austère ; tout le second chapitre du premier livre des Lois ne peut laisser de doute sur le sens de tes paroles, qu'il fait prononcer par Atticus : Nam post Annales pontificum maximorum, quibus nihil potest esse jucundius... On a beaucoup disserté sur cette leçon. J. Wilhelm de Lubeck propose jejunius ; Turnèbe, nudius, et Tiraboschi[61] se montre trop indulgent pour l'une et l'autre conjecture. Lambin, approuvé par M. Lévesque[62], lit juncidius, ou même ejuncidius ; d'autres, avec moins d'effort, injucundius, ou incomtius. Un interprète du traité des Lois, Fr. Wagner, après Nic. Funck[63], défend le texte, et dit que Cicéron respecte, dans cet ouvrage des pontifes, leur autorité pour ainsi dire canonique, auctoritatem canonicam quamdam. Mais ce n'est pas Cicéron qui parle ici, c'est Atticus. Les commentateurs oublient trop souvent quelle est la personne qui parle, ou qu'on fait parler. Cette expression, quibus nihil potest esse jucundius, est-elle sérieuse ? Non ; l'ironie est assez naturelle de la part d'un épicurien railleur, fort peu respectueux pour tout ce qui venait des pontifes.

Ovide ne trouvait guère plus d'agrément à lire les Annales, soit celles des pontifes[64], soit même celles d'Ennius, qu'il désigne peut-être dans ce vers :

Sumscrit Annales ; nihil est hirsutius illis[65].

Quelquefois, dans l'écrivain romain qui a donné à l'histoire le plus de parure, dans Tite-Live lui-même, il semble que tout à coup reparaisse la forme simple et aride de l'antique récit : Sous ces consuls, Fidènes fut assiégée, Crustumina fut prise, Préneste quitta les Latins pour Rome[66]. Ainsi devaient écrire les pontifes, et Atticus dit de ceux qui les imitent : Quoi de plus sec que tous ces historiens ?[67] On voit maintenant pourquoi les plus anciens monuments de l'éloquence latine dans le forum et dans le sénat ont tous disparu et pourquoi Denys et Tite-Live ont travaillé à les remplacer, l'un avec si peu de goût et de mesure, l'autre avec un génie oratoire qui ne se soumet pas toujours aux vraisemblances historiques ; conjecture indiquée par Ellendt[68], et blâmée à tort par Lachmann[69]. C'est aussi là une des causes des nombreuses contradictions entre les annalistes qui suivirent : dépourvus de renseignements authentiques, et voulant plaire par les détails, ils se laissèrent entraîner à tous les caprices de la tradition, à l'amour des merveilles, aux illusions du patriotisme, trop souvent même au désir de flatter de puissantes familles.

La sécheresse du style n'exclut pas ces constructions lentes et embarrassées que l'auteur du dialogue sur les Orateurs trouvait dans les anciennes Annales, et qu'il interdit à l'éloquence[70]. Même aujourd'hui, après tant d'altérations, cette lenteur, celte marche pénible de la phrase, se reconnaissent encore dans presque tout ce qui noua a été conservé des formules pontificales.

Reste-t-il enfin — c'est la dernière question de cette première partie de mes recherches — reste-t-il quelque fragment original des Annales des pontifes, qui puisse donner une idée de la forme et du style de ces Chroniques sacrées ? J'avoue que, loin de faire comme Théodore Ryckius[71] ou d'autres compilateurs peu sévères, qui prennent pour des textes certains des Annales tous ceux qui sont indiqués par ces mots, pontificales libri, ou antiqui Annales, ou simplement Annales, je pencherais plutôt pour la critique rigoureuse de Lachmann[72], qui blâme l'abbé Sallier, Hooke, Beck, d'avoir cru les retrouver beaucoup trop fréquemment dans Tite-Live ; et je bornerais à un bien petit nombre, non pas même les textes certains, mais les citations indirectes qui paraissent nous en rester.

Si quelques mots en ont été conservés littéralement jusqu'à nous, il faut les chercher de préférence dans les grammairiens, toujours pleins d'une vénération savante pour l'antiquité. Varron, qui, dans un fragment peu remarqué par les critiques, semble indiquer des extraits des Annales, eclogas ex Annali descriptas[73] ; Varron transcrit d'après les Annales les noms des divinités dont les autels furent consacrés dans Rome par le roi des Sabins, Tatius : Opi, Florœ, Vedio, Jovi Saturnoque, Soli, Lunœ, Volcano et Summano itemque Larundœ, Termino, Quirino, Vortumno, Laribus, Dianœ Lucinœque[74]. Ailleurs, il s'en rapporte aux Annales sur l'origine romaine des Sicules, ut Annales veteres nostri dicunt [75]. Il me semble qu'il faut se régler ici sur les habitudes des écrivains : un grammairien exact, comme Varron, qui nomme partout les po€tes, les historiens, à côté du titre de leurs ouvrages, n'a pu dire simplement Annales, que lorsqu'il n'avait pas un nom d'auteur à citer.

Je dirais volontiers la même chose de Servius : on peut croire que lui qui nomme toujours les annalistes dont il transcrit quelque phrase, il veut parler des grandes Annales lorsqu'il s'exprime ainsi : Et quidam LENTANDUS nove verbum fictum putani ; sed in Annalibus legitur : CONFRICATI, OLEO LENTATI, PARATIQUE AD ARMA[76]. Ce sens de lentare manque dans le lexique de Forcellini, même après tant de révisions. Le dernier éditeur des Annales d'Ennius[77] attribue, d'après Gasp. Barth, ce passage au vieux poète, et le Comprend-dans le huitième livre de ses Annales, en essayant de le ramener, par conjecture, au rythme de l'hexamètre. Burmann l'avait cru de Cassius Hé-mina. Mais pourquoi Servius, contre son usage, ne les aurait-il pas nommés ?

Le grand historien de Rome, Tite-Live, ne donne aucun fait, aucun mot, comme extrait textuellement des Annales des pontifes. Mais il est à croire que la plupart des fables religieuses de son premier livre viennent, directement ou non, de ces légendes pontificales : Hercule et Cacus[78] ; l'enfance de Romulus et de son frère[79], et ce que, dans Cicéron[80], Atticus appelle les on dit de Remus et de Romulus ; enfin, presque tout ce qu'il raconte des rois. Les pontifes, tant qu'on les prit dans les grandes familles patriciennes, étaient sans doute le plus souvent, en qualité de chefs de la religion, originaires de l'Étrurie, comme peut-être Numa lui-même, comme les institutions pieuses qu'il avait apportées à Rome. On trouve le caractère étrusque dans un grand nombre de ces antiques récits. Tullus Hostilius[81], Servius, les Tarquins, sont Étrusques. Tite-Live, quoiqu'il n'indique pas ses sources, puise évidemment dans ces Chroniques, à la fois étrusques et pontificales, tout ce qui répand sur sa narration un air vénérable d'antiquité religieuse, de tradition sainte. Soit qu'il en eût profité lui-même, soit qu'il écrive d'après des annalistes qui avaient pu les connaître, il est probable qu'il leur doit la formule du Fécial et du pater patratus, consacrant le traité entre Albe et Rome[82] ; la formule du jugement d'Horace meurtrier (le sa sœur, lex horrendi carminis[83]. Comment ne pas supposer qu'il copie de ces anciens monuments, ou de ceux qui les avaient copiés, cette autre formule du traité entre le premier Tarquin et les Sabins pour la cession de Collatie, dont il reproduit presque littéralement les paroles, quand le peuple campanien et la ville de Capoue, trois siècles après, se donnent au sénat[84] ? Comment s'imaginer aussi qu'il osât raconter, s'il n'avait pas pour lui l'autorité des pontifes, une pieuse fraude comme celle de ce Romain qui, sous le roi Servius, assura, par un stratagème, l'empire à sa patrie ; vieille histoire toute sacerdotale, qu'on retrouve dans Valère-Maxime[85], et que Plutarque[86] transcrit d'après Juba et Varron ?

Il était né chez les Sabins, dit Tite-Live[87], une vache d'une grandeur et d'une beauté merveilleuses, dont les cornes furent longtemps conservées dans le vestibule du temple de Diane sur le mont Aventin. Les devins consultés prédirent que le peuple dont un citoyen immolerait cette victime à Diane, obtiendrait l'empire ; et le grand prêtre du temple de Diane avait eu connaissance de cet oracle. Le Sabin, propriétaire de la vache, vint à Rome, le jour qu'il crut favorable, au sacrifice, et présenta la victime à l'autel de la déesse. Le prêtre romain [que Plutarque appelle Cornélius], reconnaissant la victime, à sa grandeur extraordinaire, et se souvenant de l'oracle, dit au Sabin : Que veux-tu faire, étranger ? Offrir un sacrifice à Diane sans t'être purifié ? Que ne te laves-tu d'abord dans une eau vive ? Au pied de cette montagne coule le Tibre. — Le Sabin, ému de ce scrupule, et jaloux de ne rien oublier pour que l'événement répondît au prodige, descend du temple vers le fleuve. Aussitôt le Romain immole la victime à Diane.

Le songe de Titus Atinius[88], et beaucoup d'autres faits où interviennent les dieux, font assez voir quel pouvait être, sinon le style, du moins le caractère général de l'histoire écrite par leurs prêtres. L'origine de ces divers récits me semble remonter jusqu'aux grandes Annales.

Il est vrai qu'on ne peut rien avancer sur ce point avec certitude, et que la plupart des auteurs anciens qui, par des citations moins vagues, auraient le plus contribué à nous faire connaître cette espèce d'histoire sacrée, ne nous indiquent guère mieux que Tite-Live les récits qui viennent réellement des pontifes. Pline l'ancien, par exemple, allègue quinze ou vingt fois les Annales, les anciennes Annales : il semble que l'on retrouve celles des pontifes dans le passage où il dit, ex antiquissimis Annalibus[89], que lorsque le greffier Flavius fut préféré pour édile curule à deux patriciens fils de consulaires, et qu'on joignit à ce titre celui de tribun du peuple, les sénateurs indignés déposèrent leurs anneaux en signe de deuil, ainsi que les ornements de leurs chevaux, SED ET PHALERA POSITA [90]. Les Annales pontificales de l'an 449 de Rome, déjà transcrites pour ce fait par Pison, Licinius Macer, et qui le furent ensuite par d'autres, n'avaient pas dû oublier cette preuve publique de la colère orgueilleuse du patriciat. Pline, au livre suivant, paraît citer encore le texte même de ces Annales, quand, après avoir rappelé la statue élevée à la vestale Caia Tarratia, il ajoute : Meritum ejus in ipsis ponam Annalium verbis, QUOD CAMPUM TIBERIMJM GRATIFICATA ESSET EA POPULO[91] ; ou lorsqu'il dit, toujours d'après les Annales, que l'on consacra des statues de trois pieds de haut, tripedaneas statuas, aux ambassadeurs romains tués, en 522, par la reine d'Illyrie[92]. La main des pontifes ne se décèle pas moins dans cette tradition que le même écrivain nous a transmise : Au siège de Casilinum par Annibal, un rat fut vendu deux cents deniers, et le vendeur mourut de faim, tandis que l'acheteur survécut : tel est le récit des Annales[93]. Ces Annales religieuses pouvaient seules redire combien de fois, au cri d'une souris, avaient cessé les auspices, comme Pline nous rapprend au même endroit[94]. Florus paraît se soumettre aussi à cette autorité vénérable, lorsqu'il dit des merveilles d'Horatius Coclès, de Mucius, de Clélie : Elles passeraient pour fables, si on ne les trouvait dans les Annales[95].

Qui oserait dire si, dans Aulu-Gelle, les mots Annales antiqui se rapportent toujours aux grandes Annales, quoique les traditions qu'il emprunté aux récits désignés par ce titre, sur les livres des Sibylles[96], sur L. Siccius Dentatus, surnommé l'Achille romain[97] ; sur cette femme qui mourut de joie au retour inattendu de son fils, qu'elle croyait mort à la bataille de Cannes[98] ; sur Acca Larentia, qui fit Romulus son héritier, et Caia Tarratia ou Suffétia qui donna au peuple romain le champ de Mars[99], que Pline appelle le champ du Tibre[100], puissent le faire vraisemblablement supposer ? Mais Aulu-Gelle cite expressément d'après les grandes Annales un fait que je vais transcrire en entier comme un témoignage authentique, sinon de la forme précise, du moins de l'esprit à la fois patriotique et religieux des Chroniques pontificales :

La statue élevée dans le comitium de Rome en l'honneur d'Horatius Coclès[101] fut frappée de la foudre. Pour expier ce coup de tonnerre, des haruspices furent appelés d'Étrurie, qui, par haine et par ressentiment national contre le peuple romain, résolurent de faire cette expiation d'une manière funeste. Ils conseillèrent donc de transporter la statue dans un lieu bas, que le soleil, intercepté par une enceinte de maisons, n'éclairait jamais. Déjà même on leur avait obéi, lorsque, dénoncés au peuple, ils avouèrent leur perfidie, et furent punis de mort. On décida ensuite que la statue, d'après les vrais principes reconnus bientôt, Serait reportée au grand jour, et placée dans l'endroit le plus élevé du Vulcanal : ce fut une cause de prospérité et de succès pour l'État. En mémoire de la trahison des haruspices étrusques et de la juste vengeance de Rome, on fit ce vers, que les enfants répétaient par toute la ville :

Mauvais conseil perd celui qui le donne[102].

Aulu-Gelle, qui certainement nous transmet cette anecdote récrite en style moderne, et qui, sans la trouver un peu longue pour de simples tables chronologiques, remarque du moins que le vers iambique latin paraît imité d'un hexamètre d'Hésiode[103], ajoute que le récit original se lit au onzième livre des grandes Annales, in Annalibus maximis libro undecimo. Je parlerai plus tard de cette division par livres, également indiquée dans Servius.

La suite de cette discussion fera aussi connaître d'autres passages anciens, qui pourront achever de donner quelque idée des Annales pontificales. Peut-être dès à présent faudrait-il, en terminant cette première partie sur leur origine et leur composition, rechercher quelle confiance on doit accorder à celui des ouvrages latins qui nous donne le plus de documents comme extraits des récits des pontifes, je veux dire l'ouvrage, quel qu'il soit, de Origine gentis romanæ, qui en cite le premier livre, sur la mort de Misène[104] ; le second, sur Remus fait prisonnier par Amulius[105] ; le quatrième, deux fois sur l'histoire d'Albe[106] ; le sixième, sur la mort du roi d'Albe Arémulus Silvius[107], [46] etc. Mais la question de l'antiquité de cet ouvrage, qui me parait fort douteuse, quoique Lachmann l'ait dernièrement défendue[108], mériterait d'être un jour l'objet de quelques autres réflexions, dont je ne pourrais indiquer ici que les idées sommaires. Il est plus convenable de ne point perdre de vue l'étude présente, et d'arriver aux objections qui se sont élevées de toutes parts, soit contre la durée, soit contre l'importance historique des grandes Annales elles-mêmes.

 

 

 



[1] L'an de Rome 623. Voyez H. Dodwell, Append. ad prœlect. Camden., p. 656. D'autres, comme Orelli, Onomast. Tullian., Zurich, 1838, p. 405, placent le grand pontificat de P. Mucius vers l'an 621.

[2] Cicéron, de Oratore, II, 12.

[3] XXVIII, 38, 44 ; LIX, Epitom.

[4] Fabius, c. 25.

[5] Collection in-4° de monsignor Mai, Rome, 1827, t. II, p. 61 : le fragment n'a point conservé le nom du pontife.

[6] De Orat., II, 12.

[7] Post excessum Romuli. Vopiscus, Tacite, c. 1.

[8] Tite-Live, I, 20 ; Plutarque, Numa, c. 9 ; Servius, ad Æn., III, 80.

[9] De Histor. lat., I, 1.

[10] Origo gentis rom., pass.

[11] Leyde, 1684.

[12] Tusculanes, IV, I.

[13] Niebuhr, Hist. rom., trad. fr., t. I, p. 352.

[14] Cicéron, de Rep., I, 16.

[15] I, 32.

[16] Nihil in historiis supra pontificum Annales haberemus. X, 2, 7.

[17] Tacite, c. 1.

[18] Æneid., I, 377.

[19] Miscellan. Lipsiensia nova, ann. 1744, t. II, p. 417 : Virgilium..... in anima habuisse veros Æneæ Annales, non est quod dubitemus, præsertim quum, poeta sit doctissimus, accuratissisnusque, et in omnibus fere versibus antiquitatis veram imaginem curiosius referre student. Favet huit conjecturæ non nihil Servii scholion.

[20] Servius, ad Æn., I, 373.

[21] J. Lipse, ad Tacit. Ann., X, 43 ; Marc Welser, Epist. ad Camerar., Opp., p. 850, 851 ; Isaac Vossius, ad Catull., p. 333, éd. Lond. 1684.

[22] ..... Bellum quo initum consule, et quo modo confectum, et quis triumphans introierit. Ap. Gell., V, 18.

[23] Val. Maxime, IV, 4, 1.

[24] VII, 3, 2.

[25] Eclog., VI, 11

[26] Panegyr., c. 92.

[27] De Re Rust., c. 160.

[28] De Ling. lat., VII, 26, éd. d'Otfr. Müller. Voyez d'autres fragments recueillis par Gutberleth, de Saliis, c. 21 et suivants.

[29] Plan de Pompéi, etc. Naples, 1828.

[30] Inscript. in Etruriæ urbibus exstantes, I, p. 96.

[31] Pline, I, 17.

[32] Suétone, Aug., c. 29, 31 ; Lampride, Alex. Sev., c. 28, et les sommaires du livre LV de Dion Cassius, où il faut lire : Ώς ή Αύγούστου άγορά καθιερώθη.

[33] Tite-Live, IV, 20.

[34] Inscriptionum lat. Collectio, Zurich, 1828, t. I, p. 151.

[35] Fastes, VI, 721.

[36] Tite-Live, IV, 53, etc.

[37] Tite-Live, IV, 30, 47.

[38] Corn. Nepos, Cat., c. 3 ; Pline, VIII, 5.

[39] Cato, Origin. IV, ap. Gell., II, 28.

[40] Tite-Live, VII, 2.

[41] Ap. Gell., II, 28.

[42] De Rep., I, 16.

[43] Fastes, I, 7 ; IV, 11.

[44] I, 73.

[45] XLIII, 13 : Vetustas res scribenti, nescio quo pacto antiquuus fit animus.

[46] Horace, Odes, III, 6, 5.

[47] Equidem plura transcribo, quam credo. Quinte-Curce, IX, I, 34.

[48] Tite-Live, I, 32.

[49] Varron, de Ling. lat., V, 83, Otfr. Müller.

[50] Tite-Live, Velléius, passim.

[51] Tite-Live, VII, 1, etc.

[52] Pline, XXXIV, 11.

[53] Tite-Live, XXVII, 8.

[54] Excoletis vetustate Annalium exemplis.

[55] Epist., II, I, 86.

[56] Instit., I, 6, 40.

[57] III, 22.

[58] V, 33.

[59] De Orat., II, 12.

[60] De Orat., II, 12.

[61] Storia della Letterat. ital., Rome, 1782, t. I, p. 131.

[62] Nouveaux Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. II, p. 322.

[63] De Pueritia Ling. lat., p. 249.

[64] Fastes, I, 7 ; IV, 11.

[65] Tristes, II, 259.

[66] II, 19.

[67] Cicéron, de Leg., I, 2 : Quid tam exile, quam isti omnes ?

[68] Prolégomènes sur le Brutus de Cicéron, Kœnigsberg, 1825, p. V.

[69] De Fontibus historiarum Livii, Gœttingen, 1828, part. II, p. 114.

[70] C. 22 : Nulli sensus tarda et inerti structura, in morem Annaliam, componantur.

[71] Dans sa dissertation de Primis Italiæ colonis, c. 10, à la suite des notes de Luc Holsténius sur Étienne de Byzance, Leyde, 1684.

[72] De Fontib. hist. Livii, part. I, p. 13.

[73] Ap. Charis., p. 97, Putsch.

[74] De Ling. lat., V, 74, Otfr. Müller. Denys d'Halicarnasse, II, 50, dit qu'il ne peut nommer en grec plusieurs de ces dieux.

[75] De Ling. lat., V, 101.

[76] Ad. Æn., III, 384.

[77] M. Spangenberg, à Leipzig, 1825, p. 116.

[78] I, 7.

[79] I, 5.

[80] De Leg., I, 3 : Quæ ab isto malo prædicari, quam ut aiunt de Remo et Romulo.

[81] Hostis, étranger.

[82] I, 24.

[83] I, 26.

[84] VII, 31.

[85] VII, 3, 1.

[86] Quæst. rom., 4.

[87] I, 45.

[88] Tite-Live, II, 36.

[89] Pline, XXXIII. 6. Voyez aussi Tite-Live, IX, 46 ; Valère-Maxime, II, 5, 2 ; Aulu-Gelle, VI, 9, etc.

[90] Voyez sur le sens de phalera, Visconti, Museo Pio-Clementino, t. III, pl. 22, t. V, p. 30, éd. de Milan.

[91] Pline, XXXIV, 11. Cette vestale est aussi nommée Sufféfia on Fufétia par Pline et par Aulu-Gelle, VI, 7, et Tarquinia par Plutarque, Publicola, c. 8.

[92] Pline, XXXIV, 11.

[93] Pline, VIII, 82.

[94] Soricum occentu dirimi auspicia, Annales refertos habemus. VIII, 82.

[95] I, 10 : Quæ nisi in Annalibus forent, hodie fabulæ viderentur.

[96] Aulu-Gelle, I, 19.

[97] II, 11.

[98] III, 16.

[99] VI, 7.

[100] Pline, XXXIV, 11.

[101] Tite-Live, II, 10 ; Aurélius Victor, de Vir. illust., c. 11, en ont parlé. Denys d'Halicarnasse, V, 25, et Plutarque, Publicola, c. 16, disent qu'elle était de bronze, et elle subsistait encore au temps de Pline XXXIV, 11.

[102] Aulu-Gelle, IV, 5.

[103] Oper. et dies, v. 264.

[104] Voyez le faux Aurélius Victor, de Orig. gent. rom., c. 9.

[105] C. 22.

[106] C. 17.

[107] C. 18.

[108] Lachmann, de Partibus historiarum Livii, part. I, p. 33.