DE LA RACE ET DE LA LANGUE DES HITTITES

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE III. — CONCLUSIONS.

 

 

Il est temps de conclure et de formuler, après de si longues critiques, les résultats de notre étude.

I. Dès le XVIe siècle avant notre ère, existait dans la Syrie du nord un peuple connu par les Égyptiens sous le nom de Khétas. Durant les siècles qui suivirent, ce peuple s'étendit peu à peu vers le Sud, dans le pays de Nuhaššé, dans les environs d'Alep, de Hamath et jusqu'à Qadesh, près du lac actuel de Homs. Au temps de Ramsès II, il paraît avoir atteint l'apogée de sa puissance. Il domine sur les bords de l'Euphrate, en Cilicie, et même dans certaines parties de l'Asie-Mineure. Plus tard, à l'époque des grands conquérants assyriens, il est fragmenté en une foule de petites souverainetés indépendantes, qui occupent toujours la Syrie septentrionale et s'étendent jusque sur la rive gauche de l'Euphrate, au nord de la Mésopotamie.

Son existence historique prend fin en 717 avant J.-C.

Ce sont là des données qui ressortent de l'analyse des documents écrits légués par les Assyriens et les Égyptiens.

Les monuments figurés de ces derniers, joints aux monuments des Hittites, nous fournissent des données ethnographiques et archéologiques, qui complètent et confirment ce que l'histoire nous a appris.

Les Hittites avaient un type physique spécial, fort différent du type des Sémites. Leurs propres monuments et les représentations égyptiennes fournissent à cet égard un témoignage irrécusable.

D'autre part, les monuments et les inscriptions hittites, reconnaissables à certains traits fort caractéristiques, forment une chaîne à peu près continue qui traverse le Taurus et se prolonge jusque sur les bords de la mer Égée. Quelle que soit l'idée qu'on se forme sur le mode de propagation de ces monuments, un fait est certain, celui de leur existence et de leur parenté. Dès lors, une conclusion s'impose : une influence artistique et civilisatrice, due aux Hittites, qui avait, à une certaine époque, son centre en Syrie, a rayonné, à travers l'Asie-Mineure, jusqu'aux confins de l'Europe.

II. Quelle langue parlaient les Hittites ? L'onomastique seule, jusqu'à ce jour, peut nous aider à résoudre la question. Mais quelle onomastique choisir ?

Nous nous arrêterons de préférence aux noms de personnes, parce que, mieux que les noms de lieux, ils permettent d'étudier la langue d'un peuple, surtout lorsque ce peuple a envahi un territoire occupé avant lui par une race différente. Les noms de lieux persistent, en général, au milieu des changements ethniques ; les noms de personnes portent, au contraire, une marque nationale qu'il est difficile de méconnaitre.

Nous comprendrons dans cette onomastique, d'abord et avant tout, les noms qui sont donnés comme hittites par les Égyptiens ou les Assyriens ; ensuite, les noms empruntés aux pays de Patin, de Gamgoum, de Kummuh, de Kasku et à la Cilicie, parce que les relations étroites de ces pays avec les Hittites au sens propre sont hors de contestation, et que, dans plusieurs d'entre eux, l'on a retrouvé des monuments hittites. Enfin, nous croyons pouvoir nous servir encore de certains noms portés par des dynastes de Tabal, de Milid, parce que ces pays confinent aux pays hittites et conservent des traces de leur influence.

Ces éléments, quoique réduits au strict minimum pour des motifs de critique, nous permettent cependant de conclure à l'existence d'une langue commune parlée dans les pays que nous venons d'énumérer. Les comparaisons suivantes[1] sont de nature à lever tous les doutes, pensons-nous :

Gar-pa-ru-da[2] — Kar-pa-ru-un-da[3], Gir-pa-ru-un-di[4] —, roi de Patin, au temps de Salmanassar II (860-825), et Gar-pa-ru-da[5], roi de Gamgoum, à la même époque.

Sapalel, roi des Hittites, nommé dans le traité de paix conclu avec Ramsès II[6], et Sa-pa-lu-ul-mé[7], roi de Patin, au temps de Salmanassar II.

Nous pouvons rapprocher de Sapalulme une foule de noms qui trahissent une formation grammaticale analogue, notamment : U-as-sur-mé[8], roi de Tabal. Sa-an-da-sar-mé[9], roi de Cilicie, Tar-ku-dim-mé[10], roi d'Érmê. Si-ra-aš-mé[11], roi d'une principauté de Naïri. Nous avons dit plus haut que M. Halévy voit dans ces composés une mimmation, ce qui nous parait peu vraisemblable.

Targanunas, chef de la cavalerie des Hittites, à la bataille de Qadesch, Targatatsas, chef du pays de Naqbsu[12], doivent évidemment être rapprochés de Tar-hu-un-da-ra-da-uš, roi d'Arsapi[13], Tar-ku-dim-mê, roi d'Érmê, Tar-hu-la-ra[14], roi de Gamgoum, Tar-hu-na-zi, roi de Milid[15], Ταρκόνδημος et Ταρκονδίμοτος, prince cilicien au temps d'Auguste[16].

Il est difficile de ne pas mentionner ici les montagnes appelées Tar-hu-na, Tar-ha-na-bé, situées non loin du pays de Naïri et traversées par Tiglathpiléser ler, dans une de ses campagnes[17]. On y reconnaît une formation analogue à celle des noms d'hommes que nous venons de citer.

Mautul ou Mauthur, roi des Hittites[18], porte le même nom que Mu-tal-li, de Gamgoum[19], Mut-tal-lu[20], autre personnage du même pays et Mut-tal-lu[21], de Kummuh.

Tadal, nom de deux chefs hittites à la bataille de Qadesch[22], se retrouve dans Da-di-il-lu, roi de Kasku[23].

Certains des noms que nous venons d'analyser se prêtent entre eux à des comparaisons fort curieuses, notamment U-as-sur-mé et Sa-an-da-sar-mé, composés de la même manière, l'un avec le nom du dieu arménien Uas[24], l'autre avec le nom du dieu cilicien Sanda ou Sandon. D'autre part, Sa-an-da-sar-mé et Sa-an-du-ar-ri[25], roi de deux villes syriennes sont formés sur un type identique. On pourrait y joindre encore, à l'aide d'une règle phonétique que nous allons signaler, les noms de Sa-di-an-tê-ru, fils de Ha-at-tu-hi[26], Sa-da-ha-lis[27] et peut-être même Sadi-amia nom hittite (?) retrouvé en Égypte par M. Flinders Petrie[28].

Enfin, nous devons signaler un rapprochement des plus intéressants établi par M. Jensen[29] entre le dieu arménien et mitannien Tésébaš = Tésupaš ; et le nom d'un envoyé diplomatique du roi Khétasar en Égypte : Tartüsbu, qui devrait se décomposer en Tar et Tüsbu = Téšupaš.

La conclusion des comparaisons qui précèdent me paraît être celle-ci : La langue des Hittites était apparentée à celle des peuples de Gamgoum, Patin, Milid, Tabal, Kummnh, Kasku et de la Cilicie. Certains indices donnent à penser que la langue des proto-arméniens faisait partie du même groupe.

III. Cette conclusion se fortifie par l'observation de deux particularités phonétiques propres à la famille de la langue en question[30].

D'abord, l'absence de différence entre les gutturales, chose absolument opposée au génie des langues sémitiques, qui les distinguent avec soin. C'est ainsi que nous trouvons le nom de la ville de Carchemisch, écrit de diverses manières suivantes :

Qarqamêsa[31],

Karkemisch[32],

Kar-ga-miš[33],

Gar-ga-miš[34].

Nous trouvons de même les formes équivalentes ci-après :

Tar-ku dans Tar-ku-dim-mé,

Tir-hu dans Tar-hu-un-da ra-us, Tar-hu-na-zi,

Ταρκο dans Ταρκόνδηκος,

Targa, dans Targanunas, Targatatsas.

Il faut en induire une prononciation spéciale et uniforme des différentes gutturales, que les étrangers s'efforçaient de rendre sans y parvenir exactement.

Autre particularité : le peu de sonorité de la nasale n, devant une gutturale ou une dentale, ce qui fait qu'elle disparaît souvent dans l'écriture. En voici des exemples :

1. Sa-ga-ra[35], roi de Hatti.

Sa-an-ga-ra[36], roi de Hatti.

2. Tar-hu-un-da-ra-uš, roi d'Arsapi.

Ταρκόνδημος, roi de Cilicie.

Tar-ku-dim-mé, roi d'Érmê.

3. Gar-pa-ru-da et Gar-pa-ru-un-da, nom du même roi de Patin.

Peut-être faut-il ajouter Sa-di-an-té-ru, Sa-da-ha-lis, Sa-an-da-sar-mé et Sa-an-du-ar-ri.

Chose remarquable, ces deux particularités se retrouvent dans l'écriture cypriote. Ce système syllabique ne fait aucune distinction entre les sons ga, ka et xa, pour prendre un exemple ; il confond toutes les gutturales affectées de la même voyelle et les représente indistinctement par le même symbole. De plus, l'orthographe cypriote supprime invariablement les nasales γ, μ, ν devant une consonne quelconque, lorsqu'elles se trouvent en contact immédiat avec elle[37]. On écrit par exemple : to-te pour τόνδε, a-ti-ri-a-se pour άνδρίας, na-o-to-te pour ναόν τόνδε, to-ko-ro-ne pour τον χώρον. M. Clermont-Ganneau a donné une explication fort ingénieuse et fort plausible de cette singulière anomalie. Quoi qu'il en soit, ces analogies frappantes donnent à penser que le syllabaire cypriote pourrait bien dire dérivé des hiéroglyphes hittites.

IV. Les considérations qui précèdent nous ont conduit à chercher du côté de l'Arménie, d'une part. du côté de Cypre, d'autre part, des points de comparaison pour expliquer certaines particularités de la langue hittite. L'étude de l'écriture hittite vient à l'appui de ces conclusions d'une manière très intéressante.

Nous n'avons pas besoin de revenir sur les ressemblances graphiques de certains symboles hittites avec les signes cypriotes. La liste de ces ressemblances a été dressée plus d'une fois, et nous avons fait ressortir dans ce travail le côté plausible de plusieurs des hypothèses proposées. Il est à penser que la découverte de nouvelles inscriptions hittites, et surtout d'inscriptions cypriotes, plus anciennes que celles que nous connaissons actuellement, rendra de plus en plus évident le lien qui unit les deux systèmes d'écriture. Dès à présent, on peut admettre, avec un grand degré de probabilité, que le système cypriote tire son origine du système hittite, ce dernier étant évidemment antérieur à raison même de son caractère hiéroglyphique.

Quelle est donc la patrie d'origine du système hittite ?

M. Hirschfeld nous donne sur ce point la réponse suivante[38] : Les inscriptions de Hamath présentent certainement des têtes de bœufs, de béliers et, parmi les animaux que l'on chasse, de gazelles ; il en est de même pour les inscriptions de Djerablûs, pour autant qu'on puisse en juger ; nous y rencontrons aussi une tête de lièvre, et un lièvre entier figure sur le lion de Marasch. Quelques têtes n'ont pu m'être expliquées même par des zoologistes. Ce qui est certain, c'est que les bêtes carnassières et sauvages sont absentes ; le lion surtout, qui a exercé, sur la plastique et sur l'écriture hiéroglyphique des Assyriens et des Égyptiens une attraction bien constatée, n'a pas laissé de trace dans les inscriptions hittites. Certes, le bas-relief tout à fait assyrianisé de Saktschegözü représente une chasse au lion ; mais comme le style seul, et non l'objet de ce monument est emprunté à un pays étranger, on ne peut en conclure que le système des hiéroglyphes que nous étudions est antérieur à l'influence assyrienne. Il est démontré que la Syrie possédait dans l'antiquité des lions, sans parler des léopards, — aujourd'hui disparus —, des guépards, des chacals, des renards, des loups (dans le Liban), des hyènes et des chats sauvages. Dès lors, une seule conclusion est possible : le système hiéroglyphique en question a été inventé ou fixé dans un pays où de pareils animaux n'existaient pas — donc pas en Syrie... Chez quel peuple, pasteur et chasseur, à face glabre et à cheveux longs, dans quel pays septentrional — boisé et montagneux — est née cette écriture ? Nous l'ignorons. Originairement, elle appartient aussi peu à la Syrie, qu'à la partie de l'Asie-Mineure où nous la rencontrons actuellement, soit seule. soit avec d'autres monuments...

L'auteur nous laisse entendre, à un autre endroit[39], que l'Arménie pourrait bien être le pays cherché.

M. Hirschfeld écrivait en 1886, et ne pouvait tirer parti, à l'appui de sa thèse, de la trouvaille de Tel-Amarna. Nous savons aujourd'hui que la Syrie, presque toute entière, dès le XVe siècle avant notre ère et probablement avant ce temps déjà, se servait de l'écriture cunéiforme pour correspondre avec les rois d'Égypte. Les rois de Mitâni et d'Arsapi employaient le même système, pour rédiger leurs dépêches conçues dans des idiomes non sémitiques. Preuve évidente de l'usage général et de l'extension de ce mode d'écriture.

Ceci nous fournit des éléments nouveaux pour fixer le lieu et la date de naissance, l'état civil, en d'autres termes, des hiéroglyphes hittites. Au XVe siècle, avant J.-C., les Hittites occupaient certainement le pays de Nubaššè, situé non loin des villes phéniciennes de Byblos et de Simyra. Partout autour d'eux on se servait des signes cunéiformes. S'ils avaient inventé leurs hiéroglyphes à cette époque et dans cette contrée. nul doute qu'ils eussent fait comme leurs voisins, et emprunté, comme eux, à la Mésopotamie les symboles nécessaires à l'expression de leurs idées. Nous constatons, au contraire, qu'ils couvrent leurs monuments d'hiéroglyphes bizarres, sculptés en relief, sans parenté d'aucune sorte avec les signes cunéiformes. Dira-t-on que ces monuments n'appartiennent pas aux Hittites ? Nous avons démontré plus haut le contraire. Dira-t-on qu'ils sont de beaucoup postérieurs à l'époque que nous considérons ? Qu'on nous explique alors pourquoi les Hittites auraient éprouvé le besoin d'inventer un nouveau système graphique, après s'en être passé pendant longtemps, ou après avoir employé d'abord un système totalement différent.

Au surplus, le traité passé entre Ramsès II et les Hittites nous apprend clairement que ceux-ci avaient, à cette époque, un genre d'écriture particulier.

Quel que soit l'âge des monuments découverts en Syrie et en Asie-Mineure, une réponse s'impose : Les Hittites possédaient un système hiéroglyphique avant d'entrer en Syrie ; en d'autres termes, ils l'ont inventé hors de la Syrie et avant le XVe siècle.

Mais où placer alors le lieu d'invention de ces hiéroglyphes ?

A notre avis, c'est dans la Melitène (Hanirabbat) et les cantons avoisinants. Les Hittites, établis dans ce pays à une époque reculée, auront probablement pris aux Égyptiens[40] l'idée de se servir de signes hiéroglyphiques pour représenter leurs idées et auront créé un système original, en s'inspirant de quelque modèle étranger[41]. Des faits de ce genre sont loin d'être sans exemple. Et spécialement en ce qui concerne le pays de Hanirabbat, les traces d'influences étrangères sont dûment constatées et remontent à une époque fort reculée. Au temps du roi Agu-kak-rimê[42], qui régnait à Babylone, un messager fut envoyé au pays lointain de Ha-ni-i, pour négocier la restitution des statues de Marduk et de Zarpanit, qui avaient été enlevées par les ennemis aux Babyloniens. Nous savons aussi que Toutmès III mena ses armées sur les rives de l'Euphrate à la hauteur de Carchemisch, probablement aussi au nord de cette ville. Ses expéditions datent du commencement du vie siècle avant J.-C. Bien plus, Toutmès Ier s'était déjà aventuré dans ces parages, comme nous le raconte incidemment Toutmès III lui-même. Au temps des Aménophis. nous retrouvons, dans plusieurs lettres de Tel-Amarna, les vestiges certains des relations épistolaires de l'Égypte avec les Hittites[43].

Nous citons ces faits, uniquement pour montrer la haute vraisemblance d'un contact fort ancien entre les civilisations égyptienne et babylonienne et les Hittites encore à demi barbares. Ce qui s'est produit à l'époque d'Agu-kak-rimê, à l'époque des Toutmès et des Aménophis, a dû se produire antérieurement.

Une statue accompagnée d'une inscription, un fragment de papyrus, un scarabée, un ustensile quelconque venu d'Égypte aura, sans doute, éveillé l'esprit inventif de quelque Hittite plus intelligent que ses concitoyens, et ainsi sera né, peu à peu. un système nouveau d'écriture, qui en engendra d'autres à son tour. Litteras semper arbitror Assyrias fuisse, dit Pline[44], sed alii apud Ægyptios a Mercurio, ut Gellius, alii apud Syros repertas volunt. Il est probable que ces trois opinions renferment chacune une partie de la vérité totale.

V. Il nous reste à dire un mot de la chronologie des monuments hittites. Cette question, fort importante, a été l'objet de remarques de MM. Perrot et Hirschfeld. M. Puchstein, dans un travail intitulé Pseudo-hethitische Kunst (Berlin, 1890) a, de son côté, étudié très attentivement cette face du problème, pour aboutir à des conclusions que nous croyons inadmissibles.

Suivons l'auteur dans ses inductions.

Il distingue d'abord, et à juste titre, parmi les monuments de la Syrie, deux classes nettement tranchées : les monuments qui trahissent l'influence assyrienne et ceux qui présentent un caractère original.

Parmi les premiers nous plaçons, comme le fait M. Puchstein, la chasse de Saktschegözü, dont le style rappelle celui des monuments du temps de Sargon, ce qui concorde parfaitement avec le fait historique de la soumission des Hittites par ce prince (717 av. J.-C.).

Dans la même catégorie doivent se ranger certaines représentations figurées de Carchemisch ; mais ici toute indication de date parait illusoire. L'influence assyrienne, qui peut difficilement s'expliquer à Saktschegözü en dehors de l'hypothèse d'une conquête, s'explique fort bien à Carchemisch par la proximité de l'Assyrie et les relations commerciales incessantes de cette ville avec la Mésopotamie. Nous sommes d'ailleurs trop peu instruits sur les circonstances des fouilles de Carchemisch pour en tirer des inductions chronologiques. Au surplus, il paraît très vraisemblable que les sculptures, ainsi que les inscriptions, datent d'époques différentes.

L'autre groupe de monuments comprend les trouvailles de Marasch et celles de Sendscherly. Ces dernières surtout se prêtent, au dire de M. Puchstein. à une détermination chronologique des plus satisfaisantes. Elles se subdivisent, d'après lui, en deux catégories : l'une caractérisée surtout par la présence du griffon, l'autre par une facture extrêmement primitive.

Le griffon, tel qu'il apparaît à Sendscherly, ne peut se rapprocher du type ancien du griffon, que nous trouvons en Assyrie et qui date du nie siècle. Il doit, toujours d'après M. Puchstein, être comparé au type plus récent du griffon, reconnaissable à ses oreilles et au bouton particulier qui se trouve sur le sommet de la tête d'aigle. Or, ce dernier type ne se rencontre que dans l'art grec ancien, et seulement à partir du vine siècle.

Par conséquent, la série des monuments de Sendscherly où nous trouvons le griffon, ne peut être antérieure à la période comprise entre le vine et le ixe siècle.

Ce qui confirme cette conclusion, c'est que les autres représentations qui accompagnent le griffon, figures à tête de lion, sphinx, etc., sont, de leur côté, propres à l'art assyrien, non à l'art babylonien et ne sauraient, par conséquent, être reculées jusque dans le second millénaire avant J.-C.[45]

Quant aux monuments les plus primitifs, les plus frustes trouvés à Sendscherly, il faut les reporter à deux ou trois générations plus haut, et leur assigner, comme date extrême, le milieu du Xe siècle avant notre ère. Ces monuments, actuellement à Constantinople, ne sont pas nombreux. M. Puchstein cite : deux buveurs, un cavalier qui porte en main une tête, probablement enlevée à un ennemi ; enfin, un archer, qui chasse des cerfs et un lion avec son chien[46].

Ces dates fixées, rien de plus facile que d'en faire l'application aux monuments de l'Asie-Mineure. La parenté de style, qui existe entre ceux-ci et les monuments syriens. montre que les dates déterminées pour la Syrie doivent s'appliquer d'une manière générale pour l'Asie-Mineure. Ainsi les sculptures d'Euyuk, quoique témoignant d'un art plus avancé que les plus récentes sculptures de Sendscherly, ne peuvent cependant remonter plus haut que le oie siècle ; ainsi encore, celles de Boghazkeui sont contemporaines de l'extension de l'influence assyrienne en Cappadoce, soit du VIIe siècle. Le monument d'Ibriz est de la même époque et les Sésostris des environs de Smyrne doivent être attribués, peut-être, à un roi lydien, un Héraclide ou l'un des plus anciens Mermnades (vers 800, c'est-à-dire au IXe siècle av. J.-C.)[47].

On voit que M. Puchstein ne se contente pas de fixer la chronologie relative des monuments hittites, mais prétend aussi déterminer, avec quelque approximation, certaines dates absolues. Il résulte de cette détermination que les plus anciens monuments hittites ne remontent pas au-delà de la seconde moitié du Xe siècle avant J.-C.[48], d'où cette conclusion que c'est à tort que l'on attribue ces monuments aux Hittites, dont l'empire syrien était florissant du XVe au XIIe siècle avant notre ère. D'après l'auteur, il faut donc renoncer à l'hypothèse mise en avant par M. Sayce, et chercher quelque autre peuple, entré plus récemment dans l'histoire, auquel on puisse rapporter l'art pseudo-hittite.

Ce peuple n'est pas difficile à découvrir. A la fin du XIIe siècle, une invasion de peuples septentrionaux ravagea la Syrie, comme nous l'avons dit plus haut dans cette étude. Par contrecoup, d'autres tribus, notamment les Muški peu civilisés et probablement originaires des districts montagneux de l'Est de l'Asie-Mineure. pénétrèrent en Commagène et s'y établirent. C'est à cette nouvelle population commagénienne, répandue sur les deux versants du Taurus, qu'il faut demander le secret de l'apparition de l'art naïf et primitif retrouvé à Sendscherly, au milieu d'une civilisation sémitique bien plus ancienne et bien plus développée[49].

Voilà la thèse de M. Puchstein. On nous permettra de dire qu'elle repose toute entière sur une pointe d'aiguille et se trouve complètement démentie par les faits.

Il faudrait cependant des raisons bien puissantes pour créer, comme le fait l'auteur, une race commagénienne répandue dès le XIe siècle au nord de la Syrie et étendant son influence depuis Marasch et Sendscherly jusqu'à Jerabis, Hamath et Alep, d'une part, jusqu'à Ibriz, Tyana, Euyuk et Boghaz-Keui d'autre part. Car les traits de parenté de l'art pseudo-hittite se retrouvent dans les monuments et les inscriptions provenant de ces diverses localités. Or, notons le bien, nous ne savons rien, historiquement, de l'existence d'une pareille race commagénienne en Syrie. Tout ce que les annales égyptiennes et assyriennes nous apprennent, c'est qu'une migration septentrionale bouleversa le nord de la Syrie vers 1180 avant J.-C., et que, d'autre part, au temps de Tiglathpiléser Ier, les Muški, qui s'étaient emparés vers 1150 avant J.-C. des pays d'Alzi et de Purukuzzi, se rendirent maitres de Kummuh situé en grande partie, à cette époque, sur la rive gauche de l'Euphrate. Nous savons aussi que ces Muški furent refoulés par Tiglathpiléser, et qu'ils ne reparaissent dans l'histoire assyrienne qu'au règne de Sargon, toujours cantonnés à l'est de l'Asie-Mineure.

En Syrie les conquérants assyriens, depuis Tiglathpiléser jusque Sargon, ne connaissent, comme race dominante, que les Hatti.

Quelles sont donc les raisons pressantes qui obligent M. Puchstein a renoncer à l'hypothèse hittite, pour formuler l'hypothèse commagénienne ?

Au fond, il n'y en a qu'une : c'est l'existence d'un griffon de forme spéciale, trouvé à Sendscherly. C'est ce griffon qui donne la seule date absolue aux monuments non assyrianisés de la Syrie. Et, chose étonnante, pour fixer l'âge de ce griffon, l'auteur va demander des renseignements à l'art grec primitif ! Le griffon de type récent, reconnaissable à la présence d'oreilles et d'une sorte de bouton au sommet de la tête, n'apparaît, dans l'art grec, qu'à partir du VIIIe siècle. Le griffon de Sendscherly, appartenant au même type, ne peut être beaucoup plus ancien !

M. Dümmler a fait ressortir, en termes excellents, la faiblesse de cette argumentation[50] : Précisément les fouilles de Sendscherly, dit-il, montrent que le type récent du griffon n'est pas exclusivement grec. Il n'est pas non plus universel en Grèce. Pour le faire servir à des conclusions chronologiques, il faudrait au moins établir qu'il dérive du type assyrien. Du reste, le travail de M. Furtwängler relatif au griffon[51] sur lequel s'appuie M. Puchstein. parait avoir besoin lui-même d'une révision complète et approfondie.

Ce n'est pas tout. Les remarques mêmes de M. Puchstein sur le type grec du griffon paraissent inexactes. M. Winter[52] observe que le griffon grec a des oreilles comme celui de Sendscherly. De plus, nous retrouvons à Mycènes une représentation du griffon, avec oreilles et probablement avec une corne ou un bouton au sommet de la tête, qui se rapproche fort du type syrien. A moins de placer la civilisation mycénienne au vine siècle — ce qui paraît bien difficile en présence des dernières fouilles de M. Flinders Petrie[53] — il faut donc reculer la date du griffon grec au moins jusqu'au XIIe siècle avant notre ère et peut-être plus haut encore. Ceci concorderait donc assez bien avec la théorie hittite.

Mais l'hypothèse de M. Puchstein se heurte à une autre difficulté, que nous croyons insurmontable : la présence de monuments pseudo-hittites à Jerabis, et l'identification, généralement admise, de cette localité avec Carchemisch, capitale du royaume des Hatti, à l'époque assyrienne. L'auteur a si bien senti que ce seul fait suffisait à renverser toute sa thèse, qu'il a pris soin de nier l'identification de Carchemisch avec Jerabis, et de placer la capitale hittite beaucoup plus au sud, peut-être même à Circesium. Nous pensons que l'on trouvera peu d'assyriologues disposés à suivre M. Puchstein dans cette voie. M. Delitzsch notamment rejette d'une manière absolue l'identification de Carchemisch avec Circesium[54].

Quant aux sculptures les plus anciennes de Sendscherly, M. Puchstein en cite une qui représente deux buveurs et qui est actuellement à Constantinople. J'ai eu récemment l'occasion de voir plusieurs sculptures de Sendscherly, déposés dans la cour de Tchinly-Kiosk. Parmi celles-ci se trouve une stèle représentant deux personnages (femmes ?) l'un debout à gauche, l'autre, à droite et assis. Entre les deux est représentée une table à offrande. Ils semblent porter tous deux quelque chose à la bouche (coupe, fleur de lotus ?). La sculpture est fruste et ne permet pas de distinguer avec certitude les détails. Cette stèle est-elle celle que vise M. Puchstein ? C'est fort probable. Or, s'il en était ainsi, nous arriverions à une conséquence assez inattendue. La stèle de Constantinople porte, en effet, au-dessous de la représentation que nous avons décrite. quelques lignes d'écriture en relief. séparées par des bandes horizontales, à la manière hittite. Or, les caractères employés sont les mêmes que ceux de la stèle de Panammu, actuellement à Berlin, caractères que l'on a appelés paléo-aramaïques[55] (altaramaïsch). Il est donc fort vraisemblable que cette stèle qui doit, au dire de M. Puchstein, compter parmi les monuments commagéniens les plus archaïques et dater du milieu du Xe siècle, est contemporaine, au contraire, de Panammu et des monuments hittites les plus récents. Rien ne prouve mieux que ces divergences d'opinion, comme dit M. S. Reinach a propos de Mycènes[56], a quel point nous sommes encore ignorants et combien les monuments seuls, sans le secours des textes, sont incapables de fixer la chronologie.

Nous croyons inutile d'examiner les déductions tirées par M. Puchstein des représentations divines des Hittites comparées à celles des Assyriens. M. Dümmler les a appelées un expédient (Nothbehelf)[57] et nous adhérons pleinement à son avis.

VI. Les conclusions que nous avons développées jusqu'ici nous paraissent ressortir, avec la plus haute probabilité, on pourrait même dire avec certitude, de l'ensemble des faits de tout ordre que nous avons résumés dans la première et la seconde partie de ce travail. Elles traduisent fidèlement, pensons-nous, sans mélange d'hypothèse ou de fantaisie, l'état de la question hittite, telle qu'elle se pose aujourd'hui. Nous pourrions donc clore ici ces pages, en demandant pardon au lecteur de lui avoir exposé tant de détails arides, pour le conduire à des résultats qui n'ont pas le mérite de l'originalité. Notre excuse serait dans la solidité plus grande que nous espérons avoir donnée aux inductions historiques qui précèdent. Peut-être aussi pourrions-nous nous faire pardonner la sécheresse de nos raisonnements, en hasardant quelques théories sur l'origine du peuple hittite, sur son développement et sur la place qu'il convient de lui faire dans l'histoire générale. On nous permettra donc peut-être de formuler, à notre tour, une hypothèse, en remarquant toutefois que nous la donnons strictement comme telle, sans prétendre lui attribuer une certitude qu'elle n'a pas et que l'avenir seul peut lui donner.

A notre avis[58], la patrie primitive des Hittites doit être cherchée dans cette partie de l'Arménie où l'Euphrate occidental, l'Halys et le Lycus semblent se rencontrer. A quelle race faut-il les rattacher ? Il est presque impossible de le dire, puisque nous ne possédons pas même un crâne qui nous permette de déterminer leur indice céphalique. Nous savons pourtant qu'une population brachycéphale et hypsicéphale s'étendait autrefois depuis la Lycie jusqu'en Arménie, et que des restes de cette antique couche ethnique subsistent encore à l'état sporadique chez certaines peuplades anatoliennes, notamment les Tachtadschi. Chose curieuse, ces aborigènes conservent encore aujourd'hui la coutume d'aplatir le crâne de leurs enfants par derrière, ce qui concorde à merveille avec ce que les anciens nous apprennent des macrocéphales des environs de la mer Noire[59]. Il se peut que cette population brachycéphale primitive constitue la souche à laquelle doivent se rattacher les Hittites. S'il en était ainsi, il faudrait distinguer ceux-ci de la race presque dolichocéphale des nécropoles kobaniennes. Un autre indice conduirait à la même conclusion. L'épée à poignée semi-lunaire si caractéristique des Hittites ne se retrouve chez aucun autre peuple, à notre connaissance. Et notamment la civilisation du premier âge du fer retrouvée à Koban nous offre des formes de poignards absolument différentes. On en induirait l'absence d'influence réciproque de la race hittite sur la race kobanienne. ainsi que l'existence d'un centre métallurgique spécial, propre aux Hittites.

Quoi qu'il en soit, une cause restée inconnue mit en mouvement le noyau primitif de la population hittite. Le cours de l'Euphrate, celui de l'Halys indiquaient la route à suivre. L'une conduisait dans le pays de Hani rabbat, la Mélitène classique ; l'autre, dans cette partie de la Cappadoce où les monuments hittites se retrouvent si nombreux. Seulement, tandis que la partie de la population établie en Mélitène se civilisait et s'instruisait au double contact de l'Égypte et de la Mésopotamie, la partie cappadocienne restait probablement dans un état de culture plus primitif et plus rudimentaire. Les influences qu'elle subissait ne lui arrivaient qu'indirectement,' transmises par leurs compatriotes plus avancés.

Ces derniers, au surplus, n'étaient, pas établis dans une contrée vierge, sans population et sans traditions antérieures. Nous pensons que le pays, situé entre le golfe d'Alexandrette et l'Euphrate, fut habité, à une époque fort reculée, par des tribus de race chananéenne. Très probablement ces peuplades s'étendaient sur la rive gauche du fleuve, peut-être jusqu'au Chabur. Les traces de noms de lieux d'origine chananéenne ne manquent pas dans ces parages, ainsi que l'a démontré M. Halévy. D'autres faits, qu'il serait trop long d'indiquer, viennent d'ailleurs à l'appui de cette hypothèse. Parmi ces peuplades chananéennes, on distinguait celle des Khétas, que la tradition hébraïque rattachait à Heth, fils de Chanaan, et qui occupait le nord de la Syrie, là où elle confine à la Commagène. C'est en cet endroit que Toutmès III rencontra, comme nous l'avons dit, le canton appelé le grand Khéta ou Khéta-le-grand, qu'on est tenté d'identifier avec Hani rahbat, Hani-le-grand. C'est là aussi que la peuplade arménienne ou alarodienne, qui avait suivi le cours de l'Euphrate et s'était établie dans 'le pays de Hatti rabbat, se mêla aux Chananéens et parvint bientôt à les dominer entièrement.

Cette infiltration lente, combinée peut-être avec des changements dynastiques, se passa d'une manière assez peu apparente, aux yeux des peuples voisins, pour que ceux-ci continuassent à donner le nom chananéen de Hittite à la nation nouvelle qui s'était ainsi formée. Soumise à la double influence de l'Égypte et de Babylone. cette nation fut bientôt en état de lutter avec ses voisins et d'entreprendre des conquêtes plus méridionales. Ce mouvement en avant se place sous le règne des successeurs de Toutmès III, notamment sous les Aménophis, et se termine au temps de Ramsès IL

La Syrie septentrionale avait, à cette époque, une population singulièrement mêlée. Outre les Chananéens, qui formaient la première couche de population, on y trouvait des Rutennu sémitiques, dont les annales égyptiennes nous entretiennent si souvent. On y trouvait aussi des peuples parlant une langue spéciale, profondément différente des idiomes semitico-chananéens, et dont le type physique se rapprochait fort du type que nous avons reconnu aux Hittites, sur la foi des représentations égyptiennes. Ces derniers formaient, sans doute, l'avant-garde de la migration alarodienne, et s'étaient infiltrés peu à peu au sein de la population antérieure, précédant la nation des Hittites qui se préparait au rôle qu'elle allait jouer. Peut-être même, en quelques endroits, la population envahissante était-elle devenue assez compacte et assez puissante pour constituer des royaumes, comme le royaume d'Arsapi et le royaume de Mitâni. Celui-ci semble avoir été compris des sujets de races différentes puisque ses rois correspondaient avec les rois d'Égypte en deux langues. En tous cas, il devait être puissant, car c'est sur un pied de quasi-égalité que les rois de Mitâni traitent avec les Pharaons.

Toutefois, ces royaumes d'origine étrangère, situés au nord de la Syrie, n'étaient pas nombreux et le gros de la population, à mesure que l'on s'avançait vers le sud, était composé de Sémites et de Chananéens.

Dans un pays, préparé à la conquête par l'immigration, ruiné et affaibli par les guerres égyptiennes, le triomphe des Hittites fut facile. Nous avons esquissé plus haut un épisode de ces luttes. La chute du royaume de Mitâni et des autres principautés du Naharaïn en forme probablement un autre. Au temps de Ramsès II, le mouvement d'expansion s'arrête. Les limites méridionales des Hittites sont, à cette époque, Qadesch et Dapur, situés tous deux dans l'ancien pays d'Amurru ou d'Amaour. Le poème de Pentaour, qui énumère les alliés des Hittites à la bataille de Qadesch. nous permet de fixer, avec une certaine précision, les autres limites de leur domination. Voici cette énumération dans sa forme la plus complète[60] : les gens du Naharaïn, d'Aratu (Arvad), de Chilibu (Alep), de Qadesch, de Carchemisch, d'Anaugas (Nuhašše), d'Akerith (?), de Muschanath (?), les Leka (Laki des monuments cunéiformes, sur les deux rives de l'Euphrate, entre le Chabur et le Belich), les gens de Qazuadana (Guzanu des monuments cunéiformes, sur les rives du Chabur), de Kati (la Cilicia campestris, Kaui des monuments cunéiformes), de Keschkesch (Kasku des monuments cunéiformes, au nord de la Commagène classique), de Dardani, Pidasa, Masu et Malunna ou Mauna (probablement les Dardaniens, Mysiens et Méoniens homériques).

On voit que le roi des Hittites, Khitasar, avait rallié autour de lui les peuples de la Syrie septentrionale, jusque Qadesch, et des peuples de la rive gauche de l'Euphrate, d'une part. D'autre part, son armée comprenait aussi des peuples de l'Asie-Mineure, et des peuples qui, comme les gens de Kati et de Kasku, étaient pour ainsi dire à cheval sur la Syrie et sur l'Asie-Mineure.

Il faut en conclure, selon nous, que les Hittites n'avaient pas oublié, pendant leur migration vers le sud, leurs compatriotes fixés en Cappadoce et continuaient à avoir avec eux des relations de commerce, d'alliance et, peut-être. de suzeraineté. Il parait même résulter de plusieurs indications des annales de Ramsès II, et du poème de Pentaour que le centre hittite, à cette époque, n'était ni Qadesch, ni Carchemisch, et qu'il était situé probablement plus au nord. Nous trouvons dans les annales ce qui suit : Car le roi des Khétas était arrivé (à Qadesch) avec les rois de tous les peuples, avec des chevaux et des cavaliers. qu'il avait amenés avec lui en grand nombre[61]. Le roi de Khéta est là (à Qadesch) et beaucoup de monde avec lui, qu'il a amené en grand nombre de tous les pays qui sont situés sur le domaine du pays de Khéta, de Naharaïn, et de Kati en entier[62]. Et dans le poème, nous lisons : Et lorsque le roi (d'Égypte) s'approcha de la ville (de Qadesch), voilà que le roi de Khéta était déjà arrivé. Il avait rassemblé autour de lui tous les peuples, depuis les extrémités lointaines de la mer jusqu'au pays de Khéta[63]. Suit l'énumération des peuples, et le poème continue : Il n'avait laissé en chemin aucun peuple, sans l'entraîner avec lui  il n'avait laissé à son peuple ni or, ni argent, il lui avait pris tout son bien pour le donner aux peuples qui l'accompagnaient à la guerre. Ajoutons que Qadesch a une place dans la nomenclature des alliés, à côté et au même titre que les autres peuples, ainsi que Carchemisch. Le pays de Khéta y figure également. Il faut en induire que Qadesch[64] et Carchemisch doivent être distingués du pays de Khéta.

'Au surplus, si Qadesch était la capitale hittite, il faut admettre, pour expliquer les passages cités, que le roi des Hittites a quitté sa capitale pour faire une sorte de tournée chez les peuples environnants et les engager à la. guerre, et qu'il est ensuite revenu vers Qadesch accompagné de ses alliés. Rien n'autorise, d'après nous, une semblable hypothèse. Au contraire, tout s'explique fort naturellement. si l'on suppose que Khitasar part d'un centre situé tout au nord de la Syrie. Il commence par y rassembler les alliés qui l'avoisinent. se met en marche vers le sud, joint à son armée les contingents de tous les peuples vassaux qu'il rencontre sur son passage, et se porte avec toutes ses forces au devant de Ramsès II. La situation que nous donnons au centre de la puissance des Khétas et leur suzeraineté sur la Syrie. donne la clef de leurs relations avec l'Asie-Mineure d'un côté et la Syrie de l'autre.

On voit ici. prise sur le fait, la nature de l'influence exercée par les Hittites sur les peuples qui les accompagnent à la bataille de Qadesch. C'est l'influence d'une nation suzeraine et dirigeante sur des vassaux. Ceux-ci ont une position analogue à celle qu'ils avaient vis-à-vis des Égyptiens au temps de Toutmès. Ils ne sont rattachés au pouvoir dominateur que par un lien assez lâche. Certains d'entre eux ont conservé leur roi, Alep par exemple. D'autres doivent être payés pour prendre part à l'expédition. En un mot, la situation qui existait au profit des Égyptiens en Syrie s'est retournée contre eux, au profit des Hittites.

Du côté de l'Asie-Mineure, toutefois, les relations favorisées par des affinités de race devaient avoir un caractère beaucoup plus étroit. Il est fort vraisemblable, à notre conviction, que la paix qui suivit la bataille de Qadesch fut employée par le roi des Hittites à établir fortement et définitivement sou empire en Cappadoce, tout en maintenant dans l'obéissance ses vassaux syriens. C'est de cette époque que daterait l'extension des Hittites jusqu'aux bords du golfe de Smyrne. La parenté évidente du pseudo-Sésostris du défilé de Karabéli et des guerriers de Giaour-Kalessi montrent qu'ils sont dus à une même nation, et qu'ils remontent à peu près à la même date. D'autre part, les ruines d'Euyuk se rapprochent des mêmes sculptures plus que d'aucun autre reste antique de l'Asie-Mineure. Enfin, et ceci nous parait capital, les trois groupes de monuments que nous venons de signaler, trahissent l'influence égyptienne de la manière la plus caractéristique. Nous retrouvons à Karabéli l'emploi d'un cartouche pour écrire le nom du personnage représenté, à Giaour-Kalessi, (à Karabéli ?) l'urœus égyptien sur la tiare d'un des guerriers, à Euyuk, des sphinx qui rappellent avant tout les sphinx égyptiens[65], du moins quant à leur forme. Le roi Khitasar, représenté en Égypte, porte une tiare avec couvre-nuque identique à celle de Giaour Kalessi. Tous ces faits indiquent, nous semble-t-il, l'époque approximative et la direction de la conquête hittite en Asie-Mineure.

Cette conquête et les relations des conquérants avec la Syrie furent sans doute précaires. L'invasion des peuples du nord, sous Ramsès III[66], coupa en deux tronçons la zone d'influence des Hittites, et l'apparition des Phrygiens mit un terme à leurs rapports avec les côtes de la mer Égée. C'est dans les limites ainsi restreintes que les Hittites de l'Asie-Mineure développèrent les germes d'art qu'ils avaient reçus d'ailleurs. La population cappadocienne, pure de mélange sémitique ou chananéen, donna à ses conceptions la forme originale que M. Hirschfeld a fort justement distinguée, et qu'il a baptisée du nom d'art cappadocien ou d'art anatolien.

Les Hittites de la région syrienne, séparés désormais de leurs parents septentrionaux, se divisèrent en une foule de petits royaumes, où l'influence sémitique devint de plus en plus forte, favorisée qu'elle était par le mélange ancien des races et par la survivance des anciens habitants chananéens. Au surplus, l'Assyrie commençait à cette époque les grandes conquêtes qui ont rendu ses rois fameux. La Syrie fut bientôt mise en coupe réglée et subit d'une manière continué l'action de la civilisation assyrienne. Désormais l'histoire des Hittites syriens est finie ; leur art perd son originalité et se rapproche de plus en plus de l'art de Ninive et de la Phénicie. Voilà pourquoi certaines sculptures retrouvées en Syrie ne font que copier les modèles assyriens ; voilà pourquoi les personnages représentés à Tyana et à Ibriz ressemblent de si près à des monarques ninivites.

Ainsi l'art hittite primitif, produit par la combinaison d'éléments babyloniens, égyptiens et d'éléments originaux. se fractionna dans la suite des temps. Il suivit en quelque sorte les évolutions de la politique et donna naissance à deux foyers distincts, qui avaient emprunté leur lumière et leur chaleur à la même flamme originaire. Chose curieuse, chacun de ces foyers parait avoir eu sa part d'influence dans la formation de l'art mycénien : l'art cappadocien par l'intermédiaire de la Phrygie, l'art syrien par l'intermédiaire de Cypre[67].

Et c'est précisément ce râle d'intermédiaire entre l'Orient et l'Occident qui donne à l'histoire des Hittites sa Lignification véritable.

Peuplade perdue dans la brume des temps et dans l'effacement de l'espace, elle ne pourrait prétendre qu'à la curiosité des historiens et des archéologues de profession. Nation isolée et morte, ensevelie, comme une momie, dans les bandettes du passé, elle n'éveillerait en nous qu'un sentiment d'indifférence et d'éloignement. Les choses changent d'aspect, si nous voyons ce peuple ressuscité prendre une place dans la trame de l'histoire ancienne, et former un anneau de cette chaîne ininterrompue qui relie l'Orient à l'Occident.

Les civilisations fabuleuses de la Mésopotamie et de l'Égypte, que nous commençons à connaitre plus intimement, ne nous apparaissent plus aujourd'hui comme séparées.des premières civilisations européennes par tin infranchissable abîme. Nous savons qu'autrefois, comme aujourd'hui, les peuples ne vivaient pas solitaires et isolés, ainsi que des monades historiques, déterminées seulement à agir par le développement interne de leurs caractères ethnologiques. La loi de la continuité des choses humaines se fait jour en ces matières, comme en tant d'autres. L'influence réciproque des sociétés antiques les unes sur les autres, la transmission de leurs conceptions artistiques ou religieuses, l'existence de relations commerciales ou diplomatiques dès la plus haute antiquité s'affirment en des faits précis, non plus en des axiomes théoriques. Les peuples, que nous voyons entrer dans l'histoire, n'y entrent pas vierges de tout empreinte étrangère : ils apportent avec eux, outre le patrimoine intellectuel et moral qu'ils tiennent de leur race et de leurs ancêtres. un patrimoine historique qu'ils tiennent d'autres hommes, de race différente et de civilisation plus avancée. Le pur Aryen et le pur Sémite doivent être relégués dans la sphère des abstractions, et céder la place à des êtres plus réels et plus vivants.

Or, ces résultats, dont l'importance est grande pour la philosophie de l'histoire, n'auraient pu être obtenus sans l'étude des nations qui, comme les Phéniciens, les Cypriotes et les Hittites, jouèrent dans l'évolution des peuples un rôle mixte et portèrent au loin les germes féconds des civilisations vraiment originales. A ce point de vue, les destinées des Hittites doivent éveiller l'intérêt de ceux qui étudient la marche de la civilisation clans le monde antique. Et c'est dans cet intérêt que nous espérons trouver l'excuse de ce trop long travail.

 

 

 



[1] Je n'ai pas besoin de faire remarquer que la plupart de ces comparaisons ont déjà été proposées par M. SAYCE (PSBA, 1881, pp. 288 sq.) et LENORMANT (Orig. de l'Hist., II, 2, pp. 273 sq., en note.)

[2] Monolithe, col. II, lig. 84.

[3] Obélisque, lig. 5 des légendes.

[4] Taureaux I, lig. 40 (LAV., pl. XV).

[5] Monolithe, col. II, lig. 84.

[6] BRUGSCH, Geogr. Inschriften, II, p. 27.

[7] Monolithe, col. I, lig. 42, 43 et 52.

[8] Au temps de Tiglathpiléser III (745-727). Voyez II R. 67, lig. 59. lig. 64 et III R. 9, n° 3, lig. 53.

[9] Au temps d'Assurbanipal (668-626). Voyez V R. 2, lig. 75.

[10] Ce nom est écrit sur la bulle de Jovanoff.

[11] Au temps de Šarmši-Rammân (825-812). Voyez I R. 29-31, col. III, lig. 45.

[12] Ces noms sont inscrits à côté de certains personnages qui prennent part à la bataille de Qadesch, telle qu'elle est représentée sur le 1er et sur le 2e pylône du Ramesseum à Thèbes. — Cf. BRUSCH, Geogr. Insch., II, p. 25.

[13] T. A., I, n° 10.

[14] Au temps de Tiglathpiléser III (745-727). Voyez II R. 67, lig. 45 et 58 ; III R. 9, n° 3, lig. 52. Cf. Grande inscription de Khorsabad, lig. 83.

[15] Au temps de Sargon (722-705). Voyez Grande inscription de Khorsabad, lig. 78.

[16] Voyez not. LENORMANT, Orig. de l'Hist., II, 2, p. 274 en note. Cf. BABELON, Tarcondimotos, dynaste de Cilicie.

[17] Prisme, col. IV, lig. 59, 60 et 61. Cf. aussi Tar-hi-ga-ma (s), chef de la ville de Sa-ri-si-lis. Insc. de Menuas, à Van, SAYCE, RP. nouv. série, I, pp. 165 et 166, note 5.

[18] Cité dans le traité avec Ramsès II, M. Brugsch lit Mautnur (Geogr. Inch., II, p. 36).

[19] Au temps de Salmanassar II. Monol., col. I, lig. 40 et 41.

[20] Au temps de Sargon. Grande inscription de Khorsabad, lig. 84 et 86.

[21] Même époque. Grande inscription de Khorsabad, lig. 112.

[22] BRUGSCH, loc. cit., p. 25.

[23] Au temps de Tiglathpiléser III. Voyez III R. 9, n° 3, lig. 52, 53.

[24] SAYCE, The cuneif. inscr. of Van, J. R. A. S., XIV, pp. 413 et 481. LENORMANT, loc. cit., pp. 312, 313. Le nom de Sandasarme parait clairement écrit sur un des sceaux hittites trouvés à Ninive, par M. Layard. Cf. SAYCE et WRIGHT, op. cit.

[25] Au temps d'Asarhaddon (681-668). IR. 45-47 Col. I, lig. 36 sq.

[26] Prism., Tigl. I, col. Il, lig. 44.

[27] Inscr. de Menuas, SAYCE, RP., n. s., I, pp. 165, 166.

[28] Kahun, Gurob and Hawara, p. 40. L'auteur signale le rapprochement que nous indiquons ici.

[29] Vorstudien zur Entzifferung des Mitanni, ZA, VI, 1 et 2, pp. 60 et 68. Cf. BRUGSCH, loc. cit., p. 26.

[30] M. Sayce les a remarquées dès 1881, TSBA, 1881, pp. 280-281. Voyez aussi DELITZSCH, Paradies, p. 268.

[31] Ce nom se retrouve dans les inscriptions égyptiennes notamment dans le poème de Pentaour, et la biographie Amenemheb.

[32] ISAÏE, X, 9.

[33] Prism. Tiglath. I, col. V, lig. 49 ; III, R. 5, n° 2, lig. 22.

[34] Ann. d'Assurnasirpal, col. III. lig. 57, 65 et 70 et passim, dans les inscriptions historiques postérieures.

[35] Mon. de Salmanassar II, col. I, lig. 53.

[36] Ann. d'Assurnasirpal, col. III, lig. 65. Mon. de Salmanassar II, col. I, lig. 43 ; col. II, lig. 19 et lig. 27.

[37] Cf. CLERMONT-GANNEAU, La suppression des nasales dans l'écriture cypriote, dans le Recueil d'archéologie orientale, Paris, 1888, pp. 193 sq.

[38] Die Felsenreliefs in Kleinasien, pp. 55 et 56.

[39] P. 71.

[40] Cf. HIRSCHFELD, op. cit., p. 63. M. Perrot penche pour les bords de l'Oronte comme berceau de la civilisation hittite. (Histoire de l'art, pp. 787, 788.) Nous avons indiqué les raisons qui militent contre cette hypothèse.

[41] Un autre exemple curieux de ces migrations de divinités nous est fourni par une tablette de Tel-Amarna, actuellement à Londres. Voyez BUDGE, P. S. B. A., juin 3888, p. 551, n° 78.

[42] L'inscription qui rapporte le fait est reproduite VR. 33. — Traduction partielle par DELITZSCH, Die Sprache der Kossäer, p. 56 ; traduction complète par HOMMEL, Gesch., pp. 420 sq.

[43] Notamment T. A. I., n° 29, Obv., 7 sq. ; Rev., 1 sq. — P. S. B. A., juin i888, n° 37, Rev., 20 sq.

[44] Hist. nat., VII, 57.

[45] Pp. 9 et 10.

[46] P. 10.

[47] Pp. 12 et 13.

[48] P. 10.

[49] Pp. 16 et 17.

[50] Berliner Philologische Wochenschrift, 1891, 20 juin, p. 785.

[51] Article Greif, dans le Lexicon de ROSCHER.

[52] Die Beziehungen Mykenischer Denkmäler zur Ägyptischen und Hethitischen Kunst, Archäologischer Anzeiger, 1890, pp. 108 sq.

[53] Kahun, Gurob and Hawara.

[54] Parades, p. 266.

[55] Verz., p. 124.

[56] Chronique d'Orient, R. A., 1889, II, p. 135. — Chroniques d'Orient, Paris, 1891, p. 576.

[57] Loc. cit., p. 787.

[58] On trouvera, dans PERROT, Histoire de l'art dans l'antiquité, IV, pp. 785 sq., et dans SAYCE, The monuments of the Hittites, T. S. B. A, 1881 ; The Hittites, a story of a forgotten empire, des hypothèses qui concordent en grande partie avec celle que nous exposons. L'idée fondamentale qui nous guide a déjà été indiquée dans un autre travail : Hittites et Amorites.

[59] Von LUSCHAN, Reisen in Lykien, Mylias und Kibyratis, Vienne, 1889, II, pp. 198 sq. — HOMMEL, dans Archiv für Anthr., 1890, pp. 251 sq. — TH. BENT, The Yourouks of Asia Minor, Journ. of the Anthr. Soc., 1891, pp. 269 ; The Ansairie of Asia Minor, ibid., pp. 225 sq.

[60] Nous ne pouvons justifier ici, sous peine d'allonger outre mesure ce travail, les identifications proposées. Nous nous permettons de renvoyer le lecteur à une étude spéciale sur ce sujet, que nous publierons à bref délai.

[61] BRUGSCH, Gesch. Ägypt., p. 497, lig. 11, 12.

[62] BRUGSCH, Gesch. Ägypt., p. 498, lig. 18, 19. Cf. lig. 26.

[63] BRUGSCH, Gesch. Ägypt., pp. 302 sq.

[64] Qadesch était situé dans le pays d'Amurru ou d'Amaour. Poème de Pentaour, BRUGSCH, loc. cit., p. 503.

[65] Cf. HIRSCHFELD, op. cit., pp. 63 et 64, et PERROT, op cit., pp. 702 et sq. Nous nous bornons aux principales ressemblances.

[66] C'est probablement aux mouvements qu'occasionna cette migration qu'il faut attribuer la présence des Muški, des Kumani et des peuples de Tabal, à l'est de l'Euphrate et dans la région du Taurus.

[67] Voyez notamment MILCHHOEFER, Die Anfänge der Kunst in Griechenland, pp. 24 et suiv. — RANSAY, A study of Phrygian Art, Journ. of Hell. Stud., 1888, pp. 350 sq.— WINTER, Die Beziehungen Mykenischer Denkmäler zur Ägyptischen und Hethitischen Kunst, Archäologischer Anzeiger, 1890, pp. 108 sq. — OHNEFALSCH-RICHTER, Cypern, die Bibel, und Homer, Ausland, 1891, n° 26, 28, 29 et 30. — Aux rapprochements indiqués par M. Winter, j'ajouterai les suivants : Les têtes d'hommes si fréquentes dans les inscriptions hittites se retrouvent comme motif de décoration sur un vase d'argent trouvé à Mycènes par M. Tsountas, Έφημ. άρχ., 1888, pl. VII, n° 2, 2a ; de même une rangée de têtes de bœufs, sur une cruche trouvée au même endroit, Ibid., pl. VII, n° 3, 35 ; et quatre têtes de bélier sur une intaille de Vaphio. Ibid., 1889, pl. X, n° 25. Comparez une intaille de la collection DE CLERCQ, Catalogue, pl. XXVIII, n° 296.