JULIEN L'APOSTAT

 

PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE SUR LA FORMATION DU CHRISTIANISME

VIII. — MORT DE JULIEN.

 

 

La mort de Julien est toute chrétienne, pleine de foi, d'espérance, de joie. — Dernier entretien avec Priscus et Maxime sur la vie future et la nature de l'âme. — Résumé des doctrines de Julien et de ses coreligionnaires sur les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption : Attis ou l'amour mystique.

 

Dès que le trait eut été- retiré de la blessure, et que la douleur fut un peu calmée, Julien se leva et cria qu'on lui rendît son cheval et ses armes : il voulait retourner au combat ; il ne voulait pas croire que sa blessure fût mortelle, car il avait tiré jadis son horoscope avec Maxime, et il avait obtenu le mot Phrygie pour nom du lieu où il devait mourir. Mais à peine était-il debout qu'il tourna sur lui-même, pris de vertige, et qu'il retomba dans les bras de ses familiers. Il vit que Maxime, qui le soutenait, avait les yeux pleins de larmes. Il eut alors soupçon de la gravité de son état, et demanda rapidement le nom de l'endroit où ils se trouvaient. On lui répondit que les gens du pays le nommaient Phrygie. Aussitôt une sérénité ou plutôt une joie indicible illumina le visage d'Auguste, et il en fut comme transformé. Tant que Julien n'avait pas cru. devoir mourir, il n'avait pensé qu'à ses soldats ; il avait toujours présentes les paroles de Minerve, lui disant que l'homme qui lutte sur la terre pour le bien est plus grand que les dieux eux-mêmes, et qu'il y a lâcheté à aspirer au repos du ciel ; mais, quand il sut que les dieux s'étaient décidés à le rappeler vers eux, il fut tout entier à la joie de les revoir. Comme il vit que tous les assistants fondaient en larmes, et particulièrement Priscus et Maxime, qui ne pouvaient s'empêcher de faire un triste retour sur eux-mêmes en pensant à l'ami qu'ils perdaient, il leur dit d'un ton d'autorité qu'il était honteux de pleurer celui qui allait vivre au ciel et parmi les astres. Toutefois l'entrée du préfet Salluste, qui oubliait ses propres blessures pour venir dire un dernier adieu à son maître, ayant rappelé à Julien le combat qui se livrait, il voulut faire un dernier acte de bon citoyen et assurer le succès de la journée. Il ordonna donc qu'on lui donnât des nouvelles de l'action, et il envoya coup sur coup plusieurs messages sur le champ de bataille. Une heure avant le coucher du soleil, il eut la satisfaction d'apprendre que les lignes d'éléphants étaient rompues, que le Mérane et Nohodarès, les deux généraux ennemis, étaient tués, et que la déroute des Perses commençait. Alors il ne pensa plus qu'à bien mourir.

Il entendait par là imiter, dans leurs derniers actes et leurs derniers entretiens, Socrate et Marc-Aurèle ; mais, par la force invincible des temps, la mort de Julien ne devait pas rappeler celles dont il s'inspirait ; la copie fut plus belle que, les originaux, ou du moins plus tendre et plus humaine. La mort de Socrate et de Marc-Aurèle avait été antique, pleine de dignité et de résignation ; celle de Julien fut toute chrétienne, pleine de foi et d'espérance, d'exaltation mystique, d'élans passionnés vers la cité céleste.

Quand Julien vit réunis autour de son lit de mort ses principaux officiers et ses principaux pontifes, il les prit tous à témoin que, pendant tout son règne, il n'avait jamais été guidé par aucune vue d'intérêt personnel, qu'il ne s'était proposé d'autre but que de faire respecter et honorer les dieux, de rendre justice à tous, de répartir équitablement les impôts, de les diminuer en supprimant toutes les largesses de cour et toutes les malversations ; que cette guerre des Perses, que sa mort laissait inachevée et allait peut-être rendre funeste aux Romains, il ne l'avait pas entreprise à la légère, mais qu'il l'avait subie comme un legs forcé de son prédécesseur[1]. Quant à lui, il avait toujours tendu vers la paix, sachant que la seule fin légitime du pouvoir est l'avantage et le salut des sujets.

Dès longtemps, ajouta-t-il (je ne rougis pas de l'avouer), une prédiction m'avait annoncé que le fer terminerait ma vie. Je rends grâce à la divinité éternelle de ce que la mort m'arrive, non par trahison, ou après les longues souffrances d'une maladie amollissante, ou par la main du bourreau, comme à mon frère, mais brusque et fière au milieu de glorieux desseins. On dit avec raison qu'il y a faiblesse et lâcheté, soit à appeler la mort hors de propos, soit à la fuir quand il est -à propos de mourir. Je me tais à dessein sur le choix de mon successeur ; je craindrais que mon discernement ne faillit à désigner le plus digne, ou que ma préférence, n'étant pas ratifiée, ne devint fatale à celui qui en aurait été l'objet. Mais, en véritable enfant de la patrie, je souhaite qu'on trouve après moi un bon chef.

Ayant dit ces mots, il fit son testament et partagea sa fortune privée entre ses amis, puis il se fit porter hors de sa tente, afin de voir l'aspect du ciel, et pria qu'on le laissât seul avec Priscus et Maxime.

C'était une de ces nuits splendides de Mésopotamie, où chaque étoile est un soleil, et qui font comprendre pourquoi les Chaldéens furent de toute antiquité des maîtres en astrologie. L'astre de Mars à la lueur sanglante disparaissait à l'horizon, et Jupiter, au contraire, l'astre aimé de Julien et son éternel protecteur, montait vers le zénith. A la lueur des étoiles traversant le ciel pur, on apercevait tout le champ de bataille avec ses cadavres ; les housses rouges et les panaches des éléphants couchés dans la poussière ; les robes d'or des chefs perses et l'acier des boucliers romains. De temps en temps le silence était interrompu par le pas lourd de quelque cohorte rentrant au camp, ou par les trompettes qui rappelaient les hommes dispersés dans la campagne. Julien, sourd aux bruits de la terre, le visage tourné vers le ciel, se plongea dans l'azur infini ; sa poitrine haletante sembla respirer plus à l'aise, et son sang retrouver des forces dans les émanations des astres.

Maxime, Priscus, dit-il d'une voix lente et grave[2], j'ai demandé qu'on me laissât seul avec vous. Il se trouve cependant dans l'armée d'autres officiers pour lesquels je ressens cette même tendresse que j'éprouve pour vous ; mais je vous ai choisis pour être les confidents de mes dernières pensées, parce que vous êtes philosophes et uniquement philosophes. Vous avez consacré, plus heureux que moi, votre vie entière à chercher la science, et votre grande joie a toujours été de vous entretenir des vérités absolues. En ce moment où je viens de faire mon testament comme roi et comme chef militaire, il ne reste plus en moi que le prêtre et le théologien ; la société de deux prêtres, de deux théologiens, est la seule qui me convienne.

Apprenez d'abord le secret de ma conduite depuis notre départ d'Antioche. Vous m'avez vu avec étonnement, moi d'ordinaire si pieux, ne tenir aucun compte des mauvais présages qui nous assaillaient de toutes parts. Dernièrement j'offris à Mars un sacrifice de dix taureaux ; neuf moururent avant d'arriver à l'autel, et le dixième rompit ses liens et s'échappa. Vous me vîtes alors élever mes bras au ciel, et vous m'entendîtes jurer à Jupiter que je n'offrirais plus de ma vie de sacrifices au dieu à double face[3]. J'aperçus l'inquiétude se peindre dans vos yeux, et une indignation secrète contre mon arrogance envers la divinité des combats. Sachez donc que mon serment à Jupiter n'avait point pour cause une colère puérile envers un immortel, mais au contraire une soumission parfaite aux dieux, que je renonçais à fatiguer d'interrogations auxquelles ils avaient depuis longtemps répondu. Les dieux m'ont révélé, par des apparitions de plus en plus fréquentes, que rien ne réussira de l'œuvre à laquelle j'ai consacré toute ma vie. Je voulais donner aux Romains une paix éternelle, ils vont avoir à soutenir des guerres terribles ; je voulais rétablir l'hellénisme dans sa pureté et sa grandeur, le galiléisme va triompher ; tous les peuples de l'empire et mes chers Gaulois eux-mêmes, aujourd'hui si pieux et si dévoués à ma personne, vont être infestés de cette peste pendant de longues années.

Je vous ai dit que, dans la vision céleste que j'eus après mon élévation à l'empire, Jupiter m'avait ordonné de faire ce qui était juste, sans me soucier des conséquences. Cette parole avait jeté dès lors l'inquiétude dans mon esprit, touchant le succès futur de mes tentatives. Depuis, j'ai passé bien des nuits, seul dans les cryptes des temples, évoquant le démon Hermès, initiateur- de l'avenir. Toujours les signes numériques, les signes figurés ou obtenus par la fusion des métaux, ont concouru à me faire voir l'empire ravagé par les barbares et l'athéisme victorieux. En vain je voulais faire violence à la divinité, en vain je recommençais les opérations, elles tendaient toujours dans le même sens, jusqu'à ce que je tombasse inanimé, épuisé de colère et de douleur, ou peut-être frappé par la main des dieux. Enfin, la nuit qui suivit le passage du Tigre, j'étais dans ma tente, joyeux et faussement rassuré par la victoire éclatante que les nôtres venaient de remporter, et j'essayais de vaincre la fatigue et le sommeil en écrivant à Libanius les succès de ses disciples, quand je vis devant moi ce même ange qui m'avait annoncé deux ans auparavant, jour pour jour, la mort de Constance. Comme il restait immobile et silencieux, je m'écriai : Pourquoi as-tu tant tardé ? Les dieux ne sont-ils point contents de moi ? Crois-tu que j'aurai moins d'ardeur à leur service quand j'aurai désespéré de tout succès et que j'aurai sacrifié à leur cause ma gloire parmi les hommes et mes plus chères ambitions ? Tu te trompes, et je vais au-devant de ce dernier sacrifice. — Julien, me dit-il, il te reste encore à bien mourir, puis il s'évanouit[4]. Je compris que ma mort était proche. La prédiction qui m'avait annoncé autrefois que je devais mourir en Phrygie semblait contraire à l'événement ; mais l'histoire fournit assez d'exemples fameux qui prouvent que les dieux savent concilier les contraires, et j'étais assuré qu'ils sauraient vérifier toutes leurs paroles. Ce matin, quand je fus blessé, l'ardeur du combat m'avait enivré, et je ne connus point tout d'abord la gravité de mon état ; mais, quand je sentis à l'épuisement de mes forces que j'allais mourir, je fus aussitôt persuadé que ce lieu s'appelait Phrygie, avant même d'en avoir fait la demande.

Mes chers amis ! vous allez être persécutés à cause de moi. Que puis-je pour adoucir les vexations que vont vous faire subir les athées galiléens, sinon affermir votre foi, en vous apparaissant après ma mort et en résolvant vos doutes sur la vie future et la nature de l'âme ? Dès que vous serez de retour dans votre patrie, je souhaite que ce retour soit heureux et prompt ! vous vous rendrez dans le temple d'Éphèse, et dans la salle même où Maxime m'initia jadis aux premiers mystères de la théurgie, vous évoquerez mon esprit. Employez de préférence les signes arithmétiques et les carrés impairs, c'était la méthode dont j'usais le plus souvent ; il me semble que je serai dans les célestes sphères en symphonie plus complète avec ces incantations qu'avec toute autre. — La demande que je vous fais n'est point tout à fait désintéressée ; depuis que les dieux m'ont appris que le sage qui lutte sur la terre pour le Parfait a une grandeur égale à celle de Jupiter, j'ai conçu un profond respect pour l'homme, et je ne verrais pas sans affliction ma mémoire flétrie ou oubliée. Ce serait pour moi une grande joie, au moment où l'ignorance et la grossièreté vont pour quelque temps couvrir le monde, si les sages se réunissaient quelquefois en.mon nom ; s'il était pour eux un signe de ralliement ; si d'âge en âge ils transmettaient ma mémoire à leurs disciples, jusqu'au jour où il plaira aux dieux d'éclairer de nouveau les hommes. Si j'ai bien compris les paroles de Jupiter, c'est la seule récompense qui me soit réservée, et j'y tiens.

Dites maintenant ce que vous savez de l'essence de l'âme et de l'harmonie du ciel avec la terre, afin que je puisse mieux répondre aux besoins de vos pensées, quand je quitterai les régions aériennes pour vous instruire. D'ailleurs, le myste qui s'avance dans le sanctuaire pour soulever le voile d'Isis sent sa curiosité s'accroître à mesure qu'il est plus près d'y porter la main ; moi, qui vais dans quelques instants vivre dans l'absolu et savoir ce qu'est l'âme, ces quelques instants semblent des années à mon impatience ; je voudrais devancer l'initiation et paraître devant les dieux déjà instruits. Toi, Priscus, parle d'abord ; toi, si sobre d'ordinaire de tes paroles, si envieux de ton savoir, tu ne refuseras pas d'éclairer mon âme au moment où ma chair défaille et où la douleur pourrait me faire pousser quelque gémissement et former quelque souhait indigne de moi.

Priscus ainsi interrogé répondit :

Cette sobriété de paroles, le soin avec lequel j'évite d'émettre une opinion sur l'absolu, les uns me l'ont reproché et y ont vu la marque d'un suprême dédain pour mes semblables ; les autres m'en ont loué comme d'un hommage rendu à la science, qu'il ne faut communiquer qu'à ceux qui peuvent la comprendre. Il n'y avait dans ma conduite ni hommage ni dédain, mais tout le poids d'un doute insoutenable, mais une impuissance complète à résoudre les contraires. Tu me demandes un enseignement, je vais aussi t'en demander un.

Suivant le dire des premiers philosophes, l'âme m'apparaît comme un nombre en mouvement. Ils entendaient par là, non un nombre qui se meut dans l'espace, car il n'est pas de la nature des nombres de se mouvoir ainsi, mais un nombre qui se meut dans le temps. C'est-à-dire que nos pensées forment un tout continu à la façon des nombres, et qu'elles s'ajoutent les unes aux autres et se retranchent les unes des autres comme font les unités dans les opérations de l'arithmétique. Lors donc que nous disons de notre âme qu'elle est une unité, il ne faut pas entendre par là une unité à la façon du soleil et des autres astres qui émanent du centre à la circonférence, mais une unité à la façon du monde lui-même dans son ensemble, qui émane de la circonférence au centre. Notre âme est en petit ce que le monde est en grand. Mais, si le monde doit être dit éternel et immuable parce que rien ne se perd, et parce que les transmutations de corpuscules qui ont lieu dans son sein se compensent, il n'en est pas de même de notre âme, qui à chaque instant reçoit quelque chose du monde et lui rend quelque chose, sans qu'il y ait entre ce qu'elle reçoit et ce qu'elle rend aucune compensation, Elle est visiblement à deux états différents avant et après la mort, puisque avant elle est réalisée dans une matière composée de quatre éléments, et qu'après elle ne conserve que deux de ces éléments, l'air et le feu. de suis donc persuadé que pendant la vie aérienne qui suit cette vie, placée plus près des astres, elle continue à aspirer à une plus grande perfection, et qu'elle parvient en effet à transformer toute sa matière en cinquième corps. Par ce nouveau perfectionnement, elle se détruit elle-même et achève de se confondre avec le monde, car une substance qui a pour matière le cinquième corps n3 peut avoir pour forme substantielle que l'Un lui-même.

Mais ici se présente la contradiction que je ne puis résoudre : puisque le Parfait ; en créant notre âme et la pensée, a proposé pour but à notre âme de rentrer dans son sein, et à la pensée de se confondre avec le Verbe, pourquoi les en a-t-il fait sortir ? Pourquoi le Parfait ne s'est-il pas complu dans son Verbe et dans ses unités, pourquoi s'est-il uni à la matière ? Quelle raison de ce long voyage circulaire ?Malgré tous mes efforts, ma raison me présente le monde matériel comme une création fatale, la honte de l'Un, le mal. Alors je refuse de rien comprendre ni de rien résoudre, car l'Ahriman des Perses, le Satan des juifs et des galiléens satisfait encore moins ma raison qu'une contradiction non résolue.

Julien reprit aussitôt la parole :

Il me semble facile, cher Priscus, de résoudre la contradiction qui t'arrête. C'est par une simple convention du langage, appropriée à la faiblesse de notre raison, qui ne peut saisir les objets simultanément par toutes leurs faces, que nous parlons d'êtres uns, placés en dehors ou en dedans de l'Un. Absolument ils existent en lui et par lui pendant tout le cours de leur vie éternelle, et, n'étant jamais sortis de lui, ils ne peuvent point rentrer en lui par des changements successifs, ainsi que tu l'imaginais tout à l'heure. Telle est l'âme de l'homme, telle est aussi l'âme du monde ; ton opinion que l'Un, en se mêlant à la matière pour l'organiser, déchoit, est donc fausse. Par là, au contraire, il se complète ; le monde matériel n'est que la détermination du monde des concepts dans l'espace et le temps. Le Verbe, ayant de toute éternité conçu cette détermination, nous la fait concevoir. Cette conception, nous l'appelons sujet ou matière, et l'Un serait imparfait si les deux unités de temps et d'espace manquaient à sa conception, et par suite à son émanation, ce qui est contradictoire.

En entendant ces paroles, Priscus se mit de nouveau à pleurer.

Pourquoi, dit-il, nous faisais-tu honte de nos larmes ? Hélas ! nous avions bien raison d'en verser, car, autrefois notre disciple, tu es devenu notre maître, et tu meurs trop tôt pour notre instruction.

Mais Maxime l'interrompit avec vivacité.

Il n'a pas répondu à ton objection, car, s'il est vrai, comme il l'a dit et comme je le pense, que la création du monde matériel soit une conséquence nécessaire de la nature de l'Un, il est également vrai, si la création du monde matériel est un mal, ainsi que tu le crois, que le Parfait, l'Absolu, l'Indépendant, a subi dans cette création une nécessité plus forte que lui, dont il dépend, ce qui fait naître une contradiction plus importante que la première. J'estime donc que la réponse de Julien est insuffisante, et j'affirme contre toi que la réalisation du monde idéal dans l'espace et le temps, que la création du monde matériel est un bien, le plus grand des biens, et la perfection même de l'Un, qui est si intimement lié à la matière, que sans elle on pourrait à peine dire qu'il est.

Entrons dans les desseins de l'Un, du Parfait, du Soleil primitif, et nous verrons que partout il a montré son estime et sa sollicitude pour la matière, et que sa sublime volupté est de l'organiser et de la transformer. Nous voyons d'abord qu'il a donné à Jupiter, unité d'espace ou plutôt unité de proportion, et à Saturne, unité de temps, la supériorité sur tous les autres dieux ; eux seuls tournent dans des cercles plus grands que celui du soleil. Il leur a donné une égale supériorité dans le monde moral et dans le monde physique ; il a fait de Jupiter le père de la justice et de la beauté, parce qu'en effet ces deux qualités naissent de la proportion entre les différentes parties d'un tout ; en donnant k Saturne le gouvernement de l'année astronomique, de la période millénaire qui ramène tous les astres dans la même position respective, il lui a aussi attribué toutes les vertus de l'âge d'or : le printemps éternel, le bonheur irréfléchi dont jouit l'enfant dans son ignorance et sa simplicité. Le Soleil-Roi a si bien associé son culte au leur, qu'on doute quelquefois qu'ils soient distincts de lui ; il a voulu montrer par là que la matière fait partie de lui comme sa manifestation immédiate, que le monde matériel est son corps, que dans chaque astre, dans chaque cercle du ciel, est réalisé un dieu, qui n'existe comme unité distincte de l'Un qu'à la condition d'être ainsi uni à la matière.

Je dis plus : des deux modes de groupement de la matière, polyédrique et sphérique, ce sont les substances polyédriques que le Parfait préfère. Remarquons d'abord que le monde polyédrique est lié au monde sphérique comme la conséquence au principe, et, comme le principe n'est principe que par sa conséquence, le monde sphérique tombe dans le néant si tu le sépares du polyédrique. L'essence de celui-là est en effet de se mouvoir en cercle ; mais, si tu réduis le monde à une sphère pleine et unique tournant autour d'un de ses diamètres sans qu'il existe rien au dedans ou au dehors qui se meuve d'un mouvement différent de celui de l'ensemble, sans aucun point de comparaison, quelle différence fais-tu entre ce mouvement circulaire éternel et le repos éternel ? C'est pourquoi la création et la transformation incessante du monde polyédrique est la volupté continue du Parfait, qu'il y éprouve une jouissance semblable à celle des animaux quand ils reproduisent leur espèce ; c'est pourquoi il a donné à l'homme, corps composé de quatre éléments, le pouvoir de faire obéir, par le savant emploi des symboles matériels, les génies et les dieux supérieurs eux-mêmes, voulant montrer que, par son union plus intime avec la matière, l'homme est par un certain côté supérieur aux dieux. Notre âme sent cette supériorité que lui donne la chair dont elle est revêtue ; quand notre chair et notre sang s'épurent et se nourrissent sous l'influence de la lumière solaire, elle sent des voluptés sans pareilles. Aussi, quand après la mort l'âme humaine habite le monde aérien, la jouissance de la contemplation et de la conception lui suffisent pour un temps ; mais bientôt elle éprouve le regret de la terre, de l'activité et de la sensibilité, et elle s'efforce de reprendre une chair nouvelle, ne faisant en cela que suivre l'exemple de l'Un et entrer dans ses desseins, lui qui, au lieu de se contenter de la création des concepts, enfante chaque jour de nouveaux corps, féconde le sein des mères et développe les germes de nouvelles plantes.

Julien, se soulevant à demi sur son lit de douleurs, recueillit ses dernières- forces pour combattre ces doctrines pernicieuses.

Je te le jure, Maxime, si le jour où, dans le bois sacré de Diane éphésienne, tu me révélais les premiers mystères de la science, tu m'avais parlé sur ce ton, je me semais enfui et je serais allé chercher un autre maitre ; ton amour pour la chair te rabaisse au rang des chrétiens. Mais alors tu tenais un autre langage, tes paroles élevaient vers le ciel, au lieu d'en faire redescendre. Se peut-il qu'il se soit fait en toi un tel changement ? On m'avait dit souvent, et je ne t'en avais pas parlé de peur de t'affliger, que tu donnais dans la sensualité et l'ambition temporelle, que tu ne voyais dans la dignité où je t'ai élevé à la tète de mon Église qu'une occasion de luxe et de pompe. Prends garde, malheureux ami ! Crains d'errer après ta mort, larve maudite, sur la surface de la terre, de hurler la nuit dans les clairières et les forêts, rappelant en vain ta chair perdue. Quoi ! si le Parfait a organisé la matière, c'est pour se plonger dans les voluptés des sens ! Quoi ! si le sage renonce aux douceurs ineffables de la cité céleste, pour venir de nouveau lutter dans la cité terrestre, c'est qu'il regrette ces voluptés ! Est-il possible que tu comprennes si peu les enseignements de notre divine religion, toi qui es chargé de les transmettre au peuple ? Le mystère de Pessinunte que nous venons de rétablir avec éclat, tous ceux qui se fondent dans l'empire sur ce sublime modèle, ne t'ont pas dit pat' quelle force le Parfait avait créé le monde sensible, par quel motif le sage consent quelquefois à reprendre un corps ?Quels tableaux présente le drame divin !

La vierge mère conçoit Attis[5], l'enfant sublime, par l'opération du troisième principe. Aussitôt éclate une profonde douleur et comme une sainte colère parmi les dieux supérieurs. Cet enfant qui va naitre n'est-il pas la honte dé la cité céleste ? Quoi ! le Verbe s'est fait chair et va habiter parmi les hommes ! Le Verbe souillant sa nature parfaite va s'unir à la terre et à la matière la plus abjecte !Dès que l'enfant est né, ils le ravissent à sa mère, et le jettent dans le fleuve Gallus, afin qu'il y périsse ! Mais à la colère et à la douleur du ciel répondent les bénédictions et l'allégresse des dieux terrestres. Le fleuve caresse avec tendresse le fardeau précieux qui lui est confié et le dépose dans les herbes de la rive ; les nymphes des forêts et des airs lui dressent un berceau de feuillage, l'échauffent de leurs douces haleines, et elles convient à haute voix les princes et les sujets, les cités et les campagnes, à venir adorer le Sauveur qui est né aux hommes, le gage de l'union et du mariage de la terre avec le ciel. Alors la mère reprend courage ; cet enfant dont on lui faisait une honte, elle sent qu'il est sa gloire et son honneur éternels, elle lui donne la nourriture des forts ; des flots de lait s'échappent de sa mamelle et se répandent en gouttes brillantes dans le ciel : Tu es mon premier-né, lui dit-elle, mon bien aimé et mon seul bien-aimé. Le ciel sera ta tiare, les étoiles seront ta couronne, je te donne le monde, il est ton bien et ton légitime héritage. Erre librement dans l'espace infini, du ciel à la terre et de la terre au ciel. Descends en glissant sur les rayons du soleil, jusqu'aux extrémités de la terre, et remonte au ciel avec eux pour venir te jouer sur mon sein.

Mais Attis, l'enfant divin qui peut à son gré habiter le ciel ou le monde sublunaire, le monde impassible ou le monde passible, n'a d'amour que pour le second. Il s'élance du sein de sa mère pour n'y plus retourner, et dans un voyage infini il descend chaque jour un degré de l'échelle des êtres. Il habite d'abord avec les nymphes des airs, il les féconde et peuple leur royaume de démons, d'âmes bienheureuses ; mais bientôt les amours aériennes ne lui suffisent plus. Il passe sans s'y arrêter dans la région des pluies et des foudres ; comme s'il la trouvait trop subtile, il cherche une matière plus solide qui ne se dérobe pas à ses vigoureux embrassements, il vient sur la terre féconder le sein des femmes, il fait naitre au milieu de nous les prêtres, les devins et les législateurs. Enfin la femme elle-même parait à son amour un objet trop relevé ; dans son désir insatiable de communiquer à l'Infini la perfection dont il est plein, il veut s'unir aux corps les plus vils, s'identifier avec eux, transmuter toute la matière de l'univers en cinquième corps. Il quitte donc les femmes pour les femelles des animaux, il peuple le monde de monstres, de chimères et de dragons ; enfin, descendant au dernier degré de l'échelle, il féconde les pierres et les cailloux, et, les remplissant de sa divinité, les change en divinités. Dans son amour sans bornes, le Verbe fait chair est devenu insensé, la raison éternelle a perdu la raison, et le dieu semble oublier que l'existence des cinq espèces d'êtres est également nécessaire à la perfection de l'Un. Alors les dieux s'émeuvent, l'ordre divin proteste contre l'amour divin, le grand Bacchus descend sur la terre et verse aux amis du jeune roi, dans une coupe que l'on passe à la ronde, un vin qui bientôt sur leurs lèvres va se transformer en sang. Ils entrent en démence, ils arrachent à l'enfant divin les organes de la génération, ils se couvrent avec rage du sang de celui qui les a tant aimés, ils se repaissent de ses gémissements, ils boivent ses larmes et son sang dans leur transport bachique. Mais Attis savait que ce supplice lui était réservé ; loin de maudire les fidèles qui dans un aveuglement divin lui ont infligé de cruelles souffrances, il les bénit. Lorsque le voile du ciel se déchire, lorsque le coq sacré, de sa voix semblable au clairon, a par trois fois imposé silence aux mystes tremblants, lorsque Attis s'est élancé, et d'un bond est allé s'asseoir au centre du soleil, son trône légitime, il invite ceux qui ont bu son sang à glisser eux aussi sur les rayons de l'astre-roi, et à venir s'asseoir à ses côtés.

Ce mystère, tous les ans les galles[6] nous en représentent les différents tableaux dans une suite de journées, parce que le sacrifice d'Attis ne s'est pas accompli une fois pour toutes, nais qu'il s'accomplit chaque année, mais qu'il s'accomplit incessamment. Incessamment le Parfait s'efforce de 'communiquer sa perfection à l'infini, de grouper, suivant des types réguliers, la matière inane, vague et imperceptible qui erre dans le chaos, d'organiser la matière inorganique, d'animer la matière organique, de purifier, de rendre une et parfaite la matière-animée. Désireux de communiquer à la matière sans forme répandue dans l'espace infini sa perfection surabondante, l'Un, partant du centre du soleil, pousserait indéfiniment devant lui les ondes de son esprit créateur, mais la sagesse parfaite est là pour modérer le désir parfait ; elle arrête l'esprit créateur au centre de la terre, lui fait reprendre le chemin du soleil par un courant opposé, et circonscrit son activité dans une sphère de rayon déterminé. Mais, à peine revenu au centre du soleil, l'Esprit-Saint ramène de nouveau le courant de ses ondes vers les espaces sublunaires, et ainsi toujours.

Ce mouvement éternel de va-et-vient, dont nous appelons le résultat ordre et pureté[7], le Parfait ne l'exécute pas, ainsi que tu as osé le dire, poussé par un amour charnel, semblable à celui qui rapproche le male de la femelle, mais poussé par l'amour pur et sans tache que peut seule ressentir la forme parfaite, par l'ineffable tendresse pour laquelle il n'est pas de joie complète si, en s'identifiant à celui qui est laid, elle ne l'a rendu beau, si, en s'identifiant à celui qui souffre, elle ne l'a rendu heureux.

Ainsi du sage : si après sa mort, si, quand il a été accueilli par Jupiter-Pluton, qui le trouve digne, d'habiter la cité céleste, il consent quelquefois à reprendre un corps de chair et à aller comme Attis habiter dans la cité terrestre, à abandonner pour un temps les jouissances ineffables de la contemplation parfaite, le sentiment qui le guide n'est pas le regret méprisable de sa chair perdue, ni l'amour charnel, mais, comme l'enfant divin, l'amour parfait ; c'est qu'il se sent lié par un lien indissoluble à cette terre, où il a souffert et lutté, aux hommes, ses frères, gardiens comme lui d'une âme immortelle, et qu'il espère, en leur donnant de nouveau l'exemple d'une vie chaste et dévouée, l'enseignement d'une morale supérieure, attirer vers le ciel les âmes de ses amis et de ses proches, et s'en faire un splendide cortège dans la cité de l'inaltérable.

Comme Julien prononçait ces paroles avec une exaltation croissante, et que, par le contraste de sa pâleur et de ses mouvements saccadés, il semblait avoir ranimé son cadavre par opération théurgique pour affirmer encore quelques instants son espérance et sa foi, sa blessure se rouvrit et il étouffa. C'était un peu avant minuit, le 26 juin 363. Il avait alors trente et un ans, huit mois et vingt jours.

 

 

 



[1] Ce n'est pas à Julien qu'il faut attribuer la responsabilité de la guerre des Perses, mais à Constance, qu'un sentiment de cupidité rendit trop crédule aux mensonges de Métrodore. Ammien Marcellin, XXV, 4.

[2] Il eut alors avec les philosophes Maxime et Priscus une discussion des plus ardentes sur la transcendance de l'âme. Ammien Marcellin, XIV, 5.

[3] Ammien Marcellin

[4] Ammien Marcellin.

[5] Voyez Julien, Discours sur la mère des dieux.

[6] Prêtres d'Attis.

[7] Comos, mundus.