LE DRAME MACÉDONIEN

 

CHAPITRE III — L’ARMÉE DE DARIUS ET LES PHALANGES PAUVRES.

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

Je ne sais trop à quel titre on a pris l’habitude de récuser constamment l’autorité de Quinte-Curce pour ne s’en fier qu’au témoignage d’Arrien. Quelques erreurs géographiques et un trop grand penchant à la déclamation ne suffisent pas, suivant moi, pour infirmer aussi complètement un récit plein de vie, où nous .retrouvons maints détails négligés bien à tort par le gouverneur de la Cappadoce. Diodore de Sicile, Justin, Plutarque, Arrien, Quinte-Curce, ont puisé aux mêmes sources. Tous ont mis à contribution les éphémérides, les mémoires do Ptolémée et d’Aristobule, la chronique de Clitarque. Si l’Orient, dans sa pompe stérile, si l’invasion, dans sa pauvreté martiale, nous sont fidèlement rendus, ce n’est pas dans l’Anabase d’Arrien, ce serait plutôt dans le De rebus gestis de Quinte-Curce. Je reconnais l’armée de Xerxès, telle que nous l’a décrite Hérodote, dans la masse incohérente que Darius, après l’avoir parquée par groupes de 10.000 hommes, épancha en un jour sous les murs de Babylone. Contemplez pour la dernière fois l’incroyable splendeur qui fit si longtemps l’orgueil et la faiblesse de l’empire ! le défilé commence : en tête, porté sur des autels d’argent, le feu qu’on ne laisse jamais éteindre, puis le cortège des mages chantant les saints cantiques ; derrière les mages, 365 serviteurs du temple, vêtus de robes de pourpre et destinés à figurer les 365 jours de l’année. A la suite de ce bataillon s’avance le char consacré au maître des dieux, avec son attelage aussi blanc que l’hermine. Le dieu du jour est représenté par un coursier que l’on conduit en main et qui doit cet honneur à sa taille gigantesque. Dix autres dieux, divinités secondaires, ont aussi leurs chars, dont les panneaux sont à demi couverts d’incrustations d’or et d’argent. Des piqueurs, avec leurs baguettes d’or et leurs blancs vêtements, marchent d’un pas grave de chaque côté des chevaux qui obéissent à leur voix. A travers la poussière qu’elle soulève, voyez maintenant passer la cavalerie des douze nations : que de variété dans les armures de ces soldats accourus de toutes les contrées de l’Asie ! Les 10.000 immortels suivent les cavaliers. Toujours de l’or ! Des colliers d’or massif au cou, des broderies d’or aux manches flottantes des tuniques, des perles et des pierres précieuses mêlées aux broderies. Dans aucun autre corps l’opulence des barbares ne s’est étalée avec plus de profusion. Les 15.000 guerriers désignés sous l’appellation orgueilleuse de cousins du roi resplendissent à peine d’un égal éclat : parure de femme plutôt que luxe de gens de guerre ! Quelle est cette troupe à laquelle nous entendons donner le nom de doryphores ? C’est la grande domesticité du palais ; nous avons sous les yeux les officiers de la garde-robe royale. Les doryphores précèdent immédiatement le char du roi. Qui tentera de décrire le merveilleux aspect de ce trône de combat ? Les deux panneaux sont décorés des plus riches simulacres ; l’avant-train même est semé de pierreries. Entre les images de Ninus et de Bélus, statuettes d’or hautes d’une coudée, un aigle d’or s’apprête à prendre son vol. De ses ailes éployées l’oiseau de Jupiter couvre toute la partie antérieure du char. C’est du haut de ce char que Darius debout et dominant majestueusement la foule apparaît aux regards de ses sujets. La beauté est le privilège des monarques perses ? par sa haute stature, par l’illustre origine empreinte dans tous ses traits, Darius montre bien qu’il est de la race auguste où l’Asie est habituée à chercher ses rois. Sa tunique de pourpre est traversée par une longue broderie blanche ; sur ses épaules s’attache un manteau de drap d’or, qu’ornent deux éperviers qui fondent l’un sur l’autre ; de sa ceinture dorée pend un sabre courbe dont le fourreau semble fait d’une seule pierre précieuse. La tiare droite, — le cidaris, — est la coiffure des souverains. Darius a posé sur son front le cidaris et le riche diadème dans lequel l’azur et le blanc s’entrelacent. Pour gardes à ses côtés, il a placé sa meilleure noblesse, ceux qui lui tiennent de plus près par le sang. Ces gardes sont au nombre de 200 environ. Derrière le char royal sont rangés les 10.000 hastaires. Le bois des piques est garni d’argent ; le fer de lance est remplacé par une pointe d’or. 30.000 hommes de pied, masse profonde et compacte, ferment la marche. Un intervalle de 200 mètres environ sépare l’armée des combattants de l’armée préposée à la garde des bagages. Dans cette seconde armée vous trouverez le char qui porte Sisygambis, la mère de Darius, et un autre char destiné à transporter Statira, son épouse. Les femmes qui accompagnent les deux princesses sont à cheval. Quinze arabas contiennent les enfants du roi, leurs précepteurs et la troupe des eunuques ; 360 concubines, — à l’éclat qui les environne, on les prendrait pour autant de reines, — remplissent aussi de nombreux chariots ; 600 mules et 300 chameaux, avec leur escorte d’archers, ont reçu pour fardeau le trésor royal. Est-ce tout ? Non ! il faut encore des chars pour les harems des seigneurs de la cour, des chars pour les valets, des chars pour les porteurs d’eau et pour les esclaves qui fendent le bois. Une armée asiatique, nous l’avons déjà dit, ne saurait se déplacer à moindres frais. La Compagnie des Indes, à l’époque où Victor Jacquemont visitait le Bengale, se trouvait en mesure de mettre 300.000 hommes en campagne, mais c’était à la condition de les faire accompagner par 3.000 éléphants et par 40.000 chameaux. Le bagage seul de lord Bentinck employait 103 éléphants, 1.300 chameaux et 800 chars à bœufs. Qu’on juge par l’étendue de ces immenses cortèges, dont il est difficile de rien retrancher, de ce que dut être le convoi de Darius. Les détachements l’un après l’autre se succèdent ; le dernier soldat enfin a passé ; il a passé, quand la nuit est déjà venue, et, suivant la coutume invariable des Perses, l’armée s’était mise en marche au lever du soleil.

J’ai fait l’épreuve moi-même des incroyables charges qu’impose à une armée l’impossibilité de vivre sur le pays qu’elle traverse. 3.000 animaux de bat pour une colonne expéditionnaire de 7.000 hommes, c’est déjà quelque chose : il en fallut 18.000 à l’armé»de Crimée pour nourrir l’unique division qui, après la prise de la tour Malakof, alla occuper la vallée de Baïdar. En revanche, je suis revenu d’Orizaba au port de Vera-Cruz avec une escorte improvisée qui n’avait besoin ni d’un chariot ni d’une mule. Quand cette escorte trouvait les puits taris, elle se résignait et ne proférait pas un murmure. On a vu les soldats de la République marcher sans souliers et bivouaquer sans eau-de-vie ; il n’y a que des Indiens ou des Arabes qui, sans eau et sans pain, sachent au besoin doubler les étapes. Si, aux jours de Napoléon, il y eût eu déjà une Afrique française, la race arabe, conduite par un tel chef, aurait recommencé la conquête du monde. A défaut d’Arabes ou d’Indiens, quelle nation dans notre grasse Europe osera se présenter pour marcher sur les pas d’Alexandre ? Les Macédoniens ont tracé la voie ; il faut leur ressembler si l’on prétend les suivre. L’armée partie des bords du Strymon ne comptait dans ses rangs que 35.000 soldats — 30.000 fantassins et 5.000 cavaliers. — La multitude amenée par Darius dans la plaine d’Issus, si l’on en défalque tout ce qui se trouvait inhabile à prendre les armes, offrit-elle jamais beaucoup plus de combattants ? L’escorte des bagages et les bouches inutiles faisaient presque à elles seules, tout le fait présumer, la différence des deux effectifs.

L’empereur Napoléon s’est montré sévère envers Alexandre, — sévère envers l’homme, — car pour le conquérant il n’a jamais méconnu son incomparable grandeur. Les campagnes du fils de Philippe ne sont pas, nous dit-il, comme celles de Gengis-Khan et de Tamerlan, une simple irruption, une façon de déluge ; tout fut calculé avec profondeur, exécuté avec audace, conduit avec sagesse. La profondeur, l’audace et la sagesse se montrent surtout après la bataille d’Arbèles. Cette bataille fut livrée en l’année 331 avant l’ère chrétienne ; la mort d’Alexandre eut lieu en 323. Les huit années qui séparent les deux événements sont remplies par les campagnes, que je me permettrai d’appeler les campagnes laborieuses, par opposition à celles qui donnèrent aux Grecs la possession de la Syrie et de l’Asie Mineure, entreprise, — nous essayerons de le démontrer, — relativement facile. S’il n’avait, en effet, d’autre titre de gloire que d’avoir dissipé les armées de Darius, ces armées dont nous avons tenu à montrer la vaine magnificence, Alexandre ne mériterait peut-être pas d’occuper dans l’histoire un jang beaucoup plus élevé que celui qui reste assigné par la conquête du Mexique à Fernand Cortez. Le héros espagnol, sans s’être ménagé de retraite, alla droit au cœur d’un vaste empire ; il plongea d’un seul bond dans l’inconnu ; le vainqueur du Granique et d’Issus n’eut qu’à suivre une voie toute tracée.

Xénophon avait dit aux Grecs : Vous n’êtes pauvres que parce que vous le voulez bien, car il vous suffit de passer en Asie pour devenir riches. La Perse appartient d’avance à qui aura le courage de l’attaquer. Cléarque et Xénophon ont été les fourriers d’Alexandre. Jamais journal de marche ne fut mieux tenu que l’Anabase, plus exact, plus minutieux, plus précis, plus attentif à indiquer les ressources et à signaler les obstacles. Cent quatre-vingt-trois jours après avoir quitté Sardes, Cléarque, guidé par Cyrus, avait franchi en quatre-vingt-sept étapes un peu plus de 2.000 kilomètres. Il était ainsi arrivé, sans fatigues excessives, presque aux portes de l’antique cité de Sémiramis. Je rougirai, j’en suis sûr, disait souvent Cyrus à ses auxiliaires, quand vous verrez quels hommes produit mon pays. L’armée des Perses ne démentit pas ces paroles amères. Elle se montra, dès la première rencontre, aussi incapable de tenir tète aux hoplites du Péloponnèse que les soldats de Montezuma de faire face aux arquebusiers espagnols. Le bruit seul des piques frappées sur les boucliers la mit en fuite. C’était, il est vrai, quelque chose d’imposant et de terrifiant à la fois que l’ébranlement d’une phalange d’hoplites. Les casques d’airain, les boucliers luisants, les tuniques de pourpre serrées à la ceinture s’alignaient dans la plaine, massés sur quatre rangs, sur huit rangs, sur seize rangs parfois de profondeur. Au signal de la trompette, les piques tombent en arrêt, la colonne se met en marche. Peu à peu le pas s’accélère, le fer des lances bat la charge sur l’écu, et une immense clameur fait frissonner la plaine ; on vient d’entonner le péan. Les soldats se crient les uns aux autres de ne pas courir en désordre, de garder les rangs, de régler le pas sur le centre. Les escadrons qui voient venir à eux ce rempart vivant dont pas une pierre encore ne chancelle, se troublent et s’épouvantent. Ils tournent bride avant que les Grecs soient arrivés à portée de trait. Une foule nombreuse, de grands cris, voilà ce que la phalange a eu à combattre. Cyrus n’avait dit que trop vrai. A la bataille de Cunaxa, pas un seul soldat de Cléarque ne fut blessé ; Ménon, à l’aile gauche, eut un homme atteint, et cet homme fut frappé de loin par une flèche.

Lorsque, soixante-sept ans plus tard, Alexandre viendra cueillir les lauriers ravis, en l’année 395 avant l’ère chrétienne, au roi Agésilas par la jalousie de Thèbes et d’Athènes, il trouvera les Etats du grand roi plus affaiblis encore, car de sourdes divisions les agitent : Le taureau est couronné, les apprêts sont finis, celui qui doit immoler attend. Alexandre, à la bataille du Granique, ne perdra que 115 hommes, dont 30 fantassins ; la victoire d’Issus ne lui coûtera que 300 soldats d’infanterie et 150 cavaliers ; le triomphe définitif d’Arbèles s’achèvera au prix dé 500 morts. A la même époque, Agis, le roi de Sparte, et Antipater sont aux prises : l’un perd 5.300 hommes, l’autre 3.500. C’est là ce qu’Alexandre, jaloux de toute gloire qui peut amoindrir la sienne, ne craint pas d’appeler une bataille de rats. Bataille de rats, en effet, de rats enfermés dans un tonneau. L’empereur Napoléon appelait bien les combats qui amenèrent l’affranchissement des États-Unis des rencontres de patrouilles.

La facilité avec laquelle les innombrables armées de Darius furent défaites par une poignée d’hommes nous montre assez le danger de placer sa confiance dans les levées en masse. Tout un peuple debout n’est redoutable qu’à la condition d’avoir gardé le goût et l’habitude des armes. S’il en était autrement, nous ne serions jamais allés à Pékin, et les Chinois pourraient se mettre demain en marche pour Moscou. Méfions-nous des lévriers maigres ! ce sont surtout ceux-là qu’il faut craindre. Puisse le ciel ne nous opposer jamais que des soldats habitués à plus de bien-être que les nôtres ! Les Perses d’Artaxerxés Mnémon eux-mêmes n’étaient déjà plus les Perses de Mardonius ; soixante-dix-huit années de paix les avaient singulièrement amollis. Fut-ce bien d’ailleurs aux Perses que les Dix-Mille eurent affaire ? L’empire du grand roi est puissant par l’étendue du pays et par le chiffre de la population ; la longueur des distances et la dispersion des forces le rendent faible contre quiconque lui fait la guerre avec promptitude. Aussi n’est-ce pas la marche en bas, c’est la marche en haut, l’Anabase, qu’il faut admirer. Voilà ce qui remplira le meilleur lieutenant de César, Antoine, de stupéfaction, quand il traversera les contrées sauvages, les montagnes gardées par des peuplades belliqueuses, que les compagnons de Chirisophe et de Xénophon ont eu à franchir pour retrouver le chemin de la patrie, Oh ! les Dix-Mille ! s’écriait-il en supputant ses pertes et en songeant aux difficultés qui lui restaient encore à surmonter. Il est incontestable, pour moi du moins, qui étudie sans parti pris les résultats, que l’hoplite grec a été, de tous les hommes de guerre, celui qui a le mieux supporté les intempéries. La discipline romaine l’a vaincu, parce que la discipline finira toujours par garder l’avantage ; mais les Romains ont bien fait de ne pas vouloir recommencer les campagnes d’Alexandre : ils n’étaient pas de taille à les entreprendre. Ce fut assez pour eux d’aller jusqu’aux bords du Tigre.