LE CADEAU AUX CAMPAGNARDS La
Convention peut travailler : elle fait la Constitution ; et elle promulgue,
en outre, du 3 juin au 17 juillet, trois grandes lois destinées à rallier à
la Convention et à la Montagne le peuple des campagnes. Le 3
juin, c'est la loi qui organise le mode de vente des biens des émigrés.
C'était d'abord un appel à la démocratie rurale : Voilà des vignes, des prés,
des champs, prends-les ; tu as dix ans pour payer. C'était aussi un acte
superbe de confiance en l'avenir. Le 10
juin, la Convention promulgue la loi égalitaire sur le partage des biens
communaux, elle reconnaît aux communes un droit de propriété qui leur était
contesté jusque-là en beaucoup de points par les seigneurs ; et, après avoir
ainsi libéré des prétentions seigneuriales le domaine communal, elle*dit aux
citoyens des communes : voici 8 millions d'arpents ; prenez-les,
fécondez-les. Et cet appel est entendu. Je ne note, comme exemple, que ce que
dit M. Guillemaut du partage dans le Louhannais. « Bien
des délibérations existent dans les registres des corps communaux. Celles de
Brienne, notamment, nous en donnent un exemple. L'assemblée générale de la
commune demanda, en exécution de la loi, le partage des biens communaux. « Le
plan géométral, le dénombrement et le partage desdits biens ont été opérés
par le citoyen Jacqu.es Dufour, géomètre à Pont-de-' Vaux, nommé à cet effet
et assisté des citoyens Loup et Ferrand résidant à Romenay. « Le
tirage des lots, au nombre de 495, nombre égal à celui des habitants de la
commune, eut lieu par la médiation du citoyen Dufour et par ordre
alphabétique des habitants, le quatrième jour des sans-culottides de la
deuxième année républicaine. » L'ABOLITION DE LA FÉODALITÉ Enfin,
le 17 juillet, la Convention achève la ruine de la féodalité. Elle abolit
sans indemnité tout ce que le décret révolutionnaire du 25 août 1792 avait
laissé debout. Partout où elle aperçoit la moindre trace de droit féodal,
même quand des rentes purement foncières constituent le fond du contrat, si
elles ont été accompagnées, par vanité ou par routine, de clauses ayant une
apparence féodale, elle porte la hache. Tant pis pour les bourgeois vaniteux,
qui auront voulu saupoudrer d'un peu de féodalité leurs contrats de rente
foncière ! Il
faudra, pour que les rentes foncières soient respectées, qu'elles soient
purement foncières, en la forme comme au fond, et qu'elles ne soient mêlées
d'aucun élément féodal si faible, si accessoire, si illusoire soit-il. « Toutes
les redevances ci-devant seigneuriales, droits féodaux censuels, fixes et
casuels, même ceux conservés par le décret du 25 août dernier, sont supprimés
sans indemnité. Sont exceptées des dispositions de l'article précédent les
rentes ou prestations purement foncières et non féodales. Les procès civils
ou criminels intentés, soit sur le fonds, soit sur les arrérages des droits
supprimés par l'article premier, sont éteints, sans répétition de frais de la
part d'aucune des parties. » Et la
Convention, pour rendre sensible à tous les yeux cette destruction suprême,
ordonne le brûlement des titres. Ils seront brûlés le jour le la fête du 10 août, quand le peuple célébrera la
Constitution nouvelle. « Les
ci-devant seigneurs, les feudistes, commissaires à terrier, notaires et
autres dépositaires de titres constitutifs ou récognitifs des droits
supprimés par le présent décret, seront tenus de les déposer, dans les trois
mois qui suivront la publication du présent décret, au greffe de la
municipalité des lieux ; ceux qui seront déposés avant le 10 août prochain,
seront brûlés ledit jour, en présence du Conseil général de la Commune et des
citoyens ; le surplus sera brûlé à l'expiration des délais. Ceux qui seront
convaincus d'avoir caché, soustrait ou recélé des minutes ou expéditions des
actes qui doivent être brûlés aux termes de l'article précédent, seront
condamnés à cinq ans de prison. » Par une
admirable correspondance et qui a sauvé la Révolution, chaque grand mouvement
populaire de Paris a eu pour conséquence une libération plus décisive du
paysan. Après le 14 juillet, c'est la nuit du 4 août. Après le 10 août, ce
sont les décrets du 25 ; après le 31 mai, ce sont les décrets des 3 juin, 10
juin et 17 juillet. Chaque vibration révolutionnaire de Paris faisait tomber
un pan de servitude paysanne. Mais du coup le girondisme, le fédéralisme
étaient morts. LA FIN DES GIRONDINS Que
pouvaient les fugitifs qui, à Evreux, à Caen, essayaient en juin, en juillet,
d'organiser la guerre civile, d'entraîner les départements contre Paris ? Ils
ne pouvaient, sans se déshonorer et sans se perdre, faire appel aux forces
royalistes. Et d'autre part, ils n'auraient pu se donner comme les
représentants authentiques de la Révolution que si, à Paris, la Révolution
avait été dissoute dans les querelles, dans l'impuissance, dans l'anarchie
ridicule ou sauvage. Or,
jamais la Révolution n'avait rayonné de Paris avec plus de force, d'unité,
d'éclat et d'espérance sereine que depuis l'élimination de la Gironde. Aussi,
sous les pas des fugitifs, la terre de France se dérobe ; et ces orgueilleux,
qui avaient si souvent invoqué contre Paris la sagesse et la vigueur des
départements, ne trouvent plus dans l'Eure, dans le Calvados, dans les
régions mêmes où ils croyaient avoir le plus d'amis, que quelques milliers
d'aventuriers à. recruter. Et ces quelques mille carabots, à peine engagés
sous la conduite de Wimpfen sur la route de Paris, s'arrêtent à la première
étape, se débandent à la première rencontre des détachements armés de la
Révolution. Mais voici le châtiment suprême des insensés qui avaient cru
qu'ils pouvaient déclamer à l'infini contre tous les actes de la Révolution
sans livrer la Révolution elle-même. Wimpfen se tourne vers eux et leur dit :
« Que pouvez-vous seuls ? Rien. Il n'y a qu'un salut pour vous : c'est de
vous unir aux insurgés de la Vendée et à l'Angleterre. » Oh !
ils eurent tous une révolte de conscience. ! Mais ce terrible éclair ne leur
révéla pas la profondeur de leur faute. Ils auraient dû se retourner vers
Paris, ils auraient dû se retourner vers la Révolution et lui crier : « Nous
étions égarés. Nous avons cru qu'il était possible d'épurer le torrent sans
le contrarier. Nous voyons maintenant que dans la bataille il faut tout
accepter de la Révolution, même ses fautes, même ses excès d'une heure.
L'offre insultante que nous a faite la
contre-Révolution nous prouve qu'elle, s'est trompée sur nous. Mais nous
sommes responsables, pour une part, de cette méprise. Ô révolutionnaires de
Paris, faites de nous ce que vous voudrez ; mais nous voici ; nous voulons
être frappés par la Révolution, mais reconnus et pardonnés par elle. » Non,
ils ne dirent pas cela, leur orgueil implacable les voua
à l'erreur sans fin ; et tous, harassés, désespérés, le cœur dévoré par
toutes les tortures de la vanité malade et par des rêves impuissants.de
vengeance, ils s'enfoncèrent vers la Bretagne ; ils allèrent vers le
Finistère, vers l'extrême pointe de la terre française, où les attendait Kervelegan.
Ils cheminèrent, haletants, les pieds blessés, évitant les cités, évitant la
vie, s'excommuniant eux-mêmes de la Révolution. CHARLOTTE CORDAY TUE MARAT Or,
pendant que le parti girondin, en Normandie, chancelait et se disloquait, une
jeune fille de Caen, Charlotte Corday, allait vers Paris, ou pour sauver ou
pour venger ceux qu'elle considérait comme les martyrs de la République. Elle
s'était exaltée à admirer les héroïnes de Corneille. Et,
croyant que Marat était le génie du despotisme, de l'anarchie et du meurtre,
elle avait résolu de le tuer. Le dimanche soir 13 juillet elle insista pour
être reçue par lui. Il était dans la baignoire où il se tenait presque
toujours depuis qu'une maladie inflammatoire le dévorait. Une planche posée
en travers soutenait l'encrier et les feuilles de papier qu'il noircissait
encore de sa pensée et de sa fièvre. Elle lui dit quelques mots et lui
enfonça son couteau dans le cœur. Il jeta un cri, appela sa compagne Simonne
Evrard et mourut. Charlotte
Corday, ayant fait le sacrifice de sa propre vie pour immoler une vie qu'elle
jugeait scélérate, ne songea pas à fuir. Devant le tribunal révolutionnaire,
elle expliqua son acte en quelques paroles nettes, d'une simplicité héroïque
et funeste, qui attestaient à quelles proportions mesquines elle avait réduit
le problème de la Révolution. Belle, jeune, modeste et fière, enveloppée pour
son trajet à l'échafaud de la chemise rouge des parricides, elle laissa dans
les yeux du peuple une vision étrange de pourpre, d'héroïsme et de sang et,
dans bien des cœurs, un trouble inconnu. Elle avait tué Marat, mais elle
avait surtout tué la Gironde. Qui donc prendrait au sérieux la déclamation
girondine contre les maratistes et les assassins ? Après Le Pelletier
assassiné, Marat assassiné. Ce sont ceux qu'on dénonce comme meurtriers qui
sont frappés au cœur. Ainsi, même dans les esprits qui avaient été prévenus
contre Marat, l'étonnement et une sorte de pitié succédaient à la colère et à
la haine. Un des ressorts de la propagande girondine était brisé. La
Convention et le peuple firent à Marat des funérailles triomphales : la
douleur des pauvres, des ouvriers fut violente. Ils perdaient un ami, un
conseiller qui ne les flattait pas, qui savait au besoin les avertir et les
rudoyer. La mort de Marat fut un grand - malheur pour la Révolution.
Peut-être s'il avait pu vivre un an encore, aurait-il empêché les funestes
déchirements. Sa sœur disait : « Si mon frère avait vécu, Danton ne
serait pas mort ». Qu'est-ce à dire ? C'est sans doute qu'il aurait empêché la
campagne violente des hébertistes contre Danton et concilié Danton et
Robespierre. Mais pourquoi lui supposer cette influence souveraine et ce
prestige presque auguste que seule lui donna la mort ? Sans doute il aurait
été débordé. En ces jours de juin et de juillet, il semble voisin d'Hébert et
de ses amis : il ne les aurait probablement pas suivis jusqu'au bout. Et,
devenu un obstacle à leur ambition impatiente, il aurait été calomnié lui
aussi et probablement dépassé. Ou bien, pour rester à l'avant-garde du
mouvement, et dans l'exaspération de la révolte lyonnaise, de la trahison
toulonnaise, il se serait emporté à des fureurs meurtrières et engagé à fond
dans la politique hébertiste. On ne peut dire avec certitude s'il aurait
guillotiné les hébertistes ou s'il eût été guillotiné avec eux. JACQUES ROUX ET HÉBERT SE DISPUTENT LA SUCCESSION DE
MARAT A peine
mort, Hébertistes et Enragés se disputent sa popularité et son nom. Jacques
Roux prétendit continuer le journal. Il fit paraître « l'Ami du Peuple par
l'ombre de Marat ». Décidément, il ne manquait pas d'audace. Après l'article
terrible du 4 juillet, Jacques Roux s'était rendu chez Marat, comme nous
l'apprend un rapport de police de Greive au Comité de sûreté générale : « Les
citoyens Crosnier, Allain et Greive, de la section de Marseille, s'étant
trouvés chez le citoyen Marat mardi neuf de ce mois dans la matinée, Jacques
Roux s'est présenté pour demander à Marat la rétractation de ce qu'il avait
écrit à son sujet dans son journal, en disant qu'il avait laissé chez lui son
extrait baptistaire qui prouvait qu'il ne s'appelait pas Renaudi, comme Marat
l'avait dit. Marat lui a répondu avec la fermeté qui l'a toujours
caractérisé... Roux lui a répondu sur le ton le plus patelin, le langage le
plus faux, d'une manière enfin à le rendre à nos yeux aussi
vil que dangereux. «
Aussitôt que Marat l'eût congédié et avant de descendre l'escalier au bout
d'un long palier, il s'arrêta un moment et lança sur Marat un regard prolongé
de vengeance impossible à dépeindre, tel enfin qu'il nous laissa à tous
l'impression la plus profonde. Aussi, dès l'instant que nous avons appris la
mort funeste de Marat, nos soupçons, ceux de Greive surtout, ont tombé
sur-le-champ sur ce prêtre vindicatif. » Et
c'est au moment où on le soupçonnait ainsi d'avoir été le complice de
Charlotte Corday que Roux s'emparait du nom de Marat. Il tentait de reprendre
pied à la Commune. Il y expliquait, le 17 juillet, la fameuse adresse en
disant que quelques expressions qui avaient choqué étaient l'effet d'une «
imagination pétulante o. H cherchait ainsi à faire consacrer l'acte audacieux
par lequel il saisissait l'héritage politique et populaire de Marat. Mais, à
la même heure, Hébert s'écriait aux Jacobins (21 juillet) : « S'il
faut un successeur à Marat, s'il faut une seconde victime, elle est toute
prête et bien résignée : c'est moi ! Pourvu que j'emporte au tombeau la
certitude d'avoir sauvé ma patrie, je suis trop heureux ! Mais plus de nobles
! plus de nobles ! les nobles nous assassinent ! » Le cœur
embaumé de Marat fut suspendu, comme une- relique, à la voûte des Cordeliers
: voilà le sanctuaire de la Révolution ! Robespierre, irrité de la manœuvre,
proteste contre l'excès des honneurs funèbres. « Jalousie », lui cria
Bentabole. Mais Robespierre savait bien que l'hébertisme allait faire parler
à sa façon le cœur canonisé de Marat et il voulait rompre le sortilège. MORT DU FÉDÉRALISME Du coup
la Gironde est morte : Bordeaux même, après quelques velléités, s'arrête et
attend. Le Tarn, qui avait ébauché un mouvement fédéraliste et délégué deux
membres de la bourgeoisie industrielle de Castres, Mazon
et Jaurès, pour protester auprès de la Convention, fut ressaisi en quelques
jours par l'active propagande montagnarde. La Constitution fournit aux
hésitants, à ceux qui ne voulaient pas prendre parti entre la Gironde et la
Montagne, un prétexte à attendre, à ajourner. Or, ces ajournements étaient
funestes à la cause girondine. « Acceptons la Constitution » disaient ces
hommes indécis. Elle nous permettra de nous débarrasser à la fois des deux
factions qui se sont dévorées l'une l'autre, et d'envoyer à une assemblée
nouvelle de « nouveaux ouvriers ». Mais, accepter la Constitution, c'était
reconnaître la Convention mutilée comme la puissance souveraine. C'était
consacrer la proscription de la Gironde. Tout travaillait donc contre
celle-ci et la bourgeoisie girondine, prise entre les éléments populaires et
la contre-Révolution, ne pouvait rien. LA VENDÉE CONTINUE Est-ce
à dire que tout danger de guerre civile est conjuré ? Non, la Vendée est tous
les jours plus redoutable : les troupes catholiques et royales, s'étant
emparées de Saumur le 9 juin, agrandissaient soudain leur tactique. Ce
n'était plus la guerre dispersée des haies et des hameaux. Les révoltés
concentrent leurs forces sous le commandement du saint de l'Anjou, de
Cathelineau, et décident d'assiéger Nantes. Ils lancent à la grande ville
révolutionnaire une sommation effroyable : « Ou vous capitulerez, OU LA VILLE DE NANTES, LORSQU'ELLE TOMBERA EN
NOTRE POUVOIR, SERA LIVRÉE A UNE EXÉCUTION MILITAIRE, ET LA GARNISON PASSÉE
AU FIL DE L'ÉPÉE. » Des
milliers d'hommes et de femmes, comme des bandes de loups et de louves, se
pressaient pour le pillage et pour la curée. « Allons ! allons ! on passera
chez les orfèvres ! » et les yeux luisaient d'un éclat de métal. La cité fut
à demi forcée, mais, en un sursaut d'héroïsme et de désespoir, elle rejeta
l'assaillant. Hélas ! en ces cités qui ont senti presque au cœur la pointe du
couteau, que de furieuses passions s'allument ! que de haines le lendemain !
que de représailles et contre l'ennemi et contre ceux qu'on soupçonne d'avoir
été ses complices par complaisance ou par inertie ! Cathelineau
blessé à mort va mourir. Mais les Vendéens, rentrés dans le Bocage, prennent
avec Lescure et la Rochejacquelein une sinistre revanche. Ils investissent à
Châtillon l'armée républicaine, le 11 juillet, et massacrent les soldats
gisants et prisonniers. Guerre atroce ! RÉVOLTE DE LYON ET DE MARSEILLE Mais ce
n'est pas seulement la révolte de la Vendée qui continue, Lyon et Marseille
sont en révolte déclarée contre la Convention. L'assemblée électorale de
Marseille déclare qu'elle ne reconnaît plus une assemblée usurpatrice et
asservie et elle nomme deux députés, Vence et Gilly, pour la Convention de
Bourges qui devait se substituer à celle de Paris. A Lyon, les sectionnaires
jettent en défi à la Révolution, le 17 juillet, la tête de Chalier. Chalier
après Marat. Mais à Paris, c'était une femme qui frappait. A Lyon, c'était la
cité, prise d'une frénésie de modérantisme et de contre-Révolution. Or,
pendant que s'organisait ainsi la guerre civile, les Prussiens et les
Autrichiens poussaient leur pointe. Le 15 juillet, Condé succombait ; le 25,
c'était Mayence, après un siège de près de quatre mois et une résistance
héroïque. Le P' août, c'était Valenciennes. La France révolutionnaire
va-t-elle donc être acculée ? Non, elle est toute soulevée de courage et de
confiance. Le pire cauchemar qui l'obsédait, le cauchemar girondin, est
dissipé. Marseille et Lyon se révoltent, mais sous l'inspiration et sous la
conduite des royalistes. En Normandie, c'est le général royaliste Wimpfen qui
jette le masque ; à Lyon, c'est le général royaliste Précy qui prend la
conduite des opérations, c'est lui qui- va diriger la résistance de la ville
assiégée. Donc la Révolution n'a pas à combattre contre elle-même ; si la
Gironde en fuyant avait emporté un lambeau de la conscience révolutionnaire,
le trouble aurait été grand. Mais, sous le girondisme disloqué et dissipé en
quelques jours, c'est le royalisme qui apparaissait, c'est la
contre-Révolution. La
Révolution, heureuse d'avoir retrouvé l'intégrité de son âme et de son droit,
se jette à la lutte avec une magnifique ardeur. Ceci n'est pas une
interprétation ni une conjecture : « Non,
citoyens, dit le Journal de la Montagne du 29 août, non, nous n'avons pas la
guerre civile ; ce n'est pas la guerre civile, celle que nous avons à
soutenir, c'est la guerre étrangère ; il n'y a de guerre civile que lorsqu'il
existe deux partis dans la République et que tous les deux affectent d'avoir
l'autorité et le commandement suprême. Nous n'avons à faire maintenant
qu'a un seul genre d'ennemis, soit sur les frontières, soit dans la Vendée, à
Lyon, à Marseille ; c'est la guerre des républicains contre ceux qui veulent
la royauté. Ainsi, ne redoutons pas si fort toutes les suites qui
accompagnent ordinairement les troubles qui s'élèvent entre les enfants de la
même patrie... Les factieux s'identifient avec les ennemis de l'Etat. Le nom
n'y fait rien, soit Prussiens, soit Lyonnais, soit Autrichiens, soit
Marseillais. On s'est donc étrangement trompé lorsqu'on a dit et écrit qu'il
y avait des partis parmi nous. Nous militons tous, tant que nous sommes, sous
les drapeaux de la patrie : il n'y a qu'un seul camp, un seul mot d'ordre,
liberté, république une et indivisible. Tous ceux qui tirent l'épée contre
nous sont de véritables royalistes... Le Français libre ne peut pas avoir de
dissensions intestines. Nous ne formons plus qu'une même famille. » Ainsi,
l'horreur de la guerre civile disparaissait aux yeux des combattants
révolutionnaires. Ils combattaient la contre-Révolution, et la
contre-Révolution, quelle qu'en fût la forme, c'était l'étranger. L'A FÉDÉRATION DU 10 AOÛT 1793 C'est
d'un grand cœur que le 10 août, dans la fête de la Fédération, la France
révolutionnaire répondit aux menaces de l'univers. C'était « la fête de
l'Union, de l'Unité et de l'Indivisibilité françaises ». Des délégués de
toute la France étaient venus, apportant l'adhésion des assemblées primaires
à la Constitution. Et, tandis que dans toutes les assemblées primaires, à la
même heure, une même fête de l'Unité et de l'Indivisibilité exaltait les
cœurs, à Paris, la grande fête centrale concentrait tous les rayons et les
réfléchissait sur le monde. C'est le grandiose génie de David qui avait tracé
le plan de la cérémonie magnifique : et le récit qui en a été fait n'est que
la transposition au passé du programme qui avait été rédigé par le maître.
Quelle beauté d'ordonner ainsi la puissance du peuple ! L'horizon, borné par
la guerre, s'emplit de la majesté sereine de la Révolution. A l'heure même où
les hommes et les peuples se déchirent, la France révolutionnaire leur
révèle, par une sublime anticipation de sa victoire, ce que sera le monde
agrandi par la liberté. « Les
Français réunis pour célébrer la fête de l'Unité et de l'Indivisibilité se
sont levés avant l'aurore ; la scène touchante de leur réunion a été éclairée
par le premier rayon du soleil ; cet astre bienfaisant, dont la lumière
s'étend sur tout l'univers, a. été pour eux le symbole de la vérité, à
laquelle ils ont adressé des louanges et des hymnes. PREMIÈRE STATION
« Le
rassemblement s'est fait sur l'emplacement de la Bastille : au milieu de ces
décombres, on a vu s'élever la fontaine de la Régénération, représentée par
la Nature. De ses fécondes mamelles qu'elle a pressées de ses mains, a jailli
avec abondance l'eau pure et salutaire dont ont bu, tour à tour, quatre-vingt-six
commissaires des envoyés des assemblées primaires, c'est-à-dire un par
département ; le plus ancien d'âge a eu la préférence ; une même coupe a
servi pour tous. « Le
président de la Convention nationale, après avoir, par une espèce de
libation, arrosé le sol de la liberté, a bu le premier ; il a fait
successivement passer la coupe aux commissaires des assemblées primaires ;
ils ont été appelés, par lettre alphabétique, au son de la caisse et de la
trompe ; une salve d'artillerie, à chaque fois qu'un commissaire a bu, a
annoncé la consommation de l'acte de fraternité. « Alors
on a chanté sur l'air chéri des enfants de Marseille des strophes analogues à
la cérémonie ; le lieu de la scène a été simple, sa richesse a été prise dans
la nature ; de distance en distance on avait tracé sur des pierres des
inscriptions qui ont rappelé la chute du monument de notre ancienne servitude
; et les commissaires, après avoir bu tous ensemble, se sont donné
réciproquement le baiser fraternel. « Le
cortège a dirigé sa marche par les boulevards. En tête étaient les sociétés
populaires réunies en masse ; elles ont porté une bannière sur laquelle était
peint l'œil de la Surveillance, pénétrant un épais nuage. « Le
second groupe a été formé par la Convention nationale, marchant en corps.
Chacun de ses membres a porté à la main, pour seule et unique marque
distinctive, un bouquet formé d'épis de blé et de différents fruits. Huit
d'entre eux portaient sur un brancard une arche ; elle a été ouverte et elle
renfermait les tables sur lesquelles étaient gravés les Droits de l'Homme et
l'Acte constitutionnel. « Les
commissaires des envoyés des assemblées primaires des quatre-vingt-six
départements ont formé une chaîne autour de la Convention nationale ; ils
étaient unis les uns aux autres par le lien léger mais indissoluble (de
l'unité et de l'indivisibilité) que doit former un cordon tricolore. Chacun
d'eux était distingué par une pique, portion du faisceau qui lui a été
confiée par son département et par une branche d'olivier qu'il portait,
symbole de la paix. Les envoyés des assemblées primaires portaient également
à la main la branche d'olivier. « Le
troisième groupe était formé par toute la masse respectable du souverain. « Ici,
tout s'éclipse, tout se confond en présence des assemblées primaires ; ici,
il n'y a plus de corporations, tous les individus de la société ont été
indistinctement confondus, quoique caractérisés par leurs marques
distinctives : ainsi l'on a vu le président du Conseil exécutif provisoire
sur la même ligne que le forgeron ; le maire avec son écharpe à côté du bûcheron
et du maçon ; le juge, dans son costume et son chapeau à plume, auprès du
tisserand ou du cordonnier ; le noir africain, qui ne diffère que par la
couleur, a marché à côté du blanc européen ; les intéressants élèves de
l'institution des aveugles, traînés sur un plateau roulant, ont offert le
spectacle touchant du malheur honoré. Vous y étiez aussi, tendres nourrissons
de la maison des Enfants trouvés, portés dans de blanches barcelonnettes ;
vous avez commencé à jouir de vos droits civils trop justement retrouvés ; et
vous, artisans respectables, vous avez porté en triomphe les instruments
utiles et honorables de votre profession. Enfin, parmi cette nombreuse et
industrieuse famille, on a remarqué surtout un char vraiment triomphal, qu'a
formé une simple charrue sur laquelle étaient assis un vieillard et sa
vieille épouse, traînés par leurs propres enfants ; exemple touchant de piété
filiale et de vénération pour la vieillesse ; parmi les attributs de tous ces
différents métiers, on a lu ces mots écrits en gros caractères : VOILA LE SERVICE
QUE LE PEUPLE INFATIGABLE REND A LA SOCIÉTÉ HUMAINE. « Un
groupe militaire a succédé à celui-ci, il conduisait en triomphe un char
attelé de huit chevaux blancs ; il contenait une urne dépositaire des cendres
des héros morts glorieusement pour la patrie ! Ce char, orné de guirlandes et
de couronnes civiques, était entouré des parents de ceux dont on célébrait
les vertus et le courage ; ces citoyens de tout âge, de tout sexe, avaient
chacun des couronnes de fleurs à la main ; des cassolettes brûlaient des
parfums autour du char et une musique militaire faisait retentir l'air de ses
sons belliqueux. Enfin, la marche était fermée par un détachement
d'infanterie et de cavalerie, dans le centre duquel étaient traînés des
tombereaux revêtus de tapis parsemés de fleurs de lys, et chargés des
dépouilles des vils attributs de la royauté et de tous les orgueilleux
hochets de l'écrasante noblesse ; parmi ces tombereaux, sur les bannières, on
lisait ces mots : « PEUPLE, VOILA CE QUI A TOUJOURS FAIT LE MALHEUR DE
LA SOCIÉTÉ HUMAINE.
» SECONDE STATION
« Le
cortège, étant arrivé dans cet ordre au boulevard Poissonnière, a rencontré
sous un portique un arc de triomphe des héroïnes du 5 et du 6 octobre 1789,
assises comme elles étaient alors, sur leurs canons ; les unes portaient des
branches d'arbres, les autres des trophées, signes non équivoques de la
victoire éclatante que ces courageuses citoyennes remportèrent sur les
serviles gardes du corps. Là elles ont reçu des mains du président de la
Convention nationale une branche de laurier puis, faisant tourner leurs
canons, elles ont suivi en ordre de marche, et, toujours dans une attitude
fière, elles se sont réunies au Souverain. « Sur
le monument, il y avait des inscriptions qui retraçaient ces deux mémorables
journées ; les harangues d'allégresse, les salves d'artillerie se renouvelant
à chacune des portes. TROISIÈME STATION
« Sur
les débris évidents de la tyrannie était élevée la statue de la Liberté dont
l'inauguration s'est faite avec solennité : des chênes touffus formaient
autour d'elle une masse imposante d'ombrage et de verdure ; le feuillage
était couvert des offrandes de tous les Français libres. Rubans tricolores,
bonnets de la liberté, hymnes, inscriptions, peintures, étaient le fruit qui
plaît à la déesse ; à ses pieds était un énorme bûcher avec des gradins au
pourtour. C'est là que, dans le plus profond silence, étaient offerts en
sacrifice expiatoire les imposteurs attributs de la royauté ; là, en présence
de la déesse chérie des Français, les quatre-vingt-six commissaires, chacun
une torche à la main, s'empressaient à l'envi d'y mettre le feu. La mémoire
du tyran a été dévouée à l'exécration publique ; et, aussitôt après, des
milliers d'oiseaux rendus à la liberté, portant au cou de légères banderoles,
ont pris leur vol rapide dans les airs et portaient au ciel le témoignage de
la liberté rendue à la terre. QUATRIÈME STATION
« La
quatrième station s'est faite sur la place des Invalides ; au milieu de la
place, sur la cime d'une montagne, a été représenté en sculpture, par une
figure colossale, le Peuple français, de ses bras vigoureux rassemblant le
faisceau départemental ; l'ambitieux fédéralisme sortant de son fangeux
marais, d'une main écartant les roseaux, s'efforce de l'autre d'en détacher
quelques parties ; le Peuple français l'aperçoit, prend sa massue, le frappe
et le fait rentrer dans ses eaux croupissantes, pour n'en sortir jamais. CINQUIÈME STATION
Enfin
la cinquième et dernière station a eu lieu au Champ-de-Mars. Avant d'y entrer
on a rendu hommage à l'égalité par un acte authentique et nécessaire dans une
République ; on a passé sous ce portique dont la nature seule semblait avoir
fait tous les frais ; deux termes, symboles de l'Egalité et de la Liberté,
ombragés par un épais feuillage, séparés et en face l'un de l'autre,
tenaient, à une distance proportionnée, une guirlande tricolore et tendue à
laquelle était suspendu un vaste niveau, le niveau national : il planait sur
toutes les têtes indistinctement : orgueilleux, vous avez courbé la tête ! « Arrivés
dans le Champ-de-Mars, le président de la Convention nationale, la Convention
nationale, les quatre-vingt-six commissaires des envoyés des assemblées
primaires, les envoyés des assemblées primaires ont monté les degrés de
l'autel de la Patrie. Pendant ce temps, chacun a dû attacher son offrande au
pourtour de l'autel, les fruits de son travail, les instruments de son métier
ou de son art. C'est ainsi qu'il s'est trouvé plus magnifiquement paré que
par les emblèmes recherchés d'une futile et insignifiante peinture ; c'est un
peuple immense et laborieux qui fait hommage à la Patrie des instruments de
son métier avec lesquels il fait vivre sa femme et ses enfants. « Cette
cérémonie terminée, le peuple s'est arrangé autour de l'autel ; là, le
président de la Convention nationale, ayant déposé sur l'autel de la Patrie
tous les actes de recensement des votes des assemblées primaires, le vœu des
Français sur la Constitution a été proclamé en présence de tous les envoyés
du Souverain et sous la voûte du ciel. « Le
peuple a fait serment de la défendre jusqu'à la mort ; une salve générale a
annoncé cette sublime prestation ; le serment fait, les quatre-vingt-six
commissaires des assemblées primaires se sont avancés vers le président de la
Convention ; ils lui ont remis chaut,' la portion du faisceau qu'ils ont
porté à la main tout le temps de la marche ; le président s'en est saisi, il
les a rassemblées toutes ensemble avec un ruban tricolore ; puis il a remis
au peuple le faisceau étroitement uni en lui représentant qu'il sera
invincible s'il ne se divise pas ; il lui a remis aussi l'arche qui renferme
la Constitution ; il a prononcé à haute voix : « Peuple, je remets le
dépôt de la Constitution sous la sauvegarde de toutes les vertus. » Le peuple
s'en est emparé respectueusement et il l'a porté en triomphe, et des baisers
mille fois répétés ont terminé cette scène nouvelle et touchante. « Citoyens,
n'oublions pas les services glorieux qu'ont rendus à la patrie nos pères
morts pour la défense de la liberté. Après avoir confondu nos sentiments
fraternels dans de vastes enlacements, il nous reste un devoir sacré à
remplir, celui de célébrer par des hymnes et des cantiques le trépas de nos
pères. Le président de la Convention nationale a remis au peuple l'urne
cinéraire, après l'avoir couronnée de lauriers sur l'autel de la Patrie. Le
terme de toutes ces cérémonies a été un banquet superbe : le peuple, assis
fraternellement sur l'herbe sous des tentes pratiquées à cet effet au
pourtour de l'enceinte, a consommé avec ses frères la nourriture qu'il avait
apportée ; enfin il a été construit un vaste théâtre où étaient représentés
par des pantomimes les principaux événements de notre Révolution ». Dans la
lumière splendide, les sombres inscriptions des cachots de la Bastille
racontaient l'ancienne servitude : « Un vieillard a baigné cette pierre de
ses larmes. — La corruption de ma femme m'a plongé dans ce cachot. — Des
enfants avides m'ensevelirent ici. — Cette pierre n'a jamais été éclairée.
— La vertu conduisait ici. — Je n'ai jamais été consolé. — Je suis enchaîné
depuis quarante ans à cette pierre. — Ils ont couvert mes traits d'un masque
de fer. — Lasciate ogni
speranza, soi chi entrate.
— Je fus oublié. — On écrasa sous mes yeux mon araignée fidèle. — Je
ne dors plus. — Il y a quarante-quatre ans que je meurs. » FÊTES RÉVOLUTIONNAIRES ET FÊTES ANTIQUES C'était
un spectacle sans précédent dans l'histoire. Ceux qui parlent à ce propos de
la résurrection des antiques fêtes romaines sont dupes du décor. Sans doute,
il y avait dans l'ancienne Rome des fêtes où dominait le caractère civil. Et par-delà
les siècles chrétiens qui n'avaient mis en mouvement les foules que sous la
discipline de la religion et dans le décor de l'Eglise, la libre humanité
révolutionnaire paraissait rejoindre la libre humanité antique. Mais quel
esprit vraiment nouveau ! D'abord, même dans ses grandioses cérémonies
civiles, l'ancienne Rome faisait place aux dieux : l'Imperator superbe
montait au Capitole pour rendre grâce aux puissances supérieures qui avaient
donné la victoire à la Cité. Et surtout, ce qu'elle célébrait, c'était le triomphe
de la force, c'était l'orgueil de la conquête, c'était l'écrasement des
faibles et la sujétion des peuples ; un long cortège de captifs et d'esclaves
attestait la gloire des armées romaines et l'excellence des dieux romains.
C'est sur la servitude humaine que passait le char éclatant des
triomphateurs. Ici, dans le rayonnement de la journée révolutionnaire, toutes
les ombres de servitude religieuse et sociale s'évanouissent. Les hommes
n'invoquent ni les dieux ni Dieu. En cette fête du 10 août n'apparaissent ni
les violences grossières de l'hébertisme contre le christianisme et le culte,
ni la bigoterie déiste de Robespierre. La religion n'est ni brutalement niée
ni sournoisement ramenée. Elle est ignorée et le libre esprit humain, la
libre joie humaine semblent se mouvoir hors d'elle. Tous les hommes peuvent
interpréter à leur gré la nature ; ils peuvent voir en elle une immense force
qui se déploie ou l'expression d'un ordre intelligent, qui se meut vers une
fin ; ils peuvent la saluer comme la force éternelle ou comme le Dieu éternel
; mais ils n'en retiennent, pour la sublime communauté de la fête, que
l'aspect d'immensité ordonnée et vivante par où elle peut émouvoir et
affranchir tous les esprits. Les révolutionnaires savaient bien que ce jour-là
aussi ils innovaient. L'HYMNE À LA NATURE C'est
l'hymne d'une humanité toute nouvelle que le président de la Convention
adresse à l'éternelle Nature : « Souveraine
des sauvages et des nations éclairées, ô Nature, ce peuple immense, rassemblé
aux premiers rayons du jour devant ton image, est digne de toi, et libre.
C'est dans ton sein, c'est dans tes sources sacrées qu'il a recouvré ses
droits, qu'il s'est régénéré. Après avoir traversé tant de siècles d'erreur
et de servitude, il fallait rentrer dans la simplicité de tes voies pour
retrouver la liberté et l'égalité. Ô Nature, reçois l'expression de
l'attachement éternel des Français pour tes lois, et que ces eaux fécondes
qui jaillissent de tes mamelles, que cette boisson pure qui abreuva les
premiers Français, consacrent dans cette coupe de la fraternité et de
l'égalité le serment que te fait la France en ce jour, le plus beau qu'ait
éclairé le soleil depuis qu'il est suspendu dans l'immensité de l'espace. » Et,
après cette sorte d'hymne, « seule prière, depuis les premiers siècles du
genre humain, adressée à la Nature par les représentants d'une Nation et par
ses législateurs », les envoyés des départements abondèrent en paroles émues
et prophétiques. « Ils se sont rapprochés de la coupe sainte de la liberté et
de l'égalité. En la recevant des mains du président qui, ensuite, leur a
donné le baiser fraternel, l'un lui disait : « Je
touche au bord de mon' tombeau, mais en pressant cette coupe de mes lèvres,
je crois renaître avec le genre humain qui se régénère. » Un
autre, dont le vent faisait flotter les cheveux blanchis, s'écriait : « Que
de jours ont passé sur md tête ! O Nature, je te remercie de n'avoir pas
terminé ma vie avant celui-ci ». Un
autre, comme s'il eût assisté à un banquet de nations, et qu'il eût bu à
l'affranchissement du genre humain, disait en tenant la coupe : « Hommes,
vous êtes tous frères ! Peuples du monde, soyez jaloux de notre bonheur, et
qu'il vous serve d'exemple ! » « Que
ces eaux pures, dont je vais m'abreuver, s'écriait un autre, soient pour moi
un poison mortel, si tout ce qui me reste de vie n'est pas employé à
exterminer les ennemis de l'égalité, de la Nature et de la République. » Un
autre, saisi d'un esprit prophétique en s'approchant de la statue : « Ô
France, la liberté est immortelle : les lois de la République, comme celles
de la Nature, ne périront jamais ». Ce
qu'ils invoquent, ce n'est point la Nature défigurée par le regard débile et
obscurci de l'ignorant et de l'esclave ; c'est la nature telle qu'elle se
déploie pour le ferme regard qui sait et qui ose. Elle ne porte dans ses plis
aucune puissance de ténèbres et de terreur et on peut la fouiller en
profondeur et en hauteur, on ne trouvera point en elle un tyran suprême qui
sanctifie les crimes des tyrans. Dans aucun repli de l'espace ne sont cachés
les titres qui donnent à des hommes droit de
domination sur d'autres hommes ; l'universel et égal désir de bonheur de tous
les êtres humains est au contraire une magnifique invitation de la Nature à
l'égalité. Ce n'est donc plus ici l'esprit romain d'une aristocratie portée
par des esclaves : c'est la fierté de tout un peuple libre ; c'est l'orgueil
du travail affranchi et qui sait que sans lui la société périrait. Le peuple
ouvrier est associé avec ses outils à la vaste espérance, et une large
ouverture d'horizon sollicite le rêve des prolétaires. Eux aussi, ils étaient
hier comme cette pierre d'un cachot de la Bastille : « Cette pierre n'a
jamais été éclairée. » Maintenant,
le travail est à la fois la pierre d'angle et la pierre de faîte. Et le dur
granit, si longtemps enfoui dans l'ombre, luit comme du marbre au soleil. Mais la
liberté retrouvée par l'homme ne s'étendra-t-elle point à tous les êtres ?
J'imagine que cette génération rêveuse et ardente, toute nourrie de Rousseau,
songea au bosquet de la nouvelle Héloïse, lorsque des oiseaux délivrés « portèrent
vers le ciel le témoignage de la liberté de la terre ». LE NOUVEAU CODE CIVIL Ce
n'est pas seulement par cette fête auguste que la Convention attesta au monde
sa force, son crédit révolutionnaire et sa foi en l'avenir. La Révolution
s'affirma, en ces journées extraordinaires, par le nouveau projet de Code
civil et par la levée en masse. Le Code ne réalisait pas l'égalité sociale
entre les familles : mais il préparait, à l'intérieur de chaque famille,
l'égalité presque complète. Toutes les lois de la Convention tendent à abolir
l'inégalité de partage entre les enfants, à assurer à tous une même part de
l'héritage paternel. C'est d'abord une sorte d'instinct de conservation
révolutionnaire qui dicta ces lois à la Convention. Lorsqu'elle abolit, en
novembre 1792, le droit de substitution, elle supprima une forme féodale du
droit civil. Mais il fallait aller plus loin. Comme bien souvent la fortune
prédispose au modérantisme, comme la bourgeoisie, après avoir recueilli les
bénéfices de la Révolution, semblait incliner à la clore, beaucoup de pères,
modérés, feuillants, ou secrètement aristocrates, pouvaient faire payer leur
entraînement révolutionnaire à ceux de leurs fils qui se jetaient dans le
mouvement. Ils pouvaient les déshériter ou partiellement, ou totalement, au
profit d'héritiers plus sages. Ainsi, le droit de tester conservé
au père était une sorte de prime à l'esprit de modérantisme et de
contre-Révolution. C'est pourquoi la Convention a décrété, le 7 mars 1793,
sur la proposition de Mailhe et de Gensonné, que « la faculté de disposer de
ses biens, soit à cause de mort, soit entre vifs, soit par donation
contractuelle en ligne directe, est abolie, et que, en conséquence, tous les
descendants auront une portion égale sur les biens des parents. » Gensonné,
c'est la Gironde. Sur ce point, la Convention était unanime : c'est même
Buzot qui voulait que l'Assemblée allât plus loin et que le droit de tester
fût aboli en ligne collatérale aussi bien qu'en ligne directe. L'héritage
serait réparti entre les héritiers indirects selon des règles fixes qui ne
laisseraient aucune place à la volonté individuelle et arbitraire du
testateur. Le
projet du Code civil lu par Cambacérès à la tribune de la Convention, le 9
août, la veille de la grande fête de la Fédération, à l'heure où tous les
représentants des assemblées primaires de France étaient réunis à Paris,
précise les applications de ces principes. Les biens du père ne sont pas
vraiment sa propriété ; ils sont la propriété de sa famille, ils sont la
propriété des générations futures, pour lesquelles intervient la société. Le
chef de famille ne sera pas privé absolument du droit de disposer d'une
partie de ses biens : mais cette quotité disponible, cette réserve sera très
faible. L'individu ne pourra disposer que d'un dixième de ses biens s'il a
des enfants, et d'un sixième, s'il n'a que des collatéraux. Entre tous les
enfants, légitimes ou naturels, il y aura égalité absolue de partage. « Nous
avons mis au même rang, dit Cambacérès, tous les enfants reconnus par leurs
pères ; la bâtardise doit son origine aux erreurs religieuses et aux
invasions féodales : il faut donc la bannir d'une législation conforme à la
nature. » Non
seulement le père ne peut disposer que d'un dixième, mais il ne peut se
servir de cette réserve pour détruire l'égalité entre ses enfants. Ce n'est
pas à l'un d'eux qu'il peut donner ce dixième. S'il ne distribue pas toute sa
fortune à ses enfants, il ne disposera du dixième qui lui est laissé par la
loi qu'au profit ou d'un étranger, ou d'un parent plus éloigné. Ainsi, dans
l'intérieur même de la famille, l'inégalité ne glissera pas son venin, et les
fortunes seront divisées le plus possible. Bien plus, la quotité disponible (d'un dixième
ou d'un sixième)
peut être, considérable. Si le testateur la donnait tout entière à un seul
héritier, qui pourrait recevoir d'autre part d'autres donations importantes,
il pourrait se produire des accumulations de fortune que la loi tend à
prévenir. La Convention fixe donc un maximum aux donations. Nul ne pourra
donner un revenu supérieur à mille quintaux de froment. Le décret du 7 nivôse
an II, dira dix mille livres d'argent. (Voir Sagnac.) Ainsi, nul ne pouvait donner un
capital dépassant deux cent mille livres (si on capitalise à cinq pour cent). Et si le donataire possède
déjà une fortune équivalente, il ne peut rien recevoir. La loi
révolutionnaire s'ingénie à empêcher les conjonctions de fortunes. Enfin, par
le système de la représentation à l'infini, l'héritage est extraordinairement
morcelé. Mais quoi ! permettra-t-on que toutes les injustices commises depuis
1789, souvent aux dépens des fils les plus dévoués à la Révolution, soient
consacrées Y Non, non, « il faut poursuivre l'aristocratie jusque dans
les tombeaux en déclarant nuls tous les testaments faits en haine de la
Révolution. » La
Convention, par une des mesures les plus hardies qui aient été édictées en
période révolutionnaire, décrète que ses lois sur les successions auront un
effet rétroactif jusqu'au 14 juillet 1789. De ce jour date la victoire de la
Révolution. Or, la victoire de la Révolution impliquait l'égalité du partage
entre les enfants : si le législateur, absorbé par la lutte contre les
intrigues et les complots de l'aristocratie, n'a pas eu le temps de
promulguer cette loi d'égalité, elle existe virtuellement depuis le 14
juillet. Ainsi, tous les testaments faits depuis cette époque et où l'égalité
des partages n'a pas été rigoureusement observée, tous ceux où la donation a-
excédé la quotité disponible du sixième ou du dixième sont déclarés nuls. 11
faut que les héritiers ou les donataires abusivement favorisés rapportent à
la masse de la succession ce qu'ils ont perçu en trop et que les héritiers ou
enfants dépouillés rentrent en possession. Quelle aubaine pour les cadets
révolutionnaires ! La Convention ne maintient que les donations faites au
profit des pauvres, « des domestiques peu fortunés », es personnes dont la
fortune ne dépasse pas dix mille francs. C'est vraiment une révolution
d'égalité dans le droit civil successoral. Et tous les délégués présents à
Paris vont rapporter à leurs assemblées primaires l'impression toute vive de
ce grand acte. C'est bientôt, c'est en décembre que le projet deviendra loi,
et il suscitera dans toute une partie de la bourgeoisie un enthousiasme et
une énergie extraordinaires. Vraiment, la Révolution n'oublie pas les siens. LA LEVÉE EN MASSE Mais
cette Révolution grandiose et bienfaisante, il faut la défendre, il faut la
sauver. Et, puisque le monde est conjuré contre elle, il faut qu'elle-même
devienne un monde par le soulèvement de toutes ses forces. Le 12 août, les
délégués des assemblées primaires proposent à la Convention l'idée de la
levée en masse, mais confuse et étrangement enveloppée dans une sorte de
réquisition militaire de suspects. « Nous
demandons que tous les hommes suspects soient mis en état d'arrestation ;
qu'ils soient précipités aux frontières, suivis de la masse terrible des
sans-culottes ; là, au premier rang, ils combattront pour la liberté qu'ils
outragent depuis quatre ans, ou ils seront immolés par le canon des tyrans. » Danton,
en ces jours anniversaires du 10 août 1792, retrouve sa magnifique tactique
révolutionnaire, qui est d'animer tout ensemble et
d'épurer l'énergie nationale. Il dégage de la motion des délégués ce qu'elle
a de sacré et de grand. Oui, qu'on arrête les suspects, mais à la condition
d'arrêter les chefs, les vrais coupables et de ne pas étendre le soupçon et
la colère sur de pauvres gens égarés. Mais surtout que toute la Nation se
mobilise. Et que les délégués des assemblées primaires soient chargés d'aller,
dans leurs cantons, dans leurs communes, animer les citoyens au combat,
prêcher et organiser la levée en masse. Le 16
août, Barère apportait, au nom du Comité de salut public, le décret célèbre
qui proclamait tout à la fois la nouvelle tactique militaire de la
Révolution, l'offensive des grandes masses, et réglait, par réquisitions
successives, la levée de tous les citoyens. Oui, ainsi appelée, ainsi
organisée, ainsi exploitée par la Révolution en toutes ses forces, en toutes
ses richesses de patriotisme, de vigueur, de courage et de génie, la France
valait un monde. Elle valait plus que le monde de la coalition. Les autres
gouvernements et les autres peuples ne mettaient au jeu terrible qu'une
partie d'eux-mêmes. L'Angleterre ménageait ses énergies pour son commerce, et
elle attendait la défaite de la France de sa dissolution par l'anarchie. La
Prusse, l'Autriche regardaient du côté de la Pologne. Il y avait dans toutes
les démarches de la coalition une sorte de distraction et d'incertitude traînante.
La France se donnait tout entière ; elle jetait dans la guerre pour la
liberté toute sa fortune, toute son âme. Comme elle méritait de vaincre pour
l'humanité ! LE JUGEMENT DE CUSTINE Sommation
est faite aux généraux de comprendre les temps nouveaux. Toute défaite sera
une trahison, car toute défaite révélera une sorte de discordance entre le
génie du chef et le génie de la Révolution. Custine, récemment rappelé à
Paris pour s'expliquer, est-il un traître, dans la rigueur du mot ? Non, il
n'a pas projeté de livrer ses armées à l'ennemi. Il n'a noué aucune intrigue
comme celles de Dumouriez. Il désire vaincre. Mais il s'imagine qu'il fait
grand honneur à la Révolution en commandant ses armées. Il n'a ni le feu, ni
la vigueur, ni l'audace nécessaires. Partout où il a commandé, l'ennemi s'est
emparé des places fortes occupées par les Français. En Allemagne, c'est le
désastre de Francfort, c'est la capitulation de Mayence. Dans le Nord, c'est
la chute de Condé, de Valenciennes ; c'est partout un esprit
d'hésitation, d'abandon. Que sa tête tombe, pour que la sanglante leçon mette les généraux au pas de la Révolution. Robespierre presse le jugement de Custine. Celui-ci est condamné à mort le 27 août : accablé d'une sentence qu'il comprend à peine, ce n'est pas à l'orgueil révolutionnaire, c'est aux prières du passé qu'il demande la force de mourir ; il s’agenouille sur les premiers degrés de l'échafaud, où tant d'autres bientôt, pleins de la Révolution qui les frappe, monteront avec une sorte d'insolence. Voici la tête de Custine. Ô généraux ! prenez garde ! C'est seulement dans la victoire que vous échapperez à la guillotine ! La France, en se mettant tout entière sous le glaive, vous a mis sous le couteau. |