HISTOIRE SOCIALISTE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

LIVRE IV. — LES ÉLECTIONS À LA CONVENTION

 

 

 

LE PARTI CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

Malgré leurs divisions, les partis révolutionnaires avaient un souci commun. Robespierristes et girondins étaient également intéressés à faire consacrer par le pays la Révolution du 10 août, à écarter la coalition contre-révolutionnaire des royalistes, des prêtres et des Feuillants. D'ailleurs l'ébranlement de la lutte engagée entre Robespierre et Brissot ne s'était pas encore communiqué à la France.

Après le 20 juin, après le 10 août, une seule question se posait pour l'immense majorité des citoyens : Faut-il rétrograder, remettre le roi en liberté et lui restituer une partie au moins de son pouvoir ? Ou faut-il en finir avec la monarchie, la mettre décidément hors d'état de trahir et de nuire ? La contre-Révolution n'osa pas, en bien des points, affronter la lutte ; les coups vigoureux frappés par le peuple au 20 juin et au 10 août avaient retenti au plus profond du pays, et la force populaire avait effraye ceux qu'elle n'avait pas entraînés.

En Vendée, par exemple, où l'ancien maire Delouche, le ci-devant noble Baudry d'Asson avaient soulevé les paysans en juillet 1792 l'assaut de la contre-Révolution sur Bressuire venait d'être repoussé ; tous les patriotes étaient en armes et les paysans contre-révolutionnaires n'osèrent pas, à la fin d'août, se rendre aux assemblées primaires. Ils n'osèrent pas participer à l'assemblée électorale qui se tint à la Châtaigneraie le 2 septembre. Les prêtres réfractaires leur interdisaient d'ailleurs, comme une complaisance au démon, toute participation à la légalité révolutionnaire. Ainsi, aux élections vendéennes, la contre-Révolution ne pouvait pas faire sentir toute sa force. Elle essaya pourtant, par ruse, de dessaisir les députés à la Législative, Goupilleau surtout, qu'elle détestait particulièrement, de tout mandat nouveau. Elle répandit le bruit que la Législative continuerait à siéger en même temps que la Convention, qui ne s'occuperait absolument que du problème constitutionnel. Les députés à la Législative ne pouvaient donc pas être élus à la Convention. H fallut démentir officiellement ce faux bruit.

En bien des régions de France, royalistes et Feuillants s'entendaient pour semer la panique. La religion était détruite, la France était lancée dans l'inconnu ; elle ne sortait plus des révolutions ; après le 14 juillet, le 5 octobre, puis la crise de Varennes et une première suspension du roi, puis le 20 juin, puis le 10 août. Une agitation menait à une agitation et l'abîme ouvrait sur l'abîme.

Un défi imprudent avait été lancé à l'Europe et, pour délivrer le roi captif, pour sauver ou pour venger le roi martyr, les armées et les peuples allaient fondre sur nous. Déjà Longwy était tombé, Verdun et Thionville étaient investis. Que de sang ! Que de larmes ! Que de fatigues ! Que de périls, et aussi que de ruines ! Le crédit de l'assignat baissait, et cette baisse de l'assignat haussait le prix des denrées. On commençait à taxer le blé. Bientôt c'est à la propriété qu'on s'attaquerait. C'est aux propriétaires qu'on demanderait par la confiscation de leurs terres le moyen de soutenir une lutte gigantesque et insensée et la terre ainsi confisquée serait ou vendue à vil prix ou partagée entre les gueux, les fainéants, les incendiaires. Après le noble le prêtre, après le prêtre le riche bourgeois, après le riche bourgeois le cultivateur maître de son domaine ; la bourgeoisie rejoindrait bientôt au fond du gouffre noblesse et clergé et la loi agraire, suite inévitable de la République que l'on préparait, achèverait de passer sur tout le niveau.

C'est à coup sûr une bonne fortune pour la Révolution que les événements du 2 et du 3 septembre n'aient été connus dans la plupart des régions que lorsque les députés à la Convention étaient déjà nommés, ou que tout au moins le mouvement des électeurs dans le sens révolutionnaire était déjà énergiquement prononcé. Connus et commentés plus tôt, ils n'auraient sans doute pas changé le sens général des élections, mais ils auraient peut-être, en plus d'un point, jeté un grand trouble et amorti d'un poids secret de réaction et d'inquiétude l'élan révolutionnaire et national.

 

ROUEN

Il s'en faut que le parti de la Révolution l'ait emporté partout sans difficulté et sans résistance. Je viens de noter d'après Chassin la dangereuse tactique des contre-révolutionnaires de Vendée. A Rouen, la concentration des forces d'ancien régime et de la haute bourgeoisie industrielle, feuillantine et modérée, semblait redoutable. Je lis, par exemple, dans le Patriote français du 3 septembre, cette curieuse lettre de Rouen :

« J'ai le plaisir de vous annoncer que la paix est dans nos murs, mais pas pour longtemps ; les Feuillantins de la Cour abondent ici en foule et sont appuyés par tous les corps constitués ; les Jacobins y sont indignement traités ; les portefaix, les domestiques des seigneurs, les chevaliers du poignard doivent voter aux assemblées primaires et en écarter tous les patriotes. Les ouvriers de nos manufactures ont reçu des étrennes ad hoc et sont menacés d'être sans ouvrage s'ils ne nomment pas ceux que nos négociants leur désigneront. Des départementaires (membres de l'administration du département) et gens de loi battent les campagnes pour accaparer les suffrages, disent mille horreurs de l'Assemblée nationale. Le Havre, Dieppe, Caudebec sont dans les mêmes principes que Rouen. »

C'était une alarme excessive, car aucun des candidats redoutés par le correspondant de Brissot ne fut élu, et les « patriotes » l'emportèrent. Mais il est certain que dans la Nation appelée pour la première fois au suffrage universel et dans le peuple même il y avait bien des éléments de réaction, et l'influence combinée des hommes d'ancien régime et de la grande bourgeoisie modérée aurait pu entraîner même une partie du prolétariat ignorant et misérable.

 

MONTAUBAN

A Montauban, ce n'est pas sans lutte que les démocrates, les révolutionnaires l'emportent. Jeanbon Saint-André, l'âpre et souple pasteur protestant, dont M. Lévy-Schneider a fouillé l'œuvre et la vie en un livre tout à fait remarquable, avait groupé autour de lui les éléments révolutionnaires. La riche bourgeoisie calviniste avait d'abord adhéré pleinement à la Révolution. Comme toute la bourgeoisie industrielle et possédante, elle y trouvait une garantie de développement. Et, en outre, c'était pour elle la sécurité de la foi, l'autonomie de la conscience enfin conquise. A Montauban surtout, la violence du fanatisme catholique aviva, dans l'année 1790 et une partie de l'année 1791, les sentiments révolutionnaires de la bourgeoisie. Mais, quand elle fut enfin assurée de la liberté, quand la puissance oppressive de l'Eglise catholique lui parut définitivement ruinée, elle désira le repos dans la Constitution de 1791 et elle s'inquiéta de l'ébranlement républicain qui suivit la fuite de Varennes ; elle s'inquiéta des revendications démocratiques du peuple ouvrier réclamant pour tout homme le droit de vote, la vie politique. Dans le club des Jacobins où elle dominait, Jeanbon Saint-André, de plus en plus épris de démocratie, ne tarda pas à heurter, à effrayer l'oligarchie bourgeoise.

Il s'écria un jour, pour revendiquer l'égalité des droits politiques : « Un foulon vaut bien un fabricant. » La bourgeoisie fit le vide. Mais les artisans, les ouvriers, surtout les ouvriers protestants, en qui l'esprit révolutionnaire avait une sorte d'exaltation mystique, affluèrent aux prêches démocratiques de Jeanbon Saint-André. Contre toutes les forces modérées et feuillantines, il ne fut élu à la Convention qu'assez péniblement.

 

LES INTÉRÊTS

Mais, malgré tout, dans l'ensemble du pays, le mouvement de la Révolution fut à peu près irrésistible. J'ai déjà dit combien les décrets de la Législative relatifs aux droits féodaux le secondaient De plus, à ce moment, la vente des biens d'Eglise était presque terminée. Nombreuses en toute commune étaient les familles irrémédiablement compromises et qui perdaient tout, la propriété, peut-être la vie, si la Révolution succombait.

Même en Vendée, presque tout le domaine de l'Eglise avait été absorbé à la fin de 1792. Dans le district de Fontenay, les biens étaient évalués à 12.577.000 livres ; il en avait été vendu à la date du 1er septembre 1792 plus de dix millions de livres. Dans tout le département de la Vendée, les biens mis en vente étaient évalués à 28.273.344 livres ; à la date du 1er septembre 1792, il en avait été vendu pour 23.811.186 livres. Ainsi, partout, même dans les régions les plus réfractaires, c'est par des racines multipliées que la Révolution tenait au sol ; toutes ces influences de propriété révolutionnaire agissaient puissamment dans les assemblées primaires et dans les assemblées électorales.

Mais trois grandes forces immédiates décidaient les esprits. D'abord le pouvoir révolutionnaire institué par l'Assemblée après le 10 août, le Conseil exécutif provisoire, était le seul pouvoir de fait. Il était le gouvernement. Et tenter un retour vers la monarchie, ce n'était pas seulement compromettre toutes les conquêtes de la Révolution, c'était aller vers l'anarchie. L'instinct de l'ordre s'unissait aux grands intérêts révolutionnaires pour grouper le peuple de France autour du pouvoir nouveau. Et celui-ci ne craignait pas, dans ses rapports avec les assemblées électorales, de faire office de conseiller et acte de gouvernement.

 

LE MANIFESTE DU CONSEIL EXÉCUTIF

Le Conseil exécutif provisoire rédigea, le 15 août, un manifeste et il l'adressa aux électeurs rassemblés. Partout il en fut donné lecture au cours même de l'élection. Lecture fut donnée aussi aux assemblées électorales de l'exposé des motifs, rédigé par Condorcet, et par lequel la Législative expliquait la Révolution du 10 août. Les pièces trouvées aux Tuileries et qui démontraient la longue fourberie du roi subventionnant sur la liste civile les ennemis de la Révolution produisirent un grand effet.

Enfin et surtout, dans l'ensemble de la France, l'union des partis révolutionnaires fut à peu près complète. La division entre robespierristes ou maratistes et girondins, si âpre à Paris, ne s'était guère encore propagée en province. De loin, Vergniaud et Robespierre apparaissaient au peuple comme des alliés, travaillant à la même œuvre par des moyens à peine différents. La circulaire électorale des Jacobins, qui ne faisait qu'un bloc de tous les députés qui avaient voté contre La Fayette, contribuait à cette entente.

En réalité, c'est la journée du 10 août qui était mise aux voix et, quelles que fussent les préférences secrètes des électeurs pour Brissot ou pour Robespierre ou pour Danton, ils donnaient tous la même réponse. Les hommes qui tout à l'heure se combattront âprement sont élus par la même assemblée électorale, dans le même esprit et pour le même dessein.

 

L'ÉLECTION DE BUZOT

M. Montier, dans son étude sur Robert Lindet, note exactement cet état d'esprit pour le département de l'Eure : « Buzot fut élu président de l'assemblée électorale par 329 voix sur 565 votants, et Du Roy, juge au tribunal civil de Bernay, secrétaire. Les élections se firent sur la question de la journée du 10 août ; tous les élus. à quelque nuance d'opinion' qu'ils appartinssent, étaient d'avis de prononcer la déchéance du roi. Buzot fut élu le premier député par 449 suffrages ; vinrent ensuite Robert-Thomas Lindet, évêque d'Evreux, avec 407 suffrages ; puis Robert Lindet, son frère, député sortant de la Législative, avec 532 voix. Furent enfin élus : Du Roy, avocat (de Bernay), Richou (des Andelys) ; Lemaréchal (de Rugies) ; Topsent (de Quillebœuf) ; Bouillerot, receveur du district de Bernay ; puis Vallée, Savary et Dubusc, nommés suppléants et qui furent proclamés députés par Buzot sans nouveau scrutin, en remplacement de Albitte, Carra et Brissot, nommés et acceptant dans d'autres départements.

« Il est donc difficile de déclarer que les élections de l'Eure furent girondines. En fait, elles étaient foncièrement hostiles à la royauté et animées d'un souffle nettement républicain. Ce n'est qu'au cours d'événements ultérieurs que nous voyons une scission profonde se faire dans la députation de l'Eure ; R. Lindet, Th. Lindet, Du Roy, Bouillerot, se grouper avec les Montagnards, tandis que, sous la direction de Buzot, Vallée, Savary, Richou, Lemaréchal et Topsent, se rangeront, timidement d'ailleurs, du côté de la Gironde, et siégeront plus ordinairement, après la disparition de Buzot, parmi les indécis du Marais. »

11 y avait déjà, à coup sûr, chez les uns et chez les autres, bien des arrière-pensées. Buzot était trop informé des choses de la politique, trop lié de cœur et d'esprit à la Gironde, pour ignorer ce qui se passait à Paris et quelles haines y déchiraient depuis des mois le parti de la Révolution. Il n'aurait pas pris dès les premières séances de la Convention une attitude aussi nettement violente si dès longtemps déjà son sentiment n'eût été formé et exaspéré. Il a toujours prétendu, il est vrai, qu'il n'avait pas connu à temps les massacres de septembre et leur vrai sens, pour agir utilement sur l'assemblée électorale et la mettre en garde contre les prétentions dominatrices et anarchiques de Paris. Il le dit à deux reprises dans ses Mémoires, écrits à la fin de 1793 et en 1794, pendant que, proscrit, il se cachait pour échapper à la mort.

« Après avoir présidé toutes les assemblées électorales, je fus élu premier député du département de l'Eure à la Convention nationale. Je puis dire que je ne désirais pas cet honneur ; j'étais heureux, tranquille, honoré chez moi. Je n'avais pas encore tous les détails de la journée du 2 septembre, je ne connaissais pas bien la situation de Paris, je ne pouvais pas calculer encore où l'on pourrait nous conduire, mais un pressentiment dont je ne pouvais me défendre, sur quelques faits qui étaient parvenus à ma connaissance, m'avertissait des nouveaux dangers que j'allais courir, et des malheurs que mon inflexible probité allait m'attirer. Mais pouvais-je refuser ce nouveau sacrifice de moi-même à mon pays ? »

Ainsi Buzot ne conteste pas qu'il fut renseigné sur les événements de Paris, sur la rivalité croissante de la Gironde et de Robespierre ; il pressentait même que la Gironde allait ouvrir une crise redoutable par la lutte contre Paris, mais il se plaint de n'avoir pu, dès les élections, engager le combat par un commentaire passionné des journées de septembre. En un autre passage, il reproche nettement à ses amis girondins de n'avoir pas averti le pays avec une suffisante netteté, au moment même où l'avertissement aurait pu être le plus utile, c'est-à-dire pendant la période électorale.

« Il faut en convenir, écrit-il, les premiers torts sont aux journalistes du temps, aux députés surtout de l'Assemblée législative qui n'instruisirent leurs départements ni de l'état où se trouvait l'Assemblée, ni de l'état de la ville de Paris. Les plus courageux d'entre eux ne s'occupèrent que du soin de pallier les fautes, d'excuser les écarts, de cacher les excès et les crimes. S'ils eussent fait parvenir la vérité jusqu'à nous, s'ils eussent osé la dire aux assemblées électorales, la France était sauvée, avec la liberté, la paix, le bonheur. Une seule résolution prise dans les assemblées électorales eût suffi pour opérer cela. Il ne fallait qu'enjoindre aux députés de se réunir ailleurs que dans Paris, et Marat, Danton, Robespierre, avec leurs associés n'entraient point dans le sein de la Convention nationale ; on ne prévit rien, la Convention vint à Paris et tout fut perdu. »

Etrange aberration de cette âme orgueilleuse, débile au fond et aigre ! Il déplore en somme qu'aux élections n'ait point été donné le signal de la lutte contre Paris. Il oublie qu'au moment où la Révolution avait à lutter contre la royauté captive, mais qui gardait encore un grand nom, et contre l'étranger envahisseur, elle ne pouvait, sans se perdre, déclarer la guerre à Paris. Quelle n'eût pas été la stupeur du pays, quel n'eût pas été son désarroi si, au lieu de se prononcer entre la royauté et la Nation, il avait eu à se prononcer entre Brissot et Robespierre, entre Roland et Danton ! C'est l'esprit de coterie et de secte porté jusqu'à la folie.

Heureusement pour la Révolution, et pour la France, la Gironde n'eut ni assez de temps, ni assez de décision pour jeter les événements de septembre dans la bataille électorale. Quoi ! à l'heure où la conscience révolutionnaire avait besoin de haute sérénité, d'unité et d'élan, il aurait fallu la bouleverser et la diviser contre elle-même ! Il aurait fallu lui proposer l'énigme des journées de septembre, où la responsabilité des partis et des hommes est presque indéchiffrable, au lieu de proposer la grande et claire question de la République et de la liberté ! Encore une fois, c'eut été un crime. Buzot va si loin en son fanatisme girondin et provincial qu'il ne se borne pas à décapitaliser Paris. Il ne se borne pas à regretter que la Convention y ait siégé. Il ne se borne pas à insister là-dessus par une note d'une vulgarité brutale.

« Si, dans les élections, on eût connu au vrai l'état de la ville de Paris, la France était sauvée. Jamais la Convention n'aurait tenu ses séances dans cet endroit-là. »

Non, il indique encore que la Convention, réunie hors de Paris, aurait fermé ses portes à Danton, à Robespierre, à Marat, aux élus de Paris, condamnés sans doute pour meurtre, anarchie ou dictature. Paris hors la loi ! Paris anéanti politiquement ! Voilà le rêve insensé dont Buzot regrette de n'avoir pu préparer, pendant les opérations électorales, la réalisation. Et ce n'est point là le propos désespéré d'un vaincu, l'imaginaire et rétrospective revanche d'un proscrit. Dès son arrivée à la Convention, dès le 24 septembre 1792, il tint à la tribune le même langage, il exprima, au sujet des élections, le même regret :

« Etranger aux révolutions de Paris, je suis arrivé dans la conviction que je retrouverais ici mon âme indépendante et que rien ne me ferait sortir de la voie que je m'étais tracée. Cependant des bruits défavorables, l'histoire des scènes de sang m'avaient aliéné. Et si ces scènes avaient été retracées au fond de nos provinces dans leur terrible réalité, peut-être, législateurs, nos assemblées électorales vous auraient commandé d'aller siéger ailleurs. »

Quel étrange langage : les révolutions de Paris, comme si elles avaient eu un caractère local, comme si le 14 juillet et le 10 août n'avaient été que des événements parisiens ! Mais ces regrets mêmes de Buzot, et les reproches qu'il adresse à ses amis, aux journalistes, c'est-à-dire à Brissot, à Carra, à Condorcet, aux députés, c'est-à-dire à Vergniaud et à la Commission des Douze, démontrent que les dirigeants de la Gironde ne mêlèrent pas les journées de septembre aux élections. Ainsi l'élan révolutionnaire ne fut pas brisé. Ainsi le parti révolutionnaire put opposer sa force d'unité encore intacte à tous les ennemis de la Révolution du 10 août, aux royalistes et aux Feuillants.

Et Buzot lui-même, quoiqu'il fût en somme averti des événements, garda le silence. Il n'osa pas rompre l'unité morale qui, en cette heure vraiment décisive où la Convention naissait, sauva la liberté et la patrie[1].

 

LES SUCCÈS ÉLECTORAUX DE LA GIRONDE

Ce n'est pas que les deux partis n'aient cherché à tourner à leur profit les élections. De nombreux envoyés de la Commune de Paris propageaient dans les provinces le nom de Robespierre et le louaient. Mais souvent leur exaltation même, leurs déclarations ambiguës ou inquiétantes sur la propriété desservaient leur cause. Les Girondins avaient, dans l'ensemble du pays, une grande avance. La popularité de Roland, qui avait tenu au roi un ferme langage, et qui, après le 10 août, était rentré en vainqueur au ministère, était encore intacte dans les départements et elle se communiquait aux candidatures girondines.

Peut-être à ce moment Robespierre regretta-t-il de s'être exclu lui-même, par la loi d'inéligibilité, de la Législative ; il éprouva sans doute qu'il avait laissé à des rivaux tout, l'éclat du pouvoir, et les principaux moyens d'action. C'est Vergniaud qui présidait la Commission des Douze, qui avait proposé les décrets décisifs. C'est donc la Gironde qui de loin résumait pour le pays les grandes forces révolutionnaires. L'habileté fut grande aussi, de la part de Roland, d'envoyer, aux assemblées électorales, la justification du 10 août qu'au nom de la Législative l'illustre Condorcet, le philosophe ami de la Gironde, attaqué par Robespierre et glorifié par Brissot, avait rédigée. La pensée de la Gironde semblait ainsi se confondre avec la pensée de la Révolution. Et c'est elle qui semblait marquer de son sceau les grandes choses accomplies. Salaire démesuré sans doute, mais équitable en principe, des hommes qui acceptent les responsabilités directes de l'action. Les Girondins, par leurs journaux très influents encore, par une correspondance très étendue, suscitaient ou appuyaient ou combattaient les candidatures. Le journal de Brissot suit les élections jour par jour et avec une attention passionnée. Dès le 6 septembre, il commence à publier les résultats : il dit dans son numéro du 7 : « On n'a point encore de nouvelles des départements du Midi : on espère voir parmi les députés, les hommes qui ont si bien défendu la liberté ; les calomnies vomies contre eux par d'infâmes crapauds, n'altéreront pas sans doute l'estime du public. »

Il complète, à l'occasion, les listes de candidats dressées par la Gironde : « Nous avons omis, écrit-il le 9 septembre, de placer dans la liste de ces candidats un des hommes qui a le plus de titres pour concourir à l'exécution d'une constitution philosophique ; c'est P. Bonneville, auteur de plusieurs écrits philosophiques et politiques. Je le recommande surtout aux électeurs des départements. Il n'a aucun titre pour les intrigants de Paris. Nous recommandons pour la même raison le patriote Réal. »

Le 10 septembre, la Gironde considère la victoire comme certaine, elle se croit assurée d'une majorité qui ne sera ni feuillantine ni robespierriste. Le Patriote Français écrit : « On commence à concevoir ici les plus hautes espérances de la prochaine assemblée d'après les bons choix faits dans les départements. »

Et il note avec complaisance les élections multiples de plusieurs girondins, notamment de ceux qui dirigent les journaux du parti. A l'extrême-gauche, Robespierre seul est élu deux fois ; à Paris, et dans son département d'origine, le Pas-de-Calais. Danton, Marat, ne sont élus qu'à Paris. Au contraire, les journalistes girondins bénéficient d'élections multiples qui attestent la popularité et l'influence de leurs feuilles. Gorsas est élu dans l'Orne et en Seine-et-Oise ; Brissot est élu dans l'Eure, le Loiret et l'Eure-et-Loir ; Condorcet est élu dans l'Aisne et dans la Gironde. Carra est élu en Saône-et-Loire, dans les Bouches-du-Rhône, dans la Charente, l'Eure, le Loir-et-Cher, l'Orne, la Somme. Le Girondin, qui a donné au drapeau rouge son symbolisme révolutionnaire, a eu, comme on voit, une heure de large popularité.

Ainsi la Gironde ne craignait pas, pendant' la période électorale, de faire allusion aux luttes aiguës qui commençaient à déchirer la Révolution. Elle mettait les électeurs des départements en garde contre les calomnies des « brigands », c'est-à-dire des amis de Robespierre et des émissaires de la Commune. Elle n'hésitait pas à opposer les départements à Paris. Mais je répète que, dans les départements, ces bruits de guerre entre révolutionnaires ne trouvaient encore qu'un écho léger. Les électeurs, soulevés au-dessus d'eux-mêmes par la grandeur des événements et du péril, se demandaient surtout quel gouvernement ils donneraient à la patrie, quels obstacles ils opposeraient aux despotes étrangers. Ils apprenaient avec quelque étonnement que quelques-uns des amis de la Révolution étaient en querelle.

 

MARSEILLE

A Marseille même et dans le Midi provençal où les passions étaient si véhémentes, les esprits si éveillés et si informés, le peuple révolutionnaire ignorait les divisions profondes de Paris. Dans le récit si animé laissé par Barbaroux de la période électorale dans les Bouches-du-Rhône, on saisit à merveille ce prodigieux mélange d'effervescence et de candeur qui caractérisait alors le peuple révolutionnaire de la grande cité et de tous les municipes ardents qui brûlaient autour d'elle comme des foyers secondaires autour du grand foyer. Qu'on n'oublie pas que Barbaroux est passionnément girondin et qu'au moment où il trace les lignes qu'on va lire, il est proscrit. Qu'on n'oublie pas qu'à peine élu à la Convention, il fut désavoué, dans sa campagne systématique contre Robespierre, par beaucoup de ceux qui l'avaient élu ; et il se peut qu'il ait, par représailles, donné au mouvement de démocratie extrême qui s'annonçait dès lors à Marseille, des couleurs maratistes trop marquées. Mais, ce que je veux noter, c'est qu'à ce moment la flamme si active de la Révolution marseillaise ne se laisse pas diviser. Pour les démocrates du Midi, la querelle de Robespierre et de la Gironde est encore une nouveauté ; et ils s'informent auprès de Barbaroux avec une sorte d'innocence. Barbaroux, même proscrit, même à travers les ombres de la mort qui l'enveloppent, semble réchauffé encore et comme enivré par ce prodigieux rayon de vie, par ces souvenirs éclatants et chauds. Le triste et fier Buzot n'avait point gardé de ces éblouissements. Quand Barbaroux revint à Marseille après le 10 août, pour diriger dans l'intérêt de la Gironde le mouvement électoral, il sembla à tous les démocrates de Marseille qu'il portait en lui l'âme de feu de la Révolution, la vive lumière de la République espérée.

« La nouvelle de mon arrivée s'étant répandue, les meilleurs patriotes accoururent pour m'embrasser. Ma maison était entourée et remplie de citoyens. On amena un corps de musique. On chanta des chansons provençales, qu'on avait faites en mon honneur, et l'hymne des Marseillais. Les mêmes témoignages furent prodigués à Rebecqui. Je me souviens toujours avec attendrissement qu'au dernier couplet de l'hymne, lorsqu'on chante :

Amour sacré de la patrie,

Soutiens, conduis nos bras vengeurs ;

Liberté, liberté chérie,

Combats avec tes défenseurs ;

tous les citoyens se mirent à genoux dans la maison et dans la rue. J'étais alors sur une chaise où l'on me retint. Dieu ! Quel spectacle ! des larmes coulèrent de mes yeux. Si je fus pour eux en ce moment comme la statue de la liberté, je puis m'honorer au moins de l'avoir défendue de tout mon courage...

« Il s'en fallait de beaucoup que la ville ne renfermât que des patriotes semblables à ceux-ci. Une bande de scélérats, vomis des maisons de débauche, dominait Marseille par la terreur. Il n'y avait pour eux ni lois ni magistrats... forts du silence du maire... et du délire du peuple toujours prompt à frapper ceux qu'on lui désigne comme ses ennemis, ils pendaient sans obstacle les hommes qui leur déplaisaient et profitaient de la consternation publique pour rançonner les riches. Dès que nous connûmes ces horreurs, nous songeâmes, Rebecqui et moi, au moyen de les réprimer. Mais, il faut le dire, il n'y avait ni assez de courage dans les hommes de bien, ni assez de vertu dans les corps administratifs pour qu'on pût attaquer de front les brigands. » C'est en instituant un tribunal révolutionnaire que Barbaroux et Rebecqui purent régler et tempérer le mouvement... Des commissaires à l'Assemblée législative avaient fait arrêter, sur des soupçons très vagues, des citoyens dans les départements voisins de Marseille, où on les avait conduits. Ils eussent été massacrés sans ce tribunal ; mais leur conduite, mieux examinée, n'offrit rien qui ne fût honnête ; et le peuple, en leur apportant des couronnes de lauriers, confirma le jugement qui les avait absous. » La colère et la méfiance révolutionnaires du peuple de Marseille n'allaient donc point jusqu'à la frénésie : mais, qui ne voit qu'avec cette ardeur de passion il semblait tout prêt à entrer dans la politique de Robespierre et d^ Marat ? Du reste, chose curieuse, Barbaroux lui-même, mêlé à Paris depuis quelques mois à tout le mouvement révolutionnaire, avait fréquenté Marat ; et il avait été sur le point de l'emmener à Marseille quelques jours avant le 10 août, quand Marat désespérait de la Révolution et de lui-même. Barbaroux s'en explique avec quelque embarras :

« Un affidé de Marat me conduisit dans un café de la Grève et, de là, chez une femme où la conférence (avec Marat) eut lieu à neuf heures du soir. II m'engagea surtout à le conduire à Marseille ; il se travestirait, me dit-il, en jockey ; je ne promis rien, je craignais trop de faire un mauvais cadeau à mon pays. Cependant, croyant que sa douleur dérangerait davantage sa tête, je lui donnai quelque consolation. Je pensais alors que ses discours sanguinaires étaient le délire de son esprit et non l'épanchement de son âme atroce. Je n'ai bien connu Marat que lorsque j'ai vu signée de lui la lettre par laquelle le Comité de salut public de la Commune de Paris engageait toutes les municipalités de France à imiter les massacres du 2 septembre. »

On comprend l'effort de Barbaroux pour se défendre de toute complaisance pour Marat. Accuser Robespierre de dictature et avoir été le confident de l'homme qui réclamait sans cesse une dictature révolutionnaire, mener avec la Gironde toute la campagne forcenée contre les « massacreurs » de septembre et avoir été l'ami de celui qui les conseilla, la contradiction est un peu violente. Barbaroux allègue en vain que la circulaire du 3 septembre lui ouvrit les yeux pour la première fois. Marat était depuis longtemps dans la Révolution le théoricien connu du meurtre systématique. La vérité évidente est que Barbaroux, avec sa facilité et sa vivacité d'expressions, n'avait pas résisté à l'attrait du grand nom étrange et redoutable de Marat et il n'avait été mis en garde contre lui par aucune répugnance intime et profonde. Marat, dans une note de son numéro du 9 octobre, confirme cette sorte de liaison passagère avec Barbaroux :

« Malgré leurs insultes, je n'en veux à aucun de ces messieurs personnellement, pas même à Rebecqui dont le ton est si acrimonieux. J'ai eu des liaisons particulières avec Barbaroux, dans un temps où il n'était pas tourmenté de la rage de jouer un rôle ; c'était un bon jeune homme qui aimait à s'instruire auprès de moi. » Pas plus qu'à Barbaroux lui-même, la figure de Marat et quelques-unes de ses pensées n'auraient fait peur à la démocratie marseillaise. Aussi bien, Barbaroux lui-même nous apprend, dans l'analyse très sévère qu'il fait de l'Assemblée électorale des Bouches-du-Rhône tenue à Avignon, qu'elle applaudit aux massacres de septembre.

« Qu'on se représente une réunion de neuf cents personnes, en général peu instruites, n'écoutant qu'avec peine les gelas modérés, s'abandonnant aux effervescents et ; dans cette assemblée, une foule d'hommes avides d'argent et de places, dénonciateurs éternels, supposant des troubles ou les exagérant, pour se faire donner de lucratives commissions ; des intrigants habiles à semer la calomnie, de petits esprits soupçonneux, quelques hommes vertueux, mais sans lumières ; quelques gens éclairés, mais sans courage ; beaucoup de patriotes, mais sans mesure, sans philosophie ; tel était le corps électoral du département des Bouches-du-Rhône. Un trait le peindra mieux que ce tableau très imparfait. A la nouvelle des massacres du 2 septembre il fit retentir la salle de ses applaudissements. Cependant je parvins à diriger cette assemblée ; mais, je dois le dire, c'est par l'ascendant immense que me donnait l'honorable opinion de Marseille. »

Voilà donc un peuple effervescent et excitable, prêt à aller dans l'action révolutionnaire jusqu'à la politique maratiste. Or, ce même peuple, cette même assemblée n'ont point d'opinion sur Robespierre et c'est de Barbaroux qu'ils la reçoivent : « Le hasard me fournit, dans les dernières séances, l'occasion d'énoncer des vérités trop rapidement oubliées. Un Marseillais écrivit de Paris contre Robespierre à la société de Marseille. La société incertaine s'en remit à mon opinion, et me chargea de lui dire ce que je pensais de cet homme. La lettre adressée au président du club électoral fut lue par les secrétaires, et l'Assemblée exigea que je lui manifestasse l'opinion dont je ferais part au club. Je ne balançai pas ; je rapportai les tentatives faites par Robespierre auprès de Rebecqui, de Pierre Baille et de moi, pour s'élever à la dictature par les Marseillais. (C'est l'accusation fort téméraire que Barbaroux portera bientôt devant la Convention). Pouvait-on croire qu'il ait cessé d'être tourmenté de cette ambition, lorsqu'on voyait par les nouvelles publiques qu'à la tête de la Commune de Paris, il tendait à dominer le Corps législatif ? Pourquoi ces essaims nombreux de commissaires de Paris exerçant dans les départements une domination sans bornes et vantant surtout Robespierre ? Pourquoi les calomnies déjà semées partout contre la prochaine Convention et ces affiches de Marat qui demande ouvertement un protecteur ? Était-ce donc pour un maitre, ou pour la liberté, que les Marseillais avaient versé leur sang au 10 août ? Était-ce pour l'égalité des droits entre les départements ou pour un gouvernement municipal qui les soumettrait à Paris comme les provinces à Rome ? Ensuite, je traçai le caractère de Robespierre, avide de vengeances, de domination et de sang, et je prédis qu'il deviendrait le tyran de son pays, si la Convention n'avait le courage de le frapper. Sans doute ce discours fit impression, puisque, à l'instant, on résolut d'envoyer un bataillon pour garder la Convention nationale. Ce bataillon fut levé et partit peu de jours après les députés. »

Ainsi, presque au moment où Robespierre, à la Commune de Paris, calomniait odieusement la Gironde en affirmant qu'elle voulait élever au trône le duc de Brunswick, le jeune Barbaroux, forçant jusqu'à la calomnie les tendances des hommes et les possibilités des événements, accusait Robespierre de vouloir, par la Commune de Paris, fanatiser, asservir toute la France. Robespierre animait mensongèrement contre la Gironde les sombres défiances du patriotisme effrayé. La Gironde animait contre Robespierre la passion républicaine et la fierté des villes du Midi. Fraternel échange de calomnies atroces sous le grondement de l'invasion. Mais il est visible qu'à l'Assemblée électorale des Bouches-du-Rhône il n'y a aucun parti-pris de secte, aucun esprit de faction. Les 'Dèmes hommes, qui acclamaient, tout à l'heure, les massacres de septembre, s'indignent maintenant contre les prétentions dictatoriales de la Commune de Paris et ils s'en remettent à Barbaroux du soin de fixer leur sentiment sur Robespierre. Barbaroux abusa de leur bonne foi au profit de ses amitiés girondines. Il abusa aussi de leur confiance pour diriger les élections plus qu'il ne convenait à l'expression sincère et libre de la pensée populaire.

« Les élections étaient terminées. Pourquoi faut-il que nous ayons à nous reprocher, Rebecqui et moi, de les avoir influencées ? Mais on cabalait pour des êtres si méprisables, que nous crûmes devoir soutenir des candidatures qui nous paraissaient mieux valoir. »

Mais la démocratie marseillaise n'avait pas livré son âme à une faction. Barbaroux lui-même se hâte de dire :

« Excepté deux ou trois hommes dont la réputation n'avait pas besoin d'autre appui, nous nous trompions cruellement sur tous les autres. »

C'est dire que plusieurs passèrent vite à la Montagne. Ainsi le peuple révolutionnaire de Provence avait réservé sa liberté vivante pour le mouvement ultérieur de la Révolution.

Au fond, malgré l'influence éclatante et superficielle de Barbaroux, ce n'était pas une élection de secte et de faction que faisait l'Assemblée d'Avignon. C'est un jet puissant de force révolutionnaire qui s'élance sous le soleil ardent et les fugitifs et incertains reflets dont il se colore suivant la marche du jour ne sont guère significatifs. Ce qui importe, c'est la force du jaillissement, c'est l'exubérance de vie et de foi. Ainsi, dans les Bouches-du-Rhône comme dans l'Eure, et malgré la présence active de deux Girondins influents et passionnés, c'est toute la force nationale et révolutionnaire qui se soulève d'un seul jet.

C'est un grand acte d'unité dans la liberté et la patrie qui s'accomplit. Contre la royauté frappée le 10 août, contre les traîtres qui la soutiennent, contre les Feuillants qui la servent et la ménagent, les électeurs des départements donnent avec ensemble. Ils sont surtout sous le rayon d'influence de la Gironde qui occupe les postes les plus éclatants et le premier plan du pouvoir et de l'action ; mais ils n'ont pas dressé, si je puis dire, le compte respectif des diverses factions révolutionnaires qui se disputent à Paris. Ils sont pour toute la Révolution avec tous les révolutionnaires et les questions qui divisent ne sont même pas sérieusement posées. Grande force à cette date pour la Révolution !

 

PARIS

A Paris, au contraire, le peuple fait nettement un choix. Il écarte brutalement tous les Girondins, tous ceux qui ont touché à la Gironde, Condorcet comme Brissot. Il nomme Robespierre le premier, Danton, Collot d'Herbois, Billaud-Varenne, Desmoulins, Marat, Panis, Sergent, Fabre d'Eglantine, Robespierre le jeune et aussi le duc d'Orléans, devenu Philippe Egalité. C'est donc, surtout si l'on peut dire, la Commune en tous ses éléments qui est envoyée par Paris à la Convention.

Est-il vrai, comme les Girondins l'ont affirmé, que les élections parisiennes furent faites sous la terreur ? Elles furent très passionnées. Les assemblées électorales ne voulurent point voter en silence : elles exigèrent que les diverses candidatures fussent publiquement débattues et ainsi les assemblées d'élection se transformèrent en clubs orageux. Il est possible que la peur de la Commune encore toute puissante eût détourné déjà des assemblées primaires les citoyens qui n'allaient point dans son sens. Et il est probable aussi que devant les Assemblées électorales il eût été malaisé aux candidats girondins de s'expliquer et de se défendre. Le peuple leur reprochait violemment leurs longues hésitations à frapper le roi et leur hostilité contre la Commune. Il parait bien qu'ils n'affrontèrent pas l'orage. Et cela seul prouve que la violence ne faussa pas l'élection. Car si la Gironde avait eu un point d'appui à Paris dans le sentiment public, elle était assez organisée, assez habile et assez secondée par le ministère de l'Intérieur, pour tenter la bataille et déjouer les manœuvres terroristes d'une minorité mais elle s'avoua vaincue presque sans combat. Je ne relève guère qu'une protestation véhémente et mélodramatique de Guy Kersaint, mais dans le journal de Brissot et non à la tribune électorale :

« Les anciens peignaient la calomnie un poignard à la main ; en effet, les calomniateurs et les assassins sont frères. Calomnié aujourd'hui à la tribune électorale, demain, je le sais, je puis être certain d'être immolé... Celui qui m'accuse d'avoir voulu fonder le Feuillantisme sur les ruines des Jacobins est un calomniateur ; celui qui m'accuse d'avoir changé d'opinion sur la déchéance du roi, est un menteur... Je déclare que c'est porter atteinte aux Droits de l'Homme que d'ouvrir une tribune publique où la discussion sur les individus n'est cependant permise qu'à ceux qui ont un intérêt immédiat à déprécier, à écarter des suffrages tout ce qui n'est pas eux. »

Vaine protestation perdue dans la clameur populaire, et que la Gironde, d'ailleurs, ne prodigua pas. Elle attendait amèrement sa revanche des départements.

A Paris, c'est Robespierre et Danton qui sont, si je puis dire, les grands électeurs. Danton, auquel le journal de Prudhomme reproche lourdement sa complaisance pour des artistes peu préparés au rôle du législateur, intervient en faveur de Fabre d'Eglantine, le spirituel et ingénieux auteur comique, et du grand peintre David. Danton voulait marquer son large sens de la vie, et comment la forme révolutionnaire devait non abolir mais passionner et soulever l'art.

 

L'ÉLECTION DE MARAT

Marat ne fut pas élu sans résistance. Et c'est encore un signe que presque aussitôt après les massacres de septembre une réaction contre le meurtre se produisait. Le journal de Prudhomme, quoi qu'il cherchât à capter l'extrême démocratie, le prend à partie sans ménagement. Il est vrai qu'il y avait entre l'Ami du Peuple et les Révolutions de Paris rivalité de vente et d'influence. Mais le journal de Prudhomme ne se serait point risqué à ses venimeuses attaques si la popularité de Marat eût été au plus haut.

« Nous sommes fâchés que Marat, toujours trop plein de lui, fasse déborder des sentiments qui s'accordent mal avec la moralité d'un législateur patriote. Les listes de proscription qu'il lâche de temps à autre dans le public n'offrent pas toujours un caractère d'impartialité et de justice, si nécessaire à des mesures aussi violentes. Quelquefois, Marat s'oublie au point de laisser croire qu'il porte ses vues jusqu'à la dictature... Marat est loin d'avoir manifesté dans sa conduite autant de courage qu'il a montré d'audace dans ses pamphlets. Il s'est tenu si exactement sous le voile qu'on l'a cru longtemps expatrié ou mort. C'est compromettre la vérité que d'en rendre les oracles du fond d'une cave... C'est à l'imposture sacerdotale à se retrancher dans les ténèbres. D'autres que Marat ont dit autant de vérités et d'aussi fortes, sans se cacher. Gorsas et quelques autres encore n'ont point suspendu leurs travaux un seul jour ; ils ont écrit au fort même de l'orage et n'ont point eu peur. Marat s'est tu plusieurs fois et longtemps. Comme les Parthes, il n'a combattu qu'en fuyant loin du champ de bataille. Nous avons dit que Marat serait de quelque utilité à la Convention et nous le disons encore ; mais nous n'avons pas dit qu'elle serait mauvaise en l'absence de Marat et qu'il ne pense pas en être l'aigle. »

Le journal de Prudhomme, très attentif à ménager les opinions les plus ardentes, n'aurait point tenu ce langage, dans le numéro même où il fait l'apologie des massacres de septembre (n° du 1er au 8), si Marat avait été le dieu du peuple. Mais, plus significatif encore est le plaidoyer prononcé en faveur de Marat à la Société des Jacobins, le 7 septembre, par le capucin défroqué Chabot, devenu le gros bouffon des faubourgs, en attendant qu'il épouse, lui aussi, « l'Autrichienne », la fille richement dotée d'un aventurier de finance venu de Vienne. On verra dans ses paroles à quelle résistance se heurtait la candidature de Marat et dans quelle pensée. à demi dédaigneuse, les électeurs parisiens le nommèrent.

« Je suis encore monté à la tribune pour vous parler des candidats, ou plutôt d'un seul candidat : je parle de Marat. J'en ai déjà parlé à plusieurs personnes qui m'ont levé les épaules à ce seul nom. Eh bien ! je déclare, moi, que je lui donnerai ma voix. A ces personnes qui n'ont pas grande foi en ses talents, je réponds qu'il a eu du courage et un courage peu commun, celui de se montrer toujours le même depuis le commencement de la Révolution. Mais ce n'est pas cette classe d'hommes qu'il faut convertir à Marat : c'est la classe des hommes qui disent qu'il est un incendiaire. Je dis que c'est précisément parce qu'il est incendiaire qu'il faut le nommer. En Angleterre, toutes les fois qu'un membre des Communes se montre forcément incendiaire contre le parti ministériel, la Cour cherche à se l'attacher en l'achetant, et bientôt, il devient constitutionnel. Ce que la Cour fait en Angleterre par la corruption, nous devons le faire en France pour le bien public.

« ... Il a la tête chaude dans le même sens que je l'ai, c'est-à-dire que c'est le cœur qu'il a chaud, car les modérés sont sujets à sc méprendre à cette différence, et je vous réponds que c'est une d'es têtes les plus froides qui existent. On a reproché à Marat d'avoir été sanguinaire, d'avoir, par exemple, contribué peut-être au massacre qui vient d'être fait dans les prisons ; mais, en cela, il était dans le sens de la Révolution, car il n'était pas naturel, pendant que les plus vaillants patriotes s'en allaient aux frontières, de rester ici exposés aux coups des prisonniers à qui on promettait des armes et la liberté pour nous assassiner.

« On dit qu'il a été sanguinaire parce qu'il a demandé plus d'une fois le sang des aristocrates, le sang des membres corrompus de l'Assemblée constituante. Mais il est connu que le plan des aristocrates a toujours été et est encore de faire un carnage de tous les sans-culottes. Or, comme le nombre de ceux-ci est à celui des aristocrates comme quatre-vingt-dix-neuf est à un, il est clair que celui qui demande que l'on tue un pour éviter qu'on ne tue quatre-vingt-dix-neuf n'est pas un sanguinaire.

« Il n'est pas non plus incendiaire, car s'il a proposé de donner aux sans-culottes les dépouilles des aristocrates, il ne peut pas être accusé d'avoir voulu les incendier. Quant au système du partage des terres qu'on lui impute, il a une trop mauvaise idée des mœurs de ses concitoyens pour être tenté de faire jamais une telle proposition ; car le partage des terres et des propriétés ne peut avoir lieu qu'au milieu d'hommes parfaitement purs et tous vertueux : or, Marat, je le dis encore, est bien trop éloigné d'avoir une idée assez avantageuse de ses contemporains pour faire une pareille proposition.

« J'ajoute encore, pour tous les modérés, que quand tous les reproches qu'on lui fait seraient vrais, comme on le représente comme un désorganisateur, il faudrait l'attacher à l'organisation ; je dis donc que pour cette raison les modérés doivent le porter à la Convention. Pour la même raison, les aristocrates doivent l'y porter, car la Convention nationale n'ayant aucun droit sur la liberté de la presse et le peuple ayant seul l'inspection de cette partie, si Marat n'est pas de la Convention nationale, il écrira contre eux, et certes le peuple ne se chargera pas du soin de les venger : il est donc de leur intérêt de l'y faire entrer pour lui donner des occupations qui le détournent de celles de les poursuivre.

« Les chauds patriotes doivent également l'y porter ; car, quoique la députation de Paris s'annonce sous les meilleurs auspices et que j'espère bien que le reste du choix répondra à ceux qui sont déjà faits, il ne faut pas se flatter que les départements vous envoient tous des Robespierre, des Danton, des Collot d'Herbois, des Manuel et des Billaud-Varenne ; je dis donc que, quand nous serions sûrs d'être cinquante enragés à la Convention nationale, ce ne devrait pas être un motif pour négliger d'y faire entrer le cinquante et unième. Je dis donc que les chauds patriotes doivent encore y porter Marat. »

Je fais la part, dans cet étrange boniment électoral, de la grossièreté d'esprit et d'âme du capucin débridé. Marat anime ses violents et sanglants paradoxes d'une sincérité si passionnée, d'une colère et d'une souffrance si aiguës que, jusque dans l'impression pénible qu'ils laissent à l'esprit. il entre quelque respect. Chabot les convertit en lourdes facéties de couvent et ils deviennent odieux. Mais ce que je voulais retenir, c'est que Chabot a traduit évidemment la pensée de beaucoup de ceux qui élurent Marat. Ils espéraient le calmer, le neutraliser et noyer cette flamme importune.

Ce n'est pas ainsi qu'on aurait pu parler aux Jacobins d'un homme en qui Paris aurait senti battre son cœur. Paris, tout en nommant d'abord et au premier rang Robespierre, n'avait pas voulu non plus se livrer à lui. Paris, en écartant la Gironde, avait voulu simplement marquer son désir d'en finir avec les demi-mesures, avec les combinaisons trop dilatoires et trop habiles et donner à la France révolutionnaire l'élan décisif vers la liberté et la victoire. Et, au fond, les départements, quand ils nommaient la majorité des hommes agréables à la Gironde, n'entendaient pas non plus se livrer aux Girondins. Comme Paris, la France provinciale voulait, avant tout, consacrer la Révolution du 10 août, en finir avec la trahison monarchique et donner à son gouvernement nouveau, vraiment populaire, un vigoureux ressort.

 

CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES ÉLECTIONS

Il semble bien que les questions théoriques aient été peu discutées dans les assemblées primaires et les assemblées électorales. On ne songea guère à disserter sur la forme qu'aurait le gouvernement nouveau. Je vois bien s'engager aux Jacobins une discussion théorique sur la meilleure forme de gouvernement où Terrasson propose nettement le gouvernement fédératif. Mais j'observe que la discussion n'ouvrit que le 10 septembre, c'est-à-dire après la fin des élections, qu'elle fut à peu près circonscrite entre Terrasson et Chabot et qu'elle tomba presque tout de suite. C'est à des questions plus immédiates que la France songeait : que ferait-on du roi ? Comment le jugerait-on ? Et pour cela il n'y avait qu'à donner pleins pouvoirs aux délégués du peuple. Ils aviseraient ensemble, une fois réunis, aux meilleurs moyens de sauver la patrie. Qu'ils sachent seulement une chose : c'est qu'il n'y a plus de privilèges et que, si le crime du roi est démontré, il doit, comme tout criminel, porter sa tête sur l'échafaud. Le roi mort, la royauté morte, les élus du peuple sauront bien organiser la souveraineté du peuple.

La question de la propriété ne fut sérieusement posée nulle part. Sans doute les artisans, les ouvriers, « les foulons, qui valent bien les fabricants », assistèrent aux assemblées primaires comme ils assistaient aux clubs où s'ébauchaient les candidatures. Mais ils n'avaient aucun idéal à opposer à la propriété individuelle bourgeoise affranchie et glorifiée par la Révolution. Ils voulaient seulement un régime de démocratie qui saurait, en son développement, garantir tous les droits et susciter toutes les forces vitales.

II ne semble pas que les prolétaires aient joué nulle part dans ces élections un rôle de premier plan. Aucune forte parole de salarié, ouvrier ou paysan, n'est venue jusqu'à nous. Un seul prolétaire fut élu à la Convention et je crois même que presque aucun d'entre eux ne fut délégué par les assemblées primaires aux assemblées électorales. En celles-ci, presque exclusivement bourgeoises, abondaient et dominaient les administrateurs, les hommes de loi, les médecins, les chirurgiens. Les cultivateurs aussi, mais les cultivateurs propriétaires et les fermiers aisés, étaient nombreux.

Voici, par exemple, le relevé des professions représentées à l'assemblée électorale de la Châtaigneraie pour le district de Fontenay : négociant, juge au tribunal du district, accusateur public, administrateur du département, secrétaire du district, greffier du tribunal criminel du département, avoué, juge de paix, administrateur du département, procureur général syndic du département, ingénieur du département, juge de paix, propriétaire, procureur de la commune, greffier du juge de paix, curé, laboureur, propriétaire, fermier, curé, propriétaire, commandant de la garde nationale. tourneur, laboureur, greffier du juge de paix, juge de paix, chirurgien, greffier de la municipalité, propriétaire, curé, maire, procureur de commune, maire, notaire, fermier, fermier, chirurgien, propriétaire, maire, agriculteur, maire, agriculteur, chirurgien, juge de paix, maire, maire, greffier du juge de paix, agriculteur, homme de loi, propriétaire, notaire, propriétaire, commandant de la garde nationale, propriétaire, fermier, maire, greffier du juge de paix, officier municipal, marchand, marchand, marchand de bois, procureur de la commune, administrateur du district, agriculteur, vicaire épiscopal, propriétaire agriculteur, fermier, maire, procureur de la commune, agriculteur, agriculteur, agriculteur, agriculteur, propriétaire, agriculteur, propriétaire, juge de paix, médecin, agriculteur, notaire, fermier, agriculteur, cultivateur, cultivateur, boulanger, marchand, propriétaire, etc., etc.

Et il en est ainsi dans tous les autres districts. Si nous avions les listes pour tous les départements comme M. Chassin, dans son admirable ouvrage, nous les a données pour la Vendée, on constaterait, certainement, avec quelques nuances, les mêmes caractères généraux.

Les fonctionnaires de la Révolution tiennent une place immense dans les assemblées électorales et, par eux, la bourgeoisie légiste où surtout ils se recrutèrent. Mais qu'on n'oublie pas que ce sont des fonctionnaires électifs, en qui est toute vive et toute chaude la passion du peuple lui-même ; qu'on n'oublie pas qu'ils étaient particulièrement menacés par le manifeste de Brunswick et que, dans la Révolution, ils jouaient leur tête. Ce n'est ni par dédain ni par défiance conservatrice que les salariés, les prolétaires, ne furent pas appelés à jouer un rôle de premier plan. Mais, puisqu'ils n'avaient à ce moment d'autre intérêt que celui de la Révolution, pourquoi n'en pas laisser la garde à ceux qui s'étaient ouvertement et officiellement déclarés pour elle ?

Le suffrage universel était d'institution toute récente. Il datait de quelques jours à peine et fonctionnait pour la première fois. Le prolétariat n'avait pu donc conquérir la moindre parcelle du pouvoir politique ; il n'avait pas un seul représentant parmi les fonctionnaires et les administrateurs des départements, des districts et des communes. Or, le personnel politique ne s'improvise pas ; c'est encore à des bourgeois et seulement à des bourgeois qu'était attachée, en 1792, la force révolutionnaire.

 

LES PROFESSIONS DES ÉLUS

Mais ce n'est pas, si je puis dire, une bourgeoisie de classe, nettement opposée aux prolétaires. Il y a à la Convention un certain nombre de négociants, quelques industriels, notamment deux maîtres de forge. Mais en somme le patronat y est peu représenté. Même dans les villes de grande industrie comme Rouen, où nous avons vu que le patronat s'était jeté ardemment dans la lutte électorale, même là où bien des éléments étaient modérés, c'étaient des jurisconsultes, comme Thouret, qui étaient les candidats (malheureux d'ailleurs) de la bourgeoisie possédante.

Le département de la Seine-Inférieure, où l'industrie était si active, envoie à la Convention Albitte, homme de loi à Dieppe ; Pocholle, maire de Dieppe, ancien oratorien ; Hardy, médecin à Rouen ; Yger, juge au tribunal de Cany ; Hecquet, maire de Caudebec ; Duval, greffier du bureau central des juges de paix à Rouen ; Vincent, administrateur du district de Neufchâtel ; Faure, juge au tribunal du Havre ; Lefebvre, receveur du district de Gournay ; Blutel, juge de paix à Rouen ; Bailleul, juge de paix au Havre : Mariette, juge de paix à Rouen ; Doublet, cultivateur à Londinières ; Ruault, curé d'Yvetot ; Bourgeois, juge au tribunal de Neufchâtel : Delahage, avoué à Caudebec.

Dans le Tarn, où l'industrie de la draperie était si énergique à ce moment et où la bourgeoisie industrielle était si forte, si passionnée que quelques mois plus tard, après le 31 niai, elle entraînera le département dans le mouvement fédéraliste et qu'il faudra toute la vigueur de Baudot pour la ployer et la réduire, quels sont les élus ? Lasource, ministre protestant ; Lacombe Saint-Michel, officier d'artillerie ; Solomiac, président du tribunal criminel du département ; Campmas, administrateur du département ; Marvejouls, administrateur du district de Gaillac ; Daubermenil, électeur de Castres ; Gouzy, homme de loi ; Rochegude (ci-devant comte de) ; Meyer, administrateur du département. Pas un industriel, pas un négociant. Il est vrai que la bourgeoisie industrielle protestant :• avait toute confiance en Lasource et que c'est par lui qu'elle fut étroitement liée à la Gironde.

Dans la Gironde, sur douze députés, trois négociants : Ducos. Boyer-Fonfrède et Duplantier ; les neuf autres, administrateurs ou avocats. Dans les Bouches-du-Rhône, où de si puissants intérêts sont en action, pas un seul négociant. Duprat, le maire d'Avignon, qui fut un riche marchand de soies, est élu pour son rôle révolutionnaire dans le Comtat et non à raison des intérêts qu'il représente.

Dans la Meurthe et dans la Meuse, où les industries du fer, du verre, sont si puissantes, où il y a des maîtres de forge si influents et si hardis, pas un fabricant n'est élu.

Dans l'Isère, dans cette région dont j'ai noté d'après Roland la merveilleuse activité industrielle, qui a certainement contribué à suggérer à Barnave sa conception économique de la Révolution, pas un chef d'industrie : Baudran, juge au tribunal de Vienne ; Génevois, président au tribunal de Grenoble ; Servoyat, notaire et juge de paix ; Amar, membre du directoire du district de Grenoble ; Prunelle de Lière, maire de Grenoble ; Réal, président de l'administration du district de Grenoble ; Boissière, administrateur du département ; Genissieu, juge au tribunal de Grenoble.

Dans Rhône-et-Loire, dans cette région de Lyon, Roanne et Saint-Etienne, où la puissance déjà ancienne de l'industrie est souveraine et où elle a déjà suscité des conflits sociaux qui annoncent une maturité économique extraordinaire, c'est la bourgeoisie des administrateurs, des juges, des médecins, la bourgeoisie légiste et « intellectuelle », qui emporte presque tous les mandats : Chasset, juge à Villefranche ; Dupuy, juge à Montbrison ; Vitet, maire de Lyon ; Dubouchet, médecin à Montbrison ; Béraud, juge de paix à Valbenoite ; Pressavin, chirurgien, substitut du procureur de la commune ; Moulin, maire de Montagny ; Michet, juge au tribunal de Villefranche ; Patrin, naturaliste ; Forest, juge au tribunal de Roanne ; Javogues, administrateur du district de Montbrison ; Lanthenas, médecin.

Un seul représentant direct du commerce, Cusset, négociant à Lyon. Mais ici, comme il convenait en cette région où la classe des ouvriers et artisans a une avance sociale si marquée, un ouvrier. le seul, absolument le seul qui ait été envoyé à la Convention : Pointe cadet (Noël), ouvrier armurier à Saint-Etienne[2].

 

NOËL POINTE

C'était, il faut bien l'avouer, un homme assez médiocre et il n'a point laissé de traces sur le chemin révolutionnaire. Je ne trouve guère de lui que deux opinions écrites, à propos du jugement et de la condamnation de Louis XVI. C'est souvent d'une littérature emphatique, prétentieuse et banale, comme celle où s'essayent parfois les ouvriers écrivains ou les ouvriers poètes, qui n'ont pas le courage et le sens de parler simplement la langue simple et savoureuse du peuple.

« Je ne prétends pas, citoyens, par le soleil de la philosophie, dissiper les nuages sophistiques dont on enveloppe la question de savoir si l'assassin de la Nation française peut ou doit être jugé. » Voilà la phrase du début. Pointe a même la faiblesse, en cette grande crise, de rimer six vers plus qu'inutiles :

Si du cruel tyran la noire barbarie

Trouve des protecteurs : ah ! ma chère patrie !

De sa férocité tu dois encor souffrir.

Mais si ma faible voix ne peut se faire entendre,

A quel prix que ce soit, je prétends te défendre ;

J'ai pour dernier effort tout mon sang à t'offrir.

Si Pointe avait fait rédiger son opinion par un collègue, celui-ci n'aurait probablement pas eu la fantaisie de versifier ainsi et sans doute aussi, avec cette habitude de la versification et ce souci de la syntaxe qu'avaient les bourgeois du XVIIIe siècle, il eût évité l'incorrection grammaticale du cinquième vers. Le morceau est bien de Pointe lui-même. C'est donc un ouvrier, en somme assez instruit et passablement maitre de la langue, que Rhône-et-Loire envoya à la Convention.

Il avait le sentiment de l'importance particulière de son élection Toujours, en tête de ses opinions imprimées, il écrit lui-même : « Opinion imprimée de Noël Pointe, ouvrier armurier de Saint-Etienne ». Et dans chacune il fait allusion à sa condition. « N'étant pas de ces hommes, dit-il dans la première, qui ont cultivé les talents de la parole, l'éloquence ne fut jamais mon partage. » Et dans la seconde (15 janvier 1793) il dit une parole qui a une grande portée. Il rabroue rudement la Convention pour ses hésitations et sa mollesse : « La postérité s'étonnera, citoyens, d'apprendre que les représentants du peuple français, les fondateurs d'une vaste et immense République, aient été si longtemps à se décider sur le sort d'un tyran parjure et assassin. Elle s'étonnera de ce que le premier jour de votre réunion vous eussiez le courage de renverser le trône en abolissant la royauté et que deux mois ne vous suffisent pas pour faire le procès au despote qui en était déchu par tant de trahisons et de cruautés. Elle s'étonnera de ce que vous avez sacrifié un temps si précieux à plaider la cause d'un meurtrier dont l'idée seule des atroces forfaits révolte la nature entière. Elle s'étonnera enfin qu'une Convention nationale, composée d'hommes choisis librement dans tous les états sans distinction, qu'une Convention revêtue des pleins pouvoirs d'une grande nation et en qui elle fondait ses dernières espérances, que cette Convention, qui devait être le dernier boulevard du peuple, en arrachant jusqu'à la dernière racine de l'oppression et de la tyrannie, ait mis autant de lenteur que de faiblesse dans le jugement du tyran le plus barbare et le plus sanguinaire qui fût jamais. » L'accent, malgré une certaine emphase, est vigoureux et brutal. Et nous nous donnerons le plaisir, quand nous assisterons au procès du roi, d'entendre encore sonner cette forte parole ouvrière. Mais ; ce que je note en ce moment, c'est l'idée que se fait Pointe de la Convention ; sa force vient de ce qu'elle comprend des hommes de tous les états ; l'ouvrier député ne se demande pas si les éléments de la vie nationale sont bien représentés à la Convention dans leur proportion véritable. Qu'un ouvrier, même seul, soit à la Convention et qu'il ait dépendu de la seule volonté des électeurs d'y en envoyer plusieurs, c'est là en effet un grand événement. Dans aucune assemblée de l'histoire, tous les états n'avaient été représentés : ni dans les assemblées antiques, qui excluaient l'esclave, ni dans les assemblées barbares qui ne comptaient aussi que les hommes libres, ni dans les communes anglaises' ù seules une aristocratie foncière et une oligarchie bourgeoise avaient accès.

Oui, pour la première fois depuis l'origine des temps, le plus humble des hommes, l'ouvrier manuel, le prolétaire héritier de l'esclave, était appelé à la souveraineté. L'ouvrier de la fabrique moderne appelé à juger le roi et gourmandant pour ses lenteurs la bourgeoisie incertaine et divisée, l'ouvrier de fabrique, le rude manieur du marteau et du ciseau faisant la loi avec toute la Nation et pour toute la Nation, c'est un grand spectacle et, si je puis dire, une Révolution dans la Révolution. H faut savoir gré à Noël Pointe de l'avoir senti. Une fois encore il insiste sur son origine populaire :

« La dernière ressource des avocats de Louis est l'appel au peuple. Je suis bien loin de vouloir usurper la souveraineté nationale ; ce serait moi-même me ravir mes propres droits, car je suis vraiment du peuple. »

Evidemment, l'ouvrier armurier donne ici au mot peuple un sens plus profond, plus prolétarien, que celui qu'il avait souvent alors dans la langue politique. Il songe aux usines dont il est sorti, aux bons et rudes camarades d'atelier. Et lorsqu'il ajoute :

« Quant à moi, qui tiens à plus grand prix l'estime publique que les richesses et la vie, je ne partagerai point avec de timides collègues la honte et l'infamie qu'ils auront méritées. Je suis venu pur de mon département, je veux y retourner sans tache », il est visible qu'il a encore présentes à la conscience les objurgations de ses amis et compagnons de travail, les ouvriers métallurgistes de Saint-Etienne : « Au moins, marche droit et ferme et prouve bien à tous qu'un ouvrier ne trahit pas la Révolution. » Certes, il n'oppose pas les ouvriers à la bourgeoisie, il n'ébauche pas une politique de classe ; mais à la façon âpre dont il annonce à ses collègues qu'il se retirera s'ils n'ont ni vigueur, ni décision, on sent une force neuve et distincte et qui a conscience de son originalité. En ces paroles de l'ouvrier armurier Pointe, je trouve l'écho des propos ardents et fiers qu'ouvriers et compagnons de Saint-Etienne, de Lyon et de Roanne échangeaient jusque dans les usines lorsque sa candidature fut décidée. Ce n'est là, à coup sûr, qu'un germe débile et infime ; mais c'est l'indice de ce qu'aurait été la croissance de la classe ouvrière si le suffrage universel et la liberté républicaine avaient été maintenus, si la démocratie avait gardé sa pure forme.

Plus d'un ouvrier aurait rejoint l'ouvrier armurier de Saint-Etienne dans les grandes assemblées nationales, bien des ouvriers auraient pénétré dans les municipalités électives des cités industrielles et la puissance bourgeoise, au lieu de se resserrer en oligarchie égoïste et oppressive, aurait dû se pénétrer du droit ouvrier. Ni la bourgeoisie ni la société bourgeoise elle-même ne sont un bloc impénétrable. Le mot de bourgeoisie désigne une classe non seulement complexe et mêlée, mais changeante et mouvante. Des bourgeois révolutionnaires de la Convention aux bourgeois censitaires de Louis-Philippe, il y a, à coup sûr, bien des idées communes et des intérêts communs. Contre le communisme, contre la refonte sociale de la propriété, les bourgeois légistes de la Convention auraient été aussi animés que les bourgeois capitalistes de Louis-Philippe. Et pourtant c'est un autre idéal, c'est une autre âme qui était en eux. Légistes de la Révolution ils venaient organiser la grandeur bourgeoise ; mais ils ne venaient pas organiser l'égoïsme bourgeois. Ils ne voulaient point toucher au principe de la propriété individuelle, telle que le droit romain, la décomposition du système féodal et la croissance de la bourgeoisie l'avaient constituée. Mais ils étaient parfaitement capables, dans l'intérêt de la Révolution et pour le salut de la société nouvelle, de demander aux possédants de larges sacrifices, de refouler leur cupidité, de violenter leur égoïsme et de payer au peuple, en puissance politique et en garanties sociales, son concours nécessaire à la Révolution. Ils étaient les légistes de la bourgeoisie plus encore qu'ils n'étaient la bourgeoisie elle-même. Et si la Révolution n'envoya ni à la Constituante, ni à la Législative, ni à la Convention, qu'un nombre infime de négociants, ce n'est pas seulement parce que négociants et industriels ne pouvaient aisément quitter leurs affaires qui n'étaient point comme aujourd'hui concentrées à Paris par les conseils d'administration des sociétés anonymes ; ce n'est pas seulement parce que industriels et commerçants n'avaient pas autant que les hommes de loi l'habitude de la parole si nécessaire dans les démocraties ; c'est parce que, d'instinct, la Révolution ne voulait pas marquer sa grande œuvre d'une marque de classe trop étroite ; c'est que, suscitée par la croissance économique de la bourgeoisie mais aussi par tout le mouvement de la pensée humaine, elle entendait que le vœu général de la Nation et la vaste compréhension des rapports humains s'exprimassent dans la loi. Ainsi, plus aisément sans doute que ne refit fait une assemblée de bourgeois industriels, de capitalistes et de fabricants obsédés par la hiérarchie de l'usine, la Législative, après le 10 août, proclama le suffrage universel. Et les légistes de la Convention portent en eux la Nation tout entière dans tous ses états, comme le dit l'ouvrier Pointe ; ils portent en eux toute la démocratie révolutionnaire, et l'ouvrier stéphanois, expression de la partie la plus ardente, la plus consciente du prolétariat français à cette époque, ne s'adresse point aux légistes bourgeois de la Convention comme à des hommes d'une autre classe, mais comme à des associés un peu gâtés par la fortune et la subtilité du talent, qui ont besoin qu'une force révolutionnaire toute neuve et toute directe ranime leur énergie et rompe leurs complications.

 

LA CRAINTE DE LA LOI AGRAIRE

Au demeurant, les assemblées électorales d'où la Convention est issue étaient violemment hostiles non seulement à tout acte de pillage et d'anarchie, mais à toute atteinte légale au droit de propriété. La nouvelle des événements du 2 au 6 septembre leur parvenait à peu près au moment où, les élections terminées, elles allaient se dissoudre. Elles y provoquaient un assez vif émoi. Quoi ! si le peuple de Paris n'obéissait plus aux lois, s'il se substituait à la justice ajournée de la Révolution, s'il massacrait les contre - révolutionnaires, la contagion de l'exemple n'allait-elle point partout abolir la loi ? Le peuple, pour venger la Révolution sur ses ennemis, n'allait-il point et leur arracher leur vie et leur arracher leurs biens ? Et lorsqu'il aurait pris l'habitude de s'installer en maître dans les propriétés des émigrés, de se les répartir sans l'intervention de la loi, lorsque, bientôt, par un entraînement naturel et une transition presque inévitable, il aurait dépouillé les Feuillants, les bourgeois modérés et rétrogrades, qui lui apparaissaient comme les complices de l'émigration et du roi, quelle borne marquera encore le commencement du droit de propriété ? De proche en proche, toute propriété constituée deviendra, sous prétexte de Révolution, la proie des audacieux. Au bout des journées de septembre et de la violente action populaire l'instinct conservateur des possédants, de tous les possédants, bourgeois et paysans, voyait la loi agraire. Celle-ci, cessant d'être un fantôme, semblait prendre corps. Aussi, en plusieurs assemblées électorales, y eut-il ou des protestations explicites contre toute idée de loi agraire, ou une affirmation solennelle du droit de propriété. C'était une précaution contre les violents. C'était aussi une réponse au commentaire venimeux de la contre-Révolution qui annonçait partout la loi agraire comme la conséquence logique et inévitable de la Révolution elle-même.

A Montauban, tout près de ce Quercy, où les paysans, comme nous l'avons vu, avaient violemment aboli, et sans indemnité, les droits féodaux bien avant que la loi ne l'eût décidé, les démocrates parurent craindre que les révolutionnaires des villages fissent main basse sur les biens des émigrés, dépecés ainsi par les mains du peuple au lieu d'être remis à la Nation. L'assemblée électorale lança un appel aux citoyens du Lot :

« Des ennemis extérieurs nous assaillent ; la terre de la liberté a été souillée par eux, leurs armes impies ont porté la désolation et la mort. Mais les défenseurs de la patrie, les troupes de ligne et les gardes nationales sont là. Vous avez d'autres ennemis à combattre... ces ennemis intérieurs qui, se glissant parmi vous, se couvrant du masque du patriotisme, ébranlent les droits sacrés de la propriété, de la sûreté, remplissent vos esprits de terreur, et veulent vous conduire à l'anarchie en vous engageant, s'il leur était possible, à porter les atteintes les plus funestes à la liberté politique, civile et religieuse... Citoyens, nulle société ne peut subsister sans le respect le plus inviolable pour la propriété. La Déclaration des Droits de l'Homme, cet évangile si cher à tous les Français, consacre ce principe fondamental... Est-ce respecter la propriété que de se livrer à des dilapidations sous prétexte que les objets sur lesquels on les exerce appartiennent à des ennemis de la chose publique ? La loi et la loi seule peut punir la rébellion ; ceux qui ont abandonné leur patrie et qui reviennent armés pour l'opprimer, le Corps législatif a mis leurs biens sous les mains de la Nation ; ces biens ne leur appartiennent donc plus, ils sont devenus des propriétés nationales ; les dégrader ou en percevoir frauduleusement les revenus, c'est priver la Nation, c'est vous priver vous-mêmes d'une ressource précieuse dans les circonstances critiques où le peuple français est obligé de lutter contre la ligue des rois conjurés.

« Mais, si vous devez respecter les biens, combien plus vous devez respecter les personnes ! Ils sont coupables, sans doute, ces monstres qui, détestant la liberté et l'égalité, veulent les ensevelir sous les ruines de la France désolée ; ils sont mille fois coupables, ces prétendus ministres d'un Dieu de paix qui, méprisant à la fois les lois divines et humaines, prêchent audacieusement la révolte, remplissent l'âme de leurs crédules sectateurs de scrupules et de frayeurs et, en les frappant fortement de la crainte de l'avenir, les rendent barbares par principe de conscience et leur font un devoir des plus affreux forfaits. Laissez librement passer, sortir hors du royaume et emporter chez nos voisins qui la désirent la peste religieuse dont ces êtres malfaisants sont infectés. La loi, citoyens, la loi, voilà le cri de ralliement de tous les bons citoyens. »

Ainsi, les démocrates révolutionnaires pouvaient craindre qu'une partie du peuple allât au-delà de la loi, qu'il remplaçât pour les prêtres factieux la peine de la déportation par la peine de mort et qu'il devançât, par un partage anarchique, la mise en vente légale des biens des émigrés. Si, à cette action spontanée et désordonnée avait été laissée partout libre carrière, la Révolution se serait dissoute en sauvagerie. Comment, par exemple, suivant quel principe et quelle règle les paysans se seraient-ils attribué les biens des émigrés ou les biens des communautés ? Que de querelles sanglantes auraient surgi entre les partageants se disputant le meilleur lot ! L'intervention souveraine de la loi était donc nécessaire pour ordonner ces vastes opérations, soit que les biens des émigrés fussent vendus par parcelles au profit de la Nation menacée, soit que les biens communaux fussent répartis selon certaines règles précises.

Terrible alternative de la Révolution qui était obligée, tantôt comme au 14 juillet et au 10 août, de se sauver par le soulèvement spontané de la force populaire, tantôt de la contenir et de la refouler par la discipline de la loi ! Sans l'admirable préparation économique et intellectuelle qui la rendait invincible, elle eût disparu dix fois dans ces nécessités contradictoires. Mais elle sut toujours, avec une puissance et une souplesse merveilleuses, utiliser à l'heure décisive la grande spontanéité collective du peuple héroïque, et maintenir pourtant dans les âmes le respect presque religieux de la loi, expression sacrée de la volonté générale. Elle put ainsi, sinon sauver tout son idéal, du moins mener à bien quelques opérations décisives qui rendaient impossible l'entier retour au passé, et créer quelques grands précédents, lumineux et forts, qui préparaient et annonçaient, par-delà la nuit souvent reformée des réactions et des servitudes, l'avènement définitif de la liberté républicaine et de la démocratie.

Ce que dit l'assemblée électorale du Lot traduit la pensée à peu près unanime de la France révolutionnaire en septembre 1792. Mais on n'aurait qu'une idée bien inexacte de ces élections qui duraient huit ou quinze jours, durant lesquelles toutes les forces vives de la Révolution étaient concentrées à l'assemblée électorale, si on ne ressentait pas l'ardeur de patriotisme dont elles étaient toutes pénétrées.

 

L'ARDEUR PATRIOTIQUE

Au travers des compétitions et des intrigues arrivaient' les nouvelles impatiemment attendues des frontières. Longwy est-il pris ? Verdun résistera-t-il ? Ah ! que la France soit comme une fournaise et que la Convention forge le glaive ! Souvent les opérations électorales étaient interrompues ; c'étaient des dons patriotiques qui affluaient, des lettres chargées d'assignats, des bijoux, des bracelets, ceux de la fière paysanne et ceux de la riche bourgeoise : que tout cet or soit fondu pour la liberté ! Pendant que les femmes se réunissaient dans les églises, non pour prier, ou tout au moins la prière était courte, mais pour travailler aux effets d'équipement, aux tentes, aux habits, à la charpie aussi. Qu'on lise les journaux de Paris : toutes les églises étaient pleines de femmes patriotes qui voulaient, suivant le beau mot de la Commune, ennoblir leurs mains au service de la patrie. Qu'on lise les lettres de Lebas et de son père ; partout dans le Pas-de-Calais ; dans le Nord, les femmes réunies le soir à l'église et y portant sans doute les pauvres lumières accrochées d'habitude au manteau de la cheminée, tricotaient, cousaient, effilaient le linge pour les blessés, tendaient parfois l'oreille dans le silence de la nuit aux rumeurs incertaines qui venaient de la frontière : est-ce le canon de l'ennemi qui gronde déjà aux environs de Lille ? Parfois un homme entrait, un révolutionnaire du bourg ou du village, et il haranguait ces femmes, il les conviait à la constance contre les périls prochains, à l'héroïque courage. Mères, c'est la patrie qui est la grande mère, la patrie de la liberté !

Parfois celui qui leur avait parlé d'abord familièrement, presque du seuil de l'église où l'avait appelé une clarté, gravissait, à la demande des femmes, les degrés de la chaire. Et pour aucune de ces femmes, restées pourtant presque toutes chrétiennes, il n'y avait là ironie ou profanation. Une harmonie toute naturelle s'établissait dans leur âme entre les émotions religieuses de leur enfance et de leur jeunesse, douces encore au cœur endolori, et les hautes émotions sacrées de la liberté, de la patrie, de l'avenir. Mais celles-ci étaient plus vivantes. Si le prêtre s'insurge contre la liberté, que le prêtre soit frappé ; si la religion ancienne tente d'obscurcir la foi nouvelle, la foi à l'humanité libre, que la vieille religion s'éteigne, et que la lampe mystique soit remplacée dans l'église même par la lampe du travail sacré, celui qui vêt, abrite, protège les défenseurs de la liberté et du droit.

Ainsi jaillissaient des pensées nouvelles, ainsi grandissaient de subites révoltes qui relevaient les fronts inclinés de jadis et faisaient, si je puis dire, éclater la voûte basse des vieilles églises accoutumées aux sourdes paroles de résignation. Les hommes aux camps ou dans les Hôtels de Ville, combattant ou élisant, c'est-à-dire combattant encore, les femmes travaillant dans les églises d'un travail plus fervent qu'une prière, c'est de tous ces foyers aux lueurs convergentes que jaillit l'ardente Convention.

 

MARAT PROCLAME LA VICTOIRE ÉLECTORALE DE LA GIRONDE

Mais les partis détournèrent ou brisèrent ce grand mouvement pour l'accaparer. La Gironde pouvait se croire victorieuse et, comme nous l'avons vu, Brissot, dès le 10 septembre, se félicitait du résultat. Il semblait bien, en effet que, hors de Paris, c'est elle qui triomphait. A l'égard de la Commune de Paris, de Robespierre et de Marat, les départements, sans se prononcer nettement ou violemment, avaient quelque défiance. En tout cas Marat, dès le 15 septembre, proclame sa défaite et appelle presque à l'insurrection :

« Odieux moyens employés avec succès dans les départements pour appeler à la Convention nationale les traîtres qui se sont toujours montrés les plus cruels ennemis du peuple. Malheurs qui seront la suite de l'indigne choix des départements, si le peuple ne reste pas debout, jusqu'à la fin des travaux de la Convention. Nécessité indispensable de la faire siéger dans un vaste local sans garde quelconque. — A l'ouïe du mode décrété d'élection des députés à la Convention nationale, j'ai jeté les hauts cris. — Il s'agit de l'élection à deux degrés. — Je n'y voyais qu'un moyen artificieux employé par l'Assemblée pour remplir d'hommes corrompus le conseil suprême de la Nation, en conférant à des corps électoraux le choix des représentants du peuple, choix qui appartient essentiellement aux assemblées primaires. J'avais prévu les cabales odieuses qui agiteraient les électeurs, les moyens de séduction qui seraient employés pour les corrompre, et j'avais résolu l'objection élevée contre les nominations faites immédiatement par les citoyens assemblés dans leurs sections... Ce que j'ai prévu est arrivé dans tous les points de l'Empire ; l'intrigue, la fourberie, la séduction et la vénalité — Roland, l'automate ministériel, a prodigué l'or à pleines mains pour faire nommer tous les écrivailleurs brissotins — se sont réunis pour influencer les corps électoraux, et porter à la Convention nationale des hommes flétris pour leur incivisme, des hommes reconnus pour traîtres à la patrie, des hommes pervers, l'écume de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée actuelle. Qui croirait qu'au nombre des députés se trouvent des Malouet, des Rabaut, des Thouret, des Target, des Pastoret, des Condorcet, des Dumolard, des Du Castel, des Vergniaud, des Guadet, des Lacroix, des Brissot ? — Marat se trompait pour plusieurs de ceux-là, pour Malouet, Thouret, Target, Pastoret, Dumolard, qui ne furent pas élus.

« Français, qu'attendez-vous d'hommes de cette trempe ? Ils achèveront de tout perdre, si le petit nombre de défenseurs du peuple appelés à les combattre n'ont le dessus et ne parviennent à les écraser. Si vous ne les environnez d'un nombreux auditoire, si vous ne les dépouillez du talisman funeste, l'inviolabilité, si vous ne les livrez au glaive de la justice populaire dès l'instant qu'ils viendront à manquer à leurs devoirs, abuser de votre confiance et trahir la patrie, c'en est fait de vous pour toujours. Gardez-vous de planer la Convention nationale dans l'air pestiféré du Manège des Tuileries. Préparez-lui un local assez vaste pour recevoir trois mille citoyens dans les tribunes, parfaitement à découvert, et absolument sans gardes, de manière que les députés soient sans cesse sous la main du peuple et n'ayant jamais d'autre sauvegarde que leur civisme et leur vertu. Sans cela, c'est en vain que vous aurez mis vos dernières espérances dans la Convention nationale. Les traîtres qui ont appelé les ennemis de la liberté, retranchés dans leur antre sous le canon des contre-révolutionnaires, insulteraient au peuple en trahissant ses droits et continueraient, comme leurs prédécesseurs, à traiter de brigands les patriotes indignés qui s'efforceraient de les rappeler au devoir. »

Ainsi Marat proclame que la majorité de la Convention est « brissotine », et il n'attend plus le salut de la Révolution que de la force du peuple faisant violence à la Convention. En demandant que celle-ci soit sans gardes, pour être toujours sous la main du peuple, il fournit à la Gironde le prétexte dont elle a besoin pour appeler à Paris une garde départementale. La Gironde aurait pu dédaigner ces colères alors tout à fait impuissantes. Mais elle aussi avait formé le dessein funeste d'écraser ses rivaux. Erreur mortelle ! Car ce n'est point pour cela que la France l'avait nommée. Entre la France et la Gironde il y avait un malentendu. La France n'avait pas donné sa confiance à la Gironde, mais à la Révolution dont la Gironde lui apparaissait alors comme la gardienne.

 

LE PLAN DE LA GIRONDE CONTRE PARIS

A mesure que les Girondins découvriront plus nettement leur passion de domination exclusive, une sorte de stupeur attristée se produira chez ceux-là mêmes qui les ont élus. Mais les Girondins, étourdis et grisés, affolés de haine contre Robespierre, exaspérés contre Paris qui les avait rejetés, convaincus d'ailleurs qu'ils entraîneraient aisément à leur suite toute la France départementale, formèrent le plan d'en finir avec leurs ennemis. S'ils avaient eu plus de largeur d'esprit et de cœur, s'ils avaient laissé tomber, sans en grossir l'effet, les provocations isolées et à peu près vaines de Marat, s'ils s'étaient groupés autour de Danton pour travailler résolument, exclusivement, au salut de la patrie et à l'organisation de la liberté, bientôt Paris même serait revenu de ses préventions, et toute la France révolutionnaire unie aurait fondé la République immortelle. Mais ils voulaient être les seuls maîtres, les seuls dirigeants ; tout froissement leur était une blessure intolérable. Ils voulaient s'épanouir seuls, comme une fleur éclatante et jalouse, au sommet de la Révolution.

Presque tout de suite leur plan fut formé. Ils songèrent à exploiter les massacres de septembre, à en attribuer la responsabilité directe à la Commune et à Robespierre. Ils s'appliquèrent à affoler les esprits, à semer la panique, à montrer que tant que les influences parisiennes subsisteraient, il n'y aurait ni liberté, ni sécurité ; que l'anarchie, après avoir attenté aux personnes, attenterait aux propriétés, et qu'il fallait éliminer toutes ses forces de désorganisation qui faisaient le jeu de l'ennemi.

On a dit souvent (et M. Montier le répète) que jusqu'au 10 septembre les Girondins et en particulier le journal de Brissot ne font entendre aucune parole de blâme contre les massacres de septembre. Ce n'est pas exact ; j'ai déjà montré comment, dès le 3 septembre, Brissot cherche, presque sournoisement il est vrai, à engager la responsabilité de la Commune.

Dès le 4 la tactique se précise, et voici comment Brissot commente la lettre de Roland annonçant de nouveaux troubles autour de l'Abbaye et mettant toute la responsabilité des dépositaires de la force publique « la vie d'un seul citoyen arbitrairement sacrifié ». Brissot dit : « M. Roland déclare qu'il ne croit plus que la violation des prisons et le massacre des prisonniers aient été l'effet de l'indignation spontanée du peuple ; les effets n'en auraient pas été d'une aussi longue durée. Des hommes en armes sont encore autour des prisons, et se disposent à inonder les souterrains où ils présument que des prisonniers se sont cachés. On menace la vie des signataires de la pétition des vingt mille. Des monstres, tout dégoûtants de sang, ont été en demander la listé au Comité de surveillance, elle leur a été énergiquement refusée. » Mais, si les massacres ne sont pas l'effet spontané de l'indignation du peuple, si Roland s'est trompé en paraissant le croire le premier jour, il ne s'agit plus de « tirer un voile ». Il faut savoir, au contraire, quelle est la force qui organise ainsi le meurtre.

Je ne rechercherai point dans quelle mesure les massacres furent spontanés ou organisés. Ce sont là des mots d'une signification très flottante. Lindet, neuf ans après, dans sa lettre à Serieys sur la tragédie la Mort de Robespierre, me parait avoir exagéré beaucoup la part de l'organisation.

« Les autorités constituées (c'est-à-dire la Commission des Douze, de la Législative, le pouvoir exécutif et le maire de Paris) parfaitement unies, exerçaient une puissance absolue. La masse du peuple était obéissante et docile, faisant le bien par amour et sentiment, faisant le mal par égarement.

« Toutes les fois que l'on parle des funestes événements de septembre, on fixe l'indignation publique sur une poignée de vils bourreaux et sur une multitude hébétée ou furieuse égarée. On ne nomme pas les ordonnateurs. Je vous dis franchement, citoyens, que la multitude était trompée et que, si l'on veut inspirer une juste horreur de tous les crimes qui furent commis, il faut avoir le cou• rage d'en nommer les auteurs ; il faut nommer ceux qui conçurent cet horrible dessein, qui en dressèrent le plan et qui proposèrent froidement pendant plusieurs jours les moyens d'exécution. Il y en a qui croient qu'il aurait été facile de s'opposer à ce débordement d'atrocités. Je crois que cela était impossible. Il ne s'agissait pas d'un mouvement populaire ; tout était ordonné. Le pouvoir était respecté. Tout obéissait. La présence du maire seul dissipait un attroupement au Temple. La signature d'un procureur de la Commune, d'un secrétaire, faisait rendre les citoyens à la vie et à la société. Je conviens que si l'un des trois pouvoirs qui dominaient avait refusé son assentiment à ce que l'on proposait, ces événements n'auraient jamais souillé la France. Je crois même que si un seul membre de l'un de ces pouvoirs s'y était opposé, il aurait pu seul tout empêcher. »

Il y a dans les propos de Lindet une étrange incohérence. Tantôt il dit que le mouvement, étant ordonné, était irrésistible, tantôt il dit qu'il aurait suffi pour l'empêcher d'un seul membre d'une des trois autorités constituées. Mais son accusation va très loin. Les Girondins, maîtres de la Commission des Douze, Pétion, maire de Paris, et tout le ministère, y compris Roland, sont formellement accusés d'avoir commis, organisé ou toléré délibérément les massacres de septembre. Qui donc fera la part des responsabilités ? La responsabilité passive de la Commune et même de l'Assemblée est indéniable.

La responsabilité active de Marat et du Comité de surveillance de la Commune est incontestable aussi, bien qu'il soit malaisé d'en préciser le degré. Mais, qui assignera la proportion, en ce sombre événement, des forces de calcul et des forces spontanées ?

Les Girondins ne pouvaient rechercher les « organisateurs » des massacres sans s'exposer à toucher le peuple de Paris. Le mieux était donc de pratiquer une grande politique d'amnistie et de « tirer un voile ».

Ils s'appliquèrent, au contraire, à mettre à nu la blessure et à l'aviver, à surexciter la crainte. Le 10 septembre, à un moment où visiblement les influences humaines ont repris possession de la Commune, où l'autorité de Pétion est raffermie, où Paris est calme, le journal de Brissot approuve une singulière initiative toute d'affolement : « La section de l'Abbaye, pour prévenir les horribles brigandages qui se méditaient à Paris, et empêcher que les citoyens ne deviennent les victimes du désordre, a proposé à toutes les sections une confédération générale entre elles et tous les citoyens, pour se garantir réciproquement leurs propriétés et leurs vies : chaque citoyen sera tenu d'avoir une carte signée de sa section sur certificats de voisins ; il la portera toujours sur lui. Tous les corps de garde, piqueurs, patrouilles auront le droit d'arrêter tous les passants ; ceux qui ne présenteront pas leurs cartes seront arrêtés ; si c'est oubli, ils seront reconduits à leurs sections, qui les reconnaîtront. Les étrangers seront munis de leurs passeports, qui leur serviront de carte. Aussitôt qu'un citoyen porteur de carte réclamera pour lui ou pour ses propriétés du secours, tous seront tenus d'y voler, et la maison, la rue, le quartier, la section et toute la ville devront s'y rendre. »

C'eût été la Terreur girondine et l'affolement en permanence. Roland, le 10 septembre, répondit par une affiche aux attaques de Marat, une longue affiche sentimentale et diffuse toute pleine de l'éloge de soi. Et toujours la vision de l'assassinat

« Je n'ai su que plusieurs jours après que moi-même j'avais été désigné comme un perfide ; que le jour même du 2 septembre le Comité secret de la ville avait lancé contre moi un mandat d'arrêt. Était-ce pour me traduire à l'Abbaye et m'y faire élargir avec des scélérats ? Que des lâches ou des traîtres provoquent les assassins, je les attends ; je suis à ma place ; j'y fais mon devoir et je saurai mourir. »

Quelle emphase ! Et quelle évocation mélodramatique des poignards à une heure où vraiment il n'y avait plus de danger ! Quelle disproportion entre les articles de Marat et tout cet appareil officie ! de réfutation et de lamentation ministérielle ! Mais, voilà les journées de septembre lancées officiellement dans la polémique, voilà le rôle de Marat artificiellement grossi : « l'ennemi de tous les bons citoyens, l'ami du désordre et du carnage » est dressé par la Gironde au-dessus de Paris, comme une monstrueuse idole qui veut du sang. Il faut donc tout d'abord abattre cette idole et, quand on aura concentré la politique sur Marat, quand il sera tombé sous l'exécration publique, qui ne voit que la Commune sur laquelle il eut tant d'action sera écrasée ? Qui ne voit que Robespierre, orateur de la Commune, sera atteint ? Qui ne voit que Danton, coupable d'avoir été ménagé par Marat, sera discrédité ? Et la Gironde concentrera tous les pouvoirs.

Que les patriotes ne craignent point qu'elle défende faiblement la liberté. N'est-ce pas sur l'initiative de Guadet que le 4 septembre tous les députés ont juré, comme citoyens et comme individus, de combattre de toutes leurs forces les rois et la royauté ? Ainsi, vigueur et mesure, ardeur révolutionnaire et humanité, dévouement à la patrie et maintien de l'ordre, amour du peuple et respect de la propriété, tout sera réuni dans le grand parti girondin devenu la Révolution elle-même. Et ils vont ainsi, bourdonnant toujours autour des plaies de septembre.

 

L'ÉLECTION DE MARAT CONTESTÉE

Un moment les Girondins purent croire qu'ils allaient faire casser l'élection de Marat. La plupart des candidats démocrates avaient déclaré à Paris qu'ils ne considéraient le choix fait par le corps électoral comme valable que s'il était ratifié par les assemblées primaires des sections. Il ne semble pas que cette sorte de referendum électoral ait été sérieusement pratiqué et des réclamations s'élevèrent.

« Une querelle assez plaisante, dit le Patriote Français du 20 septembre, s'est élevée entre les sections, la municipalité et le corps électoral ; les charlatans qui se jouent du peuple en vantant sa souveraineté avaient crié sur les toits, avant les élections, que les sections devaient réviser les choix et les soumettre à un scrutin épuratoire ; ils s'y étaient engagés. A peine ont-ils été élus, qu'ils ont chanté la palinodie. Les sections ont voulu, en vertu du droit de souveraineté du peuple, revoir les élections et aussitôt les orateurs furibonds, qui craignent l'issue de la réunion, sont montés à la tribune pour anathématiser l'audace du peuple de vouloir les soumettre au scrutin. »

Marat, prompt à s'alarmer, avait, le 15 septembre, poussé le cri d'alarme. « Tandis que le corps électoral est partagé en deux partis, qui se choquent sans cesse pour porter à la Convention nationale les citoyens qu'ils en croient les plus dignes, ou plutôt qui paraissent le mieux remplir leurs vues, les ennemis de la liberté s'agitent dans les sections pour faire exclure de la Convention nationale les plus ardents défenseurs de la liberté.

« Je n'ignore pas les menées de la faction Brissot contre l'Ami du Peuple. Elles sont dignes de la bassesse de ses ennemis ; mais il dédaigne d'employer le temps à les déjouer. L'Ami du Peuple n'a rien à dire si ses titres à la confiance publique peuvent encore être révoqués en doute. Le seul devoir qu'il ait à remplir envers ses concitoyens, les patriotes de toutes les sections qui pourraient être induits en erreur, c'est de leur déclarer que le plus ardent de ses vœux est qu'ils trouvent beaucoup d'autres représentants, qui aient mieux mérité de la patrie. »

Mais, si dans les sections même de Paris il y avait une opposition à Marat assez forte pour que la Gironde ait pu espérer le mettre en échec, que signifie cette politique d'affolement ? N'est-il pas visible que c'est de parti pris et en vue de la domination exclusive d'une faction, que la Gironde sème la peur ? Elle est doublement inexcusable. D'abord, elle savait bien, par l'expérience des troubles atroces du Comtat, que seule l'amnistie avait pu ramener l'ordre, et c'est elle-même, par la grande voix de Vergniaud, qui l'avait demandée.

Ce n'étaient pas des forcenés qui dès le début de la Révolution avaient pris dans le Comtat l'initiative du mouvement de liberté. C'étaient des marchands de soieries, Duprat et Mainvielle, jouissant « d'une fortune honnête «, qui avaient soulevé la bourgeoisie et le peuple contre la papauté. Que fût-il advenu si Duprat s'était laissé décourager ou exciter par les horribles tueries réciproques qui ensanglantèrent la lutte ?

 

L'ILLOGISME DE BARBAROUX

Mais, c'est Barbaroux lui-même, le fougueux ennemi de Marat et de Robespierre, l'un de ces Girondins qui perpétuent et avivent le cruel souvenir de septembre, qui écrit ceci de Duprat :

« Tant de crimes avaient été commis de part et d'autre, à Avignon, et dans le Comtat, que pour les punir il fallait couvrir d'échafauds ce malheureux pays ; il se détermina donc à solliciter une amnistie, et il l'obtint par le zèle des députés qui envisagèrent cette question sous le vrai rapport politique. »

Et à quel moment Barbaroux écrit-il ces lignes ? Sous la Convention, plusieurs mois après les massacres de septembre. Mais pour punir ceux-ci n'aurait-il pas fallu aussi couvrir Paris d'échafauds ? Et pourquoi Barbaroux et ses amis ne voulaient-ils pas étendre sur l'Abbaye et la Force le voile d'amnistie dont ils couvraient la Glacière ? L'intérêt politique était encore plus grand puisque c'est au centre même de la France et de la Révolution qu'il s'agissait de rétablir le calme, de ramener par un juste oubli la concorde et l'élan.

Mais surtout Barbaroux aurait dû apprendre à ses amis les Girondins que ces interventions abusives, ces prétentions dominatrices qu'ils reprochaient si âprement à la Commune de Paris, on aurait pu les reprocher aussi aux Communes des Bouches-du-Rhône. Dans le corps-à-corps incessant avec la contre-Révolution, dans les luttes implacables contre les royalistes d'Arles, contre les papistes d'Avignon et de Carpentras, elles avaient pris l'habitude des initiatives souveraines. Et les groupements révolutionnaires y empiétaient constamment sur le pouvoir légal, sur les « autorités constituées ». C'est Barbaroux lui-même qui le constate : « Si l'assemblée (électorale) s'était bornée à l'élection des députés, je n'en ferais aucune mention ; mais poussée par le malheur des temps elle exerça de grands pouvoirs, elle me confia à moi-même une grande autorité. Dès la seconde séance on annonça des troubles à Tarascon où la Révolution ne manquait pas d'ennemis. Des lettres successives nous apprirent l'insurrection de plusieurs villages, les excès commis dans quelques autres, la complète désorganisation d'un bataillon du département, dont les compagnies s'étaient entretuées à Arles, et l'existence de beaucoup de manœuvres dans le département. Son Directoire était sans énergie, les districts sans confiance, les municipalités sans talents. Il n'y eut qu'une voix pour s'emparer de l'autorité publique. On argumentait surtout de l'état de révolution où se trouvait la France depuis le 10 août. On faisait valoir la nécessité de comprimer les troubles par de grandes mesures. L'autorité plaît, l'Assemblée s'en empara. Elle me chargea ensuite de l'exécution de ses arrêtés ; c'était m'investir du pouvoir exécutif. J'acceptai dans l'espérance d'empêcher quelque mal ; mais je voulais qu'on me nommât un conseil de douze personnes. L'Assemblée m'en ayant donné le choix, je les pris dans les divers districts, et parmi les personnes les plus sages. »

Et encore, Barbaroux est contraint d'ajouter : « Le corps électoral voulut ensuite se déclarer permanent ; mais les observations que je fis et plus encore la force des choses qui rappelaient chacun à ses affaires firent rejeter cette proposition. Pourtant, avant de se séparer, il me donna bien du souci par un arrêté que provoqua Moïse Bayle, président de l'Assemblée... Cet arrêté attribuait aux électeurs (du second degré) le pouvoir de suspendre dans son canton les fonctionnaires publics et d'ordonner des arrestations. Il me fallut lutter contre l'amour-propre de chacun. Cependant je parvins à atténuer beaucoup cette autorité monstrueuse dans les pouvoirs que je délivrai. Aussi n'ai-je pas entendu dire qu'elle ait été funeste. »

Mais qu'est-ce donc que tout cela, sinon les procédés les plus inquiétants de la Commune de Paris ? Et qu'aurait répondu Barbaroux si on lui avait dit que, de son propre aveu, Rebecqui et lui, faiseurs d'élections, étaient les duumvirs de la Provence ? Qu'aurait-il répondu si on lui eût dit que lui, personnellement, acceptant le pouvoir exécutif que lui donnait l'acte illégal de l'Assemblée électorale, choisissant lui-même ceux qui devaient l'assister, puis, malgré toutes les précautions et atténuations, délivrant à chaque membre du corps électoral un pouvoir irrégulier et arbitraire, jouait déjà le rôle d'un dictateur du Midi ? Mais il était bien clair que la Convention nationale prochaine, par son autorité morale immense, par la seule force de son action, ramènerait peu à peu sous la loi toutes ces forces vaillantes et bonnes mais déréglées. Elle y ramènerait, sans vaine provocation, et sans polémique irritante, la commune de Paris et les communes provençales, à la seule condition d'être énergique et unie. Mais les partis la déchiraient d'avance et, cinq jours après les élections des Bouches-du-Rhône, Barbaroux, quittant à peine sa dictature du Midi, va fomenter à Paris les plus violentes accusations contre la dictature de Robespierre. Ô égoïsme des partis ! Ô mortel enfantillage !

 

LES CALOMNIES DE BRISSOT

La Gironde à l'affût grossit toutes les rumeurs inquiétantes au lieu de les dissiper par la force tranquille de la raison. Quelle apparence y avait-il que les « massacreurs » songeassent à égorger la Convention le jour de sa première séance ? Même l'article de Marat que j'ai cité ne demandait au peuple que de la tenir en surveillance et de la juger sur ses actes. Quelle apparence aussi que le peuple s'acharne sur les restes de la Législative ? Or le Patriote Français du 15 septembre publie ceci :

« La faction farouche, qui manie le poignard de la vengeance aussi bien que le stylet de la calomnie, qui veut conquérir par la terreur la domination qu'elle ne peut obtenir par des services et des talents ; qui veut établir un triumvirat proscripteur sur les ruines de toutes les autorités, pense, dit-on, à effrayer la Convention nationale, en signalant par un grand massacre les premiers moments de son existence. On assure qu'elle médite l'assassinat de tous les membres de la Législative qui ne seront pas élus à la Convention. » C'était vraiment un système de calomnies atroces contre Paris ; et Pétion, sourdement complice de la Gironde, aggrave pour ainsi dire ces rumeurs par sa façon ambiguë de les combattre :

« Citoyens, le moment où nous avons le plus besoin de calme est celui où nous sommes le plus agités. On veut, à quelque prix que ce soit, nous diviser, nous mettre aux prises les uns avec les autres. On sème la défiance, on distille le poison de la calomnie ; on inquiète, on tourmente les citoyens par les bruits alarmants. On annonce à l'avance des événements affreux afin d'en faire susciter l'idée et de provoquer au crime. Cet état d'agitation et d'anxiété devient insupportable... Qui de vous n'a pas entendu désigner le 20 de ce mois comme un jour de vengeance et de sang ? Ce bruit ne s'est pas concentré dans nos murs ; il a retenti au loin. Quel peut donc être le but de ces perturbateurs ? — De calomnier le peuple et d'éloigner du séjour de Paris les députés qui se rendent de toutes les parties de la France pour la Convention nationale. Nos ennemis pourraient-ils prendre une marche plus favorable à leurs desseins ? — Non, sans doute ; aussi soyez bien convaincus que ces ennemis ont parmi nous des agents qui, sous les dehors hypocrites du patriotisme, vont allumant partout le flambeau de la guerre civile. »

Et tout cela pour une rumeur inconsistante que le journal girondin surtout avait propagée et que Pétion accrédite ! Voici des entreprises d'escroquerie qui relevaient simplement de la police. Des filous, exploitant le patriotisme, se revêtaient d'écharpes municipales pour aller frauduleusement quêter dans les maisons au profit des soldats. Ils réquisitionnaient les bijoux et allèrent jusqu'à les arracher de force aux femmes qui les portaient. Ce vulgaire brigandage devient pour la Gironde une partie du plan formé par les « agitateurs ». « Il n'était pas difficile de prévoir, dit le journal de Brissot, que du massacre on irait au pillage. Aujourd'hui des brigands couraient les rues, arrachant aux passants leurs montres, leurs boucles, tous leurs bijoux, sous le prétexte de contribuer aux frais de la guerre ; mais le peuple sur lequel on ne manque jamais de rejeter ces crimes, le peuple qu'on espère en vain convertir en une horde de cannibales, le peuple a arrêté ces malfaiteurs ! »

La vérité est que la garde nationale, débordée, surmenée, ne suffisait pas au service de la police ordinaire. Elle garda négligemment le garde-meuble et des voleurs, l'escaladant la nuit, enlevèrent des bijoux. C'est un fait divers sensationnel, je le veux bien, mais c'est un fait divers. Ecoutez le journal de Brissot (17 septembre) :

« Le brigandage qu'on avait commencé dans les rues de Paris, il y a quelques jours, n'était qu'un essai par lequel on voulait marcher à la dévastation des propriétés nationales et aux sanglantes proscriptions. Cette ville immense renferme maintenant une foule de scélérats avides de sang et de butin, aux ordres de quelques furieux qui méditent la ruine de l'Etat, parce qu'ils savent bien qu'ils ne peuvent régner que sur des ruines. Le ministre de l'Intérieur a annoncé que cette nuit des brigands ont escaladé les murs du garde-meuble ; les portes ont été forcées, les effets ont été pillés ; l'on a enlevé tous les bijoux. Quelques-uns des voleurs ont été arrêtés, et peut-être remontera-t-on par eux à la source de ce vol, qui tient à une grande machination et à la situation actuelle de Paris. Hier, dans la tribune de l'assemblée électorale, on déclama contre le pouvoir exécutif, on parla de loi agraire, etc. »

Ainsi tout est machiné, les vols les plus explicables ne sont que l'exécution d'un plan mystérieux de bouleversement total conduit dans l'ombre par les ennemis de la Gironde. Roland intervient pour dramatiser encore ; c'est l'étranger qui a fait le coup, ou quelque personnage masqué qui rémunère ainsi ses séides et marche sans doute à la dictature par ces moyens de roman.

« Qui donc, écrit Roland à l'Assemblée, le 17, qui donc a inspiré l'audace d'entreprendre le vol important commis la nuit dernière ? Qui ?... Des émissaires payés par la Prusse ou des scélérats qui, n'appartenant qu'à eux-mêmes, volent la Nation pour soudoyer leurs agents et leurs complices. »

 

MADAME ROLAND ACCUSE DANTON

Et quel est ce personnage masqué auquel la Gironde fabrique dès septembre une légende de mélodrame ? Tout simplement, c'est Danton, oui Danton. A cette date, la passion et l'aberration girondines vont jusque-là. Entre les Roland et Danton les rapports étaient tous les jours plus difficiles. Roland méticuleux et aigre était offusqué par l'action large et conquérante de Danton. Celui-ci, négligeant le détail administratif, se donnait tout entier à la grande œuvre d'organisation révolutionnaire ; et les Girondins du Conseil subissaient malgré eux son ascendant. Mn° Roland laisse éclater un triste dépit :

« On avait imaginé comme l'une des premières mesures à prendre par le Conseil, l'envoi dans les départements de commissaires chargés d'éclairer sur les événements du 10 août, et surtout d'exciter les esprits aux préparatifs de défense, à la levée rapide de recrues nécessaires à nos armées contre les ennemis sur les frontières, etc. Dès qu'il fut question de leur choix en même temps que de la proposition de leur renvoi, Roland demanda jusqu'au lendemain pour réfléchir aux sujets qu'il pouvait indiquer. — « Je me charge de tout, s'écria Danton ; la Commune de Paris nous fournira d'excellents patriotes. » — La majorité paresseuse du Conseil lui confia le soin de les indiquer, et le lendemain il arriva au Conseil avec les commissions toutes dressées ; il ne s'agit plus que de les remplir des noms qu'il présente et de signer. On examine peu, on ne discute point et on signe. Voilà donc un essaim d'hommes peu connus, intrigants de sections ou braillards de club, patriotes par exaltation et plus encore par intérêt, sans autre existence pour la plupart que celle qu'ils prenaient ou espéraient acquérir dans les agitations publiques, mais très dévoués à Danton, leur protecteur, et facilement épris de ses mœurs et de sa doctrine licencieuse ; les voilà représentants du Conseil exécutif dans les départements de la France.

« Cette opération m'a toujours semblé l'un des plus grands coups de parti pour Danton, et la plus humiliante école pour le Conseil... Le fait est qu'un travail excessif surchargeait les ministères de l'Intérieur, de la Guerre et même de la Marine et que les détails absorbaient trop les facultés pour laisser à chacun le temps de réfléchir sur la grande politique. Il faudrait que le Conseil fût composé d'hommes qui n'eussent qu'à délibérer et non pas à administrer. Danton se trouvait au département qui donne le moins à faire ; d'ailleurs il s'embarrassait fort peu de remplir les devoirs de sa place et ne s'en occupait guère ; les commis tournaient la roue, il confiait sa griffe et la manœuvre se suivait telle quelle, sans qu'il s'en inquiétât. Tout son temps, toute son attention étaient consacrés aux combinaisons et intrigues utiles à ses vues d'agrandissement de pouvoir et de fortune.

« Continuellement dans les bureaux de la guerre, il faisait placer aux armées les gens de son bord ; il trouvait moyen de les intéresser dans les fournitures et les marchés ; il ne négligeait aucune partie dans laquelle il pût avancer ces hommes, lie d'une nation corrompue dont ils deviennent l'écume dans les bouleversements et sur laquelle ils dominent durant quelques instants ; il en augmentait son crédit et se formait une faction. »

Quel jugement méprisant et haineux sur des hommes qu'elle ne connaissait pas, sur ces forces neuves de la Révolution démocratique que Danton utilisait d'abord dans l'intérêt de l'ordre public : Il était sage de fixer, en les employant, ces énergies effervescentes. Et cette large politique, en atténuant les chocs intérieurs des ambitions et des appétits, aurait bientôt établi sur des bases très étendues le gouvernement révolutionnaire.

Danton ne livrait pas tout à ces hommes d'audace et d'aventure, ou du moins il ne livrait le commandement qu'à ceux qui, à ces qualités d'élan et d'initiative, joignaient l'habileté et la finesse. Il exaltait Dumouriez et peut-être est-ce pour le faire accepter plus aisément de tous et pour fortifier ainsi la défense nationale, qu'il ouvrait largement les emplois aux hommes ardents de la Commune. Ce que Mme Roland appelait la lie, Danton l'appelait un ferment. Contre lui la guerre des Roland fut sournoise et âpre. Je rappelle la note que j'ai déjà en partie citée :

« L'ennemi de tous les bons citoyens, l'ami du désordre et du carnage, qui publie ses proscriptions sous le titre profane d'Ami du Peuple, avait enveloppé dans sa liste tous les ministres, à l'exception de M. Danton. »

Ainsi disait le journal de Brissot et l'intention est évidente de solidariser Danton avec Marat. Or, je trouve dans les Annales patriotiques de Carra la même note textuelle : c'est donc un communiqué du ministre de l'Intérieur, c'est du ménage du vertueux Roland que partait le trait empoisonné contre Danton.

Et maintenant le voici accusé du vol du garde-meuble.

Jugez sur quels indices.

« Le vol du garde-meuble s'effectua, des millions passèrent aux mains de gens qui devaient s'en servir pour perpétuer l'anarchie, source de leur domination.

« Le jour qui s'ouvrit après ce vol important, écrit M" Roland, d'Eglantine vint chez moi à onze heures du matin, d'Eglantine qui avait cessé d'y paraître lors des massacres de septembre : d'Eglantine qui, la dernière fois qu'il y était venu, m'avait dit, comme par un sentiment profond de l'état critique de la France : « Jamais les choses n'iront bien si l'on ne concentre les pouvoirs ; il faut que le Conseil exécutif ait la dictature et que ce soit son président qui l'exerce. » D'Eglantine ne me trouva pas ; je venais de sortir avec Mme Pétion ; il m'attend deux heures, je le trouve dans la cour à mon arrivée, il monte avec moi sans que je l'engage à le faire ; il reste une heure et demie sans que je l'invite à s'asseoir ; il se lamente d'un ton bien hypocrite sur le vol de cette nuit, qui prive la Nation de véritables richesses ; il demande si l'on n'a point quelques renseignements sur les auteurs ; il s'étonne de ce qu'on n'ait rien pressenti à cet égard ; il parle ensuite de Robespierre, de Marat, qui avaient commencé de déchirer Roland et moi, comme de têtes chaudes qu'il fallait laisser aller, comme d'hommes bien intentionnés, très zélés, qui s'effarouchaient de tout, mais desquels il ne fallait pas s'inquiéter ; je le laissai dire, parlai fort peu et ne m'ouvris sur rien ; il se retira, je ne l'ai plus jamais revu.

« J'ai reçu ce matin chez moi, dis-je à mon mari lorsque nous nous retrouvâmes, un des voleurs du garde-meuble qui venait voir s'il n'était pas soupçonné. — Qui donc ? — Fabre d'Eglantine. Comment le sais-tu ? — Comment ? Un coup si hardi ne peut être que l'œuvre de l'audacieux Danton ; j'ignore si jamais celte vérité sera mathématiquement démontrée, mais je la sens vivement, et Fabre n'est venu faire que le râle de son complice et de son espion.

« J'ai appris, sept mois après, que l'on retenait dans les prisons de Beauvais un grand coquin nommé Lefort qui avait été saisi avec des effets du garde-meuble et qui chargeait Danton ; niais on n'ose le faire paraître, parce que sa faction est trop puissante. »

Et c'est sur ces misérables commérages, c'est sur ces « pressentiments » de femme présomptueuse et vindicative que toute la Gironde calomniait le grand révolutionnaire. Qu'on n'allègue pas que ces paroles de Mme Roland sont écrites plusieurs mois après, quand déjà la Gironde accablée accusait Danton de sa ruine. Mme Roland dit qu'elle a eu tout de suite cette pensée et tenu ce propos. Elle ne ment pas. D'ailleurs, la phrase singulière de Roland, que j'ai soulignée, est certainement l'écho de cette conversation extravagante du ministre et de sa femme. Et le journal de Brissot, après avoir dit que le vol tenait à une grande machination, insiste encore :

« Ce vol très extraordinaire, » dit-il. Et nous savons ce qui se cachait d'insinuation extravagante sous ce mot. Mm' Roland avait jasé dans son cercle d'amis avides à recueillir tout ce qui pouvait flétrir le grand Danton, coupable d'avoir osé, après le 10 août, partager le pouvoir avec la Gironde. A tout homme de sens et de sang-froid, il apparaît clairement que la visite de Fabre d'Eglantine à Mme Roland avait pour objet d'atténuer la guerre violente qui s'engageait entre les Roland d'un côté, Robespierre et Marat de l'autre. Ici encore, Danton prévoyant les suites funestes des déchirements, essayait d'apaiser, de concilier. Et la démarche qu'il confia à son ami d'Eglantine fut tournée contre Danton par l'intelligence étroite et arrogante de Mme Roland. Mais quoi ! Si dans les agitations assez anodines de la capitale, on pouvait envelopper et perdre à la fois Robespierre, Marat, Danton, tout le triumvirat, ne valait-il point la peine d'élargir le filet et de donner aux événements les plus simples un sens mélodramatique et mystérieux ? Pourtant, il est bien clair que dans la réaction de pitié et d'ordre qui suivit les massacres de septembre, Marat lui-même n'avait aucun intérêt à se compromettre par de ridicules histoires de brigands : arracher les boucles d'oreilles ou les bagues d'or de quelques femmes ne répondait guère à son tragique idéal. Marat lui-même, Marat surtout, désavouait ces basses escroqueries et il y voyait (réciprocité touchante) une manœuvre de ses ennemis. Il écrit le 15 septembre :

« De nouveaux complots éclatent de toutes parts. Hier matin, l'alarme a été répandue dans Paris par des violences exercées dans différents quartiers sur des citoyennes, auxquelles des scélérats soudoyés déchiraient les mains et les oreilles, en leur arrachant leurs boucles ou leurs anneaux d'or... Le but des auteurs de ces coupables menées parait être de porter la terreur dans l'âme des citoyens et de troubler les élections des Députés à la Convention nationale en les abusant sur des dangers chimériques, au dedans. »

Il écrit le 20 septembre :

« Mais ce n'est point là où se bornent leurs atrocités (des prétendus amis de la justice). Pour décrier la municipalité provisoire, peindre son comité de surveillance comme incapable, affranchir de toute entrave les machinateurs, ils ont soudoyé une bande de brigands pour piller le garde-meuble et les maisons des meilleurs citoyens ;ils ont soutenu de fausses patrouilles ces scélérats en arrêtant les préposés de la police municipale ; ils ont répandu la terreur dans tous les cœurs en faisant annoncer le pillage du Mont-de-Piété, de l'Hôtel de Ville, de la Mairie, de la Trésorerie nationale, et en faisant publier que sous quelques jours tout un peuple sera égorgé. Ce qui ne sera pas étonnant, vu le nombre immense d'aventuriers, de déserteurs, de gardes du corps, de malveillants dont les auberges près de Paris abondent. »

Il est évident que la Commune provisoire qui avait réussi, à travers la secousse de septembre, à se maintenir malgré le décret d'ailleurs remanié et affaibli de l'Assemblée et dont la Législative finissante allait remettre à la vigoureuse et jeune Convention le soin de régler la destinée, cherchait à ce moment à éviter toute apparence même de provocation au désordre. N'importe : la Gironde semait la terreur en dénonçant, derrière de médiocres et inévitables agitations, un plan qui se développait.

 

 

 



[1] D'une étude très documentée, parue dans les Annales révolutionnaires de septembre 1921, M. Léon DUBREUIL conclut que Buzot marcha avec les frères Lindet pendant toute la campagne électorale, qu'il était alors plus près qu'eux de Robespierre comme le témoigne son attitude à l'égard de Dufour et de Momoro. C'est l'amour de Madame Roland qui transforma subitement ses sentiments politiques. — A. M.

[2] Le cardeur de laine Armonville, élu par le département de la Marne, siégea aussi à la Convention. -- A. M.