1815

LIVRE I. — LA SECONDE ABDICATION

 

CHAPITRE II. — LA FAYETTE ET LES CHAMBRES LE 21 JUIN.

 

 

I

Pendant que l'on discourait à l'Élysée, la Chambre agissait.

Les séances commençaient généralement à deux heures, mais dès le matin, ce jour-là, les députés étaient venus en foule au palais du Corps législatif. Ils remplissaient les salles et les couloirs, formant des groupes effarés et bourdonnants où se mêlaient des membres de la Chambre des pairs, des journalistes, des gardes nationaux, des gens de toute espèce qui entraient, sortaient et rentraient tour à tour. C'était l'aspect d'une ruche d'abeilles en anarchie, dit le général Thiébault. On se communiquait des détails sur le désastre de Mont-Saint-Jean, on en exagérait encore l'étendue. L'armée entière était détruite ; pas un homme n'avait échappé ; déjà, la cavalerie anglaise était à Saint-Quentin. On fulminait contre l'empereur[1]. Le matin, Sieyès avait dit à Lanjuinais qui se trouvait avec lui chez le prince Joseph : — Napoléon a perdu une bataille, il a besoin de nous. Marchons avec lui. C'est le seul moyen de nous sauver. Le danger passé, s'il veut être despote, nous nous réunirons pour le pendre. Aujourd'hui sauvons-le pour qu'il nous sauve[2]. Mais dans les Chambres, nul ne raisonnait comme Sieyès. On pensait non pas à sauver la France par l'empereur, niais à perdre l'empereur quitte à perdre la France. Chaque parole était une accusation : Napoléon était la seule cause de la guerre. On ne s'était rallié à lui, malgré les menaces de son despotisme latent, que par un reste de confiance dans ses talents militaires. Et vieilli, usé, devenu à demi fou, il n'était plus même capable de commander. Il ne savait plus que faire massacrer ses soldats et s'enfuir. Il avait abandonné son armée comme en Egypte et en Russie. Il arrivait à Paris pour exiger du pays de nouveaux sacrifices qui lui permissent de mener encore cent mille Français à la boucherie. Que n'était-il resté à l'ile d'Elbe ! Que n'avait-il été tué à Mont-Saint-Jean ! Et maintenant l'abdication n'était-elle pas l'unique parti qu'il eût à prendre ? Les députés criaient d'autant plus fort qu'ils avaient peur. On avait colporté parmi eux les fausses confidences de Fouché, que Napoléon voulait se proclamer dictateur ; et d'instant en instant, des émissaires, dépêchés secrètement de l'Élysée par le même Fouché, rapportaient d'une façon plus alarmante qu'exacte tout ce qui se disait au conseil. A les en croire, Lucien et Davout poussaient l'empereur à dissoudre la Chambre. Sa décision était prise ; déjà stationnaient dans la cour de l'Élysée les voitures de parade où Napoléon allait monter pour venir en personne déclarer la Chambre des représentants dissoute et la Chambre des pairs prorogée. Ces rapports évoquaient à l'esprit troublé des députés la vision des grenadiers de brumaire[3].

Tandis que la foule consternée et avide de nouvelles s'amassait au dehors, les privilégiés commencèrent de prendre place dans les tribunes, et nombre de députés s'assirent à leur banc. Tous les yeux convergeaient vers un groupe que formaient au bas de l'hémicycle Flaugergues, le général Sébastiani, Boy, Manuel et La Fayette qui les dominait de sa haute taille restée encore svelte[4].

Parmi tous les députés qui clamaient contre l'empereur avec tant de colère, La Fayette, sous sa froideur apparente, était le plus animé. Bien qu'il eût à Napoléon l'obligation assez sérieuse d'avoir imposé sa mise en liberté comme condition particulière du traité de Campo-Formio[5] — en 1797, La Fayette languissait depuis cinq ans dans les casemates des forteresses allemandes — il ne lui avait jamais pardonné de s'être fait proclamer consul à vie, puis empereur. Le retour de l'ile d'Elbe, malgré le rétablissement de la cocarde qu'il avait instituée, ne lui avait inspiré, selon son expression encore, que des vœux contre le destructeur de toutes les idées libérales[6]. Élu député sur son refus d'accepter la pairie que lui faisait offrir Napoléon[7], il s'était mis à la tête de l'opposition parlementaire ; et il y a des indices que peu de jours avant le Champ de Mai, il avait été du groupe de députés qui firent des ouvertures à Fouché et à Carnot en vue de profiter de cette ridicule cérémonie pour déposer l'empereur[8]. Après Waterloo, l'entreprise était plus facile. La Fayette s'y dévoua. Bien entendu, il croyait avec une naïveté imbécile que les Alliés qui ne faisaient la guerre qu'à Napoléon, rentreraient chez eux à la première nouvelle de la déchéance et laisseraient la France libre d'installer le meilleur des gouvernements constitutionnels sous le sceptre du souverain qui agréerait le plus à lui, La Fayette. Pour le cas où l'Europe s'aviserait de continuer la guerre, La Fayette avait d'autres illusions à son service. Il s'imaginait que la chute de l'empire rendrait son élasticité à la nation qui repousserait alors la coalition des rois avec cette énergie populaire que Bonaparte n'avait plus le droit ni le pouvoir d'exciter[9].

Déjà mis en garde par Fouché et ses émissaires contre le prétendu projet de l'empereur de dissoudre la Chambre pour prendre la dictature, La Fayette eut la confirmation de ces desseins par Regnaud lui-même qui venait de quitter le conseil des ministres[10]. Il fallait gagner Napoléon de vitesse. La Fayette se concerta avec Lanjuinais qui, bien qu'il ne fût encore que midi et quart[11], se pressa d'ouvrir la séance[12].

Pendant la lecture du procès-verbal, les députés assis à leurs bancs on debout sur les degrés de l'hémicycle continuaient de parler avec la même véhémence que dans les couloirs. Un bruit confus et assourdissant emplissait la vaste salle. Soudain il se fit un grand silence. La Fayette montait à la tribune[13]. D'une voix grave et calme, que l'on écouta avec une attention qui tenait du recueillement, il dit : — Lorsque, pour la première fois depuis bien des années, s'élève une voix que les vieux amis de la liberté reconnaîtront encore, je me sens appelé à vous parler des dangers de la patrie que vous seuls à présent avez le pouvoir de sauver... Permettez, messieurs, à un vétéran de la cause sacrée de la liberté de vous soumettre quelques résolutions préalables dont vous apprécierez, j'espère, la nécessité : Article Ier. La Chambre des représentants déclare que l'indépendance de la nation est menacée. Article II. La Chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahison ; quiconque se rendrait coupable de cette tentative sera traître à la patrie et jugé comme tel. Article III. L'armée et la garde nationale ont bien mérité de la patrie. Article IV. Le ministre de l'intérieur est invité à porter au plus grand complet la garde nationale parisienne, cette garde citoyenne dont le patriotisme et le zèle éprouvés depuis vingt-six ans offrent une sûre garantie à la liberté, aux propriétés, à la tranquillité de la capitale et à l'inviolabilité des représentants de la nation. Article V. Les ministres de la guerre, des relations extérieures, de l'intérieur et de la police sont invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de l'Assemblée[14].

Ou applaudit. La motion répondait aux sentiments de la Chambre, à ses colères comme à ses craintes. Mais pour proposer publiquement cet attentat à la constitution, il fallait un homme qui eût le passé et l'autorité de La Fayette. Nul autre n'aurait pu raisonnablement l'oser. C'est pourquoi Napoléon ne s'est pas trompé en écrivant dans son testament que sa seconde abdication est due à La Fayette.

Les trois premiers articles furent votés sans discussion. Des bonapartistes, s'il en était encore, les uns gardaient un lâche silence, les autres cédaient à l'en traînement général : ils hurlaient avec les loups. Aucun d'eux n'osa ou ne voulut protester contre ce coup d'État parlementaire. Pour les libéraux qui pendant la Restauration s'étaient posés en apôtres de la loi, en champions de la légalité, ils passèrent sans nul scrupule sur l'illégalité de la mesure. Que Napoléon, dans la plénitude de ses droits constitutionnels, décrétât la prorogation ou la dissolution de la Chambre, ils estimaient, comme l'avait dit La Fayette, que ce serait un crime de haute trahison. Mais que la Chambre se mit en insurrection contre l'empereur et usurpât le pouvoir exécutif, c'était, à leurs veux, l'acte le plus naturel et le plus légitime.

Un léger débat s'étant élevé sur la rédaction de l'article IV, Merlin de Douai en lit ajourner le vote jusqu'après la comparution des ministres. On adopta ensuite l'article V, puis l'ensemble de la motion. A la demande de l'ancien préfet de police Dubois, que l'empereur, deux mois auparavant, n'avait pas voulu réintégrer au conseil d'État, la Chambre vota l'affichage dans Paris et les départements. On décida enfin que cette résolution serait à l'instant transmise sous forme de message aux deux autres branches de l'autorité représentative[15], ce qui signifiait, en jargon parlementaire, la Chambre des pairs et l'empereur.

 

II

Napoléon aurait pu sans doute détourner ce coup si au lieu de laisser parler longuement ses ministres et d'entreprendre de les convaincre en se grisant de ses paroles, il leur eût imposé sa volonté et se fût rendu avant midi à la Chambre dans son uniforme terni par la pondre. Mais il cherchait précisément dans son conseil l'énergie qu'il n'avait plus. Brisé de fatigue, ses forces physiques épuisées, il retardait le moment d'agir. Loin de brusquer la décision des ministres, il différait d'en prendre une lui-même[16]. On ne s'était donc arrêté à aucun parti et l'empereur continuait d'exposer ses plans pour sa nouvelle campagne de France, quand on fut informé, probablement par Regnaud, de la motion de La Fayette et du vote de la Chambre[17]. En une seule pensée, rapide comme l'éclair, Napoléon mesura toutes les conséquences de cet acte. — J'aurais dû congédier ces gens-là avant mon départ, dit-il. C'est fini. Ils vont perdre la France ! L'impression est la même chez les ministres. Un instant gagnés par son éloquence fascinatrice aux grands desseins de l'empereur, ils les jugent maintenant impraticables[18]. Davout lui-même, qui a parlé avec ardeur pour les mesures énergiques, violentes au besoin, s'intimide. Il lui vient des scrupules de légalité. S'il faut dissoudre la Chambre par la force, c'est lui, ministre de la guerre, qui sera chargé de cette exécution. Il a peur de la responsabilité. — Le moment d'agir est passé, dit-il. La résolution des représentants est inconstitutionnelle, mais c'est un fait consommé. Il ne faut pas se flatter, dans les circonstances présentes, de refaire un 18 brumaire. Pour moi, je me refuserais d'en être l'instrument[19]. Le droit passait du côté de ceux qui avaient violé la loi. Napoléon, une heure auparavant en possession de tous les pouvoirs légaux, était constitutionnellement désarmé.

Après un instant de rêverie, l'empereur dit : — Je vois que Regnaud ne m'avait pas trompé. J'abdiquerai s'il le faut. Mais s'apercevant, au visage de ses ministres qui se détendait, bien qu'ils s'efforçassent de garder leur mine contrite, qu'il s'était en quelque sorte condamné par cet aveu d'impuissance, il ajouta vivement : — Cependant, avant de prendre un parti, il faudra voir ce que tout ça deviendra. Puis il enjoignit à Regnaud de retourner à la Chambre pour calmer les représentants et se rendre compte de leur esprit. — Vous leur annoncerez que l'armée, après de grands succès, a été prise de panique ; qu'elle se rallie ; que je suis venu à Paris pour me concerter avec mes ministres et avec les Chambres sur les moyens de rétablir le matériel de l'armée et sur les mesures législatives qu'exigent les circonstances ; que le conseil est réuni pour s'occuper des propositions à présenter aux Chambres. Cette déclaration rédigée à la hâte et transcrite en double, l'empereur chargea Carnot d'en donner lecture à la Chambre des pairs en même temps que Regnaud la communiquerait à la Chambre élective[20]. Ce n'était là encore qu'un prétexte à temporiser. L'esprit de la Chambre, Napoléon ne le connaissait que trop par tout ce qu'on lui en disait depuis le matin, et par la résolution qu'elle venait de prendre. Et, raisonnablement, il ne pouvait espérer qu'un message si embarrassé eût la moindre action sur les représentants.

La Chambre écouta le porte-parole de l'empereur avec convenance mais avec un silence de glace qui était une manifestation[21]. Avant de quitter la tribune, Regnaud, assez maladroitement[22], car le document n'était certes pas de nature à réchauffer les cœurs, proposa de lire le bulletin de la bataille ; il avait une épreuve du Supplément au Moniteur où allait paraitre cette relation. — Quand on attend, s'écria un député, les renseignements officiels que doivent donner les ministres, il parait peu convenable que la Chambre prenne connaissance des laits d'une manière aussi indirecte. A une très grande majorité, les représentants refusèrent d'entendre la lecture. Puis, comme s'ils tenaient pour nulle la communication qu'avait faite Regnaud au nom de l'empereur, ils passèrent à la discussion sur la façon dont on interrogerait les ministres[23].

Presque au même moment, entre une heure et demie et deux heures, Carnot faisait la même communication à la Chambre des pairs qui venait d'entrer en séance. La déclaration impériale, lue par ce ministre d'une voix mal assurée, troubla profondément l'assemblée. On ne savait quel accueil y faire. Nul ne demandait la parole et chacun parlait bas son voisin. Il y eut comme une tacite suspension de séance. C'est au milieu de cet effarement que le message de la Chambre des représentants fut remis au président Cambacérès. Il invita Thibaudeau, l'un des secrétaires, à en donner lecture. Après un instant d'hésitation qui se traduisit par un silence assez long, la Chambre des pairs se sentit ranimée. Elle s'était faite le satellite de la Chambre élective ; celle-ci la tirait d'embarras en lui marquant le parti à prendre. — La Chambre des représentants, s'écria Thibaudeau, donne un bel exemple. Nous devons nous empresser de partager ses sentiments et de les manifester. — La résolution de la Chambre, dit Quinette, doit être appuyée et consolidée par une résolution semblable de la Chambre des pairs. Pontécoulant et Boissy d'Anglas parlèrent dans le même sens. Lavallette, Rovigo, Sieyès, Drouot, d'autres encore, étaient consternés, mais ils n'étaient pas hommes de tribune. Seul le général de Valence dont l'empereur ne devait pas tant attendre (il avait signé en 1811 l'acte de déchéance) eut le courage de prendre la parole. Pour parer à un vote par entraînement, il demanda le renvoi à une commission. Bien qu'appuyée à deux reprises par Carnot, cette proposition fut repoussée après une véhémente réplique de Boissy d'Anglas[24].

Cambacérès, sentant que la situation devenait grave, s'était retiré sous prétexte de se rendre à l'Elysée. Le vice-président Lacépède qui avait pris le fauteuil mit les articles aux voix. Sur l'article Il, déclarant traître à la patrie quiconque tenterait de dissoudre les Chambres, Pontécoulant crut devoir motiver son vote ou plutôt en accentuer la signification. — Cette disposition, dit-il, est une dérogation formelle à l'Acte constitutionnel, niais je la vote sciemment et veux en encourir toute la responsabilité. Pour la troisième fois, Valence demanda le renvoi à une commission, invoquant le règlement qui interdisait à la Chambre toute délibération d'urgence. — C'est vous-même, interrompit Pontécoulant, qui violez le règlement en revenant sans cesse sur une décision prise par l'Assemblée. La nomination d'une commission a été rejetée. Valence reprit la parole au milieu des murmures. — Je ne comprends pas, je ne comprendrai jamais comment vous déclareriez traître à la patrie quiconque tenterait de dissoudre la représentation nationale ! Qui nous menace ? Qui ? Est-ce le gouvernement ?... — C'est la canaille excitée par nos ennemis ! s'écria tout en feu Pontécoulant. Et d'ailleurs, si un ministre présentait un arrêté de dissolution, je nie déclare dès à présent son accusateur. — Il est indécent, dit Boissy d'Anglas, de revenir quatre fois sur la même proposition. Je demande que l'on passe aux voix et que celui qui entrave encore la décision de l'Assemblée soit rappelé à l'ordre. On vota aussitôt une résolution conforme à celle de la Chambre des représentants, avec cette même clause que le texte en serait transmis à l'empereur. L'article IV qui enjoignait aux ministres de se rendre à l'Assemblée fut cependant repoussé. Pontécoulant avait émis à cet égard des scrupules de légalité, lui qui assumait si allègrement la responsabilité de l'article II, attentat bien plus grave à la Constitution. Après avoir voté cette déclaration de guerre à l'empereur, la Chambre des pairs suspendit la séance[25].

La Chambre des représentants était restée en permanence. On commençait à y être très irrité que les ministres ne se présentassent point selon l'invitation impérative qui leur en avait été faite. Sur la proposition de Jay, appuyée par Manuel et par Durbach, ou vota l'envoi à chaque ministre nominativement d'un second message lui enjoignant de se rendre incontinent devant hi Chambre. Entre temps, on engagea une discussion sur les mesures à prendre pour la sécurité de l'Assemblée. — M. de La Fayette, dit Manuel, vous a proposé de faire appeler les chefs de la garde nationale. Mourir pour la patrie est un sort si beau qu'il n'est personne parmi nous qui ne s'en fit un titre de gloire et de bonheur. Mais nous devons nous conserver, non pour nous mais pour la patrie. Un député qui aimait mieux, comme Manuel, se conserver pour la patrie que, mourir pour elle, demanda que la Chambre nommât un nouveau commandant de la garde nationale. — Le général Durosnel, dit-il, pourrait refuser d'obéir au parlement, sous prétexte qu'il n'est que commandant en second sous les ordres immédiats de l'empereur. Le général Sébastiani insista pour que l'on appelât les douze chefs de légion et qu'il leur fia donné l'ordre de mettre chacun un bataillon sous les armes afin de protéger la représentation nationale. Le général Sorbier répliqua que l'on devait procéder régulièrement et s'adresser à Durosnel. L'ordonnateur Lefebvre, membre de la commission administrative de la Chambre, ferma la discussion en assurant que lui et ses collègues venaient d'inviter officiellement le général Durosnel à envoyer 500 grenadiers. Un autre membre de la commission, Gamon, rassura tout à fait les députés en ajoutant qu'un bataillon de garde nationale était déjà arrivé autour du palais[26].

Durosnel n'était pas responsable de cette prise d'armes insolite. Benjamin Delessert, qui cumulait le mandat de représentant avec le grade de chef de la 3e légion, avait voté la motion de La Fayette, et, incontinent, il avait quitté la Chambre pour faire de sa propre autorité battre le rappel dans le quartier des Petits-Pères. Environ quatre cents gardes nationaux s'assemblèrent ; il leur dit que la représentation nationale étant menacée, ils avaient mission de la protéger. Les gardes, croyant marcher en vertu d'un ordre régulier, s'acheminèrent sans objection vers le Palais-Bourbon. Delessert les rangea en bataille devant les grilles, face au pont de la Concorde, et leur lit même distribuer des cartouches[27].

C'était un excès de précaution, car pour être redoutable la foule qui grossissait aux abords du Corps législatif était d'opinion trop divisée. D'ailleurs il lui manquait un chef ou un mot d'ordre. Tel groupe de curieux où les bourgeois et les boutiquiers se trouvaient en majorité approuvait la conduite des représentants. Ils pensaient que la Chambre, en se déclarant si résolument contre l'empereur, l'allait contraindre à une nouvelle abdication qui aurait pour conséquences la paix et la reprise des affaires. Avec le roi, que quelques-uns désiraient en secret et que d'autres se résignaient déjà à accepter, on aurait du moins la tranquillité ! Ils jugeaient comme à la Bourse où l'on saluait par une hausse de deux francs le plus cruel désastre qu'eussent éprouvé les armes françaises. Ces sentiments avaient dominé autour du palais législatif pendant une partie de l'après-midi, car l'élément populaire y était encore peu nombreux. Dans les quartiers éloignés, les nouvelles avaient tardé à se répandre. Par une confusion explicable, le bruit avait même couru d'abord que c'était l'impératrice qui était arrivée à Paris. Vers quatre heures seulement, les ouvriers et les fédérés commencèrent à se porter en nombre vers l'Elysée et vers la Chambre. A mesure qu'ils apprenaient les incidents de la séance, ils manifestaient leur mécontentement par des sarcasmes et des menaces contre les représentants et des cris de Vive l'empereur ! Malgré l'effroyable bulletin de la bataille qui venait de paraître en un supplément du Moniteur et en diverses feuilles volantes que l'on se passait de main en main et dont on faisait des lectures à haute voix, ceux-là n'étaient point découragés. La défaite exaltait leur patriotisme, avivait leur haine contre l'étranger ; leurs colères contre ses partisans, et laissait entière leur confiance en l'empereur. Ils voulaient la continuation de la guerre, mais tout leur espoir était Napoléon[28].

L'empereur était informé d'instant en instant de ce qui se passait au Corps législatif et au Luxembourg. La défection de la Chambre des pairs l'affligea dans ses sentiments plus qu'elle ne déconcerta ses plans. Il ne comptait pas trouver un appui bien efficace dans la Chambre haute qu'il savait aussi déconsidérée déjà que naguère son Sénat. La nouvelle injonction des représentants aux ministres lui donna quelque colère. — Je vous défends de bouger, dit-il. Tout de même, à moins de recourir à des mesures extrêmes qu'il était bien loin de vouloir employer, il fallait céder. Après avoir assez longtemps hésité, il autorisa les ministres à se rendre an Corps législatif. Mais afin qu'ils ne parussent point obéir aux ordres factieux de la Chambre, il les y dépêcha comme porteurs d'un second message. D'après l'Acte additionnel, l'empereur avait le pouvoir de se faire représenter au parlement par des commissaires de son choix. Il adjoignit aux ministres le prince Lucien en qualité de commissaire extraordinaire. Ses ministres, dont il voyait l'abattement et dont il soupçonnait la tiédeur, lui semblaient désormais impuissants à défendre ses droits. Pour faire un dernier appel au patriotisme des Chambres, il avait plus de confiance dans l'ardeur et la fermeté de Lucien. — Allez, dit-il, et parlez de l'intérêt de la France qui doit être cher à tous ses représentants. A votre retour, je prendrai le parti que me dictera mon devoir[29].

L'empereur quitta le salon pour aller respirer sous les grands arbres du jardin. Lucien le suivit. Il avait accepté sa mission à contre-cœur ; il jugeait qu'obtempérer à l'audacieuse sommation des députés en leur envoyant les ministres serait déjà une sorte d'abdication. Il conseilla de nouveau à l'empereur de dissoudre la Chambre. A cette époque, le jardin de l'Elysée avait pour clôture un saut de loup et un petit mur très bas, en partie écroulé. La foule qui s'amassait dans l'avenue Marigny en criant : Vive l'empereur ! et : Des armes ! des armes ! aperçut Napoléon au débouché de la grande allée. Les acclamations redoublèrent. — Eh bien ! dit Lucien, vous entendez ce peuple ?... Un mot, et les ennemis de l'empereur auront succombé. Il en est ainsi par toute la France. L'abandonnerez-vous aux factions ? L'empereur s'arrêta, salua de la main la foule hurlante, et répondit à son frère, ému jusqu'aux larmes de la grandeur de ses paroles : — Suis-je plus qu'un homme pour ramener une Chambre égarée à l'union qui seule peut nous sauver ? ou suis-je un misérable chef de parti pour allumer la guerre civile ? Non ! jamais ! En brumaire, nous avons pu tirer l'épée pour le bien de la France. Pour le bien de la France, nous devons aujourd'hui jeter cette épée loin de nous. Essayez de ramener les Chambres. Je puis tout avec elles. Sans elles, je pourrais beaucoup pour mon intérêt, mais je ne pourrais pas sauver la patrie. Allez, et je vous défends en sortant de haranguer ce peuple qui me demande des armes. Je tenterai tout pour la France ; je ne veux rien tenter pour moi[30].

Quelques instants après, l'empereur exprima les mêmes sentiments à Benjamin Constant qu'il avait mandé, et qu'il reçut dans le jardin. Les : Vive l'empereur ! et les cris : Aux armes ! continuaient autour de l'Elysée. Benjamin Constant qui, le matin, avait considéré l'abdication comme funeste et qui, depuis la révolte de la Chambre, ne voyait plus d'autre issue, écoutait avec anxiété ces manifestations d'un enthousiasme en quelque sorte sauvage. Il songeait à l'unique mais terrible ressource qui restait à Napoléon s'il déchaînait la démagogie en l'excitant par les spoliations et le sang. Cet homme, pensait-il, pourrait être le Marius de la France, et la France deviendrait le tombeau des nobles et peut-être le tombeau des étrangers. L'empereur avait longtemps gardé le silence, les yeux fixés sur la foule qui l'acclamait ; il dit soudain : — Vous les voyez ! ce n'est pas eux que j'ai comblés d'honneurs et gorgés d'argent. Que me doivent-ils ? Je les ai trouvés, je les ai laissés pauvres. Mais l'instinct de la nécessité les éclaire, la voix du pays parle en eux. Si je le veux, dans une heure, la Chambre rebelle n'existera plus... Mais la vie d'un homme ne vaut pas ce prix. Je ne veux pas être le roi de la Jacquerie. Je ne suis pas revenu de l'ile d'Elbe pour que Paris soit inondé de sang[31].

 

III

Il était six heures[32] quand Lucien, accompagné des ministres de l'intérieur, des affaires étrangères, de la guerre et de la police, entra dans la salle des séances. La nouvelle qu'une foule énorme acclamait l'empereur autour de l'Elysée avait jeté l'alarme parmi les députés. Le bruit courait que des ordres étaient donnés d'assembler les dépôts de la garde et deux bataillons de tirailleurs fédérés pour les faire marcher contre la Chambre[33]. A l'arrivée du président des Cinq-Cents au 18 brumaire, chacun sentit un frisson ; on regardait instinctivement si derrière les commissaires de l'empereur ne luisaient pas des baïonnettes. L'assemblée reprit son assurance en voyant l'attitude embarrassée de Lucien et la sérénité de Fouché. Sur la demande du prince, la Chambre se forma en comité secret. Lucien lut le message où l'empereur disait en substance que les négociations allaient être rouvertes pour mettre un terme à la guerre, si cela était compatible avec l'indépendance et l'honneur de la nation, et que le prince Lucien et les ministres étaient chargés de donner à la Chambre tous les renseignements qu'elle pourrait désirer. La plus grande union est nécessaire, terminait l'empereur, et je compte sur la coopération et le patriotisme des Chambres et sur leur attachement à ma personne. Lucien acheva cette lecture par un appel à l'union entre les corps politiques ; puis Davout, Caulaincourt et Carnot, montant tour à tour à la tribune, donnèrent quelques renseignements d'un optimisme timide sur les ressources militaires et les espérances diplomatiques[34].

Jay, l'homme de Fouché, prit la parole : — Je ne me dissimule pas, dit-il avec emphase, le danger auquel je m'expose si la proposition que je vais faire n'est pas soutenue par la Chambre tout entière. Mais dussé-je essuyer le même sort que les anciens députés de la Gironde, je ne reculerai pas devant mon devoir. Avant d'émettre ma proposition, je prie le président d'interpeller les ministres de déclarer avec franchise s'ils pensent que la France peut résister aux armées combinées de l'Europe, et si la présence de Napoléon n'est pas un obstacle invincible à la paix ?

Fouché avait.posé la question par la bouche de son compère Jay. Il se chargea lui-même de la réponse. Tandis que les ministres hésitants se consultaient du regard, le traître, sans leur laisser le temps de prendre un parti, dit négligemment que les ministres n'avaient rien à ajouter à leurs rapports antérieurs. Prenant acte de cette déclaration évasive, Jay montra l'armée décimée, épuisée, incapable d'opposer une résistance efficace à l'étranger, dont les forces croîtraient chaque jour, et rappela les manifestes des puissances, qui s'étaient coalisées non contre l'indépendance de la nation française, mais contre la seule personne de Napoléon[35]. Encouragé par l'approbation de la Chambre, il interpella Lucien : — Vous, prince qui avez montré un noble caractère dans l'une et l'autre fortune, souvenez-vous que vous êtes Français, que tout doit céder à l'amour de la patrie. Retournez vers votre frère ; dites-lui que l'assemblée des représentants du peuple attend de lui une résolution qui lui fera plus d'honneur dans l'avenir que ses nombreuses victoires ; dites-lui qu'en abdiquant le pouvoir il peut sauver la France qui a fait pour lui de si grands et de si pénibles sacrifices.

Le coup était porté. Lucien tenta d'y parer. Il opposa aux paroles de Jay sur la désorganisation de l'armée le tableau des ressources qui restaient eu hommes et en matériel. — Quant à l'étranger, conclut-il, quelle confiance pouvez-vous avoir dans ses déclarations. Les Alliés ne combattent, disent-ils, que contre l'empereur. Quelle dérision ! C'est pour envahir la France, c'est pour se partager ses provinces que les puissances se sont armées. Je le répète, ce n'est pas Napoléon que l'Europe veut attaquer, c'est la nation française. Et on propose à la France d'abandonner son empereur ! On l'exposerait devant le tribunal des peuples à mi jugement sévère sur son inconstance et sa légèreté. A ces mots, La Fayette se leva et s'écria avec véhémence : — C'est une assertion calomnieuse ? Comment a-t-on -osé accuser la nation d'avoir été légère et peu persévérante à l'égard de Napoléon ? Elle l'a suivi dans les sables d'Égypte et dans les déserts de Russie. Et c'est pour l'avoir suivi qu'elle a à regretter le sang de trois millions de Français !

Le discours de Lucien, très habile et très éloquent, avait presque ramené l'Assemblée ; sa dernière phrase, qui provoqua la dure réponse de La Fayette, ruina tout l'effet obtenu. Le prince, interdit, ne trouva rien à répliquer. Manuel, Dupin, Lacoste, Girod de l'Ain parlèrent dans le même sens que Jay, appuyant plus on moins sa motion, qu'une députation fût envoyée à l'empereur pour lui demander d'abdiquer et lui signifier que, s'il s'y refusait, on prononcerait la déchéance. Bien que gagnés à cette proposition, les députés reculèrent au moment de l'adopter ; d'un accord tacite, elle fut temporairement écartée sans être mise aux voix. Comme mesure provisoire, on décida la nomination d'une commission de cinq membres de chaque Chambre pour être associée aux délibérations du conseil des ministres[36].

La séance redevenue publique à huit heures du soir, la Chambre arrêta que ses délégués seraient son président, Lanjuinais, et ses quatre vice-présidents, La Fayette, Flaugergues, Dupont de l'Eure et le général Grenier. Entre temps, Davout crut devoir faire cette déclaration à la tribune : — J'apprends que des malveillants font courir le bruit que j'ai fait avancer des troupes pour cerner l'Assemblée. Ce bruit est injurieux à l'empereur et à son ministre, pli est bon Français[37]. De son côté, le général Durosnel, commandant en second la garde nationale, rédigea sans en référer à l'empereur ni au ministre de l'intérieur un ordre du jour commençant par ces mots : Au moment où les Chambres vont délibérer sur les moyens de sauver la patrie il faut que leurs délibérations puissent être calmes ; en conséquence, les postes de la garde nationale y seront doublés, et MM. les chefs de légion tiendront dans chaque mairie une réserve commandée par un capitaine, pour se porter partout où le besoin pourrait l'exiger[38]. Ces déclarations, ces mesures protectrices, ces adhésions détournées, tout cela n'était point fait, il s'en fallait, pour fléchir l'opposition factieuse des députés.

Du Corps législatif, Lucien et les ministres se rendirent à huit heures et demie à la Chambre des pairs qui se forma en comité secret. La séance fut très courte. Les commissaires de l'empereur se bornèrent à lire le message et à inviter la Chambre haute à désigner ses cinq délégués au conseil des ministres. On élut Boissy d'Anglas, Thibaudeau et les généraux Drouot, Dejean et Adréossy[39].

Lucien retourna à l'Élysée. L'empereur avait Biné seul, en présence de la princesse Hortense. L'animation qu'il avait montrée tout le jour cédait à la fatigue physique. 11 était triste et abattu, causait peu ; sa pensée flottante semblait incapable de se fixer pour une décision quelconque. Tantôt il déclarait vouloir user de ses droits constitutionnels contre la Chambre insurgée, tantôt il parlait d'en finir tout de suite par une seconde abdication. Hortense lui ayant conseillé de prendre des sûretés en écrivant à l'empereur d'Autriche ou au czar, il dit avec force : — Jamais je n'écrirai à mon beau-père. Je lui en veux trop de m'avoir privé de ma femme et de mon fils. C'est trop cruel ! Alexandre n'est qu'un homme ; si j'en suis réduit là, j'aime mieux m'adresser à un peuple, à l'Angleterre[40]. Lucien lui rendit compte de sa mission sans rien dissimuler des sentiments ouvertement hostiles, presque haineux, de l'Assemblée. — La Chambre conclut-il, s'est prononcée, trop fortement pour qu'il y ait espoir de la ramener. Dans vingt-quatre heures, l'autorité de l'empereur ou celle de la Chambre doit avoir cessé. Il n'y a que la dissolution ou l'abdication. C'était aussi l'avis de Bassano et de Caulaincourt, présents à l'entretien. Mais tandis que Lucien insistait énergiquement pour un coup de force, les deux ministres conseillaient le parti contraire avec une égale fermeté. Ils insinuèrent même que si l'empereur tardait trop à se soumettre, on prononcerait sa déchéance. — Ils n'oseraient ! dit Napoléon avec un accent qui décelait plus de doute que de conviction[41].

Cette journée, déjà si remplie, n'était pas terminée. A onze heures, les princes Joseph et Lucien, tous les ministres et les dix délégués des Chambres se réunirent sous la présidence de Cambacérès dans la salle du conseil d'État aux Tuileries. Les ministres n'avaient eu ni le temps ni la liberté d'esprit de méditer les moyens de salut public, qui devaient faire l'objet de la délibération. Leur embarras était grand. Pour dire quelque chose, ils déclarèrent que les ministres d'Etat proposeraient à la Chambre les mesures propres à fournir des hommes et de Far-gent et à contenir les ennemis de l'intérieur. On approuva à l'unanimité cette vague déclaration bien qu'elle fût loin de répondre à l'attente de La Fayette et de ses collègues. Pour eux le seul moyen de salut public était l'abdication. On arriva à en parler, d'abord implicitement. Thibaudeau demanda qu'il fût posé en principe que l'on sacrifierait tout pour la patrie, sauf la liberté constitutionnelle et l'intégrité du territoire. Cette motion, qui impliquait que l'on était prêt à sacrifier l'empereur, fut votée à une voix de majorité. L'un des députés proposa ensuite d'envoyer au quartier-général ennemi des négociateurs au nom des Chambres, puisque les puissances ne voulaient pas traiter avec Napoléon. Seul de ses collègues du cabinet, Fouché appuya cette motion. Les autres ministres, retenus par un reste de pudeur, objectèrent que ce serait prononcer de fait la déchéance. La proposition fut repoussée, puis reprise et votée par seize voix contre cinq, grâce à ce correctif illusoire que les plénipotentiaires des Chambres seraient nommés avec le consentement de l'empereur[42].

La discussion avait échauffé les esprits. La Fayette jugea le moment opportun pour aborder explicitement la question de l'abdication. Lucien l'interrompit : — Si les amis de l'empereur avaient cru son abdication nécessaire au salut de la France, ils auraient été les premiers à la lui demander. — C'est parler en vrai Français, reprit La Fayette. J'adopte cette idée. Je demande que nous allions tous chez l'empereur lui dire que son abdication est devenue nécessaire aux intérêts de la patrie. Malgré l'insistance de Flaugergues et de Lanjuinais, Cambacérès se défendit de mettre aux voix une motion de cette espèce. On se sépara à trois heures du matin, avec la certitude que le jour qui se levait verrait la chute de Napoléon[43].

 

 

 



[1] Le Nain Jaune, 25 juin. Villemain, Souv., II, 269-270. Thiébault, V, 359. Barante à sa femme, Paris, 21 juin [22 juin] (Souv., 154.)

[2] Lettre de Joseph, citée par Méneval, Souvenirs, III, 401.

[3] Villemain, II, 270-272. Thiébault, V, 359-360. Thibaudeau, X, 353-391. (Cf. 399). Lettres de La Fayette à Mme d'Hénin, 20 juin (Mém., V, 522-523) et Mém., V, 450-451. Rovigo, VIII. 139-140, 142-143. Esquisse sur les Cent Jours, 34-36. Cf. Benjamin Constant, Mém. sur les Cent Jours, 132-133. Miot de Mélito, III, 438. Lavallette, II, 151.

Le fait que des rapports (d'ailleurs assez inexacts) sur ce qui se passait au conseil de l'Elysée arrivaient à tout instant à la Chambre est mentionné par Villemain et confirmé par la lettre de La Fayette à Mme d'Ménin.

[4] Villemain, II, 272-273. La Bretonnière, Souv., 270.

[5] S'il est vrai que Bonaparte agit en cela d'après les instructions du Directoire, il est vrai aussi qu'il prit à cœur la mise en liberté de La Fayette a laquelle s'opposait très vivement le cabinet autrichien, et qu'il l'obtint par son ardente persévérance. Voici d'ailleurs en quels termes La Fayette, dans une lettre du 6 octobre 1797 (Moniteur du 11 novembre, 1797), exprimait sa reconnaissance à Bonaparte : Les prisonniers d'Olmütz aiment à rendre hommage à leur libérateur... le héros qui a mis notre résurrection an nombre de ses miracles... Nous allons tâcher de rétablir les santés que vous avez sauvées. Nous joindrons aux vœux de notre patriotisme pour la République l'intérêt le plus vif à l'illustre général auquel nous sommes encore plus attachés pour les services qu'il a rendus à la cause de la liberté et à notre patrie que pour les obligations particulières que nous nous glorifions de lui avoir et que la plus cive reconnaissance a gravées à jamais dans notre cœur.

Le 6 mars 1798, La Fayette écrivait encore à Bonaparte. (Lettre citée dans les Mémoires de La Fayette, V, 151-152) : Je vous dois plus que ma liberté et ma vie, puisque ma femme, mes filles, mes camarades de captivité vous reconnaissent aussi pour leur libérateur... J'espère n'avoir pas besoin de vous assurer que ma gratitude durera, comme mon attachement, autant que ma vie.

La Fayette rentra en France grâce au 18 Brumaire, qu'il fût bien loin de blâmer. Le 20 mai 1802, il écrivit au Premier Consul (Mémoires, V, 199) : Le 18 Brumaire sauva la France.

[6] La Fayette, Mémoires, V, 370-372.

[7] La Fayette, Mémoires, V, 417-418, 432.

[8] Esquisse littéraire sur les Cent Jours (d'après les notes de La Fayette et de Lanjuinais), 13-14.

[9] La Fayette, Mémoires, V, 411-112. Cf. Esquisse sur les Cent Jours, 13-14 et la lettre de La Fayette du 9 juin (Mém., V, 509).

[10] La Fayette à Mme d'Hénin, Paris, 29 juin (Mém., V, 523).

Il est difficile de révoquer en doute cette assertion précise d'une lettre écrite par La Fayette huit jours après les événements et où il n'avait aucun intérêt à accuser ni à prôner Regnaud. Sans doute Regnaud, persuadé que l'empereur était condamné de toute façon et s'imaginant que l'abdication assurerait la couronne au Prince impérial tandis qu'une tentative contre la Chambre perdrait Napoléon II avec Napoléon Ier, crut devoir employer tous les moyens pour paralyser son souverain. C'était tout de même une singulière façon d'entendre le dévouement. Napoléon a dit à Sainte-Hélène que Regnaud manqua de courage. Il a dit une autre fois : Regnaud m'a trahi un des premiers. (Gourgaud, Journal de Sainte-Hélène, I, 135, 578).

Que Regnaud eût quitté l'Elysée en plein conseil pour venir à la Chambre, cela s'explique par sa qualité de député et ses fonctions de ministre d'État. Il pouvait avoir avantage pour l'empereur que ses ministres d'État, dont la présence n'était plus absolument nécessaire au conseil où ils avaient déjà exprimé leur avis, assistassent, selon la coutume, à la séance de la Chambre. C'est ainsi que Merlin, ministre d'Etat comme Regnaud, et qui avait dû comme lui assister au conseil, put prendre la parole dans cette séance (Moniteur, 22 juin). Il est possible que leurs deux collègues, Ginoux et Boulay, soient aussi venus à la Chambre, et nous savons que Cambacérès quitta le conseil pour aller présider la Chambre des pairs.

[11] Moniteur, 22 juin.

[12] Lettre précitée de La Fayette à Mme d'Hénin.

Dans son Mémoire justificatif (12), Lanjuinais se prévalut à bon droit d'avoir été un des provocateurs de la déchéance de Napoléon — A remarquer qu'il avait été créé Comte par l'empereur et qu'il tenait furieusement à ce titre (voir sa lettre à Barante du 22 juillet. Arch. Nat, F. I, c. 47.)

[13] Villemain, Souvenirs, II, 272-273. — Villemain assistait à cette séance.

[14] Moniteur, 22 juin.

[15] Moniteur, 22 juin.

[16] Montholon, II, 203. Gourgaud, Journal de Sainte-Hélène, II, 320.

[17] Fleury de Chaboulon, II, 203-214. — Fleury commet une inexactitude en disant que l'empereur fut informé de l'événement par le message de la Chambre. Davout, dans ses Souvenirs manuscrits, et Boulay (284) précisent bien que ce message arriva à l'Elysée quand on y connaissait déjà l'adoption de la motion faite par La Fayette. En effet, d'après le Moniteur du 2 juin, le message des représentants adressé à la Chambre des pairs n'y parvint que vers deux heures. Le message à l'empereur, envoyé officiellement au duc de Bassano, ministre secrétaire d'État, ne dut donc pas arriver beaucoup plus tôt à l'Elysée. Or, à deux heures, Carnot avait déjà fait à la Chambre des pairs la communication dont il sera parlé plus loin et qui avait été suggérer à l'empereur par la nouvelle de la motion de La Fayette.

Il est donc certain que cette grave nouvelle avait été apportée à l'Elysée par un des ministres d'Etat présents à l'ouverture de la séance, et il est très probable que ce ministre était Regnault, puisque La Fayette affirme qu'il le vit à la Chambre à midi et puisque vers une heure l'empereur le chargea verbalement, à l'Elysée, d'une communication pour la Chambre.

[18] Mémoires manuscrits de Davout. Fleury de Chaboulon, II, 203-204. Thibaudeau, X, 396. Boulay, 281-286. Esquisse sur les Cent Jours, 38.

[19] Mémoires manuscrits de Davout. Cf., dans le Moniteur du 22 juin, la déclaration que le prince d'Eckmühl fit à la Chambre le 21 juin.

[20] Fleury de Chaboulon, II, 201-205. Thibaudeau, X, 396. Cf. pour le texte de la déclaration que je ne fais que résumer, le Moniteur, du 22 juin.

[21] Villemain (II, 298) dit que la déclaration de l'empereur ne répondait pas à la déclaration de la Chambre. C'est vrai, mais les députés n'avaient point à en être surpris, puisque leur message n'était pas encore parvenu à l'Elysée et que l'empereur, par conséquent, était censé ignorer la motion de La Fayette.

[22] À se rappeler le rôle de Regnaud dans cette journée, les entrevues avec Fouché, sa déclaration au conseil des ministres, ses confidences à La Fayette, on pouvait peut-être dire : assez perfidement au lieu de : assez maladroitement. La lecture de ce bulletin, ou l'empereur, s'imaginant à tort porter les résolutions de la France à la hauteur des périls, avait retracé le désastre avec les plus effrayants détails aurait produit un effet funeste sur la Chambre.

[23] Moniteur, 22 juin.

[24] Boissy d'Anglas pendant toute la durée de l'empire avait été un sénateur très zélé. Nommé pair par Louis XVIII en 1814, il fut nommé pair par Napoléon en 1815, et rétabli le 17 août sur les registres de la pairie royale. Il est vrai qu'il prit soin, le 7 juillet, d'écrire à Talleyrand cette lettre caractéristique : On m'assure que Votre Altesse arrive ce soir même à Paris. Dans ces événements mes vœux les plus ardents n'ont jamais cessé d'être pour le retour du roi. Quoique les circonstances m'aient forcé de suivre une autre voie que celle que j'aurais voulu recevoir de lui, je n'en ai pas moins la consolation de penser que plusieurs de mes actions et de mes discours ont eu son intérêt personnel pour but. Je demande à aller me jeter aux pieds du roi. (A. Talleyrand, 7 juillet. Arch. Affaires étrangères, 591). — Quand on sait écrire de si belles lettres on est pair ou sénateur sous tous les régimes.

[25] Moniteur, 22 juin et 23 juin. F. T. D., Les deux Chambres de Buonaparte, 112-123. Villemain, Souv., II, 285-292. Lavallette, II, 192-193. Rovigo, VIII, 144.

[26] Moniteur, 22 juin. F. T. D., Les deux Chambres de Buonaparte, 130-132. Commission administrative à Durosnel, 21 juin. (Arch. Guerre.)

[27] La Fayette, Mém., V, 453. Comte, Hist. de la Garde Nationale, 453-455. Rovigo, VIII, 154-156. — Rovigo rapporte cet incident comme s'étant passé dans la matinée du 22 juin. Mais d'après La Fayette et Comte, dont le double témoignage est confirmé par les paroles de Damon dans la séance du 21 (Moniteur du 22 juin), c'est bien le 21 que Delessert amena 400 hommes de la 3e légion pour protéger la Chambre.

[28] Rapport de police militaire, 22 juin. Lettre interceptée, Paris, 22 juin (Arch. Guerre). Note de police, 22 juin (Arch. Nat., F. 7, 3204). Bulletin de Paris, 272-273. Miss Helena William, Relat. des évén., 145-146. Hobhouse, Lettres, II, 64-65. La Bretonnière, Souv. du quartier latin, 270-272. Cf. Thiébault, Mém., V, 305 et les paroles de Manuel dans la séance du 21 juin : Des mouvements s'aperçoivent. Ces mouvements peuvent être de nature à nous ôter la faculté de délibérer. (Les deux Chambres de Buonaparte, 130.)

[29] Mémoires manuscrits de Marchand. Fleury de Chaboulon, II, 205-206. Rovigo, VIII, 146. Lucien Bonaparte, La Vérité sur les Cent Jours, 58-59. Lettre des ministres au président de la Chambre, 21 juin (Moniteur, 22 juin).

[30] Lucien Bonaparte, La Vérité sur les Cent Jours, 59-61 et 56-57. Cf., sur les attroupements autour de l'Elysée, Mémoires manuscrits de Mme de X. Mémoires manuscrits de Marchand. Benjamin Constant, Mém. sur les Cent Jours, II, 130-140. Méneval, II, 348. Barante, Souvenirs, II, 156. Général Thiébault, Mém., V, 365.

[31] Benjamin Constant, Mém. sur les Cent Jours, II, 133-140. Cf. Lettres à Mme Récamier, 190-101, 192-193. (Ces lettres sont du 21 juin au matin et du 21 juin au soir). Journal, 196.

[32] Les Deux Chambres de Buonaparte, 132, note 1.

[33] Esquisse histor. sur les Cent Jours, 39-40. Cf. la déclaration de Davout à la fin de la séance du 21 juin (Moniteur, 22 juin).

[34] Moniteur, 22 juin, Esquisse histor. sur les Cent Jours, 40. Lucien Bonaparte, La Vérité sue les Cent Jours, 50-52 et 57. Les Deux Chambres de Buonaparte, 132. La Fayette, Mém., V, 453.

[35] Jay faisait allusion à la Déclaration du cabinet de Londres, du 25 avril, et à l'Office uniforme des autres cabinets, du 6 mai, portant que les puissances feraient des efforts communs contre Napoléon sans dessein d'imposer à la France un gouvernement particulier. Mais jamais les puissances n'avaient déclaré qu'elles arrêteraient leurs armées si Napoléon était détrôné.

[36] Esquisse historique sur les Cent Jours (d'après les notes du La Fayette) 40-46. Lucien Bonaparte, La Vérité sur les Cent Jours, 51-56. Les deux Chambres de Buonaparte, 152-153. La Fayette, Mém., V, 460.

[37] Moniteur, 22 juin.

[38] Ordre de Durosnel, 21 juin (Arch. Guerre). — Cet ordre du jour ne fut rendu public que le lendemain, 22 juin.

[39] Moniteur, 22 juin. Les deux Chambres de Buonaparte, 123-124. Villemain, Souv., II, 296.

[40] Mémoires manuscrits de Mme de X.

[41] Mémoires manuscrits de Marchand. F. de Chaboulon, II, 211. Lucien Bonaparte, Vérité sur les Cent Jours, 89.

[42] Rapport à la Chambre du général Grenier sur la séance des Tuileries (Moniteur, 23 juin). Esquisse hist. sur les Cent Jours, 47-48. Thibaudeau, X, 401-402.

[43] Esquisse sur les Cent Jours, 48-49. Thibaudeau, X, 402-403 ; et, sur les paroles de Lucien que La Fayette attribue à un des ministres, F. de Chaboulon, II, 212.