1815

LIVRE III. — WATERLOO

 

CHAPITRE II. — LA BATAILLE DE WATERLOO - LA MATINÉE.

 

 

I

Les plateaux de la Belle-Alliance et de Mont-Saint-Jean, chacun d'une altitude moyenne de 132 mètres, s'élèvent à peu près parallèlement dans la direction du couchant au levant. Ils sont séparés par deux vallons jumeaux que la grande route de Charleroi à Bruxelles traverse perpendiculairement, du sud au nord. Ces deux vallons sont étroits et peu profonds ; de l'auberge de la Belle-Alliance aux crêtes de Mont-Saint-Jean, il n'y a que 1.300 mètres à vol d'oiseau, et les fonds les plus bas sont cotés 110. A l'est de la grande route, c'est le vallon de Smohain qui, très accidenté, va toujours se resserrant, devient ravin et finit par se confondre avec le lit du ruisseau d'Ohain ; à l'ouest, c'est le vallon de Braine-L'Alleud qui présente aussi de multiples ondulations de terrain et où passe en biais la route de Nivelles. Cette seconde route court du S.-S.-O. au N.-N.-O. Après avoir atteint le plateau de Mont-Saint-Jean, elle s'embranche à angle aigu, au hameau de ce nom-, sur la grande route, laquelle traverse, à environ une lieue de là, le village de Waterloo, construit dans une échancrure de la forêt de Soignes, et continue vers Bruxelles en s'enfonçant sous bois[1].

Vue de la Belle-Alliance, la grande route de Bruxelles, qui descend et remonte en ligne droite, semble très roide. C'est une illusion de perspective. En réalité, la pente n'a point une si forte inclinaison. Un cavalier peut la gravir à un galop soutenu sans trop presser son cheval ni l'essouffler[2]. Mais à la droite comme à la gauche de la route, le sol très inégal s'escarpe en maint endroit. C'est une succession infinie de mamelons et de creux, de plis et de rideaux, de sillons et de renflements. Toutefois, à le regarder des hauteurs, le double vallon a l'aspect d'une plaine s'étendant sans dépressions marquées entre deux collines d'un très faible relief. Il faut passer à travers champs pour voir ces mouvements de terrain incessants et onduleux, comparables aux houles de la mer.

Le chemin d'Ohain à Braine-L'Alleud, qui côtoie la crête du plateau de Mont-Saint-Jean et y coupe à angle droit la route de Bruxelles, couvre d'une ligne d'obstacles naturels presque toute la position anglaise. A l'est de la grande route, ce chemin est au ras du sol ; mais une double bordure de haies vives, hautes et drues, le rend infranchissable à la cavalerie. A l'ouest, le terrain se relevant brusquement, le chemin d'Ohain s'engage entre deux talus de cinq à sept pieds ; il forme ainsi, l'espace de 400 mètres, une redoutable tranchée-abri. Puis il se retrouve de niveau et continue son parcours sans présenter désormais d'autres obstacles que quelques haies éparses[3]. En arrière de la crête qui forme rideau, le terrain s'incline vers le nord, disposition très favorable à la défense. Les troupes de seconde ligne et les réserves échappent aux vues de l'ennemi et sont en partie abritées contre le feu.

Espacés sur un rayon de 3.500 mètres, à mi-côte et dans les fonds, le château de Hougoumont avec sa chapelle, ses vastes communs, son parc clos de murs, son verger entouré de haies, et le bois-taillis qui en défend l'approche au sud ; la ferme de la Haye-Sainte, massif de pierre flanqué d'un verger bordé de haies et d'un potager en terrasse ; un monticule surmontant l'excavation d'une sablonnière et protégé par une haie ; la ferme de Pape-lotte ; la grosse ferme de La Haye ; enfin le hameau de Smohain forment autant de bastions, de caponnières et de fortins devant le front de la position.

L'horizon est fermé au nord par les masses vertes de la forêt de Soignes sur lesquelles se détachent les clochers de Mont-Saint-Jean et de Braine-L'Alleud. Au nord-est, s'étendent les bois d'Ohain et de Paris, et plus loin le bois de Chapelle-Saint-Lambert. A l'est, les bois de Vardre et d'Hubermont bordent les croupes qui couronnent le ravin de la Lasne, lequel prend naissance près du village de Plancenoit. Tout le reste du terrain est découvert. Au sommet des plateaux, sur les versants des collines, dans le fond des vallées, partout de grands seigles qui commencent à blondir.

En résumé, une vaste courtine (le plateau de Mont-Saint-Jean), s'élevant au-dessus des vallons de Smohain et de Braine-L'Alleud ; deux rangées de haies, puis une double berge comme parapet (le chemin d'Ohain), d'où l'on peut battre, à l'inclinaison d'une plongée, tous les points d'approche ; six ouvrages en avant du front — Hougoumont, la Haye-Sainte, la sablonnière, Papelotte, La Haye, Smohain — ; des débouchés faciles pour des contre-attaques ; en arrière du parapet, un terrain déclive, masqué aux vues de l'ennemi, traversé par deux grandes routes et se prêtant aux mouvements rapides des troupes de renfort et des réserves d'artillerie : telle était la position choisie par Wellington.

 

II

Les Anglais avaient bivouaqué un peu en désordre sur toute l'étendue du plateau. Eveillés au point du jour, ils commencèrent à rallumer les feux, à préparer leur repas, à nettoyer leurs uniformes et leurs armes. Au lieu de débourrer les fusils, la plupart des soldats les déchargeaient en l'air. C'était une mousqueterie continuelle donnant l'illusion d'un combat. Les grand'gardes de Napoléon étaient ou peu vigilantes ou bien aguerries, car aucune relation française ne mentionne de fausse alerte causée par cette fusillade. Vers six heures, à l'appel distord des trompettes, des pibrochs et des tambours, sonnant et battant de tous côtés à la fois, les troupes s'assemblèrent. L'inspection passée, bataillons, escadrons et batteries, guidés par les officiers de l'état-major, vinrent occuper leurs emplacements de combat[4].

Les brigades anglaises Byng et Maitland (gardes) et Colin Halkett, la brigade hanovrienne Kielmansegge et la brigade anglo-allemande Ompteda s'établirent en première ligne le long du chemin d'Ohain : la droite (Byng) près de la route de Nivelles ; la gauche (Ompteda) appuyée à la route de Bruxelles. A l'est de cette route, également le long du chemin d'Ohain, se placèrent les brigades anglaises Kempt et Pack (division Picton), la brigade hollando-belge Bylandt et la brigade hanovrienne Best.

Ces neuf brigades formèrent le centre ou, pour mieux dire, presque tout le front de l'armée alliée ; car, dans l'ordre de bataille de Wellington, il n'y avait point proprement de centre. Il y avait un centre droit et un centre gauche[5], séparés par la route de Bruxelles, et deux ailes. L'aile droite, formée des brigades anglaises Adam et Mitchel, de la brigade hanovrienne William Halkett et de la brigade anglo-allemande D u plat, était en potence entre la route de Nivelles et Merbe-Braine ; à l'extrême droite, la division hollando-belge de Chassé occupait le terrain en avant de Braine-L'Alleud. L'aile gauche était forte seulement de la brigade nassavienne du prince de Saxe-Weimar et de la brigade hanovrienne Wincke ; ces troupes se tenaient au-dessus de Papelotte, de La Haye et de Smohain, avec des postes dans ces positions mêmes. A l'extrême gauche, les brigades de cavalerie anglaise Vaudeleur et Vivian flanquaient l'armée dans la direction d'Ohain.

La réserve, formée sur le plateau en deux lignes, la deuxième ligne près de la ferme de Mont-Saint-Jean, comprenait : derrière le centre droit, la brigade nassavienne Kruse, tout le corps de Brunswick (infanterie et cavalerie), les brigades de cavalerie anglo-allemande de Grant, de Dörnberg et d'Arenschild, la brigade des gardes à cheval de Somerset, les brigades Trip et van Merlen (carabiniers et hussards hollando-belges) ; derrière le centre gauche, la brigade anglaise Lambert, la brigade de dragons anglais de Ponsonby et la brigade de dragons hollando-belges de Ghigny[6].

L'artillerie était ainsi disposée : quatre batteries sur le front du centre droit ; une exactement au centre de la ligne de bataille, à l'intersection de la route de Bruxelles et du chemin d'Ohain ; quatre sur le front du centre gauche ; deux à l'aile droite ; deux à l'extrême droite avec Chassé ; deux batteries à pied et sept à cheval en seconde ligne, derrière le centre droit ; trois batteries en réserve près de la ferme de Mont-Saint-Jean[7].

Contre les attaques impétueuses des colonnes françaises, Wellington avait employé en Espagne et en Portugal une tactique très particulière. ll plaçait sa première ligne d'infanterie en arrière des crêtes, de façon à la dérober aux vues et aux coups de l'ennemi pendant la période préparatoire de l'assaut et pendant l'assaut même. C'était seulement quand les assaillants, désunis par la montée sous le feu des chaînes de tirailleurs et des batteries établies sur les crêtes, abordaient le sommet de la position que les bataillons anglais, qui jusqu'alors n'avaient pas souffert, se démasquaient, faisaient une décharge à petite portée et s'élançaient à la baïonnette[8]. Le terrain de Mont-Saint-Jean se prêtait à cette tactique. — Se former de la façon habituelle, dit Wellington aux officiers généraux[9]. Ainsi, sauf la brigade belge Bylandt et une chaîne de tirailleurs qui furent postées sur les rampes, pour ainsi dire en avant-ligne, toute l'infanterie prit position à vingt mètres, à soixante mètres, à cent mètres derrière le chemin d'Ohain. Ces troupes se trouvaient complètement masquées, les unes par les talus et les haies vives du chemin, les autres en raison de la déclivité intérieure du plateau. Cette déclivité profitait aussi aux réserves en empêchant qu'on les aperçut de la hauteur opposée[10]. Les batteries étaient établies sur le front, en avant ou en arrière du chemin d'Ohain, selon la commodité du terrain et le plus ou moins d'étendue du champ de tir[11]. On avait pratiqué des embrasures pour les pièces dans les berges et dans les haies[12].

Les fermes et les accidents de terrain, formant ouvrages avancés, avaient été mis en état de défense. Une barricade s'élevait en travers de la route de Bruxelles à la hauteur de la Haye-Sainte ; des abatis barraient la route de Nivelles. Hougoumont était occupé par sept compagnies des 1er, 2e (Coldstream) et 3e régiments des gardes anglaises, une compagnie hanovrienne et un bataillon de Nassau ; la Haye-Sainte, par cinq compagnies de la Légion Germanique ; la sablonnière et ses abords, par un bataillon du 95e ; Papelotte, La Haye et les premières maisons de Smohain, par des détachements du prince de Saxe-Weimar[13].

Wellington n'avait confiance que dans ses Anglais. C'est pourquoi ses troupes nationales alternaient sur la ligne de bataille avec les divers continents alliés. Il voulait que ceux-ci fussent partout solidement encadrés[14].

Défalcation faite des pertes subies le 16 et le 17 juin[15], le duc avait dans la main 67.700 hommes[16] et 184 bouches à feu[17]. Il aurait pu concentrer à Mont-Saint-Jean un plus grand nombre de combattants ; mais, toujours inquiet pour ses lignes de communications avec la mer et craignant qu'un corps français ne tournât sa droite, il avait immobilisé entre Hal et Enghien — à quatre lieues à vol d'oiseau de Mont-Saint-Jean — environ 17.000 hommes et 30 pièces de canon, sous le prince Frédéric des Pays-Bas[18]. Faute capitale que ce détachement la veille d'une bataille, pour parer à un danger chimérique ! Comme l'a très justement dit ; le général Brialmont, on ne s'explique pas que Wellington ait pu attribuer à son adversaire un plan d'opérations qui devait hâter la jonction de ; armées alliées, quand, depuis le début de la campagne, Napoléon manœuvrait évidemment pour empêcher cette jonction[19].

Pendant que les troupes prenaient leurs emplacements, Wellington accompagné de Müffling et de quelques officiers parcourait la ligne de bataille. II examina en détail toutes les positions et descendit jusqu'à Hougoumont. Souvent, il braquait sa lunette sur les hauteurs occupées par les Français. Il montait son cheval préféré, Copenhague, superbe pur-sang bai brun, qui s'était aguerri à Vittoria et à Toulouse. Wellington portait sa tenue ordinaire de campagne : pantalon de peau de daim blanc, bottes à glands, habit bleu foncé et court manteau de même nuance, cravate blanche, petit chapeau sans plumes, orné de la cocarde noire d'Angleterre et de trois autres, de moindre dimension, aux couleurs du Portugal, de l'Espagne et des Pays-Bas. Il était très calme. Son visage reflétait la confiance que lui inspirait la coopération assurée de l'armée prussienne[20].

 

III

Les ordres de l'empereur prescrivaient que tous les corps d'armée fussent à neuf heures précises sur leurs positions de bataille, prêts à attaquer[21]. Mais les troupes qui avaient passé la nuit à Genappe, à Glabais et dans les fermes éparses aux environs, mirent beaucoup de temps à se rallier, à nettoyer leurs armes, à faire la soupe. Elles avaient, en outre, pour unique débouché la grande route de Bruxelles[22]. A neuf heures seulement, le corps de Reille arriva à la hauteur du Caillou[23]. La garde à pied, les cuirassiers de Kellermann, le corps de Lobau et la division Durutte étaient bien en arrière[24]. Pour engager l'action, l'empereur voulait à tort ou à raison avoir tout son monde dans la main, et, d'ailleurs, il ne semblait.pas que l'état du terrain permît encore de faire manœuvrer l'artillerie. C'était, du moins, le sentiment de Napoléon et de Drouot[25].

Vers huit heures, l'empereur avait déjeuné à la ferme du Caillou avec Soult, le duc de Bassano, Drouot et plusieurs officiers généraux. Après le repas, qui avait été servi dans la vaisselle d'argent aux armes impériales, on déplia sur la table les cartes de Ferrari et de Capitaine[26]. L'empereur dit : — L'armée ennemie est supérieure à la nôtre de plus d'un quart. Nous n'en avons pas moins quatre-vingt-dix chances pour nous, et point dix contre. Ney, qui entrait, entendit ces paroles. Il venait des avant-postes, et il avait pris quelque mouvement des Anglais pour des dispositions de retraite ; il s'écria : — Sans doute, Sire, si Wellington était assez simple pour vous attendre. Mais je vous annonce que sa retraite est prononcée et que, si vous ne vous hâlez d'attaquer, l'ennemi va vous échapper. — Vous avez mal vu, répliqua l'empereur, il n'est plus temps. Wellington s'exposerait à une perte certaine. Il a jeté les dés, et ils sont pour nous[27].

Soult était soucieux. Pas plus que l'empereur, il n'appréhendait l'arrivée des Prussiens sur le champ de bataille : il les jugeait hors de cause pour plusieurs jours. Mais il regrettait que l'on eût détaché 33.000 hommes avec le maréchal Grouchy, quand un seul corps d'infanterie et quelques milliers de chevaux eussent suffi à poursuivre Blücher. La moitié des troupes de l'aile droite, pensait-il, seraient bien plus utiles dans la grande bataille qu'on allait livrer à l'armée anglaise, si ferme, si opiniâtre, si redoutable. Comme chef d'état-major de Lefebvre, Soult avait emporté d'assaut, le 9 juillet 1794, ce même plateau de Mont-Saint-Jean et avait rejeté de la forêt de Soignes les Impériaux dans Bruxelles. Mais il savait l'infanterie anglaise tout autrement résistante que l'infanterie autrichienne. Aussi, dans la soirée précédente, avait-il déjà conseillé à l'empereur de rappeler une partie des troupes mises sous les ordres de Grouchy. Le matin, il réitéra son avis. Napoléon, impatienté, lui répliqua brutalement : — Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et, moi, je vous dis que Wellington est un mauvais général, que les Anglais sont de mauvaises troupes, et que ce sera l'affaire d'un déjeuner. — Je le souhaite, dit Soult[28].

Peu après, Reille et Jérôme entrèrent au Caillou. L'empereur demanda à Reille son sentiment sur l'armée anglaise que ce général devait bien connaître, l'ayant si souvent combattue en Espagne. Reille répondit : — Bien postée comme Wellington sait le faire, et attaquée de front, je regarde l'infanterie anglaise comme inexpugnable en raison de sa ténacité calme et de la supériorité de son tir. Avant de l'aborder à la baïonnette, on peut s'attendre que la moitié des assaillants sera abattue. Mais l'armée anglaise est moins agile, moins souple, moins manœuvrière que la nôtre. Si l'on ne peut la vaincre par une attaque directe, on peut le faire par des manœuvres. Pour Napoléon, qui n'avait jamais en personne livré bataille rangée aux Anglais, l'avis d'un vétéran des guerres d'Espagne était bon à méditer. Mais, irrité peut-être que Reille eût si librement parlé, au risque de décourager les généraux qui écoutaient, il parut n'y accorder aucune importance. Il rompit l'entretien par une exclamation d'incrédulité[29].

Le temps s'était éclairci, le soleil brillait ; un vent assez vif, un vent ressuyant, comme on dit en vénerie, commençait à souffler[30]. Des officiers d'artillerie rapportèrent qu'ils avaient parcouru le terrain et que bientôt les pièces pourraient manœuvrer[31]. Napoléon demanda ses chevaux. Avant de partir, il reçut avec bonté le fermier Boucqueau revenu de Plancenoit, lui et sa famille, à la nouvelle que l'empereur était au Caillou. Le vieillard se plaignit d'avoir été pillé la veille par les traînards ennemis. Napoléon, l'air absorbé, semblait penser à toute autre chose qu'à ces doléances. Il finit par dire : — Soyez tranquille, vous aurez une sauvegarde. Cela ne paraissait pas superflu, car le quartier-impérial devait quitter le Caillou dans la journée. On disait que l'on coucherait à Bruxelles[32].

L'empereur, longeant au grand trot le flanc des colonnes qui débouchaient encore de Genappe, se porta en avant de la Belle-Alliance, sur la ligne même des tirailleurs, pour observer les positions ennemies[33]. Il avait comme guide un Flamand nommé Decoster. Cet homme tenait un petit cabaret sur le bord de la route entre Rossomme et la Belle-Alliance ; on l'avait pris chez lui à cinq heures du matin et amené à l'empereur qui demandait quelqu'un du pays. Les cartes dont Napoléon se servait clans ses campagnes n'indiquant que d'une façon très générale et très sommaire les mouvements de terrain, il prenait presque toujours un guide. Decoster avait été gardé à vue, car il paraissait vouloir s'échapper ; au départ du Caillou, on l'avait hissé et lié sur un cheval de troupe dont la selle était attachée par une longe à l'arçon d'un chasseur de l'escorte. Pendant la bataille, il fit, naturellement, mauvaise figure aux balles et aux boulets. Il s'agitait sur sa selle, détournait la tête, se courbait sur l'encolure de son cheval. L'empereur lui dit à un moment : — Mais, mon ami, ne remuez pas tant. Un coup de fusil vous tuera aussi bien par-derrière que par devant et vous fera une plus vilaine blessure[34]. Selon les traditions locales, Decoster, soit imbécillité, soit mauvais vouloir, aurait donné pendant toute la journée de faux renseignements. On amena aussi un autre guide à l'empereur, un certain Joseph Bourgeois, du hameau d'Odeghien. Il balbutiait de peur et tenait obstinément les yeux rivés à terre ; Napoléon le renvoya. Il disait, quand on lui demandait comment était l'empereur : — Son visage aurait été un cadran d'horloge qu'on n'aurait pas osé y regarder l'heure[35].

L'empereur demeura assez longtemps devant la Belle-Alliance. Après avoir chargé le général du génie Haxo de s'assurer si les Anglais n'avaient point élevé de retranchements[36], il vint se poster à environ quinze cents mètres en arrière, sur un mamelon qui s'élève près de la ferme de Rossomme. On apporta de la ferme une chaise et une petite table, sur laquelle furent dépliées ses cartes. Vers deux heures, quand l'action fut sérieusement engagée, l'empereur s'établit sur une autre éminence, plus rapprochée de la ligne de bataille, à quelque distance du cabaret de Decoster. Le général Foy, qui l'avait reconnu de loin à sa redingote grise, le voyait se promener de long en large, les mains derrière le dos, s'arrêter, s'accouder sur la table, puis reprendre sa marche[37].

Au Caillou, Jérôme avait fait part à son frère d'un propos entendu la veille à Genappe, dans l'auberge du Roi-d'Espagne. Le garçon d'hôtel qui lui avait servi à souper, après avoir servi à déjeuner à Wellington, racontait qu'un aide de camp du duc avait parlé d'une réunion concertée entre l'armée anglaise et l'armée prussienne à l'entrée de la forêt de Soignes. Ce Belge, qui semblait bien renseigné, avait même ajouté que les Prussiens arriveraient par Wavre. L'empereur traita cela de paroles en l'air. — Après une bataille comme celle de Fleurus, dit-il, la jonction des Anglais et des Prussiens est impossible d'ici deux jours ; d'ailleurs, les Prussiens ont Grouchy à leurs trousses[38]. Grouchy, toujours Grouchy ! L'empereur avait trop de confiance dans les renseignements comme dans la promesse de son lieutenant. D'après la lettre du maréchal, écrite à Gembloux à dix heures du soir et arrivée au Caillou vers deux heures du matin, l'armée prussienne, réduite à 30.000 hommes environ, s'était divisée en deux colonnes, dont l'une semblait se diriger vers Liège et l'autre sur Wavre, peut-être pour rejoindre Wellington. Grouchy ajoutait que si les rapports de sa cavalerie lui apprenaient que la masse des Prussiens se repliait sur Wavre, il la suivrait afin de la séparer de Wellington[39]. Tout cela était bien fait pour rassurer l'empereur. Mais les Prussiens n'étaient-ils que 30.000 hommes, ne s'étaient-ils pas divisés pour marcher et n'allaient-ils pas se réunir pour combattre ? Grouchy, sur qui ils avaient pris une très grande avarice, les atteindrait-il à temps ? Autant de questions que ne se posa point Napoléon ou qu'il résolut de la façon la plus conforme à ses désirs. Aveuglé comme Grouchy l'était lui-même, il s'imaginait que les Prussiens allaient s'arrêter à Wavre ou que, en tout cas, ils se porteraient sur Bruxelles et non sur Mont-Saint-Jean. De Rossomme, l'empereur se contenta de faire écrire à Grouchy pour l'informer qu'une colonne prussienne avait passé à Saint-Géry, se dirigeant vers Wavre, et pour lui ordonner de marcher au plus vite sur ce point en poussant l'ennemi[40].

Quelques instants plus tard, l'empereur fit donner l'ordre au colonel Marbot de prendre position derrière Frichermont avec le 7e hussards et d'envoyer des petits-postes à Lasne, à Couture et aux ponts de Mousty et d'Ottignies[41]. Faut-il en inférer que Napoléon eut soudain l'intuition du mouvement qui allait être proposé par Gérard à Grouchy, et qu'il pensa qu'avant de recevoir sa dépêche le maréchal au lieu de suivre les Prussiens à Wavre, passerait la Dyle à Mousty pour se porter sur leur flanc gauche ? Faut-il croire plus simplement que, dans l'esprit de l'empereur, ces petits-postes devaient avoir pour seul objet d'éclairer la droite de l'armée et de lier les communications avec le corps de Grouchy en assurant le passage des estafettes[42] ?

 

IV

Les troupes prennent leurs positions de bataille. Napoléon, remonté à cheval, les passe en revue à mesure qu'elles se forment sur le terrain. Tout le plateau est sillonné de colonnes en marche. Le corps de d'Erlon serre sur sa droite pour laisser le corps de Reille s'établir à la gauche. Sur les flancs et en arrière de ces premières lignes d'infanterie, — infanterie de bataille avec l'habit bleu, la culotte et les guêtres blanches, infanterie légère toute vêtue de bleu et guêtrée de noir, — huit divisions de cavalerie commencent à se déployer, sabres et cuirasses brillant au soleil, flammes des lances ondulant au vent. C'est un chatoiement de nuances vives et d'éclairs métalliques. Aux chasseurs portant l'habit-veste gros vert à parements amarante, aurore ou écarlate, et le charivari de cuir fermé par de gros boutons, succèdent les hussards dont les dolmans, les pelisses, les culottes à la hongroise, les plumets des shakos varient de couleur dans chaque régiment ; il y en a de marron et bleu, de rouge et bleu de ciel, de gris et bleu, de vert et écarlate. Passent ensuite les dragons aux casques de cuivre à turban de peau de tigre, les buffleteries blanches croisant sur l'habit vert à parements rouges ou jaunes, le grand fusil à l'arçon battant la botte rigide ; les chevau-légers-lanciers, verts comme les chasseurs et ayant comme eux la chabraque en peau de mouton, mais se distinguant par le casque à chenille, la coupe et la couleur du plastron ; les cuirassiers qui portent le court habit bleu impérial à collet, retroussis et garnitures d'entournures rouges ou jaunes, selon les régiments, la culotte blanche, la haute botte, la cuirasse et le casque d'acier à cimier de cuivre et à crinière flottante ; les carabiniers, géants de six pieds, vêtus de blanc, cuirassés d'or, coiffés, comme des héros antiques, de grands casques à chenille rouge. La garde à cheval se déploie en troisième ligne : dragons avec l'habit vert à revers blancs et le casque à plumet rouge ; 'grenadiers avec l'habit bleu à parements écarlates, la culotte de peau, les contre-épaulettes et les aiguillettes jaune orangé, le grand bonnet d'ours à plumet et à fourragère ; les lanciers qui ont la kurka rouge à plastron bleu, les épaulettes et les aiguillettes jonquille, le pantalon rouge à bande bleue, le shapska rouge qu'orne une plaque de cuivre à l'N couronné et que surmonte un plumet tout blanc, haut d'un demi-mètre ; enfin, les chasseurs aux dolmans verts garnis de tresses orange, aux pelisses rouges bordées de fourrure, aux kolbachs à flamme écarlate et à grand plumet vert et rouge. Sur les épaulettes, les tresses, les galons, les brandebourgs des officiers, ruissellent l'or et l'argent.

Par la route de Bruxelles débouchent d'autres troupes. Il arrive des hommes et des chevaux et des canons d'aussi loin que porte la vue : les nombreux bataillons de Lobau, les chasseurs de Domon, les lanciers de Subervie, l'artillerie à pied dans son sévère uniforme bleu foncé relevé de rouge, l'artillerie à cheval, le devant du dolman couvert de brandebourgs écarlates ; la jeune garde, tirailleurs à épaulettes rouges, voltigeurs à épaulettes vertes ; les canonniers à pied de la garde, coiffés du bonnet d'oursin et marchant près de ces redoutables pièces de 12 que l'empereur nomme ses plus belles filles. Tout à fait en arrière s'avancent les colonnes sombres de la vieille garde. Chasseurs et grenadiers ont la tenue de campagne : pantalon bleu, longue capote bleue à un rang de boutons, bonnet à poil sans le plumet ni le cordon. Leur uniforme de parade pour l'entrée triomphale à Bruxelles est dans leur havresac, ce qui leur fait, avec leur équipement, leurs armes et leur cinquante cartouches, une charge de soixante-cinq livres. Un ne distingue les grenadiers des chasseurs que par leur taille plus élevée, la plaque de cuivre de leur oursin et leurs épaulettes qui sont toutes rouges, tandis que celles de leurs camarades ont le corps vert et les franges rouges. Les uns et les autres portent la queue et la poudre et ont aux oreilles des anneaux d'or massif du diamètre d'un petit écu.

Les tambours battent, les trompettes sonnent, les musiques jouent : Veillons au salut de l'Empire. En passant devant Napoléon, les porte-aigles inclinent les drapeaux, — les drapeaux du Champ de Mai, les drapeaux neufs, mais déjà baptisés à Ligny par le feu et par le sang, — les cavaliers brandissent leurs sabres, les fantassins agitent leurs shakos au bout des baïonnettes. Les acclamations dominent et étouffent les tambours et les cuivres. Les Vive l'empereur ! se suivent avec une telle véhémence et une telle rapidité qu'ils empêchent d'entendre les commandements. Jamais, dit un officier du 1er corps, on ne cria : Vive l'empereur ! avec plus d'enthousiasme ; c'était comme un délire. Et ce qui rendait cette scène plus solennelle et plus émouvante, c'est qu'en face de nous, à mille pas peut-être, on voyait distinctement la ligne rouge sombre de l'armée anglaise[43].

L'infanterie de d'Erlon et l'infanterie de Reille se déployèrent en première ligne, à la hauteur de la Belle-Alliance : les quatre divisions de d'Erlon, sur double profondeur, la droite face à Papelotte, la gauche appuyée à la route de Bruxelles ; les trois divisions de Reille dans la même formation, la droite à cette route, la gauche non loin de la route de Nivelles. La cavalerie légère de Jacquinot et la cavalerie légère de Piré, en bataille sur triple profondeur, flanquèrent la droite de d'Erlon et la gauche de Reille. En seconde ligne, l'infanterie de Lobau s'établit en colonne double par division le long et à la gauche de la route de Bruxelles, et la cavalerie de Domon et de Subervie se plaça en colonnes serrées par escadron le long et à la droite de cette chaussée. Prolongeant la seconde ligne, les cuirassiers de Milhaud et de Kellermann étaient en bataille sur double profondeur, ceux-là à la droite, ceux-ci à la gauche. La garde impériale resta en réserve près de Rossomme : l'infanterie (jeune garde, moyenne garde et vieille garde) sur six lignes, chacune de quatre bataillons déployés, des deux côtés de la route de Bruxelles ; la cavalerie légère de Lefebvre-Desnoëttes (lanciers et chasseurs) sur deux lignes, à cent toises derrière les cuirassiers de Milhaud ; la cavalerie de réserve de Guyot (dragons et grenadiers), également sur deux lignes, à cent toises derrière les cuirassiers de Kellermann.

L'artillerie de d'Erlon était dans les intervalles des brigades, l'artillerie de Reille en avant du front, l'artillerie de Lobau sur le flanc gauche. Chaque division de cavalerie avait près d'elle sa batterie à cheval. Les batteries de la garde se trouvaient tout à fait en arrière entre Rossomme et la Maison-du-Roi. La route de Bruxelles et les chemins qui la traversent, laissés libres à dessein, permettaient de porter rapidement sur tous les points les renforts d'artillerie[44].

Il y avait là environ 74.000 hommes[45] et 246 bouches à feu[46]. De l'autre côté du vallon, à 1.300 mètres à vol d'oiseau, étaient massés 67.000 Anglo-Alliés. Jamais dans les guerres de la Révolution et de l'Empire, si grand nombre de combattants n'avait occupé terrain si resserré. De la ferme de Mont-Saint-Jean, emplacement des dernières réserves de Wellington, à la ferme du Caillou où se trouvaient le trésor impérial et les équipages sous la protection d'un bataillon de chasseurs de la vieille garde, il y a 4.500 mètres, et le front de chacune des armées ne dépassait guère trois quarts de lieue[47]. Les croupes des plateaux étant très découpées, les deux armées, bien qu'en ordre parallèle, ne se trouvaient point d'équerre. L'aile droite anglaise débordait sur le centre, et l'aile gauche était en recul. L'armée française ayant la droite en avant, le centre de la gauche en arrière et l'extrémité de l'aile gauche en flèche, formait une ligne concave et enveloppante.

Il était près de onze heures, et il s'en fallait que les troupes fussent toutes arrivées sur leurs positions[48]. L'empereur pensait même ne point pouvoir commencer l'attaque avant une heure de l'après-midi. Il revint à son observatoire de Rossomme où il dicta à Soult l'ordre suivant : Une fois que toute l'armée sera rangée en bataille, à peu près à une heure après-midi, au moment où l'empereur en donnera l'ordre au maréchal Ney, l'attaque commencera pour s'emparer du village de Mont-Saint-Jean, où est l'intersection des routes. A cet effet, les batteries de 12 du 2e corps et celles du 6e se réuniront à celles du 1er corps. Ces vingt-quatre bouches à feu tireront sur les troupes de Mont-Saint-Jean, et le comte d'Erlon commencera l'attaque en portant en avant sa division de gauche et en la soutenant, suivant les circonstances, par les autres divisions du ter corps. Le 20 corps s'avancera à mesure pour garder la hauteur du comte d'Erlon. Les compagnies de sapeurs du 1er corps seront prêtes pour se barricader sur-le-champ à Mont-Saint-Jean[49].

Cet ordre ne laisse aucun doute sur la pensée de l'empereur. Il veut purement et simplement percer le centre de l'armée anglaise et le rejeter au-delà de Mont-Saint-Jean[50]. Une fois maître de cette position, qui commande le plateau, il agira selon les circonstances contre l'ennemi rompu : déjà il aura virtuellement la victoire. Ainsi Napoléon oublie ou méprise l'avis de Reille que, en raison de la précision du tir et de la solidité de l'infanterie anglaise, on ne la peut vaincre que par des manœuvres. Il dédaigne de manœuvrer. Sans doute une attaque contre la droite de Wellington, fort nombreuse, couverte par le village de Braine-L'Alleud et la ferme d'Hougoumont et ayant comme réduit le village de Merbe-Braine, exigerait beaucoup de temps et de grands efforts ; mais l'extrémité de l'aile gauche ennemie est très faible, tout à fait en l'air, mal protégée, facile à déborder. C'est par Papelotte et La Haye que l'on pourrait opérer d'abord[51]. Il semble que l'empereur en eut un instant l'idée[52]. Mais le beau résultat, pour Napoléon, que d'infliger une demi-défaite aux Anglais et de les rejeter sur Hal et Enghien ! Il veut la bataille décisive, l'Entscheidungschtacht. Comme à Ligny, il cherche à percer l'armée ennemie au centre pour la disloquer et, l'exterminer. Il emploiera sa tactique accoutumée, l'ordre parallèle, l'attaque directe, l'assaut par masses au point le plus fort du front anglais, sans autre préparation qu'une trombe de boulets.

L'empereur, il est vrai, ne pouvait bien juger du nombre des Anglais ni de la force de leur position. Plus de la moitié de l'armée alliée était masquée par les ondulations du terrain, et le général du génie Haxo, chargé de s'assurer s'il n'existait pas de retranchements devant le front ennemi, avait rendu compte qu'il n'avait aperçu aucune trace de fortifications[53]. Haxo avait mal vu ou mal apprécié, car le chemin creux d'Ohain, la sablonnière, la barricade de la route de Bruxelles, les abatis de la route de Nivelles, les fermes de Hougoumont, de la Haye-Sainte, de Papelotte pouvaient compter pour des retranchements redoutables.

 

 

 



[1] On a vu que Wellington avait établi, le soir du 17 juin, son quartier-général à Waterloo ; il y écrivit, le 19, le bulletin de sa victoire. C'est pourquoi la bataille porte le nom de Waterloo, bien que l'action se soit passée à une lieue au sud de ce village.

[2] J'ai fait plusieurs fois cette expérience. — En raison des mouvements du terrain qu'elle traverse, la route de Bruxelles est tantôt au niveau des champs, tantôt en remblai, tantôt encaissée. L'encaissement était beaucoup plus profond en 1815 à partir de la Haye-Sainte jusqu'au chemin d'Ohain.

[3] Je devrais employer l'imparfait au lieu du présent, car dès 1825 Wellington disait, au retour d'une excursion à Mont-Saint-Jean, qu'on lui avait changé son champ de bataille. Plusieurs bois, ainsi que la partie de la forêt de Soignes qui entourait Waterloo au nord, ont été défrichés. Les haies qui couronnaient le chemin d'Ohain à l'est de la grande route de Bruxelles ont été arrachées. Enfin, des talus qui bordaient ce chemin à l'ouest de la grande route, jusqu'au chemin de Merbe-Braine, le talus intérieur existe seul encore, et partiellement. L'autre a été rasé lors des grands travaux de terrassement (1822-1823) exécutés pour l'érection du Lion-Belge sur l'immense butte conique artificielle que l'on aperçoit de partout et qui de partout gâte le paysage.

On répète sans cesse que, pour édifier cette butte, on a écrêté de deux mètres tout le plateau sur une superficie de 14 ou 15 hectares. — A ce compte, par quel miracle la berge intérieure du chemin d'Ohain existerait-elle encore ? — C'est une tradition erronée. Le plateau n'a pas été écrêté. Le sol du chemin d'Ohain qui en suit le bord est le sol primitif. L'emprise des terres a eu lieu seulement sur les rampes supérieures du coteau, à l'ouest de la route, depuis le potager de la Haye-Sainte jusqu'à la base actuelle de la Butte-du-Lion. Le talus extérieur du chemin a été rasé du même coup. Ces terres appartenaient à la famille Fortemps. L'acte de vente m'a été communiqué par M. Goultier, notaire à Braine-L'Alleud.

On s'accorde à dire que la hauteur primitive du terrain déblayé est marquée aujourd'hui à peu près par le sommet du tertre qui supporte le monument du colonel anglais Gordon. Ce tertre n'est pas artificiel, comme il semble aux touristes. Le monument, érigé, en 1817, sur l'emplacement même où Gordon fut tué, s'élevait alors au niveau du sommet des berges. On a respecté ce terrain lors des terrassements, on a enlevé les terres alentour, et il est resté comme une sorte de pyramide. Il semble aussi qu'on a rasé la berge escarpée qui bordait la route de Bruxelles à l'est, depuis la sablonnière jusqu'au chemin d'Ohain. L'emplacement de la butte de la sablonnière est indiqué aujourd'hui par le tertre sablonneux où s'élève le monument des Hanovriens.

Au reste, pour se rendre compte exactement de ce qu'était le chemin d'Ohain à cette époque, il suffit de consulter le grand Plan du champ de bataille de Waterloo, dressé par W.-B. Craan, ingénieur vérificateur du cadastre de Brabant et publié à Bruxelles en 1816. Sur ce plan, le chemin d'Ohain est bordé de haies continues l'espace de 700 mètres à l'est de la route de Bruxelles, et il court entre deux berges, à partir de cette route à l'ouest, pendant environ 400 mètres. Au-delà de ce point, les berges disparaissent. Un peu plus loin, face au chemin de Merbe-Braine, quelques haies sont indiquées ; de même, près de la route de Nivelles.

[4] Mercer, Journal of the Campaign of Waterloo, I, 288, 292, 296. Lettre de Hervey, aide de camp de Wellington, 3 juillet 1815. (Nineteenth Century, mars 1893.) Siborne, History of the War, I, 325-327. Cotton, A Voice of Waterloo, 46-47.

[5] Ces expressions de centre droit et centre gauche sont employées par Wellington dans son rapport officiel à lord Bathurst (Letters and Dispatches, XII, 479) et par le major Pratt, du 27e anglais. (Waterloo Letters, 323.)

[6] Rapport de Wellington, Waterloo, 10 juin. Rapport de Kempt, Genappe, 10 juin. (Dispatches, XII, 470, 534.) Kennedy, Notes on the Battle of Waterloo, 60-67. Siborne, I, 330-354 ; van Löben, 257-259. — Cf. le plan de Craan et le plan I des Letters of Waterloo, dressé d'après les indications des nombreuses lettres des officiers présents à la bataille.

[7] Siborne, I, 356-357. Cf. van Löben, 257-260, Kennedy, 72, et plans précités.

[8] Cf., à ce sujet, Marbot, Mém., II, 391 ; Laurillard-Fallot, Cours d'Art militaire, 71 ; et la très savante et très suggestive brochure du commandant d'état-major A. de Selliers de Moranville, de l'armée belge, De l'Occupation des positions dans la défensive.

[9] Kennedy, 98.

[10] Rapport de Pozzo di Borgo au prince Wolkonsky, 19 juin. (Papiers du général G.) Siborne, I, 328-350. Cotton, 31. Kennedy, 66. Notes journalières de Foy (comm. par le comte Foy). — Il suffit de parcourir le plateau pour constater l'exactitude de ces assertions.

[11] Plans de Craan et des Waterloo Letters.

[12] C'est par ces ouvertures que passèrent les escadrons des Scots-Greys pour charger l'infanterie de d'Erlon. Lettre du colonel Windham, des Scots-Greys. (Waterloo Letters, 78.) Cf. Kennedy, 110.

[13] Waterloo Letters, 345, 404. Siborne, I, 131, 234, 335. Van Löben, 259-260.

Chesney (282) dit que la Haye-Sainte n'était pas fortifiée. C'est une façon de parler. Sans doute cette position, comme le remarque Kennedy (174), n'était pas fortifiée autant qu'elle aurait pu l'être. Mais elle avait été néanmoins mise en état de défense, car, selon le témoignage formel de Cotton (39), on avait pratiqué des meurtrières dans les murailles et dans le toit. On peut voir encore aujourd'hui des traces de meurtrières sur les murs du sud et de l'ouest.

[14] Rapport précité de Pozzo di Borgo, Bruxelles, 19 juin.

[15] Aux Quatre-Bras et dans la poursuite du 17, l'armée de Wellington avait perdu 4.916 hommes.

[16] Exactement : 67.661 hommes. (Siborne, I, 460-461.) — Wagner dit : 69.000 hommes ; Van Löben : 66.000. [L'état cité dans les Letters and Dispatches of Wellington (XII, 486) ne porte que les troupes anglaises et la Légion Germanique, soit 37,603 hommes.]

[17] Le chiffre de 156 pièces, qui est donné par Siborne (I, 460) ne peut s'accorder avec le nombre des batteries : 17 à pied, à 8 pièces ; 8 à cheval, 6 pièces. Van Löben dit : 194 canons ; Damitz : 230.

[18] Wellington à Hill (Quatre-Bras), 17 juin (au matin), à Colville (Waterloo), 17 juin (au soir) ; au duc de Berry, Waterloo, 18 juin, 3 heures du matin (Letters and Dispatches, XII, 475, 476). Cf. Mémorandum de Wellington sur la bataille de Waterloo. (Suppl., X, 530). Kennedy, 68-69. Müffling, Aus meinem Leben, 210.

Les troupes détachées entre Hal et Enghien comprenaient les brigades Johnstone et Lyon (de la division Colville), la division Sleedmann, la brigade indienne et la brigade de cavalerie hanovrienne d'Estorff.

[19] Brialmont, Hist. de Wellington, II, 412.

Clausewitz, Kennedy, Hoffmann, Chesney sont unanimes à condamner cette disposition de Wellington. — Napoléon prétend, il est vrai (Mém., 114), qu'il avait envoyé, le soir du 17, vers Hal, un détachement de 2.000 chevaux, et que Wellington, informé de ce mouvement, en avait conçu la crainte d'être tourné. Mais cette assertion paraît douteuse. L'empereur n'indique pas à quel corps appartenait ce détachement ; il n'en est question dans aucune relation contemporaine, française ou étrangère ; et, le soir du 17, la cavalerie était bien lasse même pour ébaucher un si vaste mouvement tournant. Il semble donc probable que Napoléon, instruit à Sainte-Hélène par des ouvrages anglais que Wellington avait porté 17.000 hommes à Hal, a imaginé après coup sa manœuvre de cavalerie. C'était se donner le mérite d'avoir réussi à paralyser par une feinte menace tout un corps ennemi. Quoi qu'il en soit, la lettre précitée de Wellington à Hill (Quatre-Bras, 17 juin) prouve que, dès le matin, le duc avait l'idée de se garder du côté de Hal et que le mouvement, réel ou prétendu, de la cavalerie française dans cette direction n'eut pas d'influence sur sa détermination.

[20] Müffling, Aus meinem Leben, 208. Lettre de Hervey, aide de camp de Wellington, 3 juillet 1815 (Nineteenth Century, mars 1893). Lettre de Hügel au roi de Wurtemberg, Bruxelles, 19 juin (citée par Pfister, Aus dem Leben der Verbündeten, 369). Cotton, 47. Cf. Wellington à sir Charles Stuart, Waterloo, 18 juin (3 heures du matin) : Les Prussiens seront de nouveau prêts à tout ce matin. (Letters and Dispatches, XII, 476.)

[21] Ordre de Soult, le Caillou, 18 juin (de 4 à 5 heures du matin). (Arch. Guerre, Armée du Nord.) — Janin, sous-chef d'état-major du 6e corps, dit aussi que l'attaque était ordonnée pour 9 heures. (Camp. de Waterloo, 51.)

[22] Relation du général Petit (Collect. Morrisson, de Londres). Janin, 51.

Dans les Souvenirs d'un ex-officier (283) il est dit que les soldats du 1er corps, qui avaient bivouaqué en première ligne, s'impatientaient, le matin, de ne point voir les autres corps arriver plus vite à leur hauteur.

[23] Relation de Reille. (Arch. Guerre.) — Reille dit qu'il avait quitté Genappe au point du jour. Il faut croire qu'ayant reçu en route l'ordre de Soult de faire manger les troupes et de nettoyer les armes, Reille avait fait une longue halle pour cela. Si, en effet, il ne s'était pas arrêté, il serait arrivé longtemps avant 9 heures au Caillou, distant de Genappe de 5 kilomètres.

[24] Le général Petit (Relation précitée) dit que la garde ne leva ses bivouacs qu'à 10 heures, et. Durutte (Sentinelle de l'Armée, mars 1838) rapporte qu'il prit sa place de bataille seulement quand la canonnade fut engagée sur toute la ligne, soit vers midi. Le fils du fermier du Caillou, Boucqueau, qui a écrit, sous l'anagramme de Conquébau, une ode intitulée la Belle-Alliance, remarque aussi, note 9, qu'à 9 heures les troupes débouchaient encore de Genappe. — Chose curieuse : Walter Scott, un romancier, est le seul historien de la bataille de Waterloo qui ait fait remarquer que l'armée française n'était pas encore en ligne à 11 heures. (Vie de Napoléon, VIII, 559.)

[25] Napoléon, Mém., 121-122.

Jomini a le premier émis cette opinion (Précis de la Camp. de f8f5, 199), reproduite par presque tous les historiens militaires, que quelques heures de beau temps ne pouvaient raffermir le terrain. Cela est fort discutable. J'ai posé la question à des officiers d'artillerie. A leur retour des grandes manœuvres de 1897, qui furent particulièrement pluvieuses, la plupart d'entre eux m'ont écrit que les terres s'assèchent rapidement, même en septembre, pour peu qu'il y ait du soleil et du vent. Mon ami, M. Charles Malo, un des premiers critiques militaires de ce temps, m'a dit aussi qu'étant allé visiter le champ de bataille de Bouvines, on le sol est argileux comme à Waterloo, il avait été fort surpris de constater que le terrain, horriblement détrempé par une pluie longue et abondante, s'était raffermi en deux ou trois heures sous l'action combinée du soleil et du vent.

Jomini est allé jusqu'à prétendre que l'état du terrain était un mauvais prétexte imaginé à Sainte-Hélène pour excuser le retardement de l'attaque. C'est si peu une invention de Sainte-Hélène que Drouot a dit, le 23 juillet 1815, à la Chambre des Pairs : ... Au jour, il faisait un temps si effroyable qu'il était impossible de manœuvrer avec l'artillerie... Vers 9 heures, le temps se leva, le vent sécha un peu la campagne... (Moniteur, 24 juin.) — D'après une note du colonel Combes-Brassard, (citée par Thiers, XX, 283-284), Drouot, en avril 1816, s'accusait d'avoir involontairement contribué au désastre de Waterloo, en donnant le conseil de retarder l'attaque. Pontécoulant (Souv. milit., 254) porte le même témoignage et ajoute que l'on s'exagérait les difficultés qu'il y aurait eu à manœuvrer de bonne heure. Cela est fort possible, mais il n'en est pas moins vrai que Napoléon et Drouot, à tort ou à raison, craignaient ces difficultés.

[26] Napoléon, Mém., 124. La Belle-Alliance, ode à la Princesse d'Orange, par Conquébau, note 9. Acte de vente de la ferme du Caillou. (Comm. par M. Emile Coulon.)

J'ai eu entre les mains les exemplaires mêmes des deux cartes qui ont servi à l'empereur pendant cette campagne. La carte de Capitaine appartient à S. A. I. le prince Napoléon, la carte de Ferrari à M. le baron Gourgaud.

[27] Gourgaud, 85. Napoléon, Mém., 124-125.

[28] Notes manuscrites de Baudus, aide de camp de Soult (comm. par M. de Montenon, son petit-fils).

[29] Ségur, Mélanges, 273. — Thiers qui, comme Ségur, tenait sans doute ce récit de Reille lui-même, rapporte l'anecdote à peu près dans les mêmes termes (XX, 180-181). Mais il ajoute que Napoléon répondit : Je sais que les Anglais sont difficiles à battre en position ; aussi vais-je manœuvrer. Pour une raison ou pour une autre, on ne manœuvra pas.

Le duc d'Aumale, qui avait aussi connu Reille, m'a conté la chose différemment. Reille n'aurait rien dit à Napoléon, mais il aurait parlé à d'Erlon du danger qu'il y aurait à attaquer les Anglais de front. D'Erlon ayant conseillé de retourner près de l'empereur pour lui faire cette observation, Reille aurait répondu : — A quoi bon ? Il ne nous écouterait pas !

[30] Drouot, discours à la Chambre des Pairs (Moniteur, 24 juin). Notes manuscrites de Baudus. Heymès, Relat., 19. Souvenirs d'un ex-officier (du 45e), 284. Colonel Lemonnier, Campagnes, 375. Pétiet, Souvenirs, 212.

Mêmes témoignages chez les Anglais : Vers 7 heures, le temps s'éclaircit, dit Hervey, aide de camp de Wellington. (Nineteenth Century, mars 1893.) — Le matin, le temps s'éclaircit et le soleil parut comme pour éclairer la victoire des Anglais, dit Siborne, qui anticipe.

[31] Napoléon, Mém., 125. Cf. Gourgaud, 86, et Siborne, I, 384 : Le terrain, à midi, était devenu praticable à l'artillerie.

[32] Conquébau (Boucqueau), la Belle-Alliance, Ode, note 9. — Boucqueau dit que l'empereur quitta le Caillou vers 8 heures et demie ; Zenowicz (Waterloo, 28) dit à 9 heures, ce qui paraît plus probable.

[33] Boucqueau, la Belle-Alliance, note 10. Napoléon, Mém., 125. Gourgaud, 86. Zenowicz, 28.

[34] Récit de Decoster, dans la Relation de la bataille de Mont-Saint-Jean, 4e édition, 1816, p. 249-250-252. Boucqueau, note 10.

Dans plusieurs relations, ce Decoster est appelé Lacoste ; sa maisonnette existe encore et figure sur plusieurs cartes comme maison d'Ecosse (corruption de Decoster : Decostre, d'Ecosse).

[35] Tradition locale.

[36] Napoléon, Mém., 125 ; Gourgaud, 86. Cf. Boucqueau, note 10.

[37] Notes journalières de Foy (comm. par le comte Foy).

La carte de l'état-major belge indique inexactement comme l'emplacement de l'observatoire de Napoléon le point 150, à 700 mètres à l'ouest de la route. On avait élevé là, en 1815, un observatoire trigonométrique en bois de charpente pour des opérations cadastrales. (Voir le plan de Craan, et Maud'huy, II, 255.) Mais Napoléon n'y vint pas. Wagner (62) est bien renseigné en disant que cet observatoire ne servit pas aux Français.

Napoléon se plaça d'abord sur une éminence, à une portée de fusil de la route, près de la ferme de Rossomme (incendiée en 1805). Napoléon (Mém., 133) dit qu'il se porta sur les hauteurs de Rossomme. Mauduit (II, 214) dit que la garde était sur les hauteurs de Rossomme, au-dessous du mamelon sur lequel se tenait l'empereur.

Plus tard, il se posta, comme le rapporte Gourgaud (91), entre la Belle-Alliance et la maison Decoster. Foy (notes journalières) dit que l'empereur se plaça sur un pic peu élevé derrière la Belle-Alliance. Le capitaine Lambert de Stuers, du 2e chasseurs à pied (notes manuscrites), dit que l'empereur était sur la hauteur de la maison Decoster. Renseigné par ces divers documents, je suis monté sur ces deux positions, et j'ai constaté qu'on y a une vue étendue sur le champ de bataille. De ces deux points, toutefois, on ne distingue pas le creux du vallon. Mais l'empereur connaissait ce terrain puisqu'il était venu plusieurs fois à la Belle-Alliance.

[38] Notes journalières du général Foy, Ham, 23 juin 1815. (Comm. par le comte Foy.) — Foy était du souper où le garçon d'hôtel donna ce renseignement, et, s'il n'assista point à l'entretien de Jérôme avec l'empereur, il en tenait ce détail de Jérôme lui-même. Nous savons, d'autre part, que Jérôme, le matin du 18, causa avec l'empereur à la ferme du Caillou. (Lettre à la reine Catherine, 15 juillet 1815, citée dans les Mém. du roi Jérôme, VII, 21.)

[39] Grouchy à Napoléon. Gembloux, 17 juin, 10 heures du soir. (Arch. Guerre.).

[40] L'empereur a reçu votre dernier rapport daté de Gembloux. Vous ne parlez à Sa Majesté que de deux colonnes prussiennes qui ont passé à Sauvenière et Sart-à-Walhain. Cependant des rapports disent qu'une troisième colonne, qui était assez forte, a passé par Géry et Gentianes, se dirigeant sur Wavre. L'empereur me charge de vous prévenir qu'en ce moment sa Majesté va faire attaquer l'armée anglaise qui a pris position à Waterloo près de la forêt de Soignes. Ainsi Sa Majesté désire que vous dirigiez vos mouvements sur Wavre, afin de vous rapprocher de nous, vous mettre en rapport d'opérations et lier les communications, poussant devant vous les corps de l'armée prussienne qui ont pris cette direction et qui auraient pu s'arrêter à Wavre où vous devez arriver le plus tôt possible. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur votre droite par quelques corps légers, afin d'observer leurs mouvements et de ramasser leurs traînards. Instruisez-moi immédiatement de vos dispositions et de votre marche, ainsi que des nouvelles que vous avez sur les ennemis, et ne négligez pas de lier vos communications avec nous ; l'Empereur désire avoir très souvent de vos nouvelles. Soult à Grouchy, en avant de la ferme du Caillou, 18 juin, dix heures du matin. (Registre du major-général.)

On s'est efforcé de lire dans cette lettre ce qui n'y est pas, c'est-à-dire l'ordre à Grouchy de manœuvrer par sa gauche pour se rapprocher du gros de l'armée française. Il n'y a pas un mot de cela. L'empereur dit bien : Afin de vous rapprocher de nous. Mais il est évident qu'en se portant de Gembloux à Wavre, Grouchy se rapprochera de l'empereur. Si même on veut admettre que l'empereur entend que Grouchy devra se rapprocher plus encore, il ne devra le faire qu'après avoir atteint Wavre, soit assez tard dans la journée. Quant aux expressions en rapport d'opérations et lier les communications, elles ne signifient nullement que Grouchy doive venir appuyer la droite de l'empereur. A Wavre, combattant ou poussant les Prussiens et placé à peu près parallèlement à Napoléon, qui combat les Anglais, Grouchy est avec lui en rapport d'opérations ; et par l'envoi de nombreuses patrouilles et l'établissement de petits-postes pour assurer le service des estafettes, il lie les communications. D'après cet ordre, il est manifeste que l'empereur, à 10 heures du matin, n'appelait pas Grouchy sur son champ de bataille et ne comptait pas l'y voir arriver.

[41] L'existence de cet ordre verbal est prouvée non seulement par les Dernières Observations de Gérard (44) et par la lettre de Marbot à Grouchy de mai 1830 (Relat. succ., Appendice VIII, 51-54), mais par une lettre intime de Marbot, du 26 juin 1815. (Marbot, Mém., III, 403.)

Dans sa lettre à Grouchy, Marbot, qui s'en donne toujours plus qu'il n'en a. fait, exagère un peu l'étendue de son exploration le 18 juin. Ses reconnaissances purent pousser jusqu'à Couture, Mousty, Ottignies sur la rive droite de la Lasne et jusqu'à Lasne sur la rive gauche ; mais elles n'allèrent certainement pas à Saint-Lambert, d'on rayonna à partir de 10 heures la cavalerie de la division Losthin, du corps Bülow. (Voir Rapport de Bülow, cité par von Ollech, 192 ; Damitz, II, 242-243, et la lettre de Hervey, aide de camp de Wellington, du 4 juillet 1815. (Nineteenth Century, mars 1893.)

[42] Selon Marbot, il s'agissait pour les petits-postes d'être à même de prévenir rapidement l'empereur de l'approche de Grouchy ; mais, à s'en rap porter à la lettre précitée de Soult à Grouchy, il semble plutôt que la mission des hussards consistait seulement à lier les communications. Ou remarquera d'ailleurs que, même si l'empereur prévoyait l'arrivée de Grouchy par Mousty, il n'y avait pas contradiction entre l'ordre à Grouchy et l'ordre à Marbot. Tout en prescrivant au maréchal de se porter à Wavre, Napoléon, admettant la supposition que Grouchy, avant de recevoir ces dernières instructions, aurait marché par sa gauche, envoyait des partis pour le rencontrer vers la Dyle.

[43] Gourgaud, 91. Napoléon, Mém., 132-133. Petiet, 213. Mauduit, II, 248, 271. Pontécoulant, 261. Souvenirs d'un ex-officier, 284. (Ce témoignage est d'autant plus intéressant que cet officier, appartenant au 45e de ligne, était né Suisse. Il s'appelait Martin et mourut pasteur à Genève.) Les Anglais, Siborne (I, 282) et Cotton (51), parlent aussi d'immenses acclamations.

[44] Napoléon, Mémoires, 128-132. Cf. Gourgaud, 87-88 et les relations précitées de Reille, de Foy, du général Petit, de Stuers, etc.

[45] Corps d'Erlon : 20.531 hommes.

Corps Reille (moins les débris de la division Girard, laissés à Ligny pour assurer les lignes de communication) : 16.774 hommes.

Corps Lobau (moins la division Teste détachée sous les ordres de Pajol) : 7.861 hommes.

Garde impériale : 20.000 hommes.

3e et 4e corps de cavalerie (cuirassiers de Milhaud et de Kellermann) : 6.500 hommes.

Division de cavalerie Domon (détachée du corps Vandamme) : 1.100 hommes.

Division de cavalerie Subervie (détachée du corps Pajol) : 1.200 hommes.

Total : 73.935 hommes (défalcation faite des pertes des 15, 16 et 17 juin).

[46] A l'entrée en campagne, l'armée avait 50 batteries à 8 pièces pour les batteries à pied, à G pièces pour les batteries à cheval. De ces 50 batteries, donnant un total de 370 bouches à feu, je retranche les 8 pièces de la batterie de la division Girard et les 116 pièces des corps et divisions placés sous le commandement de Grouchy.

[47] D'après l'ordonnance actuelle, la première ligne française (7 divisions d'infanterie et 2 de cavalerie) aurait normalement un front de quatre lieues.

[48] La belle description, tant reproduite, que fait l'empereur (Mém. pour servir à l'histoire, 127-132) des onze colonnes se déployant presque simultanément et de l'armée tout entière rangée sur six lignes en figure de V, bien avant le début de l'action, est tout à fait inexacte. D'après les relations précitées des généraux Durutte et Petit, plusieurs divisions n'arrivèrent sur les positions que lorsque le combat était déjà sérieusement engagé. L'ordre même de Napoléon, de 11 heures, cité plus loin : Une fois que toute l'armée sera rangée en bataille, à peu près à une heure de l'après-midi..., prouve qu'à 11 heures toutes les troupes n'étaient point en bataille.

[49] Ordre, 18 juin, 11 heures du matin. (Napoléon, Correspondance, 22060.)

Sur la copie de cet ordre (aux Archives de la Guerre), il est mentionné que l'original, de la main de Soult, portait cette note marginale au crayon signée : Ney : Le comte d'Erlon comprendra que c'est par la gauche au lieu de la droite que l'attaque commencera. Communiquez cette nouvelle disposition au général Reille. — Il semble donc que l'empereur avait donné, auparavant, un ordre d'après lequel d'Erlon devait attaquer avec la droite du 1er corps, soit par Papelotte et La Haye.

[50] C'est bien d'ailleurs ce que dit Napoléon dans sa première relation dictée à Gourgaud. (Corresp. de 1815, 88.) A la vérité, il est moins précis dans sa seconde relation (Mém. pour servir à l'Histoire) : il parle d'abord de cette unique attaque sur le centre (133), puis il prétend (134-135) qu'il voulait en même temps tourner la gauche ennemie par La Haye et Papelotte. On doit s'en tenir à la première relation que confirme pleinement l'ordre de 11 heures du matin.

[51] Sans doute, de ce côté, on n'aurait pas eu la grande route pour faire défiler les batteries ; mais l'artillerie, en position à l'est de la Belle-Alliance, n'en aurait pas moins foudroyé les masses ennemies, et l'infanterie et même la cavalerie auraient gravi les pentes sans plus de difficulté que sur les autres points. On en a la preuve dans la marche de la division Durutte, à deux heures et demie, et dans ce fait rapporté par Wagner (67) et par Siborne (I, 387), qu'un peu après midi un parti de cavalerie française sans doute de la division Jacquinot) poussa une reconnaissance jusque sur le bord du plateau où il surgit devant la brigade hanovrienne de Best, qui dut rapidement se former en carrés. J'ai parcouru cette partie du terrain. Les fonds n'y sont pas moins praticables et les rampes n'en sont pas plus abruptes qu'aux abords de la grande route. Face à La Haye, le sol du vallon est résistant. Et, plus loin, le ruisseau d'Ohain n'a encore que 30 ou 40 centimètres de large.

Sans doute, aussi, si l'on avait attaqué d'abord par Papelotte, Wellington eût ordonné un changement de front partiel et dégarni son centre et sa droite pour renforcer sa gauche menacée. Mais Napoléon devait précisément souhaiter un pareil mouvement, puisque son intérêt tactique était de contraindre les Anglais à manœuvrer.

[52] Ordre, 18 juin, 11 heures du matin. (Napoléon, Correspondance, 22060.)

[53] Napoléon, Mémoires, 125.