ESSAI SUR LE RÈGNE DE L’EMPEREUR DOMITIEN

 

CHAPITRE VIII. — PÉRIODE DE TERREUR.

 

 

Après l’expédition suévo-sarmatique, terminée au début de l’année 93, Domitien n’entreprit plus de guerres ; il ne reçut plus de salutations impériales. Les poètes de cour n’eurent plus de triomphes à célébrer ; ils se contentèrent de vanter les bienfaits de la paix[1]. Le prince se consacra tout entier à la lutte contre l’aristocratie. Il ne prétendait pas seulement défendre son pouvoir et sa vie ; il voulait aussi remplir son trésor[2]. Les actes de générosité et les fêtes somptueuses de Titus, les constructions, les jeux, les guerres, le luxe de son frère avaient fort compromis les finances de l’empire, rétablies par Vespasien. Il fallait cependant de l’argent à Domitien pour ne pas perdre l’appui du peuple, qu’il devait divertir et nourrir à grands frais, et de l’armée, dont il avait à payer la solde augmentée par lui, et  c’étaient là des dépenses qu’il ne pouvait restreindre. Il savait qu’en général les riches le détestaient ; il ne se faisait donc aucun scrupule de les dépouiller pour se créer de nouvelles ressources. En agissant ainsi, il affaiblissait la puissance de ses adversaires et s’assurait la fidélité de ses partisans par ses largesses[3]. Pline le Jeune se souvenait de lui quand il parlait en ces termes à Trajan[4] : Ce que je loue surtout dans toutes vos libéralités, c’est que vous donnez les congiaires, les aliments à vos frais, et que les fils des citoyens ne sont pas nourris par vous de sang et de meurtre comme les petits des bêtes féroces. — Comme l’écrit Suétone[5] avec force et concision, Domitien, qui ne s’était d’abord montré ni sanguinaire, ni rapace, devint a avide par manque d’argent, cruel par crainte. a Le même autour fait aussi remarquer que Domitien se laissa entraîner un peu plus vite à la cruauté qu’à la cupidité (Domitien, 10).

Agricola mourut le 23 août 93 (Agricola, 44). Ce fut, dit Tacite (Agricola, 44-45), un grand dédommagement de sa mort prématurée que d’échapper à ces derniers temps où Domitien épuisa le sang de la république, non plus par intervalles et par accès, mais sans trêve et, pour ainsi dire, dans un seul et long supplice. — Mettius Carus ne comptait encore qu’une victoire[6] et Messalinus se contentait d’insinuer ses perfides conseils au fond du palais d’Albano. — Pline dit de son côté que, sous Domitien, a il avança, pour ainsi dire, à la course dans la carrière des honneurs jusqu’à l’époque où ce prince fit profession de détester les honnêtes gens, mais qu’alors il s’arrêta, voyant à quel pria devaient s’acquérir de nouvelles faveurs, et qu’il préféra suivre une route plus longue (Panég., 95). Or, il fut désigné à la préture le 9 janvier 92, et il entra en charge le 1er janvier 93[7] ; son avancement, jusque-là très rapide, se ralentit ensuite et il n’obtint pas le consulat de Domitien[8]. — Ce fut donc à partir de 93 que les confiscations, les exils, les arrêts de mort se succédèrent presque sans interruption et qu’une période de terreur commença. — Avant de la raconter, il faut faire ici une observation générale : c’est que nous n’avons plus guère à notre disposition pour cette époque que des écrits tout à fait hostiles à Domitien. Le tableau que nous allons tracer de la fin du règne s’en ressentira nécessairement.

Les victimes de Domitien étaient souvent si respectées de ceux mêmes dont l’appui était nécessaire à l’empereur, qu’on se serait indigné de les voir succomber à des violences arbitraires ; on aurait regardé comme innocents des hommes qui n’auraient pas été jugés[9]. A leur égard, les formes judiciaires furent donc en général respectées. Quand, par exception, Domitien se débarrassait d’un de ses ennemis sans forme de procès, il le faisait d’une manière sournoise. Il se servait du poison[10] ; il mettait à mort secrètement ceux qu’il avait exilés[11] ; ses intrigues contraignaient parfois ceux qu’il voulait perdre à se suicider, et leur mort semblait volontaire[12]. — Mais d’ordinaire ceux qu’il frappait étaient dénoncés par des délateurs, puis accusés devant un tribunal régulier qui les condamnait conformément aux lois.

Nul n’était en sûreté chez lui : La liberté de parler et d’entendre, dit Tacite (Agricola, 2), nous était enlevée par un odieux espionnage ; nous serions restés sans mémoire comme sans voix,-si d’on pouvait se commander l’oubli comme le silence. On se voyait trahi par des parents, des amis, des clients, surtout par des esclaves[13], dont plus d’un avait à se venger de mauvais traitements[14] et trouvait avantage à accuser son maître, car les dénonciateurs de condition servile recevaient, quand leurs accusations étaient accueillies, la liberté avec une récompense pécuniaire. Souvent Domitien voyait en secret des délateurs et de faux témoins : il convenait avec eux de ce qu’ils devraient dire[15]. Partout il entretenait des espions[16] qui cherchaient à provoquer des confidences imprudentes[17]. Vous avez rendu, dit Pline le Jeune à Trajan (Paneg., 42), aux amis la fidélité, aux enfants la tendresse, aux esclaves la soumission. Ceux-ci craignent, ils obéissent, ils ont des maîtres. Ce ne sont plus nos serviteurs, mais nous-mêmes qui sommes les amis du prince, et le père de la patrie ne prétend pas être plus choir aux esclaves d’autrui qu’aux citoyens qu’il gouverne. Vous nous avez tous délivrés d’un accusateur domestique, et, par cette seule mesure de salut public, vous avez éteint, pour ainsi dire, une nouvelle guerre civile. Et en cela vous n’avez pas moins fait pour les serviteurs que pour les maîtres : nous sommes devenus plus tranquilles, eux meilleurs. Vous ne voulez pas cependant qu’on vous en loue et peut-être aussi n’est-ce pas un sujet d’éloges. Mais au moins est-il agréable d’en parler, quand on se souvient de cet empereur qui subornait les esclaves contre la vie des maîtres, leur indiquait les révélations à faire sur les prétendus crimes qu’il voulait punir : grand et inévitable malheur, que l’on devait subir lorsqu’on avait des serviteurs semblables au prince.

Le crime trouvé, il fallait des orateurs influents, habiles et peu scrupuleux pour accuser le prétendu coupable devant ses juges. Des ambitieux appartenant à l’aristocratie firent sous Domitien ce métier peu honorable, qui leur rapportait des honneurs et de l’argent et leur dormait du crédit auprès de l’empereur[18]. Le plus célèbre fut M. Aquilius Regulus[19], qui, malgré son extrême jeunesse, avait, dès la fin du règne de Néron, accusé des citoyens illustres, Ser. Cornelius Orfitus, Q. Sulpicius Camerinus, M. Licinius Crassus. Après le meurtre de son ennemi Pison, fils adoptif de Galba et parent de ce même Crassus, il avait acheté sa tète à un des assassins, et s était donné le plaisir atroce de la déchirer de ses dents[20]. Sous Domitien, il sauva mieux les apparences, mais commit autant de mauvaises actions[21]. Il ne dissimulait pas du reste son désir. La fortune de son père, condamné à l’exil, avait été partagée tout entière entre des créanciers : resté sans ressources, il voulut s’enrichir[22]. Superstitieux jusqu’à en être ridicule[23], il consulta un jour les dieux pour savoir à quelle époque il parviendrait à posséder soixante millions de sesterces : des entrailles doubles, trouvées dans la victime, lui en promirent cent vingt millions[24]. Sa ténacité triompha de tous les obstacles. Il avait la poitrine faible, l’air embarrassé, la langue épaisse, la mémoire infidèle, peu de présence d’esprit ; il tremblait, pâlissait en parlant, et devait écrire ses discours[25]. Il se fit cependant la réputation d’un grand orateur[26] par son effronterie et sa démence, dit Pline[27] qui le détestait. L’auteur du Panégyrique de Trajan n’était peut-être pas bon juge du talent de Regulus, qui n’admirait guère Cicéron et surtout ses imitateurs[28]. Tandis que Pline considérait le discours écrit comme le modèle du discours qui doit être prononcé, et développait ses pensées avec prolixité, l’éloquence de Regulus était incorrecte, nerveuse, pressante, allait droit au but, saisissait, comme il le disait lui-même[29], l’adversaire à la gorge et l’étranglait. Pour être certain du succès, il se composait des auditoires favorables[30] ; Martial, dont il était le patron, le flattait sans cesse[31]. — Audacieux, fourbe, parjure, prodiguant l’insulte aux ennemis abattus, fort humble à l’occasion[32], il arrivait à ses fins par tous les moyens, il faisait le délateur, plaidait devant le tribunal des centumvirs[33], captait des testaments[34]. Il put ainsi acquérir une grande fortune : à la mort de Néron, il avait déjà sept millions de sesterces[35]. Il possédait, sur la rive gauche du Tibre, une vaste propriété qu’il avait couverte de portiques et peuplée de statues[36] ; il avait des domaines en Toscane, à Tusculum, à Tibur et dans bien d’autres lieux[37]. — Tout le monde le détestait pourtant[38]. Dès 70, on songea à le poursuivre devant le Sénat ; Curtius Montanus l’attaqua très violemment ; mais il fut sauvé grâce aux prières de son frère, Vipstanus Messala, et à l’intervention de Domitien et de Mucien[39]. Mettius Modestus l’appelait, dans une lettre qui fut lue devant Domitien : Regulus, le plus méchant des bipèdes[40]. Herennius Senecion modifiait, pour la lui appliquer, la célèbre définition de l’orateur donnée par Caton ; il disait : l’orateur est un homme méchant qui ignore l’art de parler[41]. Pline, d’ordinaire si inoffensif, l’accable dans ses lettres d’injures et de sarcasmes[42] : il va même jusqu’à le plaisanter sur son amour paternel que Regulus étalait, il est vrai, d’une manière indiscrète[43] ; après l’avènement de Nerva, il semble avoir songé à l’accuser devant le Sénat[44]. Mais ses richesses et ses intrigues lui permirent de conserver une partie de son crédit : beaucoup de gens continuaient à le flatter, d’autres le craignaient. Pline se rendait compte qu’on n’aurait pu l’abattre que fort difficilement[45].

A. Didius Gallus Fabricius Veiento était un homme aussi méprisable. Sous Néron, en 62, il avait été chassé de l’Italie pour avoir écrit des libelles contenant force injures contre des sénateurs. On lui reprocha aussi d’avoir abusé de la faveur du prince pour vendre des charges et des honneurs[46]. Déjà âgé à l’époque de Domitien[47], il fut, en 83, nommé consul pour la troisième fois. Bas et servile en face du prince[48], il se montrait dédaigneux pour tous les autres, surtout pour les pauvres clients qui venaient solliciter sa protection[49]. Sa laideur était proverbiale[50]. Il était détesté autant que Regulus. Après le meurtre de Domitien, il voulut défendre, dans la curie, un autre délateur attaqué par Pline, mais les clameurs de tous ses collègues l’empêchèrent de se faire entendre, et l’appui d’un tribun ne lui servit de rien[51]. Un jour, il se trouvait à la table de Nerva, qui le ménageait. Au cours de la conversation, le prince demanda : Que deviendrait Messalinus s’il vivait encore ?Il souperait avec nous,» répondit un des convives, Junius Mauricus[52]. Pline, qui rapporte le fait, s’exprime ainsi : Veiento : j’ai tout dit quand j’ai nommé l’homme.

Mettius Carus[53] exerçait la délation avec cynisme : il était fier de ses succès et ne voulait pas en partager la gloire. Un jour, Regulus attaquait devant lui Senecion, une de ses victimes : Quel droit, s’écria-t-il, avez-vous sur mes morts ? est-ce que j’attaque Crassus et Camerinus ?[54] C’étaient, nous l’avons vu, des personnages que, du temps de Néron, Regulus avait accusés.

L. Valerius Catullus Messalinus appartenait à une noble famille. Parent du poète Catulle, il était descendant d’un ancien consul et fils de Statilia Messalina, tante de la troisième femme de Néron[55]. Dès 73, il avait été consul ordinaire[56]. La cécité qui le frappa[57] ne l’empêchait d’être un des auxiliaires les plus actifs de Domitien, qu’il flattait[58]. Au fond du palais d’Albano, il désignait à l’empereur ceux qu’il fallait mettre à mort[59], puis il se chargeait de les faire condamner. Pline le représente comme un homme naturellement cruel qui avait, en perdant la vue, achevé de perdre tout sentiment d’humanité. Il ne connaissait plus ni respect, ni honte, ni pitié. Il était entre les mains de Domitien un trait qui va frapper aveuglément les gens de bien[60].

Parmi les délateurs connus, il faut encore nommer Palfurius Sura[61] qui remporta le prix d’éloquence latine dans un des concours Capitolins ; Publicius Certus[62], flatteur sanguinaire[63] ; Pompeius, dont Juvénal dit qu’il était habile à couper les gorges à l’aide de discrètes insinuations[64].

Les personnages dont Domitien voulait se débarrasser étaient, en général, accusés de lèse-majesté[65], le seul crime que l’on reprochât à ceux qui n’étaient pas criminels[66]. Il était, en effet, très facile d’abuser de la loi de majesté qui punissait non seulement les actes, mais aussi les écrits et même les paroles portant atteinte à la sécurité de l’État ou de l’empereur[67]. Les peines étaient la mort ou le bannissement ; l’une et l’autre entraînaient la confiscation des biens.

Le Sénat, compétent en droit pour tous les procès criminels, jugeait, en général, ces sortes d’affaires[68]. Quoique Domitien n’eût pas consenti à renoncer à son droit de juridiction capitale sur les sénateurs, il en fit, semble-t-il, assez rarement usage[69]. Il voulait que les arrêts qui frappaient les personnages les plus considérés de l’empire parussent tout à fait impartiaux et équitables. Si certains jugements devaient provoquer l’indignation publique, il espérait que le Sénat seul en serait rendu responsable. Cette assemblée déclarait toujours les accusés coupables ; elle se sentait impuissante à résister aux volontés du prince[70]. Quant aux protestations isolées, elles devaient être fort rares : c’eût été se désigner comme victime aux délateurs. Les membres du Sénat s’indignaient tout bas de leur propre lâcheté et poussaient des soupirs[71] ; ils n’en condamnaient pas moins leurs collègues les plus respectés, leurs amis les plus chers. Personne n’osait parler, ouvrir la bouche, sauf les malheureux qu’on interrogeait les premiers. Les autres, interdits, frappés de stupeur, subissaient avec quelle douleur dans l’âme, avec quel tremblement de tout le corps ! cette nécessité d’un immobile et muet assentiment[72]. — L’assemblée était tremblante et muette ; on n’y pouvait sans péril dire ce que l’on pensait et sans infamie ce qu’on ne pensait pas[73].

Pour remplir son trésor, Domitien usait de beaucoup de moyens, réguliers en apparence. Son patrimoine se grossissait de toutes les sommes qui lui étaient données par testament. Or, maintes fois, des hommes qui le détestaient lui laisseront une partie de leur fortune pour que leurs dernières volontés ne fussent pas déclarées nulles et que le reste de leurs biens passât à leur famille. Agricola donna Domitien pour cohéritier à sa fille et à sa femme. Les bons pères, dit Tacite, ne font héritiers que les mauvais princes[74]. Quand l’empereur voulait la fortune tout entière ou n’était pas inscrit sur le testament, on en fabriquait un faux qui, daté d’une époque postérieure au véritable, l’annulait[75]. Lorsqu’un seul témoin prétendait avoir entendu dire au défunt qu’il instituait César pour héritier, la succession était réservée à Domitien[76]. L’impératrice Domitia devait aussi recueillir de nombreux héritages ; un de ses esclaves est qualifié, sur une inscription[77], d’exactor hered(itatium), legat(orum), peculior(um).

Des domaines immenses devenaient propriétés impériales : On ne vous voit pas, dit Pline à Trajan (Panég., 50), chassant les anciens maîtres, envelopper étangs, lacs, forêts, dans l’immensité de vos domaines. Les fleuves, les sources, les mers ne servent plus à flatter les regards d’un seul homme ; César peut voir quelque chose qui ne soit pas à lui et le patrimoine du prince est enfin moins grand que son empire. L’orateur, en parlant avec cette exagération, songeait à Domitien.

Les biens des condamnés revenaient soit au fisc, soit à l’ærarium publicum[78]. Les procès de majesté subvenaient surtout à leurs besoins[79] ; des délateurs en intentaient même à des morts pour permettre au prince de s’emparer de leurs biens[80]. Les condamnations pour adultère, qui sous Domitien furent fréquentes, contribuaient aussi à alimenter son trésor[81].

L’ærarium publicum, qui dépendait en droit du Sénat, mais qui en réalité était à la disposition de l’empereur, recevait les biens tombés en déshérence (bona caduca)[82]. Les lois Voconia, Julia, Pappia Poppæa, que Domitien fit appliquer strictement[83], restreignaient et dans certains cas supprimaient le droit de recevoir des héritages et des legs pour les femmes, les célibataires, les gens mariés sans enfants. A une époque où il g avait beaucoup de célibataires et où les mariages restaient souvent inféconds, les biens caducs étaient fort nombreux. On cherchait, il est vrai, à éluder ces lois en instituant comme héritiers ou légataires des porte-noms ; mais il ne manquait pas de délateurs pour dénoncer les fraudes ; ils recevaient en récompense le quart de la somme revendiquée par l’État[84]. Domitien les encouragea. Ces brigands, dit Pline[85], n’attendaient point leur victime dans la solitude, sur son passage ; c’était un temple [le temple de Saturne], c’était le forum qu’ils avaient envahi. Plus de testaments respectés, plus de condition certaine ; qu’on eût des enfants, qu’on n’en eût pas, le danger était le même.

Comme on le voit, la tyrannie de Domitien, quoiqu’elle arrivât aux mômes fins que colle qui agissait sans forme de procès, paraissait user de procédés réguliers[86], ce qui faisait dire à Pline le Jeune que l’État, dont les lois étaient le fondement, était détruit parles lois mêmes (Panég., 34).

D’ordinaire, le prince semblait étranger aux abus, aux crimes juridiques qui se commettaient chaque jour. Il assistait, il est vrai, aux séances du Sénat où l’on condamnait ses victimes. Néron, a dit Tacite (Agricola, 45), ordonna des crimes et n’en fut pas spectateur. Le grand de nos maux, sous Domitien, était de le voir et d’en être vus, quand tous nos soupirs étaient comptés, quand son visage féroce, couvert de cette rougeur dont il s’armait contre la honte, observait la pâleur de tant d’infortunés. Un jour même, il dit au début d’un procès de majesté dans lequel plusieurs accusés étaient impliqués, qu’il allait éprouver l’amour que le Sénat avait pour lui. Les juges, dociles à eût avertissement plein de menaces, prononcèrent une sentence plus rigoureuse que d’ordinaire : la peine capitale suivant la coutume ancienne (more majorum). Les condamnés n’étaient pas laissés libres du choix de leur supplice ; le cou serré entre une fourche, ils devaient être frappés de verges jusqu’à la mort[87]. Effrayé de l’atrocité de la peine, Domitien intercéda alors pour eux eu ces termes : Permettez-moi, Pères Conscrits, de réclamer de votre dévouement une chose qui, je le sais, me sera difficilement accordée : c’est que les condamnés puissent choisir leur mort. Vous vous épargnerez ainsi un spectacle affreux, et tout le monde comprendra que assistais à la séance du Sénat[88].

Il aimait qu’on vantât sa générosité[89]. Lorsqu’il jugeait lui-même, il ne prononçait jamais un arrêt de mort sans un préambule dans lequel il faisait l’éloge de sa clémence : il feignait ainsi la modération, tout en se faisant un jeu du vain espoir que ses paroles inspiraient d’abord à l’accusé[90].

Quant aux délateurs, il ne voulait pas qu’on les considérât comme ses complices. Lorsqu’ils lui avaient procuré de fortes sommes, ou qu’ils avaient accusé beaucoup de gens, il les perdait, surtout les esclaves qui avaient dénoncé leurs maîtres. Ceux mêmes qui avaient reçu de l’argent. des honneurs, des fonctions, n’étaient pas plus en sûreté que les autres[91].

C’était par prudence que Domitien montrait cette hypocrisie. En se débarrassant de ceux qu’il considérait comme ses ennemis, comme en écartant le système de gouvernement inauguré par auguste, il n’oubliait pas qu’il avait à tenir compte du prestige que les sénateurs conservaient encore.

La conduite qu’il adopta dans sa lutte contre l’aristocratie rappelle à bien des égards celle de Tibère. On ne s’étonne pas d’apprendre de Suétone qu’il faisait des mémoires et des dérisions de cet empereur sa lecture habituelle[92].

 

 

 



[1] Stace, Silves, IV, 1, 12 :

Utroque a limine grates

Janus agit, quam tu vicina Pace ligatum

omnia jussisti componere bella.

Silius Italicus, Punica, XIV, 686 :

... viri qui nuno dedit otia mundo.

Martial, IX (édité en 94), 101, 21 :

(dedit) otia ferro.

Cf. IX, 31, 10 ; IX, 70, 8. — Voir aussi Chants sibyllins, XII, 127.

[2] Pline lui reproche sa cupidité (Panég., 50) : avaritia illis qui tant multa concupiscebat (un tyran qui avait tant de désirs). Cf. Panég., 3 et 41. Suétone, Domitien, 12 : [Domitianus] nihil pensi habuit quin prædaretur omni modo ([Domitien] ne se fit aucun scrupule d'exercer toutes sortes de rapines). Cf. Suétone, Vespasien, 1.

[3] Dion Cassius, LXVII, 4 : Les libéralités de Domitien plaisaient à la multitude, comme il est naturel ; mais elles causaient la perte des grands, car ne pouvant subvenir à ces dépenses, il en fit périr beaucoup.

[4] Panég., 27 ; cf. 28.

[5] Suétone, Domitien, 3 : Virtutes quoque in vitia deflexit ; quantum conjectare licet, super ingenii naturam inopia rapax, metu sævus (ses vertus mêmes se changèrent en vices, et l'on peut présumer que, indépendamment de son penchant naturel, il devint rapace par besoin, et la peur le rendit cruel). Cf. Orose, VII, 10 : Nobilissimos e senatu, invidiæ simul et prædæ causa... interfecit.

[6] Nous ne savons pas à quelle condamnation Tacite fait allusion.

[7] Voir Mommsen, Étude sur Pline le jeune (traduction Morel), p. 58 et suiv.

[8] Avant la mort de Domitien, il ne reçut que la préfecture du trésor militaire. Voir Mommsen, l. c., p. 63.

[9] Philostrate (Apollonius, VII, 14) parle à propos de Domitien de a ces tyrans qui décorent du nom de justice les lenteurs de leur colère ; ils ôtent aux malheureux qu’ils condamnent à mort même la compassion de la foule, qui est comme un drap mortuaire bien dû à qui meurt injustement.

[10] Dion Cassius, LXVII, 4.

[11] Dion Cassius, LXVII, 3. Paul Orose, VII, 10.

[12] Dion Cassius, loc. cit.

[13] Tacite, Hist., I, 2 : Odio et terrore corrupti in dominos servi, in patronos liberti et, quibus deerat inimicus, per amicos oppressi (la haine ou la terreur armant les esclaves contre leurs maîtres, les affranchis contre leurs patrons ; enfin ceux à qui manquait un ennemi, accablés par leurs amis). Dion Cassius, LXVIII, 1. Philostrate, Apollonius, VII, 8. Juvénal (I, 33) parle de la fortune insolente d’un magni delator amici. Voir encore IX, 102 :

O Corydon, Corydon ! secretum divitia ullum

esse putas ? servi ut taceant, jumenta loquentur

et canis et postea et marmora !

Juvénal dit (III, 113) des intrigants grecs qui pénétraient dans les grandes maisons :

Scire volunt secreta domus, atque inde timeri.

On redoutait les bavardages des clients. Martial, VII, 62, 4 :

et niger obliqua garrulitate cliens.

Voir encore Martial, II, 82 ; X, 48, 21 et suiv.

[14] Juvénal, IX, 110 [servi] :

... quod satin dubitant componere crimen

in dominos, quotiens rumoribus ulcicuntur

baltea ?

[15] Dion Cassius, LXVII, 12.

[16] Juvénal (IV, 47) dit d’une manière emphatique :

Cum plena et litora multo

delatore forent.

[17] Philostrate (Apollonius, VII, 36) raconte que Domitien envoya auprès d’Apollonius, alors en prison, un homme qui feignit de compatir au sort du philosophe, et s’efforça, mais en vain, de le faire parler à cœur ouvert. D’ailleurs, cette anecdote est très probablement légendaire. Cf. VII, 27. — L’archimime Latinus, favori du prince, était redouté comme délateur (voir Scolies de Juvénal, IV, 53).

[18] Voir Tacite, Hist., I, 2 : Nec minus præmia delatorum invisa quam scelera, cum alii sacerdotia et consulatus ut spolia adepti, procurationes alii et interiorem potentiam, agerent ferrent cuncta (les délateurs, dont le salaire ne révoltait pas moins que les forfaits, se partageant comme un butin sacerdoces et consulats, régissant les provinces, régnant au palais, menant tout au gré de leur caprice). Pline, Panég., 45.

[19] Sur ce personnage, voir Mommsen, Index de Pline le Jeune ; Giese, De personis a Martiale commemoratis ; Boissier, L’opposition sous les césars, p. 205 et suiv.

[20] Tacite, Hist., IV, 42. Cf. Pline, Lettres, II, 20, 2.

[21] Pline, I, 5, 1.

[22] Tacite, Hist., IV, 42. Cf. Pline, II, 20, 13.

[23] Pline, VI, 2, 2. Cf. Martial, I, 111.

[24] Pline, II, 20, 13.

[25] Pline, IV, 7, 4 ; VI, 2, 2.

[26] Martianus Capella le cite, auprès de Pline, parmi les orateurs romains illustres (V, p. 140, édition Eyssenhardt). — Pline lui-même nous apprend que, dans Io barreau, il tenait une grande place (Lettres, VI, 2). Cf. Martial, V, 28, 6 ; VI, 38 ; VI, 64, 11 ; II, 74 ; IV, 16, 6.

[27] Pline, IV, 7, 4.

[28] Pline, I, 5, 11.

[29] Pline, I, 20, 14.

[30] Pline, VI, 21 3.

[31] Martial, I, 12, 111 ; II, 74, 93 ; V, 10, 21, 28, 63 ; VI, 38, 64 ; VII, 16, 31. — Peut-être se brouilla-t-il ensuite avec lui, car aucune pièce de vers n’est postérieure à l’année 92.

[32] Pline, I, 5 ; II, 11, 22 ; II, 20.

[33] Pline, I, 5, 4 ; VI, 2, etc.

[34] Pline, II, 20.

[35] Tacite, Hist., IV, 42.

[36] Pline, IV, 2, 5.

[37] Martial, VII, 31, et I, 12.

[38] Pline, IV, 2, 4.

[39] Tacite, Hist., IV, 42 et 44.

[40] Pline, I, 5, 14.

[41] Pline, IV, 7, 5.

[42] Voir lettres citées.

[43] Pline, IV, 2 ; IV, 7.

[44] Pline, I, 5.

[45] Pline, I, 5, 15 ; IV, 2, 4.

[46] Tacite, Annales, XIV, 50.

[47] En 97, il parlait de sa vieillesse (Pline, Lettres, IX, 13, 20).

[48] Voir le langage que Juvénal lui fait tenir dans le conseil du turbot (IV, 123 et suiv.).

[49] Juvénal, III, 185.

[50] Juvénal, VI, 113.

[51] Pline, Lettres, IX, 13, 19 et suiv.

[52] Pline, Lettres, IV, 22, 4 et suiv. (cf. Aurelius Victor, Épitomé, 12.)

[53] Sur Carus, voir Tacite, Agricola, 45 ; Juvénal, I, 35 ; Martial, XII, 25, 5 ; Sidoine Apollinaire, Lettres, V, 7.

[54] Pline, I, 5, 3.

[55] Suétone, Caligula, 36. Voir Borghesi, Œuvres, V, 526 et suiv.

[56] Klein, Fasti consulares, p. 44.

[57] Pline, IV, 22, 5 ; Juvénal, IV, 116.

[58] Voir Juvénal, loc. cit.

[59] Tacite, Agricola, 45.

[60] Pline, IV, 22, 5.

[61] Scolies de Juvénal, IV, 53 : Abusus familiaritate Domitiani acerbissime partes delationis exercuit.

[62] En 97, il était préfet du trésor de Saturne (Pline, IX, 13, 11 ; Mommsen, Étude sur Pline le Jeune, trad. Morel, p. 64).

[63] Pline, IX, 13, 16. Sur lui, voir plus loin, chapitre IX.

[64] Juvénal, IV, 110. Selon Borghesi, Œuvres, t. V, p. 524 et suiv., ce Pompeius serait le même personnage que le délateur Licinius, dont parle Sidoine Apollinaire (Lettres, V, 7). Son nom véritable aurait été Cn. Pompeius Ferox Licinianus, qu’une inscription (C. I. L., VI, 468) indique comme consul à une époque inconnue.

[65] Vespasien et Titus n’avaient jamais accueilli les accusations de lèse-majesté (Dion Cassius, LXVI, 9 et 19).

[66] Pline, Panég., 42.

[67] Paul, Sentences, V. 29. Digeste, XLVIII, 4.

[68] Dion Cassius, LXVII, 4, in fine. Pline, Lettres, VIII, 14, 8 et 9.

[69] Il jugea cependant lui-même Arrecinus Clemens, qui avait été deux fois consul (Suétone, Domitien, 11). — Conformément à l’usage, il jugea aussi, en qualité de grand-pontife, les Vestales coupables d’avoir manqué à leurs vœux. — Dans la persécution contre les chrétiens, il est vraisemblable que les grands personnages qui furent frappés alors furent condamnés par l’empereur lui-même, non pas à la suite d’un procès régulièrement instruit, mais par mesure de police.

[70] Dion Cassius, LXVII, 2.

[71] Tacite, Agricola, 45.

[72] Pline, Panég., 76.

[73] Pline, Lettres, VIII, 14, 8. Cf. Panég., 66 : obsepta diutina servitute ors..., frenatamque tot malle linguam (ouvrent nos bouches fermées par une longue servitude, délient nos langues enchaînées par tant de maux). Tacite, Agricola, 3.

[74] Agricola, 43. — Peut-être Domitien annulait-il, comme le firent Caligula et Néron (Suétone, Caligula, 38 ; Néron, 32), les testaments sur lesquels il était omis, sous prétexte que le mort s’était montré ingrat envers lui. Pline, Panég., 43 : testamenta nostra secura sunt, nec unus omnium, nunc quia scriptus ; nunc quia non scriptus heres (A côté de ce bienfait, plaçons la sécurité de nos testaments. Le prince n'est plus, tantôt parce qu'on l'a nommé, tantôt parce qu'on l'a omis, le seul héritier de tout le monde). — Au commencement de son règne, il avait agi tout autrement.

[75] Pline, Panég., 43 [à Trajan] : non tu falsis, non tu iniquis tabulis advocarie (Des titres faux ou iniques ne vous appellent pas aux successions).

[76] Suétone, Domitien, 12. — Hirschfeld (Verwaltungsgeschichte, p. 54-55) croit qu’à cette époque fut créé un office domestique dont le titulaire s’appelait procurator hereditatium (voir C. I. L., VI, 8499, 8500, 8433 : inscriptions de l’époque Flavienne). Il est vraisemblable cependant que cet office existait avant les empereurs Flaviens ; voir une inscription de Menavia, publiée par Bormann (Archdologisch-epigraphische Mittheilungen aus Œsterreich, XV, 1892, p. 29), où est nommé un chevalier qui paraît avoir été, sous Vitellius, procurateur du patrimoine et des héritages et secrétaire a libellis.

[77] C. I. L., VI, 8434.

[78] Voir Hirschfeld, p. 47, n. 1. Lécrivain, De agris publicis imperatoriisque, p. 20, n. 2.

[79] Pline, Panég., 42 et 55. Cf. Philostrate, Apollonius, VII, 23.

[80] Suétone, Domitien, 12 : Bona vivorum et mortuorum usquequaque, quolibet et accusatore et crimine corripiebantur : satis erat objici qualecumque factum dictumve adversus majestatem principis (Quelle que fût l'accusation, quelque fût le crime, il saisissait les biens des vivants et des morts. Il suffisait d'alléguer la moindre action, la moindre parole qui blessât la majesté du prince). Ces poursuites contre des morts étaient légales ; voir Humbert, Confiscatio, dans Daremberg et Saglio, p. 1441.

[81] Pline, Panég., 49. : Locupletabant fiscum et ærarium... Voconiæ et Juliæ leges... (Les lois Voconia et Julia enrichissaient encore moins le fisc et le trésor que les accusations de lèse-majesté) Il s’agit sans doute aussi bien de la loi Julia de adulteriis, que de la loi Julia de maritandis ordinibus.

[82] Hirschfeld, loc. cit., p. 57, 58. — Domitien confia la préfecture du trésor public à des hommes qui lui étaient dévoués, par exemple au délateur Publicius Certus (Pline, Lettres, IX, 13, 11).

[83] La loi Voconia était tombée depuis longtemps en désuétude ; elle avait, du reste, été en partie annulée par la loi Pappia Poppæa. Domitien la fit revivre à l’égard des femmes de mauvaise vie.

[84] Suétone, Néron, 10.

[85] Panég., 34. Ailleurs (Panég., 36),il dit que sous Domitien le temple de Saturne était le spoliarium civium, cruentarumque prædarum sævum receptaculum (l'antre où l'on dépouillait les citoyens, le réceptacle affreux de sanglantes rapines). — Des vers de Martial (V, 16, 5 et suiv.) prouvent qu’à cette époque les délateurs de cette espèce s’enrichissaient vite :

Nam si falciferi defendere templa Tonantis

sollicitisque velim vendere verba reis,

plurimus Hispanas mittet mihi nauta metretas...

Mais tu ne sais pas tout ce que me coûte ton engouement : car si je voulais aller défendre des causes dans le temple du dieu qui tient la faux et le tonnerre ; plus d'un maître de navire remplirait mes celliers de vin d'Espagne, et l'or de bien des bourses salirait les replis de ma toge...

[86] Philostrate, Apollonius, VII, 14 ; cf. VII, 18.

[87] Voir Suétone, Néron, 49.

[88] Suétone, Domitien, 11. Lors du procès des trois Vestales, Domitien vanta aussi sa clémence (Dion, LXVII, 3).

[89] Stace, Silves, III, 4, 73 : pulchra ducis clementia. Cf. III, 3, 169. Martial, IX, 70, 7 :

Nulla ducum feritas, nulla est insanis ferri ;

pace frui certa lætitiaque licet.

[90] Suétone, Domitien, 11. Cf. cette anecdote que raconte Suétone, loc. cit. : Auctorem summarum pridie quam cruci figeret in cubiculum vocavit, assidere in toro juxta cœgit, securum hilaremque dimisit, partibus etiam de cena dignatus est (La veille du jour où il fit mettre en croix son receveur, il l’appela dans son cabinet, l’obligea de s’asseoir à côté de lui, sur le même coussin, daigna lui donner des mets de sa table, et le congédia plein de joie et de sécurité) — Dion, LXVII, 1.

[91] Dion Cassius, LXVII, 1. Dans le conseil du turbot, Juvénal nous montre Messalinus et Veiento aussi tremblants que les autres en présence du maître. — Les délateurs craignaient d’être dénoncés par des gens de leur espèce (Juvénal, I, 35).

[92] Suétone, Domitien, 20.