AMMIEN MARCELLIN, SA VIE ET SON ŒUVRE

 

PRÉFACE.

 

 

Il n'est peut-être pas de période de temps plus intéressante à étudier que celle du quatrième siècle de notre ère. A l'intérêt général que donne la Connaissance des hommes et des choses, et qui est celui de tous les temps, s'ajoute l'intérêt propre à une époque si tourmentée qui vit périr la civilisation antique pour faire place à un monde nouveau.

C'est pourquoi cette période de temps a été plus que toute autre étudiée, fouillée dans tous les sens, l'objet de récriminations ardentes ou de louanges exagérées selon l'esprit des écrivains. En plaçant notre sujet d'études dans ce siècle, nous ne voulons pas entrer dans ces discussions et apporter des arguments nouveaux. Notre but est plus humble, notre ambition plus modeste :- nous ne voulons que faire une étude critique sur un des. principaux écrivains de cette époque, Ammien Marcellin.

Peu d'auteurs anciens ont été mis plus souvent que lui à contribution par les modernes. MM. Aug. et Am. Thierry, Chateaubriand, Villemain, Guizot, de Broglie et V. Duruy se plaisent à le citer, à relever ses expressions pittoresques, à les enchâsser dans leurs récits. Ces citations, en général bien choisies et amenées à point, font un bel effet dans les pages de nos grands écrivains, et nous nous sommes demandé en les lisant si Ammien Marcellin ne méritait pas d'être mieux connu et même d'être lu en entier.

L'œuvre de celui qui a si fièrement clos la longue liste des historiens latins de Rome est plus qu'un répertoire de mots heureux : c'est un récit suivi et étendu d'une bonne partie du quatrième siècle (353-378). Elle est même la seule histoire un peu complète de ce temps ; si bien qu'on ne peut toucher à cette époque sans prendre pour base les livres de cet historien.

Cependant, aucune étude sérieuse et d'ensemble n'a été faite, chez nous, sur Ammien Marcellin. Quinze pages de suite n'ont pas été écrites à ce sujet. Sans doute, c'est un auteur de deuxième ou même de troisième ordre ; mais est-ce une raison pour ne pas l'étudier à fond ? Peut-on ignorer un écrivain à l'œuvre duquel on juge bon de faire à l'occasion de précieux emprunts ? Si l'histoire d'un peuple n'est pas toute dans celle de ses rois ou de ses chefs, à plus forte raison l'histoire d'une littérature n'est pas toute dans celle de ses grands écrivains, de ceux qui, selon Platon , mènent le chœur de leur siècle. Pour être moins achevées, les images que présentent de la civilisation de leur temps les auteurs secondaires ne sont pas moins utiles à observer. Parfois même ces tableaux, qu'une main hésitante ou inhabile a dessinés, sont plus près de la réalité et reproduisent plus fidèlement la vie et les mœurs des temps où ils fuirent tracés.

A ce titre, une étude sur Ammien Marcellin n'était pas, croyons-nous, inutile. Son œuvre, d'un art assurément rudimentaire et grossier, n'en est pas moins une histoire généralement impartiale et véridique, un exposé des plus complets et des plus fidèles de l'état de l'empire romain au quatrième siècle.

Quant à l'auteur même, il est digne de toute considération. On a toujours reconnu son honnêteté, son amour du bien et sa haine du mal, la modération de son esprit et la loyauté de son caractère. Comme écrivain, il est encore digne d'estime. Il y a de l'originalité et une fière allure dans la pensée de ce soldat qui n'est pas toujours trahi par une langue dure et incorrecte. Il mérite d'être connu et étudié. Un intérêt particulier s'ajoute d'ailleurs à sa personne. Ammien Marcellin est le type, inconscient peut-être mais éminent, d'une classe d'hommes qui se comptaient alors par milliers, les politiques ou les indifférents. C'est à tort, en effet, qu'on divise, sans distinction ni réserve, les hommes de ce temps en deux catégories, les chrétiens et les païens. Combien qui n'étaient en réalité ni l'un ni l'autre ! Tels furent Rufus Festus, Eutrope, Végèce et Ausone, pour ne citer que ceux qui ont un nom dans l'histoire des lettres. On s'est vainement demandé pour eux s'il faut les rattacher au culte du Christ ou des faux dieux, car on apportait de part et d'autre des arguments toujours estimés décisifs.

Tel fut aussi Ammien Marcellin, le vrai représentant de cette multitude d'officiers-fonctionnaires qui, de naissance, étaient enrégimentés au service de l'État. A notre tour, nous avons recherché quels furent les sentiments politiques et religieux de cet historien, et dans quelle mesure il mérite notre confiance dans l'appréciation des jugements qu'il porte sur les hommes et les choses de son temps.

Telle quelle, cette étude nous la soumettons au jugement de la Faculté. Assurément, tout autre l'aurait traitée avec plus de science et de talent, mais non avec plus d'impartialité et d'indépendance d'esprit ; sans parti pris ni dénigrement d'une' part, et d'une autre, sans enthousiasme de convention pour l'auteur que nous avons dû avoir longtemps entre les mains. Aussi, nous inspirant de la rude et fière déclaration qui termine son trente et unième livre, nous redirons avec lui : Hæc... pro virium explicavi mensura, opus veritatem professum numquam, ut arbitror, sciens silentio ausus corrumpere vel mendacio.