LES TRANSFORMATIONS DE LA ROYAUTÉ PENDANT L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE

LIVRE III. — [LES INSTITUTIONS MONARCHIQUES SOUS LE GOUVERNEMENT DES CAROLINGIENS]

 

CHAPITRE VII. — LES OPTIMATES.

 

 

A côté de la royauté, les documents signalent quelques hommes qu'ils appellent les grands, optimates ou proceres[1]. Ces termes ne sont pas nouveaux. L'époque carolingienne les a reçus de l'époque précédente, qui les tenait elle-même de plus haut.

Ces grands qui entourent Charlemagne, Louis le Pieux, Charles le Chauve, ont le même caractère général que les mêmes hommes avaient eu sous les Mérovingiens[2]. Ils sont essentiellement les grands du roi[3], les grands du Palais ou de la cour[4]. Les rois disent nos grands[5]. On les appelle les grands de la puissance royale[6].

Ils ressemblent aux optimates que le Liber pontificalis nous montre à la cour des papes à la même époque[7], et aussi à ceux qui remplissent le Palais des empereurs de Constantinople[8].

Les documents ne nous montrent jamais un grand qui ne fasse pas partie du Palais. Ils n'en montrent pas un qui n'appartienne au roi[9]. Ils sont l’entourage du roi[10].

Ces grands ne sont pas une caste ; on n'est pas un optimate par droit de naissance. On ne l'est pas non plus par le seul bénéfice d'une grande fortune. On lest par la volonté royale. On ne l'est même qu'à la condition d'une obéissance plus étroite à l'égard du roi. Un historien du temps écrit : Bernard se remit aux mains de l'empereur pour être un de ses grands et lui jura fidélité[11]. Être un grand du roi, c'était être des premiers parmi ses fidèles.

Le titre de grand, qui n'était le nom ni d'une caste ni d'une classe, était simplement le nom d'une dignité ; et ce titre, marque de grandeur et de dépendance à la fois, était conféré par le souverain. Éginhard écrit à des personnages qu'il qualifie de glorieux optimates[12]. C'est visiblement un titre officiel, et ceux qui le portent sont des hommes de la cour[13].

Je crois discerner aussi, dans cette cour carolingienne, le titre d'ami du prince. Le terme revient si souvent et de telle sorte qu'on ne peut guère l'attribuer uniquement au caprice des écrivains[14]. Peut-être celle vieille qualification impériale reprit-elle quelque vie sous Charlemagne.

L'épithète de noble est encore assez fréquente. Elle paraît s'étendre à un peu plus de personnes que le nom d'optimate. Mais elle ne s'applique pas à une caste indépendante. Tous les hommes que les documents qualifient nobiles sont des dignitaires ou des fonctionnaires royaux. On est noble, dans les idées du temps, lorsqu'on appartient à une famille depuis longtemps en possession de figurer dans le Palais. Un biographe explique cela. Angilbert, dit-il, était d'une noblesse distinguée ; car tous les hommes de sa famille avaient été dans le service particulier des rois des Francs ; ses ancêtres avaient exercé les premières fonctions ou avaient été parents de ceux qui les exerçaient[15]. Ainsi l'on n'était noble qu'en vertu d'une attache avec le roi.

De noblesse indépendante, c'est ce qui ne s'aperçoit nulle part jusqu'à la fin du IXe siècle[16].

 

 

 



[1] On ne peut discerner de différence entre ces deux termes. A ces expressions s'ajoutent celles de primates ou regni primores, qui paraissent en être synonymes.

[2] [La Monarchie franque, c. 4.]

[3] Archives nationales, Tardif, n° 60. — Liber pontificalis, Etienne II. — Annales de Lorsch, année 787. — Acta exauclorationis Ludovici, année 835, Bouquet, VI, 243) ; ibidem, p. 144. — Annales de Saint-Bertin, année 857, p. 92.

[4] Vita Theodulfi, 2, Mabillon, I, 546. — Translatio Sebastiani. Mabillon, IV, 398. -- l'Astronome, 21. — Vita Walæ, II, 8, Bouquet, VI, 282.

[5] Fidelibus optimatibus nostris, dit Louis le Pieux en 818, Borétius. 274.

[6] Liber pontificalis, Etienne II, p. 448.

[7] Ainsi la lettre du pape Paul Ier à Charlemagne écrite en 757. Liber carolinus, édit. Jaffé, p. 68.

[8] Éginhard, Annales, année 821.

[9] Par exemple, Eginhard dit que dans une bataille deux des proceres périrent ; ce sont deux ducs, Éric duc de Frioul, et Gérold duc de Bavière (Vita Caroli, 13). — Annales de Saint-Bertin, année 877, p. 260. — Ibidem, année 878, p. 272.

[10] Vita Walæ, II, 8.

[11] Thégan, c. 12. — L'obligation de commendatio est encore bien marquée ici. En 880, Louis III et Carloman regnum pateruum inter se diviserunt, et il fallut ut quique de proceribus in eujns divisione honores haberet illi se commendarent (Annales de Saint-Bertin, année 880, p. 284).

[12] Eginhard, Lettres, Jaffé, n° 12, Teulet, n° 45. — Idem, Jaffé, n° 49, Teulet, n° 49. — Le contenu des deux lettres montre lue les deux personnages résident dans le Palais.

[13] S'il faut en croire Ermold, IV, 425, les grands auraient eu un costume to cérémonie dans lequel ils auraient porté la couronne sur la tête, dès le temps de Louis le Pieux.

[14] L'Astronome, 29, Bouquet, V, 170. Chronicon Saxonicum, Bouquet, VI, 219. — Il semble que les amici fussent admis au lever du roi. (Vita Caroli, 24). De même au bain (Vita Caroli, 22).

[15] Vita S. Angilberti, Bouquet, V, 475.

[16] On trouve proceres pagi dans l'Astronome, 50 ; mais il faut faire attention à la phrase. L'auteur dit que Lothaire s'étant rendu à Paris (en 834) appela à lui cunctos fideles des environs ; alors Eggebard et alii alius pagi proceres vinrent vers lui. Il s'agit toujours de grands du roi, de grands du pagus de Paris et d'un autre pagus, probablement des comtes, vicarii et vassi de deux pagi.