LES TRANSFORMATIONS DE LA ROYAUTÉ PENDANT L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE

LIVRE PREMIER. — L'AFFAIBLISSEMENT DE L'AUTORITÉ PUBLIQUE [SOUS LES DERNIERS MÉROVINGIENS]

 

 

Nous avons étudié [dans le précédent volume] le précaire, le bénéfice, et le patronat ou la fidélité. Ces trois institutions ont été des éléments importants du régime féodal. Elles l'ont préparé, mais elles ne l'on pas créé tout de suite. Elles étaient en vigueur au VIe siècle, et pourtant la féodalité ne régnait pas au VIe siècle. C'est que ces trois choses n'étaient encore que des pratiques d'ordre privé, non des institutions d'ordre politique. C'étaient les particuliers qui usaient du précaire, du bénéfice, du patronat ; si les églises et les rois en usaient aussi, c'était à titre privé, non comme autorité ecclésiastique ou comme pouvoir royal. Nul ne pensait encore à appliquer ces usages aux choses de l'Etat, ni à en faire un système de gouvernement.

Pour que ces institutions, déjà féodales par leur essence, sortissent de l'ordre privé pour devenir un régime politique, il fallait encore beaucoup de temps et le concours de beaucoup de faits. Il fallait surtout que le gouvernement établi disparût pour leur faire place.

Nous avons étudié précédemment le régime politique de l'État franc, tel qu'il avait été organisé par Clovis. Nous y avons vu une royauté héréditaire qui se transmettait, comme une terre allodiale, du père au fils et se partageait entre frères. A côté de celle royauté, nous n'avons vu aucune assemblée nationale. Le roi avait le pouvoir de faire des lois avec ses grands, c'est-à-dire avec les hauts dignitaires de son Palais. Il avait le droit de paix et de guerre, levait l'armée quand il voulait, la conduisait où il voulait. Nous avons montré les différents organes de celte autorité monarchique : au centre, le Palais, qui était la hiérarchie des fonctionnaires et. des bureaux ; dans les provinces, les ducs et les comtes, fonctionnaires du roi, nommés par lui, révocables par lui. Les impôts continuaient d'être perçus suivant le système romain et avec les registres qu'avait laisses l'Empire. La justice était rendue, dans les cantons, par les fonctionnaires royaux, au centre par le roi ou par ses délégués. En un mot, dans cet Etat mérovingien, composé de Romains et de Francs, le régime était essentiellement monarchique. Rien n'y était populaire et rien n'y était féodal.

Deux siècles plus tard, les Mérovingiens occupant encore le trône, leur autorité avait presque disparu, et le gouvernement prenait un tout autre caractère. Il importe d'observer comment ce changement s'est accompli.