MŒURS ROMAINES

 

LIVRE VII — LES VOYAGES DANS L’EMPIRE ROMAIN.

CHAPITRE III — Mobiles principaux des voyages.

 

 

Pour se faire une juste idée de l’importance des motifs qui occasionnaient et déterminaient le plus souvent les voyages, dans cette période, il ne faut jamais perdre de vue que déjà l’immensité des territoires soumis à la domination romaine, sous laquelle rien n’entravait, pour les regnicoles, le libre choix du domicile, devait, nécessairement, entraîner un va et vient ou mouvement perpétuel, de migration et de pérégrination, d’une partie assez considérable des habitants. Avec la durée de cet empire, qui embrassait le monde, devaient naturellement aussi se multiplier les relations entre ses différentes provinces et, par conséquent, aussi pour ses sujets les motifs de changements de séjour et d’absences plus ou moins prolongées. Le service militaire, déjà, faisait continuellement passer des milliers d’hommes, des pays où ils étaient nés dans une multitude de garnisons lointaines. Les fonctionnaires supérieurs, dans l’ordre civil et politique aussi, ne devaient que rarement arriver au terme de leur carrière sans avoir roulé dans les provinces les plus diverses. Des hommes haut placés, dit Épictète[1], des sénateurs, ne peuvent pas s’enraciner dans le sol comme des plantes, ni s’occuper beaucoup de leurs affaires de ménage, mais sont obligés de voyager beaucoup pour commander ou pour obéir, chargés de missions officielles concernant le service militaire ou l’administration de la justice. Or ces voyages, qui menaient souvent en droiture des marécages de la Calédonie au pied de l’Atlas, des villes de la Syrie aux camps fortifiés de la Germanie, se faisaient, naturellement, toujours avec une escorte plus ou moins nombreuse. Qui, en tel endroit, n’avait pas réussi dans une entreprise, affaire ou profession quelconque, pouvait de nouveau courir la chance dans toute autre ville de l’empire. Le mouvement le plus fort était certainement celui de l’affluence de la population des provinces vers Rome ; mais il y avait aussi un reflux de Rome sur la province, et les relations des provinces entre elles ne doivent pas moins avoir été toujours très animées. Des savants grecs tenaient école en Espagne, comme par exemple Asclépiade de Myrlée, en Turdétanie[2]. On voit par une inscription trouvée à Thun, dans l’Oberland bernois, qu’un orfèvre de l’Asie Mineure travaillait pour les dames d’une colonie romaine, en Suisse[3]. Il y avait des peintres et des sculpteurs grecs dans les villes de la Gaule[4]. Le sculpteur Zénodore fut chargé de faire, pour les Arvernes, un Mercure colossal[5]. On vit des Gaulois et des Germains gardes du corps au service d’un roi des Juifs (Hérode), à Jérusalem[6]. On trouvait des Juifs établis dans toutes les provinces[7]. Il n’était pas une ville dans laquelle ne séjournassent nombre d’étrangers. Sénèque[8] put dire, avec raison, tout cri exagérant, qu’ils étaient plus nombreux que les indigènes, même dans une île de rochers aussi âpre, inculte et inhospitalière que la Corse. Le courant de relations qu’une grande partie de ces émigrés ne manquaient certainement pas d’entretenir, de leur nouveau domicile, avec leur patrie originaire, suffisait d’ailleurs pour faire naître continuellement des occasions de voyages dans toutes les directions.

Nombre de professions et d’occupations, aussi, obligeaient les gens à passer une grande partie de leur temps en voyage. La vie la plus errante était celle du négociant, qui ne cessait d’aller du levant au couchant, des zones les plus froides aux climats les plus chauds[9], rapportant de ses voyages les premières notions des contrées les plus lointaines et les plus inhospitalières. Il bravait non seulement les dangers de la Méditerranée et du Pont-Euxin[10], mais s’aventurait même sur l’Atlantique[11], et l’on sait qu’il y avait beaucoup d’activité mercantile entre Gadès et les ports d’Italie[12]. Il est même certain que bien des personnes devaient être très souvent dans le cas de faire de. ces périlleux voyages. Un négociant d’Hiérapolis en Phrygie, Flavius Zeuxis, put., comme nous l’avons déjà dit plus haut, se vanter, dans une inscription conservée par hasard, d’avoir fait soixante-douze fois le voyage en Italie[13]. La conquête de l’Égypte avait ouvert une ère nouvelle au commerce romain, en lui frayant le chemin de l’Inde[14]. Pour se rendre dans cette contrée, on s’embarquait à Alexandrie, au fort de l’été, en profitant des vents alizés soufflant du nord, afin de remonter d’abord le Nil jusqu’à Coptos, que l’on gagnait en douze jours avec un vent favorable, et où les ballots de marchandises étaient chargés à dos de chameau. De là, les caravanes se dirigeaient soit au nord-est sur Myos Hormos (le port de la Souris), distant d’environ six journées de marche, soit au sud-est sur Bérénice, place maritime très animée, pourvue de grands magasins et de caravansérails, qu’elles atteignaient en douze jours. Ces voyages par le désert de la Haute Égypte se faisaient de nuit, à cause des chaleurs excessives de la saison. Se guidant sur les étoiles, dit Strabon, on allait d’un puits à l’autre et se reposait le jour[15]. De Myos Hormos on voyait déjà, chaque année, du temps de cet écrivain, peut-être 420 navires marchands, qui prenaient à leur bord des archers, pour leur défense contre les pirates[16], faire voile, par le golfe Arabique, pour l’Inde[17]. Tout le voyage de l’Inde depuis Alexandrie, aller et retour, pouvait durer de six à sept mois, à compter du solstice d’été au mois de février suivant[18]. Nous en avons une relation, due à un marchand d’Égypte du milieu du premier siècle[19]. Il existait alors déjà une colonie de négociants grecs, vivant au milieu d’Arabes et d’Indiens, dans une île voisine de la côte méridionale de l’Arabie Heureuse. Malgré l’insalubrité délétère du climat et les autres dangers d’un séjour dans ces parages, Muziris, sur la côte occidentale de l’Inde, en était le port le plus assidûment visité par des navires grecs[20].

Il n’est guère admissible que les trafiquants de Rome aient pu longtemps abandonner entièrement aux Égyptiens et aux Grecs un commerce qui donnait d’aussi immenses profits. Ils ne tardèrent donc pas à faire, eux aussi, bravement les voyages de l’Inde, alors regardée comme le bout du monde[21]. Certains produits italiens devinrent ainsi des articles courants du troc dans les ports du littoral indien[22], comme par, exemple le vin d’Italie à Barygaza, où l’on faisait également, avec grand profit, le change des deniers d’or et d’argent contre la monnaie du pays[23]. Le fait est qu’on trouve encore aujourd’hui des monnaies romaines dans l’Inde[24].

Ainsi le commerce poussait les Romains et les Grecs vers l’orient, le nord et le midi, bien au-delà des frontières du grand empire qui prétendait embrasser le monde. De grandes caravanes se rendaient en Éthiopie et dans le pays des Troglodytes[25]. D’Alexandrie, un navire mettait souvent dix jours pour arriver en Éthiopie[26]. D’autres navires marchands passaient de l’Arabie Heureuse sur la côte orientale d’Afrique ; au sud du cap des Senteurs (Guardafui)[27]. A des négociants, revenus du golfe Persique, étaient dus les premiers renseignements sûrs que l’on eût sur la distance de la ville de Kharax[28], située près de l’embouchure du Tigre, aux bords du golfe même[29]. Parmi les étrangers établis à Pétra, en Arabie, où les attirait le commerce, il y avait aussi beaucoup de Romains, déjà du temps de Strabon[30]. Dans les villes situées près des bouches du Danube, des Grecs trafiquaient de mauvais vin et de mauvais habits[31]. Dans la Gaule aussi les vins formaient déjà un objet de commerce[32]. Les Romains avaient, dès le temps de Néron pour le moins, poussé jusqu’à la côte de l’ambre[33], dans le voisinage de laquelle de nombreuses découvertes de monnaies attestent, encore aujourd’hui, l’activité des relations commerciales avec les provinces romaines[34]. Ainsi, les monnaies trouvées près de Schreitlauken, entre Kœnigsberg et la Baltique, en comprennent des temps écoulés depuis Trajan jusqu’à Commode. Des négociants, romains ou grecs, paraissent même avoir, dès ces premiers siècles de notre ère, pénétré jusque chez les Sères[35]. Des rapports chinois parlent d’une ambassade qui doit avoir apporté, en l’an 166 de notre ère, à l’empereur Hiouanti, un présent de dents d’éléphant, de cornes de rhinocéros et d’écailles de tortue, de la part d’Aantoun, roi de Ta-tsin (l’empereur Marc-Antonin). Les porteurs étaient probablement des négociants qui, pour voyager avec plus de sécurité, se faisaient passer pour des ambassadeurs[36]. Il va sans dire, qu’il se trouvait sur toutes les places-de commerce de l’empire des marchands domiciliés, en grande partie originaires de provinces lointaines[37]. Jusque dans la capitale du prince des Marcomans, Marbod, les Romains, en y pénétrant, rencontrèrent des marchands des provinces impériales, que l’avantage de pouvoir y trafiquer librement, l’appât du lucre et finalement l’oubli de la patrie, avaient fait passer de leurs foyers sur la terre ennemie[38].

Le nombre de ceux que l’amour des découvertes et le désir d’étendre leurs connaissances amenaient en pays étranger, avait été grand de tout temps, dans l’antiquité. Le besoin que l’on éprouvait de s’instruire en observant de ses propres yeux, était beaucoup plus répandu que dans les temps modernes, non seulement parce que la science antique était, de sa nature, beaucoup plus contemplative que la moderne ; mais aussi parce que l’instruction que l’on pouvait acquérir, en ce temps-là, par l’étude des livres, était bien plus incohérente et plus maigre, moins sûre et bien plus difficile à gagner. Non seulement les hommes de la science ayant véritablement besoin d’observer de leurs propres yeux, comme les géographes, les explorateurs du domaine de l’art et des antiquités, les naturalistes et les médecins, à propos desquels il suffit de rappeler les noms de Diodore, de Strabon, de Pausanias, de Dioscoride, de Galien, faisaient de grands voyages ; même à défaut d’un but immédiat comme celui que chacun d’eux poursuivait, le désir d’acquérir une instruction et un savoir plus étendus dans tous les sens, poussait évidemment, mainte et mainte fois, des hommes passionnés pour la science à entreprendre de longues et dangereuses pérégrinations[39]. Les médecins voyageaient naturellement aussi pour s’enrichir par l’exercice de leur art, et plus d’un parmi eux pouvait dire de lui :

Ortus ab Iguvio medicus, fora multa secutus,

Arte feror nota, nobiliore fide[40].

Un ami de Plutarque, Cléombrote de Sparte, homme riche et libre de l’emploi de son temps, voyagea, non pas pour affaires de commerce, mais pour satisfaire sa curiosité de voir et d’apprendre, ainsi que pour former son esprit, jusque chez les Troglodytes, visita l’oracle de Jupiter Ammon et s’avança fort avant sur la mer Rouge. Les impudents mensonges que cet homme, considéré comme un saint, dont l’esprit n’était censé tendre qu’aux choses sublimes, débita, dans ses contes sur un soi-disant prophète, qui parlait l’idiome dorien, habitait près de la mer Rouge et ne consentait qu’une fois par an à faire entendre sa parole aux hommes,’peut faire juger de la confiance que méritaient les relations de voyages concernant des pays rarement visités[41]. Il est hors de doute aussi qu’on faisait, parfois, des voyages dans le seul but de se ménager des communications personnelles. L’interprète des songes, Artémidore de Daldie, considérant comme un devoir sacré le perfectionnement de la science qui lui tenait si religieusement à cœur, avait voyagé en Italie, en Grèce, dans l’Asie Mineure et dans les îles, pour multiplier le plus possible ses liaisons avec des confrères, et enrichir ses connaissances du résultat de leurs expériences personnelles[42].

C’est la jeunesse qui avait le plus d’intérêt à voyager, pour étendre son horizon au-delà des bornes du pays natal, selon l’expression de Philostrate[43]. Il était très commun de voir des jeunes gens quitter, pour quelque temps, la maison paternelle, afin d’acquérir ailleurs une instruction plus haute[44]. Dans les provinces, chaque district, chaque partie de l’empire, jouissant d’une culture plus avancée, avait son foyer d’études, visité parla jeunesse des environs, de tout le ressort, ou même venue de plus loin[45]. Tels étaient Milan, dans la Gaule cisalpine[46], et Autun (Augustodunum), dans le pays des Éduens[47]. Quant à Carthage en Afrique[48], Apollonie en Épire[49] et Marseille[50], elles étaient déjà plus que des centres intellectuels de province. La dernière de ces villes était même visitée par des jeunes gens de Rome[51]. Dans les provinces d’Asie, Tarse, en Cilicie, figurait parmi les centres dont les établissements d’instruction réunissaient le plus d’étudiants, mais presque tous jeunes gens du pays, au moins du temps de Strabon[52] ; à côté d’elle, probablement aussi Antioche, en Syrie, que Cicéron déjà[53] appelait la ville eruditissimis hominibus liberalissimisque studiis affluentem, ainsi que Smyrne, citée du moins à ce titre dans le deuxième siècle de notre ère[54]. Mais les cités qui, sous ce rapport aussi, éclipsaient toutes les autres étaient home, Alexandrie et Athènes, vers les écoles desquelles affluait la jeunesse studieuse du monde entier[55]. C’étaient celles d’Athènes et de Rome du moins, comme plus tard aussi celles de Constantinople, avec leurs chaires fondées et dotées par l’État, qui ressemblaient le plus aux universités de l’Europe moderne.

D’autre part, savants et professeurs, dans toutes les branches, menaient aussi une vie toute nomade, c’est le mot. Les rhéteurs et les sophistes surtout voyageaient constamment d’une ville à l’autre, pour donner des leçons et se faire entendre en public, car c’était là, pour eux, le moyen le plus sûr de gagner des applaudissements et de la gloire, ainsi que de faire fortune. Lucien avait été destiné à la sculpture ; il préféra l’éloquence et, dans son Songe, il fait comparaître l’une et l’autre briguant sa préférence. La Sculpture lui représente qu’en se vouant à elle il n’aura pas besoin de quitter les siens et d’aller à l’étranger[56] : tandis que, dans un autre de ses écrits, l’Éloquence déclare qu’elle s’est mariée avec lui et l’a suivi dans tous ses voyages, pour lui procurer honneur : et aisance, en Grèce et en Ionie, par delà la mer, en Italie, et jusque dans la Gaule[57]. Les professeurs célèbres du temps menaient, comme on le voit notamment dans les biographies qu’a laissées d’eux Philostrate, une vie très vagabonde. C’est ainsi que, depuis encore, à l’époque de la Renaissance, qui rappelle l’antiquité à tant d’égards, les docteurs voyageaient constamment de ville en ville. Les rhéteurs du temps de l’empire romain débutaient, ordinairement, par un panégyrique de la ville dans laquelle ils venaient se produire[58]. Il était d’usage que des statues fassent érigées aux plus célèbres d’entre eux, dans les localités qu’ils honoraient de leur présence, par les autorités ou des auditeurs reconnaissants[59]. Apulée se vante d’avoir obtenu cette distinction même dans des villes de peu d’importance[60]. Comme, à une époque qui n’avait ni postes organisées dans le genre de celles d’aujourd’hui, ni presse, voyager était le moyen le plus sûr d’arriver vite à se faire connaître, ce moyen était naturellement aussi employé par des jongleurs et des charlatans, comme il le fut par Apollonius de Tyane et Alexandre d’Abonotique.

La plupart des artistes et des artisans, exerçant des métiers qui touchent à l’art, étaient aussi constamment en route. D’innombrables débris d’objets d’art, dans toutes les provinces, permettent de juger combien le besoin d’ennoblir l’existence par des ornements artistiques était répandu, dans tout le monde romain. Pour satisfaire cet immense besoin des jouissances de l’art, il fallait, comment dirons-nous, des colonies entières, des troupes, des essaims, des nuées d’artistes et d’artisans, toujours prêts à se rendre sur les lieux où on les appelait.

Il existe encore une inscription d’un de ces artistes voyageurs, d’un sculpteur, Zénon d’Aphrodisias. Elle dit qu’il avait, plein de confiance. dans son art, parcouru nombre de villes[61]. On a retrouvé des socles de statues avec son nom, à Rome et à Syracuse[62]. La vie de tous les artistes de la scène, virtuoses en musique et athlètes, devait être bien plus nomade encore. Ils voyageaient seuls ou en troupes, surtout en Grèce et dans l’Asie Mineure, où même de petites localités avaient leurs spectacles et concours périodiques, et cette mode ne tarda pas à être également imitée, de plus en plus, dans les provinces occidentales de l’empire. Les artistes en renom de l’espèce faisaient, indubitablement, des tournées régulières au moins en Grèce, dans l’Asie Mineure et en Italie, comme le prouvent nombre de monuments, érigés en leur honneur, et souvent ils furent gratifiés du droit de cité honoraire, par les villes où ils avaient su exciter l’admiration enthousiaste du public. Un certain Aurelius Charin, chanteur célèbre, qui avait gagné des couronnes à tous les, concours sacrés, depuis celui du Capitole jusqu’à ceux d’Antioche en Syrie[63], fut en même temps citoyen de Philadelphie, de Nicomédie et d’Athènes. Un athlète, Marc-Aurèle Asclépiade, citoyen d’Alexandrie, d’Hermopolis, de Pouzzoles, de Naples et de l’Élide, sénateur d’Athènes, ainsi que citoyen et sénateur de beaucoup d’autres villes, se vante de s’être produit dans trois pays, l’Italie, la Grèce et l’Asie Mineure[64]. Un poète, des premiers temps de l’Empire, en dit autant à la louange du pancratiaste Glycon de Pergame[65]. Nous avons déjà eu l’occasion de parler, ailleurs, des troupes de gladiateurs ambulants et des innombrables convois d’animaux destinés pour l’arène[66]. On mentionne jusqu’à des troupes de prostituées voyageant de ville en ville ; sous la conduite d’entrepreneurs éhontés[67].

Les fêtes et les spectacles, alors si fréquents dans les provinces, attiraient toujours, de près et de loin, une multitude de spectateurs et d’intéressés. Encore au temps d’Aulu-Gelle, les jeux pythiques réunissaient presque toute la Grèce[68]. On permettait même aux proscrits devenir, de leur exil dans les îles de l’Archipel, prendre part à ces fêtes, ainsi qu’aux cérémonies religieuses[69]. Parmi celles-ci, c’étaient les mystères d’Éleusis qui avaient conservé le plus d’attrait, même pour les Romains[70], et il ne manquait certainement pas de ces croyants qui, ne cessant pas de voyager, comme Apulée[71], d’un sanctuaire à l’autre, se faisaient initier à tous les cultes secrets, afin de ne laisser échapper le bénéfice d’aucune grâce divine.

Enfin, beaucoup de personnes voyageaient aussi pour rétablir leur santé. C’est surtout au commencement des maladies de poitrine, et lors du crachement de sang, que les médecins recommandaient les voyages de mer et, le changement de climat. D’Italie, on envoyait ordinairement les malades en Égypte[72], à moins qu’on ne leur conseillât, de préférence, un séjour dans des forêts de bois résineux, ou une cure de lait dans la montagne[73]. Parmi les endroits renommés pour l’efficacité des drogues qu’ils produisaient, ou qu’on y. préparait, le plus fameux était Anticyre sur le golfe de Crisa, où venaient plus de malades que dans la ville du même nom située au pied du mont Œta, car, bien que celle-ci produisît le meilleur ellébore, on le préparait mieux dans l’autre[74].

La grande affluence de visiteurs aux temples des dieux guérissant les malades, Esculape, Isis et Sérapis, sanctuaires auxquels étaient joints souvent des établissements thérapeutiques, ou des oracles, pour l’interprétation des songes, est un fait généralement connu, ainsi que le nom d’Épidaure, célèbre par son temple d’Esculape. L’usage des bains n’était, guère, dans l’antiquité, moins fréquent que de nos jours, et une grande partie des sources que visitent encore aujourd’hui les malades étaient connues dès cette époque. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, les eaux de Bade en Suisse étaient déjà très fréquentées dans la seconde moitié du premier siècle de notre ère[75]. Nous parlerons plus loin des villes d’eaux, comme Baïes, Édepsus et Canope, qui étaient en même temps, ou principalement, des lieux de plaisir.

En général, il paraît qu’on voyageait aussi beaucoup pour se distraire et se récréer[76].

 

 

 

 



[1] Dissert., III, 24, 36 ; voir aussi IV, 1, 91.

[2] Hérodien, éd. Lehr, p. 434.

[3] Mommsen, La Suisse romaine, p. 24.

[4] Letronne, Revue archéol., III, p. 512-514. (Inscription trouvée à Bourbon-Lancy et concernant un peintre du premier siècle, à en juger par la forme des lettres.)

[5] Pline, Hist. nat., XXXIV, 45.

[6] Josèphe, Ant. Jud., XVII, 8, 3.

[7] Strabon dans Josèphe, XIX, 7, 2.

[8] Consol. ad Helviam, c. VI.

[9] Vagus mercator, dit Horace, dans l’Art poétique, 117. — Voir aussi Satires, I, 4, 29 ; 1, 6 ; Épîtres, I, 16, 71 ; Odes, I, 1, 15.

[10] Le même, Odes, III, 1, 3 : Thyna merce beati.

[11] Malgré les doutes élevés contre l’authenticité de ces vers d’Horace (Odes, I, 31, 3) :

. . . . . . . . . . . . . . .ter et quater

Anno revisens æquor Atlanticum.

[12] Strabon, III, p. 144.

[13] C. I. G., III, 3920.

[14] [Un de nos savants orientalistes, M. Reinaud, professeur d’arabe et membre des plus honorés de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, a publié, dans les dernières années, trois mémoires du plus haut intérêt sur la question des rapports de t’empire romain avec les pays de l’extrême Orient, à cette époque. Ces mémoires, déjà mentionnés dans la préface du présent volume, se fondent sur le rapprochement et l’étude comparative des témoignages latins, grecs, arabes, persans, indiens et chinois. Ils portent : 1° sur le commencement et la fin du royaume de la Mésène et de la Kharacène ; 2° sur le Périple de la mer Érythrée et sur la navigation des mers orientales au milieu du IIIe siècle ; 3° enfin, sur les relations politiques et commerciales de l’empire romain avec l’Asie orientale, pendant les cinq premiers siècles de l’ère chrétienne. Les deux premiers se trouvent dans la collection des mémoires de l’Institut, au tome XXIV du recueil de l’Académie des inscriptions ; le troisième a paru séparément en 1863. Dans ce dernier, M. Reinaud établit clairement que les relations directes du monde romain avec l’Inde et l’extrême Orient commencèrent en l’an 36 avant J.-C., à l’époque où le triumvir Marc-Antoine, de concert avec la fameuse Cléopâtre, gouvernait l’Égypte et les autres provinces orientales. Pour l’Égypte seule, l’origine des relations commerciales avec l’Inde remontait à l’année 72, soit au règne de Ptolémée Aulète. C’est peu de temps après, vers le milieu du premier siècle avant notre ère, qu’Hippalus eut le premier l’idée de tirer parti des moussons pour le trajet de la mer Érythrée. Dans la vallée de l’Indus régnait, au temps de Marc-Antoine, un prince bouddhiste du nom de Kanichka, successeur de ces guerriers grecs qui, maîtres de la Bactriane, enlevée par eux aux Séleucides, avaient ensuite fait la conquête du Cachemire. C’était alors le souverain le plus puissant de l’Inde, où l’on connaissait cependant aussi les Gangarides, établis, suivant les géographes du temps, dans la partie inférieure de la vallée du Gange. Il entra en relations avec le triumvir par l’entremise de Cléopâtre et fit même alliance avec lui ; aussi Virgile s’éleva-t-il plusieurs fois, dans ses vers contre ce prince indo-scythe. Pour se rendre dans la Bactriane, il fallait s’embarquer dans un port de ]amer Rouge pour l’Indus, puis remonter ce fleuve et franchir la chaîne de l’Hindou-Kousch. Interrompues par suite de la bataille d’Actium, mais bientôt renouées par Auguste, en l’an 20 avant J.-C., ces relations se maintinrent ensuite durant environ quatre siècles, pendant lesquels les rois indo-scythes de la Bactriane furent les auxiliaires les plus utiles de la politique romaine dans l’Asie orientale, vis-à-vis des Parthes et des Chinois. Le grec étant devenu, depuis les conquêtes d’Alexandre, la langue universelle de l’Orient, c’est en grec que continuèrent à se faire les transactions commerciales et les traités politiques avec tous les pays orientaux. Il est fait mention d’ambassades envoyées de l’Inde à la cour de Constantin le Grand, comme auparavant à celle de Marc-Aurèle, ainsi que par les rois de l’île de Taprobane (Ceylan) aux empereurs, du temps de Julien l’Apostat, comme déjà sous le règne de Claude. Les relations avec l’Inde durèrent ainsi jusque vers la tin de l’empire, époque à laquelle toutefois les Persans et les Éthiopiens parvinrent à en exclure et à y supplanter complètement la marine et le commerce des Romains.] C. V.

[15] Varges (De statu Ægypti, p. 78-81) a décrit tout au long ce voyage. Il croit pouvoir admettre qu’à cette époque des navires pouvaient aussi passer directement du Nil dans le golfe arabique, par le canal de Ptolémée.

[16] Pline, Hist. nat., VI, 106.

[17] Strabon, II, 4, 11, p. 118.

[18] Varges, l. c., p. 81.

[19] Voir, dans Pline, H. N., VI, 101, ces phrases : Nunc primum certa notitia patescente.... et navigatio quæ his annis comperta servatur hodie, termes d’allusion desquels on a cru pouvoir conclure que le célèbre naturaliste avait eu connaissance de cette relation. [Ceci toutefois, s’applique à l’hypothèse que la relation dont il s’agit, le fameux Périple de la mer Érythrée, datât réellement du temps de Claude ou de Néron, comme l’admet M. Friedlænder. Or M. Reinaud, se fondant sur des raisons qui paraissent très justes, la croit du règne de l’empereur Philippe et de son fils, associé à l’empire en 246 et 247, c’est-à-dire d’une date correspondante au milieu du IIIe siècle de notre ère].

[20] Hudson, Geogr. min., Periplus maris Erythræi, p. 16, 17 et 30.

[21] Horace, Épîtres, I, 1, 45.

Impiger extremos curris mercator ad Indos.

Les renseignements donnés par Strabon sur l’essor qu’avait pris le commerce de l’Égypte avec l’Inde sont de l’an de Rome 730, époque de son séjour en Égypte.

[22] Pausanias, III, 12, 3.

[23] Périple, p. 28. — [On mentionne en outre le corail, l’étain, le plomb et le bronze comme des articles recherchés dans tout l’Orient, à cette époque].

[24] Mommsen, Histoire de la numismatique romaine, p. 725. — Ptolémée, Géogr., I, 17. — [La plus curieuse de ces découvertes de médailles romaines et grecques, du temps de Kanichka même, a été faite en 1830 dans les fondations d’une vieille tour bouddhique, sur la rive gauche de l’Indus].

[25] Par Coptos. — Voir Xénophon d’Éphèse, Éphésiaques, IV, 1.

[26] Diodore, III, 34.

[27] Ptolémée, Géogr., I, 17.

[28] [Spasiné-Kharax, capitale du royaume de la Mésène et de la Kharacène (parties de l’Irak actuel), dont M. Reinaud rapporte l’origine à l’an 129 avant J.-C. environ, et qui finit probablement vers l’an 225 de notre ère, à l’avènement des Sassanides au trône de Perse. L’exactitude de la première de ces dates a été confirmée par des indications nouvelles résultant de médailles qui sont en possession de M. de Prokesch Osten. Les relations commerciales entretenues par les Romains avec le golfe Persique s’éteignirent avec la chute de cet État marchand]. C. V.

[29] Pline, H. N., VI, 140.

[30] XVI, 4, 15, p. 779. — Voir aussi Hittorf, Pompéi et Pétra, dans la Revue archéologique, 1862, 7,  p. 1-18.

[31] Dion Chrysostome, Or. XXXVI, p. 444 M ; XII, p. 198 M.

[32] Diodore, V, 26.

[33] Pline, H. N., XXXVII, 45 : Sexcentis M. pass. fere a Carnunto Pannoniæ abesse littus id Germaniæ, ex quo invehitur, percognitum nuper, vivitque eques Romanus ad id comparandum missus a Juliano curante munus gladiatorum Neronis principes, qui et commercia et littora peragravit.

[34] Mommsen, Hist. de la numismatique romaine, p. 815-818.

[35] Les prétendus ambassadeurs de Taprobane (Ceylan), sons Claude, firent sur les Sères les mêmes rapports que les négociants romains (Pline, H. N., VI, 88 : Cetera eadem quæ nostri negotiatores). Mariuus de Tyr emprunta son indication de la distance de la tour de pierre à la ville de Séra aux rapports d’un négociant macédonien, Maes dit Titien, qui n’y avait pas été lui-même, mais avait organisé une opération commerciale dans la Sérique. Ptolémée (Géographie, I, 11), cependant, parle du peu de confiance que méritent ces relations de marchands.

[Cette tour de pierre paraît désigner la ville de Taschkend, dont le nom présente la même signification en turc.

M. Reinaud ne croit devoir faire aucune distinction entre les Sères et les Sines ou Thines de Ptolémée, noms qui tous ne s’appliquent au fond qu’à un seul et même peuple, les Chinois. L’origine des relations commerciales du monde romain avec la Chine ne paraît guère moins ancienne que l’établissement de comptoirs romains sur les principales places de commerce de l’Inde et des mers voisines, dès les premiers temps de l’empire. C’est l’époque où la soie chinoise commence déjà à s’y répandre. L’envoi d’une ambassade sère à Auguste est attesté par Horace et par Florus. Dès ce règne, des caravanes aussi circulèrent, à la faveur des intervalles de paix avec les Parthes, entre les provinces orientales de la domination romaine et la Chine, on Dioclétien encore envoya une ambassade].

[36] Letronne, Mém. des inscr. et belles-lettres, nouvelle série, t. X, p. 227. — Klaproth, Tableau hist. de l’Asie, p. 69.

[37] Inscription, trouvée à Salone, concernant un marchand syrien, mort à Syrmium (Henzen, 7257) ; autre, au sujet d’un negotiator Gallicanus et Asiaticus, à Mévanie (Orelli, 4246).

[38] Tacite, Annales, II, 62.

[39] Voyez par exemple sur les voyages d’Apion, Lehr, Qu. ep., p. 5, etc., et, sur ceux d’Apulée, Bosscha, Vita Apuleji.

[40] Anthol. lat., éd. Meyer, 1430, L. Scribonius, P. J. Primigenius.

[41] Plutarque, De def. orat., c. II, p. 410.

[42] Artémidore, Onirocr., I, prœem., p. 3.

[43] Apollonius de Tyane, I, XVIII, éd. K.

[44] Épictète, Dissert., III, 21, 8 et 23, 32.

[45] Kriegk, De peregrinationibus Romanorum academicis, 1704.

[46] Pline le Jeune, Lettres, IV,. 13.

[47] Tacite, Annales, III, 43.

[48] Apulée, Florides, IV, 20.

[49] Suétone, Auguste, chap. VIII, 89, 94, etc.

[50] Tacite, Annales, IV, 49 ; Vie d’Agricola, chap. IV.

[51] Strabon, IV, 1, 5, p. 181.

[52] Ibid., 4, 13, p. 673.

[53] Pro Archia, 3, 4. — Voir aussi O. Muller, Antiq. Antioch., I, 68 ; II, 106, etc.

[54] Aristide, Orat., XV, p. 232, 16 J.

[55] Sur Alexandrie et Athènes, voyez Strabon, l. c., Philostrate, Apollonius de Tyane, VIII, 359, p. 167 K, et Lucien, Alexand., 44 ; pour Rome, ce que nous avons dit au livre Ier de cet ouvrage.

[56] Lucien, Le Songe, 1, 7.

[57] Le même, Bis accus., 27.

[58] Dion Chrysostome, Orat. XXIII, p. 395 M.

[59] Voir Letronne, Recueil des inscript., p. 132.

[60] Florides, III, 16.

[61] C. I. G., 6233.

[62] C. I. G., 5374, 6151.

[63] Ibid., 3425.

[64] Ibid., 5913.

[65] Antipater de Thessalonique, Epigr., 68, dans l’Anthol. gr., éd. Jacobs, V, II, p. 113. — Voir, dans le même recueil (IV, p. 284, Adesp. 752) une autre épigramme concernant Marcus Sempronius Nicocrate, musicien et poète, dont l’épitaphe nous a également été conservée dans le C. I. G., 6287 ; Fabretti, p. 704, 248, et les Ann. de l’Inst., 1861, p. 125.

[66] Code Théodosien, XV, 11, 2.

[67] Strabon, XII, 8, 17, p. 578.

[68] Aulu-Gelle, N. A., XII, 5 : Cum Delphos ad Pythia conventumque totius ferme Græciæ visendum Taurus philosophus iret (Le philosophe Taurus se rendait à Delphes pour y voir les jeux Pythiens et presque toute la Grèce rassemblée).

[69] Plutarque, De exil., c. II, p. 604.

[70] Lobeck, Aglaoph., p. 37, etc.

[71] Apol., p. 494.

[72] Celse, III, 22. — Pline le Jeune, Lettres, V, 19, 6. — Pline l’Ancien, H. N., XXXI, 63.

[73] Pline l’Ancien, H. N., XXXIV, 28.

[74] Pline, H. N., XXV, 52. — Strabon, VIII, 418 C. — Horace, Satires, II, 3, 166. — Suétone, Caligula, chap. XXIX.

[75] Tacite, Histoires, I, 67.

[76] Sénèque, à Polybe, 6, 4 ; Lettres, 28. — Properce, III, 21. — Ovide, Remed. am., 211, etc.