Les Iraniens, Zoroastre (de 2500 à 800 av. J.-C.)

 

CHAPITRE XX

 

 

Adversaires de Zoroastre. - Période de lutte. - Le réformateur en appelle au roi, qu’il menace.- Nouveaux démons. - Les darvands. - Zoroastre reprend toute son autorité, devient impérieux, violent. - Ses fils continueront son œuvre. - Les prêtres se constituent en corps spécial. - Caractère du réformateur. - Zoroastre essentiellement conciliant. - Attaque soudaine des Touraniens, menés par Ardjasp. - Isfendiar, fils de Gustasp, vainqueur d’Ardjasp. - Ké-Gustasp soupçonne son fils et l’emprisonne. - L’armée se révolte. - Ardjasp envahit la Bactriane et détruit Balkh. - Mort de Zoroastre. - L’œuvre zoroastrienne, religieuse, sociale et politique.

 

AYANT le génie du succès, Zoroastre avait été plus que prudent ; son habileté, toute faite de patience et de mesure, venait d’être compromise par l’éclatante victoire remportée sur les Touraniens et que le réformateur s’était appropriée. La faute commise ne tarda pas à donner ses inévitables résultats. Les magiciens d’origine touranienne, dont l’Iran n’avait pas encore été délivré et que Zoroastre combattait avec violence, détestaient le révolutionnaire triomphant et dénonçaient volontiers son ambition. Le roi Gustasp, privé de la gloire que la défaite des Touraniens devait lui procurer, dût ressentir quelques étreintes de jalousie ; dans tous les cas, les conseillers du souverain durent s’inquiéter de l’infatuation de Zoroastre. Les athornés eux-mêmes, ces serviteurs du culte d’Ormuzd, que le législateur subissait, et qui voyaient nettement leur situation précaire, désiraient secouer la direction religieuse du triomphateur. Le peuple, enfin, agité par les ministres de Ké-Gustasp, et par les prêtres, et par les magiciens, commençait à éprouver quelques méfiances.

Zoroastre, à ce moment, douta du succès définitif de sa réforme. Ses prières à Ormuzd devinrent suppliantes ; il dénonça aux colères de la divinité ceux qui refusaient d’apprendre sa loi, et ceux qui, la connaissant, ne la pratiquaient pas. Lui qui avait osé dire un jour à Ormuzd, ô vous, qui existez depuis le commencement, donnez-moi le roi que je désire, le voici qu’il s’adresse au roi, à Ké-Gustasp, pour réclamer sa protection.

Les attaques contre le réformateur sont devenues directes ; on discute sa parole, on examine ses commandements, on commente sa loi, la Loi ! C’en est trop ; Zoroastre est impatienté. Il crie contre ceux qui le tourmentent. Qu’elle ait cours, qu’elle déploie sa force et brise le darvand, cette loi dont la pureté est manifeste ! Que celui qui fait violence à mon âme soit damné ! Qu’il n’y ait pas de chemin pour celui qui veut tourmenter le juste ! Le premier appel fait au souverain par le réformateur avait été respectueux, habile, politique ; maintenant Zoroastre n’admet plus d’hésitation. Ké-Gustasp doit se prononcer. Et qu’il y prenne garde, ce souverain qu’Ormuzd voulait glorieux, et qui semble vouloir compromettre sa gloire ! Ké-Gustasp ne sera le protégé d’Ormuzd, que s’il vit purement, humblement, charitablement, avec intelligence ; s’il soutient l’homme choisi par Dieu pour enseigner la loi. La prudence exige une décision prompte et définitive, car le dieu, essentiellement bon, pourrait, non point faire le mal, mais laisser le mal agir et susciter ; un roi rival. La prière pour le roi selon le vœu de Zoroastre est catégorique : Que le roi pur commande. Que le roi méchant ne commande pas. Que celui-là soit mon roi, qui s’applique à être pur, qui agit avec humilité, qui règne avec intelligence. Comment, ô Ormuzd, moi qui ai des fonctions à remplir au milieu des hommes, aurai-je l’avantage sur le corps et sur l’âme de celui qui fait commettre le crime ? Comment serai-je intelligent contre le méchant roi des provinces ? Ormuzd, le roi prudent qui se présente avec humilité, nourrissez-le ; le darvand qui blesse avec cruauté, anéantissez-le.

Surexcité, Zoroastre vient d’imaginer un nouveau type de démon, le darvand. Ahriman, c’est le rival d’Ormuzd, le maître du mal, expressément créé pour tourmenter les hommes. De même qu’Ormuzd a les amschaspands pour collaborateurs, et l’armée innombrable des izeds pour le servir, Ahriman a, comme coadjuteurs, ou comme exécuteurs de ses ordres nuisibles, les dews, les péris, etc., et, avec eux, des milliers de génies malfaisants. L’humanité était divisée en deux seules catégories d’êtres : ceux qui avaient admis la loi, les adorateurs d’Ormuzd, les mazdéens, ou mazdéïesnans ; ceux qui ne servaient pas Ormuzd, les adorateurs des dews, ou dewiesnans. Les premiers étaient généralement des Iraniens ; les seconds, des Touraniens. Voici que des mazdéens, que des Iraniens, et des Iraniens de la Bactriane, agissent comme des adversaires de la loi nouvelle, comme des ennemis du législateur, comme des antagonistes d’Ormuzd. Ces hommes ne sont, certes, ni des dews, ni des dewiesnans ; que sont-ils donc ? Zoroastre va le dire.

A l’origine des choses, Ahriman fut invité par Ormuzd à reconnaître, à pratiquer la loi nouvelle ; Ahriman dût reconnaître l’excellence de la loi d’Ormuzd, mais refusa de la pratiquer, et il se donna la mission d’inciter les hommes à ne point pratiquer la loi après l’avoir reçue. Ces hommes sont très coupables, plus coupables que les ignorants, et leurs âmes seront damnées, car c’est par orgueil, par jalousie, par méchanceté qu’ils agissent contre Ormuzd. Et qu’ils ne s’imaginent pas, ces hommes, ces mazdéens ingrats, impardonnables, qu’Ormuzd ne saura pas les retrouver au jour du suprême jugement, au jour de la résurrection des corps ; ce jour-là, on les remarquera autant que l’on remarque un animal noir dans un troupeau blanc. Ces hommes, ce sont des Darvands.

Les premiers darvands, ce sont ces jaloux, ces envieux qui déclament contre Zoroastre et contre la loi ; qui parlent contre l’homme grand et fidèle, contre le taureau pur et lumineux ; qui s’élèvent contre les œuvres d’Ormuzd. L’esprit du mal, le redoutable Ahriman, parle par la bouche de ces darvands ; il agit par eux, il est en eux. Conduit, dominé par le dieu détestable et acharné, le darvand ne sera laissé en repos que lorsqu’il aura complètement achevé, par sa langue et par son regard, la destruction à laquelle son orgueilleuse envie le condamne. Le darvand, par Ahriman, c’est-à-dire malgré lui, fera que l’eau ne coulera plus, que les biens disparaîtront, que les troupeaux périront, que le soleil donnera moins de lumière, que les pâturages s’effaceront, et avec eux tout ce qui avait été créé d’excellent.

Zoroastre impressionna les Iraniens et le roi Gustasp, beaucoup plus qu’il ne l’aurait espéré. Le roi le craint et le peuple l’écoute. Sa puissance le déconcertant presque, il veut s’expliquer le trouble passager dont il a souffert, et il l’attribue à l’affaiblissement de son corps mal nourri. Ô Ormuzd, si vous ne donnez pas en ami la nourriture au corps de votre esclave, l’âme de votre esclave ne sera heureuse, ni dans ce qu’elle fera, ni dans ce qu’elle dira. Rassasié, mais congestionné sans doute, le législateur reprend sa mission providentielle. Instrument de la divinité, il écrit que tout lui est permis. Sa patience l’abandonne, son intelligence s’obscurcit, la contradiction le met en colère, l’ivresse du succès s’empare de lui ; il usera de la violence s’il le faut ; le roi sera l’exécuteur de sa volonté ou cessera de régner en Bactriane, en Iran. Il y aura des bourreaux qui tortureront les infidèles, les contradicteurs, les adversaires de la nouvelle loi. Les hommes pratiqueront le culte d’Ormuzd ; s’ils ne se soumettent pas au législateur divin, ils seront blessés avec un couteau de fer, ils seront frappés de mort, ils iront pourrir sous la terre.

Le roi Gustasp choisira : s’il consent à servir Zoroastre, Zoroastre le servira puissamment ; s’il l’abandonne, le réformateur l’abandonnera. L’élu de dieu, lui, ne saurait périr, puisque sa mission, Ormuzd l’a déclaré, doit être continuée par ses fils. Je vous ai élevé au-dessus des hommes, ô Zoroastre ; ordonnez, lorsque vous aurez vu votre femme, qu’il naisse de vous des enfants purs qui étendront au loin le nom de l’Iran. Frappez les ennemis et brillez. Cette parole devint prophétique ; il fut admis que les fils de Zoroastre continueraient la mission de leur père, avec la même autorité, au nom et par la volonté du même dieu. Lorsque les successeurs purement humains de Zoroastre, les prêtres parses, voudront ajouter des livres nouveaux aux livres anciens, souder leurs œuvres aux œuvres du législateur antique, ils le feront en invoquant les promesses formelles de l’Avesta. Zoroastre n’a-t-il pas déclaré que trois prophètes, issus de lui, donneraient au monde des œuvres nouvelles, au moyen desquelles les hommes compléteraient leur salut ? N’a-t-il pas dit que le monde durerait jusqu’à la résurrection ? et qu’à la résurrection les ténèbres disparaîtraient devant la lumière, la mort devant la vie, le bien devant le mal ? qu’Ahriman lui-même finirait par reconnaître la souveraineté d’Ormuzd ? et que la perfection, régnerait ?

En même temps que le réformateur s’affermissait ainsi en Bactriane, les athornés qui servaient le culte d’Ormuzd se constituaient en corps spécial. Le roi Gustasp, subjugué, effrayé peut-être, était à la discrétion du réformateur. Alors, certainement, Zoroastre gouvernait les Bactriens.

Le révolutionnaire triomphant, glorieux, blasé, rêva-t-il, comme on l’a cru, de continuer Djemschid, de refaire l’empire de Ver, d’étendre l’Iran jusqu’à ses plus extrêmes limites ? Quelques lignes de l’Avesta peuvent être lues qui favoriseraient cette opinion, sans doute ; mais beaucoup plus importantes sont les pages de la loi qui montrent un prophète en Zoroastre, plus conservateur que conquérant. Ses accès de colère, ses fautes, ses infatuations ne doivent pas détruire l’admirable ensemble de sa réforme. Un sens très droit, un jugement très sain, une application persévérante des choses conçues, paraissent caractériser surtout Zoroastre. Il ne s’arrête pas devant les obstacles ; on le voit qui les tourne ou les utilise. Il est conciliant, en somme, pourvu que son but soit respecté. Il avait fait un dieu suprême, un Très-haut, par qui Ormuzd et Ahriman avaient été créés ? Les Bactriens s’étant mis à adorer Ormuzd de préférence, le réformateur accepta Ormuzd. Il avait énergiquement poursuivi les magiciens, et ce n’était pas son intention qu’un clergé nouveau, desservant un culte, se mît à exploiter le peuple délivré des magiciens ? Les premiers disciples du législateur s’étant organisés en corps spécial, un autel ayant été dressé sur lequel les athornés avaient allumé le feu sacré, le peuple ayant pris goût à ce culte, et les offrandes apportées aux prêtres étant abondantes, Zoroastre accepta cette organisation. Il ne sortit de son calme habituel, de sa prudence, de son rôle, que lorsque le roi Gustasp parut lui échapper pour obéir aux adversaires de la loi nouvelle. Alors Zoroastre eut comme peur ; il contraignit le peuple et le roi à le servir, et il abusa de son influence acquise, non seulement envers son souverain, qu’il menaça des colères du peuple devenu fanatique, mais encore envers le peuple, qu’il menaça de la colère du souverain.

La crise étant passée, la loi d’Ormuzd étant sauve, Ké-Gustasp et les mazdéens étant domptés, Zoroastre revient à lui-même. Ses paroles sont douces, ses promesses sont pacifiques, ses moyens sont irrépréhensibles. L’Iran sera glorieux et enrichi, pourvu que la loi d’Ormuzd soit observée ; la santé viendra en abondance, tous les biens arriveront instantanément, les armées fuiront des provinces. Il suffira aux habitants des provinces de l’Iran de prier régulièrement Ormuzd, pour que ni Ardjasp, qui prend la forme de la couleuvre, ni le dew, ni le darvand qui ne prononce pas la parole pure, ni Ahriman puissent détruire le monde.

Mais s’il était permis à Zoroastre de faire aimer la paix aux Bactriens, il ne lui était pas possible de contenir les hordes touraniennes, furieuses, avides, jalouses, impatientes de se venger. Menés par Ardjasp, les Touraniens fondirent sur la Bactriane, tout d’un coup. La légende raconte, ici, que le maître de l’Iran, le roi Gustasp, surpris, envoya son fils Isfendiar contre les ennemis, pensant que ce premier choc serait favorable aux Touraniens, mais que leur marche en avant subirait un arrêt, et qu’avec Zoroastre il aurait ainsi le temps d’armer tous les Bactriens, et, victorieux, de refaire l’empire.

Isfendiar vainquit les Touraniens. Son père, aussitôt, soupçonnant son fils de vouloir constituer l’empire à son profit personnel, le fit enlever et emprisonner. Les troupes qui avaient bravement combattu avec Isfendiar se mutinèrent, et le roi des Touraniens, instruit de ce trouble, revint en toute hâte, franchit la frontière disputée, traversa le Khorassan, prit la Bactriane, s’empara de Balkh, et livra les mazdéens à la fureur de ses guerriers. La haine religieuse que Zoroastre avait mise au cœur des Iraniens, les Touraniens la ressentaient davantage, car les magiciens, poursuivis, traqués, expulsés, avaient dû mettre en pleine rage les sujets d’Ardjasp. Victorieux et déchaînés, les Touraniens massacrèrent dans Balkh tous les prêtres d’Ormuzd, et avec eux Zoroastre, alors âgé de soixante et dix-sept ans, suivant les commentateurs les plus autorisés de l’Avesta.

Courageusement dévoué à son idée, Zoroastre, surpris de son propre succès, de l’étendue de son influence, de la grandeur de son œuvre, avait fini par croire lui-même à la supériorité de son génie, à l’intervention de la divinité dans l’éclosion de ses pensées et l’accomplissement de ses actes. Législateur révolutionnaire à l’origine, il devint despote impérieux, et il prophétisa dans la menace et dans l’orgueil ; mais en aucune circonstance il ne s’offrit comme ayant en lui une parcelle de la divinité. Il ne se présenta pas davantage comme prêtre vivant de son apostolat. En réalité, il fut un inventeur convaincu, de grand génie, et qui accepta à l’avance, pour accomplir toute sa mission, le mensonge d’une révélation divine impliquant l’affirmation d’un dieu. Plus tard, le réformateur vit sa réforme si solidement assise, qu’il se demanda si l’erreur qui en formait la base n’était pas une réalité. Et comme ce qui importait surtout au révolutionnaire, c’était l’achèvement de sa révolution, il laissa sa raison admettre Dieu comme possible et la révélation de sa volonté comme probable.

Zoroastre laissa l’Iran sans castes séparatives ; il fit, cependant, que les prêtres, les guerriers et les laboureurs se distinguèrent les uns des autres davantage. D’autre part, l’effet de la régénération sociale que le législateur avait entreprise, par l’hygiène et l’enrichissement, avait été d’imposer aux Iraniens la division du travail. Il y eut donc des artisans et des ouvriers, en dehors des laboureurs.

Aux devoirs que les hommes se devaient entre eux, dont le sentiment n’était, en somme, qu’une impression d’égalité saine, le législateur substitua une sorte d’échelle graduée indiquant, avec une précision mathématique, le moins et le plus des devoirs que se devaient entre elles certaines catégories d’individus. Chaque mazdéen dut à son chef, à son roi, un état d’amitié et de dispositions bienveillantes, que le législateur porte à son maximum, dix mille degrés. Les chefs de rue, de ville et de province se doivent entre eux le minimum des devoirs sociaux, vingt degrés. Entre ces deux chiffres, Zoroastre gradue l’intensité des devoirs de l’homme envers l’homme, suivant l’importance du lien social qui les unit. Les chefs de rue, de ville et de province se doivent entre eux comme vingt degrés d’assistance et d’amitié ; les êtres divers créés par la bonté de Dieu, et faits bons, se doivent entre eux trente degrés ; les grands d’un État, quarante degrés ; les mazdéens, comme coreligionnaires, cinquante ; le mari et la femme, soixante ; les disciples et le maître, soixante et dix ; le lévite et le clerc, quatre-vingts ; les prêtres, quatre-vingt-dix ; les frères, cent ; le père et le fils, mille ; les habitants du pays et leur chef, dix mille.

Ce décret singulier éclaire d’un jour franc l’œuvre politique de Zoroastre. Cette graduation du sentiment d’amitié, du devoir d’assistance que se doivent les hommes, est le mètre au moyen duquel se mesure exactement l’intention sociale du législateur. Lorsque, par exemple, Zoroastre place aux deux extrémités de son échelle, les habitants de l’Iran et les antiques chefs de rue, de ville et de province, pour dire des premiers, qu’ils se doivent dix mille fois à leur chef ; des seconds, que la loi les dispense presque de s’entraider, l’intention du législateur est manifeste ; Zoroastre, sans aucun doute, préparant l’empire, détruisait l’autorité des chefs Iraniens en les ravalant, rehaussait l’éclat de la couronne en assujettissant tous les mazdéens à son service. Zoroastre substituait le gouvernement absolu de Ké-Gustasp à l’indépendance des Iraniens.

Au point de vue de la famille, la graduation zoroastrienne est remarquable. Le père doit à son fils, et le fils à son père, pour mille degrés d’assistance et d’amitié ; les frères viennent ensuite, puis les époux. Sa hiérarchie religieuse, complètement faite, veut au sommet les grands-prêtres, et au-dessous, se devant entre eux des devoirs réciproques, les serviteurs du culte et les simples prêtres, les disciples et le maître, l’ensemble des purs mazdéens. Les Iraniens honorés d’un ancien titre, ou remplissant une ancienne fonction, ceux que l’Avesta nomme «les grands d’un État particulier », sont au bas de l’échelle ; ils ne se doivent entre eux que des devoirs restreints. Évidemment, Zoroastre ne veut qu’un prince, et, au-dessous de lui, immédiatement, la masse des sujets, tous égaux, tous obéissants.

Peut-être Zoroastre rêva-t-il, un instant, le pouvoir suprême, et avait-il ainsi légiféré pour détruire l’autorité des milliers de chefs qui se partageaient la conduite des hommes en Bactriane ? Ou bien, mal servi dans sa réforme par ces milliers de petits maîtres, s’était-il simplement vengé de leur dédain ? Les états de l’homme, dit un izeschné, sont celui de l’athorné, celui du guerrier, celui du laboureur et celui de l’artisan. Ce même izeschné dit : Les chefs sont celui de maison, celui de rue, celui de ville, celui de province, et Zoroastre est le cinquième. Était-ce une tentative qui avorta ? était-ce un ordre qui ne fut point obéi ? et, courroucé, le législateur imagina-t-il alors son échelle des devoirs, par laquelle le peuple, définitivement livré au roi, était arraché à ses chefs innombrables ? Il y eut, en effet, une profonde modification en Iran.

Jusqu’alors, les Iraniens s’étaient distingués entre eux par la nature de leurs réelles occupations ; il y avait l’homme vivant du culte, l’homme vivant de ses armes, l’homme vivant du travail des champs et l’homme vivant du travail des villes, l’artisan, l’ouvrier. Une nouvelle classification apparaît, s’impose, comme absolument logique, inévitable résultat de l’organisation sociale faite. Qu’y a-t-il désormais ? Un souverain, des gouverneurs de provinces et de districts qui exécutent ses ordres, des prêtres, et le reste des Iraniens, le peuple. Le Vendidad édictant une peine contre ceux qui maltraiteront des chiens, et graduant la peine suivant l’importance sociale du coupable, prévoit quatre classes : les chefs d’un grand endroit, les chefs d’un lieu de moyenne grandeur, les prêtres et le peuple. Lorsque, dans ce monde qui existe par ma puissance, dit Ormuzd, une personne du peupledaman : être de peu d’importance, — osera prendre sur elle, avec la hardiesse, etc. Le législateur devient insolent.

Pendant que Zoroastre livre le peuple à Ké-Gustasp, les prêtres qu’il a institués achèvent leur organisation. L’orgueil est partout, semble-t-il. Ces bons serviteurs d’Ormuzd, qui devaient seulement connaître la loi pour l’apprendre aux autres, la conserver pieusement, ont parfaitement réglementé le culte du dieu. Ils peuvent, maintenant, afficher leurs prétentions. Les athornés se sont déchargés sur des servants de l’exercice matériel du culte, préparation et entretien du feu sacré, réception des offrandes, etc., pour se livrer à des spéculations intellectuelles, pour donner à leur système religieux la base d’une théorie, pour envelopper de métaphysique, en un mot, leurs trop flagrantes exploitations.

Le Zend-Avesta porte les marques indélébiles des émotions successives que ressentit son auteur. Commencée pour le peuple, la réforme se trouva faite au profit du roi. Le dieu qu’avait imaginé Zoroastre, dieu bon s’il en fut, ses propres prêtres s’en emparèrent pour l’exploiter, en le dénaturant.

Le réformateur très puissant, qui avait bien conçu son œuvre, était devenu, en somme, le jouet du roi Ké-Gustasp et des athornés. Il laissa quelque chose comme un champ défriché d’une main robuste, dans les sillons duquel le laboureur, trop faible, vit des étrangers semer de mauvais grains. La morale très purement pratique de l’Avesta demeurera ; mais à combien de nécessités royales et religieuses elle devra répondre, cette morale ! Les souverains de l’Iran y chercheront l’excuse de leur despotisme, les successeurs des athornés y trouveront les germes de leur culte lucratif.