HISTOIRE DES ROMAINS

 

TREIZIÈME PÉRIODE — RAFFERMISSEMENT DE L’EMPIRE PAR LES PRINCES ILLYRIENS (268-305).

CHAPITRE XCIX — DIOCLÉTIEN : GUERRES ET GOUVERNEMENT.

 

 

I. — DIOCLÉTIEN ET MAXIMIEN OU LA DYARCHIE (281-295).

Dioclès, qui, après son avènement, donna à son nom grec une désinence romaine et plus sonore, Diocletianus[1], était un Dalmate des environs de Scutari dont le père avait été esclave. Entré jeune au service, il se fit remarquer de ses chefs, moins par des actions d’éclat que par son esprit pénétrant et délié : qui trouvait toujours la mesure la plus sage à prendre et les meilleurs moyens de l’exécuter[2]. A la mort de Claude le Gothique, il avait, vingt-cinq ans, l’âge qui convenait pour profiter des leçons de la grande école militaire d’Aurélien et de Probus[3]. En ces temps troublés, l’avancement était rapide ; il arriva promptement aux grades supérieurs, fut consul substitué, gouverneur de la Mœsie et comte des domestiques, poste de confiance qui le mettait très haut dans la hiérarchie. Pour donner à croire qu’en égorgeant Aper il avait exécuté un arrêt du ciel, Dioclétien raconta qu’une druidesse de Tongres, dans la Belgique, lui avait promis qu’il serait empereur quand il aurait jeté à terre un sanglier. Depuis ce jour, disait-il, j’en ai cherché partout et j’en ai beaucoup tué, mais d’autres les mangeaient. Aurélien, en effet, puis Probus, Tacite, Carus, montaient au trône, et lui restait dans le rang. Le 17 septembre 284, le sanglier fatal[4] tombait enfin sous ses coups, et le fils de l’esclave dalmate était empereur.

Les rares documents que nous possédons sur Dioclétien ne donnent pas ces détails intimes qui permettent de pénétrer jusqu’au fond de l’âme des personnages de l’histoire. Cependant, malgré les lacunes et les obscurités, on entrevoit qu’il fut plus qu’un soldat de fortune. Mais ce parvenu ne sortait point d’une de ces riches et intelligentes cités où les Antonins avaient appris les élégances de la société romaine. Aussi, n’ayant pas, pour tenir la foule à distance, leur distinction naturelle ou acquise, il s’entourera de pompes solennelles et froides, réglées par une sévère étiquette. Dans les arts, il aimera les constructions massives, la lourde ornementation des époques de décadence, et, tandis que la villa d’Hadrien à Tibur nous a conservé quantité de chefs-d’œuvre, du palais de Dioclétien, à Salone, vaste amoncellement de marbre, de granit et de porphyre, pas un ne nous est venu.

Il semble avoir eu plus de goût pour les lettres. Nous savons qu’il dota Nicomédie d’une école d’enseignement supérieur, où il appela Lactance, le plus éloquent des rhéteurs de ce temps[5] ; qu’il dispensa les étudiants, jusqu’à leur vingt-cinquième année, des charges municipales[6] ; qu’il avait pris pour modèle Marc Antonin le Philosophe[7], un plus grand homme que lui, mais un moins grand prince ; qu’enfin il fit rédiger des biographies d’empereurs[8]. Malheureusement, les leçons qu’il prit dans l’histoire, tout en lui révélant les vraies nécessités du gouvernement, ne lui enseignèrent pas la douceur. Il sera impitoyable pour les insurrections armées, même pour celles qui ne le seront pas, et, s’il eut dans sa retraite beaucoup de philosophie pratique, il ne parait pas avoir jamais eu une grande curiosité d’esprit : à Salone, son jardin l’occupera plus que les livres. Sa religion était celle du paysan : pour ses infirmités, un dieu guérisseur, Esculape ; pour sa fortune, un dieu protecteur, Jupiter, et la voix des oracles mieux écoutée, en certains cas, que celle de la sagesse humaine.

Mais il posséda les qualités qui font le prince : la connaissance des hommes, l’intelligence des besoins de l’État et le ferme propos de donner sans relâche sa pensée et sa personne aux soins du gouvernement. On pourrait s’imaginer que ce créateur de la cour byzantine fut un efféminé ; il eut, pour ses provinces, les frontières et les armées, la sollicitude virile d’Hadrien. Comme cet infatigable voyageur, il sera constamment sur les grands chemins de l’empire. Il pèsera mûrement ses desseins ; il les arrêtera de loin, afin d’avoir le temps d’en assurer le succès, et il exécutera avec énergie ce que la prudence aura préparé. Son buste, au Capitole, montre bien cette ténacité patiente. A voir ce front large et carré, ce visage tranquille et froid, on reconnaît l’homme maître de lui-même, ce qui est la première condition pour devenir maître des autres.

Lactance l’accuse de lâcheté et d’avarice. Singuliers reproches adressés au soldat qui avait conquis ses grades sur les champs de bataille, et au prince économe qui ne fut le plus fastueux des empereurs que parce qu’il crut ce faste nécessaire à la monarchie nouvelle qu’il fondait. Nous ne croirons pas davantage Lampride, quand il l’appelle le Père du siècle d’or[9] ; le quatrième siècle n’a aucun droit à ce titre. L’histoire de son règne qui, sauf à un moment, donna à la société romaine une longue paix intérieure, à l’empire quarante ans de sécurité, nous le fera mieux connaître que les paroles suspectes de ses ennemis et de ses flatteurs.

L’élu de l’armée d’Orient avait un dangereux compétiteur, Carin, qui, fier d’un brillant succès sur les Jazyges, n’entendait pas abandonner l’héritage de son père. Mais, détesté du sénat[10], chose, il est vrai, de peu de conséquence, Carin était méprisé pour sa luxure par les rudes compagnons d’armes des derniers princes et redouté des soldats à cause de sa cruauté ; cette désaffection de l’armée était grave pour un prince qui avait à combattre un compétiteur.

Des deux côtés, on mit plusieurs mois à préparer la lutte. Carin renversa d’abord Julien, gouverneur de la Vénétie, qui avait pris la pourpre, et il remporta quelques avantages partiels sur l’avant-garde de Dioclétien. En mars ou avril 285, les armées se rencontrèrent pour l’action décisive, à Margus sur la Morawa, non loin du confluent de cette rivière avec le Danube. Comme toujours les légions asiatiques fléchirent sous le choc des légions d’Europe ; mais Carin fut tué par un de ses officiers dont il avait déshonoré la femme[11].

Cette mort semble avoir ôté pour tout le monde une délivrance. De la part du vainqueur, point de confiscations ni d’exils ; chacun garda sa place, même les préfets de la ville et du prétoire : Dioclétien prit l’un d’eux pour collègue dans le consulat. C’est à croire qu’une secrète entente s’était faite avant la bataille et que les officiers de l’empereur d’Occident l’avaient vendu à son compétiteur. Eutrope (IX, 20) dit qu’il fut trahi, ou tout au moins abandonné. On verra de même, dans les armées de Vétranion, de Magnence, de Maxime et d’Eugène, des défections probablement préparées par l’or de Constance et de Théodose. En ce temps où Rome n’avait plus pour soldats que des mercenaires, la meilleure des machines de guerre était une caisse bien remplie.

Cette grande commotion avait ébranlé l’empire, encouragé les Barbares et diminué la fidélité des sujets que Rome protégeait mal et que le fisc ruinait. Les impôts étaient lourds par eux-mêmes et à raison de l’épuisement des sources de la production[12]. Ce que nous avons dit des misères de l’industrie, du commerce et de l’agriculture, de la disparition des petits propriétaires, de l’abandon des campagnes, même dans les plus fertiles régions, fait comprendre qu’au milieu de ces populations effarées par le malheur, Gallias efferatas injuriis[13], il ait éclaté des insurrections. Celle des Bagaudes[14] fut un instant formidable. Esclaves fugitifs, colons pressurés par leurs maîtres, paysans sans feu ni lieu, débiteurs insolvables, s’étaient faits brigands et finirent par former une armée qui se donna deux césars, Ælianus et Amandus (285). Nous avons des monnaies frappées pour ces empereurs des paysans[15] ; au revers de l’une se lit le mot : Expérance. Se faisant de toute une arme, ils se jetèrent avec la sauvage ardeur des mauvais instincts, lorsqu’ils sont déchaînés, sur les bourgs, sur les villes ouvertes, saccageant, brûlant et tuant[16]. Autun, naguère l’orgueil de la Gaule, fut une seconde fois dévastée[17]. Les chefs de brigands sont souvent populaires : la guerre qu’ils font aux riches semble aux pauvres des représailles légitimes. Les Bagaudes restèrent dans la mémoire du peuple comme les défenseurs des malheureux. Une tradition qui se forma aux siècles suivants voulut même que la Bagaudie eût été une insurrection chrétienne[18]. Il n’y aurait pas à s’étonner que tics chrétiens eussent été dans leurs rangs, comme il s’en était trouvé dans les bandes gothiques qui avaient ravagé l’Asie-Mineure. Eux aussi n’étaient-ils pas des opprimés, et l’esprit de vengeance, interdit aux saints, ne pouvait-il armer contre une société qui les écrasait ceux qui avaient plus de colère que de résignation[19] ? Pendant que le nord de la Gaule était en feu, les Saxons couraient la mer du Nord et la Manche dont ils dévastaient les rivages ; les Francs s’agitaient sur le Rhin, d’autres Germains sur le Danube, les Maures en Afrique, les Perses derrière le Tigre : toute la ligne des frontières était menacée, et l’empire chancelait. Dioclétien passa douze ans à raffermir sur sa base le colosse ébranlé.

Il avait vu les princes les plus vaillants, les sauveurs de l’empire, égorgés par leurs soldats ; d’autres tombés victimes des machinations de leurs généraux. Les violences de la soldatesque, les trahisons des ambitieux et les attaques du dehors étaient le triple péril qu’il fallait conjurer. Si, pour arriver au souverain pouvoir, il n’y avait qu’un homme à renverser, plusieurs tenteraient encore l’aventure ; mais il serait difficile d’abattre deux empereurs à la fois, et cette difficulté devait arrêter les impatients. Dans l’intérêt de l’empire et de lui-même, Dioclétien avait donc besoin d’un collègue qui, n’ayant plus d’ambition, l’aiderait à contenir celle des autres, en même temps qu’il contiendrait les Barbares. Dès le premier siècle de l’empire, on avait reconnu cette nécessité : Pison avait été adopté par Galba, Trajan par Nerva ; au temps de Marc Aurèle, de Sévère, des Gordiens, de Valérien, de Carus[20], on avait vu plusieurs empereurs à la fois, et l’histoire des Trente Tyrans, que Dioclétien se faisait raconter, lui avait montré que l’empire vieillissant était exposé à trop de dangers pour qu’une seule main pût parer tous les coups. C’était la solution de l’avenir, celle qui était imposée par la géographie, laquelle est une grande force ; par la division naturelle de l’empire en deux moitiés, l’une grecque, l’autre latine ; par la faiblesse enfin d’un État qui, ne sachant plus conquérir, était réduit à se défendre. Entouré de Barbares qu’il n’avait pas voulu, au temps de sa force, soumettre et civiliser, il restait comme une proie au milieu de loups dévorants. Le temps était donc venu d’organiser une vigoureuse défensive en rendant, par la division du pouvoir, l’action impériale présente et active dans toutes les provinces. Quant aux légionnaires rebelles, aux généraux usurpateurs, on réussirait peut-être à prévenir leurs révoltes en faisant soi-même la part des plus ambitieux ou des plus habiles.

Dioclétien eut cette vue nette des besoins publics qui, en politique, dénote l’homme supérieur. Le 1er mai 285, il revêtit de la pourpre, non pas un parent, mais un de ses compagnons d’armes, Maximien et, à cette occasion, il prit encore un nom nouveau, Jovius, qu’on pourrait traduire par voué à Jupiter. Il avait une dévotion particulière pour ce dieu dont le nom commençait le sien[21] ; il en mit l’image sur ses monnaies, la statue sur la colonne au pied de laquelle il revêtira Galère des insignes impériaux ; il lui bâtit un temple dans son palais de Salone et il s’étudia à en représenter dans les cérémonies publiques la calme majesté. A Maximien, qu’il adopta comme fils[22], il donna le nom d’Herculius, en souvenir de l’assistance prêtée par le fils d’Alcmène à son père, le maître de l’Olympe, durant la guerre des Géants[23]. Ces appellations étaient bien choisies pour caractériser le rôle réservé aux deux princes : l’un devant être la pensée qui conçoit ; l’autre, la force qui exécute. Maximien n’était pas proclamé auguste ; son titre de césar marquait un degré de subordination, et le surnom qu’il avait accepté lui faisait un devoir de l’obéissance filiale.

Depuis Claude II, l’Illyricum, la région de l’empire où se livraient le plus de combats, était en possession de fournir des empereurs[24], comme l’Espagne, la Gaule, l’Afrique et la Syrie en avaient successivement donné. Maximien était fils d’un colon pannonien des environs de Sirmium. Brave soldat et général expérimenté, mais de mœurs grossières et d’esprit inculte, au point de ne connaître, lui qui reprit Carthage, ni Annibal, ni Scipion, ni Zama, il se sentait inférieur à Dioclétien et ne s’en irritait pas. L’auguste s’était donc choisi moins un collègue qu’un lieutenant docile.

Carus avait pris Ctésiphon, mais les Perses ÿ étaient bien vite rentrés, de sorte que Rome comptait une victoire de plus et pas un ennemi de moins. Retenu en Asie par leurs dispositions hostiles, Dioclétien chargea le césar d’aller rétablir l’ordre en Gaule et la sécurité sur les frontières occidentales. La Seine et la Marne forment à leur confluent une presqu’île que les Bagaudes avaient coupée par de larges fossés (Saint-Maur-les-Fossés) : c’était leur forteresse et leur camp de refuge ils y entassaient le produit de leurs pillages et s’y croyaient inexpugnables. Mais leurs bandes mal armées, plus mal disciplinées, ne tinrent pas devant les légions : en quelques semaines, cette Jacquerie refoulée sur le camp de Saint-Maur y fut étouffée[25].

La pacification de la Gaule valut au césar le titre d’auguste (286)[26]. Dioclétien n’avait pas voulu courir le risque que l’armée victorieuse, en donnant à son chef la dignité suprême, fit de lui un rebelle. Mais à cette élévation il mit la condition que Maximien Hercule déposerait la pourpre lorsque lui-même en donnerait l’exemple ; un serment solennel sur l’autel de Jupiter consacra cet engagement[27].

Le nouvel auguste avait déjà, comme césar, la puissance tribunitienne et proconsulaire ; il reçut le titre de grand pontife, qui n’avait encore été partagé qu’une fois, entre Pupien et Balbin. Il eut son préfet du prétoire, son armée, son trésor, et il promulgua des rescrits partout exécutoires, quoiqu’il ne fût chargé que de l’administration des provinces occidentales. L’unité de l’empire était maintenue par la déférence que Maximien avait promise à son collègue ; elle était attestée à tous les yeux par l’unité de la législation, les édits étant rendus au nom des deux princes, et par celle de la monnaie qui était la même, des rives de l’Euphrate à celles du Rhin. Les inscriptions commémoratives de travaux publics exécutés par l’un d’eux portaient leurs noms réunis[28] ; en un mot, l’administration était divisée, le gouvernement ne l’était pas : Dioclétien en tenait seul les rênes[29]. Dans les actes, son nom précédait celui de Maximien comme plus tard Constance sera toujours nommé avant Galère. Cet ordre invariable prouve que, dans le système de Dioclétien, une certaine prééminence était réservée au premier auguste.

Pour l’expédition contre les Bagaudes, les postes du Rhin avaient été dégarnis ; les Germains voulurent en profiter : les Hérules et les Chavions au nord[30], les Burgondes et les Alamans au sud, franchirent le fleuve. Mais ils arrivaient trop tard ; Maximien avait ramené ses troupes à Mayence, et de cette forte position il observait les mouvements des Barbares. Les Burgondes et les Alamans lui semblèrent trop nombreux pour qu’il osât les attaquer de front ; il les laissa s’enfoncer dans les provinces désolées, où la famine et la maladie les décimèrent ; lorsque leurs bandes diminuées reparurent à sa portée, il en eut facilement raison. Les Hérules, moins dangereux, avaient été arrêtés dès les premiers pas et rejetés de l’autre côté du fleuve. Ce n’étaient point de glorieuses victoires ; mais on s’inquiétait peu des ruines faites par les Barbares ; il suffisait alors à la dignité romaine que l’empereur pût dire : L’ennemi n’est plus dans l’empire.

Trèves était devenue la Rome des Gaules. Elle avait un palais pour le prince, des arsenaux et des manufactures pour les armées, un cirque et un forum pour le peuple. Aux calendes de janvier 238, une solennité y avait attiré une foule nombreuse : Maximien prenait pour la seconde fois les faisceaux consulaires. Selon l’usage, il allait du haut de la tribune adresser une harangue à l’assemblée, quand soudain une clameur partit des remparts : Les Barbares sont aux portes ! L’empereur jette sa toge consulaire, prend la cuirasse et court à l’ennemi. C’étaient des cavaliers germains qui s’étaient glissés entre les postes légionnaires et qui pillaient[31]. Telle était la vie sur cette frontière.

Pour donner la chasse aux pirates saxons et francs qui désolaient les côtes de la Bretagne et de la Gaule, Maximien avait réuni à Boulogne, sous un de ses lieutenants, le Ménapien Carausius, une flotte qui devait fermer le détroit. Ce Carausius, ancien rameur dans la chiourme des galères impériales, n’avait pas élevé ses sentiments avec sa fortune : il s’arrangea pour piller les pillards qui étaient pour lui des compatriotes. Ceux-ci passaient librement, mais au retour ils étaient arrêtés et contraints de partager leur butin avec l’amiral. Il ramassa de cette manière assez d’or pour acheter ses officiers et ses équipages ; et quand Maximien prononça contre lui une sentence de mort, il ne se trouva personne qui voulût l’exécuter. Carausius se mit hors d’atteinte, en gagnant la Bretagne dont il débaucha les troupes, et il prit le titre d’auguste (287). Avec une remarquable intelligence des ressources que lui offrait la possession de l’île, il organisa une marine puissante, qui fit respecter ses enseignes jusqu’aux colonnes d’Hercule, et son alliance avec des Saxons et des Francs assura le recrutement de sa flotte et de son armée. Plusieurs villes du littoral gaulois conservèrent leurs vieilles et fructueuses relations de commerce avec la Bretagne : Boulogne resta même dans ses mains. Carausius était donc maître de son île et de la mer, et Maximien ne pouvait rien contre lui. Il fit cependant une tentative pour lui disputer l’une et l’autre : une flotte fut construite aux embouchures des fleuves gaulois, et, à la fête des Palilies (21 avril 289), le panégyriste officiel[32] célébra dans Trèves la chute prochaine du chef des pirates. On ignore les détails de la lutte, mais on sait que le brigand passa empereur légitime, en vertu d’un traité qui lui reconnut le titre d’auguste et lui laissa le royaume qu’il s’était donné (290). Les monétaires bretons frappèrent des monnaies à l’image d’Hercule conservateur des trois augustes ; sur d’autres, on lit les mots : Carausius et ses frères.

Ce traité était un aveu d’impuissance, mais Dioclétien le considérait comme un armistice nécessaire pour attendre des jours propices. Il ne voulait pas que Maximien détournât son attention et ses forces de la Germanie ; lui-même avait dû se rendre en Syrie pour surveiller l’Égypte, où la turbulente Alexandrie inspirait des craintes, et les Perses, dont la mort de Carus avait ranimé le courage. Le séjour prolongé de l’empereur et d’une armée si près de la frontière persane, et une guerre civile, suscitée par un compétiteur, décidèrent le roi Bahram à éviter toute complication avec les Romains. Ses ambassadeurs vinrent au-devant de Dioclétien lorsqu’il approcha de l’Euphrate ; ils lui offrirent des présents de la part de leur maître et sollicitèrent son amitié.

L’empereur n’en demandait pas, pour le moment, davantage, préoccupé qu’il était d’une affaire plus importante pour la sécurité de l’empire qu’une nouvelle victoire sur des cavaliers insaisissables. Depuis vingt-sept ans l’Arménie était une province persane, et depuis Auguste, même depuis Pompée, la politique traditionnelle des Romains avait été de retenir ce pays sous leur influence. Un héritier de la couronne d’Arménie, Tiridate, vivait à la cour impériale, où il avait gagné, par son commerce aimable, l’affection des principaux personnages, et par son courage, par sa force et son habileté dans tous les exercices, l’estime et le respect des soldats. Ce prince était un instrument précieux pour l’exécution d’un dessein que le spectacle de l’anarchie qui régnait en Perse avait fait naître dans l’esprit de Dioclétien : livrée à tous les maux d’une domination étrangère, l’Arménie avait été blessée dans ses croyances et dans son patriotisme ; les statues de ses rois étaient brisées, les objets de son culte profanés, sa noblesse exclue des charges : une haine violente couvait dans les cœurs. Tout était donc prêt pour une révolution, et les troubles de la Perse promettaient le succès. Tiridate partit avec les instructions et les vœux de Dioclétien, mais sans assistance ostensible. Elle n’était point nécessaire, et elle eût été une violation de l’amitié récemment promise au roi Bahram. Dès que le prétendant parut, les défections se produisirent de toutes parts. Tiridate remonta sur le trône de ses pères et garda pour Rome cette grande forteresse d’Arménie, qui protégeait contre les Perses l’Asie Mineure et une partie des provinces syriennes (287).

Cette victoire sans larmes, gagnée par la politique, était un important succès. Pour éviter toute réclamation du Grand Roi, Dioclétien s’était éloigné de la Syrie avant le départ de Tiridate. Un rescrit nous le montre en Thrace au milieu d’octobre 286 [33] ; il se rendait en Pannonie, que des bandes sarmates ravageaient, et dans la Rætie, où il était nécessaire de montrer les enseignes. A l’exemple des grands empereurs, il visitait les frontières pour ramener, avec le respect du nom romain, la sécurité ; et partout il relevait la ligne des défenses qui s’étaient écroulées sous les pas des Barbares[34].

Maximien était venu de la Gaule à la rencontre de son collègue ; dans leur conférence furent sans doute arrêtées, contre Carausius, les mesures que l’habile usurpateur sut déjouer l’année suivante. Les documents rares et confus de cette époque ne permettent pas d’en reconstituer la vie[35] ; nous sommes réduits à recueillir, dans les panégyriques ou les pamphlets, deux sources bien troubles, des faits isolés, sans pouvoir établir entre eux cette liaison de cause à effet qui forme la trame solide de l’histoire. Les rescrits rendus par les empereurs montrent bien les villes où ils se trouvaient en les écrivant, mais ne disent pas l’intérêt qui les avait appelés en ces lieux ; on ne parvient à le soupçonner qu’en rapprochant des dates inscrites à ces décrets une légende de monnaie ou un mot échappé aux mauvais écrivains du temps. Ainsi nous trouvons, en février 294, Maximien à Reims, à Trèves et dans le pays des Nerviens, où, continuant la fâcheuse politique d’Auguste et de Tibère, il établissait comme colons des prisonniers francs[36]. En janvier 290 Dioclétien est, à Sirmium, en février à Andrinople, en avril à Byzance, en mai à Antioche. Il chasse de la Syrie les Sarrasins qui étaient venus y piller, et nous le retrouvons à Sirmium au milieu de juillet. C’était l’activité de César[37]. On n’est pas habitué à reconnaître cette diligence et cette vie laborieuse au prince qui établit, à la cour impériale, la sévère étiquette dont la suprême expression sera l’immobile majesté des empereurs byzantins.

Ce qui rappelait Dioclétien en si grande hâte aux bords du Danube. où il demeura jusqu’à la fin de cette année 290, c’est que de grands mouvements de peuples agitaient, la Germanie. De sanglants combats avaient lieu : les Goths se ruaient sur ceux des Burgondes qui les avaient suivis dans l’Est ; les Taïfales et les Thervinges sur les Gépides et les Vandales[38] ; on ne savait ce qui pouvait sortir de cette confusion : peut-être une invasion nouvelle ? Mais les empereurs veillaient à la frontière, rien ne passa.

II. — LA TÉTRARCHIE.

Au commencement de l’année 294, les deux augustes franchirent les Alpes en plein hiver pour avoir une nouvelle conférence à Milan[39]. Dioclétien roulait dans sa pensée le plan d’une réorganisation de l’État. La division du pouvoir faite en 286 n’avait qu’à moitié réussi, parce que la part de chaque empereur était encore trop grande pour que l’action du gouvernement fût partout efficace et prompte. Les périls croissaient. A l’Orient, le pacifique Bahram allait mourir et les Perses redevenir menaçants. Au Nord, la barbarie poussait vers le Rhin et. le Danube ses turbulentes tribus. Des Chamaves, des Frisons, avaient occupé, aux embouchures du Rhin, la Batavie, domaine incertain de la terre et de l’Océan, possession plus incertaine encore des Germains et de l’empire. En ce moment tout le littoral de la mer du Nord, depuis la Meuse jusqu’au Jütland, était bordé de peuples qui couraient la mer, à la chasse des trafiquants gaulois. A l’intérieur, de vastes provinces se détachaient de l’empire : l’Égypte allait se donner un empereur, la Bretagne avait déjà le sien, ce qui signifiait que toutes deux prétendaient à l’indépendance ; et les Maures d’Afrique réclamaient leur liberté les armes à la main. Dioclétien jugea utile de compléter son système politique ; il décida que les deux augustes s’adjoindraient, sous le titre de césars, deux lieutenants, leurs héritiers nécessaires. Il espérait que l’empire serait ainsi mieux gardé, les ambitions subalternes plus sûrement contenues, et la question si grave de la succession au trône résolue, sans que les soldats eussent désormais à intervenir avec leurs caprices et leurs exigences. Le 1er mars 295, Constance et Galère furent proclamés césars[40].

Théoriquement, cette conception était heureuse ; avec Dioclétien, elle pouvait réussir, grâce à l’autorité que lui donnait sa sagesse, prouvée par dix années de succès et de ferme gouvernement ; et c’est avec raison que les contemporains ont célébré l’union qu’il sut maintenir entre des princes de caractères si différents. Mais, dans ce système, il n’était pas tenu compte des rivalités qui éclateraient inévitablement après lui, de l’ambition impatiente des césars, de la jalousie mutuelle des augustes qui remplaceront les fondateurs de la tétrarchie. Ce plan a eu le sort de tant d’autres projets, inspirés par la sagacité politique, et que la passion ou des circonstances contraires ont fait échouer. Cependant, lorsqu’on ajoutera à cette réforme dans la constitution du pouvoir celle que fera Dioclétien dans l’administration, on sera forcé de reconnaître à ce prince une intelligence supérieure et de le mettre au premier rang des empereurs romains. Le nom de Charlemagne est resté bien grand, quoique son œuvre aussi ait échoué ; il est vrai qu’elle a duré plus longtemps[41].

Galère était un Dace qui, dans sa jeunesse, avait gardé les troupeaux et dont la famille, fuyant devant l’invasion des Carpes, s’était réfugiée près de Sardica (Sophia), dans la Dacie d’Aurélien. De pâtre il s’était fait soldat. C’était un autre Maximien, rude et grossier, comme lui encore obéissant et fidèle, sans lettres, mais non sans courage, de nature violente et cruelle, bon au second rang à condition d’y être contenu, détestable au premier[42]. Avec Constance, au contraire, reparaissaient des qualités que depuis longtemps on ne trouvait plus dans les princes : des mœurs élégantes et douces, un esprit cultivé, un caractère aimable et, ce qui importait toujours au milieu de ces parvenus, une noble origine : sa mère était nièce de Claude le Gothique et son père descendait d’une vieille famille macédonienne. Sous Aurélien, il s’était distingué en battant les Alamans près de Windisch (274), et Carus avait songé, disait-on, à l’adopter. La pâleur de son visage le fit appeler par les Grecs le Chlore ou le Jaune, et, pour se rattacher à sa race, tous les empereurs, jusqu’à Théodose, prirent son nom de famille, Flavius[43], comme Sévère et ses successeurs avaient pris ceux des Antonins. Nommé césar avant Galère, Constance devait succéder à l’auguste qui disparaîtrait le premier de la scène politique ou du monde.

Constance et Galère étaient mariés : ils répudièrent leurs femmes, dont l’une, Hélène, unie à Constance par le mariage de second ordre que les Romains appelaient le concubinat[44], est restée fameuse comme mère de Constantin et zélée chrétienne. Après ce sacrifice fait à la politique, les césars épousèrent les filles des deux augustes : Galère, celle de Dioclétien dont il allait être le lieutenant ; Constance, celle de Maximien sous l’autorité duquel il fut placé. Chacun d’eux était subordonné au prince dont il compensait les défauts ou complétait les qualités par des qualités contraires : l’énergie guerrière à côté de la sagesse, la douceur près de la force. Dioclétien prit avec lui le jeune Constantin, alors âgé de dix-neuf ans. C’était un gage de la fidélité du père, garantie inutile avec un homme tel que Constance, mais précaution depuis longtemps usitée à la cour impériale[45].

Dioclétien s’était réservé l’administration de l’Orient avec l’Égypte, la Libye, les îles et la Thrace ; Galère dut veiller sur les provinces Danubiennes et sur l’Illyricum avec la Macédoine, la Grèce et la Crète. En Occident, Maximien garda le gouvernement de l’Italie, de l’Afrique et de l’Espagne. Constance eut la Gaule et la Bretagne[46].

Les césars investis de la puissance tribunitienne[47] et de l’imperium militaire étaient traités de majestés et portaient le diadème[48] ; leurs noms se trouvaient souvent avec ceux des augustes en tète des édits, tuais ils n’en rendaient point ; et lorsqu’il s’agissait d’une constitution faite pour une partie de l’empire gouvernée par un césar, l’acte portait bien, avec les noms des deux augustes, celui du césar intéressé à l’exécution, mais on n’y trouvait point celui de l’autre. La puissance législative restait indivise entre les deux augustes, comme elle l’avait été entre Sévère et Caracalla, entre Valérien et Gallien, ou plutôt elle était abandonnée à celui qui était l’âme de ce gouvernement, à Dioclétien[49]. Les augustes entraient quand bon leur semblait dans les provinces césariennes, et ils y exerçaient l’autorité suprême. Ainsi Maximien gardera la frontière du Rhin durant une absence du césar des Gaules, et Dioclétien ne sortira pas de son domaine impérial, lorsqu’il viendra résider à Sirmium : la plupart de ses rescrits sont datés de l’Illyricum ou de la Thrace. Le césar reçoit de l’auguste des ordres, même des réprimandes. On verra Dioclétien appeler Galère en Orient et le traiter, après une défaite, avec la sévérité des anciens temps[50]. Il semble que reparaissent, sous d’autres noms et avec une grande différence dans la durée des pouvoirs, l’ancien dictateur et son maître de la cavalerie.

Chacun des quatre princes se choisit une capitale. Les deux césars prirent position sur la frontière : Galère à Sirmium, centre de la défense dans la vallée moyenne du Danube ; Constance à Trèves ou à York, pour couvrir la Gaule et la Bretagne. Les deux augustes se placèrent en seconde ligne : Maximien à Milan[51], en arrière des Alpes, mais à portée des Germains, qui faisaient effort pour s’établir dans la Rhétie et la haute vallée du Rhin ; Dioclétien à Nicomédie, au bord de la mer de Marmara, d’où il surveillait à la fois le Tigre, le bas Danube et l’Euxin, qui avaient laissé passer tant d’invasions désastreuses. Du reste, aucun d’eux ne s’enferma dans la ville dont il avait fait sa principale résidence ; sans cesse ils furent en mouvement le long de la frontière, qui se trouva bien gardée ; et si les Barbares ne reculèrent pas, du moins ils n’avancèrent plus.

Constance fut chargé de reprendre contre Carausius l’expédition avortée en 289. Le traité, signé à la suite de cet échec, avait été rompu par l’alliance de l’usurpateur avec les Francs, auxquels il promit l’île des Bataves et tout le littoral jusqu’à l’Escaut ; le pillage de la côte gauloise avait sans doute aussi recommencé[52]. Carausius tenait une garnison et une escadre à Boulogne ; Constance ferma le port de cette ville par une digue et obligea navires et garnison à se rendre. Avant de tenter une descente en Bretagne, il alla chercher les Francs au milieu de leurs marais, entre le Wahal, le Rhin et le lac Flevo, terres noyées dont la défense est facile, mais que les Barbares défendirent mal[53]. Il les refoula dans la Germanie et distribua ses nombreux captifs à titre de colons sur certaines parties des territoires d’Amiens, de Beauvais, de Troyes et de Langres, où les Bagaudes avaient fait le désert[54].

Carausius fut assassiné, en 293, par son préfet du prétoire Allectus, qui prit sa place et la garda trois ans : mais le nouveau maître de la Bretagne n’avait ni les talents ni l’autorité de l’archi-pirate[55]. Le préfet du prétoire, Asclépidote, ayant réuni une flotte à l’embouchure de la Seine, surprit le passage un jour de brouillard et débarqua dans le sud de l’île ; pour augmenter la résolution de ses soldats, il brûla ses vaisseaux. Allectus attendait à l’île de Wight l’attaque de Constance, qui avait une autre flotte à Boulogne. Troublé par la nouvelle de la descente du préfet, il courut en désordre au-devant de lui, fut battu et tué ; et lorsque Constance arriva sur les côtes du pays de Kent, la population, heureuse d’être débarrassée de ces empereurs qui depuis dix ans l’isolaient du reste de l’empire, l’accueillit comme un sauveur (296).

La cité de Londres était déjà le plus grand marché de l’Angleterre. Les auxiliaires barbares d’Allectus y avaient couru pour la piller. Une partie de la flotte de Constance, égarée par le brouillard, avait donné dans la Tannise ; poussée par la marée, elle arriva devant la ville assez tôt pour la sauver : service qui valut au césar la reconnaissance des habitants[56].

Maximien avait quitté Milan, sa résidence habituelle, et était venu montrer aux Barbares, durant l’éloignement de Constance, la pourpre impériale, afin de leur ôter l’envie de profiter du départ des troupes pour se jeter sur la Gaule. L’expédition terminée, il partit pour l’Afrique, et le césar revint monter à sa place la garde au Rhin, die Wacht am Rhein. Cette vigilance ne pouvait être interrompue un instant, car les Alamans ne résistaient jamais à la tentation de faire un bon coup dans les provinces gauloises. En 301, ils franchirent le Rhin, l’Ill, les Vosges, et faillirent enlever Constance prés de Langres. Il n’eut que le temps, tout blessé qu’il était, de se faire hisser avec des cordes sur le haut du rempart[57]. Des troupes étaient dans le voisinage ; elles accoururent et chassèrent ces maraudeurs, dont Eutrope fait une immense armée. Il parle de 60.000 morts et d’un nombre énorme de prisonniers. Eusèbe réduit les morts à 6.000 : c’est encore beaucoup. Les captifs furent livrés ; à titre de colons ou de lètes, aux propriétaires lingons et trévires. Ils occupèrent ainsi, du consentement de l’empire, la rive gauche du Rhin, où, excepté dans les villes, ils firent prédominer le sang et la langue germaniques[58]. Eumène en vit passer à Trèves, même à Autun, suivis de leurs femmes, de leurs enfants, et mornes, désespérés, ou agitant avec frénésie leurs fers ; mais qui s’adoucissaient peu à peu, fécondaient le sol que naguère ils dévastaient et, à l’appel des généraux, couraient avec joie reprendre leurs armes, courber le dos sous le cep du centurion, combattre et mourir pour ceux qui les avaient ravis aux forêts paternelles.

Cet Eumène dont nous avons les œuvres fut l’ami et le secrétaire de Constance : émule malheureux de Cicéron, il écrivit des panégyriques où la rhétorique et l’hyperbole tiennent plus de place que l’éloquence et la vérité. On y trouve pourtant quelques détails intéressants sur les écoles d’Autun. Constance faisait sortir cette ville de ses ruines ; il en relevait les thermes, les temples, l’aqueduc qui y amena des eaux abondantes ; il voulait reconstruire aussi la cité morale, en rendant la vie et l’éclat à ses écoles, où jadis la jeunesse gauloise accourait en foule, et il écrivit à Eumène, pour lui en donner la direction, une lettre qui lui fait grand honneur : Nos Gaulois méritent que nous prenions soin de leurs enfants, et quoi de meilleur à leur offrir que la science, seule chose que la fortune ne puisse ni donner ni ravir ? Aussi avons-nous résolu de te mettre à la tête de ces écoles, que nous voulons rendre à leur ancienne splendeur. Tu y dirigeras l’esprit des jeunes gens vers l’étude d’une vie meilleure. Ne crains pas qu’en acceptant tu déroges aux honneurs que tu as acquis. Afin que tu comprennes bien que notre estime pour toi est proportionnée à tes mérites, ton traitement sera de 600000 sesterces payés par la république[59]. Il faut tenir compte à ce prince d’avoir eu, dans la décadence de la société romaine, le goût des nobles choses et des récompenses magnifiques pour ceux qui entretenaient les restes du l’eu sacré, si près de s’éteindre.

Eumène fut digne de son maître ; il consacra ses 600.000 sesterces à la reconstruction des écoles, dont l’ouverture se fit avec une grande solennité. Le gouverneur de la province présida la fête, et Eumène y prononça son meilleur discours. On y trouve des paroles émues et à certains moments éloquentes, lorsqu’il s’écrie, par exemple, en montrant de loin, au gouverneur, les ruines du gymnase qu’on allait relever : Tu as vu, sur les murs de ces portiques, la terre figurée avec ses nations, ses villes et ses fleuves ; avec ses continents que l’Océan enveloppe comme d’une ceinture, qu’il sépare ou qu’il creuse de ses flots impétueux. C’est devant ces peintures que nous expliquerons l’univers, en racontant l’histoire de nos princes invincibles. Quand des messagers de victoire nous apprendront qu’ils visitent la Libye aride ou la Perse aux fleuves jumeaux, les rives du Nil ou celles dit Rhin, nous dirons à la jeunesse réunie autour de nous : Voyez-vous a cette terre, c’est l’Égypte châtiée par le bras de Dioclétien et qui se repose de ses fureurs. Voilà Carthage et l’Afrique où Maximien extermina les Maures révoltés. Cette terre est la Batavie ; cette île, la Bretagne aux sombres forêts, qui montre au-dessus des flots sa tête inculte ; Constance les tient sous sa main redoutable, Là-bas, Galère foula aux pieds les arcs et les carquois des Perses. C’est plaisir d’étudier une représentation du monde où ne se trouve rien qui ne nous appartienne[60]. Nous pensions avoir inventé l’enseignement par les yeux ; les Romains le pratiquaient il y a deux mille ans[61].

L’expédition d’Afrique dont parle Eumène avait eu lieu en 297. Cinq puissantes nations maures avaient pris les armes. C’étaient, disent les écrivains du temps, les plus féroces des peuples africains. Comme les tribus du Sahara, toujours prêtes à une razzia sur nos oasis algériennes, ces Maures avaient souvent brûlé les fermes des colons romains. Un lieutenant de Dioclétien avait eu déjà fort à faire avec eux[62]. En 293 ils recommencèrent leurs courses et jetèrent dans toute la province une inquiétude dont il semble qu’un usurpateur du nom de Julien (?) ait profité en prenant la pourpre dans Carthage. Cette usurpation rendait la situation assez grave pour que l’auguste des provinces occidentales se crût obligé de se montrer en Afrique. Après des échecs que nous ne connaissons pas, Julien se donna la mort ; les Maures vaincus furent poursuivis dans les retraites les plus inaccessibles de l’Atlas, et les captifs faits sur eux transportés en d’autres provinces. Pour étouffer les derniers restes de cet incendie, un instant redoutable, Maximien demeura en Afrique jusqu’au milieu de l’année 298.

A ces succès du césar et de l’auguste des provinces occidentales répondaient ceux de Galère sur le Danube moyen dont il avait la garde. Les Jazyges furent battus, et une partie de la nation des Carpes transportée en Pannonie (295).

Quelques années plus tard, en 299, des Sarmates et des Bastarnes furent aussi contraints d’émigrer sur la rive droite du Danube[63]. Ce système, commencé aux premiers jours de l’empire, était donc toujours suivi ; Constantin, Valens et Théodose le continueront, et les provinces frontières se peupleront d’ennemis secrets qui commenceront par en chasser la civilisation romaine, puis en ouvriront les portes à d’autres envahisseurs. Les empereurs croyaient leur empire éternel ; ils pensaient avoir le temps de romaniser ces colons étrangers, et ce sont les Barbares qui, de l’Escaut à la Save, ont germanisé la zone de colonisation qu’on leur livrait et qui ont peuplé de Slaves la péninsule des Balkans.

Dioclétien s’était tenu durant ces années dans la Pannonie, la Mœsie et la Thrace, visitant les défenses du Danube[64], inspirant aux Barbares qui en bordaient la rire gauche une crainte salutaire, et, malgré ce séjour prolongé à l’extrême frontière, restant en quelque sorte présent sur tous les points de l’empire par l’attention qu’il donnait à ses besoins. Une multitude de rescrits datés de ces régions montrent son activité législative[65]. Sous l’action puissante de ce grand prince, l’empire se relevait, la sécurité était rendue aux provinces, et il avait suffi à ce corps immense, qui enfermait toute la vie civilisée du monde, qu’une main ferme tint les Barbares éloignés et les soldats soumis pour que la prospérité reparût.

Il était un pays pourtant où elle ne renaissait pas : la turbulente Égypte. Dans sa capitale grouillait une immense population d’hommes de toutes races, de toutes conditions, de toutes croyances, et sous ce soleil implacable les têtes fermentaient. Adorateurs de Sérapis, de Jéhovah ou de Jésus, sceptiques et illuminés, philosophes à la recherche de l’absolu et néophytes croyant l’avoir trouvé, tous se détestaient et se méprisaient. La haine amenait l’émeute, l’émeute la révolte ; dés qu’un avait frappé, tous frappaient ; les rues se remplissaient de cadavres et, dans le port, la mer devenait rouge de sang[66]. Il n’y a pas un chrétien, disait l’évêque Dionysios, qui ne soit engagé dans l’un ou l’autre parti. Le jour de Pâques son église resta vide, les fidèles étant aux barricades. Les égorgements dont parle l’évêque dataient du règne de Gallien ; mais l’esprit de révolte avait continué de souffler sur la grande ville. On a vu Aurélien et Probus obligés d’y venir renverser des usurpateurs ; Achilleus osa y prendre encore la pourpre sous le règne de Dioclétien.

Cette rébellion était un ennui pour Rome, dont elle gênait l’approvisionnement ; elle n’était pas un péril pour l’empire, parce qu’il ne pouvait pas sortir d’Égypte un ennemi dangereux. Les empereurs, ne résidant plus dans leur vieille capitale, n’entendaient pas les cris faméliques de sa populace qui demandait bien des jeux et du pain, mais ne faisait pas d’émeutes. La nouvelle insurrection d’Alexandrie ne les détourna donc pas des sains plus importants qui les retenaient sur la frontière du Nord. Celle-ci pacifiée, Dioclétien se dirigea vers l’Égypte, où il arriva au milieu de l’année 295. Alexandrie résista huit mois à tous ses efforts ; il n’y entra qu’après avoir coupé les aqueducs qui conduisaient dans la cité l’eau de la branche Canopique. Pour en finir avec ces éternelles révoltes qui étaient d’un dangereux exemple, il livra la ville à une exécution militaire ; elle fut mise à sac, et le sang coula à flots. Coptos et Busiris eurent le même sort[67]. Le pays fut ensuite réorganisé. Eutrope, qui vivait près d’un siècle plus tard, dit que cette réorganisation dont il ne donne pas le détail subsistait encore de son temps[68]. Comme Auguste, Dioclétien respecta la religion égyptienne ; mais dans ce pays des prodiges et de la crédulité, partout circulaient des livres de sciences occultes ; il les lit saisir et brûler[69]. Il rendit un autre service à l’Égypte en la protégeant contre les Blemmyes qui pillaient les caravanes venant des ports de la mer Bouge et infestaient la Thébaïde par leurs brigandages. Au lieu de perdre son temps et ses forces à les poursuivre au milieu de leurs déserts, il rappela les petites garnisons éparses dans la Nubie inférieure, entre la première et la seconde cataracte, où elles étaient trop faibles pour rien empêcher. C’était un mouvement de recul ; mais l’empire se fortifiait en se concentrant. Une nombreuse garnison occupa file de Philæ et s’y couvrit de retranchements ; une autre fut établie en seconde ligne à Maximianopolis, qui s’éleva sur les ruines de Coptos ; et une muraille se rattachant aux défenses de l’île barra toute la vallée : on en voit encore les restes. Afin de ne négliger aucun moyen d’assurer la sécurité de cette frontière, il traita aven les Blemmyes, qui, moyennant une subvention annuelle, s’engagèrent à rte pas troubler le commerce égyptien. La convention fut consacrée par des solennités religieuses dans le temple d’Isis. Les Blemmyes étaient de fervents adorateurs de la déesse égyptienne ; ils réclamèrent le libre accès de son temple et le renouvellement de la vieille loi qui autorisait leurs prêtres[70] à venir chaque année prendre dans file son image, pour la garder un certain temps en leur pays. Dans une inscription qui paraît être du temps des Antonins, on lit : Sur le Nil, j’ai vu les barques rapides qui rapportaient les temples sacrés de la terre des Éthiopiens. Ces temples étaient des édicules, le plus souvent dorées, qui renfermaient une statuette d’Isis. Dioclétien n’aurait pas consenti à laisser ainsi courir une divinité latine ; le souverain pontife de Rome ne s’inquiétait pas des aventures d’Isis, et, puisque les Blemmyes attachaient de l’importance à ces pèlerinages, il trouvait habile de s’y prêter.

Il avait écrit son nom avec du sang sur les murailles d’Alexandrie, mais il réorganisa pour les pauvres de la ville l’institution alimentaire[71] ; et l’oublieuse cité vit sans colère le préfet Pompeius dresser une colonne surmontée de la statue de Dioclétien, avec une inscription en l’honneur du prince invincible. La statue n’existe plus, et la colonne toujours debout ne porte même pas le nom du très saint empereur, génie tutélaire d’Alexandrie[72] ; longtemps on l’a prise pour un monument du vaincu de Pharsale et on l’appelle encore la colonne de Pompée[73].

En 294, Narsès, second fils du pacifique Bahram, avait ceint dans Ctésiphon la tiare du grand roi. C’était un vaillant prince qui mit ses soins à réveiller l’ardeur guerrière de son peuple ; Dioclétien était alors au fond de l’Égypte, et Galère dans la Pannonie ; le Perse crut l’occasion favorable pour se jeter sur l’Arménie, d’où il chassa le protégé des Romains, et, au commencement, de l’année 296, il passa le Tigre avec une nombreuse armée. Il rêvait la fortune de Sapor, et il espérait la porter plus loin, la soutenir plus longtemps[74]. Averti par le coup frappé sur Tiridate, Dioclétien avait déjà appelé en Syrie le césar des provinces orientales, et lui-même se rapprochait de la Palestine, sans hâte, comme il convenait au prince dont la majesté calme n’était jamais troublée par d’impétueux mouvements.

Galère savait-il comment et pourquoi Crassus avait péri ? Sans le calomnier, on peut en douter ; mais la délaite de Valérien était assez récente pour qu’il en eût gardé le souvenir : elle ne lui servit pas de leçon. Il franchit l’Euphrate et mena ses légions dans cette plaine de Carrhes où le sable cachait à peine tant d’ossements romains. Les scènes d’autrefois se renouvelèrent : sa cavalerie ne put résister au choc des cataphractaires, et sa pesante infanterie, accablée par la chaleur et la soif, aveuglée par la poussière, au milieu des rapides escadrons qui tourbillonnaient autour d’elle, en la criblant de leurs flèches, éprouva le sort des légionnaires de Crassus. On dit que Tiridate n’échappa qu’en traversant l’Euphrate à la nage, tout chargé de son armure. Galère aussi sauva sa personne et de faibles débris de ses troupes. En avant d’Antioche, il rencontra Dioclétien, qui le reçut avec un visage sévère et refusa de le laisser monter sur son char. On vit l’orgueilleux césar, couvert de son manteau de pourpre et la honte au front, marcher à pied, durant l’espace d’un mille, devant le char de l’auguste irrité[75].

Dioclétien tira rapidement des troupes des camps du Danube, enrôla des Barbares, surtout des Goths[76], et refit une armée syrienne, qui semble avoir été très fortement constituée. Il la divisa en deux corps : avec l’un, il prit position sur l’Euphrate pour en défendre au besoin les passages ; il mit Galère à la tête de l’autre, en lui traçant un plan de campagne où se révèle l’expérience militaire de l’ancien lieutenant de Probus. Il lui fit reprendre, dans la saison favorable, la route autrefois suivie par Antoine à travers les monts d’Arménie, et il lui donna certainement pour guide, en ce pays, le roi Tiridate. A leur approche les populations se soulevaient ; les vivres, les renseignements, affluaient au camp ; les légions avaient tous les avantages que donne à une armée d’invasion la complicité des habitants. Les Persans allèrent à leur rencontre sur ce terrain de combat qui ne leur convenait point ; et remplis de confiance par leur récente victoire, ils se gardaient si mal, que Galère put arriver avec deux cavaliers seulement jusqu’à leur campement, pour en reconnaître la position. Par une attaque de nuit poussée à fond, il jeta parmi eux la terreur et en fit un grand carnage. Narsès blessé échappa à grande peine, mais ses femmes, ses enfants, furent pris, avec les richesses entassées dans les tentes royales (297). Depuis la victoire d’Alexandre à Issus, six siècles auparavant, la barbarie orientale n’avait pas subi un pareil affront.

A la nouvelle de ce brillant succès, Dioclétien entra en Mésopotamie et rejoignit Galère à Nisibe. Le césar parlait de recommencer l’expédition d’Alexandre. Le prince macédonien n’avait pas commis une trop grande témérité lorsqu’il avait jeté la ruasse de ses forces sur l’empire de Darius et qu’il s’était enfoncé dans l’Orient jusqu’à l’Indus parce qu’il n’avait rien à craindre des peuples qu’il laissait derrière lui. Les Romains, qui avaient à garder, à l’ouest, au nord et au sud, une ligne immense de frontières toujours menacées, ne pouvaient inciter cette aventureuse entreprise. Dioclétien calma la trop bouillante ardeur de Galère et eut pour ses captifs des égards qui n’étaient point dans les habitudes de ce temps. Lorsque Narsès, gagné par cette conduite, fit des ouvertures de paix, il les accueillit avec empressement. La première condition réclamée par les Romains fut pourtant rejetée[77]. Ils voulaient que les Perses s’engageassent il faire passer par Nisibe tout leur commerce avec l’empire, sans doute pour simplifier le service de la douane impériale, et concentrer les relations entre les deux États sur un seul point facile à surveiller[78]. Narsès s’y refusa, et cette clause fut abandonnée ; mais il reconnut aux Romains la possession de la Mésopotamie septentrionale dont la limite, au sud, semble pouvoir être marquée par la forte place de Circésium, près de l’embouchure du Chaboras dans l’Euphrate, et par Singare, assise au pied d’une montagne, en une région aride qui rendait l’attaque difficile, mais difficile aussi le secours. Ninive, sur le Tigre, où depuis deux siècles se maintenait, sans qu’on le puisse comprendre, une colonie romaine[79], marque peut-être l’extrémité orientale de cette ligne. Le grand roi céda dans la haute vallée du Tigre cinq provinces arméniennes que Sapor Ier avait conquises, et qui, dans les mains de Rome, allaient couvrir une partie de l’Arménie et de l’Asie Mineure contre les Persans[80]. Tiridate recouvrait son royaume, accru d’une partie de la Médie Atropatène, et les princes d’Ibérie, dans le bassin du Kour, retournèrent de la vassalité de la Perse à celle de Rome (297). C’était un glorieux traité qui valait mieux que la conquête des drapeaux de Crassus par Auguste, car il donnait pour alliés à l’empire des peuples riverains de la Caspienne et du Caucase, en même temps que des garnisons romaines s’établissaient dans la région montagneuse située au nord de la Mésopotamie, par où toute attaque contre l’Asie Mineure et la Syrie pouvait être arrêtée de front ou prise de flanc. La victoire de Galère et la politique de Dioclétien allaient valoir à l’Asie romaine une paix que de nombreuses forteresses, élevées le long de la frontière orientale, garantirent durant quarante années[81]. L’auguste avait bien mérité le triomphe ; le sénat le lui décerna, mais il attendit six ans pour le célébrer à Rome.

 

III. — RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE ET LÉGISLATION.

C’est dans la Fable seulement que Minerve sort tout armée du cerveau de Jupiter. Dans l’histoire, les créations politiques sont préparées par le travail des siècles, et celles-là seulement sont durables.

Plus d’un empereur avant Dioclétien avait senti la nécessité de prendre un collègue, de diviser les grands gouvernements, même de partager l’empire[82], et d’affaiblir les prétoriens ; plus d’un s’était laissé nommer seigneur ou dieu[83], et des monnaies de Trajan et d’Antonin le Pieux représentent avec la couronne radiée. Les monétaires de Trajan n’entourent encore du nimbe sacré, que porteront les empereurs chrétiens, que la tête de l’oiseau fabuleux qui, en Égypte, renaissait de ses cendres ; mais ceux d’Antonin lui donnent déjà ce symbole de l’immortalité. Les peuples ne s’indignaient ni de ces titres ni de ces couronnes, car la religion officielle leur faisait un devoir d’adorer l’empereur vivant, et ils élevaient des temples à l’empereur mort.

Un siècle et demi avant Dioclétien, Hadrien avait fait de son consilium le rouage principal de l’administration ; et Caracalla, Gratien, avaient séparé les fonctions civiles des fonctions militaires en ne souffrant pas la présence d’un sénateur à l’armée[84]. Les comtes, les correcteurs et les ducs étaient fort anciens ; on avait vu, au troisième siècle, des maîtres de la milice, et le préfet du prétoire avait depuis longtemps des attributions de justice et de finance. Le système des concessions de terres faites aux soldats, à charge de service militaire, était un vieil usage républicain (colonies) conservé par Auguste, peut-être réglementé par Alexandre Sévère ; et deux des maux qui finiront par tuer l’empire : la germanisation des provinces frontières et celle de l’armée, avaient commencé avec lui. César eut des Germains clans son armée des Gaules, et Tacite montre, autour des premiers empereurs et dans les auxiliaires des légions, des étrangers de toute race[85].

La vanité des titres était bien vieille à Rome : on a vu le classement rigoureux des personnes fait par Auguste. Dès les premiers jours de l’empire, il fallait saluer les sénateurs du nom de clarissimes ; les chevaliers de naissance portaient celui d’illustres, et sous Marc-Aurèle les éminentissimes et les perfectissimes avaient des privilèges qui duraient trois générations. Un procurateur de Commode est qualifié egregius ; ceux de Sévère portaient tous ce titre, et dès le troisième siècle, même auparavant, il existait une sorte d’hérédité pour les curiales. La nomenclature nobiliaire était déjà faite[86].

La langue, les mœurs, les nécessités de la défense, avaient préparé la séparation du monde romain en deux empires. Plusieurs fois l’Asie avait eu des gouverneurs investis de pleins pouvoirs : Agrippa et C. César sous Auguste, Germanicus sous Tibère, Corbulon sous Néron ; et Marc Aurèle, Valérien, Carus, avaient abandonné à tin collègue une moitié des provinces.

Depuis longtemps les pères conscrits n’étaient plus rien, et la chancellerie impériale était tout. Le réveil du sénat au temps des Gordiens et de Probus n’avait été que la dernière agitation d’un corps d’où la vie s’échappait ; tout se faisait dans les bureaux du sacré palais[87], parce que là était la seule force qui pût mettre en mouvement l’immense machine. Enfin les corporations industrielles et le colonat agricole avaient commencé, dans le monde du travail, une transformation profonde.

Dioclétien n’a donc pas créé de toutes pièces un nouvel édifice politique et social ; au fond, il n’accomplit qu’une grande réforme administrative. Mais les apparences républicaines si soigneusement prises par Auguste, conservées par beaucoup de ses successeurs et que Carus gardait encore, tombèrent ; rien ne cacha plus le maître, el rey netto, et la république autocratique d’Auguste revêtit sa forme dernière, celle d’une monarchie orientale[88].

On a déjà vu la plus importante des mesures de Dioclétien, l’établissement de la tétrarchie. Prévenir les révolutions, en assurant la succession régulière à l’empire par voix de sélection ; rendre vaines les intrigues des ambitieux et les émeutes de la soldatesque, en divisant les commandements, les armées et le trésor public, telle avait été sa conception théorique. Comme moyens d’exécution, il avait décidé que l’empire, partagé en deux moitiés égales, aurait deux augustes, dont l’un garderait la prééminence sur l’autre, et deux césars qui, subordonnés aux augustes, en seraient les héritiers nécessaires. Cette forme de gouvernement était une nouveauté considérable, parce que Dioclétien faisait une règle de ce qui n’avait été qu’un accident temporaire, et parce qu’au lieu de princes régnant ensemble à Rome, où leur action n’étant point divisée se contrariait, chacun des augustes et des césars eut d’une manière permanente sa part de provinces à gouverner et de Barbares à contenir.

Après le partage de l’empire et de l’autorité, celui des provinces[89]. La république avait peu changé les limites des nations : son domaine n’était divisé qu’en quatorze gouvernements ; à l’avènement d’Hadrien on en compta quarante-cinq. L’augmentation provenait des conquêtes d’Auguste, de Claude et de Trajan, mais surtout du démembrement des anciennes provinces. Depuis Vespasien, les empereurs avaient reconnu que des commandements qui s’étendaient à des régions aussi vastes que des royaumes donnaient d’ambitieux désirs et des tentations mauvaises. Plus qu’aucun de ses prédécesseurs, Dioclétien eut le sentiment de ce péril ; et comme il avait divisé l’empire pour le mieux défendre, il augmenta les divisions provinciales pour le mieux gouverner. A son avènement, il existait cinquante-sept provinces ; sous son règne, on en trouve quatre-vingt-seize, formant trente-sept gouvernements nouveaux[90], et ce dernier chiffre justifie le mot de Lactance : provinciæ in frusta concisæ, mais ne justifie pas l’intention haineuse qui l’a dicté, puisque la mesure était excellente. Dioclétien groupa ces quatre-vingt-seize provinces en douze diocèses, administrés par des vicaires qui eurent la charge de surveiller les consulaires, correcteurs[91] et présidents ou juges envoyés dans les provinces. Deux ou trois pays, à raison de leur vieille renommée, l’Afrique carthaginoise, la Grèce et l’Asie, furent gouvernés par des proconsuls qui rendaient compte directement à l’empereur[92]. Ainsi, au sommet, les augustes ; au-dessous, les césars ; plus bas, les vicaires ; après ceux-ci, les présidents. Cette construction politique, où les assises d’en haut pesaient de tout leur poids sur les assises inférieures, semblait capable de résister aux assauts du dehors et de comprimer les mouvements de l’intérieur. Pour plus de sûreté, l’ordre militaire était rigoureusement séparé de l’ordre civil ; les gouverneurs de province, dont les services réglèrent l’avancement, furent réduits aux fonctions juridiques et administratives.

Anciennement, les provinces étaient partagées entre le sénat et le prince ; on a vu, aux règnes de Tacite et de Probus, quelles étaient encore, à ce sujet, les prétentions des pères conscrits. Dans l’organisation nouvelle, toutes les provinces dépendirent de l’empereur ; et le ressort de beaucoup d’entre elles étant moins étendu, la surveillance par les gouverneurs fut plus efficace, la justice plus prompte, les affaires étudiées de plus près et les solutions données plus vite[93]. De sévères règlements établirent la responsabilité de ces officiers : Il les enchaîna, dit Aurelius Victor, par les lois les plus justes[94].

Une inscription du temps de Dioclétien, celle de Cœlius Saturninus, prouve que subsistait toujours l’usage essentiellement romain de faire passer les serviteurs de l’État par les emplois les plus différents et de ne les laisser que peu d’années dans chaque fonction. Saturninus en remplit vingt, depuis la charge d’avocat du fisc jusqu’à celle de préfet du prétoire, toutes d’ordre civil ; par où l’on voit que la règle des milices équestres, établie par Auguste, maintenue encore au temps de Sévère et des Gordiens, n’était plus observée[95]. Les princes absolus aiment à prendre leurs serviteurs partout, même très bas. Ces fonctionnaires, qui n’avaient point l’illustration de la naissance, s’en consolaient par la pompe des titres : des charges modestes étaient devenues des maîtrises sacrées, stipendia cognitionum sacrarum aut palatii magisteria[96]. La séparation des fonctions civiles et des fonctions militaires, commencée depuis longtemps, fut si rigoureusement maintenue par Dioclétien, que le service de l’armée, déjà interdit à la noblesse de l’empire, le fut encore à la noblesse des cités. Il ferma les légions aux décurions, à leurs fils et à tous ceux qui par leur fortune pouvaient être appelés aux charges municipales[97]. Les corps se recrutèrent même chez les Barbares, et il n’y aura plus d’esprit militaire chez ce peuple qui, par lui, avait accompli de si grandes choses.

Nous montrerons plus tard, dans son ensemble, ce qu’on appela la divine hiérarchie, mais nous devons, dès à présent, parler d’une nouveauté importante : la formation d’une cour asiatique qui encombra cette demeure que les Nerva et les Trajan appelaient le palais public. Dioclétien se plaisait dans l’Orient ; il en aimait les coutumes royales et en copia le cérémonial pompeux. Il remplaça par des vêtements de soie et d’or la casaque militaire, sur laquelle ses prédécesseurs jetaient simplement un manteau écarlate ; il mit sur son front le bandeau royal qu’Aurélien avait déjà porté, et sur ses brodequins de pourpre, des pierres précieuses. A l’imperator, que tous, soldats et citoyens, venaient librement saluer, succéda le roi-dieu caché dans une ombre mystérieuse, au fond d’un palais dont les avenues furent gardées par une armée d’eunuques et d’officiers. Qui obtenait du magister officiorum une audience impériale y était mené par un maître des cérémonies et introduit par les admissionales invitatores. Dès qu’il avait franchi la porte gardée par trente silentiaires, il se prosternait et adorait le visage sacré, osant à peine lever les yeux sur cette majesté immobile et redoutable[98]. Ceux mêmes à qui leur rang donnait les entrées étaient soumis à ce cérémonial servile[99]. Tout devint sacré, le palais du prince comme sa personne, ses paroles et ses actes. Jamais, dans notre Occident, l’homme n’avait autant usurpé sur la divinité.

Ce n’était pas pour satisfaire une vanité puérile que Dioclétien se mettait en dehors de la vie commune et se condamnait à un fastueux ennui. L’homme qui avait dit que le meilleur prince, le plus prudent, le plus sage, risque toujours d’être vendu par ses courtisans[100], n’ignorait pas l’utilité des libres communications entre le souverain et les sujets ; mais il crut qu’il y aurait dans l’État moins de révolutions, quand il y aurait plus de respect pour le prince ; que la Majesté impériale imposerait davantage dans le demi-jour où il la voulait tenir , que la servilité des paroles et des attitudes garantirait pour le repos public celle des âmes ; qu’enfin l’obéissance serait mieux assurée par la pompe des cérémonies et par les formes sévères de l’autorité. Calcul vrai pour les vieilles dynasties, objet de la vénération publique, pour un clergé parlant au nom du ciel et religieusement écouté ; mais faux calcul de la part de ceux qui demandent à l’étiquette officielle une force que les circonstances historiques ne lui accordent pas. Dioclétien, parti de si bas et monté si haut, avait assez d’expérience pour savoir ce que valaient ces respects apparents ; quelle charge imposerait au trésor cette cour somptueuse copiée par l’autre auguste et par les césars ; quelle action délétère elle allait exercer sur des âmes déjà bien efféminées, en un temps qui eût demandé qu’on travaillât à les rendre plus viriles. Mais la servilité des races asiatiques et d’un empire en décadence lui faisait croire aux heureux effets de ces dehors pompeux.

Dioclétien supprima la fiction de la délégation du pouvoir faite par le peuple à l’empereur. Il n’avait rien voulu tenir des anciennes puissances : les citoyens, le sénat, l’armée ; et, de l’autorité que lui avaient donnée les généraux, il faisait une sorte de droit divin qu’il communiquait librement au collègue et aux successeurs choisis par lui seul. La souveraineté se déplaçait encore une fois. Du forum et de la curie, elle était passée dans les camps ; maintenant elle s’enfermait au palais[101]. La cour de Dioclétien fut l’importation dans le monde occidental de coutumes dont certaines royautés européennes ont hérité. Elle a créé ce milieu factice où l’esprit s’aiguise et s’affine, où la politesse et l’élégance donnent à la société les plus charmants dehors ; mais où trop souvent les mœurs se corrompent, où les caractères s’abaissent, où la vie est faite de flatteries, de secrètes trahisons et de mendicité. Sous Dioclétien, aucun de ces maux ne paraîtra encore, parce qu’il imposera à ses courtisans le respect de la loi en même temps que de lui-même ; mais, après lui, s’ouvriront ces bouches voraces par qui Constantin laissera ronger son peuple[102], et les splendeurs de Constantinople ruineront les finances de l’empire, comme les folles magnificences de notre vieille monarchie épuiseront les ressources de la France.

En face de ces nouveautés, d’anciennes choses languissaient un mouraient. Rome cessait d’être la capitale du monde ; rien n’y venait plus et tout en sortait : les grandes affaires, la vie bruyante et folle, les émeutes de caserne, les tragédies de palais. Extérieurement le théâtre subsistait, tel à peu près qu’Auguste l’avait dressé. Si l’on ne voyait plus les empereurs au Palatin, les consuls et les préteurs siégeaient toujours sur leurs chaises curules, les sénateurs sous leur laticlave, assemblée de morts, dans une ville qui commençait son nouveau rôle, celui du plus grand musée de l’univers.

Il n’y avait point de place pour des rois orientaux clans une cité pleine des souvenirs de la république sénatoriale et de l’empire populaire. La liberté de parole, les habitudes de familiarité avec les princes, que son peuple avait gardées, eussent été de graves infractions à l’étiquette de la nouvelle cour. A l’époque de la conférence de Milan, Rome, dit le Panégyriste, avec son mauvais goût habituel, Rome regarda du haut de ses collines, pour tâcher d’apercevoir dans le lointain ses empereurs[103]. Elle ne vit rien venir. Les augustes restèrent aux affaires de l’empire et, sans s’inquiéter de Rome, retournèrent à la garde des frontières.

Dioclétien avait pris la pourpre à Nicomédie de la main de ses frères d’armes ; il la gardait sans avoir demandé au sénat la confirmation de, son titre. Incessamment, il légiférait : on tonnait de lui douze cents rescrits, et pas un ne fut préparé par le corps qui avait été le grand conseil de l’empire ; cette assemblée avait paru jusqu’alors faire les élections consulaires : pure formalité, chère cependant à des vanités peu exigeantes ; Dioclétien nomma seul les consuls. Faire ainsi tomber les voiles qui cachaient le néant de son autorité était un public outrage ; le sénat en conçut une irritation légitime : il y eut des paroles imprudentes, peut-être des complots, certainement des exécutions. Dioclétien ne fit pas à ces ambitions séniles l’honneur de s’occuper d’elles : il chargea du soin de les punir Maximien, à qui convenait pareille besogne[104].

Le préfet du prétoire, l’homme que jadis on appelait l’épée du roi, resta un personnage très considérable, mais il cessa d’être dangereux. Son autorité militaire fut à peu près supprimée par la formation de quatre armées distinctes ; par la nomination régulière et non plus accidentelle de maîtres de la milice, qui ne lui laissèrent que le soin des vivres et de la solde[105] ; enfin, par la suppression du corps des frumentaires, qui mettaient à sa discrétion la fortune et la vie des principaux personnages des provinces. Dans le haut empire, on n’aimait pas à multiplier le personnel administratif, et cependant bien des fonctionnaires étaient indispensables pour la conduite de l’État, en particulier pour la police qui, nécessaire en tout pays civilisé, l’est principalement en pays monarchique. L’armée servit à cela. Dés les premiers jours de l’empire, elle avait fourni des officiers pour veiller aux intérêts de Rome en des cités libres, comme Byzance, ou chez des alliés turbulents, comme les Bataves et les Maures ; plus tard elle donna des soldats et des centurions qui furent mis à Rome en subsistance, frumentarii, sous l’autorité du préfet du prétoire. Après avoir été dressés à leur nouveau métier, ils étaient envoyés dans les provinces, pour voir, écouter et dire ensuite ce qu’ils avaient appris[106]. Par leurs rapports, les frumentarii provoquaient souvent des accusations, même contre des gouverneurs de province. De là leur détestable réputation et la joie que leur suppression causa. Avec son nouveau personnel administratif, Dioclétien n’avait plus besoin de ce vaste système d’espionnage qui avait donné aux préfets du prétoire une arme si redoutable[107]. Il attachait tant d’importance à ce que l’on sût que tous pouvaient compter sur la justice de l’empereur que, dans le rescrit ayant pour titre : De ceux qui, par peur du juge, n’ont point osé former appel, il dit : Si tu n’as pas appelé du jugement prononcé contre toi, c’est que tu l’as accepté, car dans notre cour sacrée tu n’avais rien à craindre[108].

Quant aux prétoriens, leur nombre fut peu à peu diminué par le renvoi des mécontents dans les légions, et l’orgueilleuse troupe qui avait fait et défait tant d’empereurs descendit sans résistance à la condition d’une garde de police urbaine, comme ce sénat, qui avait gouverné le monde, était réduit à n’être plus que le conseil municipal de Rome : les deux vieilles puissances, si longtemps ennemies, mouraient ensemble. — L’effectif des cohortes urbaines, qui relevaient du préfet de la ville, fut aussi réduit[109].

Les augustes remplacèrent près de leur personne les prétoriens par deux légions levées dans les provinces illyriennes. Ces soldats prirent les noms des empereurs : on les appela les Joviens et les Herculiens. Tout fiers d’avoir pour maîtres des compatriotes, ils leur montrèrent un absolu dévouement[110].

Le Dalmate, qui se souciait si peu du peuple que tant d’empereurs avaient courtisé, voulut cependant que les Romains vissent dans leur ville un monument de son ostentation. Il fit construire sur le Viminal, avec une dédaigneuse magnificence, des thermes plus vastes que ceux de Titus et de Caracalla[111].

Rome n’était plus qu’une ville ordinaire ; l’Italie ne fut plus qu’une province. Jusqu’alors elle avait été chargée seulement de fournir les vivres nécessaires au palais et aux soldats stationnés dans la capitale ou dans la péninsule, Italia annonaria. Dioclétien la soumit à l’impôt foncier, que, depuis Auguste, elle n’avait point payé. Il effaçait ainsi un privilège blessant pour le reste de l’empire, plutôt qu’il ne se créait des ressources financières, car la taxe fut d’abord modérée. La campagne romaine jusqu’à 100 milles des murs (148 kilomètres), urbicaria reqio, resta exempte des prestations en nature que devait l’Italie annonaire[112].

Le consilium, déjà réformé par Hadrien, devint le consistoire sacré, sorte de conseil d’État, où entrèrent les principaux personnages de l’empire et qui tint dans le gouvernement la place laissée vide par le sénat. Il délibérait, en présence de l’empereur, sur les affaires que le prince lui renvoyait[113] ; il l’assistait dans l’exercice de sa juridiction, et une partie ou la totalité des membres le suivait dans ses voyages et dans ses résidences à Nicomédie, à Antioche, à Sirmium. Enfin on a vu qu’il fit une réforme de la police générale de l’empire.

Nous mentionnerons en passant l’achèvement de l’évolution judiciaire, préparée depuis le commencement de l’empire : la cognitio extra ordinem, substituée à la procédure formulaire ; au criminel, l’inquisitio ou information, autrefois attribuée à l’accusateur, faite maintenant d’office par le magistrat ; au civil, la double instance suivie devant le préteur, in jure, puis devant le juge, in judicio, remplacée par l’instance unique d’un juge, fonctionnaire de l’État[114]. L’institution judiciaire de la république, conservée par Auguste, ne pouvait convenir à la nouvelle monarchie impériale. Autrefois, le magistrat n’intervenait au procès que par la judicis datio ; désormais il interviendra en tout et partout ; et les juges étant, à titre de fonctionnaires publics, les délégués de l’empereur, le prince pourra réviser leurs sentences, soit directement, soit par des vice sacra judicantes, qui feront en son nom une seconde instruction dont il acceptera ou réformera les conclusions. Toute la justice civile et criminelle se trouvera ainsi dans la main de l’empereur. Autre conséquence : quand la vénalité du dernier siècle de là république reparaîtra dans le Bas-Empire, la justice en sera souillée comme l’administration, puisque les deux choses seront alors confondues[115].

La loi municipale de César avait ordonné pour l’Italie un recensement quinquennal. L’opération appliquée à l’empire entier était difficile ; aussi, du temps d’Ulpien, n’avait-elle lieu que tous les dix ans. La description minutieuse qu’Ulpien nous en a laissée montre quel soin scrupuleux les Romains mettaient à répartir équitablement l’impôt[116]. A l’expiration de chaque période décennale, il se faisait une nouvelle évaluation des terres, sur la déclaration des possesseurs, que le censitor contrôlait. Lactance parle de cette révision nécessaire en termes effarés qui ont trompé les écrivains postérieurs : on a cru qu’il révélait d’abominables exactions, commencées par Dioclétien, continuées par Galère[117], lorsqu’il ne fallait voir dans cette mesure qu’une des plus vieilles coutumes de l’administration impériale. Dioclétien, qui multipliait les fonctions et couvrait toutes les frontières d’ouvrages défensifs, a dû créer des ressources pour tant de dépenses. Des impôts ont été certainement accrus ; peut-être fut-ce lui qui généralisa le droit de 12 ½ pour 100 auparavant perçu sur les seuls objets de luxe[118] ; et s’il supprima le 1/20 sur les héritages et sur les affranchissements, dont on ne voit plus trace après lui[119], il augmenta le droit de 1/100 sur les ventes, dont il est parlé plus tard comme d’un impôt très onéreux[120] ; mais le rétablissement de l’ordre et du travail empêcha de sentir le poids des charges publiques ; Aurelius Victor nous a déjà dit que sous Dioclétien elles furent légèrement portées.

Un document récemment découvert attribue à ce prince une simplification curieuse dans l’administration financière[121].

Comme Auguste, il fit une répartition des terres en plusieurs catégories : vignobles, plantations d’oliviers (deux classes), terres à blé (trois classes) et prairies, qui furent taxées à raison de leur produit présumé. Pour rendre la perception plus facile, il forma une unité imposable, jugum ou caput, comprenant des terres de nature diverse et d’inégale étendue, dont l’ensemble, ayant même valeur, 900.000 sesterces ou 1000 aurei (15.000 francs ?), devait à l’État la même contribution[122]. Ainsi 5 jugera de vignes ou 20 jugera de champs labourables de première qualité faisaient un capot. Il en fallait 40 de la seconde classe ou 60 de la troisième, 225 oliviers en plein rapport ou 450 oliviers de montagne, in monte, pour constituer la même unité imposable[123]. Le jugum ou le caput était donc une division fiscale et non pas géométrique. Chaque circonscription financière en comprit un certain nombre, et ce nombre déterminait le chiffre de la somme due par toute la circonscription. Suivant ses besoins, l’État élevait ou abaissait le montant de la taxe, indicebat, d’où indiction, comme nous le faisons avec nos centimes additionnels. Quand le gouvernement consentait à dégrever un propriétaire ou une ville, il diminuait le nombre des capita pour lesquels cette cité ou cet homme était inscrit aux registres du cens[124]. De là cette requête inspirée par le souvenir classique des travaux d’Hercule : Regarde-nous comme des Géryons, le tribut est le monstre ; pour que je vive, coupe-moi trois têtes[125].

Le chiffre de la somme imposée par l’État à la circonscription financière était notifié aux décurions de la ville, lesquels répartissaient la taxe entre les possessores[126], en opéraient le recouvrement et versaient aux agents du fisc la somme demandée par le prince. S’il y manquait quelque chose, on le prenait sur leurs biens : c’est dire qu’ils étaient responsables de l’impôt[127]. Les citoyens le sont toujours, puisque les déficits du budget ne peuvent être comblés que par eux. Mais, chez les modernes, c’est la masse entière des contribuables qui parfait la recette ; dans l’empire, c’était une classe particulière, et cette responsabilité l’écrasera.

Malgré ces précautions, les impôts ne rentraient pas toujours avec facilité, parce que, les Romains demandant leurs principaux revenus à la propriété, des charges accablantes pesaient sur elle. Aussi se trouvait-il des possessores insolvables, des curiales ruinés[128], des propriétaires qui, afin de mieux vendre leur fonds, avaient gardé à leur compte le payement de l’arriéré dont l’immeuble était grevé, et qui ne le payaient pas : perte sèche pour le trésor, puisqu’ils ne possédaient plus rien pour répondre au fisc de leur dette[129]. Alors s’accumulaient des arriérés, reliqua, dont l’avocat du fisc poursuivait le recouvrement, d’ordinaire, sur la dénonciation d’un delator dont l’industrie était encouragée par une prime du quart des sommes retrouvées, quadruplator. De loin en loin, la politique conseillait au prince de renoncer à ces arriérés. Ainsi avaient fait Domitien, Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle, Aurélien ; ainsi fera Constantin[130]. Les documents ne parlent point de pareille mesure prise par Dioclétien ; la remise que Constantin accorda en 310 ne porta que sur les reliqua des cinq années précédentes[131] : ce qui permettrait de supposer que son grand prédécesseur n’en avait point laissé.

Dioclétien confirma tous les privilèges précédemment reconnus aux décurions[132] et l’autorité des lois municipales auxquelles les gouverneurs ne purent déroger[133] ; il exempta même de la capitation les artisans des villes, plebs urbana, pour les petits biens qu’ils possédaient aux champs[134]. Mais, préoccupé comme ses prédécesseurs d’assurer tous les services des cités, il tint la main à ce que les possessores ne pussent se soustraire aux devoirs municipaux[135], tout en faisant cesser à cinquante-cinq ans l’obligation pour eux des munera personalia[136]. S’il n’accorda point la dispense de la capitation à la population rurale, c’est que cette faveur n’aurait profité qu’aux grands propriétaires, responsables vis-à-vis du fisc pour leurs colons[137] ; les paysans restèrent donc soumis à la capitation, à l’annone, aux corvées et fournitures supplémentaires ; mais la constitution Ne rusticani ad ullum obsequium devocentur[138] les garantit contre tout autre impôt ou redevance ; et quand les villes voulurent rejeter sur les campagnes les superindictions, sous prétexte qu’elles étaient des tributs extra ordinem, il établit nettement qu’elles seraient payées par les possessores[139]. Enfin, par une autre constitution, il déclara que le colon qui aurait satisfait aux termes de son contrat ne serait pas tenu des dettes de celui dont il cultivait le champ[140]. Nous avons vu se former une nouvelle condition sociale, celle des colons ; voici un autre partage qui se fait entre les habitants de l’empire : les urbani, exemptés de la capitation ; les rusticani, qui la payent. Ces divisions annoncent l’approche du moyen âge ou des temps de l’inégalité et de la misère rurale.

Lorsqu’il supprimait la capitation pour la plebs urbana, Dioclétien favorisait les petites industries. Il essaya de venir en aide au vrai commerce par deux autres mesures, l’une excellente, l’autre détestable : une réforme monétaire que Constantin achèvera et l’établissement d’un maximum pour le prix des denrées. On a vu quels maux avait causés la crise monétaire durant la seconde moitié du troisième siècle. Avec la pensée que, pour donner à un morceau de métal n’importe quelle valeur, il suffisait d’y graver le nom du prince, on avait fini par mettre en circulation des pièces d’argent et d’or qui ne contenaient ni or ni argent. Mais lorsque l’acheteur offrait à un négociant, en échange de ses denrées, un lingot de cuivre recouvert d’une feuille d’étain, il était naturel que celui-ci exigeât, pour livrer sa marchandise, beaucoup de ce cuivre, quelque nom que l’autorité publique lui eût donné. La cherté résultait donc de l’altération des monnaies, et tout l’État était trouble par une mauvaise conception économique. Dioclétien vit bien la cause du mal ; mais il crut pouvoir le guérir par un coup d’autorité. Chacun sait, dit-il dans le préambule de son édit, que les objets de commerce et les denrées ont atteint des prix exorbitants, quatre fois, huit fois leur valeur et même davantage ; de sorte que, par l’avarice des accapareurs, l’approvisionnement de nos armées devient impossible. Aussi avons-nous résolu de fixer, non pas le prix des denrées, ce qui serait injuste, mais le maximum que, pour chacune d’elles, on ne pourra dépasser. Plusieurs fragments de cet édit ont été retrouvés ; en voici quelques articles :

 

fr.

 

c.

Seigle, l'hectolitre

21

 

54

Avoine, l'hectolitre

10

 

75

Vin ordinaire, le litre

 

 

92

Huile ordinaire, le litre

1

 

58

Viande de porc, le kilogramme

2

 

28

Viande de bœuf, le kilogramme

2

 

28

Viande de mouton et de chèvre, le kilogramme

1

 

52

Lard de 1ère qualité, le kilogramme

3

 

04

Une paire de poulets

3

 

72

Une paire de canards

2

 

48

Un lièvre

9

 

30

Un lapin

2

 

48

Huîtres, le cent

6

 

20

Œufs, le cent

6

 

20

A l'ouvrier de campagne, nourri : par jour

1

 

55

Au maçon, charpentier, nourri : par jour

3

 

10

Au peintre en bâtiment, par jour

4

 

65

Au peintre décorateur, par jour

9

 

30

Au berger

1

 

24

Au barbier, par personne

 

 

12

Au maître de lecture, par enfant et par mois

3

 

10

Au maître de calcul, par enfant et par mois

4

 

65

Au maître d'écriture, par enfant et par mois

3

 

10

Au maître de grammaire, par enfant et par mois

12

 

40

Au rhéteur ou sophiste, par enfant et par mois

15

 

50

A l'avocat, pour une requête

12

 

40

A l'avocat, pour l'obtention du jugement

62

 

00

Au garçon de bains, par baigneur

 

 

12

Souliers de muletier ou de paysan, sans clous

7

 

44

Une bride de cheval avec le mors

6

 

20

Une outre pour l'huile

6

 

20

Location d'une outre, par jour

 

 

13

Un bât de bardeau

21

 

70

Un bât d'âne

15

 

50

Un bât de chameau

21

 

70

Un peigne de femme, en buis

 

 

87

Dans leur ensemble, ces prix différent peu des prix de nos jours dans les villes ; la cherté du vin ordinaire est peut-être ce qu’il y a de plus remarquable, d’autant plus que le vin était abondant en presque toutes les provinces de l’empire ; peut-être payait-il au fisc un droit élevé, compris dans le droit de vente[141].

Dioclétien venait de commettre une faute économique que nous n’avons pas le droit de lui reprocher durement ; car, quinze siècles après lui, nos Conventionnels ont encore fait une loi du maximum. L’événement lui montra qu’aucune volonté ne peut prévaloir, en ces matières, contre la force des choses. Les marchands, obligés de vendre à plus bas prix qu’ils n’avaient acheté, cachèrent leurs denrées ; la cherté s’accrut ; des rixes éclatèrent, où le sang coula, et il fallut laisser tomber la loi[142].

Mais ce que l’édit ne put faire par ordre, la réforme monétaire, qui se place entre 296 et 301, le fit peu à peu. Dioclétien frappa des argentei dont on tailla 96 à la livre et qui pesèrent en moyenne 3,40 gr.[143] ; des aurei de 60 à la livre, pesant par conséquent 5,42 gr., ce qui leur donnait une valeur intrinsèque de 17 fr. 78 c.[144] ; enfin des deniers de cuivre ou follis, valant la 288e partie de l’aureus, ou 06c.,2 [145]. Ce dernier chiffre est malheureusement incertain[146] ; aussi convient-il de faire des réserves au sujet du tableau que nous venons de présenter, où les calculs sont établis d’après la valeur assignée aux denaria de cuivre, 06c.,2. Mais si cette liste ne donne pas les prix véritables, elle est du moins intéressante en ce qu’elle permet de saisir les rapports de valeur qui existaient alors entre les denrées ou pour la rémunération des services. Quant à l’effet produit par la réforme monétaire, il était inévitable : à mesure que la circulation de la bonne monnaie s’accrut, la cherté diminua.

Nous avons déjà signalé l’activité législative de Dioclétien. Les Codes ont conservé de lui douze cents prescrits. La plupart sont des règlements administratifs établis pour régulariser les mouvements de la grande machine qu’il venait de monter. Ceux qui se rapportent à la législation civile ne sont souvent que la répétition de dispositions anciennes, mais rappeler de bonnes mesures et leur rendre la force légale est encore un mérite. Dans ces actes dominent les sentiments élevés et l’esprit de justice qui avaient marqué les décisions des Antonins. Il ne souffre pas que l’enfant refuse des aliments à ceux dont il tient le jour, qu’un fils soit appelé en témoignage contre son père, un esclave contre son maître, un frère contre son frère, un pupille contre celui qui l’a recueilli et élevé. Un père se plaint des embûches que son fils lui a tendues. Tu as le droit, répond le prince, de demander justice si les sentiments que tu dois avoir pour un fils ne t’arrêtent pas[147] ; et il déclare qu’un fils ne peut être vendu ou donné en gage par son père[148].

Il rappelle que le colon n’est pas tenu des dettes de son propriétaire[149], et il charge les juges de rappeler la loi aux plaideurs[150], même de suppléer aux lacunes des plaidoiries, si quid minus fuerit dictum.

Comme Ulpien, il n’aimait pas la torture et voulait que le juge n’y recourût qu’après avoir épuisé tous les autres moyens de parvenir à la vérité[151] ; et s’il appelait les mathématiques appliquées à l’astrologie un art damnable, il déclarait les géomètres d’utiles serviteurs de l’État[152]. Sa justice était égale pour tous : il repoussait les sollicitations faites à son autorité supérieure par ceux qui tentaient de se soustraire à une obligation légale. Il n’est pas dans nos habitudes, écrit-il, d’accorder un avantage qui nuise à autrui[153]. Et une autre fois : Un rescrit impérial ne peut défaire ce qui a été fait selon la loi[154].

Sous ce prince vieilli dans les camps, le soldat ne leva pas trop haut la tête et la voix. A des demandes intéressées, Dioclétien répondait : Cela ne convient pas à la gravité militaire[155]. Des soldats prétendaient garder comme esclaves des citoyens tombés aux mains de l’ennemi et délivrés par eux. Les captifs, écrit Dioclétien, doivent rentrer en possession de leurs anciens droits ; car ils n’ont pas été pris, ils ont été recouvrés ; nos soldats ne sont pas leurs maîtres, ils ont été leurs défenseurs[156].

Ses édits ont de très vertueux préambules. L’un reproche aux hommes leur avarice ; l’autre rappelle que ce sont les dieux qui ont fait la fortune de Rome et qu’ils la soutiendront tant que les Romains mèneront une vie chaste et pieuse[157]. Ce ne sont là que lieux communs auxquels se plaisent parfois les plus débauchés, mais rien ne prouve qu’il n’ait pas eu de bonnes mœurs et nous savons par ses lois qu’il proscrivit les mauvaises[158].

Il reste beaucoup de règlements édictés par Dioclétien pour garantir la sûreté des personnes et des propriétés, pour empêcher les fraudes dans le commerce et protéger l’ingénu, le mineur, l’esclave, même le débiteur, qu’il ne permet pas de tenir en servitude[159], enfin pour tout régler, dans son vaste empire, selon la justice et l’humanité[160].

Il y avait à craindre que la division de l’empire ne détruisît l’unité de la législation et de la jurisprudence. Pour faciliter l’œuvre des tribunaux, il fit rédiger par un de ses jurisconsultes une compilation des lois impériales[161]. Le Code Grégorien s’ouvrait, croit-on, par une constitution d’Hadrien. C’est aussi à ce prince, son précurseur dans les grandes réformes administratives, que Dioclétien fit commencer l’Histoire Auguste[162]. Il voulait mettre sous les yeux de ses sujets la vie politique et constitutionnelle de l’empire durant les deux derniers siècles, et cette idée avait à la fois la grandeur et l’utilité qui sont le caractère de tous les actes de son gouvernement, un seul excepté, celui dont il nous reste à raconter la sombre histoire.

Lactance reproche au fondateur de la tétrarchie ses constructions[163] : Trajan et Hadrien en avaient fait bien d’autres ; le faste dont il s’entoura, luxe en effet inutile qu’il eut le tort de croire nécessaire ; enfin les dépenses imposées par l’entretien de quatre cours et par l’augmentation du personnel administratif[164]. Mais le bien-être d’un État ne se mesure pas au chiffre des contributions qu’il paye. De faibles impôts sont très lourds pour des pays troublés, de gros impôts sont légers pour un pays prospère.

Or, du vivant de Dioclétien, ses dépenses avaient rapporté déjà beaucoup de sécurité[165], et elles en eussent rapporté davantage si son système avait duré ; car, toutes les forces productives se développant au sein de la paix, l’empire aurait vu renaître la prospérité du siècle des Antonins. Elle fut grande durant les vingt années de son règne ; les contemporains l’attestent, même Lactance qui vante la suprême félicité de ce temps, et l’évêque de Césarée qui s’écrie : Comme l’empire était alors florissant ! Sa puissance croissait tous les jours et il jouissait d’une paix profonde ![166]

La paix ! tout était là ; Dioclétien avait su la garantir, et ses successeurs l’eussent conservée, si, demeurés fidèles à son système, ils avaient, à l’exemple des quatre premiers princes, formé comme un chœur de musique rangé autour du maître d’harmonie qui réglait les mouvements et la mesure[167].

 

 

 

 



[1] Son nom, dans les inscriptions, est : C. (ou M.) Aurelius Valerius Diocletianus. (Wilmanns, 769 et 824.) Né en 245, à Doclea en Dalmatie, prés de Podgoritza, au pied du Monténégro, il n’avait que trente-neuf ans à son avènement.

[2] Aurelius Victor, qui ne vécut pas longtemps après Dioclétien, puisqu’il remplit sous Julien de grandes charges dans l’empire, dit qu’il fut choisi ob sapientiam, et il l’appelle magnus vir (de Cæsaribus, 59).

[3] .... usumque bonæ militiæ quanta his Aureliani Probique institutio fuit (Aurelius Victor, 39).

[4] Aper est, en latin, le nom du sanglier. On a cru que, par ce meurtre précipité, Dioclétien avait voulu prévenir des révélations compromettantes ; que, comte des domestiques, chargé de la garde du souverain, il avait dû savoir ce qui se passait sous la tente de Numérien. Mais, comme beau-père du prince, comme préfet du prétoire, Aper avait une autorité supérieure qui lui avait permis d’écarter ceux qui auraient pu gêner ses desseins.

[5] Lactance, Div. Inst., V, 2, et S. Jérôme, de Vir. illustr., 80 : .... Arnobii discipulus, sub Diocletiano principe accitus cum Flavio grammatico. Un autre écrivain, Hiéroclès, fut vicaire du diocèse de Bithynie.

[6] ... ut studiis non avocantur (Code Justin., X, 49, 1). Voyez, au règne de Valentinien Ier, un règlement pour les écoles de Rome. Dioclétien disait aussi : artem geometriæ discere, atque exercere publice interest (Code Justin., IX, 44, 2).

[7] Histoire Auguste, Marc. Ant., 19. Il blâmait l’humeur farouche de Maximien, asperitatem, et il disait d’Aurélien qu’il était mieux fait pour être général qu’empereur. (Ibid., Aurélien, 45.) Lactance (de Morte pers.) parle de sa modération : .... hanc moderationem tenere conatus est.

[8] Une partie de l’Histoire Auguste : Cf. Teuffel, Geschichte der röm. Literatur, n° 588. Capitolin lui dit (in Macrino, 15, ad fin.) : .... quæ de plurimis collecta Serenilati Tuæ.... detulimus, quia te cupidum veterum imperatorum esse perspeximus. Le mot de Dioclétien, que a le meilleur des princes risque d’être vendu par ses courtisans, semble emprunté aux lettres échangées entre Mnésithée et Gordien III. (Hist. Auguste, Gordien III, 24-25.)

[9] Histoire Auguste, Héliogabale, 54.

[10] Carin avait un jour dit à la plèbe de Rome que les biens des sénateurs lui appartenaient, parce qu’elle était le vrai peuple romain. (Hist. Auguste, Carin, 1.)

[11] Suorum vetu interiit quod libidine impatiens, militarium nuptas affectabat.... sese ulti sunt (Aurelius Victor, 59).

[12] César n’avait demandé aux Gaulois que 40 millions de sesterces, environ 10 millions de francs ; c’était une taxe qu’il avait eu intérêt à rendre très légère. Quand Auguste avait réorganisé l’empire pacifié, il avait exigé de la Gaule à peu prés le même tribut que de l’Égypte, 12.500 talents (Velleius Paterculus, II, 59, et Strabon, XVII, 1, 15), ou prés de 70 millions de francs. Savigny croit qu’au temps de Constantin le tribut avait quintuplé. (Marquardt, Handb., II, 288.)

[13] Paneg. veteres, VI, 8, édit. de 1676. Le mot efferatas signifie littéralement : rendues sauvages.

[14] Selon Ducange, dans la langue celtique, bagad signifie une bande. Des paysans gaulois s’étaient déjà mêlés aux émeutes de la soldatesque, du temps de Tetricus. (Eumène, Paneq. veter., VII, 4, et Pro rest. scholis, 14.) Pendant vingt ans (251-274) la Gaule avait été livrée aux dévastations des Barbares et de la guerre civile.

[15] Mais ces monnaies sont fausses ou refaites.

[16] .... hostem barbarum suorum cultorum rusticus, vastator imitatus est (Paneg. veter., II, 4). Est-ce pour soustraire à ces pillages les richesses du temple de Mercure que le trésor de Bernay fut alors enfoui ?

[17] Paneg. veter., IV, 4.

[18] Cette tradition se trouve dans la Vie de saint Babolin et dans les Actes du martyre de la légion thébaine, qui aurait été ordonné par Maximien. La légende relative à la légion thébaine doit aller rejoindre celle de la légion fulminante qui se propagea au temps de Marc-Aurèle. Le silence d’Eusèbe et de Lactance, deux contemporains, de saint Ambroise, de Sulpice Sévère, d’Orose, etc., et les faits étranges, les erreurs matérielles qu’on trouve dans ces Actes fameux, les out l’ait justement rejeter par la critique. Ils sont une fraude pieuse et inconsciente qui eut sans doute pour‘point de départ quelques faits isolés d’insubordination militaire, comme celle du soldat dont parle Tertullien dans son de Corona. Les martyrs étaient la gloire de l’Église ; après le triomphe du christianisme, chaque ville, voulut qu’un saint eût été égorgé dans ses murs, et, pour beaucoup, cette prétention était justifiée. Je ne crois pas au massacre des six mille hommes de la légion thébaine et pas davantage à celui des deux mille six cents soldats égorgés dans la Mélitène avec saint André ; mais la persécution de l’année 303 fut précédée d’une épuration de l’armée, et des officiers, comme Maurice dans le Valais et Victor à Marseille, ont pu donner leur vie pour la foi. On a placé une persécution dans la Gaule en 280, et Théophanès, dans sa Chronographie, en marque une en 287, qui aurait été μέγαν xαί φρxωδέστατον. Mais Théophanès écrivait au commencement du neuvième siècle, et la conduite de Dioclétien à l’égard du christianisme, jusqu’en 303, est trop nettement marquée par Eusèbe, évoque contemporain, pour qu’on puisse admettre que Maximien, si docile envers son collègue, ait osé contrarier à ce point les fins du prince qui dirigeait la politique générale de l’empire. Tillemont, qui, au tome V de ses Mémoires ecclésiastiques, rappelle les noms de ces martyrs, qu’admettent les Bollandistes et Fleury, a bien des hésitations et des réticences au sujet de leurs Actes ; à propos de ceux de saint André, il dit, page 9 : S’ils ont quelque chose de véritable.

[19] Au milieu du deuxième siècle, le christianisme ne comptait en Gaule que la petite mais fervente communauté de Lyon. La grande mission, organisée un siècle plus tard, fonda des chrétientés dans Arles, Narbonne, Toulouse, Limoges, Clermont, Tours et Paris, qui prospérèrent après l’édit de tolérance de Gallien, en 260. Sur la tardive évangélisation des Gaules, voyez les publications de l’abbé de Meissas, qui combat courageusement les étranges affirmations de l’école légendaire.

[20] Lorsque Carus avait nommé ses deux fils césars et confié à l’aîné le gouvernement des provinces occidentales, tandis qu’il emmenait le plus jeune avec lui en Orient, il pratiquait déjà le système de Dioclétien, avec cette différence heureuse pour Dioclétien que, n’ayant point de fils, il choisira les césars parmi ses plus habiles lieutenants.

[21] Dios est le génitif de Zeus, le Jupiter grec. Dioclétien aura vu dans cette rencontre fortuite un signe qui le vouait au culte du dieu.

[22] Cette adoption semble démontrée par les noms de M. Aurelius Valerius que prit Maximien. (Wilmanns, 769, 1060, 9062.)

[23] Eadem auxilii opportunitate, qua tuus Hercules Jovem vestrum quondam Terrigenarum Bello laborantem magna victoriæ parte juvit (Paneg., II, 4). Les gens de Fano et de Pisaurum avaient déjà fait d’Hercule le compagnon et le collègue d’Aurélien : Herculi Augusto consorti Domini nostri Aureliani (Orelli, n° 1031).

[24] Italia.... gentium domina gloriæ vetustate, sed Pannonia virtute (Paneg., I, 2) .... in quibus provinciis omnis visa militia est (ibid., III).

[25] Paneg. veteres, II, 8 — levibus præliis agrestes domuit (Eutrope. IX, 20).

[26] Un rescrit du 21 juin 386 lui donne ce titre ; la nomination est donc antérieure à cette date. En tant qu’auguste, il devint le frère de Dioclétien (Wilmanns, 739), titre que les souverains modernes se donnent entre eux.

[27] Cet engagement est attesté deux fois, en 307 et en 390, par les auteurs des Paneg. veter., VI, 9 :.... consilii olim inter vos placiti constantia et pietate fraterna, et VII, 15 :.... illum in Capitolini Jovis templo jurasse. Il l’est aussi par Eusèbe dans la Vie de Constantin, liv. I, chap. XVIII. Le fait est donc certain, la date ne l’est pas ; j’ai cru pouvoir rapporter l’engagement au jour où Maximien n’avait rien à refuser à celui qui le nommait auguste.

[28] Orelli, n° 1052, 1054.

[29] Cujus nutu omnia gubernabantur (Aurelius Victor).

[30] Les Chavions habitaient originairement dans le Holstein septentrional. Le grand mouvement des populations germaniques, du nord au sud, que nous avons montré avait amené sur le Rhin les Chavions, les Hérules et quelques tribus burgondes, dont le corps de la nation s’était arrêté dans la vallée de la Saale.

[31] Ou quelque bande alamannique, enfants perdus de la dernière invasion, qui avait échappé aux coups de Maximien. (Paneg., II, 6.)

[32] Celui qu’on appelle Mamertinus, mais dont le nom manque dans les manuscrits les plus anciens.

[33] Mommsen, Ueber die Zeitfolge der in aen Rechtsbüchern enthaliet Verordnungen Diocletians, dans les Mémoires de l’Académie des sciences de Berlin, 1860, p. 349-447. Tillemont avait déjà commencé ce travail, au courant de sa savante histoire, et Godefroy a donné une chronologie des lois du Code Théodosien, t. I, p. 5-214, édit. de 1757.

[34] Eumène, Paneg. veter., IV, 18 ; Suidas (s. v. έσχατιά).

[35] Aurelius Victor, Eutrope et Zonare n’accordent chacun que quelques lignes à Dioclétien, et il en reste à peine davantage à extraire de la mauvaise rhétorique des panégyristes ou des éloquentes invectives de Lactance. Ce que Zosime disait de Dioclétien est perdu.

[36] Et peut-être sarmates. Ausone, dans son poème sur la Moselle, parle de colons Sarmates établis aux environs de Trèves.

[37] .... illum modo Syria viderat, jam Pannonia susceperat (Paneg. veter., III, 4).

[38] Paneg. veter., III, 16 et 17 : Ruunt omnes in sanguinem suum populi.... obstinatægue feritatis pœnas, nunc sponte persoleunt.

[39] Le souvenir en fut consacré par les monnaies qui portent les mots Concordia Augg.

[40] Orelli, n° 467, et C. I. L., t. II, n° 1439. Les deux césars furent désignés consuls pour l’année 294, et ils ont dû l’être dès la première année qui suivit leur élévation.

[41] Charlemagne fit comme Dioclétien, lorsqu’il donna à trois de ses fils le titre de rois, mais en les tenant subordonnés à sa volonté supérieure. Au partage de 817, les fils de Louis le Débonnaire furent placés dans la même condition. Charlemagne organisa aussi son armée d’après le principe romain que le recrutement était une charge de la propriété. Comme les Romains encore., il mit l’entretien des routes et des ponts à la charge des propriétaires riverains, qui durent en outre fournir à la subsistance du prince et de ses agents quand ils passaient sur leurs terres. Une des injonctions de Charlemagne à ses comtes. sur leur vigilance fiscale, est une phrase de deux novelles de Justinien (VIII, 8, et XVII, 1), et ses évêques furent ce qu’ils avaient été pour Constantin, des fonctionnaires publics. Que de choses romaines on retrouverait au moyen âge, en y regardant bien !

[42] Les écrivains ecclésiastiques ont accumulé contre Galère toutes les accusations : il n’était selon eux, que vices et cruautés. Eutrope en parle autrement : vir et probe moratus et egregius in re militari (X, 2). Comme administrateur, l’empire lui dut une nouvelle province, la Valeria, qu’il créa dans la Pannonie, en défrichant une forêt et en faisant écouler dans le Danube le lac Pelso.(Aurelius Victor, de Cæsaribus, 40.)

[43] L’usurpateur Maxime donna ce gentilicium à son fils Victor (Wilmanns, 824), Eugène le prit et Valentinien III le porta encore (ibid., 645).

[44] Zosime, Orose et la Chronique d’Alexandrie l’affirment ; saint Ambroise le donne à penser ; les Bénédictins, ses éditeurs, l’admettent (note aux Opera S. Ambrosii, t. II, p. 1210), et l’on ne trouve aucune valeur aux objections que Tillemont tire de la continence de Constance Chlore, Gibbon de la condition de bâtard qui aurait interdit à Constantin d’hériter de son père. J’ai déjà expliqué que ces mariages n’avaient rien de déshonorant. Beaucoup de raisons les décidaient, entre autres la condition inférieure de la femme, et nous savons qu’Hélène était fille d’un hôtelier, stabularia, dit saint Ambroise. Constantin eut aussi, avant son élévation, une concubine, Minervina, qui lui donna Crispus (Zosime, II, 20 ; l’auteur de l’Épitomé, 41, et Zonare, XIII, 2). Le concubinat était un mariage réel, conjugium inæquale, dit Théodose, licita consuctudo, dit Justinien ; et il était aussi bien accepté des légistes et de l’Église que l’est de nos jours le mariage morganatique des Allemands. L’évêque de Séville, saint Isidore, a écrit : Christiano non duas simul habere licitum est, aut uxorem, aut certe loto uxoris concubinam ; et les Pères du premier concile de Tolède, en 400, pensent de même, en leur dix-septième canon : qui non habet uxorem et pro uxore concubinant habet a communione non repellatur. Décisions semblables des conciles de Mayence, 815, et de Tibur, 895. La condition des enfants nés de ces unions n’était pas, en droit civil, la même que celle des enfants nés après de justes noces. Aussi Libanius, en son douzième discours, trouvait que les frères de Constantin nés de Théodora avaient plus de droit que lui à l’empire, ce qui confirmerait l’opinion de Gibbon. Mais Constance Chlore et Constantin ne se crurent pas liés par ces vieilles règles. Chacun d’eux avait un fils aîné en âge d’homme, capable de lui succéder ou, en attendant, de le servir, et des enfants d’un second lit qui étaient encore dans l’enfance. L’aîné était utile, nécessaire ; les autres ne l’étaient pas ; l’omnipotence des deux augustes sanctionna tout. Constantin, si sévère pour les mariages inégaux (loi de 337, Code Justin., V, 27, 1), fit une loi qui rendit tous les droits des enfants légitimes à ceux qui étaient nés lorsque leurs parents vivaient en concubinage, si ceux-ci se décidaient à contracter les justæ nuptiæ (ibid., V, 27, 5). Il y a apparence que cette loi, dont nous ne savons pas la date, lui avait été inspirée par le souvenir de sa mère et de sa première femme.

[45] Lorsque Maxence exigea du vicaire d’Afrique, Alexandre, qu’il lui envoyât son fils en otage, celui-ci se révolta (Zosime, II, 12). Aurelius Victor dit de Galère qu’il retenait Constantin à sa cour ad vicem obsidis (de Cæsaribus, 40). Commode retenait à Rome les enfants des gouverneurs. (Hérodien, III, 4.) Avant que la nouvelle de sa proclamation comme empereur arrivât à Rome, Sévère fit évader de cette ville ses enfants.

[46] Lactance (de Morte pers., 8) donne l’Espagne à Maximien ; à propos de la persécution de Dioclétien, il dit encore (chap. XVI) : Vexabatur universa terra, præter Gallias, où Constance commandait. La Maurétanie Tingitane faisait partie du diocèse d’Espagne.

[47] Wilmanns, 1061, et Paneg. veter., V, 1 : .... cum apud majestatem tuam divina virtutum vestrarum miracula prædicarim. Les césars avaient le titre de nobilissime.

[48] Eusèbe, Vie de Constantin, I, 18.

[49] .... Valerium ut parentem suspiciebant (Aurelius Victor, 30).

[50] Sous Constance, les césars Gallus et Julien seront de simples lieutenants de l’empereur.

[51] Maximien y bâtit un palais et des thermes dont il reste les seize colonnes qui décorent San Lorenzo. L’Église elle-même, de forme octogonale, et couronnée d’une coupole comme le temple dit de Jupiter, à Salone, a para aussi être une des grandes salles du palais ou des thermes de Maximien dont Ausone parle dans son petit poème Ordo nobilium urbium.

[52] .... bellum quod cunctis provinciis videbatur (Pan. vet., V, 7).

[53] Illa regio.... terra non est (Pan. vet., V, 8).

[54] Il existait encore au septième siècle, près de Langres, un pagus Chamaviorum. (Guérard, Divisions territoriales de la Gaule.)

[55] .... archipiratam satelles occidit (Pan. vet., V, 12).

[56] Pan. vet., V, 17.

[57] Eutrope, IX, 25.

[58] La Notitia dignitatum (II, 119-122) indique plusieurs cantonnements de Lètes dans la Gaule et n’en indique que là. Ces Lètes, qui ont donné lieu à tant de discussions, n’appartenaient pas à une tribu germaine particulière : c’étaient ou des captifs que l’empire établissait sur des champs abandonnés, ou des aventuriers germains qui étaient venus demander des terres, à charge du service militaire qui leur était imposé héréditairement. Guérard dit, au Polyptique d’Irminon, I, p. 254 : Je ne doute pas que le nom de Lœti n’eût la signification d’auxilia dans la langue des peuples de la Germanie. Le mot de lid ou led l’a conservé dans les plus anciens monuments des langues du Nord.

[59] Pan. vet., IV, 14. En 536, à Trèves, le professeur d’éloquence, rhetor, recevait trente rations, triginta annonas ; le grammaticus Latinus, vingt ; le grammaticus Græcus, douze, si qui dignus reperiri poluerit. (Code Théodosien, XIII, 3, 11.)

[60] Pro restaurandis scholis, 20.

[61] Pro restaurandis scholis, 20 : .... quo manifestius oculis discernentur quæ difficilius percipiuntur auditu. Horace avait dit la même chose dans son Art poétique, 180 ; Varron (de Re rust.) parle d’un tableau représentant in pariete pictam Italiam ; Properce, III, 3. 57 : .... e tabula pictos ediscere mundos. C’était, dit Florus, au commencement de son histoire, un usage commun, pratiqué dès le temps d’Alexandre, ajoute Élien (Hist. Var., III, 28), et Agrippa n’avait fait que le suivre. Erat autem, dit Pline (Lettres, VIII, 14), antiquitus institutum ut a majoribus natu non auribus modo, verum etiam oculis disceremus.

[62] Bulletin de correspondance Africaine, janvier 1882, p. 10.

[63] Ingentes captivorum copias in Romanis finibus locaverunt (Eutrope, IX, 25). La garde même des empereurs était formée de Barbares. (Lactance, de Morte pers., 58.)

[64] Idace marque pour ce temps la construction de châteaux forts dans le pays des Sarmates, sur la rive gauche du Danube, et des inscriptions mentionnent la reconstruction, par Dioclétien et Maximien, de villes en Suisse, en Afrique, etc. Le discours d’Eumène pro restaurandis scholis témoigne de l’immense travail qui s’exécuta alors pour la fortification des frontières, le long du Rhin, du Danube et de l’Euphrate. Ou en a compté, d’après la Notitia, cent trois places fortes ou postes fortifiés dans l’empire d’Orient.

[65] Lettre de l’évêque d’Alexandrie, Dionysios, citée par Eusèbe, VII, 21.

[66] Eutrope, IX, 22 ; Aurelius Victor, de Cæsaribus, 39. En s’autorisant d’une médaille, Tillemont donne à cet Achilleus six années de règne. Mais Dioclétien n’était pas homme à laisser subsister si longtemps une insurrection facile à comprimer, et Eckhel (t. IV, p. 96) déclare la médaille fausse.

[67] Malalas (XII, p. 509) raconte une de ces histoires que les Orientaux aiment tant : Dioclétien avait donné l’ordre de tuer jusqu’à ce que le sang montât aux genoux de son cheval ; mais le cheval, s’étant abattu sur un cadavre, se releva les genoux ensanglantés. C’était un signe envoyé par les dieux : l’empereur le comprit et arrêta le massacre.

[68] IX, 23 : .... ordinavit provide multa.... quæ ad nostram ætatem manent.

[69] L’Égypte était le principal foyer des sciences occultes, sciences auxquelles les Chaldéens semblent seulement avoir ajouté l’horoscopie ou prophétie d’après l’état du ciel. (Revillout, Revue égyptol., I, p. 147.) Dioclétien interdit par tout l’empire la divination par les faiseurs de thèmes astrologiques, ars mathematica damnabilis est et interdicta omnino (Code Justin., IX, 48, 2).

[70] Letronne, Mémoires pour l’histoire du christianisme en Égypte, etc., p. 74 et suiv.

[71] Elle y existait depuis longtemps. Procope (Hist. secrète, chap. XXVI) parle, pour cette distribution, de 2 millions de médimnes qui font 12 millions de modii. Cf. Chronique d’Alexandrie, ad ann. 302.

[72] C. I. G., 4681.

[73] On a aussi des monnaies où se voit un navire dont le dieu égyptien Sérapis dirige le gouvernail et une voile, tandis que la Victoire tient de ses deus mains l’autre voile. C’était sans doute le vaisseau de l’État dirigé par le dieu et conduit par la Victoire, avec cette légende : Vota publica, le vœu public. (Eckhel, t. VIII, p. 15.)

[74] Ad occupandum Orientem magnis copiis inhiabat (Lactance, de Morte pers., 9).

[75] Ammiens Marcellin, XIV, 11.

[76] Jordanès, 21.

[77] On trouve dans les Excerpta de legationibus, édit. de Bonn, p. 733, de curieux détails que Pierre le Patrice nous a conservés sur ces négociations. Il vivait sous Justinien, mais il avait pu puiser dans les archives. Cf. Fragm. Histor. Græcor., IV, 188.

[78] Ces questions de douane avaient pour l’empire une si grande importance financière et politique, qu’un tableau des droits d’octroi, récemment trouvé à Palmyre (de Vogüé, séance de l’Acad. des inscr. du 1er juin 1885), montre que, dès le règne de Tibère, les Romains étaient intervenus dans cette ville pour la rédaction du tarif dont, sans doute, ils partageaient le produit avec les Palmyréens (Cf. Code Justin., IV, 61, 15). La domination romaine ayant passé l’Euphrate, Dioclétien voulait faire jouer à Nisibe le rôle que Palmyre avait eu, celui d’être l’entrepôt du désert entre les deux empires.

[79] Ninive était encore une grande ville au temps d’Ammien Marcellin (XVIII, 6), et cet auteur en fait la capitale de l’Adiabène. Ses habitants, comme les Grecs de Séleucie, avaient sans doute une sorte d’autonomie municipale qui leur permettait d’incliner vers celui des deux empires qui paraissait pour le moment le plus redoutable. Les Perses la traversèrent librement en 359.

[80] Il y a incertitude sur les noms de ces cinq provinces que Pierre le Patrice et Ammien Marcellin (XXV, 7) donnent différemment : Zabdicène, Corduenne, Arsacène, Intélène et Sophène, selon le premier ; Arsacène, Moxoène, Zabdicène, Réhimène et Corduène, d’après le second. On ne saurait même leur assigner à toutes une position géographique bien déterminée. Il suffit, du reste, de savoir qu’elles se trouvaient au nord de Ninive, dans le bassin supérieur du Tigre, et sur sa rive orientale, dans le Kurdistan d’aujourd’hui. Au temps de Julien, la Corduène avait pour gouverneur un satrape persan qui portait un nom romain, Jovinianus, et qui était secrètement d’intelligence avec les impériaux. (Ammien Marcellin, XVIII, 6.) L’occupation de la Corduène par les Persans n’était qu’une possession de fait, acquise sans doute sous le règne de Constance, car cette province fut expressément cédée par Jovien au traité de 303.

[81] Malalas dit que la ligne des châteaux forts construits par Dioclétien s’étendait de l’Égypte à la Perse. Voyez aussi Suidas, s. v. έσχατιά, et Ammien Marcellin, XXIII, 5.

[82] Vespasien avait donné l’exemple de ces divisions de provinces ; au temps de Caracalla et de Geta, il avait été question d’un partage de l’empire.

[83] Caligula avait prétendu être l’un et l’autre ; Commode s’était fait appeler dieu : .... έxαλεϊτο xαί θεός (Zonare, XII, 5). Les décurions de Barcelone se disaient : devoti numini majestatique Claudii Gothici (Orelli, n° 1020) : mêmes paroles pour Aurélien de la part d’une légion. (Ibid., n° 1024.) Des médailles d’Aurélien et de Carus frappées de leur vivant leur donnent les titres de deus et de dominus. (Eckhel, t. VII, p. 508-9.)

[84] Lampride dit d’Alexandre Sévère, 24 : provincias legatorias præsidiales plurimas fecit. Borghesi (Œuvres, t. III, p. 577 ; t. V, p. 397, 405) pense qu’à partir de cette époque le præses eut l’administration civile, le dux, le commandement militaire.

[85] Tacite, Annales, I, 17 ; Histoires, I, 46.

[86] Divo Marco placuit eminentissimorum quidem nec non edam perf. virorum usque ad pronepotes liberos plebeiorum pœnis vel quæstionibus non subjici. Un acte déshonorant, violati pudoris macula, arrêtait toutefois la transmission de ce privilège qu’Ulpien reconnaissait aux decurionibus et filiis eorum. (Code, IX, 41. Cf. C. I. L., t. I, 1085, et t. VI, 1603.) L’usage de ces épithètes exagérées descendait même très bas. Une mine de fer est appelée dans une inscription du temps d’Alexandre Sévère la très splendide exploitation. (Rev. épigr. du midi de la France, n° 257.)

[87] Hirschfeld, Römische Verwaltungeschichte. On a vu au règne d’Hadrien et au chapitre XCV, § 3, commencer la lente évolution qui transforma le principat d’Auguste en une monarchie autocratique et orientale.

[88] Eutrope (IX, 26) dit : imperio Romano regiæ consuetudinis formam magis quam Romanæ libertatis invexit.

[89] Aurelius Victor, 40 ; Lactance, de Morte pers., chap. VII : .... provinciæ in frusta concisæ, multi præsides et plura officia singulis regionibus ac pæne jam civitatibus incubare, item nationales multi et vicarii præfectorum ; création en Égypte des provinces Ægypius Jovia et Æg. Herculia ; en Mœsie et en Pannonie, des provinces Margensis (souvenir de la victoire de Dioclétien), Valeria (nom de la fille de Dioclétien) ; en Bretagne, de la Flavia Cæsariensis (en l’honneur de Constance Chlore), et beaucoup d’autres dans l’Asie Mineure.

[90] La Notitia dignitatum, rédigée vers l’année 400, compte 920 provinces ; une liste de 586 (?) n’en donne que 113 ; une autre, de 369 (?), en cite 104. La liste donnée par Mommsen dans les Mém. de l’Acad. de Berlin pour 1862, p. 489, d’après un manuscrit de Vérone, se rapporte très probablement à l’année 297. Elle nomme 96 provinces réparties en 12 diocèses qui étaient : 1° l’Orient, comprenant l’Égypte, la Syrie et la Mésopotamie ; 2° le Pont (le nord et l’est de l’Asie Mineure) ; 3° l’Asie (l’ouest de l’Asie Mineure et les îles) ; 4° la Thrace (entre le Rhodope, le bas Danube et la mer) ; 5° la Mœsie (du Danube moyen à la Crète) ; 6° la Pannonie (partie occidentale de l’Illyricum) ; 7° l’Italie ; 8° l’Afrique ; 9° l’Espagne (avec la Maurétanie Tingitane) ; 10° la Viennoise (ancienne Narbonnaise et Aquitaine, plus tard le diocèse des Sept-Provinces) ; 11° la Gaule ; 12° la Bretagne. Si le mémoire où Emile Kuhn (1877) a contesté l’importance de ce document a été justement combattu par Czwalina (1881), il reste cependant des doutes au sujet de certaines provinces inscrites dans la liste de Vérone et dont la formation semble appartenir à la seconde moitié du quatrième siècle. Voyez C. Jullian, de la Réforme provinciale attribuée à Dioclétien. (Revue hist., t. XIX, 2e part., p. 331 et suiv.)

[91] Les mots diæcesis et corrector n’étaient pas nouveaux. Le diocèse était anciennement une subdivision financière ou judiciaire de la province (Orelli-Henzen, n° 6498 ; Mommsen, Inscr. Neap., 1433) ; Dioclétien, au contraire, réunit plusieurs provinces pour former un diocèse. On trouve sous Caracalla un electus ad corrigendum statum Italiæ. Les juridici de Marc-Aurèle devinrent des correctores ; sous Aurélien, Tetricus fut corrector Lucaniæ. Cf. E. Desjardins, Revue archéol., 1873, 2e part., p. 67. J’ai déjà fait remarquer que chaque magistrat suprême avait ses bureaux, officium, qui ne changeaient pas comme le chef.... officiales perpetui sunt. (Paul, Sent., II, 1, 5. Cf. Code Théodosien, XI, 30, 59). Ils gardaient les dossiers et devaient rappeler la loi au juge, s’il s’en écartait. (Code Théodosien, XI, 40, 15.)

[92] Böcking, Not. dign., I, 167, et Il, 148. Macer disait déjà au temps d’Alexandre Sévère (Digeste, I, 18, 1) : præsidis nomen generale est coque et proconsules et legali Cæsaris et omnes provincias regentes.... præsides appellantur. Au quatrième siècle, le nom de judices prévalut : changement naturel, puisque la suppression de la procédure formulaire augmenta singulièrement le rôle judiciaire des présidents. Les Antonins avaient fait prévaloir l’idée que la fonction principale d’un gouverneur était de dire le droit. Les juridici d’Italie datent de Marc-Aurèle, et sous Hadrien, sous Antonin, il y en avait eu dans les provinces.

[93] La procédure ordinaire en matière civile, le jure ordinario agere, qu’avaient pratiquée la république et le haut empire, avait fait place peu à peu à la cognitio extra ordinem. Une constitution de 294 n’autorise les présidents à donner des juges aux plaideurs qu’autant qu’ils seraient eux-mêmes absolument empêchés par le service public. Les judices pedanei prononçaient alors sans renvoi au président qui, pour ces cas, ne connaissait de l’affaire que par l’appel des parties. (Code Justin., III, 3, 2.) Pour obliger les gouverneurs à ne jamais juger avec précipitation, Dioclétien leur interdit de révoquer une sentence rendue par eux en matière criminelle, de sorte que leur négligence pouvait être connue du prince, si l’affaire revenait en appel par-devant lui. (Ibid., IX, 47, 15.) Tout magistrat romain avait son conseil, composé d’hommes qu’il appelait à l’aider de leurs avis. C’était une charge onéreuse ; elle prenait dit temps, causait des dépenses et exposait à des rancunes. Dioclétien défendit aux présidents de contraindre personne à servir d’assesseur : ils durent les attirer à cette fonction spe præmiorurn atque honorifcentia (Code, I, 51, 1).

[94] .... Officia, vincta legibus æquissimis (de Cæsaribus, 39).

[95] L. Fabius Cilo Septiminus, qui fut consul sous Commode et Sévère (C. I. L., 1408-1410), passa aussi par vingt charges différentes ; mais pour lui fut observée la règle des milices équestres, qu’on suivit encore pour Timésithée, le beau-père de Gordien III, puisqu’il débuta par la préfecture d’une cohorte auxiliaire. (Antiquités de la ville de Lyon, p. 162, édit. de 1857.)

[96] Eumène, Pro rest. scholis, 5, et C. I. L., t. VI, n° 1701. Nous donnons le cursus honorum de Septiminus et de Saturninus qui, à un siècle de distance, sont arrivés tous deux au faite des honneurs, l’un par des services rendus dans toute espèce de fonctions civiles et militaires, l’autre sans être jamais sorti de l’ordre civil. Ces deux inscriptions marquent donc bien la différence des temps.

Inscription de Septiminus (C. I. L., t. VI, 1408, et Wilmanns, 1202-1202 b) : 1. Decemvir stilitibus. - 2. Tribun. milit. leg. XI Claudiæ. - 3. Quæst. prov. Cretæ et Cyren. - 4. Tribun. vleb. - 5. Leg. pro præt. prov. Narbon. - 6. Præt. urban. - 7. Sodalis Hadrianal. - 8. Leg. Aug. leg. XVI Flav. Firmæ. - 9. Procos. prov. Narbon. - 10. Præf. ærarii mililaris. - 11. Cos (suff. anno 193). - 12. Leg. Augg. pr. pr. prov. Galat. - 13. Præpositus vexillationibus Perinthi pergentibus. - 14. Leg. pr. pr. provinc. Ponti et Bithyn. - 15. Dux vexillat. per Italiam. – 16. Leg. pr. pr. provinc. Pannon. sup. - 17. Cur. Miniciæ (porticus), R. P. Nicomedensium, Interamnatium, Nartium item Craviscanorum. - 18. Præfectus Urbi. - 19. Cos. II (anno 204).

Inscription de C. Cælius Saturninus (C. I. L., t. VI, 1703) : 1. Fisci advocatus per Italiam. - 2. Sexagenarius sludiorum adjutor. - 3. Sexagenarius a consiliis sacris. - 4. Ducenarius a consiliis (sacris). -5. Magister libellorum. - 6. Magister studiorum. - 7. Vicarius a consiliis sacris. - 8. Magister censuum. - 9. Rationalis vicarius per Gallias. -10. Rationalis privatæ. - 11. Vicarius summæ rei rationum. - 12. Præfectus annonæ Urbis. -13. Examinator per Italiam. - 14. Vicarius præfectorum prætorio bis, in urbe Roma et per Mysias. - 15. Judex sacrarum cognitionum. - 16. Vicarius præfecturæ Urbis. -17. Comes domini nostri Constantini Victoris Augusti. - 18. Allectus petitu senatus inter consulares. - 19. Præfectus prætorio.

[97] .... Omnibus in fraudem civilium munerum (Code Justin., XII, 34, 2).

[98] Ammien Marcellin, XV, 5, § 8 : admissionum magistrum. Böcking, Not. Dign., I, 257, et II, 505. Le Magister Officiorum commandait à l’innombrable personnel du palais et des manufactures d’armes. Ses attributions expliquent ses insignes.

[99] .... quibus aditum vestri dabant ordines dignitatis ; et.... admissis qui sacros vultus adoraturi erant (Pan., III, 11). Voyez Eutrope, IX, 26. Cependant on ne trouve pas sur les monnaies de Dioclétien le titre de dominus (Eckhel, t. VIII, p.14) ; mais il se le laissait donner : Dominum dici passus, dit Aurelius Victor (de Cæsaribus, 50), parentem egit.

[100] Vopiscus, Aurélien, 43.

[101] L’auteur de l’Actio gratiarum Juliano dit que les comices de Rome étaient maintenant dans la conscience du prince .... in sacri pectoris conitio (Pan. vet., XI, 15), maladroite imitation des mots de Plaute dans Epidicus, I, 2, qui sont du moins plaisants : jam senatum convocabo in corde consiliorum.

[102] Ammien Marcellin, XVI, 8.

[103] .... e speculis suorum montium prospicere conata (Pan. vet., III, 12).

[104] Lactance, de Morte pers., 8 : .... Non deerant locupletissimi senatores qui suburnatis indiciis affectasse imperium dicerentur (Aurelius Victor, 39).

[105] Sous Constantin, qui fera d’eux des fonctionnaires exclusivement civils, il y aura quatre préfets du prétoire dont nous verrons plus loin les attributions ; je crois avec Zosime (II, 32) qu’il n’y eu eut que deux sous Dioclétien, comme il n’y avait que deux augustes. Le préfet Asclépiodote, qui aida Constance contre Allectus, était probablement le préfet du prétoire de Maximien et gardait encore les anciennes attributions militaires de cette charge. Quant aux maîtres de la milice, il y en avait eu de temps à autre au troisième siècle : ainsi Aurélien eut, sous Valérien et Claude, le militiæ magisterium, soit pour le commandement, soit pour l’inspection des camps et des forteresses (Hist. Auguste, Aurélien, 9, 11 et 17). Une pareille fonction était trop nécessaire pour que Dioclétien n’en ait pas fait une charge permanente. (Lactance, de Morte pers., 7.) Vous n’en connaissons pas les attributions : c’était sans doute un grand service d’inspection et de commandement qui reçut de Constantin sa forme définitive quand. il institua les deux maîtres de la milice, l’un pour la cavalerie, l’autre pour l’infanterie.

[106] M. L. Renier a expliqué ainsi le caractère des frumentarii, contrairement à l’opinion qui faisait d’eux des officiers chargés d’assurer le service des vivres dans les légions. On sait que des centurions étaient employés dans les mines et les carrières à la surveillance des travaux. Pour les Romains l’armée servait à tout.

[107] Constantin rétablira ce service de police en le confiant aux agentes in rebus.

[108] Code Justinien, VII, 67, 1.

[109] Imminuto prætoriarum cohortium atque in armis vulgi numero (Aurelius Victor, de Cæsaribus, 39 ; Lactance, de Morte pers., 13). Après sa victoire sur Maxence, Constantin supprima les prétoriens dont le nom disparut alors de l’histoire. Depuis le milieu du troisième siècle, les princes, toujours en expédition et en défiance des prétoriens, s’étaient donnés une garde particulière composée de deux corps à pied et à cheval qui portaient les noms de domestici et de protectores.

[110] Zosime, III, 50. Quant à ce que l’on peut appeler l’armée de ligne, Dioclétien commença sans doute le démembrement des légions que Constantin continua systématiquement. Au temps d’Hygin, la légion était encore au chiffre de six mille hommes ; mais Dioclétien ayant construit quantité de châteaux et de forteresses le long des frontières, voulut sans doute les faire garder par de petits corps qui fussent cependant au complet quant au personnel et au matériel réglementaires. Pour ce service, l’ancienne légion était trop nombreuse ; il a dû la réduire. Le mot schola prend, à partir de son règne, la signification de détachement de soldats, sens qu’on lui trouve au Code et dans Ammien Marcellin. Hygin parait avoir écrit son livre de Munitionibus castrorum au commencement du troisième siècle, il nous est donc inutile pour l’époque de la tétrarchie ; celui de Végèce, Epitome rei militaris, composé entre 384 et 395, ne distingue pas les temps, de sorte que lui non plus ne nous fait pas connaître l’organisation militaire de Dioclétien ; on verra plus loin celle de Constantin.

[111] Il y eut beaucoup d’autres constructions de Dioclétien à Rome, à Antioche (Malalas, XII, p. 506), à Nicomédie, etc. Cf. Orelli, n° 1047, 1052, 1054, 1055, 1056, etc., et Lactance, de Morte pers., 7. Une inscription trouvée cette année même montre une ville d’Afrique, que des rebelles avaient détruite, rebâtie par Dioclétien et Maximien.

[112] Aurelius Victor, 39. Cf. Lactance, de Morte pers., 25.

[113] Impp. Diocl. et Maxim. AA., in consistorio dixerunt (Code, IX, 47, 12). Les membres du conseil recevaient en traitement 60, 100 et 200.000 sesterces. Voyez l’inscription de Saturninus.

[114] Le préteur avait la jurisdictio, c’est-à-dire le droit de donner ou de refuser une action. L’action accordée, il donnait des juges qui étaient institués pour chaque affaire. Ces juges avaient la cognitio ou l’examen du fond, et pouvaient être facilement récusés. Lorsqu’ils n’étaient pas pris exclusivement dans un corps politique, comme au dernier siècle de la république, les citoyens avaient des garanties contre les sentences intéressées des magistrats et contre l’arbitraire des gouvernants. La loi de Dioclétien, qui est de l’an 294, se trouve au Code Justinien, III, 5, 2.

[115] Sur ce changement, voyez Puchta, Instit., tome II, p. 261, § 182, Walter, § 745, Bethmann-Hollweg, III, 104, et Cuq, le Magister sacrarum cognitionum, ou chef des bureaux qui faisaient l’instruction préalable des affaires soumises au prince. Le droit d’appel à l’empereur avait, dès le temps d’Auguste, modifié l’organisation judiciaire de la république. La réorganisation du conseil impérial par Hadrien, qui fit de ce conseil une haute cour de justice, avait préparé la réforme que Dioclétien accomplit. L’empereur fut alors la source de toute justice.

[116] Digeste, L, 15, 4.

[117] Agri glebatim metiebantur ; vites et arbores numerabantur ; animalia omnis generis scribebantur ; hominum capita notabantur (de Mort. pers., 25). Le Code Théodosien (IX, 42, 7) montre la régularité de l’opération qui se faisait déjà du temps d’Auguste et avant lui : .... quod spatium et quod sit ruris ingenium ; quid aut cultum sit aut colatur ; quid in vincis, olivis, aratoriis, pascuis, silvis fuerit inventum.

[118] Code Justin., IV, 61, 7 : .... octavas more solito constitutas, sous Gratien. On a vu Dioclétien très préoccupé, durant les négociations avec la Perse, de la question du portorium. Les droits énormes payés à Palmyre montrent que la taxe de 12 ½ pour 100 ne devait pas être un maximum établi seulement en certains lieux.

[119] Une inscription de Gruter (p. 286, n. 4) met bien sous Valens un procurator XX hered., mais cette inscription est deux fois suspecte, et par la manière dont elle est rédigée, et par l’écrivain, Panvinio, qui l’a donnée. Orelli (I, p. 59) dit de lui : dubia omnino haud raro ejus est fides.

[120] Cassiodore, Lettres, IV, 19.

[121] Le Syrisches Rechtsbuch publié par Bruns en 1880.

[122] Nov. Major., VII, 16 ; Nov. Valent., III, 5, § 4 ; Cassiodore, Lettres, II, 57. L’unité imposable n’avait point partout le même nom ni peut-être la même étendue : en Afrique, c’était la centuria ; en Italie, la millena ; et il est dit au Code Théodosien (XI, 20, 6) : .... sive quo alio nomine nuncupantur.

[123] Mommsen, ap. Hermès, III, 430, et Marquardt, II, 219. Chaque propriétaire donnait lui-même au fonctionnaire impérial, censitor, en présence des autres contribuables qui avaient intérêt à ce que la déclaration, professio, fût véridique, le chiffre de sa fortune, comme on le fait en Angleterre pour l’impôt sur le revenu. Omnia ipse, qui defert, æstimet (Digeste, L, 15, 4). Au besoin, il y avait débat contradictoire, et une déclaration fausse entraînait la confiscation. Cela est dit au Code Théodosien (VI, 2, 2) pour les sénateurs, et devait exister à plus forte raison pour les autres. Le cens, anciennement quinquennal, plus tard décennal, parait s’être fait, depuis 312, tous les quinze ans, ce qui donna lieu au cycle des indictions.

[124] Ainsi le territoire d’Autun comptait 32.000 juga que Constantin réduisit à 25.000. (Pan. vet., VIII, 11.) Julien diminua en Gaule la taxe pour chaque caput de 25 à 7 aurei. (Ammien Marcellin, XVI, 5, 14.) Le Code Théodosien (VI, 20, 6) parle de capita relevata vel adærata levius. La base du caput servit même pour les fournitures imposées aux possessores : en Thrace, 20 capita, dans la Scythie et la Mœsie, 30, en Égypte, dans l’Orient, l’Asie et le Pont, 33 (?), seront réunis pour fournir annuellement un vêtement militaire. (Hist. Auguste, Gordien, III, 28, et Code Théodosien, VII, 6, 3.)

[125] Sidoine Apollinaire, Carmina, XIII, 19.

[126] Ou, comme le Code Théodosien (II, 31, 1) les appelle, les domini possessionum : c’étaient les propriétaires vivant de leurs revenus, par opposition aux negotiatores et artifices qui vivaient de leur négoce ou de leur industrie et aux pauvres parmi lesquels on distinguait encore ceux qui avaient quelques ressources, rem familiarem, et ceux qui n’avaient rien. Des impôts particuliers et la capitation, proportionnelle à l’avoir déclaré ou supposé, étaient levés sur tous ces contribuables.

[127] .... decaproti et icosaproti.... pro omnibus dejunctorum fiscalia detrimenta resarciunt (Digeste, L. 4, 1, § 1 ; 3, § 10 ; 18, § 26). La dernière loi (18, §§ 1-50) est à lire tout entière pour comprendre l’étendue des munera civilia. Les listes de répartition étaient conservées dans le tabularium de chaque cité par les tabularii civitatum (Code Théodosien, XI, 28, 5) ; il nous en reste quelques-unes : celle, par exemple, des Volceii dans le pays des Lucaniens, pour l’année 323. (Mommsen, Inscr. Neap., n° 216.)

[128] Les curiales avaient deux responsabilités : l’une, envers l’État, comme membres du comité des dix ou des vingt (decemprimi, decaproti, icosaproti), ou simplement comme curiales chargés du recouvrement de l’impôt (Papinien au Digeste, L, I, 17, § 7) ; l’autre, envers la cité, comme magistrats pour leur gestion financière et administrative (Ulpien au Digeste, L, 2, 2, § 8). Dans les deux cas leur fortune était enjeu, et il arrivait assez souvent qu’ils la perdissent au service public pour qu’on ait établi que, dans ce cas, la cité leur devrait des aliments. (Digeste, L, 2, 8.)

[129] Constantin renouvela en 319 (Code Théodosien, XI, 3, 1) l’interdiction portée depuis longtemps contre ces marchés (Digeste, L, 15, 5).

[130] Hadrien fit une remise de près de 200 millions de francs.

[131] Paneg. vet., VIII, 13.

[132] Code Théodosien, IX, 41, Il et 47, 12 ; X, 31, 4 et 42, 3.

[133] Code Théodosien, VIII, 49, 1 ; XI, 29, 4.

[134] Code Théodosien, XIII, 10, 2. Les mots de ce rescrit adressé au président de la Lycie et de la Pamphylie : sicut in orientalibus provinciis observatur, montrent que l’immunité accordée par Dioclétien avait été supprimée dans les provinces de Galère. (Lactance, 23.) En 313, Constantin et Licinius la rétablirent pour tout l’empire.

[135] Code Théodosien, X, 41, 6-10.

[136] Code Théodosien, 49, 3. La dispense valait seulement si inopia civium non est (ibid., 2).

[137] Code Théodosien, XI, 1, 14.

[138] Code Théodosien, XI, 54, 1 ; constitution sans date, mais signée des noms de Dioclétien et de Maximien.

[139] Code Théodosien, X, 41, 10 : .... quandoquidem ea patrimonii munera esse constet.

[140] Code Théodosien, IV, 10, 3, anno 286.

[141] Waddington, Édit de Dioclétien établissant le maximum dans l’empire romain, p. 6.

[142] Lactance, 7. L’édit de Pretiis est de l’an 301.

[143] On les appela des milliaires (μιλιαργήσιον) parce qu’il en fallait mille pour valoir une livre d’or, ce qui donne, pour ce temps-là, le rapport de l’argent à l’or :: 1 : 11.

[144] On a vu que César taillait 40 aurei à la livre, Constantin en tailla 72 pesant chacun 4,55 gr. Cette pièce, nommée solidus, ne changea plus jusqu’à la fin de l’empire byzantin. C’est une constitution de l’an 367 qui donne le chiffre de 72 aurei à la livre ; celle de l’an 325 (Code Théodosien, XII, 7, 1) dit 7 solidi pour une once d’or ou 84 à la livre (uncia = 1/12 de la libra) ; mais on a depuis longtemps proposé de lire dans ce texte sex au lieu de septem. Un kilogramme d’or pur valant aujourd’hui 3.344 francs, une livre romaine, ou 527 grammes d’or, représente environ 1.100 francs, ce qui donne au solidus une valeur intrinsèque de 15 francs et quelques centimes. Comme l’aureus, le solidus portait toujours l’image de l’empereur régnant, et cet usage dure encore. Procope (Bell. Goth., III, 35) dit qu’une pièce d’or portant une autre effigie que celle de l’empereur ne serait pas reçue dans le commerce, ni même chez les Barbares.

[145] Comme monnaie de compte, le follis, ou bourse, représentait 125 milliaires, et deux bourses équivalaient à l’ancien sestertium (1000 sesterces). Dans tout le Levant, on compte encore par bourse, et une bourse vaut 115 francs.

[146] Mommsen porte à 10 centimes le follis que Waddington réduit à 6. Par la pesée et l’analyse chimique, on sait quelle quantité de métal fin se trouve dans une monnaie et ce que cette quantité vaut aujourd’hui pour nous. Mais il est à pets près impossible de connaître sa valeur relative dans les anciens temps, c’est-à-dire quelle dette on payait ou quelle marchandise on achetait avec cette pièce. Une autre chose trouble les calculs : l’intérêt était, de 12 pour 100 ; quelquefois, dans le commerce, de 24, taux auquel prêtait, en des temps prospères, le banquier Jucundus de Pompéi.

[147] Code Justinien, VIII, 47, 5 ; ibid., IV, 20, 6 ; ibid., IX, 1,13 ; ibid., IX, I, 17 : Iniquum et longe a seculi nostri beatitudine esse credimus ; ibid., IX, 1, 14.

[148] Code Justinien, IV, 43, 1 et 2.

[149] Code Justinien, IV, 10.

[150] Code Justinien, II, 11, 1, au titre Ut quæ desunt advocatis partium judex suppleat.

[151] Code Justinien, IX, 44, 8 : Hac ratione universi provinciales nostri fructum ingenitæ nobis benevolentiæ consequentur.

[152] Code Justinien, IX, 18, 2.

[153] Code Justinien, VIII, 49, 4.

[154] Code Justinien, V, 3, 9. Voyez les précautions prises pour augmenter les garanties de bonne justice.

[155] Code Justinien, IV, 52, 4.

[156] Code Justinien, VIII, 51, 12.

[157] Code Grégorien, V, de Nuptiis.

[158] Code Justinien, III, 28, 19 ; VIII, 51, 7, et les nombreux fragments du livre IX, 9, 19-28.

[159] Code Justinien, IV, 10, 12 : Ob æs alienum servire liberos creditoribus, jura compelli non patiuntur.

[160] Naudet, des Changements dans l’administration de l’empire, p. 365-371.

[161] Le Code Grégorien fut suivi du Code Hermogénien ; tous deux ne nous sont parvenus qu’à l’état fragmentaire. La plus ancienne constitution rapportée par le premier est de l’an 196, la plus récente de 296 (?). Mais comme il a servi de base au Code Justinien qui a réuni les constitutions impériales à partir d’Hadrien, on a pensé que les constitutions recueillies au Code Grégorien commençaient à ce prince. Le Code Hermogénien ne contient, dans le Corpus juris de Hænel, que des constitutions de Dioclétien et de Maximien. Le Code Théodosien, rédigé sous Théodose II, qui commanda de recueillir toutes les constitutions restées en vigueur depuis l’avènement de Constantin, fut publié en 438. Cf. Hugo, Hist. du droit rom., t. II, p. 205.

[162] Des six rédacteurs de l’Histoire Auguste, trois écrivirent pendant le règne de Dioclétien : Vulcatius Gallicanus, Trebellius Pollio et Spartianus ; les trois autres, Flavius Vopiscus, Ælius Lampridius et Julius Capitolinus, furent aussi contemporains de Dioclétien, mais ne paraissent avoir publié leurs œuvres que sous Constantin. Ces écrivains n’ont point de talent ; mais, sans eux, nous ne saurions à peu près rien de la période qui s’étend de 117 à 284. Nous devons donc de la reconnaissance à Dioclétien qui provoqua ce double travail de codification et d’histoire, si nous ne nous trompons pas lorsque nous lui en attribuons l’idée.

[163] Au § 7 de de Morte pers., écrit vers 313. Dioclétien construisit des palais et des basiliques, des thermes et des portiques, mais il releva aussi les fortifications des frontières et des villes ruinées. Preuss, Kaiser Diocletian, p. 117-120, a dressé la longue liste de ses travaux.

[164] Cette augmentation d’impôt fut, au dire d’Aurelius Victor, très supportable .... Pensionibus inducta lex nova quæ sane illorum temporum modestia tolerabilis, in perniciem processif (de Cæsaribus, 59).

[165] Cultura duplicatur.... ubi silvæ fuere, jam seges est (Pan. vet., III, 95).

[166] Tamdiu summa felicitate regnavit, quamdiu manus suas justorum sanguine non inquinaret (Lactance, de Morte pers., 9 ; Eusèbe, Hist. ecclés., VIII, 13 ; voyez aussi plusieurs passages d’Aurelius Victor, de Cæsaribus, 39). Burckhardt (die Zeit Constantin’s) discute les accusations passionnées de Lactance et n’en laisse rien subsister ; il conclut ainsi, p. 64 : Ueberhaupt möchte seine Regierung, Alles in Allem genommen, eine der besten und Wohlwollendsten gewesen sein, welche das Reich je gehabt hat. Sobald man den Blick frei halt von den Schrecklichen Bilde der Christenverfolgung und von den Entstellungen und Uebertreibungen bei Lactantius, so nehmen die Züge des grossen Fürsten einem ganz andern Ausdruck an.

[167] Dioclétien, dit Julien dans les Césars, se présente au festin des dieux accompagné des deux Maximien et de Constance, mon aïeul. Quoiqu’ils se tinssent par la main, ils ne marchaient pas de front ; ils faisaient comme un chœur de musique autour de Dioclétien, ceux-là voulant aller devant lui comme ses gardes, et lui les empêchant, parce qu’il ne désirait s’attribuer aucune prérogative par-dessus ses collègues.... Après ces quatre qui avaient formé ensemble une si belle harmonie....