HISTOIRE DES ROMAINS

 

L’EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES DE NOTRE ÈRE.

CHAPITRE LXXXVI — LES MŒURS.

 

 

I. — RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE PRODUITE PAR LA CONQUÊTE DE L’UNIVERS ; ÉPOQUE DU PLUS GRAND LUXE ROMAIN.

On vient de voir que, considéré dans son ensemble, cet immense empire de Rome avait bien des causes de prospérité : le respect dans la famille, la discipline dans la cité, le travail et une richesse relative dans les princes ; enfin, au deuxième siècle, dans le gouvernement, des princes sages et une administration habile qui neutralisaient momentanément les désastreux effets du pouvoir absolu.

Mais ces belles apparences ne cachaient-elles pas un mal funeste ou hideux ? Cette grandeur n’était-elle point minée par un luxe insensé qui détruisait les fortunes privées et par une dépravation des mœurs qui avait usé le ressort des âmes ?

Rome exerce sur les esprits une sorte de fascination qui change les proportions des hommes et des choses. Tite-Live et Corneille ont fait trop grands les héros des anciens temps ; nous agissons comme eux, mais en sens inverse, nous mettons trop bas les Romains de l’empire. La faute en est à cette rhétorique des écoles qui avait pris pour texte habituel de ses déclamations les mérites de la pauvreté[1] et les dangers de la richesse, les vertus que l’une assure et les vices que l’autre donne : lieux communs que, pour notre malheur, Rousseau a repris et que la foule répète.

D’abord il n’y a ni vice ni vertu nécessairement attachés à la pauvreté ou à la richesse, car, si la misère et la fortune sont parfois mauvaises conseillères, il est des hommes qui possèdent la richesse et ne sont point possédés par elle, comme il en est d’autres dont l’indigente demeure n’a jamais abrité une pensée mauvaise. Ensuite, les mœurs de l’ancienne Rome étaient forcément celles de la pauvreté, et, par une transformation inévitable, les mœurs nouvelles de l’empire furent celles de la richesse ou de l’aisance. Enfin, si l’on met à part quelques exceptions tapageuses, telles qu’il s’en produit toujours, ce luxe n’était pas plus extravagant que le nôtre, ni ces fortunes plus grandes que celles qui, chez nous, valurent à leurs heureux propriétaires titres et cordons. Il s’agit, dans la présente étude, non pas d’une thèse de philosophie, mais d’une question d’économie sociale. On cherche la vérité et les conséquences politiques des faits ramenés de leurs proportions légendaires à leur réelle importance. Quand 1on aura constaté que ce luxe des Romains était confiné dans quelques villes, ces richesses dans quelques familles, même dans une certaine époque, on sera conduit à penser que ce ne furent pas des folies, auxquelles cent millions d’hommes restaient étrangers qui ruinèrent l’empire.

Quand les compagnons de Romulus rapportaient en triomphe dans l’enceinte du Palatin les gerbes fauchées sur le sol ennemi, ils n’avaient ni colonnes de porphyre pour soutenir leurs demeures, ni brillantes étoffes pour embellir leurs rudes épouses, ni aliments variés pour apaiser leur faim. Ils habitaient des huttes de branchages ou de boue, vivaient de leur champ et de leur troupeau, achetaient des outils avec quelques as tirés des produits de la vigne ou du pré, et la femme tissait la tunique et la toge. Valaient-ils mieux que leurs descendants ? Pour les vertus civiques et militaires, assurément, car ils étaient soldats et citoyens, et les Romains de l’Empire n’étaient plus ni l’un ni l’autre ; mais, pour les vertus privées, qui peut affirmer que, dans les conditions modestes, la moralité n’était pas la même ?

Les censeurs crurent les anciennes mœurs nécessaires à la République, et elles l’auraient été si Rome fût restée une ville de laboureurs, au lieu de devenir la capitale du monde. Ils proscrivirent le luxe naissant des habits et de la table, les parures des femmes, les ornements d’or, certains mets, jusqu’à l’engraissement poulets et des oiseaux comestibles, qui leur parut un danger public[2]. Sous Tibère encore, les édiles voulurent faire revivre les édits fixant le prix qu’il était permis de mettre à chaque mets et le nombre des mets pour chaque repas. A cette nouvelle, grand émoi dans la ville. On craignait, dit Tacite, que le prince ne fût tenté, par son austère économie, de ramener durement à l’antique frugalité[3]. Avec sa sagesse habituelle, Tibère se moqua gravement du zèle spartiate des édiles ; il leur montra que Rome avait besoin des provinces pour vivre ; que détruire les relations établies serait bouleverser l’État ; qu’enfin il était dangereux de faire des lois que, si vite, on oublie ou méprise.

Le commerce des Romains s’était étendu, en effet, avec leurs conquêtes. Ils avaient su bientôt où se trouvaient les marbres les plus précieux, les bois les plus beaux, les tissus les plus souples, les aliments les plus délicats ; et, la victoire leur ayant livré les trésors accumulés durant des siècles par les rois et les peuples, ils s’étaient trouvés tout à coup riches, comme le furent les Espagnols après la conquête du Pérou. Alors il arriva ce qu’on a vu dans les circonstances analogues, qu’on voulut être mieux logé, mieux vêtu, mieux nourri. L’héritier de Cincinnatus remplaça l’épaisse tunique en laine grossière par une fine étoffe de Milet teinte dans la pourpre de Tyr, et la fille des robustes ménagères qui pilaient le blé et pétrissaient le pain de la famille couvrit sa tête, son cou et ses bras de perles précieuses[4]. On changea les petites maisons bâties de pisé ou de travertin en monuments de marbre où brilla tout le luxe d’Éphèse et d’Antioche. On fit servir, sur des tables en cèdre de Maurétanie, le turbot de Ravenne et les huîtres de Tarente, les escargots d’Illyrie ou d’Afrique et la murène de Sicile, le vin des Cyclades et les chevreaux d’Ambracie, les faisans de la Colchide et le paon de la Perse, le flamant d’Égypte et la pintade de Numidie, mille autres choses enfin payées très cher et cherchées bien loin, pas aussi loin, cependant, que nous allons pour nous donner le thé de la Chine et le café de l’Arabie, le sucre de l’Amérique et l’ivoire de l’Afrique centrale, la soie du Japon et les diamants du Brésil. Pline se fâche de ce qu’on voulait boire frais, en achetant aux paysans des Abruzzes la neige de leurs montagnes pour en mettre dans son vin[5]. Nous n’avons pas le droit de partager cette trop vertueuse indignation, nous qui, sans nous croire bien coupables, tirons notre glace de la Norvège ou du Canada, et qui en portons jusque dans l’Inde.

Nous avons montré, dans un précédent chapitre, avec quelle rapidité les côtes de la Méditerranée s’étaient couvertes de cités florissantes, parce que les peuples assis au bord du grand lac romain échangeaient, d’une rive à l’autre, leurs produits et trouvaient partout des marchés avantageux. Tandis que les vaisseaux sillonnaient sans inquiétude une mer pacifiée, les denrées arrivaient des contrées les plus lointaines aux lieux de consommation par des routes tracées à travers les continents ; et de ces relations faciles résultait une aisance générale. Que des écrivains, tout en jouissant largement du présent, aient paru regretter la simplicité antique, il ne faut point s’en étonner. La thèse de l’austérité était belle à soutenir, surtout lorsqu’elle n’obligeait personne et qu’elle permettait aux philosophes d’écrire, sur des tables d’or, l’éloge de la pauvreté. Pour se convaincre que ces belles sentences étaient bien un canevas à broder de la prose ou des vers, il suffit de voir Apulée morigéner son siècle avec la grosse voix de Caton, et Martial, lui-même, s’oublier jusqu’à célébrer les plaisirs et les vertus champêtres du bon vieux temps[6].

Laissons donc, sans les en blâmer, l’épicurien Salluste, et Varron, et Sénèque, et Pline l’Ancien, se scandaliser que l’on courût la terre et les mers pour donner à quelques voluptueux des plaisirs d’un moment[7]. Avec la sécurité qui régnait partout, l’industrie et le commerce mettaient nécessairement en circulation une foule de produits dont on pouvait jouir sans se déshonorer. Beaucoup en usaient bien ; quelques-uns en usaient mal, c’est-à-dire avec excès, et gaspillaient l’or à de vaines somptuosités, comme ce fou qui, sous Néron, dépensa, dit-on, pour les roses d’un festin, 4 millions de sesterces, qui allèrent naturellement aux paysans de Campanie dont l’industrie avait su faire pousser ces roses[8]. Est-ce que l’Angleterre ne serait plus l’Angleterre, parce que le descendant de ceux dont l’existence était si parcimonieuse et si dure, au temps de la reine Élisabeth, traverse l’Océan sur un navire de plaisance plus commode et plus beau que n’en eut jamais Cléopâtre, enlève à prix d’or nos statues, nos tableaux, et, sans s’émouvoir, perd en un jour, au Derby, 4 ou 500.000 francs à parier pour ou contre un cheval[9] ? Ce pari est un mauvais emploi d’une fortune qui passe d’une main dans une autre sans rendre, durant le trajet, aucun service à la communauté ; mais cet homme, qui a probablement autant de vices et de vertus que son aïeul, n’a pas les mêmes habitudes, parce qu’il vit dans un autre milieu. La richesse, remplaçant pour lui la pauvreté, a changé les conditions de son existence ; elle n’a pas nécessairement dégradé sa nature, et, comme son pays a gagné en libertés politiques ce qu’il a perdu en rudesse de mœurs, l’Angleterre a grandi au lieu de diminuer. L’empire romain aurait eu la même fortune s’il avait eu des compensations analogues.

L’antiquité a vu deux fois le phénomène économique qui s’est produit deux fois aussi en Europe, au seizième et au dix-neuvième siècle, lorsque des masses énormes de métaux précieux furent subitement jetées dans la circulation. Alexandre mobilisa les trésors accumulés en lingots par les monarques de la Chaldée, de l’Assyrie et de la Perse : plus de 2 milliards de numéraire. L’Asie occidentale en fut inondée, et son commerce, son industrie, en reçurent une puissante impulsion. Une bonne partie de ces richesses revint aux Romains par la conquête de la Macédoine, de Pergame, de la Syrie et de l’Égypte. Il s’y ajouta tout ce que les proconsuls trouvèrent à prendre en Sicile, à Carthage, en Espagne, en Gaule[10], et ce que César jeta à ses légionnaires, quand il eut forcé les portes du sanctius ærarium. C’était le produit dû travail de dix siècles que le pillage du monde civilisé et barbare accumulait dans la capitale de l’univers, aux mains des familles qui se partageaient les commandements.

Le temps du plus grand luxe à Rome va de Lucullus à Néron, ou depuis la conquête de l’Asie occidentale jusqu’à la guerre civile qui suivit l’extinction de la maison des Césars. Alors se montrent toutes les extravagances de cette noblesse qui, dans l’ivresse de sa fortune, ne sut gouverner ni les provinces, ni sa richesse, ni elle-même. Lucullus et César, sous la république, Caligula et Néron, sous l’empire, représentent cette situation nouvelle du patriciat, les premiers avec les goûts relevés de grands seigneurs artistes et lettrés, les deux autres avec la fougue insensée de tyrans qui voulaient que rien ne partît au-dessus de leurs caprices[11].

Les plus grosses fortunes que nous connaissions pour ce temps et pour toute l’époque romaine appartenaient à l’augure Lentulus, sous Tibère, et à l’affranchi Pallas, sous Claude, 300 millions de sesterces ; celle de Narcisse, sous Néron, allait à 400 millions. C’était pour les deux premiers un peu moins de 80 et pour le troisième environ 104 millions de francs. Le bien du fameux Apicius arrivait seulement au quart de ce que possédait Narcisse, celui de Crassus à la moitié[12]. Combien l’Angleterre, l’Union américaine, même la Russie, n’ont-elles point de particuliers plus riches ? Un de nos banquiers l’était dix fois davantage[13]. Mais le pouvoir de l’argent étant alors plus grand qu’aujourd’hui, tandis que la masse de la population se trouvait plus pauvre, l’écart entre la condition de tous et celle de quelques-uns semblait bien plus considérable. De là, l’étonnement et le scandale. Du reste l’écart diminua rapidement. Née du pillage, cette fortune de hasard ne pouvait se renouveler aux dépens des sujets, sous un gouvernement qui faisait respecter leurs biens, ni aux dépens des étrangers, parce que Rome ayant soumis, durant la république, toutes les nations riches, n’eut plus à combattre sous l’empire que des nations pauvres. Au lieu de prendre à ceux-ci leur or, ce fut Rome qui leur donna le sien par le commerce[14] et par les pensions faites à leurs chefs.

Les sources où se puisait l’or étant fermées et celles par où il s’écoulait s’ouvrant largement, la richesse s’échappa peu à peu des mains dans lesquelles la victoire l’avait mise. Les uns furent ruinés par le luxe et la débauche, les autres par les confiscations. Une partie du sénat avait déjà été pensionnée par Auguste, et on a vu Tibère obligé, malgré sa parcimonie, de venir au secours de plusieurs nobles personnages. Le petit-fils d’Hortensius, qui avait obtenu 1 million de sesterces du premier empereur, mendiait encore sous le second, qui en donna 200.000 à chacun de ses quatre enfants. On tendait la main sans pudeur. Verrucosus supplie le prince de payer ses dettes ; d’autres livrent au sénat la liste de leurs créanciers pour intéresser l’assemblée à leur misère. Ceux-ci refusent des magistratures parce qu’ils ne peuvent faire face aux dépenses qu’elles exigent ; ceux-là se réjouissent que Claude les chasse du sénat à cause de leur pauvreté. Auguste et Tibère avaient déjà fait de pareilles exécutions. Il est à peine un empereur qui n’ait eu à reconstituer à plusieurs sénateurs les 1.200.000 sesterces nécessaires pour siéger à la curie. Quand Vespasien arriva au pouvoir, les deux premiers ordres étaient comme anéantis ; il fut contraint de reformer une nouvelle noblesse avec des familles provinciales. Encore toutes ces familles ne trouvèrent-elles pas le moyen de faire grande figure à Rome, s’il en faut croire Juvénal nous montrant des préteurs, des tribuns, des descendants d’illustres maisons qui mendient la sportule à la porte de quelque riche affranchi, et qui supputent, au bout de l’année, de combien leur maigre revenu s’est augmenté par ce salaire quotidien[15].

Les empereurs eux-mêmes, et je parle des meilleurs, ne furent pas toujours à l’abri de la gêne. Ils étaient riches, quand le trésor était administré avec une sévère économie ou quand les confiscations le remplissaient. Mais ceux qui confisquaient étaient aussi ceux qui gaspillaient. On a vu Caligula et Néron aux abois : ils le méritaient. Mais Galba fut économe par nécessité autant que par caractère ; à l’avènement de Vespasien, le gouvernement ne pouvait plus marcher. Nerva traversa une crise pareille, et Marc-Aurèle fut obligé de vendre les joyaux, le mobilier du palais et jusqu’à la garde-robe des impératrices.

Il se passa donc un phénomène qui n’a pas été assez remarqué : de Lucullus à Néron, l’or de la conquête reste dans un petit nombre de mains, ce qui permet alors toutes les folies ; puis il se divise, se disperse, et, comme par une pente naturelle, va, suivant les besoins du luxe, à ceux qui produisent ou transportent ce que le luxe exige.

Quand la cuisine est grasse, dit Franklin, le testament est maigre. Où allèrent les millions d’Apicius et les fortunes consulaires de la première époque ? A ceux qui avaient aidé à les manger en fournissant les objets de la dépense. Octavius achète un surmulet 5000 sesterces : il fait une sottise dont Tibère se moque, tuais le pêcheur fait une excellente affaire qui met pour une année l’aisance dans sa cabane. Que le pauvre diable bénéficie d’un certain nombre de pareilles folies, et il finira par trouver la fortune dans ses filets, celle du moins qui constituait alors, comme à présent, l’aisance du petit bourgeois, 20.000 sesterces de revenu, ou 4 à 5000 livres de rente[16].

Non seulement la richesse se déplace en se répartissant dans la masse de la population, proportionnellement au travail ou à l’adresse de chacun, mais elle diminue de quantité. La conversion de beaucoup d’or et d’argent en objets d’art, de parure et d’ornement, restreignit d’autant le chiffre du numéraire circulant. Pour la seule dorure du Capitole, Domitien dépensa 12.000 talents. Le commerce avec l’Orient en faisait disparaître une autre partie ; chaque année, 50 millions de sesterces prenaient la route de l’Inde et probablement autant celle de l’Arabie, d’où ils ne revenaient pas[17] ; enfin l’Océan gardait ce que les naufrages lui avaient donné, et les Barbares ne rendaient rien des pensions ou des présents faits à leurs chefs[18].

Les mines pouvaient-elles réparer toutes ces pertes ? Celles d’Espagne, qui étaient les plus riches[19], livraient annuellement 20.000 livres pesant d’or, soit 2.256.0000 francs. Celles d’argent, plus nombreuses, mais bien autrement difficiles à exploiter, ne devaient pas donner beaucoup plus, puisque tout le minerai d’argent produit actuellement par l’Europe entière, à l’aide des procédés les plus perfectionnés, ne va pas à 14 taillions de francs. On allait cesser de travailler aux mines de Laurion, et l’on commençait seulement à tirer quelque chose de celles de la Transylvanie. L’Espagne restait donc le grand atelier de production pour l’argent[20]. Mais les Carthaginois et la république romaine avaient dû épuiser bien des veines, car, du temps de Polybe, quarante mille hommes travaillaient aux seules mines de Carthagène, qui ne donnaient cependant que 25 000 deniers par jour, ou 2 sesterces ½ par ouvrier. Les exploitations métalliques ne rendaient donc pas aux Romains beaucoup plus que l’équivalent de ce qu’ils perdaient chaque année. Aussi le numéraire n’était pas abondant, comme le prouvent les chiffres de l’intérêt ordinaire, 6 pour 100 en Italie, qui avait plus de capitaux, 12 pour 100 et davantage dans les provinces. Dès le règne du second empereur, une crise monétaire éclata. Il n’en conjura les désastreux effets qu’en constituant de ses deniers un fonds de 100 millions de sesterces qui servit à prêter, pour trois ans, sans intérêt, à la condition qu’on donnât une hypothèque du double sur des terres. Cette clause prouve que la crise atteignait surtout la classe riche ; elle avait, en effet, été déterminée par la remise en vigueur d’une loi de César, qui défendait d’avoir en espèces plus de 60.000 sesterces. Une pareille loi, qui ne fut jamais abolie, puisque, un siècle plus tard, Trajan et Marc Aurèle l’appliquèrent aux sénateurs, obligeait ceux qui ne voulaient pas rester à la discrétion d’un délateur à immobiliser, en maisons et en terres, la, meilleure partie de leur fortune. Il en résulta que le capital foncier prit de jour en jour plus d’importance, à la différence de ce qui se passe dans nos sociétés modernes, où la richesse mobilière et industrielle tend à primer la richesse territoriale. Or celle-ci ne tarde pas, dans les sociétés où elle domine, à faire des propriétaires du sol un corps aristocratique, et c’est à quoi l’empire aboutira.

En somme, avec son capital restreint, son outillage industriel insuffisant[21] et des procédés de travail qui entraînaient une énorme dépense de temps, d’hommes et d’argent, le monde romain était pauvre, comparé à nos sociétés modernes, et cette pauvreté relative donnait des proportions effrayantes à des excès isolés. En outre, comme il était entouré d’une barbarie qui ne lui fournissait à peu prés rien, il était obligé de vivre sur lui-même. La richesse, incessamment détruite par l’usage, n’y était pas incessamment renouvelée et accrue par la production. Pour les grandes familles romaines, la paix établie par Auguste avait été moins profitable que la guerre. En deux ou trois générations, elles perdirent sous l’empire ce qu’elles avaient gagné sous la république, et, comme deux forces qui s’étaient usées l’une contre l’autre, l’ancien patriciat disparut en même temps que la famille des Césars.

Sans apercevoir que l’or triomphal était retourné aux vaincus, dont il vivifiait le commerce et l’agriculture, Tacite a, du moins, très bien vu le rapide appauvrissement de la noblesse romaine et le changement dans les habitudes qui en résulta. Il en donne même la date : celle de l’avènement de Vespasien, c’est-à-dire du prince qui était né dans une condition modeste. La noblesse, dit-il, épuisée de sang et de richesse, revint à des goûts plus modérés. D’ailleurs tous ces hommes nouveaux, qui arrivèrent des villes municipales et des colonies, pour remplir le sénat, y apportèrent l’économie de leur vie privée, et, quoique la plupart d’entre eux, par bonheur ou adresse, aient trouvé dans leur vieillesse l’opulence, ils conservèrent leurs premières habitudes. Mais le principal auteur de la révolution fut Vespasien, qui, à sa table et dans ses vêtements, rappela la simplicité antique. Tout le monde l’imita, et le désir de plaire en ressemblant au prince fit plus que les lois, la crainte et les châtiments[22].

Les successeurs de Vespasien suivirent son exemple : Nerva, Trajan même, malgré certains goûts de soldat qu’il garda sous la pourpre, Hadrien, les deux Antonins, gérèrent avec sévérité les finances de l’État et n’eurent que le luxe des constructions monumentales, qui sont la gloire d’un règne quand c’est l’art qui les élève ou l’utilité publique qui les réclame. Tous les provinciaux établis dans les charges et qui formaient maintenant la haute société romaine réglèrent sans peine leurs mœurs sur celles de la nouvelle cour.

Il faut donc distinguer, avec Tacite, deux époques, lorsque l’on parle des mœurs de l’empire dans les premiers siècles : celle qui s’arrête à la mort de Vitellius et celle qui va de Vespasien à Commode.

La première est le temps des grandes folies. Alors on voit des gens désireux, comme il s’en trouve toujours, d’étonner le monde par un luxe éclatant et de se faire un nom[23], à défaut de talent ou de courage, par une maîtresse à la mode, des chevaux de sang, une table digne de la salle d’Apollon, où Lucullus dépensait 200.000 sesterces à chacun des dîners qu’il donnait. Sous les bons princes le désœuvrement, sous les mauvais la crainte, précipitaient dans ces excès les fils des grandes races. On échappait à l’ennui ou à la peur par les vains bruits d’une existence qui semblait remplie parce qu’elle était agitée. Le règne de Néron marque le point le plus bas où soit descendue la moralité païenne et le point le plus élevé qu’ait atteint le luxe des grands.

Mais, de même que pour la politique, les historiens ont mis tout l’empire dans Rome, en ne montrant jamais que ce qui se passait au palais ou à la curie ; ils ont mis, pour les mœurs, Rome par tout l’empire, et pas même Rome entière, mais les habitudes de ses débauchés et de ses fous. On voyait certainement, ailleurs que le long de la voie Sacrée ou sous le portique de Quirinus, des gens qui tourmentaient leur fortune, des hommes chaque jour en quête de plaisirs nouveaux, des femmes aussi préoccupées que nos élégantes des minutieux détails d’une toilette coûteuse ; mais c’était le petit nombre, puisqu’ils faisaient scandale, et ils vivaient dans les capitales, dans les villes d’eaux et autour de ce golfe de Naples qui a vu autant de folies que certains points de notre côte normande.

Pour la masse de la population, elle avait recueilli les miettes tombées de ces tables trop bien servies, et elle avait gagné, à satisfaire ce luxe, un peu d’aisance, pas assez cependant pour ne pas garder des goûts modestes, à la mesure de sa fortune.

Un petit nombre de faits et de chiffres concernant la table, le vêtement et l’habitation[24] serviront de preuves à ces observations générales.

 

II. — LA TABLE, LE VÊTEMENT, L’HABITATION.

Le luxe de la table, dit Tacite, se soutint avec fureur pendant cent ans, depuis la bataille d’Actium jusqu’à la guerre qui mit Galba en possession de l’empire. Il avait commencé plus tôt, car les célébrités en ce genre, Lucullus, Hortensius, Philippus, et les singularités culinaires sont de beaucoup antérieures à Auguste. Dans la loi somptuaire de Sylla, Macrobe trouvait mille mets énumérés comme étant alors fort ordinaires, et que de son temps on ne connaissait plus. Quelle liste, bons dieux ! En voyant tant d’espèces de poissons et de ragoûts aujourd’hui inconnus, je ne puis m’empêcher de croire que le débordement des mœurs était extrême en ce siècle-là. La gourmandise romaine avait diminué comme le luxe. Varron, avant Actium, Pline, au temps de Néron, montrent que les derniers républicains et les premiers sénateurs de l’empire pouvaient rivaliser entre eux de sensualité gastronomique. Alors on trouve des aliments nouveaux ou de nouvelles manières de préparer les anciens. On pratique ce que nous croyons avoir inventé : la pisciculture[25], l’acclimatation, la transplantation de vieux arbres, même de vieilles vignes[26]. On a des serres pour les fleurs, les fruits, le raisin, et le stérile hiver est forcé de donner les produits de l’automne[27]. On naturalise, sur le littoral du Latium et de la Campanie, des poissons de la côte d’Asie et une foule de coquillages comestibles. On creuse des viviers pour conserver les meilleures espèces et ne pas s’exposer au risque de manquer de poisson un jour de grosse mer. Ces constructions prennent de telles dimensions, que les héritiers de Lucullus tirent 40 millions de sesterces de ce qu’ils trouvent dans ses viviers, chiffre qui semblerait impossible si un contemporain, Varron, ne disait qu’Hirrius, avec les siens, se faisait un revenu annuel de 12 millions de sesterces, et qu’il donna en une seule fois à César six mille murènes.

La gourmandise romaine, savante et délicate, repousse les aliments vulgaires, le mouton, le bœuf[28] ; elle veut des mets plus légers, et, malgré les édits des censeurs, l’industrie des volières et des parcs devient aussi lucrative que celle des viviers : on y élève toute sorte d’oiseaux, d’animaux et de mollusques, que nous ne mangeons plus, tels que le loir, le paon, la grue, le flamant. Une matrone d’une famille consulaire vendait annuellement cinq mille grives engraissées à 3 deniers la pièce, et, avant même le premier triumvirat, l’élevage des paons rapportait à Aufidius Lurco 60.000 sesterces par an[29]. On savait engraisser les oies de manière à leur donner un foie énorme ; un consul et un chevalier se disputaient l’honneur de cette invention[30].

Le patriciat trouvait à faire ces choses un plaisir et un profit. Comme notre noblesse, après avoir perdu le pouvoir, se donna aux améliorations agricoles, beaucoup de gouverneurs rapportaient des plantes et des fruits de leurs provinces asiatiques ou africaines, et ils les faisaient cultiver sur leurs domaines par des esclaves ou des affranchis amenés de ces régions. Depuis Lucullus qui, quarante ans avant Actium, avait mis dans sa part de butin sur Mithridate le cerisier du Pont, jusqu’au voyageur inconnu qui, du temps de Pline, introduisit près de Naples le melon, originaire des bords de l’Oxus, on ne cesse pas d’importer en Italie des plantes nouvelles, que l’on cherchait ensuite à améliorer. Le père de l’empereur Vitellius, par exemple, qui gouverna la Syrie sous Tibère, essaya de naturaliser dans sa villa d ‘Albe la plupart des fruits de cette province. L’Italie devint donc le jardin d’acclimatation de l’ancien monde[31]. De là, les fleurs les plus belles, les fruits les plus savoureux, se propagèrent dans l’Occident, et ceux qui maudissent le plus éloquemment le luxe de Rome jouissent aujourd’hui sans remords du résultat de ses méfaits.

Lorsqu’on parle du luxe de la table à Rome, il n’est pas permis d’oublier deux hommes qui en marquent le point culminant : Apicius, avec un certain art ; Vitellius, avec brutalité. Il y eut plusieurs Apicius ; le plus célèbre vivait sous Auguste et Tibère. Il inventa des mets, rédigea peut-être un traité de la cuisine, et fut réputé le plus grand gourmand de la terre. Aussi eut-il pour gloire dernière d’être pris comme modèle, par ce fou d’Élagabal[32]. Il possédait 100 millions de sesterces et se tua quand il ne lui en resta plus que 10 millions, pensant, comme notre cardinal de Rohan, qu’un galant homme ne pouvait pas vivre à moins de 500.000 livres de rentes. Bien des modernes ont eu des fantaisies aussi capricieuses sans atteindre à sa renommée c’est qu’aujourd’hui quantité de gens donnent des festins aussi somptueux, qui n’étonnent personne, tandis que ceux d’Apicius émerveillaient les uns et scandalisaient les autres.

Quant à Vitellius, il avait été le digne empereur de ceux des Romains qui faisaient un dieu de leur ventre et qui trouvaient le moyen de manger toujours, en pratiquant un usage immonde pour recommencer à dîner[33]. Toutefois il semble avoir eu moins de frais d’imagination à faire qu’on ne le suppose, lorsqu’il inventa son fameux bouclier de Minerve, qui portait toutes les raretés comestibles, si l’on en juge d’après la table de Trimalcion, ou par le festin qu’un siècle et demi plus tût s’étaient donné les pontifes et les vestales de la république. Le menu de ce dîner avait été religieusement conservé par le grand pontife Metellus[34], car les festins sacerdotaux étaient célèbres à Rome, comme ils l’ont été partout, pour la chère exquise qu’on y faisait[35].

Voici, dit Macrobe, en quoi consista le festin le jour où Lentulus fut inauguré flamine de Mars :

Premier service : Hérissons de mer, huîtres crues, pelourdes et spondyles (coquillages), grives, asperges, poule grasse sur un pâté d’huîtres et de pelourdes, glands de mer noirs et blancs (coquillages), spondyles, glycomarides (coquillages), orties de mer, becfigues, rognons de chevreuil et de sanglier, volailles grasses enfarinées, becfigues, murex et pourpres (coquillages).

Second service : Tétines de truie, hures de sanglier, pâtés de poisson, pâtés de tétines de truie, canards, sarcelles bouillies, lièvres, volailles rôties, farines (sans doute des bouillies ou des crèmes), pains du Picenum[36].

La liste est longue, et le Vatel de Lentulus faisait bien les choses ; mais, en vérité, Carême, à qui le czar Alexandre donnait un traitement de maréchal de France, 30.000 francs par an, pour diriger sa cuisine, et Chevet, l’ordonnateur de tant de festins officiels, étaient de plus grands artistes. Nous n’en mettons pas moins la gourmandise romaine bien au-dessus de la nôtre, en quoi nous faisons certainement tort à celle-ci.

On ne peut parler de la table à Rome sans montrer un personnage qui est resté tout romain, car on ne le trouve dans aucune autre société jouant un rôle si bien rempli : le parasite.

Dans les pays qui bordent, sous le plus heureux climat, les rives de la Méditerranée, le travail est une fatigue et un ennui : aussi on travaille le moins possible, et cependant on jouit le plus qu’on peut. Le plaisir coûte cher : comment gagner de quoi l’acheter ? Par l’industrie et le négoce ? Sans doute ; mais cela est bon pour le commun des hommes ; aux habiles, il parait bien plus agréable de chercher la fortune avec son, esprit qu’avec ses bras, sui : tout si l’on ne répugne point à s’aventurer dans les voies mauvaises où la délation, la servilité, l’usure, la captation des testaments, promettent de bonnes récoltes. L’unique industrie d’un certain nombre est de vivre aux dépens des autres. On exploite la vanité, les ridicules, et, quand on ne peut pas, comme le délateur ou l’usurier, prendre la fortune, on aide, comme le parasite, à la manger.

Le parasite est d’abord client : c’est le stage nécessaire pour monter plus haut. Allons, Chérestrate, voilà le jour, lève-toi bien vite. Avant l’aurore il est sur pied. Il sort précipitamment, avec une toge usée sur les épaules, et achève de s’habiller en courant. Où va-t-il ainsi ? Au travail ? Oh ! Que non ! Un vrai citoyen n’a pas d’occupations serviles. Il court au lever de Trimalcion. C’est un client assidu. Il veut que son zèle soit remarqué, car il n’a que cela pour vivre. Du matin jusqu’au soir, il est à la suite de son patron. Quoi ! Chérestrate escorte un affranchi ! Ne vous indignez pas ; près de lui et au même titre sont des fils de patriciens. A midi, sa journée lui est payée. Il remporte son panier d’osier plein des restes de la table du maître. Ennius l’a dit, Juvénal le répète : Oportet habere, il faut avoir. Par quels moyens ? peu importe. L’argent est toujours bon, d’on qu’il vienne. Le mot est d’un empereur.

Si Chérestrate a l’humeur bouffonne ou la tête dure, il sortira de la foule. Au lieu de rester à la porte, réduit à humer l’odeur des mets, comme Jupiter vit de la fumée des sacrifices, il entrera au festin, il deviendra le convive inséparable du martre : le voilà parasite. C’est un bon métier, quoiqu’il ait ses ennuis ; mais lequel n’en a pas ? Certains riches veulent avoir sous la main un souffre-douleur. Leurs esclaves sont bien là ; mais le beau plaisir de jeter un plat à la tête d’un esclave ! Cela se fait tous les jours : on n’en rit plus. Un homme libre, un citoyen de vieille souche qu’un affranchi d’hier bafoue et soufflette, à la bonne heure ! Dans les diverses catégories de parasites, celui-là s’appelle le plagipatide ou le duricapiton[37]. Être battu est sa spécialité : aussi, comme il tonnait les devoirs de sa profession, il supporte tout sans se plaindre. Ses épaules ou sa tête payent pour son estomac, et pourtant a-t-il bien souvent maigre pitance. Quelle chère faites-vous ? dit Juvénal aux parasites. Un esclave insolent vous jette un morceau de pain moisi et vous donne du vin qui ne serait pas bon à dégraisser la laine. On apporte à l’amphitryon un poisson qui remplit à lui seul un bassin immense ; à vous, on glisse sur une assiette cassée un coquillage farci avec la moitié d’un œuf, offrande usitée pour les morts. En échange, les injures vous arrivent drues et serrées ; bientôt les coupes volent et les serviettes se rougissent de sang ; ou bien c’est un vase plein de cendres qu’on casse sur votre front, à la grande hilarité des convives[38].

Ainsi traitée, fort battue et peu nourrie, la race des duricapitons alla s’éteignant. Les adulateurs la remplacèrent : Moi, dit l’un d’eux, je m’attache à ces gens qui, en dépit d’une triste nature, veulent être les premiers en tout. Je souris quand ils plaisantent. Ils disent oui, je dis oui ; ils disent non, je dis non. Il faut que je joue de malheur pour que quelqu’un ne me dise pas : Allons, viens souper[39].

L’espèce la plus relevée était celle des diseurs de bons mots. Mais le rude métier que d’amuser un homme ennuyé et d’avoir toujours de l’esprit ! Le derisor, c’est son nom, se tient à l’affût de toutes les nouvelles. Il sait de quoi l’on délibère dans le conseil du roi Pacorus, le nombre de vaisseaux qui ont quitté l’Afrique, ce qui est arrivé, ce qui n’arrivera jamais, même ce que Junon a dit à l’oreille de Jupiter.

Il y a par malheur une morte saison pour les parasites, l’été, quand les riches fuient à la campagne. Comme les limaçons, dit l’un d’eux, rentrent pendant la sécheresse dans leurs coquilles et y vivent de leur propre suc, ainsi les parasites vivaient de leur propre substance, lorsque ceux qu’ils mangent sont aux champs[40]. Heureux le parasite qui aura pu amasser quelque chose pour ce temps néfaste ! mais il sera méprisé de ses collègues : C’est un parasite de rien, celui qui a de l’argent dans sa demeure[41]. Le point d’honneur de leur profession est qu’il faut tout manger. Ainsi les vices font deux victimes : celui qui les a et celui qui en vit. Le premier y perd la santé ou sa bourse ; le second, son honneur. Par la débauche prospèrent mille industries repoussantes ; au milieu de l’orgie se forme une classe dégradée, rampante et vile, qui s’attache aux prodigues et les met sur la paille en buvant tout, même la honte, jusqu’à la lie.

Cependant il n’y avait pas dans l’empire que des Apicius ou des Trimalcions, et pour deux raisons : la première, c’est que la médiocrité générale des fortunes ne permettait les excès qu’à un petit nombre ; la seconde, c’est que les gourmands avaient contre eux une grande force, le climat. Il n’était pas nécessaire que dans les écoles les disciples d’Épicure et de Zénon recommandassent à l’envi la sobriété : un maître plus impérieux, la nature, en faisait une loi. L’abus des boissons alcoolisées, déjà dangereux au mord, devient, au Midi, un vice qui tue. Là, une alimentation trop forte produit rapidement des maladies mortelles : une erreur de régime a fait plus de victimes dans notre armée d’Algérie que les balles des Kabyles. Un Arabe de Syrie ou d’Afrique vit de quelques dattes et fait de longues traites avec un peu de farine délayée, au creux de sa main, dans l’eau d’un ruisseau. Les Grecs ne connaissent pas plus l’ivresse aujourd’hui qu’autrefois, et l’interdiction du vin pour les croyants de l’islam est une mesure d’hygiène que Galien conseillait déjà aux Romains. Ceux qui veulent se bien porter, disait-il, doivent mouiller leur vin[42]. En Italie, zone intermédiaire entre les régions humides et les pays chauds, on faisait du vin et on en buvait. Aux Saturnales, qui étaient la fête de la canaille, on comptait bon nombre d’ivrognes ; quelques personnages avaient même ambitionné la réputation de grands buveurs : ainsi Marc Antoine, le triumvir, le fils de Cicéron et Novellius Torquatus, qui avait gagné le surnom de Triconge en vidant dix litres d’un trait[43].

En général, la sobriété dominait. Pline l’Ancien mangeait très peu[44]. Sénèque passa une année entière sans une bouchée de viande ; il finit par renoncer au vin, aux parfums, et n’usa du reste qu’avec une modération qui ressemblait beaucoup à de l’abstinence[45].

Il aimait à répéter après Épicure : Avec du pain et de l’eau, personne n’est pauvre et tout le monde peut prétendre au souverain bonheur dont jouit Jupiter[46]. On a vu le menu de Lentulus, en voici un de Pline le Jeune. Un ami qu’il avait prié à dîner n’étant pas venu, il lui énuméra, pour lui donner des regrets, toutes les friandises qu’il avait préparées : A chacun sa laitue, trois escargots, deux œufs, un gâteau, du vin miellé et de la neige, des olives d’Andalousie, des courges, des échalotes et mille autres choses aussi délicates[47]. C’était un dîner de nonnes. Martial lui-même demandait beaucoup moins pour être heureux, et le dîner qu’il offre à Turanius est encore plus modeste, bien que la carte soit rédigée avec la complaisance d’un poète qui a voulu tout à la fois écrire de jolis vers et donner un modèle de bon goût gastronomique. Le démagogue Ganymède, qui aurait bien voulu faire une émeute à Crotone, ne réclamait point 35 as et du vin à discrétion : l’appétit populaire n’allait pas alors au delà d’un pain de 2 sous par jour ; encore consentait-on à le gagner[48] : c’est la ration d’un lazzarone. Mais, si ces hommes du Midi se contentaient de peu, ils aimaient les jeux, les spectacles, la faconde, et s’entendaient a merveille à exploiter les prodigues ou les chercheurs de popularité municipale. De là, tant de fêtes, de repas publics, d’assemblées, de confréries où, grâce à la verve méridionale, on oubliait la pauvreté de la mise en scène[49] et la maigre chère qu’on faisait aux dépens d’un donateur à la fois vaniteux et avare. Après quoi, on allait, las ou repus, s’étendre au soleil. Que veux-tu donc ? demande-t-on à un coureur de sportules fatigué de ses courbettes. Que veux-tu ? — Dormir[50].

Dormir ou rêver, c’est toujours le désir de ces Méridionaux, quand la passion ne les jette pas dans l’action violente.

Le vêtement. — Prise dans son ensemble, la société romaine dépensait moins encore pour ses vêtements que pour sa nourriture. Elle avait, comme nous, son demi-monde qui menait grand train, ruinait des jeunes gens de famille[51], quelquefois de vieux sénateurs, et étalait le luxe insolent qui est particulier à ces sortes de femmes. Malheureusement de respectables matrones, ou celles qui savaient discrètement se créer des ressources, voulaient paraître aussi belles que les courtisanes et dépensaient plus encore pour leur toilette. Aussi le mundus muliebris était-il déjà un arsenal muni de tous les moyens d’attaque et de conservation. J’y trouve les onguents qui servaient à se peindre le visage, les fausses dents, les faux sourcils et jusqu’aux faux cheveux, qu’on faisait acheter au fond de la Germanie et de l’Inde[52]. La courtisane impériale, Messaline, qui était brune, se couvrait la tête d’une chevelure blonde pour aller là où Juvénal la conduit[53]. On frise tes cheveux, Galla, chez un coiffeur de la rue Suburrane, qui chaque matin t’apporte tes sourcils. Chaque soir tu ôtes tes dents, comme ta robe. Tes attraits sont renfermés dans cent pots divers, et ton visage ne couche pas avec toi[54].

Anciennement, les vêtements étaient faits avec la laine fournie par le troupeau de la ferme ; on introduisit peu à peu l’usage du lin d’Égypte, des cotonnades de l’Inde, de la soie de Chine, des mousselines si transparentes, qu’on les appelait de l’air tissé, des tuniques brochées d’or ou brodées de perles, des pierres précieuses et des parfums de toute sorte. A un simple festin de fiançailles, Pline vit Lollia Paulina couverte de perles et d’émeraudes de la tête aux pieds, et toute prête à lui prouver, quittances en mains, qu’elle en avait sur elle pour 40 millions de sesterces. A une fête donnée par Claude sur le lac Fucin, Agrippine parut avec une chlamyde tissée de fils d’or, et Néroli brilla aux funérailles de Poppée plus d’encens que l’Arabie Heureuse n’en fournissait en une année. Le luxe des femmes, disait Pline avec amertume, nous coûte par an 100 millions de sesterces, que l’Arabie, l’Inde et la Sérique nous prennent[55]. L’Inde seule entrait pour moitié dans cette somme. Que dirait-il aujourd’hui que ce même pays enlève à l’Europe, année moyenne, en numéraire ou en lingots, quarante ou cinquante fois plus que de son temps ? Les produits asiatiques étaient alors beaucoup plus chers qu’à présent. César donna à Servilie une bague qui lui avait coûté 6 millions de sesterces ; Pline évalue à 1500 deniers une livre de cinnamome, et sous Aurélien on échangeait la soie contre son pesant d’or[56]. Nous ne connaissons plus de pareils prix. Mais si le commerce de l’Orient, qui dépasse aujourd’hui 7 milliards[57], n’était représenté que par 100 millions de sesterces, si les denrées qu’il apportait avaient une telle valeur, on est forcé d’admettre qu’il en entrait bien peu dans l’empire et qu’un très petit nombre de personnes pouvaient en jouir. On est donc toujours conduit à la même conclusion, et nous l’exprimons en empruntant à Galien ses propres paroles : Dans les grandes villes, les femmes riches ont de la soie, et c’est pour elles qu’on prépare, à Rome, les essences parfumées.

Malgré quelques extravagances du luxe féminin[58], la comparaison, si on la faisait, ne donnerait pas aux modernes l’avantage de la simplicité. Nous ne sommes plus au temps où les gentilshommes de François Ier portaient leurs moulins et leurs prés sur leurs épaules, où le costume des hommes, fait d’or, d’argent, de soie et de dentelle, coûtait, comme celui de Bassompierre, plus de 40.000 livres ; mais notre société est encore soumise à la plus capricieuse des souveraines, la mode, qui chaque année change la coupe et la couleur des étoffes. Les anciens ne connaissaient pas cette servitude, et, comme pour les hommes le vêtement couvrait le corps sans s’y appliquer, un ou deux morceaux d’étoffe jetés autour des reins et sur les épaules suffisaient à les vêtir. Le premier venu savait tailler une toge, et, les jours de fête, tout le monde, depuis l’empereur jusqu’au dernier des citoyens, la portait. Entre celle du riche et celle du pauvre, la différence n’était que dans la blancheur et dans la finesse du tissu ; l’élégant y ajoutait l’art de se bien draper et de faire tomber les plis harmonieusement. Il aimait de plus à avoir une garde-robe bien montée, parce que le climat obligeait à changer souvent d’habit, et son grand luxe était de posséder des manteaux teints dans les différentes couleurs de la pourpre. César les avait interdits, excepté pour certaines personnes et certains jours ; Auguste, Tibère, Néron même, renouvelèrent ces défenses sans plus de succès, car, sous Domitien, Martial parle de robes de pourpre publiquement achetées 10.000 sesterces[59].

Les habitations. — Le vrai luxe des Romains de l’empire était dans les constructions ; ils en couvrirent l’univers. On a vu, dans l’histoire de chaque règne, les innombrables travaux entrepris par les empereurs, à commencer par le premier. Auguste avait bâti pour les dieux et pour le peuple ; Caligula et Néron bâtirent pour eux-mêmes d’immenses palais qui disparurent avec eux. De la Maison d’Or de Néron, il ne reste que les descriptions de Suétone et de Pline, et la très modeste demeure de Livie subsiste encore. Les particuliers rivalisèrent avec les princes. Déjà, sous la république, la noblesse, chassée de la ville par la mal’aria, avait pris l’habitude de passer l’été sur les collines qui dominent la campagne de Rome[60], ou sur les rives du golfe de Naples. Quand un décret impérial obligea les sénateurs à mettre un tiers de leur fortune en biens-fonds italiens, la péninsule entière se couvrit d’habitations de plaisance, et d’autant plus vite que nul pays au monde n’est mieux disposé par ses sites et son climat pour les divers genres de villégiature, soit au bord de ses deux mers ou de ses lacs nombreux, soit au penchant de ses montagnes, qui gardaient, sous un soleil ardent, leurs forêts et leurs sources alimentées par les neiges de l’hiver[61]. A ces beautés de la nature, les arts de la Grèce ajoutaient leurs charmes. Les marbres les plus variés, le stuc, le verre, le bronze, des feuilles d’argent et d’or, d’élégantes peintures, de fines arabesques que Raphaël ne dédaigna pas d’imiter, décoraient les murailles, les plafonds[62], et, pour que les yeux fussent partout agréablement occupés, les planchers portaient des mosaïques dont quelques-unes étaient de magnifiques compositions ; témoin la bataille de Darius et d’Alexandre, trouvée à Pompéi dans la maison du Faune et dont les figures sont presque aussi grandes que nature. A l’intérieur, des colonnes en marbre de Numidie et d’Eubée, que remplacera au siècle suivant le porphyre d’Égypte, soutenaient des portiques où l’air circulait librement, et qui, l’été, défendaient du soleil, l’hiver, concentraient ses rayons et sa chaleur. A chaque pas, une statue, un vase précieux, un objet d’art, de riches tentures. Plusieurs pièces étaient décorées avec un soin particulier : l’atrium, où l’on plaçait les dieux lares, les images des aïeux et des plantes aromatiques qui purifiaient l’atmosphère ; près de là, le tablinum et l’exedra pour les visiteurs ; plus loin, le triclinium pour les convives[63] ; dans un endroit écarté, l’appartement des femmes ; dans un autre, le logis des esclaves. Les cours étaient rafraîchies par a des eaux jaillissantes reçues en des bassins de marbre que bordaient des fleurs : la rose, le lis, la violette, l’anémone, le myrte artistement taillé[64], et, lorsque la place le permettait, quelque beau platane à l’écorce lisse, au port élégant et vigoureux, y donnait son ombrage[65]. Le patio des Espagnols rappelle ce goût charmant. Deux corps de bâtiments ne manquaient jamais à une habitation complète : la bibliothèque, qui était petite, quoique tout ce monde fût lettré ou voulût le paraître[66] ; les thermes, construction compliquée et dispendieuse[67], où l’on passait par toutes les températures, au milieu de vapeurs parfumées, et qui se terminait par une palestre, afin que des exercices rendissent aux membres la souplesse et la force. Dans l’hygiène des Romains, le bain avec tous ses accessoires jouait le principal rôle, et pas un jour ne s’écoulait sans qu’on en prit.

Plan dune maison bourgeoise romaine

Cependant, malgré leur grandeur et leur luxe, ces habitations étaient presque toujours disposées moins en vue de la commodité et de la vie intérieure que pour l’ostentation. On mettait dans sa fortune l’orgueil qu’on plaçait autrefois dans ses consulats, et l’on voulait être vanté pour ses constructions, ne pouvant plus l’être pour ses triomphes. L’aristocratie d’argent avait succédé à l’aristocratie de race.

Les cités provinciales imitèrent Rome, en se donnant, chacune selon ses ressources, des temples et des arènes, des thermes et des théâtres, des basiliques et des curies. On prenait jusqu’aux notas de ses rues : Antioche de Pisidie avait un Vélabre et un quartier Toscan ; Lyon et la cité des Mattiaques, un Vatican ; Toulouse et Cirta, un Capitole[68], nom que porte encore l’hôtel de ville fort peu romain de la reine du Languedoc. Maintes villes avaient, comme la capitale, des l’actions du cirque et des distributions de blé. Leurs riches citoyens eurent aussi, comme les sénateurs, maison de ville et maison des champs, même plusieurs, afin de pouvoir changer de climat, en se trouvant toujours chez soi[69]. Alors il n’y eut point de lac et de source thermale, point de coteau bien orienté pour la vue ou le soleil, qui n’eût sa villa ; au besoin, on forçait la nature à se plier au goût du propriétaire. Un ruisseau passait où s’était élevée une colline ; des rocs jadis décharnés portaient des vignobles et des bois ; on bâtissait dans la mer pour avoir des viviers et des bains que la tempête ne pût troubler[70], et le flot azuré reculait devant les môles puissants[71]. On voit encore, à Antium, des restes de ces constructions sous-marines. Sans les marées de la Manche, qu’on n’avait pas sur les côtes d’Antium ou de Pouzzoles, notre mer normande serait bientôt contrainte de reculer aussi devant des constructions de plaisance, et les rhéteurs modernes n’y trouveraient pas un thème à déclamations philosophiques.

Quelques-unes de ces demeures étaient considérables : Sénèque les compare à des villes[72]. Cependant tout ce que nous connaissons de l’antiquité romaine nous fait penser que les habitations du plus grand nombre étaient petites et sans valeur. A Sora, à Fabrateria, à Frosinone, dit Juvénal[73], tu auras une jolie maison pour le prix du loyer d’un bouge à Rome.

A Pompéi, qui avait de riches citoyens, on trouve à peine deux ou trois habitations considérables ; les maisons sont petites, les pièces basses, sans lumière ; nos ménages d’ouvriers refuseraient d’y loger, et, dans ses rues étroites, à chaque instant barrées par des pierres de trottoir, il ne pouvait circuler que des litières ou des voitures à bras. A Athènes, les fondations des maisons antiques sont encore plus petites, et l’habitation de Livie, sur le Palatin, ne ressemble guère à une demeure d’impératrice. Pline était riche, il possédait des villas aux portes de Rome, en Toscane[74] dans le Bénéventin[75], et, près de Côme, une seule de ses terres était louée plus de 400.000 sesterces (Lettres, X, 24). Il avait, en outre, disait-il, quelque argent dans le commerce (Ibid., III, 29). Aussi, malgré de grandes libéralités à sa ville natale et à ses amis, il était encore en état d’acquérir un bien de 3 millions de sesterces dans le Latium. Enfin, il avait une jeune femme qu’il aimait ; il était le commensal du prince ; il appartenait par son rang, ses relations, sa fortune, à la plus haute société romaine ; il devait donc mener chez lui la grande existence d’un des principaux personnages de l’empire. Or il nous a laissé une description minutieuse de ses deux villas du Laurentinum, au bord de la mer, et de Tifernum, dans la haute vallée du Tibre. Tout s’y trouve pour la commodité, rien pour le luxe, si ce n’est celui d’une belle nature. Il n’énumère pas ses bronzes corinthiens, ses tableaux, ses statues imitées des chefs-d’œuvre de la Grèce ; il ne parle ni des riches tissus ni des parures de Calpurnia ; mais de l’habile disposition des pièces qui donnent la vue de la mer et des montagnes, où l’on trouve le soleil en automne, la fraîcheur en été et, dans tous les temps, le calme et le silence[76]. On dira : c’était un sage. Oui, mais aussi un homme semblable à beaucoup d’autres ; qui jouissait honnêtement de sa fortune, savait en faire un bon usage et dédaignait les vulgaires plaisirs des prodigues dont le règne, d’ailleurs, était, pour le moment, passé. On verra que beaucoup de gens alors pensaient et vivaient comme lui.

Si on comparait ces demeures aux châteaux de nos industriels enrichis, on trouverait dans ceux-ci moins de goût probablement[77], mais plus de luxe ; et il est telle maison seigneuriale d’Angleterre dont jamais la plus magnifique des villas romaines n’a égalé l’étendue ni la richesse en trésors d’art, d’ameublement, d’argenterie, de plantes rares, et où de bien autres efforts ont été faits pour tirer parti du sol et braver le climat. Dans ce qui touche aux agréments de la vie, nous avons reçu les leçons de Rome ; mais combien les élèves ont dépassé les maîtres[78] !

Il en faut dire autant de la manie des chevaux ; quelques-uns furent aussi célèbres à Rome que nos vainqueurs de Longchamp, et ils s’y vendaient aussi cher. Caligula voulait décorer son cheval Incitatus des ornements consulaires, et la popularité de Martial, en ses plus beaux jours de faveur publique, était éclipsée par celle du coursier Andremon. Les folies du cirque valent celles de nos courses : celles-ci l’emportent même sur celles-là, car les paris sont plus nombreux et plus forts à Longchamp et à Epsom qu’ils ne le furent jamais à Rome ou à Antioche. Dans la Pouille, la Calabre, la Sicile, la Cappadoce, de vastes pâtures servaient à l’élève du cheval, produit qui se plaçait toujours bien, parce que voyageurs et marchands, gens riches et gens qui voulaient le devenir, en avaient besoin pour leurs plaisirs ou leurs affaires. Les chevaux croisés d’Espagne et d’Afrique passaient pour les meilleurs ; Antioche en achetait, à grands frais, sur les bords du Tage et du Guadalquivir. Nous en faisons venir du Nedjed : c’est encore plus loin et plus difficile. On dressait la généalogie des héros du cirque ; nous avons le Stud-book, tenu sous la surveillance du gouvernement. Sauf les parieurs et les élégantes, pour qui le champ de course est un champ de manœuvres, nous trouvons que nos cent Vingt hippodromes sont une fort utile institution. Pourquoi blâmer si virement chez les anciens ce que nous approuvons chez nous ? Condamnons des deux côtés les excès, les scandales, l’argent inutilement dépensé, mais acceptons le reste.

 

III. — LES PETITES INDUSTRIES ET LES PETITES FORTUNES.

Sur un point nous sommes heureusement inférieurs aux anciens : nous avons peu de domestiques, et ils en avaient beaucoup. Ainsi la femme d’Apulée, dont la fortune n’était pas extraordinaire, 4 millions de sesterces, en possédait assez pour qu’elle pût faire à ses fils du premier lit un cadeau de noces de quatre cents esclaves[79].

Les divers services de la maison et souvent ceux de la ferme étaient exécutés par eux. Mais l’industrie avant agrandi le champ du travail, et les moyens d’acquérir s’étant multipliés en raison des besoins qui s’étaient produits, les propriétaires d’esclaves avaient trouvé avantageux d’intéresser ceux-ci à accroître le rendement de la terre et à faire concurrence aux ouvriers libres. De là, ces colons qui avaient droit à une part des récoltes et ces esclaves engagés dans les affaires d’industrie et de commerce en compte à demi avec leurs maîtres. Les pécules amassés dans ces travaux procuraient de nombreux affranchissements, et, comme les affranchis étaient les plus intelligents des esclaves, beaucoup arrivaient de la liberté à l’aisance, quelques-uns de l’aisance à la fortune. Sans doute ils n’allaient pas tous aussi loin que Narcisse ; mais beaucoup gagnaient assez de bien pour former dans chaque cité une classe dont le fisc constata l’importance en mettant sur elle un impôt particulier, le vectigal artium[80].

Aux grandes fortunes correspondaient les grandes terres, autre sujet favori des déclamations philosophiques. Les anciens vantaient toujours les sept arpents de Curius et de Fabricius, et ils avaient raison : pour le temps où, du haut du Capitole, on voyait la frontière ennemie, la médiocrité des fortunes était la garantie de la liberté et un moyen de salut. Mais, quand Rome fut devenue un univers ; lorsque la classe des petits cultivateurs du Latium eut été usée par la guerre ; que, grâce aux profits de la victoire et du pillage, les chefs purent se former de vastes domaines ; que le commerce et l’industrie, développés par la paix, au sein de cet empire immense, ouvrirent à la fortune des sources nouvelles, la révolution économique accomplie dans un court espace de temps produisit des perturbations politiques et sociales qui firent condamner par les patriotes et les philosophes la richesse sous toutes ses formes. Alors Pline l’Ancien s’écria : Les latifundia ont perdu l’Italie, et ils auront bientôt perdu les provinces. Mais l’agriculture italienne, qui connaissait déjà l’irrigation[81], cherchait, en ce temps-là, à s’approprier les conquêtes agricoles faites en d’autres climats. Les riches seuls avaient les avances indispensables pour courir les risques et supporter les frais de ces expériences, de sorte que la grande propriété, mauvaise à l’époque des mœurs simples et, plus tard, conséquence forcée de la conquête du monde, avait fini par devenir, dans les nouvelles conditions sociales, une nécessité. L’agriculture française serait en péril si les profits de l’industrie ne reconstituaient chez nous la grande propriété, à mesure que le code civil la détruit. En outre, on trouve en cette question l’exagération habituelle. Sénèque, qui d’une pièce d’eau fait une mer, n’hésite pas à faire d’une métairie un royaume[82]. Or les grandes terres n’étaient pas plus nombreuses que les grandes fortunes. Les plus vastes parcs, fermés de mur, que connut Varron, avaient de 10 à 15 hectares de superficie ; il s’en trouve, même en France, quantité de plus considérables. Dans l’Écosse, qui, depuis un siècle, a décuplé sa richesse, vingt-six propriétaires possèdent 2.222.255 hectares, d’un revenu annuel d’environ 33 millions de francs[83]. Aux portes mêmes de Rome, les petites propriétés étaient moins rares qu’elles ne le sont peut-être aujourd’hui[84]. Dans le territoire de Cære, un homme possédait 14 jugera (3 hectares 54 ares) ; Martial l’appelle le plus riche cultivateur de la contrée[85], et il devait paraître tel au poète qui, comme bien d’autres, avait un si petit domaine, qu’il disait : Ma terre ne porte que moi[86]. A Velleia, quarante-six propriétaires, probablement les plus riches du pays, avaient des biens valant en moyenne de 70 à 80.000 francs ; ces chiffres n’annoncent pas une grande concentration des propriétés. Enfin les latifundia n’étaient pas toujours cultivés par des mains serviles. Pline le Jeune louait ses terres à des fermiers[87] et Columelle conseillait l’emploi de métayers libres (coloni).

On raisonne au sujet de l’empire en partant de l’hypothèse que le travail servile y faisait tout. Il en avait été à peu près ainsi à l’époque où la guerre encombrait de captifs Rome et l’Italie, où Crassus avait vingt mille esclaves, qu’il louait à des entrepreneurs pour tous les métiers. Mais la guerre n’alimentait plus ce commerce depuis que les légions bornaient leur rôle à garder la frontière, et les vides que faisaient dans la population esclave la mortalité et les affranchissements étaient difficilement comblés par les naissances serviles, la traite, l’exposition, le vol ou la vente des enfants. Il restait donc aux artisans libres une large place clans le champ du travail, et cette place s’agrandissait tous les jours, à mesure que se développaient les industries du vêtement, des denrées alimentaires, de la construction, des objets d’art et l’immense commerce qui avait à transporter et à vendre les denrées de l’univers. Saint Paul voulait que l’évêque et les prêtres exerçassent un métier honnête ; et quand Dion Chrysostome s’enfuit de Rome, n’ayant pour tout bien que le Phédon de Platon et une harangue de Démosthène, il put atteindre l’extrême frontière de l’empire en vivant le long du chemin du travail de ses mains, dans les fermes de la campagne ou les jardins des villes[88]. Ainsi les folles dépenses qui ruinaient les fortunes patriciennes retombaient en pluie d’or sur l’ouvrier et remplissaient le coffre-fort du négociant.

Déjà avant l’empire, Varron indiquait aux petits propriétaires les avantages qu’ils trouveraient à établir des jardins au voisinage des villes où les fleurs et les fruits se vendent au poids de l’or[89]. En preuve de ce que l’on pouvait faire avec de faibles moyens et de l’adresse, il montre deux de ses anciens soldats, deux frères, possesseurs d’une maisonnette au milieu d’un petit champ qu’ils avaient couvert de plantes aimées des abeilles, et qui, du miel de leurs ruches, tiraient, année moyenne, 10.000 sesterces[90]. Dans les villes, mille industries nécessaires aux riches et exigeant des ouvriers spéciaux, qu’ils ne trouvaient point parmi leurs esclaves, donnaient aux pauvres du travail et du pain. Le barbier de Juvénal gagne des champs et des maisons[91] ; Martial voit un cordonnier arriver à la fortune où lui-même ne parvint pas[92]. Or, de ces petites gens qui, à force d’économie, d’adresse et d’heureuses rencontres, pouvaient s’élever au-dessus de leur condition, il se trouvait, alors comme aujourd’hui, un très grand nombre[93]. Quand Domitien eut fait débarrasser les rues des échoppes qui les encombraient, Martial s’écria : Rome est enfin Rome ; naguère ce n’était qu’une immense boutique[94]. Et l’exemple de Pompéi prouve qu’il en était de même dans les petites villes[95].

Avec ses quinze ou dix-huit cent mille habitants, Rome présentait les mêmes phénomènes sociaux que nos villes modernes : au-dessus des

petits industriels, les grands ; non loin des bouges où se tenaient les uns, les magasins splendides où trafiquaient les autres ; notre marché du Temple, dans toutes les ruelles ; le boulevard des Italiens, le long de la voie Sacrée, aux Septa du Champ de Mars et dans le quartier Toscan ; ici des palais, là nos anciennes cours des miracles ; enfin la lutte pour la vie, ardemment engagée de bas en haut, et, alors comme aujourd’hui, les petits finissant quelquefois par manger les gros, le pauvre dévorant le riche, l’économe laborieux et habile ayant raison de la richesse oisive et prodigue.

La littérature officielle, je veux dire celle du grand monde, la seule qui nous soit parvenue, vivant sur les lieux communs du passé, ne voyait rien de ce grand labeur et continuait à mépriser les travailleurs, sauf Dion Chrysostome qui mettait un ouvrier utile au-dessus d’un rhéteur à la parole dorée et vaine[96]. Mais des inscriptions, des enseignes de magasin, des débris parfois informes et cependant significatifs, toutes choses autrefois négligées de l’histoire, attestent cette transformation : la société agricole de Caton l’Ancien devenant la société industrielle de l’empire. Ce n’était pas moins qu’une révolution économique, par conséquent sociale, qui, nous l’avons montré[97], modifia profondément la loi civile. La même révolution s’opérait dans toutes les provinces. Voyez au musée de Saint-Germain les nombreux monuments funéraires d’hommes de métiers que les seules fouilles de la Gaule ont déjà mis au jour. Ces monuments attestent deux faits : l’aisance de ces industriels, assez riches pour se construire de coûteux tombeaux, et la fierté de ces représentants du travail libre qui, loin de cacher leur condition, veulent être vus, après leur mort, avec l’outil qu’ils tenaient de leur vivant. Ces hommes ont évidemment l’orgueil de leur profession, et s’ils l’avaient, c’est que leurs concitoyens trouvaient cette fierté légitime.

Le luxe n’est pas en soi chose blâmable ; quand il est contenu et de bon goût, il révèle chez ceux qui le montrent une élégance d’esprit qui annonce d’autres qualités. Quelques-unes des charmantes peintures de Pompéi ne donnent pas mauvaise opinion de ceux qui les ont commandées, et il ne déplaît pas de trouver dans la maison de Livie ces décorations élégantes et discrètes qui font penser à une vie bien ordonnée. Platon l’ai dit : Le beau a une vertu bienfaisante. C’est le luxe d’ordre inférieur, celui qui entraîne aux dépenses folles et stériles, ou qui s’adresse aux bas côtés de notre nature, aux appétits sensuels et vulgaires, qu’il faut proscrire. Il occupait une grande place dans la Rome des premiers Césars, et nous n’entendons pas le réhabiliter. Il exaltait les passions qu’il convient de contenir, et, si l’on ne pouvait avoir que celui-là, mieux vaudrait se passer même de l’autre. Malheureusement, ils vont de compagnie ; c’est pourquoi la philosophie les condamne tous les deux. L’histoire, qui tonnait mieux les conditions véritables des sociétés, se contente de flétrir l’abus et de montrer que, par une juste loi d’expiation, les richesses mal acquises sont promptement dissipées parles fils des spoliateurs. La misère d’Hortalus, le désespoir d’Apicius, la mort de tant de personnages qui allèrent, comme Vitellius, achever aux gémonies l’orgie commencée dans les palais, lui inspirent peu de pitié. Ces malheurs individuels lui semblent même compensés par la vie rendue moins dure à tant de millions d’hommes, par l’avènement, en place d’un patriciat épuisé, d’une noblesse nouvelle dont Tacite et Pline sont les orateurs, Virginius Rufus et Agricola les généraux, Trajan et Hadrien les empereurs.

 

IV. — LUXE DES TRAVAUX PUBLICS ; THÉÂTRES ET AMPHITHÉÂTRES.

Il est une autre réserve à faire, quand on parle des folles dépenses des Romains, c’est qu’une partie des richesses de l’État et des particuliers fut employée à des constructions qui servaient non point, comme Versailles, l’orgueil du prince, ou, comme les châteaux de nos anciens seigneurs, la vanité d’une caste, mais les intérêts généraux de l’empire, tels que les routes, les ponts, les arsenaux et les ports ; ou les croyances, les plaisirs et le bien-être de la foule, comme les temples, et les basiliques, les thermes et les portiques, les cirques et les théâtres. Les vieux noms, toujours subsistant à Rome et dans les cités provinciales, de république et de peuple souverain, obligeaient le prince au bord du Tibre, les riches dans leur municipe, à payer aux pauvres, en libéralités de toute sorte, la rançon de leur pouvoir ou de leurs dignités. Auguste en donna l’exemple. On se souvient qu’il se vantait d’avoir fait de Rome une ville de marbre, et le plus économe des empereurs, Vespasien, ne recula pas devant d’énormes dépenses pour construire l’édifice gigantesque appelé par les Romains le Colosse. Même parmi les mauvais princes, il y en eut pets qui ne laissèrent pas quelque construction entreprise en vue de l’utilité publique. Quelle capitale moderne a mis au service gratuit de la foule des monuments comparables au théâtre de Marcellus, aux thermes de Caracalla, au Colisée de Vespasien, à ces portiques où l’on se promenait à l’air libre, et pourtant à l’abri du soleil et de la pluie, durant plusieurs kilomètres, en ayant sous les yeux les chefs-d’œuvre de la Grèce ? Si l’on excepte ce qui, dans ces dernières années, a été fait à Londres et à Paris, que sont nos travaux hydrauliques à côté de ceux des Romains pour approvisionner d’eau les populations urbaines ? Dans les pays méridionaux, l’eau est un objet de première nécessité puisque le bain y est une hygiène indispensable. La donner pour rien, c’était, comme nous dirions, très démocratique ; et on savait la faire arriver partout. Rome est encore, malgré la chute de tant d’aqueducs antiques, la ville du monde la mieux pourvue de fontaines publiques[98]. Dans les cités provinciales, la recherche des eaux qu’on pouvait y conduire était la première préoccupation de la curie. On a vu, dans la correspondance de Pline, comme gouverneur de Bithynie, les sommes considérables employées à ces travaux. Naguère, Lyon, entre ses deux fleuves, manquait d’eau, et, chaque été, Nîmes était exposée à périr de soif. Les Romains avaient su dans l’une faire monter l’eau jusqu’au sommet de Fourvières, et amener dans l’autre, par le pont du Gard, les sources fraîches et pures des Cévennes[99].

Théâtres et amphithéâtres. — Si les théâtres étaient plus dangereux qu’utiles, ce n’était pas la faute de ceux qui les construisaient, mais des poètes qui faisaient de mauvaises pièces et des spectateurs qui en voulaient de licencieuses. Quand les fêtes du peuple gardaient encore quelque chose de leur caractère primitif, celui de mystères religieux, on aimait déjà à rire du gros sel et des obscénités qui déridaient aux jeux Floraux les plus sévères républicains. Que devinrent ces coutumes au milieu d’une populace recrutée d’anciens esclaves ? Il faudrait aller jusqu’au fond de l’Orient pour voir, dans les danses lascives des almées de l’Inde ou de l’Égypte, quelque chose qui rappelât les attitudes des mimes de Borne, des danseuses de Gadès ou d’Antioche et de celle qui fut l’impératrice Théodora. Même sans aller si loin, on trouverait, clans les fêtes royales ou princières du quinzième et du seizième siècle, en pleine société chrétienne, des exhibitions de femmes entièrement nues, choisies quelquefois parmi les plus nobles de la cité, comme celles qui représentèrent à Lille, devant Charles le Téméraire, le jugement de Pâris[100]. De nos jours, les tableaux vivants et les ballets d’opéra rie sont pas imaginés pour former une jeunesse austère. Mais, Dieu merci ! nulle part on ne verrait de ces pièces où le réalisme allait jusqu’à montrer, aux spectateurs d’un drame d’Euripide, une femme outragée sur la scène, et, à ceux d’Hercule mourant, un vrai bûcher, de vraies flammes, et, au milieu, un homme vivant qu’elles consument[101].

Quant aux cirques, les Romains n’en comprirent pas l’usage comme les Grecs. A Olympie, c’étaient les plus nobles et les plus vaillants qui descendaient dans l’arène, et les exercices du stade durent à cette coutume une dignité que ne connurent point les jeux romains. En cela, nous sommes encore bien plus les héritiers de Rome que ceux de la Grèce. Jamais non plus les Grecs n’aimèrent ces spectacles sanglants où toute une ville était conviée à voir des bêtes fauves déchirer des hommes ; et des prisonniers, des combattants volontaires, des hommes libres, des sénateurs, s’égorger pour de l’argent, pour les applaudissements de la foule, pour un sourire du prince[102]. Le meilleur des empereurs, Trajan, fit combattre dix mille captifs en des jeux qui durèrent cent vingt-trois jours ; on a vu Claude en réunir deux fois autant pour sa bataille navale sur le lac Fucin ; et comme ces malheureux n’étaient pas tous résolus à bien mourir, on lit avancer, pour les y contraindre, les légions, les machines, les catapultes.

D’autres, au contraire, saisissaient avec joie l’épée qui allait les l’aire sortir de la vie ou de la servitude. Quelques-uns, acteurs consommés dans ces jeux sanglants, mettaient de l’art dans leurs gestes, de l’élégance dans leur maintien, pour donner ou recevoir le coup mortel. En tombant, ils étudiaient encore leur pose et mouraient avec grâce. Mais, parfois aussi, un noble captif refusait cette lutte dégradante et, le front haut, les bras croisés, attendait le lion ou la panthère.

Les jeux finis, des esclaves armés de crocs tiraient les corps de l’arène et les jetaient pêle-mêle dans le spoliarium, espèce de caverne établie sous les gradins de l’amphithéâtre. Là, deux hommes, Mercure et Charon, survenaient. Mercure touchait les corps avec un fer rouge pour voir s’ils gardaient un reste de vie, et livrait, au médecin les blessés qui n’avaient pas été frappés à mort. Charon achevait à coups de maillet ceux qui ne valaient pas la peine qu’on tentât de les guérir. Deux portes servaient d’issue au spoliarium ; par l’une sortait la chair vivante, par l’autre la chair morte, porta sanavivaria, porta mortualis.

On a trouvé des ruines d’amphithéâtre dans soixante-dix villes d’Italie[103]. Quelle boucherie d’hommes se faisait pour les amusements populaires !

Moins pourtant qu’on ne l’imagine. Chaque année, quelques centaines d’hommes, quelques milliers peut-être, périssaient dans les cirques[104] ; mais les uns étaient des prisonniers de guerre ou des repris de justice à qui l’on avait laissé une chance d’échapper à la mort ; les autres, des industriels d’une espèce particulière qui, comme le toréador espagnol, jouaient leur vie contre la fortune, mortesque et vulnera vendita pastu[105]. Nous qui supprimons la torture, qui cherchons même à cacher l’expiation suprême, nous avons horreur de ces exécutions qui démoralisaient le supplice, et nous ne voyous plus la justice frappant des coupables, mais la joie féroce d’un peuple qui s’amuse.

Ce dégoût est légitime. Il faut dire pourtant que la croyance religieuse qui avait fait installer des jeux sanglants autour des tombeaux n’était pas encore éteinte au temps de Commode, où l’on trouve un combat de gladiateurs donné pour le salut du prince[106]. En outre, les lois pénales des Romains étaient atroces : elles multipliaient à l’infini les cas de condamnation à mort, et le droit des gens mettait le vaincu à la merci du vainqueur. Le gladiateur coûtait cher ; un coupable exposé aux bêtes était donc une économie pour le trésor. L’assassin, l’incendiaire, le brigand, le sacrilège, le soldat qui s’était mutiné, etc., obligés de s’entre-tuer ou de combattre les fauves, diminuaient d’autant la dépense des jeux. Quant aux prisonniers de guerre trop barbares pour qu’on les attachât au service domestique, ils étaient enfermés dans les écoles de gladiateurs, bien nourris, repus, exercés, puis envoyés à l’arène, où l’adresse et le courage en sauvaient quelques-uns. Les grands égorgements avaient lieu après les expéditions heureuses : sous Vespasien, quand Jérusalem tomba ; sous Trajan, au retour de la dernière campagne dacique ; au temps d’Aurélien et de Probus, après leurs triomphes[107] ; mais les petits combats qui se livraient continuellement le long des frontières fournissaient des captifs dont la dureté romaine n’était pas embarrassée. On enrôlait ou l’on vendait ceux qui semblaient dociles ; les autres recrutaient les bandes de gladiateurs. Même à une époque déjà chrétienne, les panégyristes de Constantin disaient : La perfidie des Bructères n’a pas permis de les employer comme soldats, ni leur caractère sauvage de les vendre comme esclaves ; en les jetant aux bêtes, vous avez fait servir cette extermination des ennemis de l’empire aux plaisirs du peuple. C’était le plus beau triomphe qu’on pût imaginer[108].

Tous les gladiateurs ne périssaient pas dans l’amphithéâtre. A chaque fête, bon nombre se sauvaient par leur adresse ou guérissaient de leurs blessures, surtout quand c’était Galien qui les soignait, et quelques-uns arrivaient à la célébrité. Les héros de l’arène étaient aussi populaires à Rome que les héros du cirque. Les poètes les chantaient, les peintres, les sculpteurs, retraçaient leurs exploits dans les palais, sur les tombeaux et jusque dans les temples. Aussi, l’attrait du péril, la pompe enivrante dû spectacle, les applaudissements de la foule, le désir de se signaler, an milieu de cette magnificence, par quelque coup fameux, dont ils trouveraient ailleurs la récompense[109], entraînaient de jeunes nobles d’ordre équestre, même sénatorial, à descendre dans l’arène. La loi le défendait et notait le gladiateur d’infamie ; mais les mœurs étaient plus fortes que la loi : l’empereur Macrin avait été gladiateur[110]. Le besoin d’émotions violentes, qui est dans la nature humaine, trouve satisfaction suivant le caractère des peuples et des individus en des spectacles différents. Il avait fait courir la foule intelligente d’Athènes aux tragédies de Sophocle et d’Eschyle, si pleines de terreur religieuse, il poussait, aux jeux de l’arène les fils de ces rudes soldats dont la guerre avait fait la fortune, et qui semblaient avoir transmis à leur postérité le goût du sang. Quelques-uns des acteurs de ces jeux sanglants y trouvaient la richesse : le parcimonieux Tibère offrit jusqu’à 100.000 sesterces à des gladiateurs émérites pour les décider à paraître dans ses jeux, et Néron donna à des mirmillons de vastes domaines.

On serait même tenté de dire qu’à voir ces hommes donnant ou recevant, bravement la mort, les     populations de l’Occident gardèrent un reste de virilité que n’eurent pas celles de l’Orient, où ces plaisirs ne furent jamais populaires[111]. Le restaurateur de la discipline militaire, Hadrien, croyait ces exercices utiles et s’y livra : gladiatoria quoque arma tractavit[112] ; Titus, Verus, frisaient de même, et, si nos lois ne s’y opposaient, nous verrions encore des gladiateurs volontaires. Un écrivain dé l’époque constantinienne expliquait cette coutume par une idée à la fois religieuse et guerrière. A l’ouverture d’une campagne, on faisait combattre des gladiateurs pour habituer le soldat aux blessures et rassasier Némésis de sang[113]. Dans toute la littérature latine, Sénèque est peut-être le seul qui, à l’égard de ces jeux sanglants, ait pensé comme un moderne[114] : Ce brigand a tué, dit-il à un habitué de l’amphithéâtre, il est juste qu’il souffre ce qu’il a fait souffrir. Mais toi, malheureux, qu’as-tu fait pour être condamné à un pareil spectacle ? On ne comprendrait point de la part d’hommes honnêtes et bons, tels que Cicéron et Pline le Jeune, cette perversion du sens moral, si l’on n’avait vu les âmes les plus douces justifier l’inquisition et applaudir la Saint-Barthélemy. La morale, elle aussi, est une œuvre du temps, qui, par une lente élaboration, dégage, au sein de l’humanité, les sentiments vrais des passions mauvaises, et l’on n’a pas toujours plus de mérite à valoir mieux, quand ce mérite tient seulement à ce que l’on est venu plus tard[115].

 

V. — EXAGÉRATIONS DES MORALISTES ET DES POÈTES DANS LA PEINTURE DE LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

Les mœurs privées valaient-elles mieux que cette partie des mœurs publiques ? Oui et non, suivant ce que l’on regarde et qui l’on écoute. Ne regardez que Rome, Antioche, Alexandrie, foyers purulents d’une immense agglomération d’hommes où se développent plus encore de maladies morales que de maux physiques, et vous trouverez toutes les accusations légitimes. Il en sera de même, si vous croyez sur parole les moralistes, qui voient tout en noir, et les poètes de comédie et de satire, qui voient tout en laid, parce que la règle du genre est, pour les uns, de condamner toujours le présent au profit du passé, pour les autres d’étudier des cas exceptionnels, de prendre des monstruosités sociales comme de fidèles représentations de la société tout entière. Là où il faudrait une nuance, ils mettent un ton cru qui accuse le relief ; et, comme eux, on n’aperçoit que ce qui fait saillie. La vie calme, honnête, sans beaucoup de vertus ni beaucoup de vices, cette vie de tous les jours, qui est aussi à peu près celle de tout le monde, ne les attire pas plus que la plaine ne charme le voyageur en quête de précipices et de belles horreurs. Ils font de l’art et de l’éloquence sans s’inquiéter de la vérité, et ils ont raison d’en faire, attendu que l’éloquence et l’art, deux belles choses, sont encore des choses utiles par lesquelles tous sont avertis et quelques-uns corrigés. Riais ils ne montrent qu’un coin du tableau, au liai du tableau en son entier, et, si l’on appliquait leur procédé à toutes les époques, il n’est pas une société qui ne parût abominable. Sénèque se moquait déjà de ces gens qui font toujours le procès de leurs contemporains[116]. Les mœurs sont perdues ! La méchanceté triomphe ! Toute vertu, toute justice disparaît ! Le monde dégénère ! Voilà ce que l’on criait du temps de nos pères ; ce que l’on répète aujourd’hui, et ce qui sera encore le cri de nos enfants.

Prenons par exemple une épopée de truands, le Satiricon de Pétrone. Ce livre singulier rappelle la bouffonnerie graveleuse de Rabelais. La perle y est auprès du fumier, le sentiment auprès de l’ordure. C’est, dit-on, la comédie humaine au temps de Néron. Je le veux bien, à condition que ce soit celle des bouges où l’auteur mène ses héros, gens de sac et de corde, pourris par l’immoralité sous toutes les formes, et pourris au point de n’avoir pas même conscience de leur dégradation. Tacite, même Suétone, laissent les infamies dans une ombre qui n’est qu’à demi transparente. Pétrone et Juvénal mettent tout à nu. Il faudrait descendre un moment au milieu de ces immondices où toute grande société laisse traîner un pan de son manteau. Mais le latin a des allures qui n’appartiennent qu’à lui, et quand c’est le latin de Pétrone ou d’Apulée, il est absolument impossible de prendre, dans notre langue, les libertés qu’il se donne. Que le lecteur désireux de voir de près les bas côtés de la civilisation latine lise ces livres en leur entier, ou qu’il aille revoir le chef-d’œuvre d’un artiste qui a voulu peindre la décadence romaine. Dans une de ces villas magnifiques que les riches de Rome se bâtissaient avec les dépouilles du monde, les fils des Fabricius et des Gracques font débauche aux pieds des statues de leurs pères et sous les regards indignés de deux stoïciens qui ont échappé à l’ivresse des fleurs, des femmes et du falerne. Cette orgie patricienne, ce délire des sens, Rome les a vus, et les capitales modernes, celles mêmes qui se disent les plus vertueuses, les voient encore. Ce tableau est une page d’histoire, mais d’une histoire qui se retrouve partout où se rencontrent la jeunesse, l’or et les loisirs d’une vie inutile.

Pétrone, complété par Martial, Apulée et Juvénal, a valu bien mauvais renom à la société romaine. Mais ces écrivains qu’on a pris au mot voulaient avant tout s’amuser et rire, et avec eux ont ri et se sont amusés des gens très honnêtes que n’effrayait aucune témérité de langage, pourvu qu’il s’y trouvât de l’esprit et de l’art. Dans le siècle des Précieuses, le granit Condé aimait à se faire lire le Satiricon, et Molière nous semble aujourd’hui bien osé. Un peu plus tard, Mme de Sévigné envoyait à sa fille les Contes de la Fontaine, qu’elle admirait[117] et que nous ne lisons plus ; et un ministre, le comte de Pontchartrain[118], se faisait adresser pour sa bibliothèque particulière, comme curiosités aimables, les livres que le parlement brûlait.

Comme toute grande ville a ses égouts, toute brande société a ses immondices. Nous sommes justement fiers rte l’élégante et noble société qui entourait Louis XIV : c’est notre grand siècle. On y trouve d’héroïques soldats et des magistrats intègres, des saints et des martyrs, des lettrés et des savants qui sont l’honneur de la France, mais aussi des hypocrites de religion et de vertu qui ont passé par les verges de Molière et de la Bruyère, de grands seigneurs qui trichaient au jeu et auraient volontiers jeté leurs serfs aux murènes, de grandes dames qui volaient leurs fournisseurs ou qui portaient dans le pays de Braquerie[119] leurs galanteries effrontées et vénales, des magistrats prévaricateurs, des ministres concussionnaires, enfin toutes les misères morales que nous ont révélées les archives de la Bastille[120]. Sous Néron, Locuste tenait école d’empoisonnement. Mais, au plus beau siècle de la Renaissance, l’Italie s’appelait a la Vénéneuse n, et chez nous, au temps des Valois et de la Brinvilliers, l’art rie l’aire disparaître une créature humaine ratait porté à la perfection. Dans le procès de la Voisin, de l’abbé Guibourg et du chanoine Dulong, on dut arrêter les recherches pour tic pas trouver des coupables jusque dans le palais du roi. Est-ce à dire qu’il l’aille, pour cette glorieuse époque, aller prendre les représentants de la France à la Bastille et dans les tripots ? Assurément non. Ce que nous faisons pour notre histoire, raisons-le donc pour celle de l’empire.

Pétrone et le Satiricon. — Les Romains avaient quelque chose de particulièrement odieux, le vice grec, qui était passé de l’Orient, où il règne encore, citez la forte race du Latium et de la Sabine, qu’il énerva. La réclusion des femmes orientales, la condition inférieure où elles étaient tenues, l’absence pour elles d’une éducation qui les associât à la vie intellectuelle de leur époux, expliquent, sans nous la faire comprendre, cette abominable dépravation. Mais tout autre était le sort des femmes en Italie. Cependant on est obligé de reconnaître que cette honteuse aberration des sens existait ‘en ce pays et qu’elle semble n’avoir offensé personne. Au temps de la république, on trouve Cicéron, Brutus et César suspects d’avoir connu ce vice[121] dont Horace se vante et que Virgile chanta. Il faut dire que, l’ayant mis au ciel et donné au maître de l’Olympe, à Apollon, même à Hercule, on le portait sans honte à la ville et à la cour. Vespasien consacre la statue de Ganymède dans un temple. Trajan rappelle les mimes, parce que Pylade lui plait, et Hadrien fait un dieu d’Antinoüs, dont toutes les villes dressent dans leurs murs la statue, comme pour propager le culte de la divinité honteuse et homicide.

Nous avons eu sous notre vieille monarchie le règne des maîtresses, qui, tout en étant moins repoussant, ne valait pas mieux pour la bonne administration des affaires publiques. L’empire romain n’a pas connu la maîtresse du roi, et les mignons y étaient sans influence.

En voyant les vieilles familles disparaître si rapidement et tant d’unions demeurer stériles[122], à ce point que, de César à Antonin, en deux siècles, pas un empereur ne laissa de fils, excepté le petit bourgeois de Reate[123], on serait tenté de croire que le sang italien s’était appauvri, comme la terre italienne s’était épuisée. Il est vrai que les générations s’usent vite dans la fortune, la luxure et les curiosités malsaines d’une existence inoccupée ; mais la noblesse romaine avait deux ennemis particuliers : sous les mauvais princes, le licteur ; en tout temps, le vice grec, qui, malgré les lois caducaires, poussait à vivre dans le célibat et qui, s’il ne tuait pas, du moins empêchait de naître[124]. Il faut ajouter cette cause à celles qui ont amené si rapidement la destruction de l’ancienne noblesse[125].

Le Satiricon donne une large place à ces peintures hideuses, mais je n’y prendrai que des portraits présentables et quelques traits de cette vie de province que les historiens, tout occupés de Rome, laissent absolument dans l’ombre. Voici d’abord Trimalcion, ce Lucullus de contrebande, type des enrichis du jour, qui pratique l’usure, quoiqu’il ait des millions, bat sa femme, malgré les services qu’elle lui rend, et commet des barbarismes, bien qu’il ait toujours des rhéteurs affamés à sa table. Avec la gravité sentencieuse d’un homme qui tient à faire du beau style après avoir fait une belle fortune, Trimalcion raconte comment il est devenu d’esclave, affranchi ; de serviteur, maître.

Quand j’arrivai d’Asie, je n’étais pas plus haut que ce chandelier, et, pour faire pousser nia barbe, je me frottais lèvres et menton avec l’huile d’une lampe. Mais j’avais pour mon maître et ma maîtresse toutes les complaisances ; aussi le patron me fit-il son héritier, conjointement avec César ; il me légua un vrai domaine sénatorial. L’homme n’a jamais assez ! Je voulus faire du commerce ; je chargeai de vin cinq vaisseaux, c’était de l’or, à ce moment. Ils firent tous naufrage. Vous croyez que j’en fus découragé ? Non, ma foi ! J’équipai d’autres navires plus grands, meilleurs et plus heureux. Il ne fallait pas qu’on me crût un homme pusillanime. Ma femme se montra, dans cette circonstance, toute dévouée : elle vendit ses bijoux, ses robes, et me mit dans la main cent pièces d’or. Ma nouvelle fortune est sortie de là. On va vite quand les dieux vous poussent ; d’une course, je gagnai 10 millions de sesterces. Tout ce que j’ai entrepris m’a réussi à souhait. Quand je me vis plus riche que le pays tout ensemble, je jetai là les registres et mon commerce : je me bâtis un palais. Maintenant, je fais travailler mon argent[126].

Il a raison d’avoir cette sereine tranquillité, car, une fois arrivé au faite et installé dans la richesse, personne ne lui demandera comment il y est parvenu. L’or ennoblit tout ; c’est le dieu suprême. Comment ne pas tenir en haute considération ses pontifes ? Trimalcion a des terres à lasser le vol d’un milan[127] ; son argent fait des petits ; et ses esclaves, grands dieux ! il n’y en a pas un sur dix qui connaisse son maître. Il n’achète rien, tout naît dans sa’ demeure : la laine, la cire, le poivre. Vous demanderiez du lait de coq qu’on vous en trouverait. Heureux homme que ce Trimalcion ! Il dort sur un lit d’ivoire sa grasse matinée, tandis que la foule empressée de ses clients se morfond à la porte. Enfin il daigne se montrer ; il adresse quelques mots de côté et d’autre, favorise les privilégiés d’un signe de tête. La litière ! les esclaves ! Trimalcion veut aller au Forum. Si le temps est beau, il s’y rendra monté sur une mule de prix. Chemin faisant, il s’arpète pour une visite ; le cortége des clients s’arrête et l’attend dans la bouc ou sous le soleil ; il se remet en marche, on court. Et pourtant ce Trimalcion n’est qu’un affranchi. Naguère il portait du bois sur ses épaules. D’où vient ce respect dont il est entouré ? Il possède 18 millions de sesterces. Comment les a-t-il acquis ? On l’ignore ; mais il les a, c’est l’important. Rangez-vous clone, quand il passe, et gagnez ses bonnes grâces, si vous pouvez. Trimalcion sait ce qu’il vaut : aussi voyez comme il s’admire, drapé dans sa toge flottante. Les larges manches sont soigneusement ramenées sur ses mains durcies par les travaux serviles. Métamorphose soudaine ! Hier les coups pleuvaient sur ses épaules ; aujourd’hui, il est honoré, considéré. Il parle haut et on l’écoute ; il dira mille sottises, qu’importe ! sa fortune a de l’esprit pour lui.

Digne précurseur de tous ceux qui ont élevé leur fortune plus vite que leur esprit., Trimalcion dépense vaniteusement son argent à de somptueux festins où il cherche à étonner ses convives par un luxe de mauvais goût et une littérature apprise de la veille. Il cite Homère et Virgile ; il fait des vers et de la philosophie. Au milieu de l’orgie, il commande qu’on apporte un squelette d’argent, qui lui inspire cette belle sentence : Tels nous serons bientôt ; donc, vivons tant que nous pourrons bien vivre[128]. Mais il est plus ridicule que méchant ; même, à certains égards, il vaut mieux que les hommes de l’âge précédent, et je lui pardonne des travers, quand j’entends retentir, au fond de son âme épaisse, un écho des sentiments qui commençaient à se répandre et qui allaient faire bien du chemin, puisqu’ils parvenaient à percer au travers de ce sac d’écus : Messieurs ! les esclaves sont des hommes aussi ; ils ont sucé le même lait ; c’est la Fortune qui les a traités en marâtre. Avant de mourir, je veux, et cela sera bientôt, qu’ils boivent de l’eau libre.

Chrysanthe n’est pas monté si haut, mais il a bien vécu selon le monde. Voyons ce que c’était que bien vivre selon Pétrone et bon nombre de ses contemporains.

Chrysanthe a eu le sort qu’il méritait : il a vécu honorablement, on l’a traité honorablement après sa mort. De quoi se plaindrait-il ? Il n’avait pas un sou à son début ; il eût ramassé avec ses dents une obole dans un tas de fumier. Mais il s’est arrondi peu à peu, et je crois, sur ma foi, qu’il laisse 100.000 écus de bien : A quel âge croyez-vous qu’il soit mort ? À soixante-dix ans et plus. Il avait une santé de fer et portait son âge à merveille. Il avait le poil noir comme un corbeau. Je l’avais connu autrefois fort débauché, et, vieux, c’était encore un rude compère : il ne respectait ni l’âge ni le sexe, tout lui était bon. Qui pourrait l’en blâmer ? Le plaisir d’avoir joui, c’est tout ce qu’il emporta dans la tombe[129].

Jouir ! Pétrone dit là le mot de bien des gens de ce temps-là et même du nôtre[130]. Mais ne trouve-t-on pas, dans ces passages, des traits et un entrain de style qui font songer à la Bruyère ?

Écoutez, maintenant, ce politique de carrefour qui ne voit que son ventre, rte trouve bien que ce qui assure sa pitance, et, si elle lui manque, sert prend au ciel et à la terre : De toute la journée, s’écrie-t-il, je n’ai pu me procurer une bouchée de pain ; il me semble que je jeûne depuis un an. Malheur aux édiles qui s’entendent avec les boulangers ! Aide-moi, je t’aiderai ! Et le menu peuple souffre pendant que ces sangsues vivent dans de continuelles saturnales. Oh ! si nous avions encore ces lions que je trouvai ici à mon retour d’Asie ! C’était alors qu’il faisait bon vivre. La disette désolait la Sicile ; la sécheresse brûlait les campagnes ; mais Safinius était un tonnerre plutôt qu’un homme ; en quelque lieu qu’il fût, il mettait tout en feu. A la curie, comme il vous les pelotait ! Ah ! il n’y allait pas, lui, par quatre chemins, mais tout droit. Au Forum, quand il plaidait, on eût dit le son du clairon. Et cependant, qu’il était affable ! Il rendait chaque salut ; il appelait chacun par son nom ; on eût dit un des nôtres. Pendant son édilité, le pain ne coûtait guère pour un as, vous en aviez de quoi manger à deux sans en venir à bout ; aujourd’hui, les pains d’un as ne sont pas gros comme l’œil d’un bœuf. Hélas ! hélas ! tout va mal. La colonie pousse à rebours, comme la queue d’un veau. Et comment cela ne serait-il pas ? Nous avons pour édile un homme de rien, qui aime mieux un as que la vie d’un citoyen. Il se gaudit chez lui ; il reçoit plus d’argent en un jour qu’un autre n’en aurait en vendant tout son patrimoine. Je sais une affaire qui lui a valu 1000 pièces d’or. Oh ! que, si nous avions un peu de nerf, il n’aurait pas si bon marché de nous ! Mais tel est le peuple aujourd’hui : lions à la maison, renards au dehors[131].

Vous avez entendu ce démagogue quelque part, car on en trouve de pareils dans tous les temps ; mais, alors, il en restait aux cris et n’arrivait pas jusqu’à l’émeute. Celui-là, cependant, a un caractère que les nôtres n’ont plus : il est religieux, ou paraît l’être, et voudrait bien ameuter les dévots en même temps que les paresseux et les mendiants.

Que devenir, si les dieux refusent de prendre la colonie en pitié ? M’aide le ciel ! je crois que tout cela arrive par la volonté des immortels ! Car, maintenant, personne ne croit plus que le ciel soit le ciel ; personne ne jeûne, personne ne fait cas de Jupiter. La grande affaire est de compter son or. Autrefois, les femmes, pieds nus, les cheveux flottants, le front voilé, l’âme pure, allaient sur le coteau supplier Jupiter d’envoyer la pluie, et l’eau tombait par torrents, et tous se réjouissaient. Autre temps, autre chose : pour prix de notre impiété, nos champs sont stériles[132].

Mais ne prenez pas Pétrone au mot : il sait aussi bien que Lucrèce ce que valent ses divinités : Maintenant, ceux qui sont liés par des vœux, ceux mêmes qui vendraient l’univers, se forgent à l’envi des dieux propices à leurs désirs. Ils en avaient imaginé un qui avait alors, comme à présent, beaucoup d’adorateurs : le GAIN. Une inscription de Pompéi, mise en mosaïque au seuil d’une maison, obligeait le visiteur à honorer en passant le dieu protecteur des industries fructueuses : Salve Lucru[133].

 

VI. — SÉVÉRITÉ DES MŒURS DANS LES PROVINCES ET DANS LA HAUTE SOCIÉTÉ.

J’ai montré le débordement des mauvaises mœurs au dernier siècle de la république ; à l’époque des Antonins, cette société que tant de richesses soudainement et mal acquises avaient ébranlée se rassoit. Les fortunes monstrueuses s’étant dissipées et le moyen de les refaire n’existant plus, les mœurs changent. Les Romains cessent d’être des parvenus jetant à pleines mains l’or et l’honneur, comme des enrichis d’hier, et la vie sociale reprend son cours régulier. Puis, tout l’empire ne tenait pas dans Rome. En suivant les satiriques et les poètes, nous avons paru oublier comme eux les braves gens qui vivaient honnêtement et sans bruit, loin des grandes cités, et qui composaient la masse des populations de l’empire : fond solide, mais terne, qu’on voit mal et sur lequel se détachent en vives couleurs les vices, les passions et les ambitions malsaines, parce que les mauvaises mœurs s’affichent, tandis que les bonnes se cachent.

Sans doute avec une religion qui ne défendait rien et l’esclavage qui facilitait tout, avec des spectacles obscènes où la jeune femme se perdait : Chaste elle y était allée, impudique elle en est revenue[134] ; la règle des mœurs, incertaine et flottante, avait peu de force pour retenir les âmes vulgaires. Aussi a-t-on pu supposer que tout l’empire s’était mêlé aux fêtes de Néron et assis aux festins de Vitellius, ainsi qu’on a cru que la France entière, il y a un siècle et demi, avait les mœurs de la Régence et soupait chaque soir comme le duc d’Orléans[135]. La raison seule réclamerait, même sans preuves contraires ; parce que si la nature humaine a ses faiblesses pour la passion, elle a aussi ses révoltes contre le vice, et l’on verra bientôt que la société romaine était alors traversée par un courant d’idées morales, on les âmes délicates se fortifiaient dans l’horreur des saturnales de la chair ; les gens de cœur, dans le sentiment énergique de la dignité humaine.

Mais les témoignages ne manquent pas pour donner à croire que, si l’on pouvait pénétrer au milieu des populations provinciales, même au sein de quelques grandes familles romaines, on y trouverait les mœurs qui toujours accompagnent la modération de la fortune et des désirs ou l’élévation des sentiments et du caractère. Dans les cités éloignées, dit Tacite, on retrouve l’ancienne Italie avec la sévérité de ses premières mœurs[136]. Et il montre les provinciaux de passage à Rome, notables envoyés en députation vers le sénat ou simples particuliers venus pour leurs affaires, rougissant d’une dissolution qu’ils ne connaissaient pas, laseiviæ inexperti. Les hommes nouveaux, dit-il encore[137], qui furent appelés du fond des provinces au sénat de Rome y apportèrent l’économie et l’ordre de leur vie privée. Marseille lui semble unir, par un heureux accord, la politesse de la Grèce à la simplicité des provinces[138], et, avant de célébrer les exploits du provincial Agricola, son beau-père, il peint d’un mot ses vertus privées : Il épousa Domitia Decidiana. Les deux époux vécurent en parfaite intelligence et dans une tendresse mutuelle, chacun d’eux aimant l’autre plus que lui-même[139]. Aussi ne faut-il point s’étonner de voir Tacite attribuer un changement dans les mœurs de la noblesse romaine à l’avènement des provinciaux aux grandes fonctions publiques.

Pline pense comme Tacite, à ce sujet ; sa mère était de l’Espagne citérieure : Vous savez, dit-il, quelle est la réputation de cette province, quelle sévérité de mœurs y règne. Et ailleurs : A Brescia on garde avec soin la modestie, la frugalité, la franchise de nos pères. — Vous connaissez aussi le naturel austère des Padouans[140]. Écoutez même Martial, le poète espagnol à qui Rome avait paru le seul lieu où l’on pût vivre, parce que des vers faciles y ouvraient la porte des grands. Sentant la vieillesse arriver et sa veine peu fécondé se tarir, cet habitué du Palatin et des Esquilies devient rural. Le voilà qui célèbre la vie simple, économe, de la province. Ici, il faut nourrir ma terre ; c’est elle, là-bas, qui me nourrira. Et il veut quitter les bords du Tibre où la faim même coûte cher ; où l’on use quatre toges en un été, lorsque, ailleurs, aux champs, une seule fait quatre automnes[141]. Il regrette la maison natale dont la table se couvre de l’opulente dépouille des champs paternels qui le feraient si riche avec si peu ; et il finira par y retourner.

Malheureusement, Tacite n’a pas songé à peindre cette vie provinciale, parce que le bonheur ne fournit pas les sombres ou éclatantes couleurs que préférait le grand artiste. Pourtant, à travers ses récits et ceux de ses contemporains, on voit passer dans l’ombre des figures aimables ou graves, et la correspondance de Pline nous fait entrer dans la meilleure compagnie. Les idées, comme celles de l’homme qui nous y introduit, n’y sont pas très élevées ; mais il y règne les sentiments les plus honnêtes, et l’on n’y rencontre que des gens avec qui l’on vivrait volontiers. D’abord Pline lui-même : on peut se montrer sévère pour le gouverneur de Bithynie, pour l’écrivain qui se croit l’émule de Cicéron et de Démosthène en cadençant harmonieusement des périodes vides, pour l’orateur qui, mesurant l’éloquence à la clepsydre, est tout fier d’avoir parlé sept heures de suite ; mais si Pline n’est pas un grand esprit, c’est à coup sûr un très galant homme, toujours prêt à donner sa bourse ou ses conseils, aimant le bien, les mœurs décentes et préoccupé de ne rien faire, de ne rien dire, qui ne soit digne de lui et de sa toge consulaire.

Quels sont ses amis ? Tacite, très grave personnage, qui doit avoir eu les mœurs qu’il exigeait des autres ; Quintilien, qu’il aida à doter sa fille et dont le grand ouvrage est autant un livre d’éducation que de rhétorique ; Suétone, que Pline hébergea souvent[142] et dont les goûts, comme la fortune, étaient très modestes, si l’on en juge d’après la propriété qu’il voulait acquérir. Ce domaine tente mon cher Suétone par plus d’un endroit : le voisinage de Rome, la commodité des chemins, la petite étendue des bâtiments et de la terre, qui suffisent à distraire, non à occuper. Aux savants comme lui, il faut une allée pour se promener, une vigne dont ils puissent connaître tous les ceps, et quelques arbustes dont le compte ne sera ni difficile ni long. Voilà des gens de lettres qui ne couraient point après l’argent, s’aimaient entre eux et ont vécu de telle sorte, que l’histoire ne relève à leur charge rien qui puisse diminuer l’estime qu’ils s’accordaient.

Veut-on un philosophe ? Euphratès nous est inconnu, et je ne sais si nous devons regretter la perte de ses livres ; gardons du moins le portrait que Pline trace de ce moraliste aimable, sérieux et non chagrin, sage sans orgueil, qui, bien différent de ces philosophes chevelus et braillards dont Lucien va bientôt se moquer, fait la guerre aux vices, non aux hommes, et ramène à la vertu par la douceur, au lieu de repousser par l’insulte. Mais pour le moment, c’est la vie domestique qui nous occupe. Euphratès est d’une extrême politesse, qui égale la pureté de ses mœurs. Trois enfants composent sa famille et il n’oublie rien pour leur éducation. Son beau-père, qui tient le premier rang dans sa province, est recommandable à mille titres, surtout par la préférence que, dans le choix d’un gendre, il a donné à la seule vertu sur la naissance et la fortune[143].

Des lettrés passons aux gens du monde, nous trouverons des caractères. Corellius Rufus[144] avait tout ce qui fait aimer la vie : une bonne conscience, la meilleure réputation, une femme, une fille, qu’il chérissait, et des amis véritables. Il prolongea son existence jusqu’à soixante-sept ans par la pureté de ses mœurs, et, quand une maladie incurable le rendit à charge aux autres et à lui-même, il résolut de mettre un terme à ses souffrances. En vain on le supplia de renoncer au fatal dessein. J’ai prononcé l’arrêt, dit-il ; et il se laissa mourir de faim. Titius Ariston fit comme Rufus. Vous savez, écrit Pline, mon admiration et ma tendresse pour lui. Rien ne surpasse sa sagesse, son intégrité, son savoir.... Sa table, ses habits, sont d’une simplicité antique, et en entrant chez lui je crois revoir les mœurs de nos pères.... Pris d’une maladie cruelle, il nous fit appeler, quelques amis et moi, et nous pria de consulter sérieusement ses médecins, parce qu’il voulait prendre un parti : attendre patiemment la guérison, si le temps pouvait l’amener, ou quitter une vie douloureuse, si le mal était incurable[145]. Ces hommes qui pèsent tranquillement la vie et la mort, se font juges d’eux-mêmes et prononcent l’arrêt, ne ressemblent guère aux efféminés de Martial ou aux malandrins de Pétrone, et n’ont pas dû vivre comme eux. Ajoutez Thrasea, Helvidius, Pline l’Ancien, Agricola, Verginius Rufus qui refusa l’empire, Cornutus Tertullus qui l’eût mérité, Pegasus, le très saint interprète des lois, Trebonius Rufinus, duumvir à Vienne, qui supprima les jeux dans cette ville, Junius Mauricus, qui demandait qu’on les supprimât à Rome, et quantité de personnages dont les vertus sont restées dans l’ombre, comme le dévouement des soldats qui vivaient et mouraient obscurément., sur les frontières, dans l’accomplissement du devoir.

Pline connaît les captateurs de testaments et nous raconte les mésaventures de l’un d’eux, Aquilius Regulus, le plus célèbre des industriels de cette sorte, qui, arrivé à 60 millions de sesterces, comptait bien doubler la somme[146]. Mais ses lettres montrent qu’il y avait aussi des gens capables de refuser une succession avantageuse, d’accepter des legs onéreux, d’exécuter des codicilles qui n’étaient pas obligatoires[147]. Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle, avaient donné l’exemple de la plus grande simplicité de vie : c’était une tradition dans cette ramille de parvenus. Le biographe d’Antonin dit du père de ce prince qu’il était intègre et de mœurs pures, integer et castus, de son aïeul maternel qu’il avait été irréprochable, homo sanctus.

Où Juvénal a-t-il pris les femmes qui posent dans sa galerie impudique ? Là où elles sont encore, auprès des théâtres et des bouges, dans le quartier toscan où se trouvent, disait déjà Plaute, des gens qui se vendent eux-mêmes[148] ; où se presse la foule impie, ajoute Horace, qui pourtant n’était pas bien sévère[149]. Cependant Rome a vu d’autres mœurs, même dans ce palais impérial tant souillé aux temps de Caligula et de Claude, de Néron et de Domitien. Sous Auguste : Livie, indulgente pour son époux, mais sévère pour elle-même, et Octavie, dont jamais un soupçon n’effleura la chaste renommée ; sous Tibère : Antonia et Agrippine, dignes objets du respect public ; sous Trajan : Plotine, dont la vertu fut une force pour son époux ; et, si je ne place pas sur cette liste d’honneur les deux Faustine, c’est par une condescendance que l’histoire ne devrait pas avoir à l’égard d’accusations probablement calomnieuses. Quand Sénèque, qui était né à Cordoue, nous montre sa mère élevée dans une sévère maison, et sa tante durant les seize années que son mari gouverna l’Égypte, comme inconnue dans la province, on peut croire que sa piété filiale n’a cherché qu’un trait de ressemblance entre les femmes de sa famille et celles des anciens jours[150]. Mais il en connaît d’autres qui rappellent les mœurs antiques, Marcia, par exemple[151] ; et combien n’en trouvons-nous pas dans Pline et Tacite qui, après avoir été, comme dit Hérode Atticus de sa femme, la lumière de la maison[152], resteront à jamais l’honneur de leur sexe : ainsi Antistia et Servilia, qui, ne pouvant sauver leur père, meurent avec lui, et cette Pomponia Græcina, femme de naissance illustre, dont la vie est restée un mystère triste et touchant. Liée d’une étroite amitié avec Julie, fille de Drusus, que Messaline força de se tuer, elle porta quarante ans son deuil, et jamais on ne la vit sourire. Ce dégoût de la vie romaine et de ses dangereuses grandeurs avait-il prédisposé son âme à recevoir la foi nouvelle ? Elle fut du moins accusée de se livrer à des superstitions étrangères. Pour la sauver, saris doute, son mari Plautius, conquérant de la Bretagne, réclama le droit de la juger lui-même en présence ale ses proches, selon les formes anciennes de la juridiction domestique. Ce tribunal la déclara innocente, et, comme on était encore dans les bonnes années de Néron[153], la sentence fut acceptée. Mais Græcina garda sa tristesse et probablement la secrète espérance d’une vie où pourraient s’épanouir tous les nobles sentiments des cœurs délicats et purs.

Le mari d’Arria, Cæcina Pætus, et son fils étaient atteints d’une grave maladie ; le fils mourut. Sa mère prit de tels soins des obsèques, que le père n’en sut rien. Chaque fois qu’elle entrait dans sa chambre, elle lui donnait des nouvelles du pauvre mort : il n’avait pas mal dormi, ou bien il commençait à manger, et, lorsqu’elle ne pouvait plus retenir. ses larmes, elle sortait un moment, puis revenait les yeux secs, le visage serein, ayant laissé son deuil à la porte. Plus tard, le mari, engagé dans la conspiration de Scribonianus, est pris et mené à Rome. On l’embarque. Arria conjure les soldats de la recevoir à bord : Vous ne pouvez, leur dit-elle, refuser à un consulaire quelques esclaves qui le servent, l’habillent, le chaussent ; seule je lui rendrai tous ces services. Comme ils restent inexorables, elle loue une barque de pêcheur et suit, à travers l’Adriatique, le navire qui porte son époux. A Rome, elle rencontre la femme de Scribonianus, qui veut lui parler : Que je t’écoute, lui dit-elle, toi qui as vu tuer ton mari entre tes bras et qui vis encore ! Prévoyant la condamnation de Pætus, elle arrêta de ne pas lui survivre. Thrasea, son gendre, la conjurait de renoncer à cette résolution : Voulez-vous donc, lui disait-il, si je viens à périr, que votre fille meure avec moi ? — Oui, je le veux, quand elle aura vécu avec vous aussi longtemps et dans une aussi parfaite union que j’ai vécu avec Pætus. Sa famille surveillait ses mouvements, ses gestes, pour déjouer son fatal projet. Vous perdez votre temps, dit-elle ; vous pourrez bien faire que je meure d’une mort plus douloureuse, mais il n’est pas en votre pouvoir de m’empêcher de mourir. Et en même temps elle se leva et courut se heurter la tête avec tant de violence contre le mur qu’elle tomba comme morte. Quand elle eut repris ses sens, elle leur dit : Je vous avais prévenus que je saurais m’ouvrir les passages les plus difficiles vers la mort, si vous me fermez ceux qui sont aisés. On ne s’étonne plus que, pour décider son mari hésitant, elle se soit frappée d’un poignard et lui ait donné le fer en disant : Tiens, Pætus, cela ne fait point de mal[154]. Voilà de vaillantes femmes.

Préfère-t-on une affection plus simple, un dévouement moins théâtral ? Écoutez Pline : Je me promenais dernièrement sur le lac de Côme avec un vieillard de mes amis. Il me montra une maison dont une chambre s’avance au-dessus des flots. De là, me dit-il, une femme, notre concitoyenne, se précipita avec son mari. Celui-ci souffrait beaucoup d’un ulcère. Quand elle fut convaincue qu’il lui était impossible de guérir, elle l’exhorta à se donner la mort et promit de ne pas lui survivre. Ils vinrent sur cette plate-forme, se lièrent ensemble avec des cordes et se jetèrent tous deux dans l’abîme[155]. On ne sait même pas son nom. Une autre montre cette dignité fière qui ne permet pas d’hésiter sur le devoir. Elle avait résolu d’envoyer une somme considérable à une de ses amies exilée par Domitien. On lui représente qu’infailliblement cet argent tombera aux mains du tyran. Il m’importe peu, dit-elle, que Domitien le vole ; mais il m’importe beaucoup de l’avoir envoyé.

Que nous voilà loin des héroïnes impures de Martial et d’Eppia la consulaire, fuyant avec un histrion jusqu’aux bords du Nil !

Le paganisme avait même de grands honneurs pour une vertu qui nous semble bien peu païenne, la chasteté. Cérès, Vesta, dont la légende était si, pure et si belle ; voulaient des prêtresses à leur ressemblance ; et les personnes les plus respectées des Romains étaient les femmes consacrées aux deux chastes déesses. Apollon même avait, à Argos, une prêtresse qui devait n’avoir jamais connu que l’amour divin[156]. Dans les fêtes, les vestales venaient s’asseoir au premier rang, et l’impératrice régnante prenait place au milieu d’elles[157].

Cette société connaissait aussi des femmes dont le mundus muliebris n’occupait pas tous les moments. Dans certaines maisons, on tenait des cercles littéraires, où de grandes dames discutaient sur Homère et Virgile, comme on le faisait à l’hôtel de Rambouillet sur le Cid ou sur un madrigal. Rome avait ses Précieuses, même ses Femmes Savantes, et Juvénal, Martial, ont ri de ce travers avant notre grand comique[158] ; mais elle avait aussi ces femmes charmantes dont le commerce délicat aiguise et relève l’esprit de ceux qui les écoutent. Pompeius Saturninus m’a montré des lettres qu’il dit être de sa femme. Je crus lire Plaute ou Térence en prose. En est-il l’auteur ? Je l’en félicite. Sa femme les a-t-elle composées ? Je l’en félicite encore pour avoir si bien appris à écrire à celle qui n’était qu’une enfant lorsqu’il l’épousa[159]. Sulpicia, une patricienne qui s’était mariée à un sage, et qui s’honora par la pureté de sa vie, fut un poète renommé. Il nous reste quelques-uns de ses vers, une satire énergique contre l’édit de Domitien qui exilait les philosophes ; mais nous avons perdu le poème qu’elle avait composé sur l’amour conjugal[160]. Rien qu’à prononcer le nom de Sulpicia, Martial devient grave ; lui-même parle d’une jeune fille, fiancée à son ami Cassius, qui avait l’éloquence de Platon, l’austérité du Portique, et faisait des vers dignes d’une Sapho chaste (VII, 69).

On pourrait continuer longtemps cette énumération et citer encore Polla, la veuve de Lucain, dont Stace a peint l’inconsolable douleur[161] : Fannia, dont Pline admire les vertus ; la femme de Minicius Macrinus passant trente-neuf années avec lui, sans qu’un nuage s’élevât entre eux, ou montrer Spurinna, consulaire chargé d’ans et d’honneurs, qui vit aux champs avec sa vieille épouse, s’appuyant chacun au cœur de l’autre, pour achever ensemble le soir d’un beau jour[162]. Dans la maison d’Agricola, nous avons vu même spectacle[163]. On n’a pu qu’entrouvrir la porte de la maison où Perse s’honorait par sa mâle poésie. Que de vertus, que de tendresses délicates, ne trouve-t-on pas en lui et autour de lui[164] ?

Terminons par le portrait que fait Pline de Calpurnia, sa jeune femme. Pour mieux lui plaire, elle étudiait les belles-lettres, apprenait ses livres par cœur, mettait ses vers en musique et les chantait sur sa lyre : Vous ne pouvez vous imaginer ni son inquiétude avant que je plaide ni sa joie après que j’ai plaidé. Il y a toujours au tribunal quelqu’un chargé par elle de lui rapporter en toute hâte les applaudissements et la victoire. S’il m’arrive de lire une pièce en public, elle sait se ménager une place où, derrière le rideau, elle écoute et savoure les éloges que l’on donne à son époux. Qu’on lise encore la lettre si tendre qu’il lui adresse[165] et celle où il parle de mariages qui ne ressemblent guère aux unions que montrent les poètes comiques, puisque les familles n’y ont, de part et d’autre, que la préoccupation de l’honneur et de la vertu[166]. Enfin, d’après ce qu’on peut voir par lui de la société romaine, ou ne trouve pas que les femmes aient eu dans leurs familles une autre situation que dans les nôtres. Elles y paraissent entourées d’affection et de respect : Rien ne vous manque plus, écrit-il à un ami, puisque vous avez maintenant votre femme et votre fils[167].

Nous possédons une autre correspondance, celle de Fronton. Grâce au mauvais goût de ce Numide, devenu consulaire, et à ses préoccupations de petite littérature, ses lettres ne fournissent rien à l’histoire. Cependant, avec lui, on se trouve encore en bonne compagnie. C’est un pauvre esprit que la rhétorique tient à la lisière, niais un cœur honnête qui aime tendrement tous les siens, sa vieille femme, ses petits-enfants, son frère et son gendre. Ne lui en demandons pas davantage et mettons-le dans notre galerie d’honnêtes gens, avec ces nobles amis d’Hadrien, dont il a été parlé plus haut, avec ce Cavius Maximus, homme de mœurs graves et austères[168], Romain des anciens jours, qui, sous Antonin, exerça durant vingt années, sans rien perdre de son honneur, la charge redoutable de préfet du prétoire.

On dira : Ces hommes étaient en bien petit nombre. C’est possible ; Rome alors ressemblerait à tous les pays. Cependant ; de Caton à Marc Aurèle, en passant par Thrasea, on trouve une suite de beaux caractères qui ne s’interrompt pas. La valeur morale d’une société se marque par le degré d’élévation qu’atteignent ses hommes supérieurs et par le niveau où la foule arrive. Les premiers nous donnent la mesure de la capacité morale du peuple et nous montrent l’idéal qui lui est proposé. Par les seconds, nous connaissons les facilités ou les empêchements que les influences sociales et l’éducation, en prenant ce dernier mot dans son acception la plus large, ont placés sur la route qui conduisait à cet idéal. Or le stoïcisme romain est une des plus belles créations de l’esprit humain, et les faits exposés dans ce livre prouvent que la société romaine, certains côtés mis à part, valait autant que beaucoup d’autres qui se croient bien plus haut placées sur l’échelle morale.

Ces faits, ces personnages, appartiennent encore aux grandes familles du temps. Mais regardons au-dessous d’elles, comme nous avons regardé hors de Rome. Descendons dans ces humbles demeures où l’on n’aime ni les dés et les danses impudiques, ni l’adultère et les passe-temps infâmes qui sont, chez les nobles, le masque du savoir-vivre. Entrons dans ces pauvres maisons d’où sortent les hommes habiles qui conduisent les procès du patricien ignorant et la brave jeunesse qui court défendre l’empire sur l’Euphrate ou le Rhin[169]. Là vivait une classe moyenne qui, alors comme aujourd’hui : était sollicitée au travail, à l’économie, par la médiocrité de sa fortune, mais qui malheureusement n’a pas d’histoire. On voit bien que c’est elle qui laboure la terre et la mer, qui produit et qui trafique, qui fait par son industrie la richesse de l’empire, et par son esprit d’ordre la tranquillité des provinces. Mais, pour savoir quelque chose de ses sentiments, on est réduit à lire les inscriptions de ses tombeaux.

.Aucun peuple n’en a laissé d’aussi nombreuses : on pourrait dire que c’est un genre de littérature particulier aux Romains. Elles sont souvent en vers et prennent tous les tons, toutes les formes. On y trouve de la philosophie et de la religion, de la foi et du scepticisme, de la raillerie, des regrets amers et bien peu d’espérance. Chacun y raconte sa vie et y exprime ses sentiments. Tantôt le mort parle aux passants, les avertit qu’ils ne sont, comme lui, que cendre et poussière, ou leur recommande sa tombe en les menaçant d’une amende s’ils ne la respectent pas[170]. On y rencontre jusqu’à des dialogues. En voici un entre les parents et les Mânes : Soyez-nous favorables, disent les parents ; et les Mânes répondent : Et vous, donnez à ceux qui sont ici ce qui leur est dû ; donnez à la mort. Sur quoi le mort intervient et dit : Si les morts ont quelque chose, cela m’appartient. Tout le reste, je l’ai perdu[171].

Mais nous ne voulons chercher dans ces inscriptions que certains détails de mœurs. Si beaucoup d’entre elles mentent comme une oraison funèbre, comme les pleurs d’un héritier ou les éloges d’un successeur, quelques-unes montrent une vraie douleur ; on y entend retentir un cri déchirant ; surtout on voit, par ce qu’elles louent, les qualités dont cette société faisait l’idéal de la femme : Amymone, femme de Marcus, était bonne et belle, fileuse infatigable, pieuse, réservée, chaste et bonne ménagère[172]. — Elle a filé la laine et gardé la maison[173]. La morte, peut-être, n’avait pas eu ces vertus ; mais, en lisant les inscriptions funéraires, chaque fois qu’elles passaient à l’entrée de la ville, sur la voie des tombeaux, les vivantes savaient ce qu’on espérait d’elles, et plus d’une y conformait sa conduite. A celle-ci on fait honneur de n’avoir été mariée qu’une fois, univira[174] ; à celle-là de s’être toujours montrée secourable[175]. Primus dit de sa femme : Elle m’était plus chère que la vie[176] ; un autre : Elle ne m’a jamais causé de chagrin, si ce n’est par sa mort ; un autre encore : C’est en lettres d’or qu’il faudrait écrire ses vertus[177]. Ici je commence à me défier de l’emphase. Une veuve regrette de n’avoir pas précédé son époux au tombeau[178] ; un mari jure qu’après avoir vécu dix-huit ans avec sa femme, sans le moindre nuage, il n’appellera jamais une autre à la remplacer au foyer domestique[179].... Il n’est pas sûr qu’il ait tenu son serment, mais il est bien qu’il l’ait fait. A Beyrouth, Rufus Antonianus élève, à la plus pieuse et à la plus chaste des femmes, une statue de marbre, afin qu’elle serve d’exemple[180]. J’aime mieux ces simples mots gravés sur le tombeau d’une affranchie, par l’époux survivant, au nom de la pauvre morte : J’attends mon mari, Virum expecta meum ; et il me plait de trouver cette inscription en Gaule[181] ! En voici une autre qui très certainement était sincère : Ô Mânes très saints, je vous recommande mon mari. Soyez-lui très indulgents pour que je puisse le voir aux heures de la nuit[182]. Servilius Portunatus aimait tout autant sa femme, lui qui rapporta ses restes du fond de la Dacie, à travers les terres et les mers, jusqu’au pied de l’Aurès[183]. Je sais bien ce que Pline l’Ancien, Ovide, Sénèque et tant d’autres, sans parler de Juvénal, disent du mariage. Toutes ces méchancetés plus ou moins philosophiques n’empêchèrent pas Cicéron de prendre une seconde femme, Pline le Jeune et Ovide de se marier trois fois.

A Rome, on a lu sur une tombe : Le jour de la mort de ma très chère épouse, j’ai rendu grâce aux hommes et aux dieux. Il s’agit bien cette fois d’une mauvaise femme ou d’un mauvais mari, peut-être de deux méchantes gens ; mais, si vous acceptez cette épitaphe pour véridique, pourquoi croiriez-vous que d’autres ne le sont pas[184] ?

On faisait alors, comme de nos jours, des voyages de plaisance avec tous les siens, et l’on se rendait de fort loin à des lieux de pèlerinage ou de curiosité. La statue parlante de Memnon, au fond de l’Égypte, attirait beaucoup de gens qui venaient écouter le fils de l’Aurore et qui lui apportaient le salut (proskynème) de leurs amis ou de leurs proches. Dans les vers que Gemellus grave sur le colosse, il tient à dire qu’il est là avec sa chère épouse Rufilla et ses enfants. Un autre s’y rend avec sa sœur ; Trebulla regrette l’absence de sa mère ; Aponius, celle de sa femme ; N., celle de ses frères. Sur les pyramides, une Romaine écrit : Je les ai vues sans toi, ô le plus chéri des frères ! A ton souvenir, j’ai versé des larmes et j’ai voulu écrire ici ma plainte[185].

Tout un petit poème trouvé sur une tombe à Cagliari rappelle le dévouement d’une nouvelle Alceste, Atilia Pomptilla, qui s’offrit aux dieux pour racheter les jours de son époux en danger de mort. Nous ne savons pas comment s’opéra le sacrifice, mais l’époux, survivant à regret, atteste le miracle, en demandant avec ardeur que son âme se réunisse bientôt à celle de la plus tendre des épouses[186].

Il faudrait citer en entier l’éloge funèbre[187] d’une noble femme dont le mari a longuement raconté les vertus, la douceur, la religion éclairée et l’infatigable dévouement qui ne se démentit pas un instant durant quarante et une années. A force de prudence et de courage, elle sauva son époux proscrit par les triumvirs et poursuivi par la haine implacable de Lépide. Puis, voyant leur union demeurer stérile, elle parla de divorce : Tu m’offris de céder cette maison vide à une épouse féconde, de me préparer toi-même une compagne dont les enfants seraient devenus les tiens. Tu voulais laisser tes biens à ma disposition, prête à me rendre, si j’acceptais, les soins d’une sœur ou d’une belle-mère affectueuse. Voilà une forme nouvelle du divorce que Martial ne nous montre pas. On a dit que les anciens n’avaient connu que l’amour brutal ; c’est encore une opinion à changer. La mère de Pertinax ne voulant pas quitter son fils, alors simple préfet de la flotte, le suivit jusque sur les côtes brumeuses et froides de la mer du Nord, où elle mourut victime de son amour maternel[188] ; une autre quitta sa chaude province d’Afrique pour accompagner son fils, soldat ou officier de marine, jusqu’au fond de l’Armorique[189]. Mais ce serait faire injure à la nature humaine, de chercher des preuves de l’affection filiale ou paternelle ; elle est de tous les temps. J’aime mieux faire remarquer que les tables alimentaires de Velleia fournissent peut-être une confirmation des paroles de Tacite touchant la sévérité des mœurs provinciales. Sur trois cents enfants secourus, on n’y compte que deux spurii. Ces enfants naturels participaient-ils au secours alimentaire par l’effet d’une faveur spéciale ? Rien n’oblige à le croire. Mais s’il ne s’en trouvait pas davantage parmi les pauvres de trois cantons, ne faudrait-il pas admettre que, au moins dans les campagnes, les mœurs des contemporains de Trajan valaient les nôtres[190] ?

Ces sentiments, ces faits, sont d’ailleurs en complet accord avec les prescriptions de la loi et avec les conseils des philosophes qui font de l’épouse l’égale du mari. Musonius, Plutarque, entre autres, glorifient le mariage ; ils veulent des familles nombreuses qui donnent à l’État des citoyens utiles, au monde des créatures capables de comprendre l’harmonieuse sagesse de ses lois, à Dieu de fidèles serviteurs de ses temples, et la conscience publique avait accepté ces doctrines.

 

VII. — ADOUCISSEMENT DES MŒURS.

Les chapitres de la famille et de la cité ont déjà montré combien les mœurs s’étaient adoucies au sein de cette grande communauté de l’empire. Bien d’autres faits fortifieraient cette démonstration. En voici quelques-uns. A Fidènes, le cirque s’écroule, et cinquante mille personnes, dit-on, sont tuées ou blessées. En faisant ce triste récit, Tacite saisit l’occasion d’opposer le spectacle de Rome républicaine soignant les blessés de ses grandes batailles, à celui de la Rome impériale relevant les blessés du cirque[191]. Cependant il est forcé de nous laisser voir aussi la foule accourant de Rome pour relever les victimes, les maisons des grands qui s’ouvrent pour les recevoir, les médecins qu’on appelle, les secours qu’on organise, en un mot, un généreux mouvement de compassion publique pour adoucir les souffrances des pauvres gens. Nous sommes justement très fiers de nos souscriptions nationales qui réparent les suites de quelque fléau. Cette coutume était habituelle dans l’empire. Aristide raconte que le désastre de Smyrne, renversée par un tremblement de terre, parut dans toute la province d’Asie un malheur public. Les villes se cotisèrent pour envoyer, par terre et par nier, aux habitants restés sur les ruines de leur patrie, ce qui leur manquait. Les autres furent reçus dans les cités ; on allait au-devant d’eux avec des vivres, des chariots, et l’on fit partout des quêtes pour les aider[192]. La Campanie agit certainement de même après l’éruption du Vésuve en 79, et Lyon ne fut pas la seule ville provinciale qui, au temps de Néron, aida Rome à se rebâtir[193]. Les historiens ne recueillaient point alors les faits de ce genre. Cependant nous en connaissons assez pour comprendre que les recommandations faites aux gouverneurs de province en faveur des pauvres n’étaient pas, dans cette société, une anomalie discordante.

On a trouvé fort touchant que certaines lois barbares ne fissent pas un crime à la femme grosse de prendre le long de son chemin des fruits dans un verger. Les jurisconsultes romains, qu’on se représente volontiers avec le dur visage de la Justice implacable, n’ont pas de ces délicatesses. Cependant, pour constituer un vol, ils veulent qu’il y ait eu intention de voler[194]. De sorte que des canonistes ont pu, au moyen âge, se croire autorisés par certains textes juridiques à dire qu’une chose prise par nécessité n’était point une chose volée ; et cette doctrine devint celle de l’Église.

Le fou furieux n’est pas encore à leurs yeux un malade qu’on essayera de guérir ; mais il n’est pas non plus ce qu’il resta chez nous jusqu’en 1739, un condamné du ciel. Ils ne veulent pas que l’enfant et le fou, qui ont accompli un meurtre, tombent sous le coup de la loi. L’un, disent-ils, est protégé par son innocence, l’autre par le malheur de sa destinée[195]. Dans un accès de fureur, un Mius Priscus avait tué sa mère. Marc-Aurèle écrivit au juge : Il est assez puni par sa démence[196].

D’après la discipline catholique, l’excommunié ne peut entrer dans l’église, ni son corps être reçu au cimetière béni. L’empereur, qui était en même temps le souverain pontife, permettait aux proscrits de quitter le lieu de leur exil, dans les Cyclades, pour aller prendre part aux fêtes religieuses des grandes villes de la côte asiatique[197], et il laissait les chrétiens ensevelir leurs morts où bon leur semblait[198].

Enfin, la philosophie avait ruiné le principe de l’esclavage, en développant cette vérité, devenue banale dans le monde romain, que la nature a fait les hommes égaux et que la servitude légale n’est qu’un malheur[199]. Tous les arguments employés de nos jours contre l’esclavage sont dans les livres de Sénèque, d’Épictète et de Dion Chrysostome. Au quatorzième siècle, les insurgés d’Angleterre demandaient aux pauvres gens : Quand Adam bêchait, quand Ève filait, où donc était le gentilhomme ? Bien longtemps avant eux, Sénèque le père avait dit : Cherchez les aïeux d’un noble, vous trouverez un homme de rien[200]. On s’aperçoit des progrès faits par la nouvelle doctrine en voyant ce qu’était devenu l’instrumentum vocale de Caton. Sauf son vice originel, l’esclavage se rapprochait beaucoup de notre domesticité, et, bien souvent, entre le maître et le serviteur, il se trouvait plus de confiance et d’affection qu’il n’en existe aujourd’hui. Quelle amitié tendre Cicéron n’avait-il pas pour son esclave Tiron, Pline pour sa nourrice ! Ceux des esclaves que leur service plaçait habituellement auprès du maître faisaient comme partie de la famille. a Je vous avouerai, dit Pline, ma douceur pour mes gens, d’autant plus franchement que je sais avec quelle bonté vous traitez les vôtres. J’ai toujours dans l’esprit ces mots d’Homère : Il était pour eux le meilleur des pères, et le nom que le maître a porté chez nous : pater familias. Et il raconte que son affranchi Zosime, ayant craché le sang pour avoir forcé sa voix en déclamant, il l’avait envoyé une première fois se rétablir en Égypte. Mais cette toux est revenue, et je vous ai souvent entendu dire que, à votre terre du Frioul, l’air est très sain et le lait excellent pour ces sortes de maladies. Je vous supplie d’écrire à vos gens de recevoir mon affranchi dans votre maison, en lui donnant tout ce qui lui sera nécessaire. Je ferai les frais du voyage[201]. Et un autre jour : La maladie de mes esclaves et la mort de quelques-uns m’ont accablé de tristesse[202]. Il leur permettait de faire un testament, bien qu’un esclave n’eût pas le droit de tester, et il exécutait religieusement leurs dernières volontés : Mes gens laissent ce qu’ils ont à qui ils veulent, pourvu que ce soit à quelqu’un de la maison, car la maison est la patrie, la cité de l’esclave. Un proconsul entre, en passant, chez Fabatus, qui profite de la présence du magistrat pour affranchir plusieurs esclaves. Pline l’en félicite et s’en réjouit : Unice lætor, car je désire que notre ville s’accroisse de tous les biens, et le plus grand est le nombre des citoyens. Pour parler ainsi, il fallait que lui, Fabatus, et tout le monde alors regardât l’esclavage comme la source où le peuple pouvait se recruter sans péril, parce que les maîtres avaient le devoir de préparer, par la discipline et l’éducation, les citoyens nouveaux qui augmenteraient la beauté et la force de la cité[203].

Bien des gens pensaient comme Pline : il n’y avait point de testament qui ne donnât la liberté à quelques esclaves, à ce point que la loi dut, restreindre le nombre des affranchis testamentaires. On a vu l’acte de dernière volonté du consulaire Dasumius et comme il s’était occupé d’assurer l’avenir de ses affranchis. Les paroles ne valent pas celles de Pline, mais les sentiments sont les mêmes, et on en retrouve d’analogues dan, d’autres testaments récemment découverts[204]. Songez aussi au rôle habituel de l’affranchi : l’homme de confiance de son patron, le dépositaire de ses secrets, l’exécuteur de ses desseins, l’agent fidèle et résolu, pour le bien ou pour le mal, de toutes ses volontés.

Un dernier mot : les témoignages publics de l’affection des esclaves envers leurs maîtres, des affranchis envers leurs patrons, et réciproquement, sont si nombreux dans les inscriptions, qu’on en a formé des recueils considérables[205], où la vérité n’est pas altérée par le faste d’une douleur de commande. Pourrions-nous en faire autant ?

Quelle sera la conclusion de ce chapitre ? Que Juvénal a tort et que Pline a raison ? Non. L’un était un honnête homme, ne connaissant que d’honnêtes gens ; l’autre un poste qui, pour attirer l’attention d’un public lassé de fades poésies, forçait la voix de sa muse et lui donnait un visage farouche. Où est la vérité ? Des deux côtés. La société romaine ressemblait à toutes celles qui atteignent à titi haut degré de culture d’esprit et de richesse. Elle avait des vices honteux et de grandes vertus ; des hommes de débauche et des hommes de continence ; des Messalines et des femmes unies pour la vie et la mort à leur époux ; des bourreaux d’argent et des familles rangées qui administraient sagement leur fortune ; des maîtres débonnaires et d’autres qui, sans les lois nouvelles, auraient volontiers traité leurs esclaves à la mode ancienne.

Beaucoup d’écrivains ont passé, sans les voir, à côté de ces vertus domestiques : ceux-ci, parce qu’il leur a semblé plus agréable de suivre les romanciers et les postes partout où ils nous conduisent, fût-ce en de mauvais lieux ; ceux-là, parce que, de parti pris, ils entendent que cette grande société romaine soit considérée comme l’égout de l’univers.

Il est tout naturel qu’ayant eu ses mortels ennemis pour héritiers, cette société ait été, depuis quinze siècles, représentée sous de sombres couleurs, d’autant plus qu’avec les facilités que donnaient ait prince le despotisme, à tous l’esclavage et la religion, les anciens avaient pour le désordre une indulgence que, fort heureusement, nous ne connaissons pas. Ce que nous cachons, ils le laissaient voir. Or c’est déjà une demi vertu de cacher ses vices, puisque c’est la honte en plus et l’exemple en moins. Les apparences sont pour nous ; notre fond même est certainement meilleur. Mais devons-nous en concevoir un orgueil tel, que nous n’ayons que du mépris pour ceux qui nous ont précédés de si loin dans la vie ? On vient de voir que la dépravation morale était le fait du petit nombre, il ne faut donc pas l’accuser de la chute de l’empire. D’ailleurs, quelque pénible qu’en soit l’aveu, ce ne sont pas les mœurs privées, si l’on prend ce mot au sens restreint, qui sauvent ou qui perdent les États. Lorsque le désordre ne va pas jusqu’à hébéter l’esprit, il n’a point sur la vie extérieure l’influence qu’on lui prête. Même dans l’âme des débauchés, il reste des ressorts qui peuvent les relever de leur dégradation. Combien n’en a-t-on pas vu se conduire eu héros, que d’efféminés ont su bravement mourir ! Cardons notre respect et nos hommages pour ceux dont l’existence est irréprochable ; mais, quand nous cherchons les causes de la décadence ou de la grandeur d’un peuple, étudions surtout ses moins publiques et ses institutions.

Tout peuple a sa part de vices[206], parce que le vice est une déviation mauvaise d’une chose excellente, la passion contenue, qui est le principe actif de la vie, et partout l’on trouve des monstruosités morales, des hommes nés pour les sales débauches ou pour le crime, qui, véritablement, ne sont que bêtes à deux pieds. De tout cela l’empire eut sa large part. Ce qui lui manqua, ce ne fut pas la justice dans la loi, l’intelligence dans les hommes, la discipline dans les familles, l’ordre dans les cités, ce fut le caractère, et il lui manqua parce que, dans cette société, il n’y eut pas ce qui fait la dignité de l’homme, la liberté. Mais la nature humaine y conservait ses droits ; elle s’y montrait par les sentiments, même jusqu’à un certain point par les mœurs, et nulle part dans l’univers alors connu on ne travaillait, on ne pensait davantage. Quand seront apaisées les haines religieuses, qui de nos jours se sont doublées des haines politiques, on conviendra que nous devons quelque reconnaissance à cette Rome impériale qui, après la Grèce, a été pour le monde la mère de toute vie policée.

 

 

 

 



[1] C’est la note qui domine dans toute la littérature latine, depuis Lucrèce jusqu’à Apulée en son Apologie. Voyez la ridicule lettre 90 de Sénèque contre les arts mécaniques.

[2] Pline, Histoires naturelles, X, 71.

[3] Annales, III, 52-54 : .... ne princeps antiquæ parcimoniæ durius adverteret.

[4] Voyez la toilette de Lollia Paulina dans Pline, Hist. nat., IX, 58.

[5] Les anciens ne paraissent pas avoir connu « nos glaces. (Daremberg, Oribaze, I, 625.)

[6] Épigrammes, III, 58.

[7] Vescendi causa (Salluste, Catilina, 13) ; epulas quas toto orbe requirunt (Sénèque, ad Helv., 10) ; insatiabilis gula (id., Epist. 89), etc.

[8] Suétone, Néron, 27. On connaissait déjà les roses remontantes.... biferique rosaria Pæsti (Virgile, Georg., IV, 919, et Martial, Épigrammes, XII, 31). On en faisait venir d’Égypte ; mais ce commerce tomba quand on se mit à cultiver en Italie les rosiers en serres. Martial (ibid., VI, 80, et XIII, 927) : La rose autrefois fleur du printemps, aujourd’hui fleur d’hiver.

[9] Les Romains avaient aussi l’habitude des paris : Quum sponsio.... de Scorpo fuerit et Incitato (Martial, Épigrammes, XI, 1). Scorpus était un écuyer du cirque, et Incitatus, nom du cheval de Caligula, désigne probablement les chevaux de course dont le mérite donnait lieu à des paris.

[10] Le pillage de Carthage valut au trésor romain 726.000 livres d’or et 867.000 livres d’argent (Pline, Hist. nat., XXXII, 17) ou 750 millions de francs ; Marius y apporta de Numidie près de 54 millions de francs ; César, de la Gaule, plus de dix fois autant, etc.

[11] On a vu la Maison d’Or de Néron ; Vitellius la trouvait indigne de lui (Dion, LXV, 4). Pompeius Paulinus, qui commandait sur les bords du Rhin en 58, y avait apporté une vaisselle d’argent pesant 12.000 livres (Pline, Hist. nat., XXXIII, 50). En 1868, on a trouvé à Hildesheim, en Hanovre, un trésor composé de soixante pièces d’argenterie, dont quelques-unes fort belles.

[12] Quoique un sénatus-consulte eût renouvelé les peines de la loi Cincia contre les avocats qui recevaient de l’argent de leurs clients (Tacite, Ann., XIII, 42), Eprius et Crispus avaient, de Caligula à Vespasien, gagné par leur éloquence 300 millions de sesterces (id., Orat., 8) ; mais il y avait dans leur fortune beaucoup d’or des proscrits.

[13] On a vu que la valeur intrinsèque du denier et du sesterce avait beaucoup varié sous l’empire, mais que leur valeur nominale, au lieu d’être représentée par la quantité d’argent que ces pièces contenaient, l’était par la quantité d’or correspondante : 1 denier, 1 sesterce, signifiaient moins 1 denier et 1 sesterce d’argent que 1/25 et 1/100 de l’aureus. Or la valeur métallique de l’aureus varia peu aux deux premiers siècles. En prenant une moyenne, d’Auguste à Marc Aurèle, on a 26 fr. 87 c. + 25,08 c. : 2 = 25 fr. 97 c. ; ce qui fait correspondre, d’après la seule considération du métal employé, les 300 millions de sesterces à 78 millions de francs. La fortune de la famille Rothschild dépasse certainement un milliard, et l’on prétend que le duc de Manchester en a deux ou trois fois autant. Il est certain que le duc de Buccleugh tire de ses terres seulement, dans la stérile Écosse, un revenu annuel de 4.603.550 francs (Économiste franç., du 23 mai 1874). Quant à la valeur d’échange, c’est-à-dire au pouvoir de l’argent, elle est difficile à fixer. Les denrées de luxe étaient fort chères et les denrées de nécessité à bas prix : ce qui veut dire que le pouvoir de l’argent était faible à l’égard des premières, qui étaient rares, et fort à l’égard des secondes, qui abondaient. En France, on peut se nourrir, s’habiller et, hors des grandes villes, se loger à bon compte, tandis que la vie de luxe est très conteuse ; il devait en être de même, dans l’empire, pour le paysan et le journalier des villes, avec des facilités plus grandes pour l’achat des objets de nécessité et des exigences plus fortes pour l’acquisition des objets de luxe. Suivant Martial (XII, 76), l’amphore de vin coûtait 20 as et le modius de blé 4 ; mais ce sont des prix dérisoires dont le poêle se sert pour aiguiser l’épigramme contre le laboureur ivrogne et gourmand qui boit et mange sa récolte, plutôt que de la vendre. Toutefois on est autorisé à conclure de quantité de faits connus que le pain et le vin étaient à bon marché. Varron dit (de R. R., III, 2) que les meilleurs prés rapportaient, sous César, 300 sesterces l’hectare, ou environ 75 francs : c’est encore le prix auquel se loue en France un hectare de pré ordinaire. Papinien fixe à 20 aurei le prix légal d’un esclave (Digeste, IV, 31, et XL, 4, 47) ; il est aujourd’hui de 750 francs dans les bazars de Constantinople et du Caire. Le prix des chevaux de remonte en Numidie était, au quatrième siècle, de 400 deniers. Pour le prix des maisons dans les villes, même voisines de Rome, et sur ce qu’on entendait par une petite aisance, voyez ci-dessous, le paragraphe relatif aux petites industries.

[14] Un jour, dit Pline, Nérac envoya avec beaucoup d’argent un chevalier romain acheter tout l’ambre qu’il pourrait trouver sur les côtes de la mer du Nord et de la Baltique. Les Germains faisaient aussi avec Rome un grand commerce de cheveux blonds. Les monnaies romaines circulaient chez les Germains et jusqu’en Scandinavie. On a découvert en Scanie 550 deniers d’argent dont la série commence à Néron et finit à Septime Sévère (Revue numism. belge, série V, t. III, p. 355).

[15] .... Ipsos Trojugenas.... da prætori, da deinde tribuno (I, 100-101).

[16] Un personnage de Juvénal (IX, 139) ne désirait que cela, quelques petits vases d’argent et deux vigoureux esclaves pour mettre sa vieillesse à l’abri du besoin et des soucis, quo sit mihu ltuta senectus.

[17] Pline (Hist. nat., VI, 26 et 32) dit des Arabes : C’est le peuple le plus riche du monde, car les trésors des Romains et des Parthes affluent chez eux. Ils vendent les produits de leurs mers (perles du golfe Persique) et de leurs forêts (bois odoriférants, encens) et n’achètent rien. Il parle même de leurs mines d’or, sans doute l’or qu’ils tiraient d’Afrique.

[18] Il faudrait tenir compte encore du frai qui obligea Trajan à faire une refonte de toutes les monnaies consulaires. M. de Laveleye estime la perte par le frai à un quart ou un demi pour 100 par an, et à 280 millions par an la transformation de lingots d’or et d’argent en objets de luxe. Ces chiffres sont exagérés ; nous croyons qu’on pourrait les réduire des trois quarts pour l’antiquité.

[19] Pline, Hist. nat., XXXIII, 4.

[20] L’or était proportionnellement plus commun dans l’empire que l’argent, car le rapport entre les deux métaux était alors de 1 à 12, et il a été longtemps chez nous de 1 à 15. La livre romaine égale en kilogramme 0,32743, et le kilogramme d’or vaut aujourd’hui 3445 francs. Une livre romaine d’or valait donc comme métal 1127,99.

[21] Les anciens n’avaient pour l’industrie que des machines élémentaires. Tout se faisait à force de bras. L’on appréciera quelle dépense de force humaine ils devaient faire, en songeant que nos machines à vapeur ayant aujourd’hui une force de 1.500.000 chevaux-vapeur représentent une force de 4.500.000 chevaux de trait ou 31.590.000 ouvriers, qui peuvent travailler la nuit comme le jour. Dans ces chiffres n’est pas comprise la force donnée par les machines hydrauliques. Et combien était grande la perte de force qu’occasionnait la construction vicieuse des machines les plus ordinaires employées par les Romains ! D’après une loi de Constantin, la charge maxima d’un chariot à quatre roues était de 526 kilogrammes pour huit chevaux, soit 45 kilogrammes par cheval, quand deux de nos chevaux d’omnibus traînent au trot des poids utiles de 500 à 800 kilogrammes. Le poids mort résultant de ta mauvaise construction de la voiture devait être énorme, à quoi s’ajoutait la difficulté provenant de la très grande pente des routes. Du reste, à en juger par les fers des chevaux, retrouvés dans les fouilles, les bêtes de Irait devaient être petites et faibles. (Léger, les Travaux publics des Romains, p. 175.)

[22] Annales, III, 55.

[23] .... ut inter istos nomen invenias opus est non tantum luxuriosam rem, sed notabilem facere.... In tam occupata civitate fabulas vulgaris nequitia non invertit (Sénèque, Epist. 122).

[24] Sur ces questions, voyez Friedlænder, Darstellung aus der Sittengeschichte Roms, etc., qui, pour les sujets traités par lui, rend inutiles les ouvrages analogues publiés antérieurement, et le savant livre de M. Baudrillart, Histoire du luxe privé et public, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours.

[25] Pline raconte qu’un préfet de la flotte, affranchi de Claude, Optatus, avait semé le sarget (scarus) sur les côtes du Latium. Dans le lac Lucrin, à Bordeaux, etc., il y avait des parcs d’huîtres. (Marquardt, t. V, 2, 53, n° 477.)

[26] Sénèque, Epist. 86.

[27] Martial, Épigrammes, VIII, 68.

[28] Rome, comme Paris, mangeait beaucoup de veau rôti (Cicéron, ad Fam., IX, 20) ; au lieu de moutons, elle consomme encore une énorme quantité d’agneaux.

[29] Varron, de Re rust., III, 6, et Pline, Hist. nat., X, 23.

[30] Pline, ibid., X, 21. Un paon se vendait 50 deniers, plus cher qu’une bonne brebis (Varron, de Re rust., III, 6). C’est Hortensius qui fit servir le premier à un festin d’augures.

[31] .... Italia quœ pene totius orbis fruges, adhibito studio colonorum, ferre didicerit (Columelle, III, 8).

[32] Histoire Auguste, Élagabal, 18.

[33] Vomunt ut edant, edunt ut romant (Sénèque, ad Helviam, 10).

[34] In indice Metelli pontificis maximi (Macrobe, Saturnales, III, XIII, 10).

[35] Capitolinæ pontificumque dapes (Martial, Épigrammes, XII, 48). Cf. Horace, Carmina, II, IV ; Valère Maxime, II, I, et Apulée, Métamorphoses, passim : epulæ vel cenæ Saliares.

[36] Macrobe, Saturnales, III, XIII, 12.

[37] Plaute, Capt., III, I, 12 ; Most., II, I, 9 ; Pers., I, II, S. Cf. Lucien, Parasite et Dial. des Morts, passim.

[38] Juvénal, Satires, V.

[39] Martial, Épigrammes, XII, 83.

[40] Plaute, Capt., I, I, 12-16.

[41] Plaute, Pers., I, III, 40.

[42] J’ai éprouvé en Orient d’une manière très sensible cet effet du climat. Un verre d’eau fraîche ou du café y paraissent préférables à toutes les boissons. La science, qui a calculé ce que l’homme perd chaque jour de calorique par la respiration, explique nettement la sobriété nécessaire des Méridionaux. Il faut, dans les pays froids, augmenter l’absorption des matières calorigènes et la restreindre dans les pays chauds.

[43] Pline, Hist. nat., XIV, 28. Trois conges égalent 9,72 litres.

[44] Cibum levem et facilem (Pline, Lettres, III, 5, 10).

[45] Sénèque, Epist. 108.

[46] Sénèque, Epist. 25.

[47] Pline, Lettres, I, 15.

[48] Épigrammes, I, 56 ; V, 78, et X, 48 ; XI, 52, où le festin est un peu plus complet. Juvénal envoie aussi à Persicus (Satires, XI) la carte du dîner qu’il lui offre. Je ne la donne pas : elle serait suspecte d’une frugalité affectée.

[49] Voyez, dans Pétrone, Satiricon, 45, les présents des gladiateurs de troisième qualité, à 2 sesterces la pièce.

[50] Martial, Épigrammes, X, 74.

[51] Voyez au chapitre LXXIV, § III, le décret de Claude.

[52] Ce commerce de cheveux était assez considérable pour que le Digeste (XXXIX, 4, 16, F 7) énumère les capilli indici parmi les denrées soumises aux droits de douane. (Martial, Épigrammes, V, 68.)

[53] Juvénal, Satires, VI, 120.

[54] Martial, Épigrammes, IX, 38.

[55] Histoires naturelles, VI, 26 ; IX, 58, et XII, 41.

[56] Libra enim auri tunc libra serici fuit (Vopiscus, Aurélien, 44). La soie se vendait à Rome, surtout dans la rue de Toscane (Martial, Épigrammes, XI, 27). Les vases murrhins qu’on tirait du pays des Parthes et de la Caramanie allaient jusqu’à 300 talents la pièce (environ 1.500.000 francs) ; du moins Néron en paya un ce prix (Pline, Hist. nat., XXXVII, 7 et 8). Il cite encore une coupe de cristal payée 150.000 sesterces, un tapis de Babylone acheté par Néron 4 millions de sesterces, des tables en titre de Maurétanie co0tanl jusqu’à 1.400.000 sesterces, etc.

[57] Neumann, Uebersichten über Welthandel.

[58] Tacite (Annales, III, 53) et Pline (Hist. nat., XII, 41) ne parlent, pour le costume, que du luxe ales femmes.

[59] Épigrammes, VI, 61 ; VIII, 10.

[60] Les villas de Pompée, d’Hortensius, de Lucullus, de Cicéron, étaient fameuses. Cependant les consuls n’estimèrent les villas de Cicéron à Tusculum et à Formies, la première qu’à 500.000 sesterces et la seconde moitié moins (Cicéron, ad Atticus, IV, 2).

[61] Ces montagnes calcaires renferment quantité de cavernes intérieures qui se remplissent au moment des pluies et alimentent abondamment les sources durant l’été. Ainsi on a calculé que les trois quarts de la masse des eaux du Tibre durant l’étiage lui sont fournis par l’écoulement de lacs souterrains, et que son débit d’étiage n’est jamais inférieur à la moitié du débit moyen. (Reclus, Nouv. géog. univ., I, p. 460-461).

[62] Les marbres les plus recherchés, au temps de Martial, étaient ceux de Caryste en Eubée, de Laconie, de Synnade en Phrygie, et de Numidie. Cf. Épigrammes, IX, 76.

[63] C’est dans le tablinum et le triclinium de la maison de Livie qu’on a trouvé les peintures romaines qui naguère encore étaient les plus anciennes. Celles du tombeau des Statilius Taurus sont antérieures.

[64] Lilia et violas et anemonas et fontes surgentes.... tonsasque myrtos.... habeant divites (Quintilien, VIII, 3). Cf. Horace, Carmina, II, 15.

[65] Areola quæ quatuor platanis inumbratur (Pline, Lettres, V, 6).

[66] C’est le grand souci de Trimalcion.

[67] Juvénal (Satires, VII, 178) parle de bains particuliers ayant coûté 600.000 sesterces, et Horace de viviers plus vastes que le lac Lucrin (Carmina, II, 15). Au sujet des thermes, voyez le chapitre LXX, § III.

[68] Henzen, Index, p. 168.

[69] Les villas de Pline le Jeune étaient éparses depuis l’Italie méridionale jusqu’au pied des Alpes.

[70] Voyez, dans Stace (Silves, II, 2), sa prétentieuse description de la villa de son ami Pollius Felix à Sorrente, et (Silves, I, 3) celle de la villa de Vopiscus sur l’Anio. Cf. Sénèque (Epist. 55), pour la villa de Vatia à Baïa, et Philostrate (Vie des Sophistes, II, 23), pour celle du sophiste Damianos à Éphèse.

[71] Ovide, les Amours, III, 126.

[72] Domos instar urbium (Sénèque, Epist. 90 ; id., 89). Tacite parle aussi quelque part des villarum infinita spatia. Ces exagérations sont si habituelles dans l’école, qu’un traducteur de Martial rend non unius balnea solos habes par ces mots : Tu possèdes des bains qui pourraient servir à tout un peuple. La rhétorique moderne, renchérissant sur l’ancienne, a altéré le vrai caractère de l’histoire romaine.

[73] Satires, III, 223.

[74] Lettres, V, 6. In Tusculano (IV, 13) est mis pour in Tuscano.

[75] Henzen, Table alimentaire, p. 65.

[76] Il est probable que l’on compléterait la description de la villa de Pline en empruntant à Martial celle de la villa de Faustinus (III, 58). L’orateur bel esprit a dédaigné d’entrer dans les détails où le poète, plus naturel, se complaît.

[77] Cependant, dans la villa de Pline, à Tifernum, il y avait quantité de petites choses d’un goût douteux, et autant il avait d’afféterie dans son style, autant on en retrouve dans ses jardins, avec leurs buis taillés en lettres, en figures d’animaux, ces plantes qui dessinent des noms, etc. Quand on veut manger en ce lieu, on range les mets les plus lourds sur les bords du bassin et on met les plus légers dans des vases en forme de navires et d’oiseaux qui flottent sur l’eau.

[78] Un économiste a calculé que dix mille familles anglaises possèdent au moins pour 500 livres sterling d’argenterie, et cent cinquante mille pour 100 livres sterling. Les Romains en avaient certainement beaucoup moins. A Pompéi, jusqu’en 1857, on n’avait découvert dans les fouilles qu’une centaine d’objets d’argent. (Becker, Gallus, II, 322.) Il est vrai que beaucoup d’habitants étaient revenus chercher ce qu’ils avaient de plus précieux.

[79] Ce chiffre annonce des esclaves de peu de valeur. Xénophon mettait un esclave ordinaire à 150 francs environ (1 mine ½ à 2 mines). Les soldats romains furent rachetés par les Achéens à raison de 5 mines, environ 460 francs. Papinien, sous Septime Sévère, établit le prix habituel d’un esclave à 20 aurei. L’indemnité accordée par l’Angleterre, en 1834, pour l’affranchissement des esclaves fut en moyenne de 635 francs. La France a donné en 1848 pour les affranchis de la Martinique 425 francs, de la Guadeloupe 470, du Sénégal 290, Nossibé 70 ; en moyenne générale 530 francs. Ces indemnités étaient très inférieures aux prix du cours. Mais on voit qu’aux deux époques le prix de la chair humaine était à peu prés le même.

[80] Suétone, Caligula, 40 ; Lampride, Alex. Sévère, 24.

[81] Virgile en parle :

Claudite jaco rivos, pueri, sat prata biberunt.

[82] Epist. 89 et 90. Martial dit aussi Palestrina regna d’un petit bien donné, à Préneste, par un patron à son client (XI, 71).

[83] Le duc de Sutherland détient à lui seul 482.876 hectares, l’étendue moyenne d’un département français, et un septième environ de la superficie du Royaume-Uni, 4.703.120 hectares, sont aux mains de quatre-vingt-dix personnes. (Écon. franç., 23 mai 1874 et 7 septembre 1879.)

[84] Pline (Hist. nat., XIV, 5) en cite plusieurs dans un seul chapitre.

[85] Épigrammes, VI, 73.

[86] Nil nostri, nisi me, ferunt agelli. (Épigrammes, VII, 31.)

[87] Lettres, IX, 37.

[88] Orat., I.

[89] De Re rust., I, 2 et 16.

[90] De Re rust., III, 16, 10. Ce champ n’avait qu’une étendue d’un jugère ou demi arpent. Pour les anciens, le miel tenait lieu de sucre.

[91] Juvénal, Satires, I, 24 ; il y revient une seconde fois (X, 224).

[92] Martial, Épigrammes, IX, 74.

[93] Sur le nombre infini des petits marchands et des petits industriels à Rome, voyez Friedlænder, I, p. 248 et suiv.

[94] Nunc Roma est, nuper magna taberna fuit (Épigrammes, VII, 61).

Voyez aussi la promenade de Mamurra dans les bazars ubi Roma suas aurea vexat opes (ibid., IX, 59).

[95] L’inscription d’Orelli, n° 4323, où on lisait qu’un seul propriétaire de Pompéi louait neuf cents boutiques, a un autre sens (cf. C. I. L., IV, 1136) ; mais on voit encore dans les ruines de cette ville quantité de boutiques.

[96] Orat., VII. On trouverait bien dans Sénèque, Stace, Lucien, etc., plus d’un passage où le travail est honoré, mais c’est en passant. Tant que subsistait l’esclavage, les idées des lettrés devaient être contraires à la réhabilitation du travail.

[97] Voyez ci-dessus le chapitre de la Famille. Les recueils d’inscriptions montrent le grand nombre de collèges industriels existant dans les villes et l’extrême variété des industries.

[98] Eau d’alimentation, par jour et par habitant : à Rome (1869), 0,944 m. ; à Paris (1875), 0,200 m. ; à Londres (1874), 0,125 m. (Reclus, Nouv. géogr. univ., p. 471.)

[99] L’aqueduc de Ségovie a 66 mètres de hauteur, le pont du Gard 47,40 L’Anio Velus, construit en 272 av. J. C., avait une longueur de 45.000 pas ; l’Aqua Marcia, de l’an 144, 62.000 ; l’Anio Nonua, de 52 ap. J.-C., 59.000. La longueur totale de tous les conduits qui apportaient de l’eau à Rome était de 428.000 mètres, dont 32.000 sur arcades. (Dict. des Antiq., Aqueducs.)

[100] Voyez des faits analogues dans Friedlænder, II, 502, n. 1.

[101] Suétone, Néron, 12, et Martial, de Spect., 9 et 23. Au n° 9, il parle d’un Laureolus qui fut attaché nu à une croix dans l’amphithéâtre et livré à une bête fauve ; au n° 23, d’une représentation d’Orphée où l’acteur était déchiré par un ours, etc. C’étaient, il est vrai, des condamnés à mort. La mort par le feu était un supplice légal.

[102] .... Feminarum illustrium senatorumque plures per arenam fœdati sunt (Tacite, Ann., XV, 52). Cf. Suétone, Domitien, 4 ; Juvénal, Satires, I, 22. Pétrone (Satiricon, 117) nous a conservé le serment que devaient prêter les gladiateurs : nous jurâmes de souffrir le feu, les chaînes, les étrivières, la mort, tout ce qu’il ordonnerait de nous.... nous nous engagions à lui corps et âme.

[103] Friedlænder, II, p. 411-445. Le grand axe du Colisée, constructions comprises, a 188 mètres, le petit 156 mètres ; l’arène, 76 mètres sur 46 mètres. On y disposait de quatre-vingt-sept mille places ; quinze mille spectateurs pouvaient en outre assister debout au spectacle. Après l’Italie, c’est la Gaule qui en avait le plus. On en a compté dans ce pays cinquante-cinq, mais en prenant bon nombre de théâtres pour des amphithéâtres. Venaient ensuite la Numidie et l’Afrique propre, où l’on a trouvé trace d’une vingtaine, et l’Espagne. Ou n’en voit pas dans les provinces septentrionales, ni en Grèce, excepté à Corinthe, qui était une colonie romaine, et il y en eut fort peu en Orient. Au moyen âge, l’exécuteur des hautes œuvres fut aussi quelquefois une bête fauve. (Friedlænder, d’après Burkhardt, Cultur der Renaissance, 288, 2.)

[104] Auguste dit (Mon. Ancyre, 22) qu’aux jeux donnés par lui durant son principat dix mille hommes avaient combattu. Ce serait en quarante-quatre ans, pour les fêtes impériales, une moyenne annuelle de cent quinze morts ou blessés, la moitié des combattants se tirant d’affaire. Les gladiateurs seulement blessés étaient bien soignés, car ils représentaient un capital qu’il ne fallait pas perdre quand on pouvait le sauver.

[105] Prudence, in Symmacus, II, 1092.

[106] .... Pro salute imperatoris (Mommsen, Inscr. Neapol., n° 4010).

[107] Vopiscus, Aurélien, 33 ; Probus, 19.

[108] Panégyrique, VI, 12, 3 ; VIII, 23, 3. Un édit de Constantin, en 326, désapprouva ces jeux, mais un autre du même prince de date postérieure (Henzen, n° 5580) autorise Hispellum à les continuer. Sur la persistance de ces spectacles durant un siècle encore, jusque sous Honorius, voyez Cassiodore, Varia, V, ep. 42, et Wallon, Hist. de l’esclavage, III, 421 et suiv.

[109] Juvénal, Satires, VI, 78 ; Pétrone, Satiricon, 126 ; Plutarque, Galba, 9 ; Spartien, M. Ant., 19.

[110] Spartien (Capitolin), Macrin, 4. Sous Tibère, où les jeux étaient rares, Sénèque entendit un mirmillon se plaindre qu’on lui laissait perdre ses plus belles années dans l’oisiveté (de Prov., IV, 4). Les gladiateurs libérés, qui n’avaient rien su conserver de leurs gains, se faisaient prêtres mendiants de Bellone (Schol. de Juvénal, Satires, VI, 105).

[111] On trouve cette pensée dans Pline (Panégyrique, 55) : spectaculum quod ad pulchra mortis vulnera accenderet contemplumque ; même dans Lucien (Anach., 57), qui réprouve les combats de gladiateurs, mais fait dire par Solon, à Anacharsis, qu’une loi d’Athènes oblige les jeunes gens à assister aux combats de coqs, pour que, à la vue de ces oiseaux luttant jusqu’à la mort, le désir de la braver à leur tour entrât dans leur cœur.

[112] Spartien, Hadrien, 15 ; pour Titus, Dion, LXVI, 15 ; pour Verus, Spartien, M. Ant., 8 ; pour Didius Julianus, Spartien, 9, etc.

[113] Capitolin, Maxime et Balbin, 8.

[114] Epist. 7. Sur l’attrait de ces spectacles, voyez la curieuse histoire d’Alypius racontée par saint Augustin (Confessions, VI, 8).

[115] La morale est éternelle, et l’on n’a pas encore découvert un principe que Platon n’ait pas connu ; mais la connaissance de la morale n’est pas la même, dans tous les temps ni à la même époque, pour tous les hommes.

[116] De Benef., I, 10. La lettre 97 est encore plus explicite : Notre jeunesse, dit-il, vaut mieux que celle d’autrefois.

[117] Lettre du 6 mai 1679.

[118] Il écrit le 29 mars 1693, à Vergier, poète licencieux : Vous savez que vous ne courez aucun risque et que je vous ai promis de ne vous point déceler. La lettre se trouve en tête des œuvres de Vergier.

[119] Voyez les Œuvres de Bussy-Rabutin.

[120] Voyez les Arch. de la Bastille, par Fr. Ravaisson, 6 vol. in-8°.

[121] Au sujet de Brutus, voyez Martial, Épigrammes, IX, 51, et XIV, 171 ; et sur Cicéron, les vers de Pline (Lettres, VII, 4). Quintilien ne relève pas cette accusation spéciale, mais convient que hujus mores multi reprehenderunt (XII, 1).

[122] .... Nec ideo conjugia et educationes liberorum frequentabantur, præealida orbitate (Tacite, Annales, III, 25).

[123] Claude eut bien un fils, mais il était né de Messaline.

[124] Une loi morale encouragea peut-être cette immoralité, la lex Julia de adulteriis, par son extrême sévérité et par la facilité qu’elle donna aux délateurs d’attaquer sur ce chef ceux qu’on ne pouvait prendre par d’autres.

[125] Difficile est vero nubere, Galla, vivo. (Martial, Épigrammes, VII, 58.)

[126] Satiricon, 75-76.

[127] Juvénal, Satires, IX, 55.

[128] Ergo vivamus dum licet esse bene (Satiricon, 34). C’était l’usage de rappeler au milieu des festins l’idée de la mort, non pour faire venir des pensées graves, mais pour se rejeter plus vivement dans le plaisir. Cf. Martial, Épigrammes, V, 64. M. Perrot a trouvé à Koutahia, en Phrygie, une inscription funéraire qui montre des gens ayant vécu comme Trimalcion : Je dis à mes amis : Livre-toi au plaisir, à la volupté, vis. Il te faudra mourir ; donc bois, jouis et danse. (Galatie, p. 417.)

[129] Satiricon, 43.

[130] La Fontaine n’a-t-il pas écrit : Jouis. — Je le ferai. Mais quand donc ? — Dès demain. — Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin ; jouis dès aujourd’hui.... (Fables, VIII, XVII.) Cf. Horace, Carmina, II, XIV ; et Martial, Épigrammes, I, 16.

[131] Satiricon, 44.

[132] Satiricon, 44.

[133] Un des dieux lares de Trimalcion était Lucro. (Satiricon, 60.)

[134] Quæ pudica forsitan ad spectaculum matrona processerat, de spectaculo revertitur impudica (S. Cyprien, ad Donat., p. 5).

[135] Les souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau, née Rohan-Chabot, montrent en plein dix-huitième siècle les mœurs les plus pures, et je dois ajouter les plus nobles sentiments unis à la plus complète incrédulité religieuse.

[136] Annales, XVI, 5. Voyez, dans Appien (Bell. civ., IV, 39-40), le dévouement conjugal de plusieurs matrones, à la plus triste époque de la république.

[137] Annales, III, 55.

[138] Agricola, 4. Cf. Pline, Lettres, I, 14.

[139] Agricola, 6.

[140] Martial (Épigrammes, XI, 16) confirme cette réputation des Padouans.

[141] Épigrammes, X, 96. Il passa au moins trente-quatre ans à Rome (ibid., 103).

[142] .... Probissimum, honestissimam, eruditissimum virum et mores ejus sequuntur et studio.... (Pline, Lettres, X, 96.)

[143] Lettres, I, 10.

[144] Lettres, I, 12.

[145] Lettres, I, 22. Un ami de Domitien, Festus (Martial, Épigrammes, I, 79), un jurisconsulte célèbre, Caninius Rebilus (Tacite, Annales, XIII, 30), finissent de même.

[146] Lettres, II, 20. Ce Regulus avait des biens en Ombrie, en Étrurie et dans la Campagne de Rome, autre preuve de la division des propriétés. (Martial, Épigrammes, 1, 12, 82 ; VII, 31.)

[147] Voyez encore chez Tacite, Rubellius Plautus (Annales, XIV, 22).

[148] Curcul., IV, 1, 478.

[149] Satires, I, III, 229.

[150] Multum erat si per XVI annos illam provincia probasset ; plus est quod ignoravii (Consol. ad Helv., 17).

[151] Mores tuos velut antiquum aliquod exemplar aspici (Consol. ad Marc., 1).

[152] C. I. G., n° 6184.

[153] En l’an 57 (Tacite, Annales, XIII, 32).

[154] Pline, Lettres, III, 6.

[155] Pline, Lettres, VI, 24.

[156] Pausanias, Corinth., II, 4.

[157] Tertullien (de Monog., 17) dit que de son temps encore, quand une matrone devenait prêtresse de Cérès, elle se séparait volontairement de son mari.

[158] Juvénal, Satires, VI, 434-456 ; Martial, Épigrammes, II, 90, 9.

[159] Pline, Lettres, I, 15. La maison de Stace semble aussi avoir été un très honnête ménage. Cf. Silves, III, 5.

[160] Sidoine Apollinaire (II, Ép. 10) a donné une liste des femmes postes de Rome ; Balbilla est devenue fameuse par ses vers gravés sur le colosse de Memnon.

[161] Silves, II, 7.

[162] Voyez deux épitaphes dans Martial (Épigrammes, X, 05 et 71) et, dans Stace, la Silve (V, 1) adressée à l’inconsolable époux de Priscilla qui, contrairement à l’usage, refusa de brûler son corps, mais l’enferma avec des aromates dans un tombeau de marbre, où on l’a, dit-on, retrouvé en 1471. Nigrina, a l’exemple de la fameuse Agrippine, rapporta elle-même de la Cappadoce à Rome les os de son époux : Reltulit ossa sinu cari Nigrina mariti (Martial, Épigrammes, IX, 51). Un obscur soldat fit de même pour sa femme.

[163] Pline dit à peu près la même chose de Plotine et de Trajan (Panégyrique, 85). Voyez (Lettres, II, 14) le tableau qu’il trace de l’intérieur d’une famille.

[164] Cf. Martha, Une famille patricienne sous l’empire, dans son livre des Moralistes, p. 130.

[165] Lettres, VII, 5.

[166] Lettres, I, 14 ; VI, 26.

[167] Lettres, V, 18.

[168] Vir severissimus (Capitolin, Antonin le Pieux, 8).

[169] Juvénal, Satires, VIII, 33-55.

[170] Quiconque placera dans ce sarcophage un autre corps payera à la colonie de Philippes 1000 deniers et au délateur 200. (Heuzey, Mission de Macédoine, p. 58.) Il y en a beaucoup d’autres semblables.

[171] Henzen, n° 6457.

[172] Orelli, n° 4059.

[173] Domum servavit, lanam fecit (Orelli, n° 4848) ; lanifica, domiseda, etc.

[174] Orelli, n° 2742.

[175] L. Renier, Inscr. n°1987 : univira, omnibus subvenicus ; et ce n’est pas un mot d’épitaphe : parmi les qualités que Sénèque le père recommande de chercher dans une femme, il veut qu’elle soit capable de porter avec son mari le mal qui peut l’atteindre, mais de plus qu’elle soit charitable, misericors. (Havet, Origine du christianisme, t II, p 252.) Dans une inscription païenne de Koutaiah, une Philomnie se qualifie d’amie des pauvres (Perrot, Galatie, p. 119), comme l’affranchi de Serranus, sous Auguste.

[176] C. I. L., t. I, 1103, et Marm., Inscr. Alb., p. 100.

[177] Orelli-Henzen, n° 4626, 4530, 7585-6.

[178] Orelli-Henzen, n° 7588.

[179] Orelli-Henzen, n° 4623. Sur la fastueuse mais sincère douleur d’Hérode Atticus à la mort de sa femme, voyez Vidal-Lablache, Hérode Atticus, p. 65. Les collections d’Orelli-Henzen (Sepulcralia, n° 4576-4663 et 7401-7414) et de L. Renier (Inscr. d’Algérie, n° 1766, 1767, etc.) renferment de touchantes inscriptions funéraires.

[180] De Saulcy, Voyage autour de la mer Morte, p. 21.

[181] A Narbonne (Orelli, n° 4662).

[182] Orelli, n° 4775.

[183] L. Renier, Mélanges d’épigraphie, p. 218 ; Inscriptions d’Algérie, n° 1169.

[184] Voyez, au tome II, page 682 de Wilmanns, les renvois à d’innombrables inscriptions sépulcrales qui certainement ne sont pas toutes mensongères.

[185] Letronne, Inscriptions d’Égypte, II, n° 361, 365, 368, 378, etc.

[186] Voyage en Sardaigne du comte de la Marmora, IIe partie, Antiquités. M. Le Bas a commenté cette inscription, qui est du premier siècle de notre ère (ibid., p. 570-580), et il en cite une autre du même genre dont l’héroïne, Callicratia, est encore plus inconnue.

[187] Laudatio funebris. La femme qui en est l’objet est Turia, épouse du consulaire Q. Lucretius Vespillo, de la famille du poète et dont la mort peut être placée aux années 9 ou 10 avant J. C.

[188] Capitolin, Pertinax, 2.

[189] L. Renier, Mélanges d’épigraphie, p. 255. Voyez le même, Inscriptions d’Algérie, n° 3804. 3981.

[190] Le rapport des enfants naturels aux enfants légitimes est, en France, de 8,45 pour 100, ou de 7,40 relativement à l’ensemble des naissances (Statistique de la France). Le chiffre des spurii en Allemagne est plus élevé. Dion Cassius, en prenant possession du consulat, trouva trois mille accusations d’adultère. Ce chiffre ne semblera pas très élevé pour cent millions d’hommes, si l’on se souvient que la loi permettait à tout venant de se porter accusateur, qu’elle provoquait même les accusations en assurant une récompense au delator. La loi française n’autorise, au contraire, que la plainte des parties. Aussi, sur les huit mille doux cent vingt-trois demandes en séparation de corps, introduites en France durant l’année 1873, n’y en a-t-il eu que deux cent soixante-dix-huit fondées sur l’adultère, les époux préférant, devant la justice, invoquer d’autres motifs. On voit aussi que le nombre des mariages troublés, avec scandale public, est plus considérable, chez nous que dans l’empire, ce qui s’explique par l’existence, à Rome, du divorce.

[191] Annales, IV, 62.

[192] .... pecuniæ collationern, xαί πολλάς φιλανθρωπίας είς δύναμιν έηάστων γενόμενας, dans le discours intitulé Palinodie sur Smyrne, I, p. 429, édit. Dindorf.

[193] Tacite, Annales, XVI, 13.

[194] .... Furtum sine dolo malo non committitur (Gaius, Comm., III, 397). Cf. Digeste, XLVII, 2. 46, § 7, et loi 76 ; et P. Viollet, Bibl. de l’École des Chartes, 1573, p. 336.

[195] Digeste, XLVIII, 3, 12, et titre 9, 9, § 2.

[196] Digeste, I, 18, 14.

[197] Plutarque, de Exil., II, p. 604, éd. Didot.

[198] Cette liberté que M. de Rossi atteste à plusieurs reprises dans sa Roma sotterranea, a assuré le succès de ses fouilles et permis à l’Église de retrouver ses martyrs.

[199] Sénèque, Epist. 47.

[200] Quemcumque revolves nobilem, ad humilitatem pervenies.

[201] V, 19. Mêmes sentiments dans la lettre VIII, 1.

[202] VIII, 16.

[203] Oppidis firmissimum ornamentum, VII, 52.

[204] Celui, par exemple, d’Opimius à Philippes (Heuzey, Mission de Macédoine, p. 41), qui constitue sa mère héritière et lègue, après la mort de celle-ci, à ses affranchis et à leurs descendants divers domaines, à condition que les terres ne sortiront jamais de la famille (familia) et que le revenu eu sera employé à la subsistance des affranchis et à l’entretien du tombeau. Voyez aussi le curieux testament trouvé à Bâle, Annali dell’ Instit. arch., 1804, p. 200 et suiv., et Stace, Silves, I, 2 ; Martial, Épigrammes, I, 102.

[205] Gruter n’a pas employé moins de soixante-douze pages in-folio, p. 950-1002, pour recueillir les affectus servorum et libertorum erga patronos, inter se et in suas et les affectus dominorum et patronorum erga servos et libertos. Les prix de vertu que nous décernons chaque année prouvent que ces sentiments existent toujours entre maîtres et serviteurs. Mais quiconque aura longtemps vécu dans l’intimité de la société romaine reconnaîtra que, chez nous, le maître et le serviteur le patron et l’ouvrier, sont bien plus étrangers l’un à l’autre qu’ils ne l’étaient à Rome.

[206] Voyez, à ce sujet, Bouillier, Morale et progrès, au chapitre XV. Les religions, dit M. Maury, fortifient l’observation de la loi morale, elles ne la garantissent pas ; n et il montre le moyen âge et les temps modernes ayant, malgré l’excellence de la morale évangélique, à peu près autant de vices que la société grecque. Il en conclut, comme nous l’avons fait pour la société romaine, qu’il serait injuste de distinguer, en traitant de la morale religieuse de l’antiquité, entre les préceptes et les actes, puisqu’on ne le fait pas dans la société chrétienne. (Hist. des relig. de la Grèce, t. III, p. 63.)