HISTOIRE GRECQUE

TOME PREMIER

LIVRE DEUXIÈME. — DE L’INVASION DORIENNE AUX GUERRES MÉDIQUES.

CHAPITRE PREMIER. — HISTOIRE DU PÉLOPONNÈSE.

 

 

§ V. — CIVILISATION IONIENNE EN ASIE.

Le désordre et l’effervescence qu’avait provoqués le déplacement des tribus helléniques ne s’étaient pas moins fait sentir sur le rivage oriental que de ce côté de la mer Égée. La colonisation de l’Asie-Mineure, bien qu’entreprise par des bandes isolées, avait eu, il est vrai, un succès éclatant et général, un succès qui prouve que nulle part ces bandes n’avaient rencontré de résistance suivie et régulière. Il n’y avait point là d’État qui réunit ses forces pour s’opposer aux débarquements et qui défendit avec énergie, comme sa propriété, le sol du littoral asiatique. Çà et là seulement, il est resté quelques souvenirs des combats qu’eurent à soutenir les premiers colons. Smyrne, jadis un port des Tantalides, fut défendue avec opiniâtreté par les Mæoniens ou Lydiens, ainsi que l’embouchure du Caystros, dont la vallée touchait de près au centre de la puissance lydienne et fut le siége d’un temple pourvu d’un sacerdoce guerrier. C’est là que des Hellènes ont pour la première fois disputé à des armées orientales la domination de, et ce que l’on raconte de la fondation d’Éphèse[1] prouve que les nouveaux-venus n’avaient pas beau jeu. Ils furent aidés dans cette lutte par leur parenté avec les habitants de la côte qui, subjugués ou refoulés par les peuples barbares de l’intérieur, durent, en bien des endroits, se joindre volontairement à eux. Mais il fallut parfois batailler aussi avec ces populations du littoral, notamment avec les Cariens, qui se montraient les plus rebelles au nouvel ordre de choses. C’est dans les îles que la colonisation trouva le moins d’obstacles ou dans les colonies continentales, d’origine postérieure, à qui les colonies fondées antérieurement accordèrent par traité un emplacement, comme Kyme le fit pour Phocée[2]. Les Phocéens étaient les seuls d’entre les Ioniens qui se fussent installés sans coup férir en Asie-Mineure.

Du reste, les hostilités ne s’arrêtèrent pas après le premier débarquement, la prise de possession des emplacements choisis pour les colonies, et la construction des murailles destinées à défendre le terrain conquis. Une fois bâties, les villes eurent encore à se défendre contre des attaques violentes, qu’elles ne pouvaient repousser avec leurs propres forces. Ainsi, les Éphésiens furent obligés de secourir les Priénéens contre les Carions.

C’est au milieu de ces luttes que les cités reculèrent et fixèrent peu à peu les bornes étroites de leurs territoires, en y incorporant des villages cariens et lydiens.

L’agitation du littoral s’étendit jusque sur la mer. En effet, l’intérieur du pays étant fermé aux colons, les masses sans cesse croissantes de l’ancienne et de la nouvelle population se trouvèrent à l’étroit sur le rivage qui ne pouvait plus les contenir. Alors commença l’émigration : des bandes nombreuses, abandonnant leur sol aux Éoliens et aux Ioniens, s’embarquèrent à la recherche d’une nouvelle patrie[3]. Mais, comme les deux rivages de l’Archipel étaient occupés, les exilés ne purent que longer les côtes, vivant de pillage et de rapine, sans trouver où se fixer. Ils furent obligés de pousser plus loin et de se diriger, par des routes inconnues, vers des côtes plus éloignées.

Ces voyages des émigrés partis des côtes de l’Asie-Mineure, contrecoup inévitable de la colonisation éolienne et ionienne, ont laissé leurs traces dans un vaste tissu de légendes qui parlent des courses errantes des héros troyens, de l’émigration des Tyrrhéniens de Lydie, d’établissements fondés par des Dardaniens fugitifs en Lycie, en Pamphylie, en Cilicie, en Sicile, dans le midi et le centre de l’Italie, légendes dont on avait coutume plus tard de réunir les récits sous le titre de migrations des peuples après la chute de Troie[4].

Ce fut une lente séparation des anciens et des nouveaux éléments de la population, une époque d’une importance capitale qui vit la marine grecque se développer, la civilisation grecque se répandre et préparer les voies à la colonisation postérieure.

Ces migrations donnèrent lieu à une foule de relations nouvelles, et l’Ionie devint de plus en plus un centre pour le commerce des côtes de la Méditerranée. Elles rendirent en même temps possible la pacification progressive du littoral naguère surpeuplé ; les villes pouvaient désormais grandir au sein de la paix et de la prospérité, et l’époque de la colonisation, avec ses aventures et ses combats, apparut depuis lors comme un passé bien mort, dont la mémoire ne vivait plus que dans les chants héroïques.

Lors donc qu’à cette période d’agitation et d’effervescence eut succédé une situation moins tendue, on sentit le besoin de réunir les souvenirs épars et de grouper dans un tableau d’ensemble les traits de l’âge héroïque. Ainsi naquit et se développa, vers le milieu du dixième siècle avant notre ère, au sein des confréries de chanteurs ioniens, l’épopée homérique ; d’abord l’Iliade, qui se rattacha directement aux événements d’où étaient sorties les colonies de l’Asie-Mineure, puis l’Odyssée, dans laquelle fut introduit et soudé à la légende de la guerre de Troie un cycle légendaire absolument distinct à l’origine.

Aussi l’Odyssée est-elle, bien plus encore que l’Iliade, une peinture de la vie ionienne, telle qu’elle s’est développée sur le sol de l’Asie-Mineure. Les aventures d’Odysseus (Ulysse), en effet, sont une image frappante des relations que les villes maritimes de l’Ionie entretenaient avec l’Occident. De ces relations, les unes datent des origines mêmes ; ce sont celles que les immigrants venus de Pylos, d’Ægialée, d’Eubée en Asie-Mineure ont conservées avec leur ancienne patrie ; les autres ont été nouées en Asie-Mineure et utilisées ensuite pour élargir et orner le vieux fonds des légendes. Nous pouvons compter au nombre de ces retouches les traditions concernant Circé, Scylla et Charybde, ainsi que la légende des Lotophages, sous laquelle on retrouve un fait d’expérience, constaté par les villes ioniennes, à savoir, que le charme du climat de la côte libyque retenait les émigrants et leur faisait oublier leur patrie.

Ainsi, l’épopée se trouve être, par surcroît, un document historique, le seul qui nous reste d’une époque sur laquelle nous ne possédons pas d’autres renseignements susceptibles de former un ensemble, d’une époque où les immigrants s’étaient enfin complètement installés dans leur nouvelle patrie et occupaient les heureux loisirs du présent à rassembler les souvenirs du passé. Elle témoigne d’une culture intellectuelle parvenue, dans les conditions les plus favorables, à sa maturité, d’un riche et harmonieux développement de l’esprit ionien en Asie-Mineure[5].

Les quelques renseignements épars, concernant l’histoire d’Ionie, qui nous sont parvenus par d’autres voies, nous montrent partout une grande diversité. Chacune des douze villes qui se pressaient sur une côte d’environ Ili milles de longueur, eut son développement particulier. Chacune tâchait de mettre à profit les avantages particuliers de sa position ; l’une cherchant de préférence à nouer des relations avec l’intérieur, comme par exemple Éphèse, les autres ayant tourné tout d’abord leur activité du côté de la mer. En outre, elles se partageaient, d’après leurs mœurs et leur langue, en groupes distincts : d’abord, le groupe des villes cariennes : Milet, Myonte et Priène ; puis, les villes lydiennes : Éphèse, Colophon, Lébédos, Téos (la ville minyenne placée au milieu de toute la série), Clazomène et Phocée. Un troisième groupe comprenait Chios et Erythræ, située en face sur le continent. Enfin, Samos avait son dialecte à part[6].

La population se mélangea en proportions très variables. A Samos, par exemple, l’ancienne population et la nouvelle s’étaient unies pour former un gouvernement commun[7]. C’est la raison pour laquelle les Samiens se firent, pendant un certain temps, les alliés des Carions contre les villes ioniennes de la côte. A Chios aussi, l’ancien fonds de la population parait avoir gardé la prépondérance.

Pour établir un lien entre des cités de tempérament aussi différent, on utilisa les cultes les plus révérés ; ainsi, le vieux culte ionien de Poseidon, puis, celui d’Apollon Delphinios et même celui d’Athéna, considérée comme la protectrice des familles princières au sein desquelles la cité se conserve et se rajeunit. Tel fut en effet le sens que prit dans les villes asiatiques la fête des Apaturies. Elle devint le signe distinctif des vrais Ioniens, groupe restreint d’où étaient exclus les Éphésiens et les Colophoniens[8]. Les Éphésiens avaient, dès le principe, renoncé à bien des usages nationaux pour s’attacher étroitement au sanctuaire d’Artémis, et ils avaient utilisé le prestige dont jouissait de temps immémorial, même dans l’intérieur du continent, l’Artémision, pour faire de ce temple le centre d’une amphictyonie qui s’étendait sur les régions d’alentour. Éphèse et Milet furent, en conséquence, les deux foyers d’organisation politique, non seulement à cause de leur situation à l’entrée des deux bassins les plus importants de l’Asie-Mineure, mais encore, grâce à la prééminence des familles dynastiques qui y avaient fixé leur résidence. C’étaient les descendants des rois de l’Attique, et c’est sous leur influence que furent dressés les statuts fédéraux qui, modelés sur ceux de l’Attique et de l’Achaïe, réunirent en un groupe les douze cités de l’Ionie. Le centre de la, fédération était le temple de Poseidon, sur le promontoire de Mycale. Au-dessous de Mycale était le Panionion[9], le lieu où, lors des fêtes communes, les députés des villes se rassemblaient, comme au foyer de l’État. Une loi fondamentale de l’amphictyonie, loi qui fut appliquée notamment à Phocée[10], exigeait que chaque ville fédérée fa gouvernée par des descendants de Codros. L’amphictyonie s’est clone constituée à une époque où les Androclides à Éphèse, et les Nélides à Milet, étaient encore en possession du pouvoir absolu.

Ainsi, grâce aux familles royales venues de la mère-patrie, en dépit des anciennes rivalités entre Milet et Éphèse, les villes réussirent à s’organiser d’une manière stable au milieu des circonstances les plus difficiles ; c’étaient des copies de leurs métropoles. Mais, aussitôt que la sécurité eut donné l’essor à leur prospérité, elles entrèrent dans une voie toute nouvelle et complètement différente de toutes celles qu’avaient suivies jusque-là les États grecs.

Les colonies, en devenant des villes, étaient restées, pour la plupart, sur le terrain que les émigrés avaient occupé et fortifié à leur arrivée ; elles étaient bâties tout au bord de la mer sur des presqu’îles saillantes, rattachées au continent par des isthmes étroits et faciles à défendre. C’est du continent en effet que le danger était à craindre : on rencontrait de ce côté les plus anciennes villes ; villes cariennes, comme Mylasa et Labranda ; villes lydiennes, comme Sardes et Magnésie. Il y avait ainsi deux rangées de villes, l’une antérieure, l’autre postérieure, et les villes qui composaient la première ne devaient se faire place qu’à la longue du côté de l’intérieur.

Cette circonstance exerça sur leurs destinées une influence décisive. En effet, pour les villes de la mère-patrie, qui, par crainte des pirates, avaient été bâties à une ou plusieurs heures de la côte, au milieu de plaines fertiles, la culture de leur territoire était la base de leur prospérité ; ici, l’agriculture fut nécessairement reléguée à l’arrière-plan. La propriété foncière se réduisait à peu de chose et offrait peu de garanties. Fondées par voie de mer, c’est aussi par mer que les colonies devaient assurer leur indépendance ; c’est dans le négoce maritime qu’elles devaient chercher les sources de leur prospérité économique.

Dans la mère-patrie, la majeure partie de la population vivait sur ses terres : des hameaux ouverts entouraient seuls l’enceinte étroite des châteaux princiers, et, là où l’on rencontrait des villes, ces villes s’étaient formées à la longue, comme en Attique, par agglomération des habitants des campagnes, lorsque déjà, depuis des siècles, le pays était arrivé à constituer un tout solidaire. Que les circonstances étaient différentes en Ionie ! Là, les émigrés, à peine débarqués, s’étaient mis à bâtir leurs villes : l’histoire de l’Ionie commençait à la construction de ces villes ; c’est dans l’enceinte de leurs murailles que les colons avaient acquis le sentiment de leur solidarité ; la place publique avait été le berceau de leur société[11]. En outre, les colons eux-mêmes, avant d’arriver au but, avaient erré longtemps de côté et d’autre ; ils étaient venus par bandes, composées au hasard des éléments les plus divers, ayant oublié pour la plupart les coutumes de leur pays. Toute cette population s’entassa sur un étroit espace, au prix de bien des dangers et de bien des luttes. Aux premiers pionniers vinrent se joindre de nouvelles bandes d’aventuriers, d’Hellènes appartenant à toutes les tribus : Hellènes et Barbares habitaient côte à côte. Il dut en résulter un mouvement vital des plus variés, une émulation de toutes les énergies, une liberté absolue laissée à l’activité humaine, liberté que n’avait pu offrir la mère-patrie.

Ce développement rapide dut nécessairement réagir sur les constitutions. A l’époque où il fallait repousser les ennemis sur terre et sur mer, lorsque les cités nouvellement fondées fixèrent leurs premières lois, on sentit le besoin d’une direction unique, et les anciennes familles princières, à force de bravoure et de sagesse, surent se maintenir aussi dans le nouveau monde à la hauteur de leur rôle. Mais les circonstances changèrent. Les anciennes traditions perdirent de leur force, à mesure que les souvenirs de la patrie disparurent dans le courant qui emportait la société vers ses destinées nouvelles, sous la surabondance des impressions et des préoccupations du moment. Plus la prospérité des nouveaux États prenait pour hase le libre essor et la concurrence de toutes les forces, plus se fit jour dans la vie publique le sentiment de la liberté et de l’égalité. L’exiguïté des États favorisait ces aspirations.

Si, dans un grand pays, le prince peut paraître un centre indispensable, il n’était nullement nécessaire là où une ville composait tout l’État. Là, tous les membres de l’État se touchaient de si près qu’il devint difficile au prince de maintenir entre sa personne et le reste de la société cette distance nécessaire au maintien d’une dynastie. En outre, tout ce qui servait de base aux privilèges du monarque et de sa famille, la supériorité intellectuelle, l’aptitude aux affaires et la richesse, devait nécessairement se généraliser de plus en plus, et ce progrès égalitaire fit perdre l’ancien esprit de soumission à la dynastie. De là, révolte et lutte, lutte dans laquelle l’esprit nouveau fut généralement le plus fort. C’est ainsi que fut abolie, dans tous les endroits où la vie des cités avait développé ces tendances, la monarchie, legs de l’âge héroïque.

Les premiers coups lui avaient été portés, non pas par la société entière, mais par les familles qui se sentaient les égales des princes : c’est à elles aussi que revint tout d’abord l’héritage de la monarchie. Au nom de leurs ancêtres, qui avaient présidé à la fondation de l’État, elles revendiquèrent l’honneur de gouverner et se passèrent de main en main, dans un ordre de succession déterminé, les magistratures investies du pouvoir absolu. Ce système provoqua une lutte nouvelle. En effet, au lieu de l’égalité civile, à laquelle on avait immolé la monarchie, on voyait régner alors la plus intolérable inégalité. Un petit nombre de familles prétendaient s’arroger pour elles seules le plein droit de cité, et, tandis que les anciens rois avaient naturellement et forcément intérêt à se montrer équitables envers les différentes classes de la population, il n’y avait plus maintenant ni compensation ni médiateur ; les deux partis se dressaient irréconciliables en face l’un de l’autre. Une lutte de castes était inévitable, et, comme la noblesse allait s’affaiblissant, tandis que la bourgeoisie sentait croître avec le nombre de ses membres la conscience de sa force, l’État marchait fatalement vers de nouvelles révolutions.

Lorsque la tranquillité publique est troublée et que le salut de la société est en jeu, on soupire après une force secourable qui raffermisse l’État prêt à se dissoudre. Le moyen le moins violent de remédier au mal est de conférer à un membre de la société, par le suffrage universel, des pouvoirs extraordinaires, avec mission de reconstruire le mécanisme politique brisé. Ces restaurateurs de l’ordre portèrent le nom d’Æsymnètes.

Là où le différend n’aboutit pas à un accommodement de cette nature, les choses se passèrent moins pacifiquement. Ou bien les dignitaires de l’État profitèrent de leur position pour s’emparer du pouvoir absolu et fonder une monarchie inconstitutionnelle (c’est la tyrannie issue des magistratures[12]), ou bien le peuple soulevé contre la noblesse se chercha un chef et le trouva, soit dans son propre sein, soit parmi les membres de la noblesse qu’une blessure d’amour-propre ou une ambition trompée avait poussés à rompre avec leur parti. C’étaient des hommes personnellement considérés, et qui se distinguaient par leur éloquence, leur intelligence et leur bravoure. Le peuple se serra autour d’eux ; ils donnèrent à l’opposition plus d’unité et de consistance ; aussi est-ce contre eux que le parti contraire dirigea de préférence ses attaques et ses embûches. Ils profitèrent adroitement des dangers personnels qu’ils couraient dans l’intérêt commun pour s’entourer d’une garde armée.

Appuyés sur ces satellites dévoués, et maîtres de positions inexpugnables, ils finirent par dominer l’État tout entier et les partis dont les querelles avaient fait leur puissance. Au lieu de défendre la cause du peuple, ils ne songèrent bientôt plus qu’à eux-mêmes ; ils s’environnèrent de splendeur et de luxe et cherchèrent à fonder l’hérédité de leur pouvoir. Mais, plus ils sentaient qu’ils s’étaient placés chez eux en dehors de la légalité, plus ils s’efforçaient de trouver un point d’appui au dehors, et, pour les Ioniens, il n’y en avait pas de meilleur qu’une alliance avec les dynasties qui régnaient à. l’intérieur du continent.

Le voisinage des empires asiatiques exerça sur les mœurs et les destinées de l’Ionie une immense influence. Aussi bien, les trésors du continent devaient être la préoccupation dominante des Ioniens ; il s’agissait de les faire arriver à la côte et de les introduire dans le commerce maritime, et les Ioniens étaient naturellement trop bons marchands pour entraver leur négoce par un hellénisme trop susceptible. Ils ne songèrent pas à opposer aux Barbares, comme le faisaient les Doriens, un orgueil national dédaigneux et cassant ; pleins de souplesse et de savoir-faire, ils saisirent, au contraire, toutes les occasions d’entamer des relations avantageuses et d’inspirer cette confiance qui naît de la familiarité. Les instituts religieux, qui étaient en même temps de grands marchés, comme l’Artémision d’Éphèse, favorisèrent tout particulièrement ce commerce international : ils furent les écoles du cosmopolitisme ionien. Les antiques relations internationales se renouèrent : on vit disparaître progressivement les lignes de démarcation entre tout ce qui s’appelait ionien, lydien, phrygien. Homère lui-même n’a-t-il pas été qualifié de phrygien et mis en rapport avec le roi de Phrygie Midas, dont la dynastie régnait au huitième siècle[13] ?

Pendant que le peuple en masse se rapprochait des pays de l’intérieur, les princes en faisaient autant. Déjà, parmi les Néléides, qui cependant maintenaient encore les traditions attiques et gouvernaient Milet d’après le vieux droit monarchique, nous trouvons un Phrygios, dont le nom indique une entente cordiale avec les princes phrygiens[14]. Mais c’étaient surtout les tyrans des villes ioniennes qui trouvaient en Phrygie et en Lydie leurs modèles ; ils s’efforcèrent d’égaler les dynastes de ces pays par la somptuosité de leur cour, la magnificence de leurs gardes, leur autocratie insolente, et ces mœurs qu’on n’avait jamais vues dans les sociétés grecques firent qu’on s’habitua en Ionie d’abord, puis dans toutes les autres contrées de la Grèce, à désigner ces usurpateurs par le mot phrygien ou lydien de Tyrannos[15].

C’est au milieu des longues luttes de castes qui éclatèrent à Milet, après la chute des Néléides, que nous rencontrons les noms des premiers æsymnètes[16] et aussi des premiers tyrans, Thoas et Damasénor (avant 700 av. J.-C.)[17].

Mais les rapports avec l’intérieur du continent eurent encore des résultats bien plus considérables, qui transformèrent toute la vie sociale et économique des peuples grecs établis sur le littoral.

Dans l’Asie occidentale, l’or et l’argent étaient adoptés depuis l’antiquité la plus reculée comme mesure de la valeur : les nobles métaux circulaient de main en main en pièces rondes ou carrées, réglées d’après un système de poids originaire de Babylone. C’est à Babylone que les Chaldéens ont les premiers mesuré les espaces célestes et terrestres, et ont assigné des nombres fixes à l’évaluation du poids aussi bien qu’à celle de l’espace et du temps. L’unité de poids adoptée dans l’empire assyrio-babylonien se divisait en 60 mana ou mines ; la mine se subdivisait à son tour en 60 parties. On distinguait à Ninive un poids fort et un poids faible ; en poids fort, le soixantième d’une mine pesait 16 gr 83 ; dans l’autre système, 8 gr 4. En outre, on avait établi, dans les grands États de la Mésopotamie, un rapport fixe entre la valeur des deux métaux précieux, de manière que l’or était à l’argent comme 1 : 13 1/3.

Les marchandises expédiées des riches contrées de l’intérieur à la côte ne pouvaient manquer d’y introduire avec elles les mesures d’après lesquelles avait été estimée leur valeur. Quelques-unes de ces mesures gardèrent leur nom oriental (comme Mana, Μνά). Mais ici, comme toutes les’ fois qu’ils ont emprunté quelque chose aux vieilles civilisations, les Grecs ont perfectionné par eux-mêmes et à leur manière ce qu’ils avaient reçu. Ils ont changé le mode de division, car, tout en conservant pour l’unité de poids (le Talent) le système sexagésimal, ils ont divisé la mine, non plus en 60, mais en 100 parties. Secondement, ils ont introduit la monnaie d’État.

L’invention de la monnaie est attribuée aux Lydiens[18], et il n’est pas impossible que le temple de Cybèle à Sardes, baigné par les flots dorés du Pactole, ait été le lieu où, pour la première fois, le métal préalablement pesé a été marqué d’une empreinte[19], de façon que la balance devint inutile et que le lingot fut transformé en monnaie. Les temples ont été le berceau de la circulation monétaire, et le champ des pièces a été pendant de longs siècles réservé à quelque emblème sacré.

Les Grecs, à leur tour, ont fait un pas de plus. Chez eux, la cité s’est emparée de la fabrication de la monnaie et garantit la valeur des pièces. Ce progrès a été réalisé sur la côte ionienne, et ; parmi ces villes commerçantes, qui prétendent à l’honneur d’avoir frappé la première monnaie hellénique, il faut citer en première ligne Phocée[20]. Cette ville a frappé sa monnaie d’or, à l’empreinte du phoque, d’après le poids babylonien, la grosse pièce pesant un soixantième de la mine forte de Babylone ; c’était une pièce d’or (Statère) de 15 gr 80, représentant à peu de chose près la pièce de cinquante francs actuelle. Une fois le chemin frayé, on mit bientôt en circulation, pour la commodité du commerce, des monnaies divisionnaires en or (entre autres des sixièmes) et des monnaies d’argent réglées sur le rapport des valeurs tel qu’il était établi en Orient.

Ainsi furent brisées les entraves qui avaient paralysé le commerce aussi longtemps qu’il avait fallu, à chaque transaction, peser des lingots et des pièces de métal. C’était là un progrès qui plaça du coup l’Hellène au-dessus des Orientaux les plus rompus aux affaires, un résultat de son intelligence politique et de ses aptitudes sociales ; car la monnaie est l’expression de la confiance publique qui unit le citoyen au citoyen. Ce progrès ne s’accomplit guère que vers le milieu du huitième

A ce moment, le commerce et l’industrie prirent un nouvel essor ; les villes voisines s’accordèrent pour autoriser réciproquement la circulation de leurs monnaies particulières, et il s’ouvrit aussitôt, sur la côte d’Ionie, un vaste marché grec où, grâce à la nouvelle découverte, les transactions se succédèrent avec une célérité inconnue ailleurs. Cette impulsion donnée au commerce entraîna une foule d’autres transformations et d’autres innovations. L’Ionie est le premier pays où l’agitation du trafic maritime ait pénétré jusqu’au fond des habitudes populaires ; le commerce et la navigation y formaient, à l’exclusion de l’agriculture, la base de la prospérité publique ; on y faisait peu de cas des propriétés foncières, comme, par exemple, à Milet, où le port finit par être si bien le centre de la vie publique, que les grands armateurs tenaient leurs réunions de partisans à bord des vaisseaux[21]. La division des citoyens en partis était la conséquence inévitable des révolutions sociales, et la destinée des États dépendit généralement de l’attitude que prit l’aristocratie en face du progrès, soit qu’elle ait su s’en approprier les avantages, soit qu’elle en ait laissé le profit aux classes inférieures et ait ainsi, tôt ou tard, perdu le pouvoir. En tout cas, partout la propriété mobilière a pris le dessus : partout le pouvoir et les dignités sont aux mains de gens dépourvus de propriétés foncières, et c’est pour cela que l’Ionie est le pays de la Grèce où l’égalité civile a été proclamée, pour la première fois, comme principe fondamental de la société, le pays où a commencé le mouvement démocratique qui a donné naissance à la tyrannie.

Ces mouvements, d’une portée immense, ne pouvaient rester limités à l’Ionie. En effet, bien que, durant le premier siècle après la fondation de la Nouvelle-Ionie, l’absence de sécurité dans l’Archipel eût établi une barrière entre ses deux rivages, cette séparation ne dura pas longtemps, parce qu’elle était par trop contraire à l’affinité naturelle de ces côtes et de leurs habitants. A mesure que le commerce maritime de l’Ionie se développa, il rétablit les communications entre les deux plages.

Ces communications n’eurent pas toujours un caractère pacifique. En effet, les centres commerciaux se multipliant d’une manière extraordinaire, il arriva inévitablement qu’en mainte occasion ils se trouvaient en opposition d’intérêts et se barraient mutuellement le chemin. De là, des froissements et des conflits de toute espèce, d’abord entre les villes ioniennes elles-mêmes, entre Milet et Naxos, Milet et Erythræ, Milet et Samos. Puis, le cercle de ces relations, tant pacifiques qu’hostiles, s’étendit chaque jour davantage. Déjà, au temps des Néléides, les Milésiens sont en lutte avec Carystos, une ville d’Eubée. Il nous est impossible, et c’est là une des plus grandes lacunes de la tradition grecque, de poursuivre l’histoire de ces querelles de ville à ville, querelles dont la plupart eurent pour cause une rivalité commerciale.

La plus importante est celle qui éclata entre Chalcis et Érétrie. Ce n’était d’abord qu’une guerre de voisins, survenue entre les deux villes eubéennes, au sujet du territoire mitoyen de Lélante. Mais, peu à peu, un si grand nombre d’autres États y prirent part que, dans toute la période comprise entre la guerre de Troie et les guerres médiques, il n’y eut point de guerre, au témoignage de Thucydide, qui ait eu un plus grand retentissement dans la nation tout entière. Milet prit parti pour Érétrie, Samos pour Chalcis ; les Thessaliens eux-mêmes envoyèrent des secours aux Chalcidiens, ainsi que les villes fondées par Chalcis en Thrace. Toute la Grèce maritime se divisa en deux partis : la guerre avait pour théâtre l’Archipel tout entier[22]

Cette guerre, qui se place, selon toute vraisemblance, au commencement du septième siècle avant Jésus-Christ, montre clairement quelle solidarité existait alors entre les rivages de l’Archipel, comment des villes éloignées se trouvaient unies par des traités d’alliance, et quelle importance avait acquise le commerce maritime, puisque, quand ses intérêts étaient en jeu, les puissantes cités ne reculaient devant aucun sacrifice. La guerre ne pouvait interrompre que momentanément les relations commerciales ; en général, elle ne fit qu’imprimer une activité nouvelle au trafic établi depuis longtemps entre les villes d’Asie et celles d’Europe. Les Ioniens portèrent au delà de la mer non seulement leur monnaie et leurs marchandises de luxe, mais encore leur civilisation, leurs idées et leurs mœurs. La perspective brillante de l’opulence commerciale invita tous les habitants des côtes à prendre une part active à cette vie grandiose. Cette fièvre saisit également le littoral du Péloponnèse. Tout devait dépendre de la manière dont l’effervescence de l’ère nouvelle, qui avait commencé à poindre en Ionie, allait réagir sur la mère-patrie.

 

 

 



[1] Sur les Arcadiens et les Athéniens qui ne venaient pas à bout de fonder Éphèse, voyez ATHÉNÉE, VIII, p. 361 c. Combats avec les Lydiens et Lélèges (PAUSANIAS, VII, 2, 8).

[2] PAUSANIAS, VII, 3, 10.

[3] Mæon, roi de Lydie, recule devant les Éoliens et leur abandonne Smyrne (PLUTARQUE, De vit. Hom., 3).

[4] Je crois avoir attribué, en général, dans le texte, aux légendes sur les pérégrinations μετά τά Τρωϊκά la valeur historique qui convient.

[5] Sur l’épopée considérée comme document pour l’histoire de l’Ionie, voyez MÜLLENHOFF, Deutsche Alterthumskunde, I, p. 47 sqq.

[6] HÉRODOTE, I, 142. Les dialectes locaux de l’Ionie sont aujourd’hui connus par des textes épigraphiques (P. CAUER, Detectur, p. 133).

[7] PAUSANIAS, VII, 4.

[8] Les Apaturies, signe distinctif des καθαρώς Ίωνες (HÉRODOTE, I, 147).

[9] Sur le Panionion, voyez HERMANN, Staatsalterth., § 77, 27.

[10] Les Codrides à Phocée (PAUSANIAS, VII, 3, 10).

[11] Cf. BERNAYS, Briefe Heraklits, p. 76.

[12] Sur la tyrannie née έκ τιμών, notamment en Ionie, voyez ARISTOTE, Polit., 217, 19.

[13] Voyez SENGEBUSCH, Hom. Diss., II, p. 71.

[14] PLUTARQUE, De Mul. virt., 16. SCHMIDT, De reb. publ, Miles., 1855, p.26.

[15] Τύραννος se trouve pour la première fois dans Archiloque : c’est un mot lydien ou phrygien (BŒCKH, Corp. Inscr. Græc., II, p. 808).

[16] Epimène æsymnète à Milet (SCHMIDT, op. cit., p. 29).

[17] PLUTARQUE, Quæst. Græc., 32. PLASS, Tyrannis, I, p. 226.

[18] HÉRODOTE, I, 94. POLLUX, IX, 33.

[19] Monatsberichte der Berliner Akademie, p. 477.

[20] JOH. BRANDIS, Münz. - Mass - und Gewichtswesen Vorderasiens, pp. 173. 180. 201. TH. MOMMSEN, Grenzboten, 1863, p. 388. Pour déterminer l’âge de la monnaie en général, il ne faut pas oublier un fait capital, c’est qu’on n’en a pas trouvé trace dans les ruines de Ninive.

[21] HÉRODOTE, V, 29. Les Ioniens sont άειναΰται. PLUTARQUE, Quæst. Græc., 32. SCHMIDT, Res Miles., p. 44.

[22] Sur la guerre de Lélante, voyez THUCYDIDE, I, 15. HÉRODOTE, V, 99. STRABON, p. 48. Sur le rôle du constructeur corinthien Aminoclès (Ol. XIX, 1. 704 av. J.-C.).