HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

LA CONSTITUTION

 

LIVRE PREMIER. — LA FÊTE DES PIQUES.

 

 

I. — AUX TUILERIES.

 

La victime ayant une fois reçu son coup de grâce, la catastrophe peut être considérée comme presque accomplie. Il y a maintenant peu d'intérêt à suivre ses longs gémissements étouffés : il y a seulement à prendre note des plus poignantes agonies, des efforts convulsifs faits pour échapper à la torture, et enfin, du dernier adieu à la vie elle-même. Puis, quand tout sera fini, éteint, voyons si le sacrifié tombera comme César enveloppé avec dignité dans les plis de son manteau, ou bien ramassé dans une attitude vulgaire comme un homme n'ayant pas même la force de mourir.

Quand la royauté française fut, le 6 octobre 1789, d'une telle façon, arrachée de ses lambris, était-elle donc une victime ? La France universelle, et la proclamation royale aux provinces répondent : Non. Cependant le pis est à craindre. La royauté était d'avance si décrépite, si moribonde, qu'il y avait à peine en elle assez de vie pour cicatriser une blessure. Combien de sa force, qui n'était que dans l'imagination, s'est enfui ! La canaille avait osé regarder le roi en face, et elle n'était pas mortel Quand les corbeaux assemblés peuvent enlever l'épouvantail, et lui dire : Ici, tu resteras, et pas là ; quand ils peuvent négocier avec lui et en faire un épouvantail constitutionnel, fini au lieu d'être infini, que faut-il attendre ? Y a-t-il désormais quelque espérance, non dans l'épouvantail constitutionnel limité, mais dans ce qui reste autour de lui de force illimitée, fictive ? Car il est très-vrai de dire que toute autorité efficace est mystique dans ses conditions, et vient par la grâce de Dieu.

Au lieu de suivre les agonisantes convulsions du royalisme, il est plus intéressant d'assister au développement et aux exercices du sans-culottisme ; car dans les choses humaines, et surtout dans la société humaine, toute mort n'est qu'une naissance : ainsi, quand le sceptre tombe des mains de Louis, ce n'est qu'afin que, sous d'autres formes, d'autres sceptres, fût-ce même des sceptres en piques, aient leur tour de domination. Dans un élément actif, riche d'influences nutritives, nous trouverons que le sans-culottisme grandit vigoureusement, et folâtre même, non sans une certaine grâce ; car, en effet, la plupart des créatures jeunes sont folâtres. N'est-il pas, d'ailleurs, à remarquer que de même que le chat, et l'espèce féline généralement, est ce qu'on connaît de plus cruel, de même ce que l'on connaît de plus gai est précisément le chaton, ou le chat en croissance.

Mais figurez-vous la famille royale se levant de ses lits improvisés au lendemain de cette terrible journée ; figurez-vous la question municipale : Où Votre Majesté voudrait-elle loger ? et la brusque réponse du roi : Chacun se loge comme il peut ; je me trouve suffisamment bien. Et le voilà congédié, reconduit avec force grimaces par les fonctionnaires de l'hôtel de ville, suivis d'obséquieux tapissiers ; et le château des Tuileries est repeint, redoré, restauré en une royale résidence ; et Lafayette, avec sa garde nationale bleue, l'enveloppe galamment, comme le bleu Neptune — dans le langage des poètes — enveloppe une île. C'est là que peuvent se rassembler les débris du royalisme réhabilité, pourvu qu'il devienne constitutionnel ; car le constitutionnalisme ne pense pas à mal. Le sans-culottisme lui-même se réjouit à la contenance du roi. La poussière d'une insurrection de menades est balayée, comme peut et doit l'être toute poussière de ce monde indulgent ; et ainsi sur une arène claire, dans de nouvelles conditions, avec quelque chose même d'une nouvelle dignité, nous commençons un nouveau cours de choses.

Arthur Young a été témoin de l'étrange scène : Sa Majesté se promenant sans escorte dans le jardin des Tuileries, et des foules tricolores de toutes classes qui l'applaudissent et lui livrent révérencieusement passage : la reine elle-même commande au moins un respectueux silence ; les plus hostiles se contentent de l'éviter[1]. De simples canards dans les bassins royaux, font leur caquetage pour recevoir des miettes de jeunes mains royales : le petit dauphin a un petit jardin grillé, où on le voit bécher, avec des joues empourprées et de beaux cheveux blonds, et aussi une petite cabane pour y placer ses instruments aratoires et s'y protéger contre la pluie. Quelle paisible simplicité ! Est-la paix d'un : père rendu à ses enfants, ou d'un maître d'école qui a perdu son fouet ? Lafayette, la municipalité et tout le constitutionnalisme penchent pour la première donnée, et font tous leurs efforts pour la réaliser. Quant au patriotisme qui aboie et montre les dents, le patrouillotisme est là pour le maintenir ; bien mieux, la royauté en modérera les colères, par de douces caresses, et ce qui est plus efficace par une meilleure diète. Oui, non-seulement Paris sera nourri, mais la main du roi sera vue à l'œuvre. Le mobilier des pauvres sera, jusqu'à un certain montant, dégagé par la bonté royale, et l'insatiable mont-de-piété devra dégorger ; des promenades en voiture à travers la ville accompagnées des cris de : Vive le roi, ne feront pas défaut, et de la sorte, en substance et en pompe, la royauté, si l'art de l'homme peut la populariser, deviendra populaire[2].

Ou plutôt, hélas ! ce n'est ni le père rendu à ses enfants, ni le maître d'école désarmé, mais une complication anormale des deux, et d'une foule d'autres hétérogénéités pour laquelle il n'y a pas de rubrique, si ce n'est celle-ci de nouvelle invention : le roi Louis, restaurateur de la liberté française ! L'homme assurément, et le roi Louis comme les autres hommes, vit dans ce monde pour faire une règle même avec les déréglés ; par son énergie vitale il forcera l'absurde lui-même à devenir moins absurde. Mais, s'il n'y a aucune énergie vitale ; s'il n'y a qu'une vitale passivité ? La grue royale lancée inopinément dans son domaine aqueux, montrait au moins en mordant qu'elle était là ; mais quant au pauvre roi Soliveau, poussé, culbuté çà et là, selon mille chances et des volontés autres que la sienne, quel bonheur pour lui de n'être que de bois, et tout en ne faisant rien, de ne voir et ne souffrir rien ! La tâche devient ahurissante.

Pendant ce temps, pour Sa Majesté française une des plus cruelles épreuves, c'est qu'elle ne peut plus aller à la chasse. Hélas ! plus de chasse désormais, excepté la fatale -chasse faite contre lui ! A peine aux prochaines semaines goûtera-t-il encore les joies du destructeur de gibier ; en juin prochain seulement, et jamais plus. Il envoie chercher ses outils de serrurier, et dans le cours de la journée, après les affaires officielles terminées, donne quelques coups de lime[3]. Innocent frère des mortels, pourquoi n'as-tu pas été un obscur et substantiel faiseur de serrures, plutôt que d'être voué à ce métier public et visible à tous de faiseur de folies politiques, de non-réalités ; choses qui se détruisent elles-mêmes et qu'aucun marteau humain ne peut river et rendre cohérentes.

Le pauvre Louis n'est pas sans une certaine intelligence, ni même sans éléments de volonté ; quelque vivacité de caractère jaillissant parfois d'un tempérament stagnant. Si l'inertie inoffensive pouvait se sauver, ce serait bien ; mais il dormira et rêvera péniblement, et faire quelque chose ne lui est pas donne Les antiquaires royalistes montrent encore les chambres où, dans ces circonstances extraordinaires, étaient logées Les Majestés et leur suite. Là s'asseyait la reine lisant — car elle avait fait apporter sa bibliothèque, quoique le roi eût refusé la sienne — ; écoutant les conseils violents des violents sans conseil ; gémissant sur les temps changés ; cependant avec une sûre espérance de temps meilleurs : dans son charmant garçon rose, n'a-t-elle pas le vivant emblème de l'espérance ? C'est un ciel ténébreux, menaçant, mais avec des percées de rayons dorés, rayons de crépuscule ou d'une nuit à météores. Ici, cette chambre, de l'autre côté de l'entrée principale, est celle du roi : ici, Sa Majesté déjeunait ou faisait le travail officiel ; ici, chaque jour après déjeuner, il recevait la reine ; quelquefois avec une affection pathétique ; quelquefois avec des accès maussades ; car la chair est faible, et si elle l'interroge sur les affaires, il lui arrive de répondre : Madame, vos affaires sont vos enfants. En vérité, Sire, ne vaudrait-il pas mieux que vous, Votre Majesté elle-même, vous prissiez les enfants ? C'est ce que pourrait demander l'impartiale histoire, indignée que le vase le plus épais ne fût pas le plus fort, compatissante pour l'argile à porcelaine plutôt que pour l'argile à briques ; quoique en fin de compte, toutes deux furent brisées.

C'est ainsi, cependant, que dans ces Tuileries des Médicis, le roi et la reine devront passer quarante et un mois, et voir la France déchaînée et en fermentation accomplir sa destinée et la leur ; mais sombres, improductifs, fertiles seulement en rapides vicissitudes ; cependant avec de douces et pâles splendeurs, de temps à autre comme celles d'un avril conduisant aux feuillages de l'été, ou d'un octobre conduisant seulement à de perpétuels frimas. Quel changement dans ces Tuileries des Médicis, depuis qu'elles étaient une paisible fabrique de tuiles ! Ou le terrain lui-même est-il frappé du destin, maudit ; un palais d'Atrée ? Car près de là est cette fenêtre du Louvre d'où un Capet, poussé par les furies, donna le signal de la Saint-Barthélemy ! Obscures sont les voies de l'Eternel, quand elles se réfléchissent dans le miroir du temps : la voie de Dieu est dans la mer et son sentier dans les profondeurs de l'abîme.

 

II. — LA SALLE DU MANÈGE.

 

Pour de crédules patriotes, cependant, il est maintenant évident que la Constitution va marcher, pourvu qu'elle ait des- jambes pour la soutenir. Alerte, donc, ô patriotes, remuez-vous et faites-la ; fabriquez-lui des jambes. C'est d'abord dans l'archevêché, puisque Sa Grâce est en fuite, c'est ensuite dans la salle du manège, près des Tuileries, que l'Assemblée nationale poursuit l'œuvre miraculeuse. Devant réussir s'il y a dans son sein quelque Prométhée escaladant le ciel : sans chance de réussite s'il n'y en a. pas. Là, en de bruyants débats, car les séances sont parfois orageuses, trois orateurs à certains moments, occupant à la fois la tribune, continuons à la suivre pendant de longs mois. Athlétique, dogmatique, doué d'une longue haleine, est l'abbé Maury, cicéronien et pathétique ; Cazalès, acéré et tranchant. Du côté opposé, brille le jeune Barnave, ayant horreur du sophisme, sabrant tout sophisme, comme une lame de. Damas, peu soucieux de savoir s'il sabre autre chose en même temps. Tu as un air de simplicité, ô solide Pétion, bâti en Allemand ; solide peut-être, ennuyeux assurément. Et toi, Rabaut, actif polémiste, le ton de tes discours n'est pas fait pour vivifier l'Assemblée,

Avec une ineffable sérénité pose le grand Sieyès, dans les hauteurs, isolé. Quant à la Constitution, vous pouvez la discuter, la critiquer ; vous ne la modifierez pas. La politique n'est-elle pas une science qu'il a épuisée ? Froids, compassés, les deux militaires Lameth se distinguent par leurs airs moqueurs ou demi-moqueurs ; ils rembourseront bravement la pension de leur mère, quand le Livre-Rouge sera produit, et seront bravement blessés dans des duels. Un marquis Toulongeon, dont encore aujourd'hui nous remercions la plume, est assis là méditatif, stoïque, le plus souvent silencieux, acceptant ce que la destinée enverra. Thouret et le parlementaire Duport produisent des montagnes de réformes législatives, libérales, anglomaniaques, efficaces ou non efficaces. Ramas de grandeurs et de décadences. L'oison Gobel, par exemple, ou Gobel, car il est de Strasbourg, de provenance germanique, deviendra-t-il un évêque constitutionnel ?

Seul parmi tous ces hommes, Mirabeau peut discerner clairement où tout cela tend. Le patriotisme, en conséquence, regrette que son zèle semble se refroidir. Dans cette fameuse nuit de Pentecôte du 4 août, quand la foi nouvelle se révéla en feux miraculeux, et que la vieille féodalité fut brûlée, il fut remarqué que Mirabeau n'y eut aucune part, et, au fait, qu'il eut la chance d'être absent. Mais n'a-t-il pas défendu le veto, même le veto absolu ; n'a-t-il pas dit au véhément Barnave, que six cents sénateurs irresponsables formeraient de toutes les tyrannies la plus insupportable ? Ensuite, combien il était désireux de voir les ministres du roi siéger et voter dans l'Assemblée nationale ; sans doute, avec la perspective de devenir ministre lui-même ? Sur quoi l'Assemblée nationale décide, ce qui est très-important, qu'aucun député ne pourra être ministre ; et lui avec sa manière impétueuse et hautaine propose comme amendement : Aucun député se nommant Mirabeau. Homme peut-être d'un féodalisme invétéré, de stratagèmes trop souvent penchant visiblement vers le côté royaliste ; homme suspect, que le patriotisme démasquera ! Ainsi, dans ces jours de juin, quand vient la question : A qui appartient le droit de déclarer la guerre ? Vous entendez des colporteurs enroués, criant tristement dans les rues : Grande trahison du comte Mirabeau, prix un sou, parce qu'il demande que ce ne soit pas à l'Assemblée, mais au roi ! Demande, bien plus l'obtient ; car en dépit des colporteurs enroués et d'une vaste populace soulevée par eux jusqu'à évoquer la lanterne, il monte le lendemain à la tribune, fier, résolu, murmurant à ses amis qui lui parlaient de danger : Je le sais ; je dois sortir d'ici en triomphe, ou déchiré en morceaux : et ce fut en triomphe qu'il sortit.

Homme au cœur robuste, dont la popularité n'était pas populacière ; qu'aucune clameur des multitudes déguenillées du dehors ou des multitudes élégantes du dedans ne pouvait détourner de sa route ! Dumont se souvient de l'avoir entendu prononcer un rapport sur la ville de Marseille : Chaque mot était interrompu de la part du côté droit par des injures, il entendait autour de lui retentir les mots de calomniateur, de menteur, d'assassin, de scélérat, et toute l'éloquence des halles. Il s'arrête un moment, et s'adressant aux plus furieux, d'une voix mielleuse : J'attends, messieurs, que ces aménités soient épuisées. Homme énigmatique, difficile à démasquer.

Par exemple, d'où vient son argent ? Est-ce que le proet d'un journal largement dévoré par la dame le Jay, est-ce que les dix-huit francs par jour alloués au député, peuvent répondre à ses dépenses ? Maison dans la chaussée d'Antin ; maison de campagne à Argenteuil ; des splendeurs, des somptuosités, des orgies ; vivant comme s'il battait monnaie. Tous les salons, fermés à l'aventurier Mirabeau, sont ouverts à deux battants au roi Mirabeau, la cynosure de l'Europe, que les femmes de la France contemplent en frémissant, quoique ce soit le même homme qu'autrefois. Quant à l'argent, on peut conjecturer que c'est le royalisme qui le fournit ; et quand même ce serait le royalisme, l'argent n'est-il pas bienvenu, comme toujours est pour lui l'argent ?

Vendu, quoiqu'en pense le patriotisme, il ne peut pas l'être : le feu spirituel qui est dans cet homme, qui brillant au milieu de tant de confusions, est cependant conviction, et le rend fort, et sans lequel il n'aurait aucune force, n'est ni achetable, ni vendable ; supposez un marché, comment s'accomplirait le transfert ? Le feu serait éteint. Peut-être payé et pas vendu, à l'inverse de ce pauvre Rivarol qui se plaignait d'être vendu et pas payé, Mirabeau poursuivant sa carrière fougueuse, comme une comète dans la splendeur et la nébulosité, que le patriotisme télescopique peut longtemps surveiller, mais sans résultat mathématique, ne transigera pas. Homme problématique, grandement blâmable, et cependant pour nous de beaucoup le plus remarquable parmi tous. Dans une génération de myopes, de vues clignotantes, de logiciens manqués, la nature, avec une riche munificence lui avait donné la puissance du coup d'œil. Sa parole est bien accueillie quand il parle, et chaque jour de mieux en mieux accueillie ; car, seule, elle pénètre au cœur de la question ; les toiles d'araignée d'une fausse logique sont balayées ; et de sa parole on voit sortir une chose ; on la voit comme elle est et comment on peut s'en servir.

Malheureusement, notre Assemblée nationale a beaucoup à faire ; une France à régénérer, et la France est à court de bien des choses nécessaires, à court même d'argent. Les finances donnent assez d'embarras ; impossible d'étouffer la voix du déficit qui crie toujours, donnez, donnez ! Pour apaiser le déficit, nous risquons un pas hasardeux, la vente des terres et des édifices superflus du clergé ; très-hasardeux, en effet. Bien plus, la vente étant décidée, où seront les acheteurs, l'argent ayant disparu ? C'est pourquoi, au 19e jour de décembre, on décrète un papier-monnaie en assignats, ou obligations assignées sur cette propriété clérico-nationale et valable au moins pour le payement de ces biens : premier acte d une longue série de mesures financières, qui étonneront le monde. De sorte que maintenant, tant qu'il y aura des vieux chiffons, on ne manquera pas d'une valeur de circulation ; quant aux objets de consommation sur lesquels elle va circuler, c'est une autre question ; mais, après tout, cette conception d'assignats n'offre-t-elle pas des volumes d'enseignements à la science moderne. La banqueroute, on peut le dire, était arrivée, comme doit arriver la fin de toutes illusions ; cependant avec quelle lenteur, successivement, doucement, progressivement, grâce au procédé des assignats ; rien qui ressemble à la destructive avalanche ; mais de lentes chutes d'une neige en poudre impalpable, averse après averse, jusqu'à ce que tout, il est vrai, soit englouti ; et cependant, très-peu de ce qui a été détruit qui ne puisse se remplacer ou dont on ne puisse se dispenser, tant a fait de progrès le mécanisme moderne ! La banqueroute, disons-nous, fut complète ; mais après tout, l'argent lui-même est un miracle permanent.

En somme, c'est un problème d'une interminable difficulté, que cette affaire du clergé. La propriété cléricale peut être déclarée propriété nationale ; les ecclésiastiques peuvent devenir des fonctionnaires soldés de l'État, mais alors, l'Église n'est-elle pas tout autre ? Des règlements de toutes sortes, assez confus, sont devenus inévitables. Les vieilles limites territoriales ne peuvent en aucun sens convenir à la nouvelle France. Aussi, la terre elle-même est-elle littéralement partagée ; les vieilles provinces ayant chacune leur couleur politique, deviennent des départements uniformes, au nombre de quatre-vingt-trois ; d'où il résulte que, comme dans un soudain dérangement de l'axe de la terre, chacun est en peine de retrouver sa nouvelle latitude. Et les vieux parlements, qu'en faut-il faire ? Les vieux parlements sont déclarés tous être en vacances permanentes, jusqu'à ce qu'une nouvelle justice uniforme de cours départementales, de cours nationales d'appel, de tribunaux électifs, justices de paix, et autres appareils Thouret et Duport se trouvent prêts. Ils ont à siéger là, ces vieux parlements, dans une inquiète attente, comme qui dirait, la corde au cou, criant quand ils le peuvent : n’y a-t-il personne pour nous délivrer ! Mais comme heureusement la réponse est générale : personne, personne, ils sont devenus très-maniables, ces parlements. Ils peuvent être intimidés, même jusqu'au silence : le parlement de Paris, plus sage que la plupart, n'a pas soufflé mot. Il siège et doit siéger à l'état de vacances ; la chambre des vacations distribuant dans l'intérieur le peu de justice qui se poursuit. Avec la corde au cou, sa destinée peut être réglée sommairement. Le 13 novembre 1790, le maire Bailly se rend au Palais de justice, sans à peine attirer l'attention, et avec un cachet et un peu de cire molle, il met le scellé sur les chambres parlementaires ; et le redoutable parlement de Paris disparaît, dans le chaos, doucement comme un rêve ! ainsi disparaîtront tous les parlements, sommairement ; et d'innombrables yeux resteront secs.

Il n'en est pas de même du clergé. Car, supposant même que la religion soit morte, qu'elle soit morte depuis un demi-siècle, avec l'inexplicable Dubois, qu'elle ait émigré dernièrement avec le cardinal au collier, ou que maintenant elle se promène comme un fantôme revenant, dans la personne de l'évêque Talleyrand d'Autun ; cependant ne reste-t-il pas toujours l'ombre de la religion, le jargon de la religion ? Le clergé a des moyens et des matériaux : ses moyens sont, le nombre, l'organisation, le poids social ; ses matériaux de diverses sortes, mais le plus infime et non le moins puissant, l'ignorance publique, connue pour être mère de la dévotion.

Bien plus, il est incroyable que, dans les cœurs simples, cachés çà et là comme des grains d'or dans le sable vaseux, il puisse y avoir encore quelque foi réelle en Dieu, d'une nature si singulière et si tenace que même un Maury ou un Talleyrand pourrait servir de symbole. Enfin, à tout bien prendre, le clergé a de la force, le clergé a de la ruse et de l'indignation. C'est une affaire fatale que cette affaire du clergé ; c'est une hydre dont s'est enlacée l'Assemblée nationale, lui sifflant aux oreilles, lui lançant ses dards, ne pouvant être apaisée, tant que la vie lui reste, ne pouvant être écrasée à mort. Fatale, du premier au dernier jour ! A peine après quinze mois de débats, peut-on mettre sur le papier une constitution civile du clergé ; et puis, il s'agit d'en faire une réalité ! Hélas cette constitution civile n'est qu'un accord pour tout désaccorder. Elle divise la France d'un bout à l'autre ; c'est une déchirure, compliquant à l'infini toutes les autres déchirures. D'un côté, le catholicisme, et ce qui en reste, avec le jargon du catholicisme ; de l'autre, un sceptique paganisme, tous deux se fanatisant dans la lutte. Quels interminables conflits de prêtres réfractaires détestés, de prêtres constitutionnels méprisés, de tendres consciences, comme celle du roi, de consciences brûlantes comme plusieurs d'entre son peuple ; le tout pour finir par les fêtes de la Raison et les guerres de la Vendée ! Tant la religion est profondément enracinée dans le cœur de l'homme, portant en elle toutes les passions extrêmes. Si l'écho' mort de la religion a pu encore tant faire, que ne pouvait faire autrefois sa voix vivante ?

Les finances et la Constitution, la Loi et l'Évangile ; il y a là, certes, assez de besogne, et cependant ce n'est pas tout. Au fait, le ministère de Necker lui-même qu'une inscription en bronze, attachée par le peuple sur le linteau de sa porte, proclame ministre adoré, s'efface de plus en plus dans une évidente nullité. Exécution ou législation, mesures générales ou arrangements de détail, tout tombe de leurs doigts paralysés sur les épaules surchargées d'un auguste corps représentatif. Pesante tâche pour l'Assemblée nationale ! Il faut qu'elle s'occupe d'innombrables nouvelles révoltes, d'expéditions de brigands, de châteaux et de chartiers incendiés dans l'ouest ; car là aussi l'âne surchargé devient terriblement récalcitrant ; de cités dans le Midi pleines de haines et de jalousies, ce qui se terminera par des croisements de sabres entre Marseille et Toulon, entre Carpentras et Avignon ; de collisions royalistes dans une carrière de liberté ; de collisions de patriotes, pour une simple différence de vélocité dans le mouvement, de Jourdan coupe-tête qui, sorti des griffes du Châtelet, s'est transporté dans ces régions méridionales pour y recruter des régiments de coquins.

Il faut qu'elle s'occupe des royalistes du camp de Jalès. La plaine de Jalès avec sa ceinture de collines, est au milieu des rochers des Cévennes, d'où le royalisme, ainsi qu'on le craint ou l'espère, peut se précipiter comme un déluge des montagnes, pour submerger la France. Chose singulière que ce camp de Jalès, n'existant guère que sur le papier. Car les soldats de Jalès, pour la plupart paysans ou gardes nationaux, étaient au fond du cœur de vrais sans-culottes ; et tout ce que pouvaient les capitaines royalistes, était de les maintenir sous de faux prétextes, ou plutôt d'en maintenir les apparences, visibles à toutes les imaginations, comme un signe ou un épouvantail ; si par aventure, la France pouvait être reconquise par une décoration théâtrale, par la peinture d'une armée royaliste, appelée à la vie[4]. Il fallut trois étés pour que le météore, apparaissant par intervalles, et puis disparaissant, fut finalement éteint ; et que le vieux Château de Jalès, sans qu'il y eut de camp visible aux yeux mortels, fût démoli par quelques gardes nationaux.

Il faut aussi qu'elle s'occupe de Brissot et de ses amis des noirs, et bientôt de tout Saint-Domingue en feu, brillant d'un feu réel, éclairant au loin les nuits de l'Océan. Il faut qu'elle s'occupe des intérêts maritimes, des intérêts territoriaux, de toutes sortes d'intérêts en détresse ; de l'industrie partout enchaînée, déroutée ; la rébellion seule étant en progrès ; de sous-officiers, de soldats, de matelots en mutinerie sur terre et sur mer ; de soldats, à Nancy, comme nous le verrons, devant être canonnés par un brave Bouillé ; de matelots, bien plus, de galériens à Brest, devant aussi être canonnés, mais sans aucun Bouillé pour le faire. Car, en vérité, pour tout résumer d'un mot, en ces jours, il n'y avait aucun roi dans Israël, et chaque homme faisait ce qui était juste à ses propres yeux[5].

Toutes ces choses doivent occuper l'auguste Assemblée nationale, en même temps qu'elle poursuit l'œuvre de la régénération. Tristes et mornes distractions ! mais où est le remède ? Achevez la Constitution, et tout homme y prêtera serment ; car est-ce que les adresses d'adhésion n'arrivent pas par charretées ? De cette manière, par la bénédiction du ciel et l'achèvement de la Constitution, l'insondable gouffre de feu sera comblé, avec du papier ; et l'Ordre épousera la Liberté et vivra avec elle, jusqu'à ce que ce soit trop chaud pour eux. Ô côté gauche, tu es digne, comme le disent les adresses d'adhésion, de fixer les regards de l'univers, ou au moins de notre pauvre planète.

Au surplus, il faut avouer que le côté droit fait une figure plus étrange. Génération irrationnelle ! irrationnelle, imbécile, avec la violente opiniâtreté qui caractérise ces qualités ; génération qui ne veut rien apprendre. Des bastilles croulantes, des insurrections de femmes, des milliers de manoirs fumants, un pays ne produisant aucune récolte que celle des piques du sans-culottisme ; voilà des leçons passablement didactiques, et pourtant pour ceux-là il n'y a pas d'enseignement. Il se trouve encore des hommes desquels il a été écrit autrefois : Broyez-les dans un mortier ! ou en langage plus doux : ils ont épousé leurs illusions ; ni le feu, ni l'acier, ni l'acuité d'aucune expérience ne tranchera le lien ; jusqu'à ce que la mort nous sépare ! Que le ciel ait pitié de ces hommes ; car la terre, avec ses rigoureuses nécessités, ne peut en avoir.

Avouez, en même temps, que c'est très-naturel. L'homme vit d'espérance. Pandore, quand sa boîte de dons divins s'ouvrit, les transformant en malédictions divines, y retint cependant l'espérance. Et quand il s'agit d'un être irrationnel, dont la haute demeure a été, aux yeux de tous, démantelée, dont les ressources sont nulles, puisque c'est un être irrationnel, comment veut-on qu'il renonce à la pensée de la voir rebâtir ? Avec cela, toutes choses seraient remises en place ; cela paraît d'ailleurs si ineffablement désirable ; si raisonnable, à voir les choses du bon côté. Car, ce qui a été ne doit-il pas continuer à être ; ou bien le solide monde croulera. Oui, persistez, ô insensés sans-culottes de France ! Révoltez-vous contre les autorités constituées, chassez vos légitimes seigneurs, qui au fond vous aimaient tant, et versaient spontanément leur sang pour vous sur les champs de bataille, comme à Rosbach et ailleurs, qui même en protégeant le gibier vous protégeaient vous-mêmes, si vous l'aviez bien compris ; chassez-les comme s'ils étaient des loups sauvages ; incendiez leurs châteaux et leurs chartiers, comme si c'étaient les antres des loups ; et puis après ? Alors, que chaque homme lève la main sur son semblable ! dans la confusion, la famine et la désolation, regrettez les jours qui sont passés ; rappelez-les dans votre tristesse, et rappelez-nous avec eux. Les prières repentantes ne nous trouveront pas sourds.

C'est ainsi que consciencieusement avec plus ou moins de netteté, doit nécessairement raisonner et agir le côté droit. Situation inévitable peut-être ; mais des plus fausses pour lui. Mal, sois notre bien ; telle doit être désormais virtuellement la prière des royalistes. Plus l'effervescence devient terrible, plus vite elle passera ; car, après tout, ce n'est qu'une effervescence insensée ; le monde est solide ; il ne peut pas se dissoudre.

Pour le reste, s'ils ont quelque activité positive, ce n'est que celle des complots et des mystérieux conclaves. Des complots qui né sauraient être exécutés, qui ne sont guère que théoriques de leur part, pour lesquels néanmoins quelques praticiens, comme le sieur Augeard, le sieur Maillebois, le sieur Bonne Savardin se mettent dans l'embarras, se trouvent emprisonnés, ou s'échappent avec peine. Il y a encore le pauvre praticien chevalier Favras, qui, non sans jeter quelque reflet sur Monsieur lui-même, y gagne la potence, au milieu des éclats retentissants du monde. Pauvre Favras, il passe toute la journée à l'Hôtel de ville, dictant ses dernières volontés, une sombre journée de février, il offre de faire des révélations, si on lui donne la vie, refuse bravement de les faire, puisqu'on ne veut pas ; puis meurt à la lueur des torches, calme et poli, disant en manière de remarque plutôt que d'exclamation : Peuple, je meurs innocent, priez pour moi[6]. Pauvre Favras ; type de tant d'autres qui ont infatigablement exploité la France dans les jours qui maintenant tirent à leur fin, et qui dans des champs plus libres auraient gagné au lieu d'exploiter ; pour toi du moins, ceci n'est pas de la théorie !

Au sein du sénat, d'ailleurs, l'attitude du côté droit est celle d'une calme incrédulité. Qu'une auguste assemblée nationale déclare au 4 août l'abolition de la féodalité ; proclame les prêtres serviteurs de l'État, avec salaire ; vote des vétos suspensifs, de nouvelles cours de justice, vote et décrète ce qu'elle veut ; publie ses volontés aux quatre coins de la France, obtienne même la sanction royale, et toutes les adhésions voulues, le côté droit persiste avec une imperturbable ténacité à considérer, et montre sans gêne qu'elle considère tous ces prétendus décrets comme des caprices passagers, qui figurent sur le papier, mais n'existent pas et ne peuvent pas exister. Figurez-vous la tête de bronze d'un abbé Maury versant sur ce ton des flots d'éloquence jésuitique, le sombre d'Esprémesnil et Mirabeau Tonneau — probablement aviné — et une foule d'autres de la droite l'applaudissant. De quel visage, par exemple, Robespierre avec ses yeux verdâtres le regarde de la gauche ; et Sieyès qui renifle avec mépris ou ne daigne même pas renifler, et les tribunes qui murmurent ou aboient avec rage, de sorte que pour échapper à la lanterne, quand il sort, il a besoin de toute sa présence d'esprit et d'une paire de pistolets à sa ceinture ; car c'est un homme des plus énergiques.

Et ici devient notable : il y a une grande différence entre nos deux espèces de guerres civiles, entre la guerre moderne linguale ou parlementaire, ayant pour arme la logique, et la guerre ancienne ou manuelle réglée par l'acier, nullement à l'avantage de la première. Dans le conflit manuel, quand vous faites face à l'ennemi, le sabre en main, un coup bien donné est définitif ; car, physiquement parlant, quand on a fait sauter la cervelle, l'homme meurt honnêtement et ne vous trouble plus. Mais quelle différence quand c'est avec des arguments que l'on combat ! Ici, aucune victoire définissable ne peut être considérée comme finale. Terrassez l'ennemi avec l'invective parlementaire, jusqu'à extinction de sentiment ; coupez-le en deux, plaçant une moitié de son argument sur la première corne du dilemme, l'autre moitié sur la seconde, arrachez-lui pour un instant la cervelle ou la faculté pensante : cela importe peu ; il se relève et renaît le lendemain, et le lendemain il recommence son feu. La chose qui pourrait logiquement l'anéantir, est peut-être encore un desideratum dans la civilisation constitutionnelle. Comment, en effet, jusqu'à ce qu'un homme puisse savoir en quelque mesure, à quel point il devient logiquement défunt, la besogne parlementaire peut-elle se poursuivre et le partage cesser ou se ralentir ?

Sans doute, ce fut quelque sentiment de cette difficulté, et la claire démonstration du défaut de connaissances en cette matière, chez la nation française toute neuve encore dans la carrière constitutionnelle, ce fut la conviction qu'il verrait les ex-aristocrates continuer à marcher pendant des périodes illimitées, qui avait profondément pénétré dans l'esprit de l'ami du peuple, Marat, esprit éminemment pratique, qui y avait pris racine, comme dans un sol richement fumé, et avait fait naître le plus original plan d'action qui ait jamais été soumis à un peuple. Il ne s'est pas encore développé, mais il a germé, il pousse, avec ses racines dans le Tartare et ses branches vers le ciel. D'ici à la seconde saison, nous le verrons surgir des ténèbres sans fond, en un crépuscule désastreux, dans sa plénitude, l'arbre-ciguë, grand comme le monde, sous les branches duquel pourront se loger tous les amis du peuple en masse. Deux cent soixante mille têtes d'aristocrates ; voilà le calcul au juste, quoiqu'on ne tienne pas à quelques centaines en plus ou en moins ; cependant nous n'allons pas aussi haut que le chiffre rond de trois cent mille. Tu peux frémir, ô peuple ; mais c'est aussi vrai que ton existence et celle de tes amis du peuple. Tes sénateurs bavards s'arrêtent inutilement à des lettres mortes, et ne sauveront jamais la révolution. Un Marat-Cassandre ne peut le faire avec son seul bras flétri ; mais avec un petit nombre d'hommes déterminé ce devient possible. Donnez-moi, disait froidement l'ami du peuple, quand allait chez lui le jeune Barbaroux, alors son élève dans ce qu'il appelait un cours d'optique, donnez-moi deux cents bravi napolitains, armés chacun d'un bon stylet, avec un manteau sur le bras gauche pour bouclier : avec eux je traverserai la France, et j'accomplirai la Révolution[7]. Ah ! sois grave, jeune Barbaroux ; car tu le vois, il n'y a rien de plaisant dans ces yeux chassieux, dans cette figure barbouillée, la plus sérieuse de toutes les choses créées ; ni, en vérité, y a-t-il aucune folie, de celles du moins qui appellent le gilet de force.

Tel est le produit que le temps mûrira chez le caverneux Marat, l'homme à part, vivant dans les caves de Paris, isolé comme le fanatique anachorète dans sa thébaïde, disons plutôt le stylite vu de loin sur sa colonne et prenant de là certaines perspectives qui lui sont propres. Les patriotes peuvent sourire, se servir de lui comme d'un dogue tantôt à être muselé, tantôt à être libre de mordre, l'appeler avec Desmoulins maximum de patriotisme ou Marat-Cassandre, il n'en est pas moins étrange que ce plan de stylet et de manteau — avec quelques modifications superficielles —, fût précisément celui qui devint adopté.

C'est de cette manière, dans ces circonstances, que d'augustes sénateurs régénérèrent la France. Il est vrai que chacun croit qu'ils vont la régénérer ; et par suite de ce fait, le fait principal de leur histoire, l'œil fatigué ne peut jamais entièrement se détourner d'eux.

Mais détachons-nous un instant de cette enceinte des Tuileries, où la royauté constitutionnelle languit comme une branche coupée, malgré les efforts de Lafayette pour l'arroser, où d'augustes sénateurs ne font autre chose, au fond, que de perfectionner leur théorie des verbes défectueux, et voyons comment réussit la jeune réalité, le jeune sans-culottisme. L'observateur attentif peut répondre : il réussit à merveille, poussant de nouveaux bourgeons et développant les vieux bourgeons en feuilles et en branches. La vie française, aussi ardente qu'auparavant, mais toute en dissolution, n'est-elle pas pour le sans-culottisme un principe des plus nutritifs ? Le sans-culottisme a la propriété de vivre par ce qui fait mourir les autres choses ; par l'agitation, le trouble, le bouleversement ; bien plus, par ce qui est le symbole et le produit de tout cela : par la famine.

Dans une France telle qu'elle est, la famine ne peut manquer. Les provinces, les villes du Midi l'éprouvent à leur tour, avec ce qu'elle entraîne à sa suite, l'exaspération, les soupçons surnaturels. A Paris, quelques paisibles jours d'abondance suivirent l'insurrection des ménades, avec ses charretées de blé venues de Versailles, avec le restaurateur de la liberté ; mais ils ne purent durer. On est encore au mois d'octobre, quand le faubourg Saint-Antoine affamé, saisit, dans un moment de colère, un pauvre boulanger innocent, le boulanger François[8], et le pend à la manière de Constantinople. Et cependant, quelque singulière que puisse paraître la chose, cela ne fait pas diminuer le prix du pain ! Il devient évident qu'aucune générosité royale, aucune habileté municipale ne peut suffisamment nourrir un Paris destructeur de la Bastille. En conséquence, à la vue du boulanger pendu, le constitutionnalisme en larmes et en colère demande la loi martiale ; et l'obtient aussitôt, presque avant que le soleil soit couché.

C'est là cette fameuse loi martiale avec son drapeau rouge, en vertu de laquelle le maire Bailly, ou tout autre maire, n'a qu'à déployer désormais cette nouvelle oriflamme, puis, à lire ou murmurer certaine formule, et après quelques pauses, envoyer à tout rassemblement qui ne se disperserait pas des volées de mousqueterie, ou tout autre projectile propre à disperser. Loi décisive, et très-juste à une condition : c'est que tout patrouillotisme vient de Dieu et tout rassemblement vient du diable ; autrement elle n'est pas si juste. Maire Bailly, défends-toi d'en user. Ne déploie pas cette nouvelle oriflamme, flamme non pas d'or mais du défaut d'or. La révolution trois fois bénie est achevée, penses-tu ? S'il en est ainsi, ce sera heureux pour toi.

Mais maintenant, qu'aucun mortel ne dise qu'une auguste assemblée nationale a besoin d'émeutes : tout ce qu'il lui fallait c'était juste assez d'émeutes pour contre-balancer les complots de la cour ; tout ce qu'il lui faut maintenant, dans le ciel et sur la terre, c'est de perfectionner sa théorie des verbes défectueux.

 

III. — REVUE.

 

Avec la famine et une théorie constitutionnelle des verbes défectueux faisant leur chemin, toutes les excitations sont concevables. Il se fait un ébranlement et un changement universel de l'existence française : il s'ensuit, entre autres choses, l'élévation subite d'une multitude de figures qui passent des bas lieux aux sommités, où elles se mettent activement en besogne.

Le vétérinaire Marat, maintenant en vue comme Simon stylite, nous est déjà connu, lui et d'autres poussés dans les hauteurs. Le simple échantillon de ceux qui sont à venir, qui continuent de venir du fond des royaumes ténébreux, est Chaumette, bientôt Anaxagore Chaumette ; beau parleur dans les groupes des rues ; ce n'est plus un mousse sur les mâts élevés et vertigineux ; c'est un tribun du peuple, avec de longs cheveux bouclés, sur la borne des carrefours ; habile publiciste de second ordre, qui s'élèvera jusqu'à l'échafaud. Le clerc Tallien deviendra, lui aussi, un publiciste de premier ordre et plus. Le bibliophile Momoro, le typographe Prudhomme voient s'ouvrir de nouveaux commerces. Collot d'Herbois, jetant au vent une passion de cœur, se recueille sur les tréteaux de Thespis ; prête l'oreille, avec cette noire tête ébouriffée, aux bruits du drame de ce monde : est-ce que le mimique va devenir réel ? L'avez-vous sifflé, ô hommes de Lyon[9] ? Mieux eût valu l'applaudir.

Heureux temps pour toute espèce de mimes, pour les demi-originaux. Tout jargon boursouflé, sincère ou non, est sûr de mener loin ; mais plus il est sincère plus il est puissant. Dirons-nous que l'élément révolutionnaire se raréfie de plus en plus, de manière qu'il n'y a que les corps légers qui puissent surnager, jusqu'à ce qu'à la fin il ne reste à flot que la vessie gonflée. L'étroitesse d'esprit, unie à la violence, à la promptitude, à l'audace, voilà ce qui l'emporte ; ajoutez-y seulement ces deux choses : la ruse et de bons poumons. On peut aussi présupposer la bonne fortune. En conséquence, parmi toutes les classes, celle qui s'élève est la classe des avocats : témoins Bazin, Carrier, Fouquier-Tinville, Bourdon, capitaine de la Basoche ; plus qu'il n'en faut. Voilà les figures que la nuit émettra de son sein fertile en miracles ; fournée après fournée. Une autre fournée, qui viendra des dernières profondeurs, ne s'est pas encore produite aux yeux étonnés, celle des moucheurs de chandelles, des laquais voleurs, des capucins défroqués, des Hébert, des Henriot, des Ronsin, des Rossignol : remettons pour en parler à aussi tard que possible.

Ainsi se remue sur la surface de la France, tout ce qui est en elle de ce que les physiologistes appellent irritabilité ; à plus forte raison tous ceux où l'irritabilité s'est transformée en vitalité, en vision, en force unie à la volonté ! Tout s'ébranle, et ceux qui ne sont pas à Paris y accourent. De plus en plus grand, s'élève le président

Danton dans sa section des Cordeliers ; sa rhétorique et ses tropes sont gigantesques ; l'énergie éclate dans ses épais sourcils ; la menace dans son torse athlétique, le tonnerre dans les accents de sa voix qui retentit sous les dômes. Cet homme aussi, comme Mirabeau, a un coup d'œil naturel, et il voit où tend le constitutionnalisme, quoique avec des pensées différentes de celles de Mirabeau.

Remarquez, d'un autre côté, comment le général Dumouriez a quitté la Normandie et le brise-lame Cherbourg, pour aller on peut deviner où. C'est sa seconde ou même sa troisième épreuve à Paris, depuis le commencement de l'ère nouvelle ; mais maintenant c'est fort au sérieux, car il a quitté tout le reste. Homme souple, élastique, infatigable, dont la vie n'a été qu'une bataille et une marche ! Non, pas une créature de Choiseul, la créature de Dieu et de mon épée, répondit-il fièrement dans les jours d'autrefois. Culbutant les batteries corses sous une grêle de feu, se dégageant invincible de dessous son cheval à Clostercamp, dans les Pays-Bas, quoique mutilé par le fer de l'étrier brisé et par dix-neuf blessures, indomptable, menaçant, tenant tête jusqu'au dernier aboi, comme l'espérance abandonnée, sur les frontières de la Pologne ; intriguant, bataillant dans le cabinet comme sur le champ de combat ; errant au loin, obscur espion du roi, ou cloué dans les cavernes de la Bastille ; duelliste, pamphlétaire, passant ses années dans les projets et les luttes depuis le jour de sa naissance[10], il a ainsi fait son chemin. Esprit comprimé, incompressible ! Comme un esprit incarné en prison, ce qu'il fut en effet, perçant des murs de granit pour sa délivrance, et en faisant jaillir des éclats de feu. Et maintenant la tempête générale a aussi brisé sa caverne. Avec vingt années de moins, que n'aurait-il pas fait ! Mais ses cheveux ont une teinte grise ; son mode de penser est fixé, militaire. Il ne peut plus se développer quoique le monde soit dans un prodigieux développement ! Nous pouvons l'appeler, au total, un des Suisses du ciel ; sans foi ; demandant, par-dessus toutes choses, du travail n'importe de quel côté. Du travail, en effet, lui sera accordé, et il l'accomplira.

Et ce n'est pas seulement de la surface de la France : que le troupeau des aventuriers accourt vers Paris, mais de tous les coins de l'Europe. Où il y a un corps en décomposition, là se rassemblent les aigles. Pensez combien d'Espagnols Gusman, de Fournier de la Martinique, qu'on appelle Fournier l'Américain, d'ingénieur Miranda, venu des Andes sont accourus ou accourent. Le wallon Peyréyra peut se vanter de la plus étrange parenté : le diplomate prince Kaunitz, dit-on, l'a négligemment laissé tomber sur la terre, pour être, comme un œuf d'autruche, couvé par le hasard, qui en fait un mangeur d'autruche. Les juifs ou Germains Frey font des affaires dans le bourbier de l'agio, lequel bourbier, agrandi par la création des assignats, est devenu un réceptacle de chiens morts. Le suisse Clavière n'a pu fonder aucune colonie de genevois sociniens en Irlande ; mais il s'est, il y a quelques années, arrêté, prophétique, devant l'hôtel du ministère des finances à Paris, s'écriant : Le cœur me dit que j'habiterai un jour dans cet hôtel ; et il se mit à rire[11]. Le suisse Pache, avec sa tête chauve et ses allures frugales, admiré dans sa ruelle et même dans les ruelles voisines, pour son humilité d'esprit, et sa pensée, plus profonde que celle de la plupart des hommes ; reste là, tartufe, jusqu'à ce qu'on t'appelle ! Italiens Dufourny, flamands Proly, voltigez de ce côté, vous tous bipèdes de proie : accourez, vous dont la tête est chaude ; toi, dont l'esprit est ingouvernable, viens chercher le chaos, soit de la routine, soit de la ruine ; toi qui ne peux te faire connaître, toi qui es trop bien connu, si tu as quelque faculté vendable, si même tu n'as que la loquacité et l'édacité, viens ! Ils viennent, avec d'ardentes ineffabilités dans le cœur, comme des pèlerins devant une relique miraculeuse. Combien d'autres viennent comme des oisifs errants, sans but, dont l'Europe regorge, simplement à la recherche de quelque chose ! car les oiseaux endormis, quand vous battez leurs buissons, se précipitent vers toute lumière. C'est ainsi que le baron Frédéric Trenck se trouve également ici, abasourdi, aveuglé dans les cachots de Magdebourg, cachots minotauriques, et son Ariane perdue ! Chose étrange à dire, Trenck, en ces jours, vend du vin, non, il est vrai, en bouteilles, mais en bois.

L'Angleterre aussi fournit son contingent de missionnaires. Elle a le sauveteur Needham[12], auquel fut solennellement présenté un sabre civique depuis longtemps couvert de la rouille du néant. Elle a Paine, rebelle faiseur de corsets ; mal peigné, bien convaincu que lui seul, simple couturier, a fait l'affranchissement de l'Amérique, par son pamphlet du Bon sens, et que par conséquent il pourra bien affranchir tout ce monde, peut-être même l'autre. L'association constitutionnelle Price-Stanhope envoie des congratulations[13] ; bien accueillies par l'Assemblée nationale, quoiqu'elles viennent d'un club de Londres, que Burke et le torysme regardent de travers.

Mais de tous les étrangers, le plus notable est le baron Jean-Baptiste de Clootz, ou en effaçant les noms de baptême et de féodalité, Anacharsis Clootz de Clèves, citoyen du monde. Note bien cet homme, judicieux lecteur. Tu as connu son oncle, le perspicace et profond Cornélius de Pauw, qui, sans merci, fait justice d'illusions chéries, et démontre que les beaux et antiques Spartiates ne sont autres que les Mainotes modernes, égorgeurs et pillards[14]. Anacharsis est de la même étoffe ; métal brûlant, plein de scories qui auraient pu être dégagées à la fonte, mais qui ne le seront pas. Il a parcouru toute cette planète terrestre à la recherche, pourrait-on dire, du paradis que nous avons depuis longtemps perdu. Il a vu l'anglais Burke ; il a été vu par l'inquisition portugaise, a erré, combattu, écrit ; s'occupe d'écrire entre autres choses, sur les Preuves de la religion mahométane. Mais maintenant comme le Scythe, son parrain adoptif, il se trouve dans Paris-Athènes, qui deviendra sans doute l'asile de son âme. Homme brillant, fort goûté aux dîners patriotiques, plein de gaieté, d'esprit même, étourdi, tranchant, d'une bourse facile ; en costume convenable, quoique aucun mortel plus que lui ne méprisât le costume. Car sous tous les costumes, Anacharsis cherche l'homme ; et le stylite Marat lui-même ne serait pas plus prompt à fouler aux pieds un costume sous lequel il n'y aurait pas un homme. Voici la foi d'Anacharsis : il y a un paradis qu'on peut découvrir ; tout costume devrait renfermer un homme. Ô Anacharsis ! c'est une foi téméraire et qui mène loin. Monté sur ce dada, il me semble que tu es porté rapidement vers la cité de nulle part, et tu arriveras. Au moins, disons-nous, tu arriveras dans une bonne attitude de cavalier, ce qui est quelque chose.

C'est ainsi que tant de nouvelles personnes et tant de nouvelles choses sont venues occuper la France. Son vieux langage, sa vieille pensée, et l'activité qui en découle, sont toutes en changement, fermentant vers de nouvelles issues. Au lourd paysan assis pesamment, excédé de travail, au foyer du soir, il est venu une idée : celle de châteaux brûlés, de châteaux combustibles. Quel changement dans les cafés de la province et de la capitale ! L'antre de Procope a maintenant bien d'autres questions à débattre que celle des trois unités stagyrites ; non des controverses sur le théâtre, mais sur l'univers. Là, coiffés avec, la queue à l'ancienne mode, ou en coiffure moderne à la Brutus, des logiciens bien frisés font leur vacarme avec le chaos pour arbitre. La spirituelle mélodie des salons de Paris a pris un nouveau ton ; sempiternelle qui a été entendue, même par le ciel aux écoutes, depuis le temps de Julien l'apostat et avant. Du reste, aussi folle qu'autrefois.

L'ex-censeur Suard, car nous avons la liberté de la presse, peut se rencontrer là ; impartial et même neutre. Le tyran Grimm roule ses gros yeux devant un avenir problématique. L'athée Naigeon, disciple bien-aimé de Diderot, chante de sa petite voix rauque, la venue d'un bel aurore[15]. Mais d'un autre côté, combien de Morellet, de Marmontel, qui avaient passé leur vie à couver des œufs philosophiques, vont caquetant, dans un état voisin de la folie, sur la couvée qu'ils ont fait éclore[16] ! C'était si charmant d'avoir ses théorèmes philosophiques démontrés, couronnés dans les salons : et maintenant un peuple insensé ne veut plus s'enfermer dans le spéculatif, et demande la pratique.

Là aussi, remarquez la préceptrice Genlis, ou Sillery, ou Sillery-Genlis, car notre mari est à la fois comte et marquis, et nous avons plus d'un titre prétentieux, vide ; puritaine, et cependant sans croyance ; obscurcissant les conseils par des mots sans sagesse. Car c'est dans le même élément du sentimentalisme et de la femme distinguée que travaille Sillery-Genlis ; elle serait volontiers sincère, mais ne peut pas être plus sincère qu'une sincère hypocrisie, laquelle après avoir pris plusieurs formes, finit par celle de la dévotion. Pour le moment, sur un cou encore d'une blancheur modérée, elle porte comme bijou une bastille en miniature, taillée simplement dans du grès, mais du vrai grès de la Bastille. M. le marquis est un des émissaires du duc d'Orléans, à l'Assemblée nationale et ailleurs. Madame, pour sa part, fait l'éducation d'une jeune génération d'Orléans, dans des principes de moralité aussi raffinés qu'on peut ; rend en même temps un compte assez énigmatique de la belle mademoiselle Paméla, sa fille d'adoption. Ainsi la voilà dans les salons du Palais-Royal, où, par parenthèse, en dépit de Lafayette, le duc d'Orléans est revenu de sa mission anglaise, laquelle a été pour lui peu agréable : car les Anglais ne voulurent pas lui parler ; et sainte Anna More d'Angleterre, si dissemblable à sainte Sillery-Genlis, le vit évité par tous, dans les jardins du Vauxhall, comme un pestiféré[17], sans que son impassible figure bleuâtre perdît aucune de ses teintes bariolées.

 

IV. — LE JOURNALISME.

 

Quant au constitutionnalisme, avec sesgardes nationaux, il fait ce qu'il peut, et a suffisamment à faire : il lui faut, comme toujours, tendre une main persuasive, pour calmer le patriotisme, et une autre main menaçante pour déjouer les complots royalistes. Tâche fort délicate, exigeant un grand tact.

Si, par exemple, l'ami du peuple, Marat, a aujourd'hui son décret de prise de corps, et plonge hors de vue, demain on le laisse libre ; il est encouragé, comme une espèce de dogue, dont les aboiements peuvent être utiles. Le président Danton, dans une séance publique, avec sa voix vibrante, déclare que dans un cas comme celui de Marat, la force peut être repoussée par la force. Sur quoi, le Châtelet lance un décret sur Danton ; mais comme tout le district des Cordeliers prend fait et cause, où trouver les agents pour l'exécuter ? Deux fois encore, dans de nouvelles occasions, le Châtelet fulmine ses décrets, et deux fois encore en vain : le corps de Danton ne peut être saisi par le Châtelet ; et lui insaisissable, dût-il même fuir pour un moment, contemplera le Châtelet lui-même précipité dans les limbes.

En même temps, la municipalité et Brissot font marcher leur constitution municipale. Les soixante districts vont devenir quarante-huit sections ; beaucoup de choses seront ajustées et Paris aura sa constitution : une constitution entièrement élective, comme au surplus doit l'être tout le gouvernement français. Et cependant un élément fatal y a été introduit : celui de citoyen actif. Tout homme qui ne paye pas l'impôt annuel d'un marc d'argent, équivalant à trois journées de travail, ne sera autre chose qu'un citoyen passif ; aucun vote ne lui est permis ; dût-il agir pendant tous les jours de l'année avec la hache ou le marteau ! Inouï, s'écrient les journaux patriotes. Oui vraiment, amis patriotes, si la liberté, passion et prière de toutes les âmes humaines, veut dire la liberté d'envoyer au club des débats nationaux votre cinquante millième part d'un nouveau dévideur de paroles, alors, j'en prends à témoin les dieux, le régal n'est pas grand. Mais si dans le palabre national, selon l'expression espagnole, il se trouve véritablement tant de bénédictions, quel tyran pourrait contester le droit de vote à un seul des fils d'Adam ? Bien mieux, ne pourrait-il pas y avoir aussi un parlement de femmes avec cris des bancs de l'opposition, ou bien l'honorable membre prise d'une attaque de nerfs est emportée ? Je donnerais aussi volontiers les mains à un parlement d'enfants ; j'irai même plus bas si vous le désirez. La liberté, nous pouvons le craindre, est actuellement, comme le disaient les vieux sages, dans le ciel. Sur la terre, où croit-on qu'une brave petite dame de Staël — pas la fille de Necker, mais une plus malicieuse qu'elle — ait pu trouver la plus grande somme de liberté ? Après mûre réflexion, sa réponse fut : à la Bastille[18]. Dans le ciel ? demandent quelques-uns : qu'est-ce à dire ? Malheur à ceux qui le demandent ; car c'est là le côté misérable. Le ciel signifie beaucoup. Peut-être est-ce part dans la palabre nationale, peut-être pas.

Un des rameaux du sans-culottisme qui ne peut manquer de fleurir est le journalisme. La voix du peuple étant la voix de Dieu, ne faut-il pas que cette divine voix se fasse entendre ? Jusqu'au bout de la France et en autant de dialectes que lorsque fut bâti le premier grand Babel. Quelques accents aussi énergiques que celui du lion ; d'autres aussi tendres que celui du tourtereau. Mirabeau lui-même a son journal des journaux, avec des manœuvres genevois y travaillant, et de plus il ne manque pas de querelles avec son éditeur féminin, dame le Jay, si ultra-complaisante dans autre chose.

L'Ami du roi de Royou poursuit sa carrière. Barrère verse des pleurs de fidèle sensibilité dans le Point du jour, quoique la vente soit en baisse. Mais pourquoi Fréron est-il si ardent, si démocratique, Fréron le neveu de l'ami du roi ? Cette ardeur, il l'a dans le sang ; c'est Fréron le Frelon qui l'a engendré ; le Frelon de Voltaire ; qui combattit avec l'aiguillon, tant que l'aiguillon et le sac à poison lui resta, au moins comme publiciste et sur papier perdu à l'impression. Constant et illuminant, comme le nocturne allumeur de réverbère, se produit l'utile Moniteur ; il est maintenant devenu diurne, avec des faits et peu de commentaires ; officiel, sauf au milieu : ses habiles créateurs ont depuis longtemps disparu, avec ou sans retour, dans une profonde obscurité. L'acide Loustalot, avec sa vigueur, comme celles de jeunes prunes sauvages, ne mûrira jamais, mais mourra prématurément : son Prudhomme, cependant, ne voudra pas laisser mourir ses Révolutions de Paris, et les éditera lui-même avec beaucoup d'autres choses, imprimeur morne et tapageur.

De Cassandre-Marat, nous avons souvent parlé ; mais il nous reste à dire la plus surprenante vérité : c'est qu'actuellement, il ne manque pas de sens. Il continue à croasser, mais des croassements de son gosier glacé sortent des masses de vérités sur beaucoup de choses. Quelquefois même, on pourrait s'imaginer qu'il a une perception de gaieté, et qu'il se prend à rire dans son for intérieur. Camille est plus spirituel que jamais et plus en renom ; cynique, mais toujours aussi brillant. Créature lumineuse et mélodieuse, né, comme il le disait avec d'amères larmes, pour écrire en vers ; lumineux Apollon ; si clair et d'une clarté si douce, jeté dans cette guerre de titans, où il ne triomphera pas !

Des journaux pliés et colportés se voient dans tous pays ; mais dans un élément journaliste comme celui de la France, il faut s'attendre à d'autres et plus étranges sortes. Que pense le lecteur anglais d'un Journal-affiche, journal placardé ; lisible pour celui qui n'a pas un sou ; en couleurs brillantes, patriotiques, attirant de loin les regards ? Voilà ce que les mois à venir vont voir à foison, à mesure que les associations patriotiques, publiques et privées — vont se développer et pourront souscrire des fonds : des feuilles, feuilles à glu, pour attraper ce qu'elles pourront ! Le gouvernement lui-même aura ses journaux placardés Louvet, fort occupé d'un nouveau charmant roman, écrira des Sentinelles qu'il placardera avec quelque succès. Bertrand de Molleville lui-même, dans son extrémité, en fera malicieusement l'essai[19]. Grand est le journalisme. Chaque publiciste habile n'est-il pas le dominateur du monde, puisqu'il en est l'orateur ; quoique élu par lui-même, mais sanctionné par la vente de ses numéros ? Ensuite, le monde a, s'il le faut, une méthode facile pour le déposer : celle de ne rien faire pour lui ; ce qui conclut à la famine.

Et ne croyez pas que ce soit une petite besogne que celle de ces afficheurs dans Paris ; au nombre d'environ soixante, tous avec leurs marchepieds, leurs havresacs, leurs pots à colle et encore avec leurs médailles de plomb ; car ils sont autorisés par la municipalité. Un sacré collège de hérauts, régulateurs du monde, quoique n'obtenant pas le respect que mérite cette qualité dans une ère encore naissante et novice. Ils ont fait les murs de Paris didactiques, persuasifs, avec Une littérature périodique toujours fraîche où tout homme peut lire en courant, journaux-placards, libelles-placards, ordonnances municipales, proclamations royales ; tout le reste, le fretin du placard grossissant la provision, ou passé avec dédain. Quelles choses incroyables dites par les murs pendant ces cinq années ! Mais tout cela est fini ; aujourd'hui engloutit hier, et sera à son tour englouti par demain, ainsi en est-il de toute parole. Bien plus, ô immortel homme de lettres, l'écrit lui-même est-il autre chose que la parole conservée pour un temps ? Le journal-placard la conserve pendant un jour ; quelques livres en font la matière de dix ans : Et puis après ? Ô après les années étant toutes écoulées, ceux-là meurent à leur tour et le monde en est débarrassé. Ah ! s'il n'y avait pas dans la parole de l'homme, comme dans l'homme lui-même, un esprit qui survit à la parole matérielle perceptible à l'oreille, et tend pour l'éternité soit vers Dieu, soit vers le diable, pourquoi s'inquiéterait-il de la vérité ou de la fausseté contenue dans la parole, si ce n'est pour affaires commerciales ? Son immortalité, en vérité, soit qu'elle ait pour durée la moitié d'une vie ou une vie et demie, n'est-ce pas quelque chose de bien considérable ? L'immortalité c'est la mortalité : il y eut certains fuyards que Fritz le Grand renvoya brusquement au champ de bataille, en leur disant : R... wollt ihr ewig leben, prétendez-vous vivre à jamais. J'en dirai autant à ces exterminateurs de coquins qui écrivent dans un langage à peine digne d'être imprimé.

Ceci est la communication de la pensée : quel bonheur qu'il se trouve quelque pensée à communiquer ! Cependant, on ne néglige pas, dans leur sphère, les vieilles méthodes plus simples. La tente du Palais-Royal a été enlevée par un tyrannique patrouillotisme ; mais il ne peut enlever les poumons de l'homme. Voici Anaxagoras-Chaumette, monté sur une borne, pendant que Tallien sédentaire remplit une tache secondaire dans un bureau d'éditeur. Dans tout coin du monde civilisé un tonneau peut être mis debout, et tout bipède à parole articulée peut monter dessus : avec même un peu d'adresse, un tréteau portatif, un pliant peut s'obtenir par sympathie ou par argent ; l'orateur péripatéticien peut donc le prendre en main, et s'il est chassé d'ici le replacer là, disant modestement avec le sage Bias : Omnia mecum porto.

Tel est le journalisme, colporté, affiché, parlé. Combien il est changé depuis que le vieux Métra se promenait dans ce même jardin des Tuileries, en tricorne bordé d'or, avec un journal sous son nez, ou porté négligemment dans ses mains croisées derrière le dos, et comptait parmi les notabilités de Paris, Métra le nouvelliste[20] ; et à Louis lui-même il arrivait de dire : Qu'en dit Métra ? Depuis que le premier journal vénitien se vendit un gazza, un liard, et s'appela ainsi Gazette, nous sommes entrés dans un monde fertile.

 

V. — LE CLUBISME.

 

Quand le cœur est plein, il cherche de mille manières, et pour mille raisons à se partager. Dans ce cas, combien est douce, indispensable la communauté, l'âme apportant une force mystique à l'âme ! Les méditatifs Germains ont été d'avis que le mot enthousiasme en général signifie simplement congrégation Schwarmerei. Au surplus, ne voyons-nous pas que des tisons à demi rougis, si on les accumule ensemble, jettent bientôt un éclat éblouissant ?

Dans cette France telle qu'elle est, les réunions par troupes se multiplieront nécessairement, se développeront avec intensité : la vie française se répandra au dehors, et de domestique qu'elle était deviendra une vie publique. Les vieux clubs déjà éclos ont grandi et fleuri ; de nouveaux surgissent de toutes parts. C'est le symptôme certain d'un malaise social : c'est de cette manière, plus infailliblement que de toute autre, que se manifeste le malaise social, pour trouver du soulagement, et aussi de la nourriture. Dans toute tête française se formule, soit en crainte, soit en espérance, quelque image prophétique d'une nouvelle France, prophétie qui apporte en elle son propre accomplissement, ou qui toute seule est presque un accomplissement ; et chacun y travaille consciencieusement ou inconsciencieusement.

Remarquez, d'ailleurs, comment le principe agrégatif pourvu qu'il ait pris quelque racine, va toujours se multipliant, et même dans une proportion géométrique ; comment, quand le monde entier, dans une époque aussi plastique se forme en clubs, un seul club, le plus fort ou le plus chanceux, devra, soit par attraction sympathique, soit par contrainte supérieure, devenir toujours plus fort, jusqu'à ce qu'il le devienne sans mesure ; et alors tous les autres, avec leur force, seront ou absorbés par une obéissance filiale, ou abolis par une domination hostile. Voilà ce qui doit arriver si l'esprit clubiste est universel, si l'époque est plastique. Or, l'époque est suffisamment plastique, l'esprit clubiste est universel : donc, un club souverain, absorbant tous les autres, ne se fera pas attendre.

Quel progrès depuis le point de départ du comité Breton ! Longtemps il travaille en secret, non sans activité ; vient à Paris avec l'Assemblée nationale, s'appelle club, s'appelle ainsi, en imitation, l'on pense, de ce généreux club anglais Price-Stanhope, qui envoya féliciter le club révolutionnaire français, mais bientôt avec plus d'originalité il s'intitula club des amis de la constitution. En outre, il loue, à un prix modéré, la grande salle du couvent des Jacobins, un des édifices superflus, et de là, maintenant, à ces mois de printemps, verse ses rayons sur Paris en admiration. Et ainsi, par degrés, sous le titre populaire plus court de club des jacobins, il deviendra mémorable en tout pays et tout temps. Jetez un coup d'œil à l'intérieur : bancs et sièges solides mais modestes ; pas moins de treize cents patriotes choisis, des membres de l'Assemblée en bon nombre. Barnave, les deux Lameth s'y voient, parfois Mirabeau, perpétuellement Robespierre ; aussi la figure de furet de Fouquier-Tinville, avec d'autres avocats ; Anacharsis de la Scythie prussienne et un mélange de patriotes, quoique tout soit encore dans un parfait état de propreté ; avec de la décence, même de la dignité. Le président sur une plate-forme, la sonnette du président ne faisant pas défaut ; une tribune oratoire, haut montée, et la tribune du public où sont admises les femmes. Quelque Français de la Société des Antiquaires a-t-il conservé le bail écrit de la salle des Jacobins, ou a-t-il été, plus infortuné même que notre grande charte, rogné par de sacrilèges tailleurs ? L'histoire universelle n'est pas indifférente à cela.

Ces amis de la constitution se sont d'abord réunis simplement, comme l'indique leur nom, pour suivre les élections quand une élection vient et pour désigner les choix : de plus, pour veiller généralement à ce que la nation ne courre aucun péril ; seulement on ne sait trop comment on fera. En effet, quand deux ou trois hommes se réunissent, n'importe où, pourvu que ce ne soit pas dans une église, où l'on est tenu d'être à l'état passif, aucun mortel ne pourrait dire exactement, eux moins que d'autres, pour quelle œuvre ils sont réunis. Combien de fois la bouteille destinée à la joie et aux effusions du cœur, a-t-elle amené des duels et des têtes cassées, la fête promise devenant un festin de Lapithes ! Ce club des Jacobins, qui d'abord brillait resplendissant, considéré comme un nouveau soleil pour éclairer les nations, avait, comme ont toutes choses, à traverser ses phases marquées : son feu malheureusement devint de plus en plus livide, ensouffré, menaçant, et s'éleva enfin à travers les cieux étonnés comme un présage tartaréen, une prison brûlante d'esprits en peine.

Et quel style d'éloquence ! Réjouis-toi, lecteur, de ne pas le connaître et de ne pouvoir jamais parfaitement le connaître. Les jacobins ont publié un journal de leurs débats, où ceux qui ont le cœur solide peuvent fouiller : une éloquence patriotique passionnée, tristement monotone, implacable, inféconde, excepté pour la destruction, qui fut en effet son œuvre ; mortellement ennuyeuse, quoique portant la mort. Sois reconnaissant pour l'oubli qui couvre tout cela, et félicite-toi ; que tout cadavre devienne enseveli dans le sein de la terre verte, lui apportant même une plus belle verdure. Les jacobins sont enterrés ; mais leur œuvre ne l'est pas, elle continue comme elle peut, à faire le tour du monde. Elle a pu être vue dernièrement, par exemple, avec sa poitrine velue et son œil défiant la mort, aussi loin que Missolonghi : chose étrange ! la vieille Hellade endormie a été ressuscitée, d'abord dans un état de somnambulisme qui deviendra un réveil complet, par une voix partie de la rue Saint-Honoré ! Tout meurt, avons-nous souvent dit, excepté l'esprit de l'homme, l'esprit de ce que l'homme fait. Ainsi, la salle des jacobins n'est-elle pas disparue, à peine existant encore dans le souvenir d'un petit nombre d'hommes ? Le marché Saint-Honoré l'a balayée, et dans cet endroit où une éloquence tristement monotone ébranlait le monde, comme la trompette du jugement dernier, il ne s'entend plus que des marchandages de volaille et de légumes. L'enceinte sacrée de l'Assemblée nationale elle-même est devenue terre commune, la plate-forme du président perméable aux charrettes et aux tombereaux, car la rue de Rivoli court là. En vérité, au chant du coq — quel que soit le coq, celui-ci ou celui-là —, toutes les apparitions se fondent et s'évanouissent dans l'espace.

Les jacobins de Paris deviennent la société-mère, et comptent en correspondance directe avec eux non moins de trois cents filles à la voix aigre et perçante. Quant aux correspondances indirectes que nous pourrions appeler les petites filles et la même parenté, il s'en compte quarante-quatre mille. Mais pour le moment nous devons noter deux choses : la première une simple anecdote. Un soir, un couple de frères jacobins sont portiers, car les membres prennent ce poste de devoir et d'honneur, par rotation et n'admettent personne qui n'ait des billets. Un des portiers était le digne sieur Laïs, un chanteur patriotique de l'Opéra, chargé d'années et dont le tuyau vocal est depuis longtemps clos sans résultats ; l'autre, jeune, nommé Louis-Philippe, premier né des Orléans, est dans ces temps récents, après des destinées sans bruit, devenu roi-citoyen, et lutte pour régner pendant un temps donné. Toute chair est herbe, soit élevée en roseau, soit couchée en gazon.

La seconde chose que nous avons à noter est historique : c'est que la mère-société, même dans sa période éclatante, ne peut contenter tous les patriotes. Elle doit expulser, pour ainsi dire, deux essaims de non satisfaits, un essaim de la gauche, un essaim de la droite. Le premier qui trouve les jacobins tièdes, se constitue en club des Cordeliers, un club plus chaud : c'est l'élément de Danton, avec qui va Desmoulins. L'autre au contraire, qui trouve les jacobins trop ardents, fuit vers la droite et devient le club de 1789 ou des amis de la constitution monarchique. Il est appelé ensuite club des Feuillants, les réunions se faisant au couvent des Feuillants. Lafayette est ou devient leur chef, appuyé en tous lieux par les patriotes respectables, par la masse des hommes de la propriété et de l'intelligence, avec les plus brillantes perspectives. Ceux-là, dans ces jours de juin 1790 dînent solennellement au palais, fenêtres ouvertes, aux applaudissements du peuple, avec des toasts, des chansons animées, avec une chanson au moins, parmi les plus faibles qu'on ait jamais chantées[21]. Ils seront, en temps voulu, sifflés et jetés au delà des frontières, dans une obscurité cimmérienne.

Un autre club, ouvertement royaliste, le club des monarchiens, quoiqu'il soit bien pourvu de fonds, et bien assis sur des sofas de damas, ne peut réaliser le plus petit enthousiasme populaire ; il ne réalise que des dédains et des murmures, jusqu'à ce que, sous peu, certains patriotes, en nombre suffisamment désordonné, s'y rendent une ou plusieurs nuits, et en prononcent brutalement la dissolution. Seule vivace est la société-mère et sa famille. Les Cordeliers pourraient, à la rigueur, rentrer dans son sein, car elle est devenue passablement ardente.

L'aspect semble fatal. Mais de telles sociétés ne sont-elles pas le commencement d'un nouvel ordre de la société elle-même ? Le principe agrégatif de nouveau en travail dans une société surannée, démantelée et se dissolvant en poussière et en atomes primitifs ?

 

VI. — JE LE JURE.

 

Avec ces signes du temps, il n'y a pas à s'étonner que le sentiment dominant dans toute la France persiste à être l'espérance ; ô bienheureuse espérance, seul présent fait à l'homme, avec lequel, sur les murs de son étroite prison de pierre, se peignent de beaux paysages dans une longue perspective et sur la nuit même de la mort se verse un crépuscule enchanteur ! Tu es une indestructible propriété dans le monde de Dieu ; pour les sages une bannière de Constantin inscrite dans les cieux éternels, sous laquelle ils triompheront, car le combat lui-même est une victoire : pour les fous un mirage séculaire, une ombre d'eaux tranquilles, peinte sur la terre desséchée, en vertu de quoi, au moins leur poudreux pèlerinage, quoique hors de la bonne route, devient plus gai, devient possible.

Dans les mortels tumultes d'une société croulante, l'espérance française ne voit que les efforts générateurs d'une nouvelle et meilleure société, et chante avec une foi pleine d'assurance son gai refrain que quelque ménestrel inspiré a dans ces jours même composé pour elle ; le fameux Ça ira. Oui, cela ira, et il faut savoir ce qui viendra. Tous les hommes espèrent, même Marat espère... que le patriotisme prendra le stylet et le manteau. Le roi Louis n'est pas sans espérance dans le chapitre des hussards, dans la fuite vers quelque Bouillé, dans le gain de la popularité à Paris. Mais pour savoir quel peuple à espérances il avait, il faut juger par le fait ou la série de faits maintenant à raconter.

Le pauvre Louis, avec les meilleures intentions, avec peu de clairvoyance et moins encore de décision, est arrivé à suivre, dans sa marche incertaine, tout signal qui peut lui être donné, soit en cachette par le royalisme, soit officiellement ou en cachette par le constitutionnalisme, soit enfin par quiconque peut, durant un mois, dominer l'esprit royal. Si la fuite vers Bouillé et — chose horrible à penser — la lutte civile par le sabre sont méditées en théorie et deviennent une menace d'avenir, on est bien plus près du fait de ces douze cents rois qui siègent dans la salle du manège : rois qui échappent à son contrôle, mais qui n'en sont pas encore à l'irrévérence envers lui. Si d'habiles tempéraments avec ceux-ci pouvaient réussir, combien cela serait-il mieux que des émigrés armés, des intrigues de Turin, et l'aide de l'Autriche ! Bien plus, est-ce que les deux espérances ne peuvent pas marcher ensemble ? Les courses en carrosse dans le faubourg, nous l'avons vu, coûtent peu, et cependant ont toujours rapporté des vivats[22]. De bonnes paroles coûtent encore moins ; plusieurs fois elles ont désarmé les colères. Dans ces jours rapides, quand toute la France se partage en départements, quand le clergé est sur le point d'être réorganisé sur un nouveau modèle, quand surgissent les sociétés populaires et que la féodalité et tant d'autres choses sont prêtes à être jetées dans le creuset, ne pourrait-on pas faire un essai ? En conséquence, le 4 février, M. le président lit à son Assemblée nationale un court autographe, annonçant que Sa Majesté va se rendre dans son sein, tout à fait sans cérémonial, probablement dans l'après-midi. Songez, messieurs, ce que cela peut signifier, surtout comment vous pouvez arriver à décorer un peu la salle. Le bureau du secrétaire peut être descendu de la plate-forme ; sur le fauteuil du président on peut glisser ce tapis de velours, d'un velours violet parsemé de fleurs de lis d'or, car le président a été préalablement averti sous-main et il a pris conseil du docteur Guillotin. Ensuite quelque fraction de tapis de même tissu et de même couleur peut être placée devant le fauteuil à l'endroit ou habituellement s'asseoient les secrétaires. Ainsi l'a conseillé le judicieux Guillotin, et l'effet se trouve satisfaisant. D'ailleurs, comme il est probable, qu'en dépit du velours à fleurs de lis, Sa Majesté ne s'asseoira pas, le président lui-même dans l'intérim, présidera debout. Et ainsi, au moment où un honorable membre discute sur la circonscription du département, les huissiers annoncent Sa Majesté ! En personne, avec une faible suite, entre la Majesté : l'honorable orateur s'arrête court : l'Assemblée se lève debout, les douze cents rois, presque tous, les tribunes faisant chorus, saluent le Restaurateur de la liberté avec des cris d'enthousiasme. Le discours de Sa Majesté, délayé dans une phraséologie conventionnelle, dit simplement ceci : Que lui, plus qu'aucun Français, se félicite de voir la France marcher à la régénération ; il est convaincu en même temps qu'ils agiront en douceur avec elle dans ce travail et ne la régénéreront pas trop rudement : tel était le discours de Sa Majesté : le grand exploit pour lui était de venir le prononcer, et de s'en retourner ensuite.

Assurément, excepté chez un peuple plein d'espérances, il n'y avait pas beaucoup à édifier là-dessus. Et cependant que n'édifièrent-ils pas. Le fait que le roi a parlé, qu'il est venu volontairement pour parler, n'est-ce pas un encouragement inexprimable ? Est-ce que le rayonnement de la physionomie royale, comme des rayons du soleil concentrés n'a pas enflammé tous les cœurs d'une auguste assemblée, et par suite d'une France enthousiaste et inflammable ? Proposer une députation de remercîments ne peut être l'heureux privilège que d'un seul homme ; faire partie de la députation, le privilège d'un petit nombre. Les députés choisis sont allés, et reviennent chargés des compliments les plus flatteurs ; la reine même s'est présentée à eux, le dauphin à ses côtés. Et cependant encore nos cœurs ne brûlent-ils pas d'une insatiable gratitude ? Alors survient chez un autre membre le bonheur d'une bien plus haute pensée. Je propose que nous renouvelions tous le serment national.

Heureux membre auteur d'une proposition si bien de mise ; trompette magique de toute une Assemblée nationale impatiente de faire quelque chose, trompette de toute une France attentive ! Le président prononce le serment, déclare que chacun doit le répéter en mots distincts, le jure. Les tribunes mêmes lui font passer un écrit signé avec leur serment, et comme l'Assemblée porte alors ses regards vers cette partie de l'enceinte, tout le public des tribunes se met debout et jure encore. Et puis au dehors, voyez à l'Hôtel de ville comment Bailly, le grand jureur du Jeu de Paume, jure encore à la tombée de la nuit avec tous les municipaux et les chefs de district assemblés. Et M. Danton propose que le public prenne part au serment, sur quoi Bailly avec une escorte de douze, descend le grand escalier, calme d'un geste de sa main la multitude effervescente, et reçoit les serments au milieu du roulement des tambours et d'acclamations qui déchirent le firmament. Et dans toutes les rues, le peuple joyeux avec des larmes et du feu dans les yeux, se forme spontanément en groupes, qui se prêtent serment l'un à l'autre[23] et toute la ville est illuminée. Ceci se passait le 4 février 1790, jour mémorable dans les annales constitutionnelles.

Et les illuminations ne se bornent pas à une nuit, mais durent une série de nuits. Car dans chaque district, les électeurs feront un serment spécial, et à mesure que les districts jurent, ils illuminent. Contemplez-les, district après district, sur une place ouverte, où les non-électeurs peuvent venir et voir, criant avec la main droite levée, je le jure, puis les roulements de tambours, les embrassades et la clameur infinie des affranchis dont peut être témoin tout tyran qui se rencontre là. Fidélité au roi, à la loi, à la constitution que l'Assemblée nationale fera.

Imaginez, par exemple, les professeurs de l'Université paradant dans les rues avec leur jeune France, et jurant d'une manière enthousiaste, non sans tumulte. Par un plus grand effort d'imagination, donnez une suffisante extension à la petite formule : elle est répétée dans chaque ville, dans chaque district de la France. Il se trouve même une mère patriote, à Lannion en Bretagne, qui assemble ses dix enfants, et donnant l'exemple avec sa main âgée, reçoit elle-même leur serment, vénérable vieille, portant une grande âme ! De tout cela, d'ailleurs, une Assemblée nationale doit être éloquemment touchée. Trois semaines de serments ! Jamais le soleil vit-il peuple aussi assermenté ? Ont-ils été piqués d'une tarentule à serments ? Non, mais ils sont hommes et Français, ils ont l'espérance, et chose singulière à dire, ils ont la foi, quand ce ne serait que dans l'évangile selon Jean-Jacques. Ô mes frères, plût au ciel qu'il en fût ainsi que vous pensez et que vous le jurez ! mais il y a les serments d'amoureux, qui, dussent-ils être aussi vrais que l'amour lui-même ne peuvent être tenus, sans parler du serment des joueurs, dont la nature aussi est bien connue.

 

VII. — PRODIGES.

 

Telle était l'ardeur de la foi que le Contrat social avait fait pénétrer dans des cœurs croyants ! L'homme, comme on le dit bien, vit par la foi : chaque génération a plus ou moins sa foi propre et vit de la foi de ceux qui l'ont précédée, fort peu sagement. Convenez, pourtant, que cette foi dans le Contrat social appartient aux étrangetés, et qu'une génération non encore née peut très-sagement sinon en rire, au moins s'en étonner et la considérer avec componction. Car hélas ! qu'est-ce qu'un contrat ? Si tous les hommes étaient de telle nature, qu'un simple contrat consenti ou juré pût les lier, tous les hommes alors seraient de véritables hommes, et le gouvernement une superfluité. Il ne s'agit pas de ce que toi ou moi nous nous sommes promis mutuellement, mais il s'agit des services que la balance de nos forces nous permet de nous rendre l'un à l'autre ; or, dans un monde aussi pervers que le nôtre, ce n'est pas une chose sur laquelle on puisse compter. Mais, figurez-vous un peuple et un souverain se faisant de mutuelles promesses. Comme si un peuple changeant de génération en génération, ou plutôt d'heure en heure, pouvait de quelque manière être amené à parler ou à promettre, et à parler en vrais solécismes : Nous, prenant à témoin le ciel, lequel ciel ne fait pas maintenant des miracles ; nous, millions, toujours changeants, nous te permettons, à toi, unité incommutable, de nous contraindre ou de nous gouverner. Le monde a peut-être vu peu de fois comparables à celle-là.

C'est ainsi néanmoins que le monde d'alors avait arrangé les choses. Et s'il ne les avait pas arrangées ainsi, quelle différence dans ses espérances, ses tentatives, son avenir ! Mais les pouvoirs d'en haut veulent qu'il en soit ainsi et non autrement. La liberté par contrat social : tel était véritablement l'Evangile de cette ère. Et tous les hommes y croyaient, comme on doit croire aux bonnes nouvelles venues du ciel, et s'y attachaient avec l'expansion du cœur et tous les débordements de la parole ; et avec cette formule faisaient tète au temps et à l'éternité. Ne souris pas, lecteur, ou que ton sourire soit plus triste que des pleurs ! Cette foi, du reste, valait mieux que celle qu'elle avait remplacée : la foi dans un éternel néant et dans les pouvoirs digestifs de l'homme, au-dessous de laquelle aucune autre foi ne peut descendre.

Ce n'est pas que ce sentiment d'espérance universellement dominant, universellement jurant, pût être unanime.

Loin de là ; les temps étaient chargés de présages, la dissolution sociale proche et certaine, la rénovation sociale encore à l'état de problème, difficile et éloignée, quoique cependant assurée. Mais si les présages sont visibles pour l'observateur intelligent dont la foi ne repose pas sur un parti ou l'autre, ni sur les disputes interminables de Grec contre Grec, combien ne sont-ils pas plus terribles pour les pauvres royalistes qui sont parmi les acteurs ; eux pour qui le royalisme est le palladium du genre humain, pour qui, avec l'abolition de la très-chrétienne royauté et du très-Talleyrand épiscopat, toute foi religieuse doit expirer, et la nuit finale envelopper les destinées de l'homme. Dans des cœurs sérieux, pénétrés de telles convictions, les craintes doivent être profondément gravées, poussant, comme nous l'avons dit, aux complots mystérieux, à l'émigration appelant la guerre, aux clubs monarchiques, même à de plus grandes folies.

L'esprit de prophétie, par exemple, avait été considéré comme éteint depuis des siècles : néanmoins, ces jours de décadence le ravivent, comme, au fait, c'est la tendance de tous les jours de décadence. Dans de lointains districts ruraux où n'a pas encore rayonné le philosophisme, où une constitution hétérodoxe du clergé amène la guerre au pied même de l'autel, où l'on fond les cloches pour en faire des sous, il paraît assez probable que la fin du monde ne peut pas être loin. Des vieillards atrabilaires, plongés dans leurs méditations, des vieilles femmes surtout, murmurent en paroles obscures que l'on sait ce que l'on sait. La sainte Vierge, si longtemps silencieuse, n'est pas devenue muette, et certes maintenant c'est le moment où jamais de parler. Une prophétesse, dont de négligents historiens ont omis le nom, la condition, et la demeure, est entendue du public et inspire croyance à bon nombre, notamment au moine Gerle, pauvre patriote chartreux, dans l'Assemblée nationale elle-même. Elle, dans un récitatif pythonique, les yeux hagards, chante qu'il y aura un signe, que le céleste soleil lui-même fera paraître un signe ou un faux soleil, sur lequel, dit-on, se verra imprimée la tête de Favras pendu. Écoute bien, dom Gerle, avec ta pauvre tête sans cervelle ; écoute, prête l'oreille, et tu n'entendras rien[24].

Une chose digne de remarque, cependant, est ce vélin magnétique des sieurs d'Hozier et Petit-Jean, parlementaires de Rouen. Charmant jeune d'Hozier ! élevé dans la foi de son missel, et des parchemins généalogiques et des parchemins en général ; ascétique, mélancolique Petit-Jean, homme du moyen âge ! Pourquoi ces deux hommes sont-ils venus à Saint-Cloud, où Sa Majesté était à la chasse, le jour de Saint-Pierre et de Saint-Paul, attendant là dans les antichambres, tout le long du jour, au grand étonnement des Suisses, attendant même en dehors des grilles quand on les contraignit de sortir, et renvoyant leurs valets à Paris, comme avec l'intention d'attendre sans fin ? Ils ont, ces deux hommes, un vélin magnétique ; sur lequel, inspirés par la Vierge merveilleusement transformée en philosophie occulte, cagliostro-mesmérienne, ils ont formulé des instructions et des prédictions pour un roi que l'on met trop à l'étroit. Par ordre venu d'en haut, ils veulent le lui présenter et sauver la monarchie et le monde. Couple bizarre de visionnaires ! Vous devriez être des hommes, et du dix-huitième siècle ; mais votre vélin magnétique nous empêche de vous considérer ainsi. Dites, êtes-vous quelque chose ? Voilà la question que leur adressent les capitaines des corps de garde, le maire de Saint-Cloud, voilà ce que leur demande aussi, avec force développements le comité des Recherches, non celui de la municipalité, mais celui de l'Assemblée nationale. Les semaines se passent, sans pouvoir obtenir une réponse distincte. Enfin il devient évident que la réponse doit être négative. Allez, chimères que vous êtes, avec votre vélin magnétique ; jeune chimère naïve, chimère ascétique du moyen âge ! Les portes de la prison sont ouvertes. A peine présiderez-vous encore la chambre des comptes à Rouen, puis vous disparaîtrez obscurément dans les limbes[25].

 

VIII. — SOLENNELLE LIGUE D'ALLIANCE.

 

Les sombres masses, avec les teintes du noir le plus profond, agissent activement sur cette lave brûlante de l'esprit français, devenu maintenant à l'état de fusion et de confusion. De vieilles femmes recevant le serment de leurs dix enfants sur l'Évangile de Jean-Jacques ; de vieilles femmes cherchant dans un luminaire céleste la tête de Favras ; voilà des signes surnaturels, présages de beaucoup de choses.

En fait, même pour les patriotiques enfants de l'espérance, il est évident que des difficultés existent : des seigneurs émigrants ; des parlements à l'état de mutinerie hypocrite et hargneuse — quoique avec la corde autour du cou — et par-dessus tout un déficit bien avéré de blé. Triste situation ; mais pour une nation qui espère, pas sans remède. Pour une nation qui est en fusion et en ardente communion de pensée ; qui, par exemple, sur le signal d'un meneur, lèvera en masse sa main droite, comme un régiment discipliné, jurera et illuminera jusqu'à ce que tout village, depuis les Ardennes jusqu'aux Pyrénées, ait fait son roulement de tambour, émis son petit serment et fait disparaître par l'éclat de son suif le règne de la nuit.

Si le blé manque, la faute n'en est pas à la nature ni à l'Assemblée nationale, mais à l'art et aux intrigants antinationaux. Il y a de malicieux individus, de l'espèce des traîtres, qui ont le pouvoir de nous vexer, pendant que se fait la constitution. Endurez le mal, ô patriotes héroïques : ou plutôt, pourquoi ne pas y porter remède ? Le blé a bien poussé, il est là en gerbes ou en sacs ; seulement les regratteurs et les comploteurs royalistes, afin de provoquer le peuple aux illégalités en empêchent le transport. Vite à l'œuvre, autorités patriotiques organisées, gardes nationales armées, assemblez-vous ; unissez vos bonnes volontés ; l'union décuple la force : que l'éclat concentré de votre patriotisme frappe les fripons mystérieux d'aveuglement, de paralysie, comme l'action d'un coup de soleil.

Sous quel chapeau ou quel bonnet des vingt-cinq millions d'affamés a surgi d'abord cette féconde idée, car il faut qu'elle soit née dans quelque tête isolée ? C'est ce qu'on ne saurait dire. Une très-petite idée, à la portée de tout le monde ; mais idée vive et applicable, et qui se développe, soit avec grandeur ou non, jusqu'à une dimension incommensurable. Quand une nation est dans un tel état que le premier meneur venu peut agir sur elle, que ne fera pas un mot dit à propos, un acte accompli en due saison ! Il grandira certainement en une nuit comme l'arbre à fèves de l'enfant dans le conte des Fées, jusqu'au ciel, portant dans ses branches mille habitations et mille aventures. Il reste néanmoins par malheur un arbre à fèves — car le solide chêne destiné à vivre longtemps ne grandit pas r ainsi —, et à la nuit suivante il peut être couché horizontalement, foulé aux pieds et réduit en fumier. Mais remarquez, au moins, combien est naturelle pour toute nation agitée, qui a une foi, cette pensée d'alliance. Les Écossais, croyant en un ciel juste au-dessus d'eux, et aussi en un Évangile, tout autre que celui de Jean-Jacques, jurèrent aussi, dans un cas extrême, une solennelle ligue d'alliance, comme des frères qui avant de se jeter en enfants perdus dans la mêlée sanglante, s'embrassent et lèvent leurs yeux vers le ciel, et ils firent prêter le serment à tout le pays, et même avec leur ténacité saxonne et presbytérienne mêlée du jargon hébreu, le firent observer plus ou moins. Car la chose fut, comme le sont en général ces choses, entendue du ciel, et en partie ratifiée par lui : elle n'est même pas encore morte, si l'on y regarde bien, ni disposée à mourir ; les Français aussi avec leur gallo-ethnique excitabilité et effervescence, ont comme nous l'avons vu, une certaine foi réelle. Ils sont durement éprouvés quoique au milieu de l'espérance. Il peut donc y avoir aussi en France une ligue solennelle d'alliance nationale. Mais combien les conditions sont différentes Quelle différence dans les développements et dans le résultat !

Notez, d'ailleurs, le faible commencement ; première étincelle d'un immense feu d'artifice. Car.si l'on ne peut signaler la tête particulière où la ligue prit naissance, on connaît le district particulier où se fit la première manifestation. Le vingt-neuvième jour de novembre, on put voir défiler des gardes nationaux par milliers, venus de loin et de près, avec la musique militaire, avec des officiers municipaux en écharpes tricolores se dirigeant le long dd Rhône vers la petite ville d'Étoile. Là, après le cérémonial ordinaire des évolutions et des manœuvres, après des salves de mousqueterie, des fanfaronnades, et tout ce que pouvait imaginer le génie patriotique, ils prirent par serments et protestations l'engagement de rester fidèlement associés les uns aux autres, sous la loi et le roi, et en particulier d'obtenir là libre circulation des grains de toutes sortes, tant qu'il y aurait du grain, en dépit des fripons et des regrattiers. Ceci fut l'Assemblée d'Étoile, aux derniers jours de novembre 1789.

Or, si une simple revue ordinaire, suivie d'un banquet de revue, d'un bal avec les gesticulations et les minauderies qui s'en suivent, intéresse l'heureuse ville de province, et en fait l'envie des autres villes, quel dût être l'effet de celle-ci ? Au bout d'une quinzaine, la ville plus grande de Montélimar, presque honteuse d'elle-même, fera aussi bien et mieux. Dans la plaine de Montélimar, ou ce qui sonne aussi haut sous les murs de Montélimar, le 13 décembre est témoin d'une nouvelle réunion et protestation, avec coopération de six mille hommes et avec trois clauses remarquables votées à l'unanimité. Premièrement, que les hommes de Montélimar se joignent en fédération aux hommes déjà fédérés d'Étoile ; deuxièmement, que comptant sur la libre circulation des grains, ils jurent à la face de Dieu et de la patrie d'obéir à tous les décrets de l'Assemblée nationale et de les faire obéir jusqu'à la mort ; troisièmement, le point le plus important, qu'un procès-verbal officiel des résolutions arrêtées sera transmis solennellement à l'Assemblée nationale, à M. de Lafayette et au restaurateur de la liberté française, lesquels en tireront les enseignements nécessaires. C'est ainsi que Montélimar constate son importance patriotique, et maintient son rang dans l'échelle municipale !

De la sorte, avec la nouvelle année le signal se trouve hissé ; car l'Assemblée nationale, quand on y fait une communication solennelle, n'est-elle pas au moins un télégraphe national ? Non-seulement le grain, tant qu'il y en aura, circulera sur le grand chemin et sur ceux du Rhône, par toute cette région du sud-est, ou monseigneur d'Artois, s'il jugeait à propos d'y faire une pointe de Turin rencontrerait une chaude réception ; mais toute province de France qui est à court de grains, ou troublée par un parlement mutin, des complots inconstitutionnels, des clubs monarchiques, ou toute autre incommodité antipatriotique, peut faire de même et mieux. Maintenant, surtout, que le serment de février a mis tout le monde en veine. De la Bretagne à la Bourgogne, sur la plupart des plaines de France, sous la plupart des murs retentit le bruit des trompettes, se déploient les bannières flottantes avec tout l'appareil des manœuvres constitutionnelles : sous les cieux printaniers, quand la nature aussi projette ses vertes espérances sous les brillants rayons d'un soleil défiguré par les tempêtes de l'Est ; mais il en est bientôt triomphant quoique avec difficulté, comme le patriotisme qui triomphe de l'aristocratie et de la rareté du grain. Là s'avancent et circulent constitutionnellement nos brillantes phalanges au son des tambours et des fifres jouant le Ça ira, escortés des municipaux tricolores, de temps en temps faisant halte, les mains levées, avec des salves d'artillerie qui imitent le tonnerre de Jupiter ; et tout le pays et métaphoriquement tout l'Univers les contemple. Hommes énergiques, dans leurs meilleurs vêtements, femmes charmantes dans leurs brillants costumes, lesquelles pour la plupart ont là des amants, tous jurent par les cieux éternels et par la terre fertile et verte, que la France est libre.

Jours mémorables, alors que les mortels — chose étonnante — se rencontrent en mutuelle communion et alliance, et que l'homme, quand ce ne serait qu'une fois dans une longue suite de siècles malheureux, est pour quelques moments véritablement le frère de l'homme ! Et puis, viennent les députations à l'Assemblée nationale, avec leurs harangues en langage déclamatoire et figuré, à M. de Lafayette et au restaurateur ; très-souvent, en outre, à la mère du patriotisme siégeant sur les solides bancs des Jacobins ! Toutes les oreilles sont pleines de la fédération. De nouveaux noms de patriotes surgissent, lesquels deviendront un jour familiers : Boyer Fonfrède, dénonciateur éloquent d'un parlement de Bordeaux rebelle, Max Isnard, éloquent rapporteur de la fédération de Draguignan ; couple éloquent d'hommes séparés par toute la largeur de la France, et qui néanmoins se rencontreront. La flamme de la fédération se développe ; elle se développe en étendue et en éclat. Ainsi les frères de la Bretagne et de l'Anjou proclament la fraternité entre tous vrais Français, et vont jusqu'à vouer tout renégat à la perdition et à la mort : en outre, si dans leur harangue à l'Assemblée nationale ils se plaignent en passant du marc d'argent qui fait tant de citoyens passifs, devant la société-mère, ils demandent, puisqu'ils ne sont désormais ni Bretons, ni Angevins, mais Français, pourquoi toute la France à la fois ne ferait pas une fédération et un serment universel de fraternité[26]. Suggestion bien imaginée, datant de la fin de mars. Laquelle suggestion devra nécessairement être goûtée par tout le monde patriotique qui la répétera, la fera circuler, jusqu'à ce qu'elle devienne un bruit général, et alors les municipaux de l'Hôtel de ville devront y réfléchir et suivre le mouvement.

Une fédération universelle semble donc inévitable : le lieu est indiqué, évidemment Paris : mais le quand, le comment ? A ces choses, le temps se chargera de répondre, ou plutôt il répond déjà. Car l'œuvre fédérative se poursuit toujours, se perfectionne, et le génie patriotique ajoute partisans sur partisans. Ainsi, à Lyon, à la fin du mois de mai, nous voyons jusqu'à cinquante, d'autres disent soixante mille hommes se réunir en fédération, et des multitudes de spectateurs qu'il serait difficile d'énumérer. De l'aurore à la nuit. Car nos gardes nationaux de Lyon prirent rang à cinq heures, au milieu de la rosée d'une belle matinée, se distribuant en brillant éclat sur le quai du Rhône, pour marcher de là vers le champ de fédération, au milieu de l'agitation des chapeaux et des mouchoirs de femmes, des joyeuses acclamations des voix et des cœurs de deux cent mille patriotes ; des belles et des braves ! Parmi la foule d'assistants, quelle est cette figure de reine, ne cherchant aucun regard, mais les attirant tous, escortée des familiers de sa maison et de Champagneux l'éditeur patriotique, accourue de loin, l'une des premières ? L'enthousiasme rayonne dans ces yeux noirs, sur cette physionomie de Minerve, où respire la dignité et une joie sérieuse : tout est joyeux autour d'elle, et elle la plus joyeuse. C'est la femme de Roland de la Platrière[27], Le rigide vieillard Roland, inspecteur royal des manufactures dans cette ville, et maintenant aussi, par élection populaire, le plus rigide de nos nouveaux municipaux lyonnais : homme qui a beaucoup gagné, si le mérite et le talent sont des gains ; mais par-dessus toutes choses il a gagné la main de la fille de Philipon le graveur de Paris. Lecteur, remarque cette bourgeoise au port de reine, belle amazone, gracieuse à l'œil, plus encore à l'esprit. Sans conscience de son mérite — comme l'est tout mérite —, de sa grandeur, de sa pureté de cristal ; simple, l'enfant de la sincérité et de la nature dans un âge d'artifice, de corruption et d'hypocrisie : là, dans sa calme perfection, dans sa calme invincibilité, elle est, sans que tu le saches, la plus noble de toutes les Françaises vivantes, et cela se saura un jour. Ô plus heureuse pendant qu'elle est méconnue, même d'elle-même ! Pour le moment elle contemple, sans se douter de rien, ce grand déploiement théâtral, et pense que ses jeunes rêves sont réalisés.

Cela dure, nous l'avons dit, de l'aurore à la nuit, spectacle en vérité comme il y en a peu. Des bruits de tambours et de trompettes sont quelque chose, mais figurez-vous un rocher artificiel haut de cinquante pieds, avec des marches taillées dans l'escarpement et des imitations de broussailles. Dans la cavité intérieure, car le tout est fait en planches, s'élève solennellement un temple de la concorde ; sur le sommet extérieur une colossale statue de la Liberté, visible à une distance de plusieurs milles, avec sa pique et son bonnet phrygien, et une colonne civique ; à ses pieds un autel rustique, l'autel de la patrie, le tout recouvert de lattes et de plâtre peint en couleurs variées. Représentez-vous ensuite les bannières placées sur toutes les marches du rocher ; la grand'messe chantée, et le serment civique de cinquante mille fédérés, avec cette explosion volcanique du bronze et des poitrines, capable de faire reculer d'effroi la Saône et le Rhône, et les brillants feux d'artifices, les bals et les repas qui servent de clôture à cette nuit des Dieux[28]. Ainsi disparaît aussi la fédération lyonnaise, ensevelie dans l'obscurité, pas entièrement toutefois, car notre brave et belle Roland était là. Elle aussi, quoique dans le plus profond secret, écrit la description de la fête dans le Courrier de Lyon de Champagneux, et son article circule à soixante mille exemplaires, morceau qu'on aimerait lire aujourd'hui.

Mais en somme, Paris, comme nous le voyons, aura peu de chose à inventer, il n'a qu'à emprunter et appliquer. Et quant au jour, quel jour dans tout le calendrier est plus convenable que l'anniversaire de la Bastille ? L'emplacement aussi, il est aisé de le voir, doit être le Champ de Mars, où plus d'un Julien l'Apostat a été élevé sur le bouclier, à la souveraineté de la France et du monde, où les Francs, bardés de fer, ont de leurs voix sonores répondu à la voix d'un Charlemagne, où depuis des siècles les sublimités sont devenues familières.

 

IX. — SYMBOLES.

 

Combien sont naturelles, pour toute espèce d'hommes, dans toute circonstance décisive, les représentations symboliques ! Ou plutôt qu'est-ce que toute la vie terrestre de l'homme, si elle n'est une représentation symbolique, rendant visible la force céleste invisible qui est en lui ? Par acte et parole il cherche à la manifester avec sincérité, si c'est possible ; et à défaut de cela, avec une pompe théâtrale, laquelle aussi peut avoir sa signification. Une mascarade n'est pas rien, et dans les âges de simplicité, les mystères chrétiens, la fête des ânes, les abbés de la déraison étaient quelque chose de considérable ; c'étaient des divertissements sincères, de même que toute mascarade est un sincère désir de se divertir. Mais, d'un autre côté, que ne devait pas être une cérémonie sincèrement sérieuse ? Par exemple, une fête des Tabernacles chez les Hébreux. Toute une nation rassemblée au nom du Très-Haut, sous les yeux du Très-Haut ; l'imagination elle-même s'humiliant devant la réalité, et la plus noble cérémonie, non encore devenue un cérémonial, mais restée à l'état de solennité hautement justificative jusqu'au dernier détail ! Il ne faut pas non plus entièrement dédaigner, dans notre vie privée moderne les scènes théâtrales, où des femmes larmoyantes humectent de concert des aunes de batiste, ou des jeunes gens passionnés et barbus font des menaces de suicide ; enfin toute autre représentation de ce genre : verse plutôt toi-même une larme sur ces choses.

En tout cas, on peut remarquer qu'aucune nation ne mettra ses travaux de côté, pour aller de propos délibéré faire un déploiement théâtral, sans y attacher quelque signification. Cependant, sous le rapport de prompte disposition aux représentations, la différence entre les nations, comme entre les hommes, est très-grande. Si nos amis, par exemple, les Saxons puritains, jurèrent et signèrent une fédération nationale, sans explosion de poudre ou roulement de tambours, dans une obscure réunion de High-street à Édimbourg, dans une mauvaise chambre, où l'on boit aujourd'hui de mauvaises liqueurs, c'était d'accord avec leurs manières qu'ils juraient ainsi.

Nos amis gallo-encyclopédiques, au contraire, ont besoin d'un Champ de Mars vu de tout l'univers, et d'une scène auprès de laquelle l'amphithéâtre du Colysée ne serait qu'un hangar de comédiens ambulants, d'un spectacle comme à peine ou jamais notre vieux globe n'en avait contemplé. Et cette méthode, nous la considérons comme naturelle, en ce pays et dans ces temps. Peut-être d'ailleurs que la fidélité à ces deux serments ne fut pas hors de la proportion voulue avec le vaste déploiement qui les accompagna ; savoir, en proportion inverse : car les dispositions théâtrales d'un peuple se manifestent suivant une raison composée ; d'abord en raison de sa confiance, de sa sociabilité ; de sa ferveur ; ensuite de son excitabilité, de sa porosité qui ne retient rien, ou bien de sa facilité d'explosion, de son ardente impétuosité qui ne dure pas.

Combien aussi est-il, encore une fois, vrai que tout homme ou nation d'hommes ayant la persuasion de faire une grande chose, n'en a jamais, dans cette chose, fait qu'une petite. Ô fédération du Champ de Mars, avec tes trois cents tambours, tes douze cents musiciens et l'artillerie placée de colline en colline pour annoncer la fête à toute la France en quelques minutes, est-ce que quelque Naigeon athée ne pourrait pas tâcher de porter ses regards dix-huit siècles en arrière, pour contempler les treize hommes assis à un frugal souper, pauvrement vêtus, dans une pauvre demeure juive, sans autre symbole que des cœurs initiés par Dieu au divin abîme de la douleur, sans autres paroles que Faites ceci en souvenir de moi ; et alors peut-être cesserait-il ses faibles et difficiles aboiements, à moins qu'il n'y soit prédestiné.

 

X. — LE GENRE HUMAIN.

 

Il y a quelque chose de pardonnable dans toute fantaisie théâtrale de l'homme ; peut-être même quelque chose de touchant, comme l'articulation passionnée d'une langue qui avec sincérité bégaie, ou d'une tête qui sans sincérité balbutie, parce qu'elle a perdu la raison. Et cependant, en comparaison des explosions spontanées et' naturelles, telles qu'une insurrection de femmes, quel vide, quelle stérilité, quel mécompte ! On dirait de la petite bière éventée, une effervescence évaporée. De telles scènes, longtemps préméditées, fussent-elles grandes comme le monde, et le plus artistement combinées, ne sont au fond autre chose que du carton peint. Mais les autres ont leur originalité, sorties du cœur vivant de la nature : pour celles-là, la physionomie qu'elles prennent sera toujours indescriptiblement significative. Pour nous, en conséquence, que la ligue solennelle de fédération nationale soit le plus éclatant triomphe que l'on connaisse de l'art thespien ; triomphant à coup sûr ; car le parterre entier, qui comptait vingt-cinq millions, non-seulement bat des mains, mais s'élance lui-même sur les planches, et y joue passionnément son rôle. Étant ainsi, qu'elle soit traitée ainsi, avec une admiration sincère mais passagère, avec un étonnement à distance. Une nation entière en carnaval mérite bien cela ; mais elle ne mérite pas cette minutieuse description, faite avec amour, que nous avons donnée de l'insurrection des ménades. En conséquence, désormais, nous ne nous arrêterons plus soit aux fédérations antérieures, soit aux répétitions de la grande fédé- ration, à mesure qu'elles se produisent, et que dans les plaines ou sous les murs des cités, d'innombrables bandes de musique militaire font leur bruit dans le vide.

Une scène cependant mérite d'arrêter un instant le lecteur le plus pressé : c'est celle d'Anacharsis Clootz et de la pécheresse postérité collective d'Adam : car une municipalité patriotique a son plan arrêté le 4 juin, sanctionné par l'Assemblée nationale, consenti par un roi patriote ; et quand il eût été libre de refuser, les harangues fédératives, inondées d'assurances de fidélité, ont sans doute pour lui un charme passager. Il viendra des députés des gardes nationales, tant pour cent, de chacun des quatre-vingt-trois départements de la France. De même toutes forces navales et militaires du roi, enverront leur quote-part de députés ; cette fédération des soldats nationaux, faite spontanément, a déjà été vue et sanctionnée. Pour le reste, on espère qu'il en viendra bien quarante mille ; les dépenses devant être supportées par le district qui députe ; sur quoi district et département devront réfléchir pour choisir des hommes convenables, au devant desquels voleront les frères de Paris pour leur faire bon accueil.

Maintenant donc jugez si les artistes patriotes sont affairés ; réunis en conseil pour faire que la scène soit digne des regards de l'univers. Pas moins de quinze mille hommes, piocheurs, brouetteurs, maçons, terrassiers, avec leurs ingénieurs, sont à l'œuvre au Champ-de-Mars, le creusant en un amphithéâtre national, propre à une telle solennité. Car on peut espérer que ce sera annuel et perpétuel ; une fête des piques, la plus notable des grandeurs de l'année : en tout cas, une nation théâtrale libre ne doit-elle pas avoir quelque amphithéâtre national permanent ? Le Champ de Mars donc est en train d'être creusé ; et le propos journalier, le rêve nocturne de la plupart des têtes parisiennes est la fédération, et cela seulement. Les députés fédérés sont déjà en route. L'Assemblée nationale tant avec son travail courant, qu'avec l'obligation d'écouter les harangues de ces fédérés de la fédération et d'y répondre, a suffisamment de besogne. Harangue du Comité américain, aux rangs duquel se voit la figure effacée de Paul Jones où rayonnent encore quelques lueurs obscurcies, venu pour nous féliciter sur les promesses d'un jour si favorable. Harangue des vainqueurs de la Bastille, qui viennent pour renoncer à toute récompense spéciale, à toute place particulière dans la solennité, puisque les grenadiers du centre se montrent mécontents. Harangue du club du Jeu de Paume, qui entrent avec une brillante plaque de cuivre portée au bout d'un bâton, sur laquelle est gravé le serment du Jeu de Paume ; laquelle plaque de cuivre, il se propose de fixer solennellement dans la localité originelle de Versailles, le 20 de ce mois, anniversaire du serment, comme un souvenir impérissable, pendant quelques années ; les membres du club dîneront à leur retour dans le bois de Boulogne[29] ; ce qu'ils ne peuvent cependant faire sans en avertir l'univers. C'est à de telles choses que l'auguste Assemblée nationale prête encore et encore une complaisante oreille, interrompant ses travaux de régénération et, avec une certaine touche d'éloquence improvisée, faisant d'affectueuses répliques, comme, il est vrai, c'est l'habitude depuis longtemps ; car il s'agit d'un peuple gesticulant, sympathique, ayant un cœur et le cœur sur la main.

Dans ces circonstances, il vint à l'esprit d'Anacharsis Clootz que pendant que tant de monde se groupait en club ou en comité, pour pérorer et s'entendre applaudir, il restait encore un plus grand et très-grand club à façonner, lequel, s'il prenait corps et pérorait, produirait un effet immense : à savoir le club du genre humain ! Dans quel moment de ravissement créateur cette pensée surgit dans l'esprit d'Anacharsis ; toutes ses agonies, lorsqu'il se démenait pour donner à cette pensée une forme réalisable ; subissant les railleries des froids mondains, mais les leur rendant, car c'est un homme de sarcasme raffiné ; promenant ses prédications persuasives dans les cafés, dans les soirées, plongeant au plus épais de Paris avec une obscure assiduité, et transformant sa pensée en fait, voilà ce qu'aucun des spirituels biographes de cette époque ne nous fait connaître. Qu'il suffise de dire qu'à la dix-neuvième soirée de juin 1790, les pâles rayons du soleil éclairèrent un spectacle tel que notre pauvre petite planète n'a pas souvent eu occasion de montrer : Anacharsis Clootz entrant dans l'auguste salle du Manège, avec l'espèce humaine à ses talons : Suédois, Espagnols, Polonais, Turcs, Chaldéens, Grecs, habitants de la Mésopotamie, contemplez-les tous ; ils sont venus réclamer leur place dans la grande fédération, y ayant un intérêt incontestable.

Nos titres d'ambassadeurs, dit l'ardent Clootz, ne sont pas écrits sur parchemin, mais dans les cœurs vivants de tous les hommes. Ces Polonais à moustaches, ces ismaélites en turbans, ces astrologues chaldéens, qui sont ici debout et muets, plaident devant vous, augustes sénateurs, par leur seule présence, bien plus éloquemment que l'éloquence elle-même. Ils sont les représentants muets de nations enchaînées, condamnées au silence, lourdement opprimées, et du fond de leurs sombres retraites, avec une espérance presque incrédule, ils tournent leurs regards attentifs, étonnés, vers vous, vers cette brillante lumière d'une fédération française, comme vers l'étoile du matin servant d'avant-coureur au jour universel. Nous demandons à nous asseoir ici comme des monuments muets, ébauches pathétiques de l'avenir. De tous les bancs, de toutes les tribunes partent des applaudissements répétés ; car quel est l'auguste sénateur qui n'est pas flatté de voir dépendre de lui-même une ombre de l'espèce humaine ? Le président Sieyès, qui siège au fauteuil dans cette remarquable quinzaine, en dépit de sa petite voix, fait une réponse éloquente sur un ton grêle. Anacharsis et le comité des Étrangers auront leur place dans la fédération, à condition de dire à leurs nations respectives ce qu'ils ont vu. En même temps, nous les invitons à l'honneur de la séance. Un Turc à longues robes, pour réplique, salue avec une solennité orientale, et articule quelques sons confus ; mais par suite de son imparfaite connaissance du dialecte français[30], ses mots se perdent dans les airs ; et la pensée qui était en lui est restée jusqu'à ce jour à l'état de conjecture.

Anacharsis et le genre humain acceptent les honneurs de la séance, et ont en conséquence, comme le témoignent encore les vieux journaux, la satisfaction de voir plusieurs choses. En premier lieu et avant tout, sur la motion de Lameth, Lafayette, Saint-Fargeau et autres nobles patriotes, peu importe la répugnance de quelques autres, tous les titres de noblesse, depuis le duc jusqu'au chevalier, ou au-dessous, sont dorénavant abolis. En même temps, les livrées ou domestiques à livrée. A l'avenir, aucun homme ou femme, se disant noble, ne sera encensé, sottement enfumé d'encens, à l'église ; comme c'en était l'habitude. En un mot, la féodalité étant morte depuis dix mois, pourquoi ses vains appareils et ses écussons survivraient-ils ? Les armoiries même devront être effacées ; et cependant Marat-Cassandre s'aperçoit qu'à certains panneaux de voitures, on n'a fait que mettre de la couleur sur les armoiries, et qu'elles menacent de percer de nouveau.

De sorte que dorénavant de Lafayette n'est que le sieur Motié, Saint-Fargeau est tout bonnement Michel Lepelletier ; et bientôt après, Mirabeau s'écrie fièrement : Avec votre Riquetti vous avez dérouté pendant trois jours toute l'Europe. Car le titre de comte n'est pas indifférent à cet homme ; et le peuple en admiration continue à le lui donner. Mais que l'extrême patriotisme se réjouisse, surtout Anacharsis et le genre humain ; car il paraît maintenant démontré qu'un seul Adam est le père de tous !

Telle fut, dans toute sa sévérité historique, la fameuse fête d'Anacharsis. C'est ainsi que le plus considérable des corps publics trouva une sorte d'organe. Par là de moins, nous pouvons juger d une chose : c'est la singulière humeur dans laquelle se trouve et cette railleuse cité de Paris et le baron Clootz, puisque une telle exhibition pût être acceptée comme quelque chose de sérieux et presque touchant au sublime. Il est vrai que plus tard l'envie voulut dénaturer le succès d'Anacharsis, disant qu'étant orateur accidentel du comité des étrangers, il demanda à être orateur permanent du genre humain, ce que lui seul méritait d'être, et alléguant calomnieusement que les astrologues chaldéens n'étaient que des Français ramassés dans le ruisseau et déguisés pour la circonstance ; enfin, ricanant et se moquant de lui avec cette froide méchanceté qui caractérise l'envie. Mais un homme comme lui avait une armure complète pour recevoir victorieusement ces traits, et les faire rebondir loin de lui, poursuivant avec calme son chemin.

Nous avons appelé cette fédération le plus considérable des corps publics, nous pouvons ajouter le plus inattendu car qui eût pu penser voir toutes les nations dans la salle de manège des Tuileries ? Mais ainsi en est-il, et sûrement des choses aussi étranges peuvent survenir quand tout un peuple s'en va faisant des mascarades. N'as-tu pas, par hasard, vu toi-même quelque Cléopâtre couronnée, fille des Ptolémées, supplier presque à genoux, dans une vulgaire salle à thé, ou une obscure boutique d'épicier ; supplier, dis-je, quelque dignitaire bourgeois grossièrement inflexible, pour obtenir la permission de régner et de mourir, tout habillée pour cela, et la poche vide, avec de petits enfants, alors que soudainement les constables ont fermé la grange thespienne, et que son Antoine a supplié en vain ? Des spectres de cette sorte, visibles, voltigent à la surface de cette terre, si la scène thespienne est sévèrement traitée ; mais combien davantage, si, comme nous l'avons dit, le parterre envahit la scène : alors véritablement, comme dans le drame de Tieck, Verkehrte Welt, le monde est sens dessus dessous.

Après avoir vu l'espèce humaine elle-même, il n'y aura pas de miracle à voir le Doyen de l'espèce. Aussi, le Doyen du genre humain s'est-il montré au même endroit, dans les mêmes jours : Jean Claude Jacob, serf de naissance, député de ses montagnes du Jura pour remercier l'Assemblée nationale d'avoir affranchi ses frères. Sur sa figure hâve et ridée sont creusés les sillons de cent vingt ans. Il a entendu d'obscurs patois raconter les victoires d'un immortel grand monarque, l'incendie du palatinat, les dragonnades des Cévennes et les campagnes de Malborough, pendant que lui travaillait et suait pour donner une teinte plus verte à un petit point de cette terre. Quatre générations se sont épanouies, ont aimé et haï, et puis disparu. Il avait quarante-six ans quand mourut Louis XIV. L'Assemblée se leva spontanément comme un seul homme, rendant hommage au doyen du genre humain. Le vieux Jean doit prendre séance au milieu des députés, honorablement, la tête couverte. Là, il contemple d'un regard faible, avec ses yeux âgés, un spectacle merveilleusement nouveau ; c'est pour lui-même comme un songe, quelque chose d'incertain qui flotte au milieu de fragments de vieux souvenirs et de songes passés. Car le temps lui-même est devenu comme un rêve, quelque chose de non substantiel. Les yeux et les esprits de Jean sont fatigués, sur le point de se clore, pour s'ouvrir sur une scène bien autrement merveilleuse, et qui sera une réalité. Une souscription patriotique, une pension royale lui sont accordées ; et il retourne joyeux chez lui ; mais deux mois après, il quitta tout, et entra dans sa voie inconnue[31].

 

XI. — COMME À L'ÂGE D'OR.

 

Pendant ce temps, Paris toujours allant et venant, jour par jour, heure par heure, vers le Champ de Mars, il devient douloureusement démontré que les terrassements ne pourront être achevés. La surface est si vaste : trois cent mille pieds carrés ; car, depuis l'École militaire, qui devra être montée en bois avec balcons et galeries, jusqu'à la barrière du côté de la rivière — où il y aura aussi du bois représentant un arc de triomphe —, on peut compter quelques milliers de mètres en longueur ; et pour la largeur, depuis cette avenue ombragée au sud jusqu'à l'autre correspondante au nord, quelques milliers de pieds. Tout cela doit être creusé, brouetté vers les côtés, élevé en collines d'une assez grande hauteur, car il faudra les fouler, les affermir, et tailler sur la pente trente rangées de bancs, bien garnis de gazon et recouverts de solides planches ; et ensuite notre vaste, pyramidal autel de la patrie au centre, devra aussi être élevé avec bon nombre de marches. Œuvre de la force, accompagnée de jurons ; c'est l'amphithéâtre d'un monde. On n'a devant soi que quinze jours ; et à ce train languissant, il faudrait autant de semaines. Ce qui est singulier aussi, c'est que les terrassiers semblent travailler mollement ; ils ne veulent pas faire double journée, même avec l'offre d'un double salaire, quoique leur journée ne soit que de sept heures ; ils déclarent brutalement que le tabernacle humain demande des intervalles de repos !

Est-ce une secrète corruption des aristocrates ? Ils sont bien capables de cela. Il y a seulement six mois, n'a-t-on pas acquis la conviction que le Paris souterrain — car nous habitons au-dessus de catacombes et de carrières, comme dans un chemin intermédiaire entre le ciel et l'abîme, avec le vide sous nos pieds — était chargé de poudre pour nous faire sauter. Il fallut qu'une députation des Cordeliers allât faire un examen ; et on trouva que la poudre avait été enlevée[32]. Détestable, incurable engeance ; demandant en foule des passeports dans ces jours sacrés ! Des troubles, des émeutes, des incendies de châteaux se voient dans le Limousin et ailleurs ; car ils sont fort occupés. Entre le meilleur des peuples et le meilleur des rois restaurateurs, ils voudraient semer la méfiance. Avec quels ricanements sataniques ils verraient avorter cette fédération, attendue par l'univers !

Et cependant, ce n'est pas faute de terrassiers qu'elle avortera. Tout homme qui a des bras et un cœur français peut s'y mettre ; et cela se fera. Le premier lundi de juillet, à peine le canon du signal a-t-il tonné, à peine les languissants quinze mille mercenaires ont-ils déposé leurs outils, et que les yeux des spectateurs se tournaient douloureusement vers le soleil encore haut dans l'horizon, quand un patriote, puis un autre, le feu dans les yeux, saisissent une pioche et une brouette, et se mettent résolument à la besogne. Des vingtaines, des centaines suivent l'exemple, et bientôt il se trouve quinze mille volontaires bêchant et brouettant, avec des cœurs de géants ; et le tout se fait en bon ordre avec cette adresse spontanée qui est en eux : d'où résulte un tel avancement dans le travail, qu'il équivaut à celui de trois ateliers de mercenaires ; et lorsque les dernières teintes du crépuscule s'effacent dans l'ombre, la besogne se termine par des acclamations de triomphe que l'on entend ou dont on entend parler au delà de Montmartre.

Le jour suivant, la population enthousiaste attendra avec ardeur que les outils soient libres. Ou plutôt pourquoi attendre ? Il y a des pelles ailleurs ! Et alors éclate cette splendeur d'enthousiasme parisien, cette expansion cordiale, cet amour paternel, dont, si l'on en croit les chroniqueurs, il ne s'était pas vu d'exemple depuis l'âge d'or. Paris, hommes et femmes, se précipite vers l'extrémité sud-ouest, la pelle sur l'épaule. Des flots d'hommes, sans ordre, ou avec cet ordre qui fait ranger l'un près de l'autre les compagnons de travail, réunis naturellement ou accidentellement, s'avancent vers le Champ de Mars. Ils marchent sur trois rangs, au son d'une musique discordante, précédés de jeunes filles portant des branches vertes et des bannières tricolores ; ils épaulent comme des mousquets leurs pelles et leurs pioches, et d'une seule voix chantent le Ça ira. Oui, pardieu ! ça ira, crient les passants dans les rues. Tous les corps de métiers sont en marche, toutes les associations de citoyens, publiques ou privées, depuis les plus grands jusqu'aux plus humbles ; les colporteurs eux-mêmes ont cessé de crier pendant un jour. Les villages voisins accourent : leurs hommes valides s'avancent au son du violon, du tambourin et du triangle ; sous la conduite du maire ou du curé, portant aussi la pelle et l'écharpe tricolore. Il y a maintenant cent cinquante mille travailleurs, même à certaines heures, deux cent cinquante mille ; car, dans l'après-midi, chaque l'homme finit à la hâte sa journée, et s'empresse d'accourir. La ville entière en mouvement : vers la place Louis XV, par toutes les avenues, se précipitent des masses vivantes se portant au sud le long de la rivière. Ce sont autant de travailleurs ; et pas des travailleurs pour rire, mercenaires ; mais de vrais travailleurs qui s'y mettent librement : chaque patriote s'évertue contre la glèbe opiniâtre, creuse et brouette avec toute l'énergie qui est en lui.

Aimables enfants ! Ils font aussi eux-mêmes la police de l'atelier, l'ordre, la discipline, avec cette promptitude de volonté et cette adresse improvisée qui leur appartiennent. C'est un vrai travail de frères ; toutes distinctions confondues, abolies, comme c'était au commencement, alors qu'Adam lui-même bêchait. Des moines tonsurés à longues robes, à côté de porteurs d'eau à jaquettes courtes, d'élégants incroyables, bien frisés, avec des queues à l'hirondelle et une tournure patriotique ; de noirs charbonniers à côté de blancs faiseurs de perruques, ou même de porteurs de perruques, car avocats et juges sont là, avec tous les chefs de districts ; de modestes nonnes travaillant en sœurs près des joyeuses nymphes de l'Opéra, puis d'autres femmes qu'en des circonstances ordinaires on appelle infortunées ; le chiffonnier patriote et l'habitant parfumé des palais ; car le patriotisme, comme la naissance et aussi comme la mort, nivelle tout. Les imprimeurs viennent en procession, ceux de Prudhomme, coiffés en bonnets de papier sur lesquels on lit en caractères imprimés : Révolutions de Paris, ainsi que le remarque Camille ; et demandant que dans ces grands jours, il y ait aussi un Pacte des écrivains, une fédération des éditeurs[33]. Beau spectacle à contempler ! Le linge de neige et le fin pantalon font contraste avec la chemise de couleur souillée et la culotte d'ouvrier ; car chacun a mis habit bas, et met en action quatre membres actifs et un musculaire patriotique. Les uns manient la pioche, les autres s'attellent avec de longues cordes à la brouette ou au tombereau surchargé, tous joyeux, avec un seul cœur. On voit tirer l'abbé Sieyès avec ardeur, avec souplesse, quoique trop mince pour de grands efforts, à côté de Beaumarchais qui peut séduire des rois, quoiqu'il n'en soit pas un. On ne voit pas tirer l'abbé Maury ; mais les charbonniers ont apporté un mannequin à son image et le font tirer en effigie. Qu'aucun auguste sénateur ne dédaigne la besogne : le maire Bailly, le généralissime Lafayette, sont là ; et seront, hélas ! là encore un autre jour ! Le roi lui-même vient regarder ; aux acclamations immenses de Vive le roi ! et soudain avec les pelles sur l'épaule, on forme autour de lui une garde d'honneur. Qui veut venir, vient ; pour travailler, ou regarder, ou bénir le travail.

Des familles entières sont venues. Nous en voyons une complète formant trois générations : le père piochant, la mère bêchant, les enfants brouettant, le vieux grand-père, blanchi par quatre-vingt-treize années, portant dans ses bras le plus petit de tous, frétillant et n'étant d'aucune aide, lequel cependant pourra en faire le récit à ses petits-fils ; enfin, l'avenir et le passé contemplent à la fois, et les voix à demi éteintes et les voix à demi formées chantent ensemble leur Ça ira. Un cabaretier amène du vin en offrande patriotique. Ne buvez pas, mes frères, si vous n'avez pas soif, afin que le tonneau dure plus longtemps : et personne ne boit, que les hommes évidemment épuisés. Un élégant abbé regarde en ricanant : A la brouette ! lui cria-t-on ; et lui d'obéir, par crainte de pire : néanmoins un brouetteur patriote plus sage arrive, lui crie : Arrêtez ! puis, déposant sa brouette et saisissant celle de l'abbé, la roule rapidement, comme chose infectée, hors de l'enceinte du Champ de Mars, et la vide là. Puis survient un personnage, en apparence homme de qualité ou d'une certaine fortune, qui dépose à terre son habit, son gilet, ses deux montres, et se met au plus épais du travail : Mais vos montres ? lui crie-t-on. Est-ce qu'on se méfie de ses frères ? répond-il ; et les montres ne furent pas touchées. Quel charme dans cette noblesse de sentiments ! C'est beau comme cette gaze légère appelée fil de la Vierge, belle et bon marché ; mais n'ayant aucune résistance. Belle gaze, à bon marché, ombre transparente de la matière première des vertus, qui n'est pas tissée en devoir et ne risque pas de l'être, tu vaux mieux que rien, et aussi tu vaux moins.

De jeunes garçons des pensions, des étudiants des collèges crient : Vive la nation ! et regrettent de n'avoir que leurs sueurs à donner. Mais que parlons-nous des garçons ? Les plus belles Hébés, les plus charmantes femmes de Paris, avec leurs légères robes aériennes et leurs ceintures tricolores, sont là, bêchant et roulant la brouette avec les autres ; l'éclat de leurs yeux éclairé par l'enthousiasme, et leurs longs cheveux gracieusement échevelés. Rude est la besogne pour leurs petites mains ; mais elles poussent la brouette patriotique, et même la font remonter jusqu'au sommet du terrassement — avec l'aide d'une petite voie tracée que le bras du premier homme venu leur fait avec bonheur — ; et puis redescendent la pente en bondissant, pour reprendre une nouvelle charge, leurs longues tresses et leurs rubans tricolores flottant derrière elles, gracieuses comme les Heures couleur de rose. Oh ! lorsque ce soleil du soir illuminait le Champ de Mars et teintait de ses feux les épais bocages qui étendent leurs ombrages des deux côtés, rayonnant directement sur les dômes et sur les quarante-deux fenêtres de l'École militaire, et en faisant autant de plaques d'or poli, a-t-il jamais, sur sa vaste route zodiacale, contemplé pareil spectacle ? Un jardin vivant parsemé et embelli de belles fleurs, offrant toutes les couleurs du prisme ; les plus belles mêlées aux plus utiles, toutes s'épanouissant et travaillant fraternellement, échauffées par un seul sentiment, ne fût-ce que pour quelques jours ; ne fût-ce que pour une fois et non pour deux ! Mais chaque nuit tombe dans l'éternité ; ces nuits-là pareillement. Le rapide voyageur qui court à Versailles a tiré la bride sur les hauteurs de Chaillot, et a regardé quelques instants par delà la rivière, racontant à Versailles ce qu'il a vu, non sans larmes[34].

En même temps, de tous les points de la boussole arrivent les fédérés : les ardents enfants du Midi qui se glorifient de leur Mirabeau ; les calmes montagnards du Jura ; les subtils Bretons avec leur vivacité gaélique ; les Normands, supérieurs à tous dans les transactions commerciales, tous maintenant animés par le noble feu du patriotisme. Leurs frères de Paris marchent au devant pour les recevoir ; avec des solennités militaires, des embrassades fraternelles, et une hospitalité digne des âges héroïques. Ces fédérés assistent aux débats de l'assemblée ; des tribunes leur sont réservées. Ils se joignent aux travaux du Champ de Mars ; chaque troupe nouvelle veut mettre la main à la bêche et fournir une pelletée de terre à l'autel de la patrie. Mais comment faire revivre les fleurs de rhétorique ? Car c'est un peuple sentimental, et la sublimité des adresses est nécessaire à une auguste assemblée et à un restaurateur patriotique. Le capitaine des Bretons fédérés, dans un accès d'enthousiasme, se met à genoux, et les larmes aux yeux, remet son épée au roi larmoyant. Pauvre Louis ! Ces jours, comme il le dit depuis, furent parmi les plus brillants de sa vie.

Les revues aussi ne peuvent manquer ; revues royales des fédérés, avec le roi, la reine et une cour tricolore pour spectateurs : s'il pleut, ce qui est trop fréquent, nos volontaires fédérés défilent sous les voûtes intérieures, la royauté se tenant debout à l'abri. Là, s'il survient un temps d'arrêt, les plus beaux doigts du monde peuvent vous prendre doucement par la manche, et demander d'une voix charmante : Monsieur, de quelle province êtes-vous ? Heureux qui peut répondre, en baissant d'un geste chevaleresque la pointe de son épée : Madame, d'une province sur laquelle régnaient vos ancêtres. Cet heureux avocat provincial, maintenant fédéré provincial, sera récompensé par un sourire de soleil et par ces mots mélodieux adressés au roi : Sire, voici vos fidèles Lorrains. Certes, à ces jours de fête, il y a quelque chose de plus gai dans ce costume bleu et rouge de garde national, que dans le sombre vêtement noir et gris de l'avocat provincial aux jours de travail. Car le même Lorrain, trois fois béni sera, ce soir, posé en faction à la porte de la reine, et se dira qu'il pourrait mourir mille morts pour elle : puis ensuite, à la grille extérieure, et même une troisième fois, elle le verra ; même il l'y contraindra, en lui présentant les armes avec emphase, et faisant sonner son mousquet : et dans le salut de la reine il y aura encore un sourire de soleil, et le petit Dauphin blond, trop pressé, sera admonesté : Saluez donc, monsieur ; ne soyez pas impoli et là-dessus, comme une brillante planète voyageant dans les cieux, accompagnée de sa petite lune, elle poursuivra sa route[35].

Mais à la nuit, lorsque le terrassement patriotique est suspendu, imaginez les droits sacrés de l'hospitalité. Lepelletier Saint-Fargeau, un simple député, mais d'une grande fortune, a journellement cent convives ; la table du généralissime Lafayette en reçoit le double. Dans d'humbles parloirs, comme dans les somptueux salons, la coupe passe à la ronde, couronnée par les sourires de la beauté, soit venant de la grisette au pied léger, soit de la dame à la démarche altière ; car toutes deux offrent également leur beauté et leurs sourires aux braves.

 

XII. — BRUIT ET FUMÉE.

 

Et ainsi, maintenant, en dépit des complots aristocratiques, des terrassiers de mauvaise volonté et même du destin — car il y a eu aussi beaucoup de pluie —, le Champ de Mars, au 13 du mois, est dûment en état, bien foulé, arrangé, appuyé de solide maçonnerie ; le patriotisme peut le parcourir en admiration et, pour ainsi dire, en repassant son rôle, car dans chaque tête il y a une inexprimable image du lendemain. Veuille le ciel qu'il n'y ait pas de nuages ! Mais déjà se forme un nuage des plus sombres ; une municipalité égarée parle de n'admettre le patriotisme à la solennité qu'avec des billets ! A-t-il fallu des billets pour nous admettre au travail et à ce qui a précédé le travail ? Avons-nous pris la Bastille avec des billets ? La municipalité égarée reconnaît son erreur, et, au milieu de la nuit, des roulements de tambour annoncent au patriotisme réveillé en sursaut qu'il pourra se passer de billets. Remets donc ton bonnet de nuit, et avec des grognements inarticulés, significatifs de beaucoup de choses, rendors-toi en paix. Demain est mercredi matin, jour dont la mémoire se conservera, dans les fastes du monde.

Le matin vient, froid pour un matin de juillet ; mais une telle fête ferait sourire le Groenland. A chaque entrée de l'amphithéâtre national — ayant une lieue de circuit, avec des issues ménagées par intervalles — se presse le flot vivant, se répandant sans tumulte sur tous les espaces. L'École militaire a des tribunes, des dais voûtés, où la menuiserie et la peinture ont rivalisé pour la gloire des autorités supérieures ; à l'entrée du côté de la rivière, des arcs de triomphe portent des inscriptions, sinon brillantes d'esprit, au moins faites dans un bon esprit et très-orthodoxes. Bien haut dans les airs, au-dessus de l'autel de la patrie, sur de grands appuis de fer, se balancent suspendues nos antiques cassolettes ou vases à encens, répandant leurs parfums qui s'élèvent on ne sait trop vers quelles divinités, si ce n'est vers celles de la mythologie païenne. Deux cent mille patriotes et, ce qui vaut deux fois mieux, cent mille femmes patriotes, toutes vêtues et ornées comme on' peut l'imaginer, sont assis dans l'attente.

Quel tableau ! ce cercle vivant, brillant de mille couleurs, se développant sur le penchant et le sommet de trente tertres, occupant, pourrait-on dire, les rameaux verts des arbres des avenues, car le tronc est enseveli sous les tertres ; et, sur le fond, une verdoyante terre d'été, avec les rayonnements des eaux, et les blanchâtres étincellements des monuments de pierre : petit tableau émaillé dans le centre de ce vase d'émeraude ! Et le vase est loin d'être vide. La coupole des Invalides a aussi sa population, ainsi que les moulins lointains de Montmartre ; sur les clochers éloignés, sur les beffrois de villages invisibles se tiennent des spectateurs avec des longues-vues. Sur les hauteurs de Chaillot sont des groupes ondulants ; enfin, de loin et de près, tout le cercle des hauteurs qui enveloppent Paris forment comme un seul et vaste amphithéâtre, couvert de populations que l'œil se fatigue à mesurer. Bien mieux, les hauteurs, comme il a été dit, ont du canon, et une batterie flottante est sur la Seine. Quand l'œil ne porte pas, l'oreille est avertie, et toute la France n'est véritablement qu'un seul amphithéâtre ; car, dans toute ville pavée, dans tout hameau non pavé, les hommes sont aux écoutes jusqu'à ce que le sourd tonnerre du canon retentisse dans leur horizon et les avertisse qu'ils peuvent commencer à prêter serment et à faire feu[36]. Mais maintenant, avec des flots de musique, s'avancent les fédéraux en nombre, car ils se sont réunis sur le boulevard Saint-Antoine et aux environs ; ils marchent à travers la cité avec leurs quatre-vingt-trois bannières de départements, avec des bénédictions, non bruyantes, mais cordiales ; vient ensuite l'Assemblée nationale, qui prend place sous son vaste dais ; vient la royauté, qui prend place sur un trône élevé à côté ; et Lafayette se montre sur son cheval blanc ; puis les fonctionnaires civils. Puis les fédérés forment des danses en attendant le moment de leurs évolutions militaires et de leurs manœuvres régulières.

Évolutions et manœuvres n'obligent pas la plume des mortels de les décrire ; l'imagination vagabonde s'y refuse et déclare que ça n'en vaut pas la peine. Il y a les marches et les contre-marches, au petit pas, au pas accéléré, au pas redoublé. Le sieur Motier, ou généralissime Lafayette, car c'est une seule et même personne, et il est pendant vingt-quatre heures général de la France à la place du roi, le sieur Motier s'avance avec sa sublime allure chevaleresque, descend solennellement les marches de l'autel de la patrie en vue du ciel et de la terre, retenant son haleine, et sous le grincement des cassolettes qui se balancent, faisant étinceler la pointe de son épée, prononce le serment au roi, à la loi, à la nation — pour ne pas parler de la circulation des grains —, en son nom et en celui de la France armée. Sur quoi, l'on fait ondoyer les bannières avec force acclamations. L'Assemblée nationale répète le serment, chaque membre debout à sa place ; puis le roi, d'une voix très-distincte. A ce serment du roi, que la voûte du firmament retentisse de vivat, que les citoyens affranchis s'embrassent, chacun serrant cordialement la main d'un frère, et que les fédérés armés entrechoquent leurs armes ! par-dessus tout, que les batteries flottantes parlent à leur tour ! Elles ont parlé aux quatre coins de la France. De colline en colline éclate le tonnerre, faiblement entendu, hautement répété. Quelle pierre lancée, et dans quel lac ! Les cercles n'allant pas en diminuant d'Arras à Avignon, de Metz à Bayonne ! Le roulement se fait à Orléans et à Blois, dans un récitatif tonnant ; Le Puy le répète parmi ses montagnes de granit, Pau, près du berceau de Henri IV. Au lointain Marseille, le rougeâtre horizon de la soirée en devient témoin ; sur les profondes eaux bleues de la Méditerranée, le château d'If, au milieu des teintes rouges du crépuscule, lance des gueules de chaque canon ses langues de feu, et tout le peuple s'écrie : La France est libre ! Ô glorieuse France, qui te manifeste ainsi en bruit et en fumée, et as pour récompense le bonnet de la liberté ! Dans toutes les villes aussi, des arbres de la liberté peuvent être plantés avec ou sans utilité N'avons-nous pas dit que c'est le plus haut degré qu'ait atteint sur cette planète l'art thespien, le plus haut peut-être qu'il puisse atteindre.

Malheureusement, il faut encore l'appeler l'art thespien, car, voyez sur ce Champ de Mars ces bannières nationales ; avant qu'il y eût aucun serment, elles ont dû être bénies : opération très-louable, car, assurément, sans la bénédiction du ciel accordée ou même cherchée hautement ou tacitement, aucune bannière terrestre, aucune entreprise ne pourrait triompher. Mais, ici, quel moyen d'y arriver ? Par quel fil métallique trois fois divin de notre Franklin le feu miraculeux sera-t-il emprunté au ciel pour en descendre lentement, apportant la vie et la santé aux âmes humaines ? Hélas ! par le moyen le plus simple : par deux cents individus tonsurés, en aubes blanches, avec ceintures tricolores, et rangés sur les marches de l'autel de la patrie, ayant à leur tête pour interprète le guide des âmes, Talleyrand-Périgord ! Voilà ceux qui agiront comme fil métallique aussi loin qu'ils le pourront. Ô cieux azurés, cieux profonds, et toi, terre verte, terre nourricière, sources toujours bondissantes, vieilles forêts qui mourez pour renaître, montagnes de pierre qui semblez mourir journellement à chaque nuée de pluie, qui cependant n'êtes pas encore mortes ni abaissées depuis les siècles des. siècles, et qui ne pouvez renaître, dit-on, que par de nouvelles explosions du monde, par des bouillonnements et des élancements qui inonderont l'atmosphère ! ô toi, grand TOUT mystérieux, insondable, vêtement et demeure de l'INNOMMÉ, et toi, esprit parlant de l'homme qui es le moule et l'image de l'insondable, de l'innommé, — n'y a-t-il pas ici un miracle ? Et prétendre qu'un seul mortel en France puisse, non pas croire, mais s'imaginer croire qu'un Talleyrand et deux cents pièces de calicot blanc soient aptes à faire ce miracle !

Ici cependant, nous avons à remarquer, avec les historiens affligés du temps, que tout à coup, quand l'évêque Talleyrand, avec sa longue étole, avec sa mitre et sa ceinture tricolore, grimpait les marches de l'autel pour accomplir le miracle, le ciel matériel se noircit ; un vent du nord, versant une froide brume, se mit à rugir, et il tomba bientôt un déluge de pluie. Triste à contempler !

Nos sièges à trente étages tout autour de l'amphithéâtre sont instantanément bigarrés de parapluies, pauvre ressource dans une telle foule ! Nos antiques cassolettes deviennent des pots à eau ; la fumée de l'encens sort en sifflant et se transforme en une vapeur boueuse. Hélas ! en guise de vivat, il n'y a qu'un furieux grain, un immense clapotement. De trois à quatre cent mille humains sentent qu'ils ont une peau, fort heureusement' imperméable. La ceinture du général est ruisselante d'eau ; toutes les bannières militaires penchent la tête, ne flottent plus, mais restent immobiles comme métamorphosées en bannières d'étain. Bien plus triste encore est la position de ces cent mille, selon le témoignage de l'historien, qui forment l'élite des beautés françaises ! Leurs mousselines neigeuses toutes éclaboussées et souillées ; la plume d'autruche réduite piteusement à la carcasse d'une plume ; tous les chapeaux perdus, le carton intérieur converti en colle ! La beauté ne se pavane plus dans ses robes décorées, comme la déesse des amours se révélant à demi dans les nuages de Paphos, mais lutte comme dans un désastreux emprisonnement ; car les formes sont toutes accentuées, et maintenant il n'y a plus de consolation que dans des interjections sympathiques, des ricanements et un parti pris de bonne humeur. Le déluge persiste, une nappe d'eau continue, une colonne liquide ; la mitre même du gardien des âmes en est remplie, non plus une mitre, mais un seau à incendie, débordant sur sa tête vénérable. Sans s'en émouvoir, le gardien des âmes, Talleyrand, accomplit son miracle ; la bénédiction de Talleyrand, autre que celle de Jacob, descend sur les quatre-vingt-trois bannières départementales de la France, lesquelles tâchent de flotter avec toute la reconnaissance que cela mérite. Vers trois heures, le soleil reprend ses rayons ; les évolutions qui restent peuvent se faire sous un ciel brillant, quoique avec des décorations endommagées[37].

Au soir du mercredi, notre fédération est consommée ; mais les fêtes durent toute la semaine et se prolongent dans la semaine suivante, des fêtes que n'aurait pu égaler aucun calife de Bagdad, aucun Aladin avec sa lampe. Il y a des joutes sur la rivière, avec leurs culbutes dans l'eau, des éclaboussures, et des vociférations. L'abbé Fauchet, le Te Deum Fauchet, prononce pour sa part, dans la rotonde de la Halle aux blés, l'oraison funèbre de Franklin, en mémoire duquel l'Assemblée nationale vient de prendre un deuil de trois jours. Les tables de Motier et de Lepelletier ploient de nouveau sous les viandes, les salles retentissent dé toasts patriotiques. Dans la cinquième soirée, qui est le sabbat chrétien, il y a un bal universel. Paris, au dedans et au dehors, est en danse, hommes, femmes et enfants, au son de la harpe et du violon. Même les hommes à tête grise ou chauve veulent battre encore une mesure sur cette planète sublunaire ; des nourrissons encore sans parole, ce que nous appelons des enfants, s'agitent dans les bras et étendent leurs petits membres rebondis, impatients d'exercer leurs muscles sans savoir pourquoi. La plus solide poutre plie plus ou moins ; toute solive craque.

Au dehors, sur le sein même de la terre, voyez les débris de la Bastille tout illuminés, allégoriquement décorés ; un arbre de la liberté, haut de soixante pieds ; à son sommet, un énorme bonnet phrygien, sous lequel le roi Arthur et sa Table ronde auraient pu dîner ! Dans les profondeurs de la perspective est une lugubre lampe solitaire, rendant obscurément visible une des cages de fer, à demi enterrée, et quelques pierres des cachots ; la tyrannie rentrée sous terre ; tout disparu, excepté l'enceinte ; le reste couvert de lampes en festons, d'arbres en nature ou en carton ; puis un simulacre de grotte de fées, avec cette inscription en gros caractères : Ici l'on danse. Comme, en effet, cela avait été confusément entrevu par Cagliostro[38], prophétique charlatan des charlatans, lorsque, il y a quatre ans, il quitta l'obscure prison pour tomber dans une prison plus obscure, celle de l'inquisition romaine, qu'il ne devait pas quitter.

Mais les fêtes de la Bastille ne sont rien auprès de celles des Champs-Élysées. C'est là, vers ces champs justement nommés Élyséens, que tendent tous lès pas. Des festons de lampes leur donnent l'éclat du jour ; de petites coupes garnies d'huile, comme autant de mouches luisantes, illuminent gracieusement les plus hautes feuilles ; il y a des arbres tout parsemés de feux variés qui versent au loin la lumière sous les ombres du bois. Là, à ciel ouvert, de robustes fédérés, avec des compagnes de rencontre, légères comme Diane, mais moins sévères et moins prudes, conduisent leurs rondes de danse à travers la nuit parfumée ; bien des cœurs sont touchés et enflammés ; rarement notre vieille planète, dans son ombre immense qu'on appelle la nuit, n'a enveloppé une pareille salle de bal. Oh ! si, selon le dire de Sénèque, les dieux contemplent avec faveur l'homme de bien luttant avec l'adversité, que doivent-ils penser de vingt-cinq millions d'hommes pris au hasard qui en triomphent pendant huit jours et plus ?

C'est ainsi cependant que la fête des piques s'est passée, en joies et en danses. Les galants fédérés regagnent leurs départements dans toutes les directions, avec les nerfs ébranlés, le cœur et la tête échauffés ; quelques-uns d'entre eux même, comme le respectable ami strasbourgeois de Dampmartin, entièrement brûlé par les liqueurs et devant payer les joies par la mort[39]. La fête des piques s'est usée dans les danses, est devenue défunte, à l'état de fantôme d'une fête, ne laissant plus derrière elle qu'une vision dans la mémoire des hommes, l'endroit même où elle se passa n'étant plus reconnaissable, car les hauteurs du Champ de Mars sont réduites de moitié[40]. Ce fut, sans doute, une des plus mémorables manifestations nationales. Jamais, ou presque jamais, serment ne fut prononcé avec plus d'effusion de cœur, d'emphase et de surexcitation joyeuse, et cependant, un an après, il était irrémédiablement mis à néant. Ah ! pourquoi ? Quand il fut articulé avec tant de ravissement, poitrine contre poitrine, et vingt-cinq millions de cœurs brûlant tous ensemble, ô destinées inexorables, pourquoi ? D'abord, parce qu'il fut prononcé avec une trop grande surexcitation ; ensuite et surtout, parce que le péché était venu dans le monde, et avec le péché la misère. Si nous y regardons de près, ces vingt-cinq millions, avec leur bonnet phrygien, n'ont plus désormais au-dessus d'eux aucune force pour les maintenir et les guider ; ils n'ont en eux-mêmes aucune direction, aucune règle de conduite. Comment donc, quand ils vont tous se précipitant d'un tel pas dans des voies inconnues, sans frein, sans but, ne doivent-ils pas infailliblement échouer ? car, en vérité, cette terre et son travail n'ont rien d'une fédération couleur de rose. Ce n'est pas avec des éclats de sentimentalisme, c'est avec bien d'autres munitions que l'homme doit affronter le monde.

Il est sage, en tout cas, de ménager votre feu, de le couvrir plutôt et de le conserver comme une chaleur naturelle et toujours vivante. Les explosions les plus impétueuses et les mieux dirigées sont problématiques, souvent futiles, toujours terriblement ruineuses ; mais imaginez-vous un homme, une nation d'hommes consommant toute sa provision de feu dans un seul feu d'artifice ! De même avons-nous vu des mariages passionnés — car les individus, comme les nations, ont leurs fortes marées —, célébrés avec des éclats de triomphe et de tumulte, qui portaient les vieillards à secouer la tête. Mieux vaudrait une gaieté sérieuse, car l'acte est important. Couple passionné ! plus vous vous sentez triomphant et au-dessus des maux terrestres, qui semblent avoir tous disparu, plus grandes seront vos douleurs en trouvant que les maux terrestres sont encore existants. Et pourquoi existent-ils ? criera chacun de vous ; parce que ma fausse moitié a fait l'hypocrite ; oui, le mal a disparu, de mon côté du moins ; j'avais fait pour cela ou j'aurais fait tout ce qu'il fallait. En conséquence, la trop douce lune de miel se change en de longues années de vinaigre, corrosif peut-être comme celui d'Annibal.

Dirons-nous donc que la nation française a conduit le roi ou a contraint le roi de la conduire à l'autel nuptial de la patrie d'une manière trop passionnée, et puis que, pour célébrer les noces avec des démonstrations et un éclat dignes de la circonstance, elle a étourdiment mis le feu au lit ?

 

 

 



[1] Arthur Young, t. I, p. 266-280.

[2] Deux amis, t. III, p. 10.

[3] Le château des Tuileries, ou Récit, etc., par Roussel (Histoire parlementaire, t. IV, p. 105-219).

[4] Dampmartin, Événements, t. I, p. 208.

[5] Deux amis, t. III, ch. XIV ; t. IV, ch. II, III, IV, VII, IX, XIV. Expédition des volontaires de Brest sur Lannion ; les Lyonnais sauveurs des Dauphinois ; massacre au Mans ; troubles du Maine ; pamphlets et extraits dans l'Histoire parlementaire, t. III, p. 251 ; t. IV, p. 162, 168.

[6] Deux amis, t, IV, ch. XIV, VII ; Histoire parlementaire, t. IV, p. 384.

[7] Mémoires de Barbaroux, Paris, 1822, p. 57.

[8] 21 octobre 1789 (Moniteur, n° 76).

[9] Mémoires de Buzot, Paris, 1823, p. 90.

[10] Mémoires de Dumouriez, t. I, p. 28, etc.

[11] Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, p. 399.

[12] Un gentleman digne de confiance m'écrit, il y a trois ans, dans un sentiment que je ne puis que respecter, que son père, le défunt amiral Nesham — non Needham comme le disent les journalistes français — est l'Anglais auquel il est fait allusion, et de plus que le sabre n'est pas du tout rouillé, mais est conservé à Plymouth en bon état par lui — son fils — avec les pieux souvenirs qui s'y rattachent.

[13] Moniteur, 10 novembre, 7 décembre 1789.

[14] De Pauw, Recherches sur les Grecs, etc.

[15] Naigeon, Adresse à l'Assemblée nationale — 1790 — sur la liberté des opinions.

[16] Mémoires de Marmontel, passim ; Mémoires de Morellet.

[17] Voyez la correspondance d'Anna More, t. II, ch. V.

[18] Dumont, Souvenirs, p. 6.

[19] Mémoires de Bernard de Molleville, t. II, p. 100.

[20] Dulaure, Histoire de Paris, t. VIII, p. 483 ; Mercier, Nouveau Paris.

[21] Histoire parlementaire, t. VI, p. 334.

[22] Bertrand Moleville, t. I, p. 247.

[23] Histoire parlementaire, t. IV, p. 445.

[24] Deux amis, t. V, p. 7.

[25] Deux amis, t, V, p. 199.

[26] Histoire parlementaire, t. IX, p. 122-147.

[27] Mémoires de madame Roland, t. I (discours préliminaire, p. 23).

[28] Histoire parlementaire, t. XII. p. 274.

[29] Deux amis, t. V, p. 122 ; Histoire parlementaire.

[30] Moniteur ; Histoire parlementaire, t. XII, p. 283.

[31] Deux amis, t. IV, p. 3.

[32] Journaux du 23 décembre 1789 ; Histoire parlementaire, t. IV, p. 44.

[33] Journaux du temps ; Histoire parlementaire, t. V, p. 381-406.

[34] Fourier, t. II, p. 81.

[35] Récit d'un fédéré lorrain (Histoire parlementaire, t. VI, p. 389-391).

[36] Deux amis, t. V, p, 168.

[37] Deux amis, t. V, p, 143-179.

[38] Voyez ses lettres au peuple français (Londres, 1786).

[39] Dampmartin, Évènements, t. I, p. 144-184.

[40] Dulaure, t. VIII, p. 25.